Les chaînes de l’esclavage


Les_chaines_de_l_esclavage_sMarat Jean-Paul

par

Marat Jean-Paul

Plus de vingt-cinq années avant la Révolution de 1789, Marat pouvait
écrire :
« Le Mal est dans la chose même et le remède est violent. Il faut porter la
cognée à la racine. Il faut faire connaître au peuple ses droits et l’engager à les
revendiquer ; il faut lui mettre les armes à la main, se saisir dans tout le royaume
des petits tyrans qui le tiennent opprimé, renverser l’édifice monstrueux de notre
gouvernement, en établir un nouveau sur une base équitable. Les gens qui
croient que le reste du genre humain est fait pour servir à leur bien-être
n’approuveront pas sans doute ce remède, mais ce n’est pas eux qu’il faut
consulter ; il s’agit de dédommager tout un peuple de l’injustice de ses
oppresseurs. »
Les chaînes de l’esclavage, c’est le premier développement, également antérieur
à 1789, des positions révolutionnaires de Marat.
(Texte apparaissant sur la couverture au verso du livre)

Avertissement

Pour établir cette réédition des Chaînes de l’Esclavage de Jean-Paul Marat, nous
nous sommes en tout point conformés à l’édition que l’auteur lui-même fit paraître à la
fin de 1792 à Paris (dite « édition de l’an I » dont la Bibliothèque nationale possède
un exemplaire à la cote : 80 Lb 41/294). L’ouvrage sortit des presses de l’ « Imprimerie
de Marat », rue des Cordeliers, où était également tiré, à l’époque, le Journal de
la République française que Marat, devenu conventionnel, avait fait succéder depuis
le 26 septembre 1792 à l’Ami du Peuple ou le Publiciste parisien.
La première réédition posthume de cette oeuvre de Marat fut celle qu’Adolphe
Havard fit paraître « en édition populaire à 2 sous la feuille » à Paris en 1833 (Impr. Auguste Auffray ; la Bibliothèque nationale en possède un exemplaire incomplet à la
cote 80 Lb 41/294-A). C’est sur cette réédition que nous nous sommes appuyés, çà et là, pour redresser les erreurs typographiques.
En 1851, un numéro du périodique La Bibliothèque du peuple, publié à Paris par
« l’Union des courtiers, dessinateurs, graveurs et typographes » (Bibliothèque nationale, Z. 7819) donnera une réimpression du texte de Marat, sans notes ni commentaires
: c’est sans doute pour cette raison que Jean Massin l’omet dans les « indications

bibliographiques » de la très sérieuse biographie qu’il consacre à Marat (Marat, Club
français du, Livre, Paris, 1960) ; oubli renouvelé par Michel Vovelle dans son Marat,
textes choisis (Éditions sociales, Paris, 1963, « Les Classiques du Peuple »).
Des extraits des Chaînes de l’Esclavage ont été également réédités en 1945 par
Louis Scheler (Marat, textes choisis, Éditions de Minuit).
Nous avons cru souhaitable de conserver au texte son orthographe originale ; elle
offre une illustration de la langue française telle qu’elle s’écrivait encore à la fin du
XVIIIe siècle et permet à cette réédition de servir de texte de référence.

Notice

L’ouvrage que je publie aujourd’hui était dans mon porte-feuille, depuis bien des
années ; je l’en tirai en 1774, à l’occasion de la nouvelle élection du parlement
d’Angleterre. Me sera-t-il permis de dire ici quelques mots de son origine et de ses
succès : la sourde persécution qu’il m’attira de la part du cabinet de Saint-James,
mettra mes lecteurs en état de juger du prix qu’y attachait le ministère Anglais.
Livré dès ma jeunesse à l’étude de la nature, j’appris de bonne heure à connaître
les droits de l’homme, et jamais je ne laissai échapper l’occasion d’en être le
défenseur.
Citoyen du monde, dans un temps où les Français n’avaient point encore de patrie,
chérissant la liberté dont je fus toujours l’apôtre, quelquefois le martyr, tremblant de
la voir bannie de la terre entière, et jaloux de concourir à son triomphe, dans une isle
qui paraissait son dernier asile, je résolus de lui consacrer mes veilles et mon repos.
Un parlement décrié par sa vénalité touchait à sa fin le moment d’élire le nouveau
approchait ; sur lui reposaient toutes mes espérances. Il s’agissait de pénétrer les

électeurs de la Grande-Bretagne, de la nécessité de faire tomber leur choix sur des hommes éclairés et vertueux ; le seul moyen praticable était de réveiller les Anglais
de leur léthargie, de leur peindre les avantages inestimables de la liberté, les maux
effroyables du despotisme, les scènes d’épouvante et d’effroi de la tyrannie ; en un
mot, de faire passer dans leur âme le feu sacré qui dévorait la mienne. C’était le but de mon ouvrage.
Mais le moyen qu’il pût être accueilli d’une nation fortement prévenue contre tout
ce qui sent l’étranger, s’il ne paraissait dans la langue du pays ? Pour intéresser d’avantage
à sa lecture, je tirai de l’histoire d’Angleterre presque tous les exemples à l’appui
de mes principes. Dévorer trente mortels volumes, en faire des extraits, les adapter à
l’ouvrage, le traduire et l’imprimer, tout cela fût l’affaire de trois mois. Le terme était
court, il fallait toute mon activité, et mon ardeur était sans bornes : pendant cet
intervalle, je travaillai régulièrement vingt et une heures par jour : à peine en prenais-je
deux de sommeil ; et pour me tenir éveillé, je fis un usage si excessif de café à l’eau
qu’il faillit me couler la vie, plus encore que l’excès du travail.
L’ouvrage sortit enfin de dessous la presse. Le désir extrême que j’avais qu’il vit le
jour à temps, soutint mon courage jusqu’à cette époque : aussi lorsque je l’eus remis
aux publicateurs, croyant n’avoir plus rien à faire que d’en attendre tranquillement le
succès, tombé-je dans un espèce d’anéantissement qui tenait de la stupeur : toutes les
facultés de mon esprit étaient étonnées, je perdis la mémoire, j’étais hébété, et je restai
treize jours entiers dans ce piteux état, dont je ne sortis que par le secours de la musique
et du repos.
Dès que je pus vaquer à mes affaires, mon premier soin fut de m’informer du sort
de l’ouvrage ; on m’apprit qu’il n’était pas encore dans le public. J’allai chez les
publicateurs, chargés de le faire annoncer, par les papiers nouvelles : aucun n’y avait
songé, quelques-uns même revinrent sur leur engagement, j’en trouvai d’autres : je me
déterminai à faire moi-même les démarches nécessaires ; et dans mon impatience, je
courras chez les différents éditeurs de ces papiers. Comme il n’annoncent aucun livre
sans payer, j’offris d’acquitter à l’instant les frais ; tous refusèrent, sans vouloir donner
aucune raison de cet étrange refus. Un seul 1 me fit entendre que le discours aux
électeurs de la Grande-Bretagne, mis à la tête de l’ouvrage, pouvait en être la cause. Il
n’était que trop visible qu’ils étaient vendus. Voulant en avoir la preuve, je lui offris
dix guinées, pour une simple annonce, au lieu de cinq chelins, qui était le prix ordinaire
: je ne pus rien gagner ; et je ne doutai plus qu’une bourse mieux remplie que la
mienne n’eut pris les devants, et couvert l’enchère.
L’empressement que le Sieur Becquet, libraire du prince de Galles, montra des
que le livre parut, de faire rayer son nom de la liste des publicateurs, me mit sur la
voie : je compris trop tard que le ministre craignant que cet ouvrage ne bârat ses menées,
pour s’assurer de la majorité du parlement, avait acheté imprimeur, publicateurs
et journalistes. Je n’eus pas de peine à remonter à la source, au moyen des renseignements
que je venais de me procurer : mon imprimeur était Écossais attaché au lord
North, au quel il faisait passer les feuilles de l’ouvrage, à mesure qu’elles sortaient de
la presse. Quelques mots qu’il laissa tomber un jour dans la conversation m’avaient
appris ses relations avec ce Lord ; et en me présageant que la trop grande énergie du
livre l’empêcherait d’être accueilli, il alla jusqu’à dire qu’elle m’attirerait des désagréments.
« Instruit par l’exemple de Wilkes, des attentats auxquels un ministre

——————————————————————————————

1) C’était le sieur Woodfall, imprimeur du publie Advertiser.

——————————————————————————————

audacieux pourrait se porter contre moi, et peu d’humeur de lui vendre paisiblement le
droit de m’outrager, j’eus pendant six semaines une paire de pistolets sous mon
chevet, bien déterminé à recevoir convenablement le messager d’état qui viendrait
enlever mes papiers. Il ne vint point ; le ministre informé de mon caractère, avait jugé
à propos de n’employer que la ruse, d’autant plus assuré de son fait, qu’en ma qualité
d’étranger, je n’étais pas présumé connaître les moyens de le déjouer.
Indigné des entraves mises à la publication de mon ouvrage, je pris le parti
d’envoyer en présents l’édition presqu’entière aux sociétés patriotiques du Nord de
l’Angleterre, réputées les plus pures du royaume : les exemplaires à leurs adresses furent exactement remis par les voitures publiques.
Le ministre en eût vent : pour rendre nulles toutes mes réclamations, il m’environna
d’émissaires qui s’attachèrent à mes pas, gagnèrent mon hôte, mon domestique,
et interceptèrent toutes mes lettres, jusqu’à celles de famille.
Surpris de voir la correspondance de mes connaissances, de mes amis, de mes
parents, tout-à-coup interrompue, je ne doutai point que je ne fusse entouré d’espions.
Pour les dépayser, je pris le parti de passer en Hollande, de revenir à Londres par le
nord de l’Angleterre, et de visiter en passant les sociétés patriotiques, auxquelles
j’avais fait passer mon ouvrage. Je séjournai trois sen . Carlisle, à Berwick et Newcastle. C’est là que toutes les menées du ministre me
furent dévoilées : j’appris que trois de ces sociétés m’avaient envoyé des lettres
d’affiliation dans une boîte d’or, qui fût remise en mon absence à l’un de mes publicateurs,
des mains duquel les émissaires ministériels l’avaient retirée en mon nom.
Celles de Newcastle en particulier, n’ayant pas voulu souffrir que je supportasse seul
les frais de l’édition que j’avais distribuée en cadeaux, me les remboursèrent exactement,
après en avoir fait une nouvelle, qu’elles répandirent dans les trois royaumes ;
après m’avoir fêté chacune à son tour, et m’avoir décerné la couronne civique. Mon
triomphe était complet ; mais il était tardif : j’eûs la douleur de voir qu’à force de
répandre l’or à pleines mains 1, le ministre était parvenu à étouffer l’ouvrage jusqu’à ce
que les élections fussent finies ; et qu’il ne lui laissa un libre cours, que quand il n’eut
plus à redouter le réveil des électeurs.
On voit par cet historique que ce n’est pas d’aujourd’hui que je sacrifie sur les
autels de la liberté. Il y a dix-huit ans que je remplissais en Angleterre les devoirs
qu’impose le civisme le plus pur, avec le même zèle que je les ai remplis en France
depuis la révolution : et si pour servir plus efficacement ma patrie, j’ai bravé tous les
dangers ; je ne craignis point pour provoquer la réforme de la constitution Anglaise et
cimenter la liberté, d’attaquer les prérogatives de la couronne, les vues ambitieuses du monarque, les menées du ministre, et la prostitution du parlement.
Au reste, la persécution que j’éprouvai alors, n’a rien de commun avec celle que
j’ai éprouvée depuis. Elle m’a coûté, il est vrai, bien des démarches, une grande perte
de teins, le chagrin de manquer mon but, et l’honneur d’être noté en lettres rouges sur
les tablettes de Georges III. Mais à compter pour rien celui d’être noté, en lettres de
sang, sur celle de Louis XVI et de tous les potentats de l’Europe, tous les périls

——————————————————————————————

1) J’ai appris quelques années après, d’un membre du département, dont je soignais la santé, que le
ministre avait dépensé plus de huit mille guinées pour empêcher la publication de mon livre avant
la fin des élections.

——————————————————————————————

auxquels j’ai échappé, tous ceux qui me menacent encore ; les maux inouïs que j’ai
souffert pour la cause publique sont sans nombre. Si du moins la France était libre et
heureuse. Hélas ! Elle gémit plus que jamais sous le 1 joug de la tyrannie. O ma
patrie ! Comment la plus puissante des nations fut-elle toujours la plus opprimée ?
Quels outrages n’a tu pas essuyé, depuis tant de siècles, de la part de tes rois, de tes
princes, de tes magnats, ces dieux de la terre par leur orgueil, et par leurs vices
l’écume du genre humain ? À quelle misère ne t’a pas exposé la cupidité de tes
agents ? Quels maux ne t’ont pas fait tes conducteurs, tes mandataires, tes propres
représentants, lâches esclaves du plus vil des mortels ? Quel opprobre, quelles
angoisses, quelles calamités n’a tu pas souffertes de la part de la horde nombreuse de
tes implacables ennemis ? Et ta patience n’est pas au bout ! Pour combler la mesure,
faudra-t-il donc t’exposer encore aux perfidies des nouveaux scélérats ? Et quels
désastres te reste-t-il à éprouver de la part des puissances conjurées contre toi, si ce n’est la dévastation et des supplices ignominieux ?
Tant de malheurs n’ont fondu si long-temps sur ta tête, que pour n’avoir pas connu
l’atrocité de tes chefs, et n’avoir pas su démêler le noir tissu des artifices qu’ils ont
employés pour te remettre à la chaîne. Le tableau que je mets aujourd’hui sous tes
yeux, était destiné à l’instruction de tes enfants : puisse-t-il les pénétrer d’horreur pour la tyrannie ? Fuisse-t-il les tenir en garde contre les machinations de leurs mandataires ? Puisse-t-il les armer contre les entreprises du cabinet, et puisse le monarque ne jamais les prendre au dépourvu.

suite…

https://mega.co.nz/#!SUMxhZiR!vMKjrhjOZ6INOIo7A3_kYnzDNG_KmB1Zg_XxLANoCrk

Laisser un commentaireLes articles publiés ne reflètent pas obligatoirement les opinions du groupe de publication, qui dénie toute responsabilité dans leurs contenus, lesquels n'engagent que leurs auteurs ou leurs traducteurs. Nous sommes attentifs à toute proposition d'ajouts ou de corrections. Le contenu de ce site peut être librement diffusé aux seules conditions suivantes, impératives : mentionner clairement l'origine des articles, le nom du site https://systemophobe.wordpress.com, ainsi que celui des traducteurs.

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s