La Guerre secrète du pétrole


Bergier_Jacques_-_La_guerre_secrete_du_petrole_s

par

Jacques Bergier et Bernard Thomas

Le pétrole
est le sang de notre civilisation.
Sans pétrole les moteurs s’arrêtent : plus de Défense nationale,
plus de T.N.T., plus de napalm, mais également plus de nylon,
plus de détergents…
On sait aujourd’hui que la guerre des Six Jours fut largement une
guerre du pétrole. On sait moins que la guerre du Viêt-Nam en
est une autre.
Huit trusts ont su se rendre maîtres des sources pétrolières.
Chacun d’eux brasse des milliers de milliards, couvrant le monde
entier de tentacules gigantesques. En face, un géant, unique
mais impressionnant, l’U.R.S.S., deuxième pays producteur du
monde.
La lutte se déroule partout où se trouve un puits de pétrole,
partout où il passe, partout où il pourrait jaillir. Enjeu : la liberté
et parfois la survie des nations.
De tout cela on ne parle jamais. Les grands maîtres du pétrole
préfèrent ne pas dévoiler les mobiles et les moyens de leurs
actions.
Dans ce livre, Jacques Bergier et Bernard Thomas font le point
sur ces luttes secrètes. Leurs stupéfiantes révélations expliquent
le sens caché de bien des événements de portée internationale.

INTRODUCTION

Guerre effroyable au Vietnam ; massacre de centaines de milliers de
communistes (ou soupçonnés de l’être) en Indonésie ; émeutes sanglantes dans
les possessions anglaises, à Hongkong et Aden notamment ; révolutions
incessantes en Afrique Noire, au Nigeria, au Congo, en Rhodésie ; guerre au
Yémen entre « royalistes » et « républicains » ; reprise des incidents de frontière
entre Corée du Nord et Corée du Sud, après quatorze années de trêve ; guerre
israélo-arabe, surtout, la plus spectaculaire, la plus proche de nous : les
explosions se succèdent à travers le monde. Chacune peut dégénérer en un
conflit généralisé. Aucun individu raisonnable ne peut s’empêcher d’avoir des
sueurs froides à l’annonce des nouvelles de la semaine.
Une gigantesque partie d’échecs est en cours, à l’échelle de la planète :
Hommes, races, nations, sentiments, idéaux ne sont que des pions poussés par
des adversaires qui pensent en termes de puissance, non de philanthropie. Des
pions inconscients, dans la plupart des cas. On utilise les rivalités, les haines
locales, on les envenime, et les pions s’entre-tuent, persuadés de la justesse de
leurs revendications. Jusqu’au moment où, dans un sursaut de désespoir, ils se
révoltent. Cela arrive aussi.
La lecture des journaux, aussi bien informés soient-ils, ne nous livre que
la croûte des choses : le point de vue partiel et passionnel des belligérants.
Lorsque le débat s’élève, on nous parle par exemple d’un combat idéologique
entre communisme et capitalisme, sans nous en expliquer les véritables raisons.
Sans nous révéler pourquoi ce combat a éclaté ici plutôt que là. Bref, il existe
bel et bien un complot du silence autour de certains faits.
Prenons l’exemple du conflit israélien, et tâchons d’oublier un instant les
motifs subjectifs pour lesquels nos sympathies vont à un camp, ou à l’autre. Le
point de départ de la guerre est clair : les Sionistes sont venus occuper un
territoire précédemment habité par des hommes d’une autre religion, les
Palestiniens musulmans. On comprend ce qui a poussé là les Sionistes : le
retour à la Terre Promise après 2 000 ans d’errance et de persécutions. On
comprend que les Arabes se soient senti spoliés. On comprend fort bien que
Juifs et Arabes en soient venus aux mains : lorsque deux paysans ne sont pas
d’accord à propos d’un champ, il peut arriver qu’ils sortent le couteau. Mais si
des richissimes amis leur prêtent des canons de 75, nous soupçonnons que des
intérêts plus graves sont en jeu.
En réalité, le Sinaï est un désert où l’on meurt de soif. La Palestine en
était à peu près un, avant l’arrivée des Israéliens. Essayons d’être objectifs : rien
ne ressemble davantage à une dune de sable qu’une autre dune. Avec un peu de
bonne volonté, on aurait pu reloger le million de réfugiés palestiniens un peu
plus loin, au lieu de les parquer sous des tentes misérables, de les maintenir
depuis vingt ans dans un état qui n’est pas tout à fait la mort, grâce aux trois
cents calories par jour que leur distribue l’O.N.U. Il y a théoriquement de la
place pour tout le monde dans cette partie du globe.
Or, ce ne sont pas des canons de 75, mais des milliards de matériel de
guerre qui ont été distribués de part et d’autre. De quoi planter suffisamment

de blé, de riz et d’oliviers, creuser suffisamment de canaux d’irrigation dans le
désert, pour rendre riches et heureux, non seulement les Palestiniens
clochardisés, mais d’autres Millions de sous-alimentés en d’autres lieux.
Il faut bien en conclure que les réfugiés ne sont qu’un prétexte. Ces
bouts de sable valaient, la peine, pour certains, d’y investir des milliards, non
pas pour les rendre fertiles, mais pour les posséder. De quoi s’agit-il ? D’une
querelle . raciste, religieuse, idéologique ? S’il s’agit d’apprendre aux gens les
bienfaits de la libre entreprise capitaliste, ou au contraire ceux du socialisme
marxiste, est-ce une méthode logique que d’envoyer des bombes avant des
tracteurs ? Est-il raisonnable de dépenser tant d’argent pour catéchiser une
poignée d’illettrés ? Est-ce au nom de la philanthropie qu’on les barde
d’armements ? Est-ce par souci humanitaire qu’on risque de déclencher une
troisième guerre mondiale ?
Ni ce qu’on appelle l’impérialisme d’Israël d’un côté, ni la frustration des
Arabes de l’autre, leur volonté de récupérer quatre arpents de sable,
n’expliquent le napalm ou les appels au génocide d’un Choukheiri. Ils
n’expliquent surtout pas les chars, les avions, les missiles, les radars mis à leur
disposition. Ni l’empressement qu’on a montré à les remplacer dès qu’ils ont
été détruits.
La réalité tient en un mot : l’énergie. Un pays qui ne dépense pas
d’énergie est pareil à un être humain qui passerait sa vie sans rien faire, allongé
sur un lit : il est . à peu près mort. Un pays possédant des sources d’énergie
insuffisantes sur son territoire doit aller en chercher ailleurs leurs pour vivre :
c’est le cas du Japon, de l’Angleterre ou de la France. Un pays que ses richesses
naturelles ont rendu si puissant qu’il éprouve un besoin supplémentaire
d’activité, va également en chercher ailleurs : c’est le cas des États-Unis. Or,
cette énergie, plus que le charbon, l’électricité ou l’atome, c’est le pétrole.
« Cherchez le pétrole « , pourrait-on dire aux êtres humains soucieux de
comprendre ce qui se passe autour d’eux. A l’origine ou dans le développement
d’à peu près tous les conflits depuis le début du siècle, on trouve le pétrole.
C’est que le pétrole est le sang de notre civilisation. Sans lui, les moteurs
des bateaux, des avions de guerre ou de commerce, des blindés et des voitures
particulières, s’arrêtent ; plus d’huile ni de graisses pour les rouages ; plus de
caoutchouc synthétique pour les pneus, plus de plexiglas pour les cockpits des
avions, de glaces pour les automobiles. Plus de défense nationale possible. Plus
de travail non plus.
Napalm, T.N.T., nylon, tergal, dacron, orlon, insecticide, engrais
chimique, carrosserie, assiettes, tuyaux d’arrosage, crème de beauté, table de
jardin, nappe pour la table, vernis, fleurs artificielles, toitures, rideaux, rouge à
lèvres, noir pour les yeux, vernis à ongle, sous-vêtement, lessive, éponge,
cuvette, brosse à dents, cire, gaz de cuisine, encre d’imprimerie, asphalte,
paraffine, films : près de 300 000 produits divers sont tirés du pétrole. La
catastrophe provoquée en Occident par le manque de pétrole serait
inimaginable.
Or, certains ont su se rendre maîtres des sources pétrolières : ce sont les
grands trusts. L’argent allant aux riches et la puissance aux puissants, leur
emprise sur le monde tend à devenir démesurée. Les super-bénéfices réalisés

par eux ne restent pas inactifs au fond des coffres bancaires. Remis en
circulation, ils servent de moyens de pression dans les domaines les plus
divers : scientifique, économique, politique, voire même culturel. Au bout du
compte, ces investissements colossaux, d’allure parfois inoffensive, font boule
de neige et reviennent à leur point de départ sous forme de super-superbénéfices.
Chacun des grands trusts dirige plus ou moins directement des
centaines de sociétés filiales, brassant des milliards de milliards, couvrant le
monde entier de tentacules gigantesques. Leurs activités commencent à
l’exploration des terrains propices et se terminent à la vente en passant par
l’Exploitation, le transport, le raffinage et la fabrication des produits finis. Nous
verrons plus loin en détail ce que représentent ces trusts. Retenons pour
l’instant qu’ils sont sept principaux :

* Cinq américains : la Standard Oil of New jersey, première
puissance industrielle et financière du monde ; la Texas Oil
Company ; la Standard Oil of California ; la Gulf Oil
Corporation ; la Socony Mobil Oil ; plus un certain nombre
d’indépendants, plus ou moins puissants.

* Un anglo-hollandais : la Royal Dutch–Shell.

* Un anglais enfin : la British Petroleum, où l’Amirauté
britannique détient la majorité des parts.

À cette liste on ajoute généralement en huitième partenaire : la France.
Dans le bloc communiste, on ne trouve au contraire qu’un géant mais
impressionnant : la Régie des pétroles russes, monopole d’États qui fait de
l’U.R.S.S. le deuxième pays producteur du monde.
Les sept, tout en se livrant entre eux des batailles aussi sournoises
qu’acharnées, se réconcilient sur deux points : maintenir les prix (en évitant la
surproduction, notamment), et combattre les efforts d’indépendance de tout ce
qui n’est pas eux. La lutte se déroule dans le monde entier, partout où se trouve
un puits, sur toutes les voies de passage du pétrole. Cela représente une bonne
partie de la planète. Enjeu : la liberté, et parfois la survie des nations. Victimes :
les faibles. Risque : la fin du monde. Il est remarquable que ce sujet ne soit
pratiquement jamais abordé publiquement. Les grands Maîtres du pétrole
préfèrent évidemment ne pas dévoiler au grand jour les mobiles et les moyens
réels de leurs actions. Ils ont probablement raison. Ce sont des choses plus
propres à révolter qu’à émouvoir. Les hommes sont souvent prêts à mourir
pour la liberté – moins aisément pour un derrick. Ce livre n’a d’autre but que
de dire à qui veut l’entendre ce qu’on tient ordinairement caché.
A l’époque où ces lignes étaient écrites, en juillet 1967 ; une phrase du
président de la République française venait de provoquer ce qu’il est convenu
d’appeler en langage diplomatique de « vives réactions ». « La guerre du
Vietnam et celle du Proche-Orient sont étroitement liées », avait-il déclaré. Il
ne s’agit pas ici d’approuver ou de désapprouver une politique. Il y a un fait
évident, sur lequel on s’est bien gardé de renseigner l’opinion : la guerre du
Vietnam et celle du Proche-Orient sont toutes deux des guerres dû pétrole.
Du pétrole au Vietnam ? Mais oui. Presque à ras de terre. Si l’on n’en a
rien dit au public, les Grandes Compagnies, elles, le savent depuis 1933 ! Ce qui

pourrait éclairer d’un nouveau jour l’intérêt que les États-Unis ont toujours
porté à notre Indochine – tout en réussissant pendant vingt ans, avec l’aide de
l’Angleterre, à nous empêcher de la mettre en valeur. Il y a du pétrole à
Tchepone (Laos), il y en a en Annam, il y en a à Savannakhet (frontière du Laos
et de la Thaïlande), pour ne citer que quelques exemples. Il n’a encore jamais
été exploité.
De plus, à proximité du Vietnam, l’île de Bornéo en produit (25e rang
dans le monde) ; la Birmanie également, qui a une frontière commune avec le
Laos (21e rang) ; l’Indonésie (9° rang, énormes réserves) ; le Siam lui-même,
voisin du Cambodge et du Laos.
Que le Vietnam soit contrôlé par la Chine et tout cet ensemble de pays
chancelle à son tour à plus ou moins brève échéance. La Chine, qui ne produit
actuellement que 10 millions de tonnes par an (les États-Unis 400 millions),
accède alors au rang de grande puissance industrielle ; elle acquiert les moyens
de venir menacer les États-Unis sur leur territoire même, si elle le désire. Si, au
contraire, ce pétrole demeure à la disposition des États-Unis, ceux-ci peuvent
envisager une guerre de blindés en Chine même, sans ravitaillement lointain en
carburant. Telle est une des causes réelles de la guerre du Vietnam. Une raison
pour laquelle les Américains ont du mal à se résoudre à la faire cesser.
Quant à celle du Proche-Orient, il est un autre point qu’on n’a pas assez
souligné. C’est la raison pour laquelle le chantage auquel les États arabes
avaient commencé à se livrer sur les Anglo-Saxons en fermant les robinets de
pétrole a tourné court au bout de quinze jours. Voici pourquoi :

1) Sheiks, émirs et princes divers touchent des royalties vraiment
royales. Les revenus de certains États du Golfe Persique ,ont
été multipliés par cent mille (nous disons bien cent mille)
depuis 1945 – ce qui, soit dit en passant, n’a guère profité à la
population.

2) Interrompre la production n’est réaliste que si on trouve
d’autres clients. Or, par qui remplacer ces Anglo-Saxons qui
font couler un fleuve dé dollars et de livres sterling en échange
de l’or noir ? La Russie est elle-même exportatrice. Quant à la
Chine, malgré son désir, elle n’est. pas encore de taille à
s’imposer dans cette partie du monde.

3) De plus, provisoirement, pendant la crise, les Anglo-Saxons
ont tiré un peu plus que d’habitude sur les puits d’Iran (État
musulman, mais non arabe et qui n’avait pas fermé les
robinets) du Venezuela et du Texas : les sheiks se sont donc
rendu compte que leur boycott ne servait à rien.

4) De peur que la crise ne rebondisse – outre les nombreuses
régions pétrolières du monde non exploitées pour ne pas faire
baisser les prix, il restait aux Anglo-Saxons deux sources
presque inépuisables : les schistes bitumeux du Colorado et les
sables goudronneux de l’Athabaska au Canada. En tout 50
milliards de tonnes disponibles. De quoi remplacer aisément la
production du Moyen-Orient. Les techniques d’extraction à partir des schistes et des sables, par chauffage du sol,
entraînement à la vapeur, etc., étaient au point depuis
longtemps. Si ces ressources n’avaient pas été utilisées jusqu’à
présent, c’est qu’elles mettaient le prix de revient du pétrole
brut à environ 30% plus cher qu’au Moyen-Orient. Or, en
octobre 1967, nous est arrivée l’annonce officielle de la mise
en exploitation de ces gisements. Mais cela, bien entendu, sans
qu’aucun rapprochement officiel ait été fait avec la crise
israélo-arabe.

Bref, la guerre du Proche-Orient a été plus facile à arrêter que celle du
Vietnam, les Russes préférant jouer les ogres que réellement s’emparer de puits
dont ils ne sauraient que faire – et les Américains n’étant guère vulnérables.
Il y a même un point sur lequel, paradoxalement, les Russes sont plus
proches de la position israélienne que de celle de l’Égypte, tandis que les
Américains eux, ne seraient pas loin d’être d’accord avec Nasser : c’est le
problème de la fermeture du Canal de Suez. Elle gêne considérablement
l’Union Soviétique, dépourvue de tout débouché sur l’Océan Indien, dans son
commerce avec le Sud-Est asiatique, et notamment dans son aide au Vietnam
du Nord.
Les Américains eux, ne sont guère affectés par cette mesure. Bien
mieux : il n’est pas pour leur déplaire que les Anglais soient les premiers
atteints, contraints qu’ils sont de faire faire le tour de l’Afrique à leurs pétroliers
pour se ravitailler. Malgré les liens privilégiés qui les unissent, les Britanniques
ont toujours été de dangereux rivaux pour les États-Unis. Les trusts des deux
pays se sont de tout temps livrés une guerre acharnée. Suez fermé, la livre
sterling a été dévaluée au bout de quelques mois. Elle a été renflouée, certes,
mais sous certaines conditions : il est probable que, plus que les pays arabes, la
Grande-Bretagne est la principale victime de la guerre du Proche-Orient. En
attendant, les Palestiniens sont toujours émigrés. Il n’y a pas de pitié dans la
guerre du pétrole. Car il s’agit bel et bien d’une guerre.
Pour mieux en comprendre l’enjeu, prenons le cas de la France et citons
deux chiffres. En 1975, d’après les prévisions. officielles du Ve plan, la France
va consommer 105 millions de tonnes de pétrole. Son territoire en produira
trois. Où trouvera-t-elle les 102 millions de tonnes qui restent ? Comment
pourra-t-elle demeurer ou devenir indépendante dans ces conditions ?
Comment résistera-t-elle aux chantages faciles à effectuer sur son
ravitaillement ? Son avenir en dépend. Quelles ont été les premières réactions
américaines à l’annonce de l’attribution à la France de concessions en Irak,
aboutissement d’une réelle politique d’indépendance menée par le
gouvernement français dans le domaine énergétique ? La menace à peine voilée
d’intercepter les tankers français.
On entend souvent parler de la menace du « shortage », la pénurie de
pétrole qui planerait sur le monde, tous les puits étant taris. Il ne s’agit là que
d’un faux argument, destiné à maintenir les prix en équilibrant l’offre et la
demande. Si un pays comme la France venait un jour à être privé de pétrole, ce
n’est pas qu’il en manque ni sous la terre ni sous la mer. Les plus pessimistes
estiment à cent années les réserves globales dont dispose l’humanité. Les plus

optimistes les estiment à cinq cents ans. Nous verrons même, dans un chapitre
intitulé « Pétrole et cosmos » qu’il a peut-être été le ciment cosmique, le « béton
céleste » ayant servi de pâte à la formation des planètes. En 1963, un spécialiste
russe éminent, le Dr Kalinko, a estimé à 775 milliards de tonnes le pétrole
aisément récupérable… malgré l’avis des autres experts « les experts
capitalistes » dit Kalinko. « Il y a au voisinage de la croûte terrestre 2,5 millions
de milliards de tonnes de pétrole a, affirme-t-il. Ce qui correspond à 1 500 fois
la consommation moyenne des années 1960–1970. Autrement dit, si Kalinko a
raison, il y a du pétrole pour tout le monde pour non pas cinq, mais quinze
siècles.
Malheureusement, pour peu qu’on examine l’histoire du pétrole depuis
cent ans, les choses ne se passeront pas ainsi. Certains pays seront affamés,
d’autres suralimentés. Tout dépend de l’évolution de la guerre qui se déroule
dans la coulisse, et dont nous sommes tout à la fois les témoins, les héros, et
peut-être les futures et involontaires victimes.
Faisons le point rapidement.
L’Allemagne, avec la guerre de 39 – 45, a perdu la guerre du pétrole :
nous verrons comment lorsque nous parlerons du pétrole synthétique. Coupée
en deux, affaiblie, elle vient d’avoir en août 1967 un sursaut d’énergie, après
toute une série de défaites, la dernière en date étant, l’année passée, la prise de
contrôle par la Texaco (Texas Oil Company) de la D.E.A., ultime entreprise
pétrolière totalement indépendante. Le gouvernement de Bonn vient en effet
d’annoncer la création d’un puissant groupe mi-public, mi-privé, à capitaux
entièrement nationaux. Cela ne signifie pas l’indépendance, mais une première
tentative d’autonomie après un long sommeil (1). Par ailleurs ; les prospecteurs
allemands se montrent très actifs.
L’Italie, malgré le partage de ses colonies par les vainqueurs de 1945, a eu
la chance d’avoir, avec Enrico Mattei, directeur de l’E.N.I. (Ente Nazionale
Idrocarburi) un rebelle du pétrole. Cet homme seul, incompris, attaqué de
toutes parts, a réussi à pousser son gouvernement dans la voie d’une véritable
indépendance pétrolière. Sa mort, en 1962, a été une lourde perte pour nos
voisins, nous allons en parler.
Le Japon, largement soumis aux Américains pour sa politique et ses
sources d’énergie (la première est la conséquence du second), a perdu la guerre
du pétrole. Il tente cependant de se dégager peu à peu. II a notamment obtenu
une importante concession en Arabie Séoudite.
La Russie, au contraire, reste l’une des grandes gagnantes. Malgré les
tentatives anglo-saxonnes sur Bakou et le Turkhmenistan, elle a su conquérir
une totale indépendance. En 1938, elle produisait 30 millions de tonnes. En
1966, elle en a produit 265 millions, par ses propres moyens, sur son propre
territoire : ce qui la met au deuxième rang mondial.

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(1) Tout porte à croire, du reste, qu’on songe sérieusement, au niveau gouvernemental, à une
alliance, et peut-être une fusion dans le cadre du Marché Commun entre cette compagnie, et
son homologue française, la C.F.P. (Compagnie Française des Pétroles), société d’État à
participations privées.

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La France, elle, avait jusqu’à présent perdu toutes les batailles. Seule son
alliance avec les Anglo-Saxons l’avait sauvée. deux fois de l’asservissement : la
première en 1917, lors de l’offensive de la Marne, alors qu’il ne restait plus que
trois jours de réserves, et que la Standard Oil de Rockefeller avait consenti in
extremis à la ravitailler ; la seconde pendant la deuxième guerre. Étant bien
entendu que les Alliés nous ont chaque fois fait payer très cher leur aide : ce fut
la fin de notre implantation en Syrie, au Liban, en Irak, en Égypte, en Libye,
notamment, tous pays producteurs, ou servant de passage au pétrole. Nous
verrons à la fin de ce livre que la France n’a pas renoncé à acquérir son
indépendance et nous dirons par quel biais.
Les cas les plus tragiques sont ceux de pays comme l’Inde. Il ne faut pas
chercher d’autre explication à la misère effroyable qui y règne, que
l’étouffement systématique de ses possibilités par les ingérences étrangères.
L’Inde possède d’abondantes ressources naturelles. Par crainte de
surproduction, on a interdit leur exploitation, de même qu’on a empêché
l’installation sur son territoire d’usines de pétrole synthétique (dont l’un des
auteurs du présent ouvrage avait du reste fait le plan).
La Chine, elle, après avoir failli succomber sous les coups des Japonais et
des Occidentaux, se réveille. Des techniciens soviétiques l’ont d’abord aidée. Sa
situation est encore précaire. Mais elle guette le Vietnam, l’Inde, la Sibérie :
Pour peu qu’elle accède à l’une de ces trois sources, les deux super Grands
devront envisager un nouveau partage du monde : en trois au lieu de deux.
Petite différence qui provoquera la IIIe guerre mondiale, si elle doit avoir lieu.
Restent deux pays mineurs, un gagnant, un perdant : le gagnant, c’est
l’Afrique du Sud, qui, malgré un blocus total et de vigoureuses protestations
internationales, a eu l’audace d’utiliser ses ressources locales, et de fabriquer du
pétrole synthétique. L’autre, c’est l’Iran qui malgré la richesse de son territoire,
malgré les royalties qu’elle reçoit, malgré sa production accélérée par le boycott
des États arabes, en juin 1967, est demeurée une colonie étrangère. Sa frontière
commune avec l’U.R.S.S. rend sa situation particulièrement délicate.
Telle est, en gros, la situation actuelle des principaux pays du monde.
L’Angleterre et surtout les États-Unis, par leur dynamisme, par la rapidité avec
laquelle ils ont compris très tôt l’importance qu’allait avoir le pétrole, par le
soutien militaire et diplomatique accordé par leurs gouvernements aux
initiatives privées, ont su conquérir des positions qu’ils ne sont pas prêts de
lâcher.
Nous verrons que le pétrole, comme carburant automobile, a de bonnes
chances d’être remplacé par d’autres sources d’énergie : le moteur électrique
notamment. Nous verrons que ce serait peut-être chose faite depuis longtemps
sans la pression des groupes pétroliers – sans leur inquiétude devant
l’éventuelle suppression de l’une des sources les plus importantes de leurs
revenus (ils ont du reste été obligés de composer et tentent à présent de mettre
au point un moteur électrique fonctionnant au pétrole). Nous verrons qu’il est
à peu près aussi intelligent de brûler de l’essence dans nos moteurs, que
d’alimenter un chauffage central avec des billets de banque.
Malgré cela, le pétrole étant appelé à rester l’élément de base n° 1 de la
fabrication de produits chimiques et de nourriture, l’enjeu sera longtemps aussi

important. Le combat ne faiblira pas. La phrase de Clemenceau « une goutte de
pétrole vaut une goutte de sang « paraphrasée par lord Curzon, ex vice-roi des
Indes et membre du cabinet de guerre anglais en 14 – 18, « les alliés ont vogué
vers la victoire sur une vague de pétrole « sera aussi valable pour la 3e guerre
mondiale qu’elle l’a été pour la Première et la Seconde. On mourra encore
beaucoup pour l’or noir.
D’où il ne faut pas conclure bien entendu, à la suite de quelques auteurs
doués d’une imagination débordante, que les maîtres du pétrole tirent partout
et toujours toutes les ficelles avec le même succès. La réalité est beaucoup plus
complexe. Il y a des intrigues, des complots, des plans de bataille à l’échelle
mondiale ; tous les moyens, financiers, économiques, diplomatiques, militaires
– ainsi que d’autres, dignes parfois de Chicago – sont éventuellement utilisés. Il
y a des compromis, des chausse-trapes, des échecs. Ainsi Henry Deterding, le
Napoléon du pétrole, grand maître de la Shell–Dutch Petroleum, mort en 1939,
échoua-t-il dans sa tentative de détruire la Russie des Soviets. De justesse, il est
vrai.
Vingt-huit ans plus tard, les Maîtres du pétrole ne parlent plus de
destruction de l’U.R.S.S. Ils disent simplement : « Dépendre du pétrole russe,
c’est dépendre à long terme des structures politiques russes. C’est en outre
provoquer le repli sur soi-même des nations industrielles et la ruine de ceux des
pays producteurs dont la vie économique entière et le développement reposent
sur l’exploitation du pétrole, tels que le Venezuela ou les États du Moyen-
Orient […] Bien des conséquences sont à craindre d’une éventuelle victoire
économique de l’U.R.S.S. sur le plan pétrolier […] Est-ce à dire que nous ne
devons pas commercer avec l’U.R.S.S. ? Bien loin de moi une telle pensée.
(Serge Scheer, Président d’Esso Standard S.A.F.)
Les dernières phrases sont particulièrement significatives. Combattre un
pays n’empêche pas de commercer avec lui. En matière d’intérêts économiques,
deux et deux ne font jamais tout à fait quatre. On ne découvre au juste ce qu’ils
font. qu’une centaine d’années plus tard. Lorsque l’Histoire est écrite. En
attendant, l’observateur doit se contenter de mettre bout à bout des indices.
Ainsi en va-t-il au Moyen-Orient. Ainsi en va-il au Venezuela, cité par le
président Scheer dans sa déclaration. Le pays, intégralement vendu aux grandes
Compagnies, est le théâtre d’une révolte qui tend à se développer dans toute
l’Amérique latine.
Peu de temps avant que ces lignes ne soient écrites, Alexis Kossyguine,
chef du gouvernement soviétique, après les deux fameux entretiens qu’il avait
eus à Glassboro avec 1e président Johnson, faisait une halte à Cuba. Qu’a-t-il
au juste été décidé ici et là ?
D’une part, la guérilla semble devoir s’amplifier au Guatemala, en
Bolivie, au Venezuela et en Colombie. Il ne fait aucun doute qu’elle soit
soutenue au maximum par Fidel Castro, D’un autre côté, Moscou désavoue
publiquement Fidel dans son entreprise de subversion, et le traite d’extrémiste.
Qui faut-il croire ?
Y a-t-il eu à Glassboro un partage du monde entre les deux grands, sur le
dos des plus faibles – l’Amérique latine par exemple, étant tacitement reconnue

comme fief des États-Unis moyennant une autre concession en sens inverse ? Il
est en tout cas certain que les États-Unis seraient aussi sensibilisés à une
révolution vénézuélienne, organisée non loin de leurs frontières que les Russes
pourraient l’être à une entreprise agressive dans le Moyen-Orient turc ou
iranien, à deux pas du pétrole de Bakou. Donnant donnant. Les Cubains et les
Arabes d’un côté, les Israéliens de l’autre, ont le sentiment désagréable de n’être
que des enjeux. Sans doute n’ont-ils pas tort.
Autre quasi certitude : cet accord de principe n’empêche pas de laisser en
sous-main quelques révoltes se fomenter – révoltes qu’on prend grand soin de
désavouer publiquement : les Cubains pour le compte de l’U.R.S.S., Israël pour
le compte des U.S.A. ne sont pas ouvertement soutenus. Le double jeu permet
de faire sentir à l’adversaire le poids de sa propre force – et la gentillesse qu’on
a de ne pas l’utiliser jusqu’au bout.
Ce à quoi il faut ajouter une troisième donnée, très importante : la réelle
révolte des Vénézuéliens, la réelle volonté de survivre d’Israël, qui les poussent
à des actes que les Maîtres du Pétrole né parviennent pas toujours à contrôler.
Autre exemple de la complexité de cette partie d’échecs : les capitalistes
ont attaqué l’Espagne de leur allié Primo de Rivera en 1930 lorsqu’elle a
nationalisé son pétrole – parce que la gestion en devait être en partie confiée au
Syndicat des Naphtes russes (Rivera renversé, l’administration espagnole passa
ses commandes à la Shell et à la Standard : preuve de l’ingérence des deux
trusts dans cette affaire).
Mais inversement, en 1967, l’U.R.S.S. fournit du pétrole au général
Franco lorsqu’il en manque.
A travers ces diverses contradictions, se dégage une double dynamique
de la guerre permanente du pétrole :

a) Tous les États ont besoin de pétrole au même titre qu’un être
humain a besoin d’air et cherche à en avoir le plus possible
pour respirer.

b) Les possesseurs du pétrole (nous ne parlons évidemment pas
des propriétaires du terrain) cherchent à avoir un monopole
mondial et à éliminer toute concurrence.

En 1939, la richesse du sous-sol de l’U.R.S.S., jointe à la volonté
d’indépendance de ses dirigeants, faisait pressentir en elle une dangereuse
rivale. C’est contre elle qu’on unit donc ses forces. Nous raconterons quelques
épisodes de cette lutte. Citons le plus significatif : pendant que Hitler préparait
l’invasion de la France au début de 1940, les généraux anglais et français
envisageaient le bombardement des puits de Bakou – territoire russe – à partir
des bases françaises de Syrie. Les documents relatifs à cette opération ont été
saisis à la Charité-sur-Loing par les Allemands, qui éprouvèrent bien entendu
un vif plaisir à les publier. Le plus remarquable de l’affaire est qu’aucun des
responsables de la préparation de cet attentat ne fut inquiété en 1945, alors
même que les communistes étaient puissants au gouvernement : on ne saura
sans doute jamais pourquoi.
L’U.R.S.S. ayant gagné la partie, les alliés, en même temps qu’ils faisaient
main basse sur tous les territoires allemands, italiens, (mais aussi français,

guettés par eux depuis longtemps), s’employèrent, sur une plus vaste échelle, à
sous-développer l’Asie, dont les ressources naturelles, l’abondance et
l’intelligence de la population pouvaient faire un jour ou l’autre un concurrent
dangereux : sabotage de l’effort chinois, par le blocus stratégique en particulier,
guerre de Corée, puis du Vietnam, répressions sanglantes en Indonésie,
sabotage de l’effort indien, en sont les péripéties les plus spectaculaires.
Cette cassure du monde en deux, un Occident riche, une Asie pauvre, est
en réalité le fait d’un plan concerté : celui établi par George Marshall en 1948.
« L’économie occidentale s’est lancée dans une croissance d’environ 5% par an
qui semble à tous une donnée naturelle résultant de progrès techniques.
Cependant, ceci n’a été réalisable que par le transfert de certains procédés
techniques ou de gestion des États-Unis vers l’Europe occidentale et n’a été
possible que parce que, malgré les alertes momentanées, la coexistence
pacifique entre l’Est et l’Ouest n’a pas été réellement mise en jeu. « Jacques
Dumontier, membre du Conseil économique et social, Le Monde, 6 août 1967.)
Ainsi vivons-nous sur une prospérité que nous ne devons qu’au sous-développement
de certaines parties du monde. L’injustice dont nous sommes
bénéficiaires est criante, et la Chine de Mao en est parfaitement consciente. Les
progrès ahurissants qu’elle accomplit, sans aide aucune, dans l’exploitation de
ses sources d’énergie, l’amènera probablement à acquérir les moyens de rétablir
l’équilibre. Nul doute qu’il y aura des rebondissements explosifs. Nous n’avons
aucune raison d’imaginer un avenir tranquille où les civilisations se
développeraient dans une entente harmonieuse.
S’il peut y avoir une lueur d’espoir, elle réside au fond des mers, dans ce
qu’on appelle désormais le sixième continent, prolongement sous-marin des
plates-formes continentales. Sa richesse en pétrole est, croit-on, énorme. On
estime qu’une exploration systématique de ses gisements permettra bientôt de
doubler les ressources mondiales. Sur les 785 milliards de francs qu’investira
l’industrie pétrolière entre 1963 et 1972 (chiffre de l’Organisation Européenne
de Coopération et de Développement, O.C.D.E.), une bonne partie sera
consacrée à forer le fond des océans à partir de plates-formes flottantes.
Il devrait donc y avoir, répétons-le, du pétrole pour tout le monde. Des
moyens de transport révolutionnaires ont même été prévus pour véhiculer cet
afflux d’or noir : en particulier des sous-marins sans équipage, guidés
électroniquement, et navigant à dix mètres au-dessous de la surface. Seul un
problème technique relativement mineur risque de se poser : il s’agit,
paradoxalement, d’un problème de diamants. Y en aura-t-il assez ? L’industrie
pétrolière en utilise actuellement 4 400 000 carats, dont 10% synthétiques, pour
les forages. Si ceux-ci doivent se multiplier, la pénurie menace. Il est vrai que
l’industrie – du diamant synthétique est moins brimée que celle du pétrole
synthétique…
Le gros avantage théorique des gisements sous-marins réside dans le fait
qu’ils risquent moins de donner lieu à des conflits nationaux susceptibles de
s’envenimer. Pas de tribus à armer sur une île flottante. Pas de racismes à
exacerber. Encore faut-il remarquer que ni le problème de la limite des eaux
territoriales de chaque pays, ni celui de l’appartenance des fonds sous-marins,
ne sont résolus. Les discussions juridiques, les notes diplomatiques,

recommandations du Conseil de Sécurité de l’O.N.U. ont trop fait la preuve de
leur inefficacité pour qu’on ne craigne pas de voir un jour une guerre éclater
pour la possession d’un banc de sable.
Il existe donc une cryptocratie du pétrole. Un gouvernement occulte du
pétrole. Il est malheureusement impossible, dans l’état actuel de l’information,
et justement à cause du secret qui entoure les grandes manoeuvres pétrolières,
de donner un visage, de mettre des noms précis sur cette puissance. Quelques
auteurs trop imaginatifs se sont lancés sur ce sujet dans des exposés sans
preuves. Si une troisième guerre mondiale devait être suivie d’un procès de
Nuremberg allant « jusqu’au fond des choses « , peut-être alors aurions-nous
des chances de voir surgir quelques liasses d’archives intéressantes – ne seraitce
que sur les dessous de la guerre du Vietnam.
Pour l’heure, nous devons nous contenter d’une image approximative.
Disons qu’il s’agit d’un monstre polymorphe. Y a-t-il un plan directeur unifié
pour la mise en coupe réglée de la planète ? Y a-t-il une politique utilisant
pragmatiquement au mieux les événements locaux ? Probablement un mélange
des deux.
Y a-t-il une mainmise complète sur les gouvernements ? Non. Des
pressions souterraines, plutôt. Des alliances suivies de dissensions, des luttes
d’influence. II serait faux de dire que les États-Unis sont en réalité gouvernés
par le pétrole. Il serait également absurde de prétendre que la puissance des
grands trusts ne conditionne pas largement leur politique et la politique
internationale. Il en va de même en U.R.S.S. où la Régie des pétroles
soviétiques constitue la partie la plus importante de la centrale d’énergie mise
en place par le gouvernement communiste pour la possession du monde. Rien
de tout cela n’est simple, et la Russie, tout en soutenant d’une main la
révolution algérienne, fait une concurrence acharnée à son gaz au même titre
qu’au gaz hollandais de Groningue. Le projet de ravitaillement par la Société
pétrolière nationale algérienne (Sonatrach) de l’Autriche, de la Bavière, de la
Yougoslavie, de la Tchécoslovaquie et de l’Italie, vient de se heurter, au début
de 1966, au projet soviétique de construction d’un gazoduc géant Lvov–Trieste.
D’où une rupture par les Algériens des conversations menées avec leurs
acheteurs d’Europe Centrale. Nous sommes loin ici des proclamations
triomphantes dont on nous repaît de tous côtés sur l’union sacrée de tous les
prolétaires du monde comme sur la défense du monde « libre ».
La première, la seule révolution possible, à notre sens, réside dans une
prise de conscience par tous des véritables conditions de notre vie. Il n’est que
temps de constater la situation, dans son cynisme et sa crudité.
En 1952, un célèbre rapport américain établi à Washington par le F.T.C.
(Federal Trade Commission, organisme chargé de lutter contre les trusts) a
formellement accusé les sept grands du pétrole de contrôler 80% du pétrole
international constituant ainsi de très loin le plus important cartel du monde.
Les intéressés ont démenti. On peut évidemment douter de leur sincérité.
Quant au huitième grand, la Compagnie Française des pétroles, sa
grandeur est, malgré des efforts méritoires, encore assez relative. Nous n’en
prendrons qu’une preuve : l’accord signé le 10 janvier 1967 à Moscou entre M.
Brunet, Directeur des Affaires économiques au ministère des

étrangères et M. Gvichiani, Vice-Président du Comité soviétique de recherche
scientifique, accord qui prévoit d’apporter une aide technique à notre pays pour
la prospection, l’exploitation des gisements, et le perfectionnement des
méthodes de forage. Serions-nous un pays sous-développé ?
Quoi qu’il en soit, 80% ou non, cartel ou pas, existence réelle d’un
gouvernement occulte ou complicité tacite au sommet, certains événements
bizarres font réfléchir sur les méthodes employées par les Maîtres du pétrole…
A moins qu’il ne s’agisse de simples coïncidences.
En octobre 1962, pour une raison encore inexpliquée, s’écrasait au cours
d’un orage au-dessus de l’Italie l’avion d’Enrico Mattei, l’homme qui avait
engagé pour le compte de son pays une dure bataille contre les trusts anglosaxons.
Mattei gênait beaucoup de gens. Il s’était fait de nombreux ennemis
pendant la Résistance. Il avait eu des contacts suivis avec les Algériens pendant
la rébellion. Il menaçait constamment de faire des révélations. Parce qu’il
proposait des royalties de 80% contrairement aux 50% généralement accordés,
aux potentats du Proche-Orient (fifty–fifty), l’entrée du Consortium
International exploitant cette région lui avait été refusée. Enfin, et surtout, en
1960, il avait réduit de cinq lires par litre le prix de vente de l’essence en Italie,
obligeant ses concurrents à en faire autant.
Jamais la preuve n’a été faite que son accident du 27 octobre 1962 ait été
dû à un sabotage. Disons simplement que la disparition de cet individu qui
refusait de respecter la règle du jeu et qui, surtout, menaçait de trop parler, a
probablement arrangé un certain nombre de personnes… dont ne font pas, bien
entendu, partie les Italiens qui commencent à l’honorer à l’égal d’un grand
libérateur.
Mattei a créé un mythe. Il a vécu dans son mythe. Il en est mort. « Le
monde est devenu plus ennuyeux sans lui a, écrit son biographe P. H. Frankel
(Mattei 011 and Power Politics. Faber, Londres, p. 27). Pour Mattei, le cartel
avait une existence réelle. Il représentait les forces du mal. « Comme les Anglais
pour Jeanne d’Arc », a-t-on dit à son sujet. Il aura au moins prouvé qu’un
homme audacieux pouvait quelque chose contre les forces économiques. Nous
rencontrerons bien des rebelles dans son genre au cours de ce livre. Ils ont tous
fini dans des accidents. Et l’on n’a même pas toujours eu la pudeur, ou
l’adresse, de travestir en accidents certains assassinats évidents.
En France, nous n’avons pas de Mattei mais nous avons un défenseur du
pétrole français, Pierre Fontaine. Quiconque s’intéresse à la guerre secrète et
notamment à la guerre occulte du pétrole doit connaître ses livres. M. Fontaine
est toujours en vie, mais il a beaucoup de difficulté à faire connaître son œuvre
Donnons-lui la parole avec un petit extrait de la postface de L’Aventure du
Pétrole français (les Sept couleurs)
« Mon premier livre sur les questions pétrolières passa entre les mains de
neuf éditeurs parisiens avant d’arriver chez Dervy qui le publia autant par
amitié pour l’auteur que pour l’intérêt qu’il portait au sujet. Le départ donné,
mes livres pétroliers suivants s’éditèrent normalement et se vendirent bien,
malgré le refus d’un grand quotidien de Paris et d’un important hebdomadaire
d’insérer la publicité payante de l’éditeur. D’Amérique du Sud, du Canada, du

Moyen-Orient et même du Japon, les lettres d’encouragement arrivèrent. Les
arcanes pétrolières intéressaient ; il ne leur manquait que la publicité…
« Les tabous concernant le pétrole ne touchent pas que les ouvrages de
réflexion. En 1946, j’écrivis un roman, El Bir, dont les 10 000 exemplaires
furent rapidement épuisés ; il avait pour thème une aventure de prospecteurs de
pétrole au Sahara et se prêtait à la confection d’un film d’espionnage
économique avec folklore abondant. Trois cinéastes demandèrent des options
sur ce roman. L’un fit écrire un synopsis qu’il soumit à la précensure
cinématographique ; on lui répondit qu’il était impensable que des Arabes
attaquassent une exploitation française en Algérie, même pétrolière (inexistante
à l’époque). L’autre reçut le conseil. de ne pas s’occuper d’un sujet traitant du
pétrole. Je n’eus jamais de nouvelles du troisième… sans doute découragé par
des remarques similaires. »
Il n’est pas facile, on le voit, de diffuser des informations sur le pétrole.
Et pourtant il est nécessaire d’en parler. Un éminent spécialiste des pétroles, M.
Jean-Jacques Berreby, a dit un jour : « Le temps des vagues allusions est passé. »
C’est exactement notre opinion. Après tout, 24 000 Français sont tombés
récemment en Algérie dans une guerre qui sentait le pétrole.
Être libre c’est d’abord avoir du pétrole. Se battre pour le pétrole, c’est
en fait se battre pour la liberté : les Algériens l’ont parfaitement compris et M.
Pierre Fontaine lui-même, qui ne les aime guère, reconnaît dans L’Aventure du
Pétrole français que les Algériens défendent mieux leurs intérêts pétroliers que
la France n’avait jusqu’à présent défendu les siens.
Le gouvernement séoudien a signé récemment avec la Régie Autonome
des Pétroles Français un accord pour la prospection de la portion du territoire
de l’Arabie Séoudite situé en bordure de la mer Rouge, et pour tous les offshores
correspondants. Les négociations préliminaires se sont prolongées
pendant deux ans (2). Attardons-nous un peu sur ce cas qui nous intéresse au
premier chef. A cette occasion, M. Ahmed Zaki Al-Yamani, ministre séoudien
des Pétroles, a déclaré notamment :
« Cet accord est une véritable victoire pour notre industrie pétrolière, car
il constitue l’affaire la plus avantageuse qui ait jamais été conclue jusqu’à ce jour
dans n’importe quelle partie du monde. Il donne, en effet, à l’Arabie Séoudite,
le droit de s’associer à 40% du capital de la société formée pour exploiter le
pétrole, après sa découverte en quantités commerciales. L’accord stipule, en
outre, que les tribunaux locaux seront compétents pour régler les litiges
éventuels. C’est la première fois dans l’industrie du pétrole qu’une société
concessionnaire accepte de se soumettre aux décisions des tribunaux locaux. «
L’importance de cet accord réside, non seulement dans le fait que la
France bénéficie à son tour des concessions pétrolières de l’Arabie Séoudite,
jusqu’alors réservées aux compagnies anglaises, américaines et japonaises, mais
aussi dans l’ouverture de la zone de la mer Rouge aux recherches pétrolières.
Toutes les concessions antérieurement accordées en Arabie Séoudite
portaient en effet sur la région est du pays, c’est-à-dire les territoires arabes du

—————————————————————————————

(2) Nous prenons comme source d’information les documents officiels, eux-mêmes
résumés avec précision dans la Revue Pétrolière. (Avril 1965, p. 62).

—————————————————————————————

golfe Persique, les eaux territoriales, et les off-shores de ce golfe. Aucune
concession n’avait jamais été octroyée par le gouvernement séoudien dans la
région de la mer Rouge. Si du pétrole (comme les premières études le laissent
supposer) y est trouvé en grandes quantités, il bénéficiera d’une situation
exceptionnelle. Les tankers qui le transporteront vers les marchés
méditerranéens et européens n’auront besoin que de 24 à 36 heures pour
gagner le canal de Suez alors que les navires chargés dans le golfe Persique
mettent cinq à six jours à l’aller comme au retour pour arriver à l’entrée du
canal.
L’accord s’articule de la façon suivante pour ses modalités les plus
importantes :

1) Une société franco-séoudienne est formée 60/40 entre R.A.P. et
Pétromin (toutes deux sociétés étatiques). Elle supportera selon
ces mêmes proportions les frais d’exploration et d’exploitation,
et répartira les bénéfices de la même manière.

2) L’État séoudien prélèvera, en fonction de la production des
royalties progressives par paliers, soit 15% jusqu’à 3 millions de
tonnes ; 17% entre 3 et 4, 20% au-dessus de 4 millions.

3) En outre, la société sera soumise à l’impôt sur les sociétés selon
le taux de 40%.

4) Au bout de 10 ans, la société devra commercialiser elle-même la
moitié de sa production, et après 15 ans, construire sur place une
raffinerie pouvant traiter la moitié du tonnage produit. Cet
accord entrera en vigueur après les premières découvertes
exploitables.

Il est bien délicat de prévoir si le pourcentage des bénéfices pouvant
revenir à L’État saoudien atteindra 65 ou 80%. L’important est que ce chiffre
soit très supérieur aux 50% jadis accordés par les autres compagnies.
« L’affaire la plus avantageuse qui ait jamais été conclue jusqu’à ce jour
dans n’importe quelle partie du monde », déclare donc Ahmed Zaki Al-
Yamani : c’est exactement l’impression que nous avons eue après avoir examiné
un bon millier de contrats de ce genre.
Or, les signataires français de ce contrat ne sont pas des philanthropes.
Une conclusion s’impose donc : les pays producteurs de pétrole ont été
exploités par tous leurs clients précédents :
D’où leurs rébellions fréquentes. Si l’on pouvait savoir entre quelles
mains sont tombés les ahurissants profits du cartel, il est probable qu’on
découvrirait du même coup la véritable structure interne du gouvernement
mondial du pétrole..
Les trusts se défendent, bien entendu, de réaliser des super-bénéfices –
comme ils se défendent de vouloir en quoi que ce soit gouverner la planète – et
sans doute les responsables officiels sont-ils. effectivement inconscients dans la
plupart des cas de cet état de fait. Ils estiment se trouver à la tête d’entreprises
normales, réalisant des profits normaux destinés à être réinvestis pour se
défendre au mieux dans le cadre de la libre concurrence capitaliste. Citons à

nouveau sur ce point le président d’Esso : « La notion de péréquation des coûts
de la matière première doit intervenir là, aussi bien d’ailleurs que celle des
risques d’exploration, énormes, que prennent les grands groupes pétroliers – et
c’est pourquoi ces groupes doivent être grands et travailler à l’échelle
mondiale : leurs bénéfices moyens, qui semblent formidables en valeur absolue,
restent parfaitement raisonnables exprimés en pourcentages soit des
investissements ; soit des chiffres d’affaires. – La prodigieuse fortune des
pétroliers, dont le mirage ne fait plus guère rêver que l’homme de la rue, mais
qui a cessé depuis longtemps d’impressionner les initiés, n’est plus
extraordinaire que par la grandeur relative des chiffres régulièrement publiés ;
chiffres astronomiques au regard de ceux
d’ailleurs souvent inconnus – d’industries de dimensions plus
modestes… » Serge Scheer –Président d’Esso Standard S.A.F.
Telle est la version officielle. En réalité, la plus grosse part des bénéfices
provient de la production du pétrole beaucoup plus que de son raffinage ou de
la vente de l’essence. Un exemple : une commission d’enquête américaine a
établi que, pendant la guerre de 39–45, la Marine américaine avait été obligée
d’acheter du pétrole en Arabie à 1,05 $ le baril, alors que le prix de revient était
de 25 cents à Bahreïn. La société qui avait réalisé cette magnifique opération
avait été d’ailleurs financée par le Trésor américain sous le prétexte que c’était
absolument indispensable à la poursuite de la guerre. On aurait pu renverser les
données du problème et dire que la poursuite de la guerre était absolument
indispensable à ladite société de production de pétrole… C’est ce que la
commission Brewster ; chargée de l’enquête en 1947, a très brillamment établi.
Après quoi on étouffa le scandale ; le groupe (lobby) d’intérêts pétroliers étant
extrêmement puissant aux États-Unis : On ne sait toujours pas où sont passés
ces énormes bénéfices, et on ne le saura sans doute jamais.
Cela, le président d’Esso ne le dit pas. Il ne parle pas non plus des
milliards de dollars dont disposent les groupes pétroliers pour effectuer des
pressions politiques.
En revanche – et là, il a parfaitement raison –, lorsque le citoyen français
paye son essence à la pompe, les pétroliers n’y gagnent rien que de tout à fait
raisonnable : les trois quarts de l’argent vont à L’État sous forme d’impôts en
chaîne, et le reste couvrira des frais normaux de raffinage et de distribution.
L’essence française est la moins chère du monde à la sortie de la raffinerie et la
plus chère à la station service.
On voit le paradoxe : les distributeurs d’essence ne sont pas plus
responsables de la guerre du pétrole que, par exemple, le Français moyen ne
l’est des tortures commises en Algérie. Et pourtant cette guerre se déroule bel
et bien.
Dans son ouvrage, par ailleurs excellent, Le pétrole, un monde secret
(Hachette) M. Jean Roume, qui doit être normand, écrit :
« Il est très difficile de déclarer abruptement que les bénéfices effectués
par les sociétés de pétrole sont abusifs, mais il est difficile aussi de prétendre
qu’ils ne le sont pas. Tout dépend du sens donné à ce mot, bien entendu. «
Le lecteur comprendra peut-être, nous pas.

Disons simplement que les vrais Maîtres du pétrole ne font pas parler
d’eux. On ne connaît ni leur fortune ni leur puissance. Disons également que le
seul pays à avoir réellement nationalisé son pétrole, l’U.R.S.S., a failli plusieurs
fois être détruit, et que, à chaque fois, on a vu se profiler derrière toutes les
conspirations contre lui l’ombre des vrais Maîtres du pétrole, ceux qui
n’arrivent pas toujours à s’entendre entre eux et dont les rivalités se traduisent
par les guerres que nous voyons.
C’est un lieu commun chez ceux qui s’occupent des courants souterrains
de la politique et du pouvoir que de dire au sujet de ces Maîtres inconnus : « Ils
ont le bras long. » On ajoute généralement : « Comme Mattei me le disait un
peu avant sa mort. «

suite…

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