ABD-EL-KADER SA VIE POLITIQUE ET MILITAIRE


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PAR
ALEXANDRE BELLEMARE

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Il ne faut jamais craindre de rendre
justice à un ennemi ; c’est toujours
honorable, et quelquefois habile.
(Correspondance de Napoléon Ier.)

A SON EXCELLENCE
MONSIEUR LE MARÉCHAL DUC DE MALAKOFF
GOUVERNEUR GÉNÉRAL DE L’ALGÉRIE.
MONSIEUR LE MARÉCHAL,
J’ai l’honneur de prier Votre Excellence de vouloir
bien agréer l’hommage de ce travail, destiné à faire
connaître la vie politique et militaire de l’homme
célèbre qui a tenté la reconstitution de la société arabe
et soutenu, durant quinze années, une guerre acharnée
contre la France. Je me suis efforcé d’y montrer
Abdel-Kader tel qu’il a été, tel qu’il est, tel que je
l’ai vu, et, m’inspirant des nobles paroles placées en
tête de ces pages, de rétablir à son égard (dût même
quelquefois notre amour-propre national en souffrir)
la vérité des faits, qui seule explique et la durée de la
résistance et les difficultés de la victoire.
Puisse ce livre rappeler à Votre Excellence les

temps où elle préludait par d’éminents services en
Afrique à l’éclatant triomphe qui a illustré sa carrière!
Je prie Votre Excellence de me permettre d’associe
à mon hommage l’armée qui a triomphé de
l’homme dont je vais raconter l’histoire.
Veuillez agréer, Monsieur le Maréchal, l’expression
de mes sentiments de profond respect.
ALEX. BELLEMARE.

INTRODUCTION

M. le maréchal Soult disait, en 1843, à l’une des
personnes de son intimité :
« Il n’y a présentement, dans le monde, que trois
hommes auxquels on puisse accorder légitimement
la qualification de grands, et tous trois appartiennent
à l’islamisme; ce sont : Abd-el-Kader, Méhémet-Ali
et Chamyl.
Nous venons raconter l’histoire du premier d’entre
eux.
Mais avant d’aborder l’exposition et le jugement
des faits qui se rattachent à Abd-el-Kader, il est im-

portant que le lecteur se rende compte de l’organisation
du gouvernement turc dans la régence d’Alger
au moment où l’armée française va mettre le pied sur
la presqu’île de Sidi-Ferruch. Ce coup d’oeil rétrospectif
est nécessaire pour apprécier la faute politique
que nous allons commettre au début même de l’occupation,
et qui aura pour conséquence l’élévation
d’Abd-el-Kader.
A l’époque du 5 juillet 1830, la régence d’Alger se
trouvait divisée en quatre gouvernements principaux,
dont trois, formant les beyliks de Tittery, d’Oran et de
Constantine, étaient administrés par de grands feudataires
relevant du dey, sous les ordres duquel restait
directement placée (abstraction faite de la Kabylie,
qui ne fut jamais réellement soumise) la portion de la
province actuelle d’Alger qui est la plus rapprochée
de la mer. La population de ces quatre gouvernements
s’élevait à environ 2 700 000 habitants, répartis ainsi
qu’il suit, d’après leur origine : Arabes des tribus, 1
500 000 ; Kabyles ou Berbères, 1 000 000; Arabes
des villes, Maures, Juifs, 200 000.
Il s’en fallait de beaucoup que le gouvernement
s’exerçât d’une manière complète et uniforme à
l’égard de ces diverses populations. Si le pouvoir des
beys était absolu sur les habitants des cités, il était nul
sur le pays kabyle compris dans le pâté montagneux
situé à l’est d’Alger, et surnommé depuis la Grande

Kabylie ; contesté dans certaines tribus de même origine,
mais qui, se trouvant isolées du principal faisceau
de la résistance, tiraient uniquement leur force
des positions inaccessibles qu’elles occupaient ;
complet enfin sur les Arabes qui, résidant en général
dans les plaines, se trouvaient plus à portée de la répression
en cas de désobéissance ou de soulèvement.
En résumé, si l’on excepte la portion insoumise des
populations berbères, la domination turque s’exerçait
sur les quatre cinquièmes environ de ce que l’on appelait
alors la régence d’Alger.
Un tel résultat eût été impossible à atteindre au
moyen des seules milices turques, dont le nombre ne
s’éleva jamais à 20 000 hommes et fut souvent réduit
à 15 000, si les deys ne fussent parvenus à créer un
système d’organisation militaire d’une habileté incontestable,
et auquel ils durent de maintenir pendant
plusieurs siècles l’Algérie sous leurs lois. Ce système
consistait, d’une part, à établir sur différents points,
choisis avec soin, des colonies militaires peuplées de
Kouloughlis, c’est-à-dire de fils de Turcs et de femmes
indigènes qui, sans participer à tous les avantages que
les dominateurs ne croyaient pas devoir partager avec
des enfants nés de femmes appartenant à la race vaincue,
jouissaient cependant de certains privilèges en
considération du sang osmanli qui coulait dans leurs
veines; de l’autre, à s’attacher par des exemptions

ou des faveurs les tribus arabes réputées les plus
guerrières, et à s’en faire une milice accessoire chargée
d’assurer la tranquillité et d’appuyer au besoin
les milices turques lorsqu’elles se mettaient en campagne.
L’Algérie, avant 1830, ressemblait donc à un
immense damier, dont certaines cases se trouvaient
occupées par les tribus alliées des Turcs, et les autres
par les tribus taillables et corvéables à merci. Une
agitation se produisait-elle sur un point, immédiatement
les contingents des tribus auxiliaires, désignées
sous le nom de douairs dans l’ouest, de deïras dans
l’est, ou sous le nom générique de makhzen, se repliaient
sur la tribu récalcitrante, et le gouvernement
apprenait souvent à la fois et la faute commise et la
punition infligée.
Il est facile de juger combien une organisation
pareille devait susciter de haines de la part des tribus
opprimées contre les tribus opprimantes, et comment,
en présence de la désunion qui régnait entre les
membres d’une même race, il fut possible aux Turcs
d’assurer, à l’aide de forces relativement peu importantes,
une domination absolue sur le pays arabe.
Lorsque nous primes possession d’Alger, rien
n’était plus facile que de substituer notre action à
celle du gouvernement que nous venions de détruire.
Il eût suffi pour cela d’accueillir les propositions
que firent les milices turques, car, par leur entremise,

nous obtenions le concours des tribus makhzen, trop
heureuses de trouver un appui qui les garantit des
représailles dont les menaçaient les tribus qu’elles
avaient si longtemps rançonnées. Mais, ignorants de
tout ce qui nous avait précédé et des divisions intestines
du pays, nous nous crûmes encore en Égypte,
et nous pensâmes n’avoir d’autres ennemis que les
Turcs : notre premier acte, comme notre première
faute, fut donc de les expulser. Dès ce moment, les
tribus, débarrassées de toute préoccupation du côté
des milices exilées, certaines de n’avoir plus rien à
redouter de la part des tribus makhzen, désormais réduites
à leurs propres forces, commencèrent à s’abandonner
à tous les abus de la liberté, se ruant sur leurs
oppresseurs de la veille et exerçant contre eux toutes
les vengeances. Un tel état de choses eut pour conséquence
d’amener les Arabes sages et ennemis du désordre
à chercher un chef assez puissant pour rétablir
la tranquillité après laquelle aspirait le pays : ce chef
fut Abd-el-Kader.
Abd-el-Kader, porté au pouvoir par les acclamations
de la classe intelligente et ennemie du trouble,
dut naturellement trouver appui chez toutes les tribus
opprimées par les Turcs ou par les tribus makhzen, et
résistance de la part de ces dernières. En éloignant les
Turcs, nous fûmes donc les instruments de l’élévation
d’Abd-el-Kader. Mais si l’émir fut aidé par cette

circonstance, il n’en a pas moins eu d’immenses difficultés
à vaincre pour rétablir l’ordre dans le pays et
assurer son pouvoir sur les tribus inféodées à l’ancien
gouvernement. Comment est-il parvenu à les surmonter,
à assouplir des populations d’autant plus difficiles
à contenir qu’elles avaient une première fois secoué
le joug ; à former, pour nous l’opposer ensuite, un
tout de cette masse d’unités divisées entre elles par
la haine ? Tel est le sujet d’une étude qui emprunte
un nouvel intérêt aux événements dont la Syrie a été
naguère le théâtre.
Avant de commencer l’histoire de l’homme célèbre
auprès duquel nous avons vécu pendant un
temps malheureusement trop court, nous éprouvons
le besoin de remercier les personnes qui nous ont
fourni les moyens de rendre ce travail moins incomplet,
et, avant toutes autres, M. le général Daumas,
auquel nous devons la communication de documents
précieux. Envoyé en mission auprès d’Abd-el-Kader
pendant son séjour à Toulon, cet officier général a obtenu
de l’émir des révélations du plus haut intérêt sur
un certain nombre de faits historiques restés jusqu’ici
inconnus ou incertains. Le lecteur comprendra tout ce
dont nous sommes redevable à M. le général Daumas
en lisant les pages extraites des documents qu’il a bien
voulu nous confier. Nous avons pris soin d’en indiquer

chaque fois l’origine, non pas seulement pour rendre
à César ce qui appartient à César, mais afin de garantir
par un nom qui fait loi en matière d’affaires arabes
l’authenticité des renseignements que nous lui avons
empruntés.

suite…

                               http://www.algerie-ancienne.com/livres/essais/essais2.htm

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