LE LIVRE NOIR DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE


Le_Livre_Noir_de_la_Revolution_Francaise_sEscande Renaud

par RENAUD ESCANDE

PREMIERE PARTIE

LES FAITS

LA SÉCULARISATION DES BIENS
D’ÉGLISE: SIGNIFICATION
POLITIQUE ET CONSÉQUENCES
ÉCONOMIQUES (1)

C’est à Talleyrand, sans honneur et sans vergogne, qu’appartient
la honte d’avoir proposé le 10 octobre « que pour se donner les
moyens de faire face à ses créanciers, l’État s’appropriât l’énorme
richesse (sic) constituée par les biens du clergé », ce qui implique,
pour que l’opération soit rentable, que l’on vole, au profit des créanciers
privilégiés, éventuellement pousse-au-crime des villes, Dieu,
les enfants, les pauvres et les malades. Il est vrai que le bas clergé
avait ouvert lui-même la brèche en sacrifiant, sans raison honorable,
la dîme. « Les députés, plus sensibles au droit des rentiers de l’État
qu’à Dieu et aux pauvres se heurtaient à la question du droit de
propriété. Comment lui porter une atteinte d’une pareille ampleur
moins de trois mois après l’avoir déclaré inviolable et sacré ? »
Jean de Viguerie (2) a résumé d’un trait vif l’essentiel d’un débat
si lourd. Ces clercs de basoche, ces robins et ces avocats feraient
facilement litière de l’équité pourvu qu’on leur apporte un habillage
juridique convenable.
Talleyrand, qui a compris l’esprit des nouvelles institutions, vise
l’existence de l’ordre dans la nation: la nation a souveraineté sur

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(1) Ce texte a été tiré du livre de Pierre CHAUNU, Le Grand Déclassement.
À propos d’une commémoration, Paris, Robert Laffont, 1984, p. 194-203 et 269-
271.
(2) Jean DE VIGUERIE, Christianisme et Révolution, Paris, Nouvelles éditions
latines, 1986, p. 56-57.

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les corps existant en son sein. Seule est sacrée la propriété individuelle.
Haro, donc, sur la collectivité. L’homme n’est homme que
tout seul, donc tout nu devant la nation, qui souverainement décide.
Vous avez compris qu’ainsi comprise la liberté n’existe pas. Burke
l’a magnifiquement expliqué. Ainsi jaillit le risque de tyrannie
qu’assume allégrement le Contrat social de Rousseau. «Dans la
brèche» de l’évêque « se précipitent les adversaires de la propriété
ecclésiastique, Mirabeau, Thouret, Treilhard, l’abbé de Montesquiou
». La défense fut assurée avec talent par les abbés d’Eymar
et Maury. Le 2 novembre 1789, le vote, quatrième date sombre, le
vote est acquis par 568 voix contre 346. Les biens dits improprement
du clergé (ils étaient de l’Église) sont mis « « à la disposition
de la nation » à charge pour elle de subvenir aux frais de culte et
aux services publics assumés jusque-là par l’Église ». Comment
éviterez-vous qu’elle ne s’en érige juge?
Jean de Viguerie a bien jugé. Ce débat met à nu ce que les uns et
les autres croient.
Mais il me semble mettre bien davantage à nu encore l’essence
de tout cela, la seule essence de cet inepte gâchis, l’incohérence,
la justification après coup, de la marche de l’État et de la société.
Leur politique a été un compromis entre ce qui avait été naïvement
imaginé, donc imprudemment proclamé (cruel empire des mots),
et la dure nécessité, totalement désestimée, compromis donc entre
la hâblerie préalable et le chien crevé au fil de l’eau ultérieur. C’est
de loin le chien crevé qui l’emporte. « Dans les interventions des
orateurs », un lecteur aussi attentif que Jean de Viguerie, « derrière
envolées et déclarations de principe », décèle « hésitations et incertitudes
». Ils ne savent plus très bien – mais cette ignorance, de la
part des basochiens, a valeur d’aveu – « les institutions et le droit
de l’ancienne France ». Ils connaissent la lettre, parfois; rarement
l’esprit. On l’a vu lors des droits féodaux. Ils n’ont jamais bien su
ce qu’ils supprimaient. Il en va de même pour les biens du clergé;
est-ce une vraie propriété? propriété de qui? de quoi?
Dites-moi l’intention du fondateur. Pour Barnave, le clergé n’est
que dépositaire. Ce qui est sacré, c’est le but. Assurez le but, versez
la rente et prenez le capital. Et tâchez de vous enrichir. Ce qui
suppose que vous n’assumiez plus ce qui était assumé. Il me paraît
difficile que personne ne l’ait pensé, toutefois, ne l’a dit.
Pour Talleyrand, c’est fifty fifty. Le clergé n’est propriétaire que
de la partie des biens nécessaires à son « honnête subsistance », le
reste est disponible à la condition, posée par Barnave, du but assuré.
Comme Mirabeau, Talleyrand pense peut-être à une part du feu

qui eût maintenu le noyau d’indépendance d’un régime bénéficiai
appauvri mais sauvé.
Pour l’abbé de Montesquiou, le clergé n’est pas un vrai propriétaire,
en raison même de la mainmorte. Puisqu’il ne peut aliéner,
que l’État prenne en charge. Ce ne sera plus qu’une promesse de
plus. Depuis 1780, on ne les compte plus, et comme dit si bien
Mirabeau, dont la vie privée donne un exemple d’exorcisme efficace
de scrupules: « Se dégager d’un respect superstitieux pour ce
qu’on appelle l’intention des fondateurs. » Ils sont morts depuis si
longtemps.
En face, Montlosier rappelle : la propriété est la propriété. La
nation ne peut prendre ce qui ne lui appartient pas que par droit de
souveraineté, donc en dédommageant les titulaires. L’abbé Maury
rappelle que la propriété n’appartient pas à la nation. Sans propriété,
pas de liberté, « car la liberté n’est autre chose que la première des
propriétés sociales, la propriété de soi ». Et puis l’appétit vient en
mangeant. En effet, Boisgelin, archevêque d’Aix, avait fait une
proposition honnête et avantageuse pour tous. Il offrait une hypothèque
de 400 millions sur les biens de l’Église pour couvrir ce
que Necker avait estimé nécessaire à une remise en selle: «Le
clergé n’a jamais refusé dans les jours de détresse d’aider à la chose
publique. » Peut-être convient-il de rappeler, en outre, que cette
détresse est purement fictive. Et que jamais une France aussi prospère
n’a contribué moins, per capita, à la chose publique.
C’est alors qu’à la phase de la nécessité déguisée succède presque
immédiatement le vertige de la toute-puissance. Le Chapelier, le
destructeur des corporations, qui hait tout ce qui dépasse l’individu:
«Si le clergé demeure propriétaire, il continuera à former
un ordre dans la nation. » On a peine à concevoir combien, dans
cette frange de marginaux de leur milieu, chez ces demi-ratés, mal
intégrés, l’idéologie réductionniste de tout à l’unité est puissante.
Autant de Louis XIV en puissance qui s’en prennent à une noblesse.
Détruire tout corps, toute société, toute communauté, tout lieu où il
faisait bon vivre, tout hors de la grande communauté, tout élément
de société auquel on n’appartient pas. Il est vrai que les constituants
n’ont jamais eu la liberté que sur les lèvres, mais jamais au coeur.
Aucune règle de constitutionnalité ne protège l’individu coupé de
tout réseau protecteur contre la tyrannie collective de l’Assemblée
absolue. L’égalité passe avant la liberté. Oui, le déficit n’est
plus qu’un prétexte. Cependant la difficulté financière a bien été le
détonateur. La Constituante me paraît dans toute cette affaire plus
conduite encore qu’elle ne conduit.

Oui, c’est vrai que l’affaire des biens de l’Église a conduit à une
radicalisation, à tirer des conséquences non forcément incluses dans
la Déclaration du 26 août. Quand l’abbé d’Eymar dit, le 18 octobre,
dans sa défense: «Nous formons partie essentielle d’un tout» et :
« La force seule peut dissoudre ce qui a existé comme constitutif
depuis des siècles », il prouve que la nouvelle nation, poussières
d’individus, « sans rien entre l’ego fatalement écrasé et le tout nécessairement
tyrannique» (la liberté d’association sera une reconquête
de la vraie démocratie à la fin du XIXe siècle en France, qui avait
connu dans ce domaine une si grave régression), ego heureusement
sauvé par la puissance conservée de l’existentiel familial, que le
nouvel état de choses, proclamé pour satisfaire les exigences d’une
infime minorité, était loin d’être universellement accepté.
Jean de Viguerie insiste beaucoup sur l’intention perverse, sur
l’affrontement idéologique, sur le choc de deux conceptions du
monde. Je ne nie pas que Turgot dans l’Encyclopédie avait contesté
la valeur de la fondation à perpétuité. Je trouve le même débat dans
l’Espagne des Lumières. Il n’est pas douteux que la mainmorte,
quand elle n’est pas, comme en France, contrôlée par l’institution
monarchique, aboutit à des accumulations excessives (ce fut le
cas en Angleterre, en Bohême) dommageables au bien commun.
L’Église elle-même a procédé au cours des âges à des réductions
d’obligations, en ce qui concerne les fondations de messes. Laissons
faire les bienheureux effets de l’érosion monétaire, de la négligence,
des nouveaux engagements et de l’oubli. Mirabeau émet brutalement
une vérité traditionnelle, quand il proclame: « Comment des
particuliers ignorants et bornés auraient-ils eu le droit d’enchaîner à
leur volonté capricieuse les générations qui n’étaient point encore?
Aucun ouvrage des hommes n’est fait pour l’immortalité. Si tous
ceux qui ont vécu avaient eu un tombeau, il aurait bien fallu pour
trouver des terres à cultiver, renverser et remuer ces cendres … »
Certes, mais la vie procède insensiblement par étapes. Plutôt qu’au
propos délibéré, je crois en ces cruels instants à la justification a
posteriori et à l’improvisation.
Jean de Viguerie, lui, va au-delà: «La philosophie moderne
depuis Vico» sépare « le temps profane et le temps sacré [ … ]. Donc
la confiscation des biens du clergé a une signification profonde.
Elle est à la fois un expédient financier, une manifestation d’anticléricalisme
et une opération destinée à la destruction définitive
des ordres. » Oui, mais dans cet ordre. Sans le besoin financier,
le reste, sans doute, n’eût apparu, du moins, il n’aurait pu s’imposer.
Tout découle du mensonge, d’un mensonge qui tue celui du
refus de reconnaître l’évidence, de l’insuffisance globale massive

du prélèvement. C’est de ce mensonge que tout découle. Il porte
en lui une cascade d’autres mensonges, donc de crimes: «Au défi
glorieux, enchaîne Jean de Viguerie, de l’ancienne chrétienté, cette
philosophie (entendez des Lumières) oppose l’inexorable temps des
hommes, celui qui fait passer toutes choses. »
Oui, c’est la thèse qui a été celle des Maistre et de Bonald, la
très belle thèse contre-révolutionnaire. Je me demande si elle ne
rend pas à la Révolution un hommage qu’elle ne mérite pas, en
lui conférant une pensée, donc une dignité. Alors que, replacée
dans le temps et dans l’espace (France dans l’Europe et en continuité),
elle est d’abord rancune, ignorance, fatuité, bêtise et justification
a posteriori. Ce défi glorieux n’était-il pas un peu naïf et
entaché d’orgueil? «Tu es poussière et tu retourneras poussière »,
dit, calquée sur la Bible-Parole de Dieu, l’ancienne liturgie. « Si
le grain ne meurt … » Mon Royaume n’est pas de ce monde, il ne
se confond même pas totalement avec l’Église visible. Le disciple
n’est pas plus grand que le maître. Que vaut un rêve de pérennité,
mûri dans ce temps, pour un homme qui a atteint, enfin, l’éternité?
La pensée des Lumières n’est pas plus incompatible – certainement
moins – avec la Révolution chrétienne que ne l’était l’aristotélisme
dont les scolastiques ont fini par dégager une philosophia qui s’est
crue perennis. La preuve, elle n’a pas entraîné, ailleurs, et dans les
pays protestants, notamment, de tels drames et de telles ruptures.
Ce qui est grave, c’est la rupture, l’enchaînement qui entraîne un
saccage, un piétinement.
Oui, le début d’octobre est bien capital. En confisquant la totalité
des biens de l’Église, les constituants ne piétinent pas seulement
le passé, mais ils insultent l’avenir. Maury avait raison de dire:
« Nos propriétés garantissent les vôtres … » Un principe de droit
ne se découpe pas en tranches. D’une infinie gravité, la réponse de
Mirabeau: «Il n’est aucun acte législatif qu’une nation ne puisse
révoquer; qu’elle ne peut changer quand il lui plaît, ses lois, sa
constitution, son organisation et son mécanisme … » C’est le principe
de la dictature, de la tyrannie sans bornes, sans entrave, et
sans principe, de la majorité parlementaire. C’est en ce sens que la
France, au XIXe et au XXe siècle, est loin d’être, au même titre que
l’Angleterre ou la Suisse, un pays de liberté. Jamais la Révolution
ni la Ille et la Ive République n’ont pris au sérieux la Déclaration
des droits de l’homme; ridicule est la distinction entre loi ordinaire
et loi constitutionnelle dans un pays qui a changé de Constitution
tous les ans pendant la période des idolâtrés fondateurs. La ~ République,
par l’instauration du Conseil constitutionnel, a fait un
effort louable, contrarié par les mœurs. Vous avez bien entendu:

«Aucune barrière (1) ni droit naturel ni règle constitutionnelle» ne
devait s’opposer, selon Mirabeau, à une majorité législative (en
l’occurrence issue d’une minorité activiste dans le pays). Ce régime
n’est qu’une forme de la tyrannie. Sous l’angle de l’État de droit,
elle marque une régression par rapport à la pratique, au XVIIIe siècle,
de l’Ancien Régime. C’est ce que Hayek appelle une « démocratie
illimitée », et ce que Benjamin Constant avait stigmatisé comme
une « souveraineté illimitée ».
Cet acte est bien le premier acte ostensible de tyrannie, l’abus
de pouvoir caractérisé. L’Assemblée refusait d’endosser les dettes
du clergé. Elle spoliait donc une catégorie de créanciers-parias et
surtout, maintenant le principe de la suppression, sans équivalent
d’ailleurs, de la dîme, elle diminuait le prélèvement qu’il fallait
pour le bien commun accroître.
On ne peut pas résister à la démonstration d’Aftalion. Quand on
isole de ces flots de paroles, les bons morceaux de rhéteurs, on peut
être tenté de prêter à cette foule qui n’eut pas le temps de devenir
une assemblée, un corps, des principes et une ligne de conduite.
Alors qu’il s’agit d’improvisations désordonnées.
Pris à la gorge, en septembre, ils avaient déniché le trésor caché
de leurs fantasmes: les biens de l’Église. Non pas au hasard, certes,
le mode de désignation ayant massivement surreprésenté les 5 à
10 % des moins religieux de la nation. Mais le mythe du trésor
caché déborde largement cette minorité. Il est la conséquence du
grand mensonge d’État de 1781. Aussitôt la cible désignée, aussitôt
le crime perpétré. Avec une hâte qui est aveu aussi de mauvaise
conscience. Ils venaient de voter deux milliards de livres de terres,
de pierres, la sueur de tout un peuple, pendant mille ans. Une masse
qui excède le volume du numéraire en circulation: «En attendant,
comme les débiteurs du Trésor ne pouvaient être payés»
en abbayes, abbatiales, tableaux, bancs d’église, « les problèmes
financiers demeuraient toujours aussi pressants ». Le voleur reste
avec son larcin et sa haine et sa soif.
Necker, le 14 novembre, se présente à nouveau, statue poudrée
du commandeur. Il lui faut 170 millions tout de suite. Le projet du
banquier genevois est technique et sensé. En un mot, sur le modèle
de la Banque d’Angleterre, transformer la Caisse d’escompte, que
l’on devait à Turgot, en une puissante banque nationale, qui émettrait
pour 240 millions de papier-monnaie couvert par les rentrées
futures (que l’Assemblée a réussi à tarir) et la vente à un rythme

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(1) Florin AFTALION, L’Économie de la Révolutionfrançaise, Paris, PUF, 1996,
p.92.

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modéré (condition d’une vente à un taux raisonnable) des biens
volés à l’Église. C’était, sans doute, le meilleur moyen de profiter
de cet acte de rapine.
Naturellement, Mirabeau s’y opposa. Simplement parce que la
proposition venait de Necker dont il avait rêvé de prendre la place et
qu’elle était, pour une fois, marquée du coin du bon sens.
Dupont vient, vainement, au secours de Necker. Du côté de la
Caisse d’escompte, compter Turgot outre-tombe, Necker, Dupont,
Lavoisier. Que la nation, entendez la majorité de l’Assemblée,
actionne elle-même, sans «inutiles intermédiaires », sans autre
contrôle que la satisfaction immédiate et illusoire de ses désirs,
besoins et foucades. Si une idée a progressé, c’est bien celle d’un
despotisme illimité.
En vérité, ce que Mirabeau propose et ce qui va être adopté, c’est
l’acquisition de la pierre philosophale. Pourquoi la nation, dans son
vertige, n’aurait-elle pas le pouvoir de créer la monnaie tout simplement
avec du papier, de l’encre et des chiffres ? Tout laisse penser
que les neuf dixièmes des constituants n’avaient pas la plus petite
notion d’économie politique et de science financière.
Fin 1789, le ton monte, il n’a pas suffi apparemment de récupérer
« le boulanger, la boulangère et le petit mitron» pour faire bouillir
la marmite, d’autant que, pour nourrir artificiellement Paris, il faut
du numéraire: les paysans ne lâchent pas leur blé contre une ombre.
Or, voilà qu’un commencement de compétence affleure sous les
crânes, sans doute les moins mal disposés (quant à la topographie
des bosses, Lavater fait rage), que le propre comité des finances
de l’Assemblée (rappelez-vous, elle se prend pour le roi et le Père
éternel). Faute de trouver 90 millions d’ici à la Saint-Sylvestre, pas
plus question de Constitution que de mars en carême.
Au fur et à mesure que les jours s’écoulent, un petit noyau se
forme autour de Dupont. Il semble que Talleyrand essaie au moins
d’obtenir, contre l’inéluctable mise en vente des biens volés, la
prise en compte des dettes du clergé et le maintien de la dîme. La
«culture économique» ne se propage pas aussi facilement qu’une
épidémie de variole avant Jenner, même au sein de ces états généraux
transformés en Assemblée nationale.
Ai-je besoin de rappeler que cette Assemblée n’a rien encore
de parlementaire? Les premières chambres dignes de ce nom
sont celles de la Charte sous la Restauration. Cela veut dire que la
compétence, dès qu’elle s’écarte de la justification du fantasmatique
jailli de l’écume comme Vénus, n’est pas reconnue. Cette Assemblée
ne connaît pas la sanction de la réélection et, de par sa nature
même (avant le décret de non-rééligibilité), elle est non rééligible.

Cela signifie donc qu’aucune Assemblée n’aura flotté dans une telle
apesanteur de totale irresponsabilité. Il s’ensuit que fonctionne à
plein la spirale d’irréversibilité. L’incommensurable sottise de la
suppression sans compensation de la dîme en est un exemple : on
ne peut revenir sur une avancée même stupide, même à la légère.
Personne ne réclamait la suppression de la dîme : une fois cette
suppression promise, la dîme, surtout détournée pour le remboursement
de créances suspectes, est devenue intolérable.
Après avoir repoussé les solutions modérées de ses experts
nouvellement promus, l’Assemblée choisissait la pire solution,
les 19 et 21 décembre 1789 , l’émission de 400 millions d’assignats,
pour couvrir le plus urgent, portant intérêt à 5 %. La garantie
offerte par les biens de l’Église était une fiction, car la contre-valeur
foncière n’était et ne pouvait être fixée. Nous avions pris le risque
de créer une monnaie pleinement fiduciaire, sans bornes limites, et
garantie en concurrence avec une bonne monnaie, l’argent et l’or.
Deux remarques. On verrait bientôt fonctionner la loi de
Gresham: la mauvaise monnaie chasse la bonne. On verra le pays
qui possédait la plus grande quantité de monnaie métallique se vider
de son or et de son argent comme un corps blessé se vide de son
sang. Le crime, donc, ne paye pas. La saisie des biens que la nation
avait mis à la disposition de l’Église servira à rémunérer grassement
une nouvelle classe dirigeante, plus rustre, plus âpre, un syndicat
des voleurs, en la liant indissolublement au nouvel état des choses.
La Révolution a bien créé, ce faisant, de l’irréparable.
« L’Assemblée avait donc fini, du moins en apparence  », par
à-coups, sans plan, ni idée préconçue, « par trouver une solution
au problème qui lui avait valu d’être convoquée et que, pendant les
huit premiers mois de son existence, ses décisions n’avaient fait
qu’aggraver. La suppression des impôts de l’Ancien Régime avant
la mise en place d’une nouvelle fiscalité avait placé les finances
de l’État dans une solution de délabrement extrême. » De cela, la
Constituante n’avait eu nulle cure, son unique obsession ayant été
d’affimler son pouvoir et de tout concentrer en ses mains ce qui
était autrefois réparti d’une manière équilibrée, entre le roi, les
ministres et les cours souveraines. Et Aftalion émet une hypothèse:
« C’est peut-être afin de maintenir la cour en situation de dépendance
» – j’ajoute afin de ne pas s’aliéner le groupe de créanciers de
la rente d’État qui manipule, on l’a vu en juillet, la population parisienne,
la seule force … qui, voyez octobre, prend même à l’égard

de ses premiers manipulateurs une certaine indépendance. Enfin,
ce serait à cause de cet enchaînement maléfique que la solution de
banqueroute «qui permet un nouveau départ et que l’idéologie de
la renaissance en Utopie semblait justifier », que cette solution« ne
fut adoptée ».
Un État ne peut honorer ses engagements qu’en se pourvoyant
de moyens adéquats. Au-delà d’un certain seuil d’endettement, il
ne suffit plus d’affirmer, verbalement, le droit de propriété inviolable
et sacré, il ne peut plus être respecté. «En 1789 », la cohue
inexperte tenant lieu d’État, s’étant « interdit de recourir à l’impôt,
forme de financement forcé couramment admise », devait donc
choisir autrement ses victimes. Toute solution consistant à spolier
une catégorie au détriment des autres se heurtait à la crainte de
déplaire à cette fonction de mandants. Il fallait donc désigner une
catégorie très étroite, les plus riches et les clercs que l’on s’efforce
de dissocier de l’Église, c’est-à-dire de l’ensemble du peuple qui
demeure chrétien.
Mais les biens volés étaient très insuffisants, ils furent, d’ailleurs,
dilapidés au seul bénéfice de quelques dizaines de milliers d’affidés,
les nouveaux maîtres.
Pour payer ses promesses, alimenter ses fantasmes et financer
la guerre d’agression de propos délibéré choisie contre une Europe
pacifique, la Révolution n’eut qu’un moyen, l’inflation. L’inflation
est le plus atroce, le plus injuste, le plus cruel des impôts. L’inflation
est, avec les pertes de la guerre, la cause majeure, la cause Moloch
du déclassement définitif de la France.
[ … ]
Ne cherchez pas pourquoi les choses vont mal. N’allez pas
imaginer que le fait de couvrir par l’impôt le cinquième des dépenses
puisse avoir quelque incidence. Non, Clavière, qui assure la direction
des finances, explique: « Conjuration contre les finances. » La
crise financière est un mauvais coup du clergé réfractaire. Vous n’y
aviez pas songé, c’est pourtant un syllogisme de logique révolutionnaire.
Si quelque chose dans l’épaisseur des choses s’oppose à
la réalisation du modèle conçu a priori, cela ne peut venir que de
la main de l’Ennemi. Les accusations de Clavière sont tellement
absurdes qu’Aftalion  a pu constater que les départements qui
se sont acquittés le plus vite et le mieux sont ceux où, les prêtres
réfractaires étant les plus nombreux, les structures morales, le sens
des devoirs envers les autres, donc envers la Cité, sont les mieux
conservés.

Totalement privé de ressources par sa faute, et obligé de faire face
aux besoins d’une guerre qu’il a voulue, déclarée et mal menée, le
gouvernement n’a qu’un recours: le papier, l’encre et la planche …
à fabriquer des assignats.
En avril 1792, le plafond est porté à 1600 millions, et on en est
aux coupures de 50, 25, 15 et 10 sous.
L’inflation entraîne la vie chère. On arrête, en 1792, les convois
de grains, et on tue Simoneau, le maire, qui refuse la taxation qui
vide les greniers et engendre la disette. Un peu partout, violences
publiques, incendies. La société française marche à pas de géant
vers des situations de violence« prémonétaire ». Et comme Paris où
est le « peuple» jouit d’un statut privilégié, on ira chercher le blé,
si nécessaire, avec des fusils, et l’État vendra à perte aux frais de la
province du blé à la tête pensante et fantasmante du « peuple ».
On avait essayé la liberté, elle requiert la monnaie, on passe à la
réglementation qui supprime les hausses avec les marchandises sur
le marché, puis la Gironde revient à la liberté.
La Montagne, elle, a de l’économie une conception étrange.
À la place du marché et de la monnaie, elle va donc combiner le
fusil de l’armée de l’intérieur et la guillotine du Tribunal révolutionnaire,
avec un peu de lynchage spontanéiste ici et là pour faire
plaisir à son ultragauche, qui croit à la spontanéité.
En décembre 1792, malgré la mise à sac des territoires libérés de
la tyrannie (Belgique, Électorats rhénans), le papier-monnaie perd
un tiers de son pouvoir d’achat. L’approvisionnement des villes mal
assuré, une partie des couches modestes écoute Jacques Roux, un
ancien prêtre, et ses Enragés. Regardez de près. Les Enragés disent
seulement, avec geste à l’appui, ce que les Montagnards débitent
pompeusement à la tribune de la Convention: ou bien le marché,
ou la guillotine. La Convention montagnarde a choisi la guillotine.
Le maximum et un dirigisme violent qui s’appuie sur une nuée de
petits fonctionnaires, des oisifs des sections et des clubs qui ont
trouvé des emplois peu rémunérés, certes, mais qui assurent pas
mal d’avantages indirects en nature et fournissent la satisfaction de
terroriser et parfois de tuer.
Mais ce système ne fonctionne, comme le sommeil de l’insomniaque
à coups de somnifères, qu’à condition de forcer régulièrement
la dose. L’économie montagnarde s’appuie sur la courbe
croissante des exécutions pour l’exemple, établie par Jean-François
Fayard – les génocides de l’Ouest et du Sud -, et la montée
régulière d’un volume de la monnaie fiduciaire. Sous le pouvoir
de la Montagne, on est passé de 3 à 8 milliards. Pour atteindre
20 milliards à l’avènement du Directoire. Pendant un an, l’assignat

a été maintenu entre 28 et 10 % de sa valeur nominale, avant de finir
comme le mark en 1923 à O.
Ce système inefficace multiplie les parasites. Avec la monnaie
qui se volatilise, les investissements plongent, l’entretien n’est
plus assuré : Chateaubriand observe que la France n’a pas connu
l’usage de la peinture pendant dix ans. L’assignat a permis, toutefois,
la spoliation d’une ancienne classe dirigeante cultivée au profit
d’une autre, inculte. Il a permis l’enrichissement de ceux qui ont
servi ce régime. On s’est enrichi au service des Assemblées-tyrans
comme on ne s’enrichissait plus depuis longtemps au service du roi,
depuis que les rois n’ont plus eu besoin de pendre leurs financiers
pour leur faire rendre gorge. Je ne vois de commémorable dans ce
régime qu’une seule courbe orientée à la hausse, celle des morts
– de maladie, de faim, de misère, de mort violente.
La France, en dix ans de Révolution et vingt-trois ans de guerre,
me semble avoir perdu environ dix fois ce que représentaient en
un an la formation du capital et l’accumulation annuelle de l’innovation
à la fin de l’Ancien Régime. L’innovation, c’est tout. Il est
indigne de faire croire que la régression vers le chaos ait créé un
climat favorable à l’innovation. C’est en Angleterre et en Écosse,
au calme, alors, qu’elle fuse, et non plus en France.
Les pertes en hommes instruits, les pertes en intelligence, en
capacités créatrices sont proportionnellement plus élevées que les
pertes impressionnantes en vies humaines.
La guillotine est bien le vrai symbole de ce régime en cette
période. Vous vous souvenez, l’hypocrite intention, au départ, était
humanitaire. Tuer facilement, proprement, sans faire souffrir. Ce
qui n’exclut pas les fioritures des septembriseurs et des troupes de
Turreau, en Vendée, qui furent honnêtement rémunérées pour le
service rendu. De toute manière, c’est la tête que l’on coupe, l’intelligence,
sous toutes ses formes, qu’on insupporte. Au moment
vraiment mal choisi du grand décollage technique et scientifique.
Entre la Révolution politique à la française et la Révolution innovatrice,
industrielle et technique à l’anglaise, profonde est l’incompatibilité.
PIERRE CHAUNU, de l’Institut.

suite…

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