COMMENT LES PAYS RICHES SONT DEVENUS RICHES ET POURQUOI LES PAYS PAUVRES RESTENT PAUVRES


par Reinert Erik S.

Année : 2007

Traduit de l’anglais par Anna Guèye
Revu, corrigé et annoté par Claude Rochet
Introduction de Claude Rochet

Car toute personne qui critique la totalité des systèmes a le
devoir de les remplacer par un de ses propres systèmes, contenant
des principes assurant plus de réussite de tous les effets, nous allons
approfondir notre réfl exion afi n de satisfaire à ce devoir.
Giambattista Vico,
La Science nouvelle, 1725

INTRODUCTION À L’ÉDITION FRANÇAISE

L’État stratège à la lumière de l’histoire

« La liberté du commerce n’est pas une faculté accordée aux négociants
de faire ce qu’ils veulent ; ce serait plutôt sa servitude. Ce qui gêne le
commerçant ne gêne pas pour cela le commerce. C’est dans les pays de
liberté que le négociant trouve des contradictions sans nombre ; et il n’est
jamais moins croisé par les lois que dans les pays de la servitude »
Charles de Segondat de Montesquieu, L’esprit des Lois, XX, 12

« La puissance importe plus que la richesse… la puissance est pour un
pays une force qui procure de nouveaux moyens de production, parce que
l’arbre qui porte les fruits a plus d’importance que le fruit lui-même. (…)
à l’aide de la puissance un pays non seulement acquiert de nouveaux
moyens de production, mais s’assure de la possession des anciens et la
jouissance des richesses déjà acquises, et parce que le contraire de la
puissance ou la faiblesse livre aux mains des puissants tout ce que nous
possédons, nos richesses et nos forces productives, notre civilisation, notre
liberté, jusqu’à notre indépendance nationale »
Friedrich List, 1846 « Le système national d’économie politique »

Il n’est pas, depuis le déclenchement de la crise financière en
août 2007, de politicien qui ne se déclare pour un « État stratège »
après n’avoir juré, aux plus belles années de la domination
des idées néoclassiques, que par un « État modeste » qui se
contenterait de fixer les règles du jeu d’un marché considéré
comme autorégulateur, sans surtout chercher à jouer lui-même,
tant sa balourdise inhérente à sa structure ne pourrait qu’en
perturber la rationalité. Mais cela ne nous donne pas pour autant
la définition de ce que serait un « État stratège ».

En juillet 2007, Paul Samuelson, fondateur de l’économie
néoclassique qui a écrit en 1948 Le livre d’économie sur lequel
ont du travailler des générations d’étudiants, a accepté de donner
un entretien. Samuelson, théoricien des modèles abscons et
intemporels de l’économie basés sur des modèles mathématiques
ésotériques, fit une réponse inattendue : « Je dirai quelque chose que
je n’aurais probablement pas dit quand j’étais plus jeune : ayez le plus
grand respect pour l’étude de l’histoire économique parce que c’est la
matière première d’où proviennent vos hypothèses et toutes les données
pour les tester1. »
Erik Reinert s’inscrit dans cette tradition de l’histoire
économique qui commence dès l’apparition du développement
industriel avec la Renaissance, et s’affirme avec les premières
crises financières : celle de 1720 a généré une prolifération
d’analyses et de débats entre Daniel Defoe, Charles Davenant,
Jonathan Swift pour ne citer que les auteurs les plus connus du
public francophone. En 1841, l’Écossais Charles Mackay publia
History of London, Extraordinary Popular Delusions and the Madness
of Crowds (1841) fondant le développement de l’économie des
comportements, ouvrant la voie à une critique de la supposée
rationalité des marchés. Le livre de Charles Kindleberger Histoire
mondiale de la spéculation financière (1978) a été délibérément
ignoré. Le travail systématique de Carmen Reinhardt et
Kenneth Rogoff Cette fois c’est différent montre sur huit siècles
l’aveuglement volontaire des politiciens et des économistes et leur
refus de tenir compte des enseignements du passé. Sur le libre échange,
on trouve une littérature aussi prolifique que détaillée.
Erik Reinert maîtrise de très nombreuses langues, moins bien le
français, mais des ouvrages tels que ceux de Charles Gouraud,
Essais sur la liberté du commerce des nations, examen de la théorie
du libre-échange (1853), ou encore les Études sur les deux systèmes
opposés du libre-échange et de la protection (1851) d’Antoine-Marie
Roederer, ne peuvent que confirmer les analyses qu’il a explorées
dans l’abondante littérature italienne, anglaise, américaine,
allemande et scandinave qui compose la collection des 40 000

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1. Cité par Nouriel Roubini, Économie de crise, Paris, JC Lattès, 2010,
p. 88.

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ouvrages d’histoire économique qu’il a accumulée au cours de
sa longue expérience professionnelle et de ses recherches, dans
sa maison de Hvasser, au sud d’Oslo, un trésor sans pareil sur
lequel veille Fernanda, son épouse, bibliothécaire de profession.
Son œuvre majeure, déjà traduite en de nombreuses langues dont
l’espagnol, le chinois, le letton, le russe, l’estonien et le farsi, nous
parvient enfin, après un long parcours d’obstacles, en édition
française. Qui veut aller au-delà des slogans et s’inspirer des sages
conseils et remords tardifs de Paul Samuelson2 trouvera ici une
réflexion pour construire une définition opérationnelle de ce que
doit et peut être un « État stratège ».
Elle paraît à un moment critique où la France – comme
l’Europe et plus généralement l’Occident – est dans une situation
d’échec qui requiert un effort d’analyse particulier. Une telle
situation n’est pas nouvelle : nous vivons une crise de transition
de ce que Carlota Perez3 appelle un « paradigme technoéconomique
» – soit l’ensemble du mode de gestion, de production
et d’organisation d’un cycle technologique – de la IIe vers la IIIe
révolution industrielle. Chacune de ces transitions a vu par le
passé les leaderships des pays dominants remis en cause par de
nouveaux pays dont le dynamisme et la soif de développement –
et surtout l’intelligence des leviers du développement économique
et politique – a bouleversé la suffisance, souvent l’arrogance,
qui accompagne l’obsolescence intellectuelle et institutionnelle
de ces dominants qui ont perdu leurs capacités d’innovation et
d’entreprise.
Ce fut le cas pour les Pays-Bas qui dominèrent la mondialisation
du XVIIe siècle, supplantés par l’Angleterre, puis cette même
Angleterre devenue suffisante et arrogante ne voulut plus que
vivre de ses rentes et finança le développement des États-Unis

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2. Décédé le 13 décembre 2009.
3. Carlota Perez, disciple de l’historien et économiste néo-schumpétérien
Christopher Freeman, fondateur du SPRU (Science Policy Research
Unit) de l’Université du Sussex, auteur de la recherche la plus complète sur
les cycles technologiques et les bulles fi nancières, Technological Revolution
and Financial Capital Edwar Elgar 2002

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qui ont dominé le XXe siècle. Le XXIe siècle sera, à ce qu’on peut
en juger aujourd’hui, asiatique et sans doute chinois.
Il n’y a nulle fatalité dans ces alternances mais il y a des
phénomènes explicatifs récurrents : l’incapacité à penser le
monde, l’obsolescence des idées et des technologies, la perte des
capacités d’innovation. Dans un ouvrage fameux4, Alexandre
Gerschenkron a montré en 1962 que le retard était un avantage
pourvu que les pays en retard sachent se doter du cadre
intellectuel et institutionnel approprié, en profitant de l’émulation
fournie par l’avance des dominants et la soif du développement.
Et c’est ce qui se passe aujourd’hui : les pays émergents ont
compris les recettes qui ont fait la croissance de l’Europe et
des États-Unis – une conjugaison entre logique de puissance
politique, compréhension de la dynamique de la technologie
et vitalité intellectuelle – et les idéologies erronées qu’on leur a
imposées pour les maintenir dans le sous-développement ou,
pire encore, les erreurs historiques commises par eux-mêmes et
qui ont provoqué leur déclin, comme dans le cas de la Chine, et
créent une soif de revanche sur le sort.
Si l’Occident – l’Europe de l’Ouest et les États-Unis, ce que l’on
appelle le Premier monde – est aujourd’hui en pleine décadence,
c’est qu’il a totalement perdu cette vitalité intellectuelle qui a fait
son essor pour sombrer dans le dogmatisme des contes de fées
qu’il a lui-même inventés.
Au premier rang de ces contes de fées est la « légende libérale »
qui a prédominé durant la guerre froide et vu son apothéose
avec la « fin de l’histoire » de 1989 – selon le titre de l’ouvrage
de Fukuyama – qui voit dans l’implosion du communisme la
victoire définitive de la démocratie libérale. Selon cette légende, le
marché se serait créé spontanément à partir des villes émancipées
de la tutelle féodale. Né de manière autonome, il aurait provoqué
la croissance qui aurait fait craquer, à la fi n du XVIIIe siècle, une
enveloppe institutionnelle stérilisante et le libéralisme économique

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4. Gerschenkron, Alexander (1962), Economic backwardness in historical
perspective, a book of essays, Cambridge, Massachusetts : Belknap Press of
Harvard University Press.

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aurait amené le libéralisme politique. C’est le mythe du « marché
autorégulateur » analysé par Polanyi5.
Cette légende ne tient plus aujourd’hui sous l’impact de deux
courants d’analyse : l’histoire économique qui connaît actuellement
un retour salutaire, et l’économie institutionnelle qui permet de
comprendre les relations entre État et marché. Il ne s’agit pas
de l’opposer à la légende inverse, celle du communisme : toutes
deux sont dominées par la conception hégélienne de la « fin de
l’histoire » et d’un déterminisme historique ou la politique et les
stratégies de développement sont réduites au rôle d’accoucheur
de « lois de l’histoire » qui sont dans un cas le rôle du marché,
et dans l’autre, la « mission historique de la classe ouvrière ». Le
point commun de ces conceptions déterministes du monde est
l’hostilité à la controverse : dès lors qu’il existe une fi n ultime
défi nie par l’histoire, il ne peut s’agir que d’aller de l’avant et tout
opposant est un « réactionnaire » dans le vocabulaire marxiste ou un
« ringard » et un « ennemi du progrès » dans la vulgate néolibérale.
Un accélérateur du déclin intellectuel de l’Occident a été sans
aucun doute la fin du communisme : d’une part, la présence
d’un adversaire puissant imposait à l’Occident de modérer son
hubris, ce sentiment de toute puissance qui fait perdre le contact
avec le réel, et d’autre part, l’ouverture des marchés de l’Est – le
Second monde – a donné une nouvelle impulsion à un mode de
production que l’entrée – à partir de 1973 – dans la IIIe révolution
industrielle rendait obsolète, comme l’a fort bien démontré
Christopher Freeman6, et stoppé le processus d’évolution que
la transition vers un nouveau paradigme techno-économique
requerrait.

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5. Kar Polanyi, La grande transformation, trad. française, Paris, Gallimard,
1944
6. Christopher Freeman, Francisco Louça, As Time Goes By, From the
Industrial Revolution to the Information Revolution, Oxford University Press,
2001

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Comment l’Occident a renoncé à la démocratie et s’est
auto intoxiqué ?
L’hubris de l’Occident va se déployer par sa soumission à la
« logique de discipline », que décrit Alasdair Roberts dans un
ouvrage lumineux7. La question qu’il soulève peut se résumer
ainsi : « Comment les sociétés qui ont inventé la démocratie moderne
y ont-elles délibérément renoncée ? ». Inspirée par l’école du Public
Choice, la logique de discipline est partie du postulat que le
système démocratique ne permettait pas de faire des choix à long
terme et impopulaires (équilibre budgétaire, stabilité monétaire,
réduction des dépenses publiques…) nécessaires à la réalisation
du programme de l’économie néoclassique. D’après cette théorie,
les représentants optimisent leurs choix en fonction du court
terme électoraliste et sont incapables de faire des choix radicaux8.
Autre référence théorique, la « crise de la démocratie », titre du
rapport de Michel Crozier, de Samuel Huntington et de Joji
Watanuki9 pour la Trilatérale, qui met en avant deux arguments : la
« gouvernabilité » des sociétés démocratiques, qui deviennent trop
complexes pour être gouvernables, et la « théorie de la surcharge »
qui voit l’expansion de la démocratie accroître la demande envers
les gouvernements et affaiblir les marges de manœuvre des
représentants qui ne peuvent résister à cet afflux de demandes.
L’expansion de la démocratie affaiblit la démocratie : il faut donc

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7. Alasdair Roberts, The Logic of Discipline, Global Capitalism and the
Architecture of Government, Oxford University Press, 2010. Pour une analyse
complète, voir Claude Rochet, « Pour une logique de l’indiscipline », Revue
française d’administration publique, À paraître en 2012.
8. Cette théorie selon laquelle tout politicien indépendamment de ses
options politiques ne peut qu’augmenter la dépense publique pour accroître
son pouvoir n’est pas fausse dans ses constats : ainsi Margaret Thatcher,
avant d’être le Premier ministre que l’on sait, a été ministre de l’éducation et
a poursuivi, comme ses collègues, une politique d’augmentation des effectifs
et des moyens de son ministère.
9. Crozier, Michel, Huntington, Samuel et Watanuki Joji, The Crisis
of Democracy : Report on the Governability of Democracies to the Trilateral
Commission, 1975.

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contrecarrer ces tendances autodestructrices par des dispositifs
appropriés. Si des participants aux débats de la Trilatérale comme
l’économiste libéral Ralf Dahrendorf mettaient en garde contre la
tentation que moins de démocratie et moins de progrès social fut
la solution à la crise de la démocratie, la solution choisie10, en fin
de compte, fut la « logique de discipline » : L’économie devient un
territoire interdit aux politiques publiques, et face à l’apparition
des déficits structurels des budgets publics, les sociétés doivent se
soumettre à une discipline financière au travers du renforcement
du pouvoir des ministres des finances et au-delà des fameux
« marchés financiers ».
Pour assurer la discipline, on mit en place un cadre politique
porté par les organisations internationales, qui se déclina dans la
gestion publique par le « New Public Management » (NPM). Afin
de pouvoir faire respecter cette discipline dont les peuples ne
sont pas capables, les banques centrales deviennent autonomes,
les tâches de régulation de l’économie sont confiées à des agences
dites « autonomes », d’autres structures autonomes vont gérer les
infrastructures critiques pour la mondialisation comme les ports
et les aéroports. Leur développement est largement ouvert au
privé par de nouveaux arrangements comme les partenariats
public-privé Enfin, l’édifice est bouclé par la création de cours
de justice internationale, pour assurer la superstructure juridique
supra étatique de l’ensemble.

La logique de discipline
Cette mutation a donc consisté à transférer le pouvoir à des
« technocrates gardiens » indépendants du pouvoir politique, qui
définissent ce que doivent être les « bonnes institutions ». Dans
le monde développé, la parole des technocrates gardiens fut
portée par des organisations comme l’OCDE et pour les pays
en développement par la Banque mondiale et le FMI. L’idée

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10 . Ce « choix » ne fut pas un choix délibéré et instantané, mais le
produit de la diffusion des idées issues de la remise en cause de celles de la
période keynésienne, qui ne fonctionnaient plus pour piloter le processus
de transition et d’évolution vers la III° révolution industrielle.

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sous-jacente est qu’il existe des principes universels de « bonne
gouvernance » et que si un pays adopte les « bonnes institutions »
– résumées, pour les pays en développement, dans le « consensus
de Washington »- il se développera11.
L’État devient constitué de deux systèmes séparés : les activités
critiques pour la mondialisation qui sont sous la garde des
technocrates gardiens et soustraites aux pouvoirs politiques, et,
d’autre part, les activités non-critiques autour desquelles s’organise
une repolitisation assez artificielle de la société : on n’aura jamais
autant parlé de « démocratie », de « droits de citoyens » que sous le
règne de la logique de discipline. Le « sociétal » remplace le social,
la vie politique devient un « concours de beauté » et un spectacle
sur lesquels veillent les intérêts catégoriels des grands groupes
financiers et de communication qui ont la haute main sur les
« armes de distraction massive »12, composantes de la stratégie de
« soft power », la domination douce.
La logique de discipline s’effondre à partir d’août 2007
avec la survenue de la crise financière. On parla d’abord de
« problèmes de mise en œuvre » des réformes sans les remettre
en cause, jusqu’à ce que la logique soit de facto abandonnée
avec l’appel au secours lancé à l’État par le capital financier. Le
consensus de Washington et l’idée qu’il existe des principes de
« bonne gouvernance » universels sont officiellement abandonnés
dès avant la crise dans un rapport tirant les enseignements de

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11. Cela est historiquement faux : on ne connaît pas de pays qui furent
d’abord démocratiques comme condition de la croissance. Ce fut toujours
le contraire : la croissance n’est possible que par une évolution des élites qui
progressivement fondent, par le développement des activités économiques,
les bases d’une vie civique puis d’institutions démocratiques. La volonté des
pays développés d’imposer leur modèle de démocratie libérale n’a d’autre
justification que de permettre, par la standardisation des normes de droit, la
mondialisation des marchés sur fond d’idéologie de la « fin de l’histoire ». La
relation de causalité est inverse comme le montre Erik Reinert : les bonnes
institutions naissent des bonnes activités économiques, celles qui produisent
des rendements croissants.
12. Voir Matthiew Fraser, « Les armes de distraction massive : Ou l’impérialisme
culturel américain », Hurtubise, Paris 2004.

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la décennie 1990 13 par le vice-président de la Banque mondiale,
Gobind Nankani, et leur non-pertinence pratique démontrée par
les travaux de Matt Andrews14 montrant qu’il y a, mesuré sur
vingt ans, une corrélation négative entre l’adoption des « réformes
structurelles » des programmes d’ajustement, et la croissance.

L’impasse de la « discipline de marché »
La logique de discipline est viciée sur deux plans essentiels :
celui du « quoi » de la finalité des politiques publiques, et celui du
« comment » de leur mise en œuvre.

1) La logique a prôné la dépolitisation de l’action gouvernementale,
mais a démontré en pratique son impossibilité.
La dépolitisation repose sur l’idée positiviste qu’il existe une
rationalité parfaite et intrinsèque au réel dont la compréhension
est accessible à l’esprit éclairé. Selon la formule d’Auguste
Comte « il faut considérer la marche de la civilisation comme
assujettie à une loi invariable fondée sur la nature des choses15 ». La
compréhension de cette loi invariable, supposée accessible aux
seuls « technocrates-gardiens », remplace la question politique
de la bonne société et est censée d’imposer sa propre logique
aux débats politiques.
Or, Roberts le démontre clairement, la logique s’est sans
ambiguïté mise au service de la mondialisation économique, ce
qui est, en tout état de cause, un projet politique et non « une
loi invariable fondée sur la nature des choses ». L’assertion selon
laquelle la mondialisation financière est un processus irréversible
a reposé sur la cécité de la majorité des économistes qui ont vu

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13. « Le message central de ce livre est « qu’il n’y a pas de recettes universelles…
nous devons abandonner la quête illusoire des ‘meilleures pratiques’
» in Economic Growth in the 1990s : Learning from a decade of reform,
Banque mondiale, 2005.
14. Andrews, Matt ; 2008, « The Good Governance Agenda : Beyond
Indicators without Theory », Oxford Development Studies, 36 :4,379-407, et
2010, « Good Government Means Different Things in Different Countries »
Governance, Volume 23, Issue 1, pages 7–35, January 2010.
15. Auguste Comte, Opuscule de philosophie sociale, 1819-1826, p. 111

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dans des phénomènes cycliques des transformations définitives
du monde16 et qui ont péché par excès de confiance dans une
vision simpliste et déterministe du monde17.
L’histoire est au contraire faite de cycles de mondialisation
et de démondialisation avec des déplacements des centres de
pouvoir18, de la pax mongolica médiévale, à la pax americana dont
nous voyons aujourd’hui la fin.

2) La logique de discipline a également échoué sur la question
du « comment » par une conception simpliste des dynamiques
institutionnelles. Elle s’en est tenue à « l’institutionnalisme naïf »
pour lequel il suffit de changer les institutions formelles par le haut
pour conduire un changement. Elle a ignoré les interactions entre
les institutions formelles et les comportements (ou institutions
informelles) pourtant soulignées par la recherche académique au
travers des travaux de Douglas North19 et de Avner Greif20. Le
système institutionnel qu’elle a construit est un système pauvre
qui s’est focalisé sur certains points, comme l’inflation comme
seul objectif pour l’autonomie des banques centrales, en ignorant
totalement, les risques systémiques, pourtant soulignés par des
économistes minoritaires comme Hyman Minsky aux États-Unis
et Maurice Allais en France.

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16. James, Harold, The Creation and Destruction of Value : The Globalization
Cycle, Harvard University Press, Cambridge, 2009.
17. Rodrik, Dany, The Globalization Paradox : Democracy and the Future
of the World Economy, W.W. Norton, New-York, 2011.
18. Findlay, Ronald, and O’Rourke, Kevin, Power and Plenty, Princeton
University Press, 2008.
19. North, Douglass C., Institutions, Institutional change and Economic
Performance, Cambridge University Press, MA, 1990 et Understanding the
Process of Economic Change, Princeton University Press, 2005.
20. Greif, Avner, Institutions and the Path to the Modern Economy : Lessons
from Medieval Trade, Cambridge University Press, MA, 2006.

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Vertu civique contre valeurs marchandes : Deux options
classiques de philosophie politique
Ces deux vices de la logique représentent une ligne de partage
des débats de philosophie politique qui remonte au début de
l’expansion du monde occidental21, qui oppose la société fondée
sur la vertu civique – mais condamnée à préférer une société
rurale fondée sur les valeurs – à la société fondée sur les valeurs
marchandes à la source de l’expansion économique.
Les travaux récents de Frank Trentmann22 montrent comment
le libre-échange est devenu, sous l’Angleterre édouardienne23,
une idéologie politique, voire une composante de l’identité
nationale, en faisant du consommateur le pilier du civisme, face
à la politique de Joseph Chamberlain et aux tenants de la relance
de la vocation industrielle qui avait fait de la Grande-Bretagne
la première puissance mondiale. Ainsi s’arbitrait un débat ouvert
en Angleterre par les controverses issues de la première crise
financière, celles de la Compagnie des Mers du Sud en 1720, et
poursuivi lors de la création des États-Unis par l’opposition entre
Alexander Hamilton et Thomas Jefferson24.
Pour les pères fondateurs des États-Unis, il y avait une contradiction
insoluble entre société civique et expansion économique
qui ne pouvait pas être pacifi que, l’idée du « doux commerce
» pensée par Montesquieu comme une passion pacificatrice
n’ayant pas été corroborée par l’histoire du développement
industriel de l’Angleterre, fondé sur un État fiscalo-militaire pour
lequel la richesse ne pouvait découler que de la puissance25. Pour

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21. Rochet, Claude, « Pas de philosophie, SVP, nous sommes des
managers », Revue Internationale des Sciences Administratives, 2010.
22. Trentmann, Frank, Free Trade Nation : Consumption, Civil Society
and Commerce in Modern Britain, OUP, Oxford, 2008.
23. Sous le règne d’Edouard VII (1901-1910) qui verra la victoire des
libéraux libre-échangistes en 1906.
24. Wood, Gordon. S., The Empire of Liberty, A History of the Early
Republic, 1789-1815, Oxford History of the United States, OUP, Oxford,,
2009 et Rochet, C., op. cit., 2010.
25. Findlay & O’Rourke op.cit. et O’Brien, Patrick, Hunt, Philip, in Richard Bonney The Rise of the Fiscal State in Europe 1200-1815 », Oxford
University Press, Oxford, 1999.

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Jefferson, les États-Unis s’étaient détachés de l’Angleterre par
rejet de la corruption politique entraînée par l’enrichissement
non fondé sur une richesse réelle (landed interests) au profit de
la concussion financière (moneyed interests) et devaient rester une
république rurale26. Pour Hamilton, au contraire, l’Angleterre
avait découvert les principes de la création de richesse qui ne
pouvaient reposer que sur la puissance, l’industrie et un État fort.
Comme l’avait analysé Adam Smith, la puissance devait venir
avant l’opulence27.
Le schéma de Hamilton fut adopté, même par ses plus anciens
adversaires28 du fait du succès de la politique d’industrialisation
sous protection douanière, favorisée par le blocus continental
de Napoléon. Mais pour pertinent qu’il fut pour assurer le
développement économique, il introduisit le problème de
la corruption au cœur du fonctionnement des institutions
américaines, et, bien sûr, le cycle des crises dont la première
interviendra en 1839. En tout état de cause, en 1815 l’idéal des
États-Unis comme nation des Lumières et incarnation de l’idéal
républicain s’est totalement affadi29.

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26. Jefferson et les « républicains » – qui s’opposaient à la politique des
« fédéralistes » – étaient de grands propriétaires esclavagistes du sud dont
l’économie reposait sur l’exportation de produits bruts. Au contraire, la
vision de Hamilton est celle de la reproduction des recettes de la puissance
anglaise : industrialisation et accumulation de la technologie grâce aux protections
douanières. Pour Jefferson, l’État fédéral devait donc être faible,
tandis que pour Hamilton il devait être fort pour créer les bases de l’industrialisation du pays.
27. La défense est plus importante que l’opulence (L. IV de La Richesse
des Nations). Adam Smith prit la défense des Navigation Acts (1651) car
il voyait dans la Marine marchande un réservoir de marins pour la Navy,
source de la puissance anglaise et de sa capacité à accroître le marché.
28. Irwin, Douglass A, “The Aftermath of Hamilton’s Report on
Manufactures”, NBER Working Paper No. 9943, 2003.
29. Wood, Gordon. S., The Empire of Liberty, A History of the Early Republic,
1789-1815, Oxford History of the United States, OUP, Oxford, 2009.

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Ainsi s’affirme ce que Jean-Claude Michéa appelle « L’empire
du moindre mal30 » qui va remplacer l’ombrageuse et exigeante
liberté républicaine des classiques : un type de société qui, à la
manière de l’esclave hégélien « qui au moment décisif a tremblé
pour sa vie biologique et préféré celle-ci à une mort héroïque »,
va faire de la conservation de soi le premier et unique but de
l’individu. Il n’est plus besoin de faire appel à la vertu des sujets
ni à leur capacité de discernement entre le bien et le mal puisque
l’existence pacifiée de la vie marchande est supposée régler par
les lois du commerce et le règne du droit.
Un paradoxe de l’histoire est que l’idéologie du « citoyen
consommateur » – que l’on retrouve dans la conception actuelle
du « citoyen client » – trouve sa source dans l’Angleterre du début
du XXe siècle dans un rejet de l’image de richesse corrompue
qu’offre l’Amérique. L’agitation libre-échangiste contre la
politique protectionniste de Joseph Chamberlain avait trouvé
un alibi vertueux en l’associant à l’image de la corruption
politique américaine, pays qui incarnait le protectionnisme et qui
surtout était en train de remplacer la pax Britannica par une pax
Americana.
C’est Gladstone31 qui a lancé l’idée que la citoyenneté est
incarnée par le consommateur pour asseoir celle que les intérêts
des marchands sont l’intérêt de l’humanité tout entière32. Dans
l’Angleterre exportatrice de produits industriels et importatrice
des denrées de la vie quotidienne, le libre-échange put s’habiller
comme une cause sociale depuis l’abolition des lois sur le blé en
1846. D’une part, la baisse du prix des denrées fut une cause
populaire. La crise de 1845-1847 fut une crise frumentaire qui
toucha toute l’Europe mais particulièrement l’Irlande, faisant au
total un million de morts, et qui ne sera pas étrangère aux troubles
politiques de 1848. Richard Cobden, fondateur en 1840 de la

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30. Michéa, Jean-Claude, L’empire du moindre mal, Champs Flammarion,
Paris, 2007.
31. Quatre fois Premier ministre libéral de la Grande-Bretagne durant
la seconde moitié du XIXe siècle.
32. Trentmann, op. cit., pp. 66-71.

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Ligue pour le libre-échange, reçut le soutien des nationalistes
irlandais avec Daniel O’Connell, l’Irlande connaissant la famine
avec la crise la pomme de terre. La lutte contre les corn laws
était, pour parler en termes modernes, une cause « de gauche »
et les protectionnistes étaient les « réactionnaires ». La Ligue de
Richard Cobden peut être comparée à un mouvement comme
ATTAC qui ferait du libre-échange une lutte sociale ! D’autre
part, l’abolition des corn laws permettait de saper le pouvoir
de l’aristocratie terrienne au profit de la nouvelle classe des
industriels. L’abaissement du prix du blé faisait d’une pierre trois
coups : résoudre une question sociale et rendre populaire le libre échange,
casser le pouvoir de l’aristocratie terrienne et favoriser
les industriels en supprimant une des causes de la pression à la
hausse des salaires.
Ainsi le consommateur s’est affirmé comme une force
politique de progrès en boycottant les produits issus de
l’économie esclavagiste. Les féministes voient dans le pouvoir de
la consommatrice un instrument pour libérer la femme et affirmer
ses revendications politiques. Les libéraux le présentent comme
le contrepoids aux intérêts des producteurs qui veulent asservir
l’État à leurs intérêts : le consommateur comme sujet politique
vient compléter l’idée du consommateur rationnel propagée par
l’économie classique (Jevons, Marshall).
La conséquence et la critique de cette orientation sont
connues et largement débattues : la société est réduite à la somme
de ses individus et la décision politique, comme choix éthique
entre le bon et le mauvais, entre qui perd et qui gagne dans les
choix publics, entre l’intérêt à court terme du consommateur et
l’intérêt à long terme de la nation – à l’image d’un Friedrich List33
expliquant que payer plus cher les produits importés était le prix
de l’éducation industrielle du pays – n’est plus qu’une décision
de gestion prise par des « technocrates-gardiens ».
Le problème est que cette supposée disparition du politique
au profit du consommateur est un mythe : les décisions de gestion
de la logique de discipline ont été en fait un choix politique

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33. List, F., Système national d’économie politique, Paris, Gallimard, coll.
« TEL » 1998, première édition française 1857

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pour la mondialisation financière au service des intérêts qui y
étaient attachés, et non le fruit d’une rationalité intemporelle et
apolitique.

Comment en sommes-nous arrivés là ?
La logique de discipline a conçu le changement comme
l’opposition entre la modernité de la mondialisation et l’archaïsme
de l’ancien monde des États-nations. Elle a échoué par le
simplisme de son mode opératoire.
D’une part, une telle démarche procède d’un « institutionnalisme
naïf » pour lequel il suffi t de changer le cadre légal par en haut
pour que de nouveaux comportements soient implantés. C’est
oublier là l’apport de l’économie institutionnelle, notamment les
travaux de Douglass North, d’Avner Greif, de Masahiko Aoki34,
qui montrent que le succès des évolutions institutionnelles
repose sur la co-évolution entre institutions formelles (les règles
écrites) et institutions informelles (les règles non-écrites, la
culture, la coutume), défi nies comme des systèmes durables –
parce qu’auto-renforçants – de croyances partagées qui naissent
des jeux d’acteurs. Mais les idées de la logique ont été faciles à
propager : tous les cénacles internationaux n’ont plus résonné –
faute de raisonner – que de « benchmarking », « bonnes pratiques »,
« principes de bonne gouvernance », « combattre la résistance
au changement » des peuples par nature « archaïques » dont les
revendications seront bientôt, injure suprême, qualifiées de
« populistes35 ».

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34. Masahiko Aoki, Toward a comparative Institutional Analysis, MIT
Press, MA, 2001 et Avner Greif, Institutions and the Path to the Modern
Economy : Lessons from Medieval Trade, Cambridge University Press, MA,
2006.
35. Pour mémoire, rappelons que le populisme est un courant politique
qui exprime les revendications du peuple sur ses besoins immédiats :
la sécurité, l’alimentation, l’éducation et l’avenir de ses enfants. Il peut
prendre diverses formes de droite comme de gauche et a été plutôt dans
l’histoire un courant progressiste de gauche comme l’a étudié Christopher
Lasch pour les États-Unis. Pour la France je renvoie à l’étude approfondie
de Roger Dupuy, La politique du peuple, racines, permanences et ambiguïtés du populisme, Coll. « L’évolution de l’humanité », Albin Michel, 2001. Roger
Dupuy souligne que si la politique du peuple est non-structurée et ne s’inscrit
pas dans la « grande politique », elle n’en est pas moins légitime en ce
qu’elle traduit ses aspirations et surtout les exaspérations du peuple. Sur
les jérémiades actuelles des élites contre la protestation populaire contre
les dégâts de la mondialisation, Dupuy souligne que « on croirait toujours
entendre les physiocrates de l’entourage de Turgot vers 1775, lors de la « guerre
des farines », reprochant aux miséreux des campagnes leurs émeutes inconsidérées
contre la circulation spéculative des grains au lieu de faire confiance à la régulation
naturelle et progressive du marché qui devait leur assurer l’abondance d’ici
une ou deux décennies » (p. 9).

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Ces idées simples étaient commodes à implanter car « à taille
unique » – ce fut la mode du « one size fits all » – notamment par les
firmes de conseil qui pouvaient proposer des solutions standard
pour tous les pays et tous les contextes. Elles étaient élégantes,
car qui était pour la discipline était « moderne », qui émettait des
critiques était contre le progrès et le changement. Elles étaient – et
sont toujours – servies par une profession, celle des « économistes »
relayés par les journalistes qui leur offrent quantité d’émissions
et de tribunes36. L’Angleterre désindustrialisée et son économie
basée sur les services financiers était devenue pour les nouvelles
élites mondialisées la terre promise qu’avait été l’URSS pour les
communistes du monde entier.

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36. Les journalistes Bertrand Rothé et Gérard Mordillat ont publié les
résultats d’une enquête chez les « journalistes économiques » et les « professeurs
d’économie » (Il n’y a pas d’alternative, Le Seuil, 2011) montrant
que leur orthodoxie est de manière directe ou indirecte contrôlée par les
banques. Les professeurs membres du « Cercle des économistes » sont
presque tous salariés ou rémunérés par des banques, ainsi Daniel Cohen,
baptisé par Martine Aubry, première secrétaire du Parti socialiste, « meilleur
économiste de France » est appointé chez la Banque Lazard, et professeur à
la « Paris school of economics » (sic). A une question d’une enfant de 9 ans
lors d’une émission de radio sur les inégalités de richesse, cet inspirateur de
Dominique Strauss-Kahn répondait : « Les gens sont riches parce qu’ils gagnent
beaucoup d’argent en travaillant… » Nous avons là l’archétype de nouveaux
« chiens de garde » au service de l’ordre établi, comme les avait décrit Paul
Nizan en 1932 (bien que ses orientations communistes de l’époque lui aient
fait porter des attaques injustes contre philosophes aussi pertinents que
Bergson, entre autres).

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D’autre part, les trois axes de cette gestion publique – discipline,
dépolitisation, et autonomie – sont dépourvus de cohérence
interne : la discipline entendait remplacer le débat sur la
légitimité des décisions publiques par la nécessité de se plier à
une rationalité économique auto-évidente. Cela s’est traduit par
un discours, d’apparence sympathique, sur la nécessaire dépolitisation
de la gestion publique qu’il fallait mettre à l’abri des intérêts
catégoriels à court terme portés par les politiciens. La politique
d’autonomie des agences procédait de la même idée. Or, le
bilan du NPM a montré que le résultat fut exactement l’inverse37.
Les agences autonomes se trouvèrent sous la pression des lobbys
et la haute fonction publique a été plus politisée qu’avant. La
logique de discipline n’a pu, on le voit aujourd’hui, neutraliser
le débat politique sur la légitimité des décisions publiques qui ne
sont jamais « autonomes » et guidée par une suprarationalité sur
laquelle veillent des technocrates gardiens. La décision publique
sert toujours une finalité et des intérêts qui doivent être des sujets
de décision politique et non de la seule rationalité gestionnaire.

La capitulation de la pensée politique
Nous sortons donc d’un mouvement de trente ans ou le
« comment » de la discipline de gestion a entendu dicter les choix
du « quoi » qui sont ceux du politique. Ce choix n’avait rien
d’obligatoire et est le résultat d’une lutte pour la construction des
idées dominantes dont il importe de comprendre la logique.
Celle-ci se profile avec le tournant de 1971-1974 qui voit la fin
du cycle technologique de la production de masse qui avait assuré
l’expansion des « Trente Glorieuses ». Pour Crozier, Huntington
et Watanuki – qui écrivent leur rapport en 1975 – la démocratie
ne peut pleinement exister qu’en période de croissance : « la
démocratie signifie l’accroissement irrésistible des demandes qui fait

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37. Gregory, R., “All the King’s Horses and all the King’s Men : Putting
New Zealand’ s Public Sector Back Together Again”, International Public
Management Review 4 (2), 41–58, 2003 et 2006 “Theoretical Faith and
Practical Works : De-Autonomizing and Joining-Up in the New Zealand State
Sector.” In Autonomy and regulation, Coping with Agencies in the Modern
State, T. Christensen and P. Lægreid (eds), London, Edward Elgar.

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pression sur les gouvernements, entraîne le déclin de l’autorité et rend
les individus et les groupes rétifs à la discipline et aux sacrifices requis
par l’intérêt commun ». Il faut donc nous interroger sur le rapport
entre cycles technologiques et cycles institutionnels et politiques.
Prolongeant les analyses de Schumpeter sur les cycles
d’affaires, Carlota Perez38 a montré que, depuis la première
révolution industrielle, les cycles technologiques étaient en fait
des cycles de Kondratiev de 40 à 60 ans, caractérisés par des
« paradigmes techno-économiques ». Ces paradigmes structurent
non seulement un système de production mais aussi le système de
régulation socio-institutionnel, appuyé sur des idées dominantes,
l’ensemble formant un paradigme, au sens donné à ce terme
par Thomas Khun39, soit les idées communément acceptées qui
fondent les jugements de ce qui est « normal ».
La transition vers le paradigme de la IIIe révolution industrielle
– qui n’est réellement perçue que vers le milieu des années 1980
par les économistes néo-schumpétériens – se caractérise, comme
lors de tout changement de cycle, par un processus de destruction
créatrice, qui touche non seulement le système productif mais
aussi l’ensemble du système de régulation et de gouvernement
des sociétés, ainsi que du système de croyances associé.
L’apport de Carlota Perez a été aussi de montrer que ces
cycles comportaient deux phases qui forment une courbe en
« S » : une phase ascendante dominée par la finance, puis un
intervalle récessif, qui, une fois surmonté, fait place à un « âge
d’or » dominé par l’économie de production. Avec la fin de
l’économie de production de trente glorieuses, les gouvernements
des pays occidentaux vont rejeter tout ce qui en avait fait le
succès (régulation, rôle de l’État, politique distributive, maîtrise
des inégalités et surtout contrôle de la finance au profit de

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38. Perez, Carlota, “Technological Revolutions and Financial Capital –
The Dynamics of Bubbles and Golden Age”, Cheltenham, Edward Elgar, 2002
et “Technological Revolutions Paradigm Shifts and Socio-institutional
Change” in Reinert, Erik Globalization, Economic Development and Inequality :
an Alternative Perspective, Edward Elgar, London, 2004.
39. Kuhn, Thomas, 1983, La structure des révolutions scientifiques,
Champs Flammarion, Paris.

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l’économie de production) pour s’en remettre au pouvoir de
l’économie financière. C’est l’époque de la remise en cause de
l’État-providence et du plein essor de l’économie néoclassique :
le monde est régi par les « lois de l’économie » auxquelles il n’est
d’autre sagesse que de se soumettre. Ce qui nous mènera, au
milieu des années 1980, au règne du TINA40.
Cette évolution n’avait rien de fatal. Le rapport de la trilatérale
décrit surtout un mode de décision publique incapable de faire
face à une société devenue complexe par la multiplication des
interrelations entre les acteurs sociaux et économiques et une
perte de la fonction « nodale » – selon l’expression de Christophe
Hood41 – du pouvoir qui ne parvient plus à être le nœud
de la décision publique. La conception classique, verticale,
hiérarchique, auto légitimée du pouvoir – qui est le cœur de
la critique de Michel Crozier – ne fonctionnait plus et les
démocraties ne réagirent pas à cette perte de légitimité. Crozier
cite le cas de la perte d’expertise de l’administration française
pour la construction du RER dans les années 1960, comparé à la
construction du métro dans les années 1890. Pour des problèmes
d’une complexité technologique interne identique, le pouvoir
a perdu sa capacité d’animer des débats politiques autour des
enjeux sociotechniques du projet et il en est résulté une prise de
décision pauvre dans le semi-secret qui a négligé la construction
des consensus. L’impact social et économique du projet en a été
considérablement appauvri.
Le changement de paradigme du passage de la IIe à la
IIIe révolution industrielle requerrait un investissement dans
l’actualisation de la pensée du développement économique. Or,
montre Carlota Perez, ce changement touche d’abord la sphère
techno-économique et il se crée un décalage d’évolution entre
les institutions et le monde économique42. Le changement de

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40. Selon la formule de Margaret Thatcher, à propos de sa politique
économique : « There is no alternative ».
41. Hood, Christopher C., The Tools of Government in the Digital Age,
Palgrave, London, 2007.
42. Rochet, Claude, L’innovation, une affaire d’État, L’harmattan, Paris,
2007.

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paradigme touchera d’abord le management des entreprises et
les méthodes de production et d’organisation du travail. Les
travaux de l’école évolutionniste ne commenceront à voir le
jour qu’au début des années 1980 avec le livre de Nelson et
Winter43 qui vont mettre l’accent sur le processus de coévolution
entre la technologie, l’organisation de la production et le cadre
institutionnel. Cette compréhension du rôle de la technologie
comme levier endogène de la croissance va mettre l’accent sur
le rôle de la connaissance et des politiques publiques dans le
développement économique, pour fournir à la fin des années
1990 un bagage complet de compréhension de l’évolution des
institutions avec les travaux de Christopher Freeman, Moses
Abramovitz, Erik Reinert, entre autres, qui vont fonder l’école
néo-schumpétérienne. Cette école va relancer les études
d’histoire économiques – tombées en désuétude, notamment
en France où elles avaient pourtant connu un développement
spectaculaire sous l’impulsion de Fernand Braudel – et montrer
que le développement est le fruit de la compréhension par les
dirigeants politiques du rôle de la technologie et de la nature des
activités à rendement croissant : c’est le propos d’Erik Reinert
dans ce livre.
Ce que nous apprend l’histoire : D’où proviennent la
richesse et, par conséquent, le développement ?
À rebours de cet institutionnalisme naïf, l’enjeu est d’analyser
en quoi l’État peut être acteur de l’évolution économique et en
quoi il est capable d’action intentionnelle, que ce soit par son
action directe ou par l’action indirecte du cadre institutionnel
qu’il contribue à définir.
L’émergence des institutions durant le XVe siècle puis leur
confrontation aux enjeux du commerce à longue distance nés
des grandes découvertes et de la compétition qu’il induit entre

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43. Nelson, Richard R. and Sidney G. Winter, An Evolutionary Theory
of Economic Change, Cambridge, Harvard University Press, 1982.

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les nations a stimulé l’émergence d’une philosophie politique de
l’État comme acteur autonome d’une société désormais soumise
aux déséquilibres des rivalités imbriquant expansion militaire et
commerciale, dont Machiavel est incontestablement le premier
praticien et penseur.
Mais les institutions, en ce qu’elles définissent les règles
du jeu et la direction du développement, reposent sur une
compréhension du processus économique qui crée la richesse, et
c’est par ce point, objet d’un débat politique constant depuis le
XVIe siècle, qu’il faut commencer.

Dès 1613, le principe des rendements croissants
Avec l’époque dite du mercantilisme qui s’étend sur les XVIe et
XVIIIe siècle, on voit explicitement se formuler la complémentarité
entre la puissance et la richesse, avec quantité de débats que
l’on redécouvre aujourd’hui – un peu tard – sur la nature de la
richesse et des activités qui la créent. C’est à cette époque que se
forgent les prémices de ce qui deviendra la politique industrielle,
soit la compréhension de la différence entre les activités à
rendement décroissant et celles à rendement croissant et leurs
synergies. Le premier économiste à avoir mis l’accent sur les
rendements croissants et les « bonnes activités » économiques
pouvant les susciter est Antonio Serra. En 1613, au cœur de
la crise économique du début du siècle due à la turbulence
monétaire, il écrit un traité à l’intention du vice-roi de Naples,
représentant la Couronne d’Espagne « sur les causes qui permettent
une abondance d’or et d’argent dans les royaumes dépourvus de
mines ». Serra soutient qu’il y a des activités plus productives
que d’autres et, notamment, formule le principe des rendements
croissants dans l’industrie. Serra est en fait le premier à avoir
formulé les principes d’une « politique industrielle » où l’État
oriente l’économie vers les activités à plus forte valeur ajoutée,
en suivant le principe des effets cumulatifs liés à l’apprentissage,
ce que la théorie évolutionniste reprendra sous le concept de
« sentier technologique » ou phénomène de trajectoire.
Serra finira ses jours en prison, son traité ayant été jugé
irrévérencieux par le vice-roi – et l’Italie du Sud restera féodale et

n’empruntera jamais le chemin de l’industrialisation de l’Italie du
Nord. Adam Smith en fera, selon l’expression de Schumpeter,
une « critique inintelligente » qui jettera sur cette œuvre un
discrédit qui durera jusqu’au XIXe siècle. Serra sera sorti de l’oubli
par les nationalistes napolitains qui virent en lui un théoricien
du développement face au colonialisme espagnol qui maintenait
Naples dans le sous-développement agro-pastoral, et son œuvre
aura une influence sur List et même sur Marx. Mais il faudra
attendre 2002 pour une première traduction, en portugais, à
Curitiba au Brésil et 2011 pour une traduction anglaise de bon
niveau44.
Pour Schumpeter, il s’agit du premier traité scientifique
d’économie qui comprend l’importance des invisibles dans la
création de richesses et qui décrit le processus économique dont
résulte l’équilibre de la balance commerciale : les phénomènes
monétaires sont des conséquences et non des causes45. Serra a formalisé
de manière systématique les analyses produites au XVIe siècle par
les économistes qui ont tracé la voie d’une analyse de la création
de richesse. En Espagne, c’est Luis Ortiz qui adresse en 1558
un mémoire à Philippe II pour lui expliquer que l’océan d’or et
d’argent qu’elle drainait du nouveau monde ne pouvait remplacer
des manufactures nationales comme source de création de
richesse. En France, c’est Barthélemy Laffemas qui met l’accent
en 1597 sur la nécessité de développer des manufactures pour
ne pas être dépendant des puissances étrangères et équilibrer

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44. Une édition bilingue italien-anglais a été établie (2011) avec une
introduction très documentée par Sophus Reinert, fils de Erik Reinert
récemment nommé professeur à Harvard, Anthem Press, Londres
45. « Pour l’essentiel le Traité concerne les facteurs dont dépend l’abondance
non pas de monnaies mais de marchandises – les ressources naturelles,
la qualité des gens, le développement de l’industrie et du commerce,
l’efficacité du gouvernement –, la logique étant que, si le processus économique
dans son ensemble fonctionne correctement, l’élément monétaire
se corrigera de lui-même sans nécessité d’une thérapeutique spécifi-
que » Schumpeter, Histoire de l’analyse économique, T.I, p. 276, Coll. TEL,
Gallimard, Paris

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la balance commerciale, allant jusqu’à proposer que ceux qui
vendent en fraude soient « pendus et étranglés ».

Une politique basée sur les faits
Les éléments de la stratégie sont ainsi posés : à partir de
l’exemple de Venise, cité État qui n’a pas accès à la terre ferme et
donc à l’activité agricole, qui exporte des produits manufacturés
pour importer des matières premières, comment identifier les
« bonnes activités » celles qui vont procurer des rendements
croissants ?
Dès le début du XVIe siècle la monarchie anglaise – quand
l’Angleterre est devenue une île, selon l’expression de Fernand
Braudel, après sa défaite de 1453 qui lui fait perdre la Guerre
de cent ans – se retrouve sur un territoire pauvre qui exporte
de la laine brute qui est manufacturée dans les Flandres et en
Bourgogne. Thomas Starkey (1495-1538), un de premiers
économistes anglais, observe en 1530 que l’Angleterre devrait
manufacturer elle-même sa laine avant de l’exporter et limiter
l’importation de produits de luxe du continent.
Ces réflexions économiques ne partaient pas d’apriori
idéologiques, comme on a pu le reprocher à la scholastique
médiévale, ni de doctrines économiques qui n’existaient pas,
mais d’un effort d’analyse empirique des faits économiques.
C’est le sens de l’œuvre magistrale de Schumpeter Histoire
de l’analyse économique, qui se propose de faire « l’histoire des
tentatives visant à décrire et à expliquer les faits économiques et
à donner les moyens d’y parvenir46 ». Schumpeter s’est concentré
sur la compréhension analytique des faits économiques par trois
catégories d’acteurs : les docteurs de la scholastique qui se situent
dans la lignée des philosophes et théologiens qui suivent la voie
ouverte par Thomas d’Aquin, les économistes qui ne sont pas
une profession à part mais des acteurs de la vie économique qui
observent les faits et cherchent à les comprendre, et les experts de
l’administration, tant le rôle de l’État et de l’administration devient
important pour conduire la stratégie des pays.

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46. Schumpeter, op. cit., p. 14.

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Tout cela donnera ultérieurement naissance à une science
économique, mais Schumpeter prend soin de préciser qu’il
n’entend pas assimiler l’économie à une science exacte. Il
n’accepte la notion de « science économique » que dans une
acception très large, soit « toute espèce de connaissance qui
a fait l’objet d’efforts conscients pour l’améliorer » et qui « a
mis à jour des techniques spécialisées de recherche des faits et
d’interprétation ou d’inférences47 ». Contrairement aux doctrines
de l’économie néoclassique qui a prétendu – et prétend encore
malgré son échec – faire découler la politique d’apriori abstraits
écartant délibérément les faits par le recours aux modèles
mathématiques48, la pensée économique s’est construite à partir
de l’analyse des faits, d’où ont été formulées des inférences
stratégiques débouchant sur des politiques économiques de plus
en plus délibérées.
Ces politiques sont avant tout intuitives et empiriques,
inspirées par les exemples de Venise et de Gênes qui montrent
les liens qui unissent innovation technologique et domination
politico-économique. Ainsi la puissance de la Hollande, qui va
dominer la mondialisation du XVIIe siècle va-t-elle se bâtir à partir
d’une petite innovation, le haringbuis, un bateau permettant de
traiter le hareng à bord, donc sans retourner à terre. Le hareng
est péché, vidé, salé et conservé pour être vendu dans la foulée
vers la Scandinavie où les Hollandais obtiennent en échange le
bois et le goudron qui sera la base de leur construction et de
leur puissance navale du XVIIe siècle, ainsi que des céréales de
la Baltique. Cela va permettre à l’agriculture hollandaise de se
spécialiser sur les cultures à haut rendement, les tulipes et autres
fleurs, lin, chanvre et produits tinctoriaux qui vont alimenter
l’industrie textile exportatrice. Ces bénéfices sont investis dans
l’achat de bois de la Baltique qui vont permettre la construction
de la flotte commerciale hollandaise, basée sur une autre
innovation, la flûte, gros bateau adapté au commerce à longue

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47. Op. cit., p. 30.
48. Cette pratique a été baptisée par Mark Blaug « d’économie du
tableau noir » ou tout peut être démontré à l’aide d’équations, dans l’ignorance
délibérée du réel, selon les principes fixés par Milton Friedman.

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distance vers les Indes49. Dans la foulée, la Hollande inaugurera
la longue série des bulles technologiques avec la crise de la tulipe
en 1636, ce qui va ouvrir un débat sur le lien entre croissance
et crises, dont l’événement fondateur sera la crise financière de
1720 qui éclatera principalement en Angleterre avec la faillite de
la Compagnie des Mers du Sud et, au même moment, à Paris
avec la faillite du système de Law.

La stratégie qui fait la différence
De telles stratégies ne sont bien sûr pas, du moins au début,
intentionnelles : causes et effets s’enchaînent pour déterminer
une trajectoire technologique dont la logique ne se révèle
qu’après-coup, mais que l’expérience historique va permettre
au fil du temps de conceptualiser. On voit déjà se profiler la
notion de « grappe technologique » que Schumpeter identifiera
comme un des moteurs des révolutions industrielles du monde
contemporain : une innovation en entraîne d’autres qui permettent
au pays d’acquérir une position dominante permettant d’autres
innovations par drainage des innovations des autres pays, que ce
soit par le commerce à longue distance avec les Indes et l’Asie, ou
par stratégie délibérée d’acquisition d’une technologie étrangère
comme les voyages de Gabriel Jars, commandité par le bureau du
commerce de Daniel Trudaine sous le règne de Louis XV, pour
rapporter le savoir-faire britannique en matière de développement
des mines nationales50. Ces stratégies ne sont pas intentionnelles,
mais elles s’enrichissent de l’expérience grâce aux controverses
sur la nature de la richesse dont Erik Reinert rend compte dans
ce livre, esprit de la controverse qui a complétement disparu

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49. Philippe Norel, L’histoire « économique globale », Le Seuil, Paris,
2009.
50. Gabriel Jars, Voyages métallurgiques en trois volumes, édités de 1774
à 1781. Jars pouvait comprendre le processus de traitement d’un minerai
après avoir parcouru 10 minutes un atelier. Non seulement, il décrit ces
processus, mais il les compare au fil de ses voyages, en fait les critiques et
propose des innovations. Jars n’était pas un innovateur mais un ingénieur :
c’est le traitement de la connaissance qu’il rapporte par l’État qui va en faire
une innovation qui va contribuer à l’industrialisation de la France.

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aujourd’hui au profit de la « logique de discipline ». On observait
ce qui marchait chez soi et chez les autres et on le reproduisait
avec son génie et dans son contexte propre.
Le succès de l’Europe, Angleterre en tête, dans cette course au
développement, est paradoxal. Un voyageur qui aurait navigué en
1420 sur deux fleuves, la Tamise et le Yang Tsé, aurait été frappé
par un si grand contraste. Le Yang Tsé était au cœur d’un vaste
réseau de canaux qui reliaient Pékin, Nankin et Hangzhou et son
trafic commercial avait impressionné Marco Polo. Par contraste,
la Tamise n’était qu’un vaste marécage. Quand Henry V revient à
Londres après sa victoire à Azincourt, c’est à peine une ville. La
population avait été réduite à 40 000 habitants par la peste noire,
un dixième de la population de Nankin. La vie anglaise était,
selon la description qu’en donnera Thomas Hobbes « solitaire,
pauvre, méchante, brutale et courte51 ».
Comment se fait-il que, alors que toutes les techniques qui
sont à la base de la première révolution industrielle sont venues
de Chine, elle ait eu lieu en Angleterre puis dans le reste de
l’Europe ? Si les causes sont multifactorielles, un facteur semble
dominer, qu’il est important de comprendre à l’heure de la IIIe
révolution industrielle, celle du numérique et des biotechs : il
réside dans l’ambivalence du concept de « technologie » qu’il faut
comprendre comme le fait Joel Mokyr comme la combinaison
de la techné (la technique taciturne) et le logos (la connaissance).
« Technology is knowledge » ne cesse de marteler cet historien de la
révolution industrielle52. C’est effectivement la capacité à penser
la technique qui va faire la différence. Toutes les économies
du monde ont été des économies de la connaissance, souligne
Christopher Freeman, mais le succès de la révolution industrielle
vient de cette capacité à chercher des applications pratiques
aux intuitions théoriques, en donnant la primauté à la faisabilité
technique, sans nécessairement maîtriser tous les sous-jacents

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51. Niall Fergusson, Civilization, Penguin Books, 2011.
52. Joel Mokyr, The Gifts of Athena, the Historical Origins of the Knowledge
Economy, Princeton University Press, 2002.

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théoriques et à créer un climat institutionnel favorable à la
diffusion de la connaissance.
L’approche de la science développée par Francis Bacon
(1561-1626) va permettre de faire le lien entre découverte
scientifi que et progrès technologique appliqué à l’amélioration
de la condition humaine, philosophie qu’enrichiront le Français
Blaise Pascal (1623 -1662) et l’Italien Giambattista Vico (1668
-1724). La culture scientifique qui se développe au XVIIe siècle
n’est plus celle des aristotéliciens qui recherchaient la cause ultime
des phénomènes, mais les règles qui gouvernent les mouvements
de la nature et permettent de les rendre prédictibles. Pour
Bacon, l’activité philosophique et scientifique ne doit pas avoir
pour fin la pure spéculation qui aurait pour but la découverte
des vérités ultimes qui ne peuvent être que l’œuvre de Dieu,
mais l’amélioration de la condition humaine. Il ne s’agit pas de
considérer la nature de loin, du point de vue spéculatif, mais de
regarder l’application pratique de la science53. Bacon va établir
la dignité de l’activité scientifique comme bien public54 en en
faisant la conjugaison de la connaissance de la vérité et de l’utilité
pour les hommes55. Francis Bacon a mis en évidence que c’est ce

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53. Ce qui suppose la prise en compte du contexte et de faire prévaloir,
selon la formule de Pascal « l’esprit de finesse » sur « l’esprit de géométrie
». Cette critique peut être appliquée à l’économie néoclassique et à sa
prétendue rationalité universelle s’appliquant indifféremment à toutes les
nations.
54. Il sera à l’origine de la création en Angleterre de la Royal Society et
en France de l’Académie des sciences. Je renvoie aux travaux de Liliane
Hilaire-Perez sur ce point.
55. Dans le Novum Organum, Bacon définit ainsi la complémentarité
entre recherche théorique et application pratique : « vérité et utilité sont une
seule et même chose, et les œuvres elles-mêmes doivent être plus estimées
pour les gages qu’elles fournissent à la vérité que pour les commodités
qu’elles procurent a la vie ». La philosophie de Bacon a souvent été à tort
qualifiée d’empiriste et d’utilitariste. Elle est en fait aux antipodes de l’utilitarisme
vulgaire et égoïste car elle vise non le bonheur d’un homme en particulier
mais le bien de l’humanité et procédé par itérations entre hypothèses
théoriques et expérimentation. Son approche est basée sur une compréhension
de la nature pour en mettre les principes au service de l’amélioration de la condition humaine, ce qu’il a résumé dans la formule « On ne peut
comprendre la nature qu’en lui obéissant ».

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rapport à la technologie qui est à la base du développement : « Il y
a une différence étonnante entre la vie de l’homme dans la plus civilisée
des provinces d’Europe et le plus sauvage et le plus barbare district de
la nouvelle Inde. Cette différence ne vient pas du sol, pas du climat,
pas de la race mais des arts » (Novum Organum, 1620). Bacon pose
clairement le lien de causalité entre les activités humaines et les
institutions : ce sont elles qui déterminent les institutions dont elles
ont besoin pour se développer. Cette logique de la découverte
procède d’une démarche expérimentale qui suppose et produit
les institutions dont elle a besoin. On retrouve aujourd’hui ces
analyses chez les historiens évolutionnistes comme Carlota Perez
quant au lien entre changement technologique et changement
institutionnel.

Qu’est-ce qu’un État stratège ?
Le décor est donc très tôt planté pour donner un contenu à
l’État stratège. On peut le résumer en six qualités fondamentales.
C’est un État qui :
• a une vision politique de la société ;
• a compris que les sources de la création de richesse résident
dans le choix des « bonnes activités » à rendement croissant ;
• a compris que richesse et puissance étaient intimement liés ;
• a compris le lien entre réforme de l’administration et stratégie
de l’État ;
• promeut les entrepreneurs et combat les rentiers ;
• tient la finance à bride serrée.

C’est un État qui, tout d’abord, a une vision politique de la
société.

Schumpeter souligne la filiation des premiers économistes
avec l’enseignement de la Scholastique et de Thomas d’Aquin.
L’économie n’a de sens qu’au service d’une société régi par le
principe du bien commun. Le bien commun n’est pas qu’un
impératif moral normatif issu de la doctrine chrétienne du droit
naturel. C’est aussi, chez Thomas d’Aquin et Luis de Molina56,
un principe pratique qui naît de l’analyse de la nature des choses,
de ce qui est socialement opportun et nécessaire. Dans les écrits
des premiers économistes italiens, la synergie entre activités
économiques est productrice de ben comune parce qu’elle
contribue au développement harmonieux de la Cité dans l’idéal
du Bon gouvernement représenté dans la fresque d’Ambroggio
Lorenzetti à l’Hôtel de ville de Sienne57. Le droit naturel normatif
(qui fonde la légitimité des politiques) ne peut se concevoir
sans un droit naturel pratique (qui a des effets naturellement
bénéfi ques). Chez Thomas d’Aquin, la réconciliation se fait au
travers du concept aristotélicien de « justice » qu’il rapproche du
concept « d’ajustement ». Est juste ce qui non seulement procède
du droit naturel normatif, mais est également « ajusté » à une

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56. Luis de Molina, jésuite espagnol du siècle d’or, soutient, à partir
d’une interprétation de Thomas d’Aquin, la compatibilité entre la grâce
et le libre-arbitre, s’inscrivant ainsi contre la tradition augustinienne.
Son ouvrage, Concordia, déclencha une des grandes controverses de la
Renaissance entre jésuites et dominicains sur le rapport entre ordre divin
et liberté humaine, dont l’utilité fut reconnue par la papauté qui interdit
à chaque partie de se traiter d’hérétique. Molina s’opposa notamment au
commerce des esclaves ;
57. « Le bon gouvernement » repose sur les vertus cardinales de saint
Ambroise (Tempérance, Justice, Force et Prudence) en compagnie de la
Magnanimité et de la Paix, assises à ses côtés, et des vertus théologales de
saint Paul (la foi, l’espérance et la charité). Mais la clé est la Justice, notamment
sociale, qui repose sur la Concorde et l’égalité qui doit régner entre les
citoyens représentés en rang, tous tenant une corde (symboles de l’entente).
Ce sens de la justice est le fondement de toute société. Il trouve sa source
dans la philosophie politique romaine, notamment chez Cicéron pour qui
seul l‘accomplissement des exigences de justice permettra à l’idéal du bien
commun de perpétuer. Voir, Rochet, 2010, article cité.

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situation pour servir l’intérêt social58. Ce retour aux économistes
de la Renaissance nous fournit donc une pensée beaucoup plus
riche que l’économisme qui éliminera la philosophie morale
après Adam Smith (et à son corps défendant comme nous le
verrons plus loin), qui va soumettre le bien commun aux seuls
principes utilitaristes du bien individuel et le réduire à la charité
comme rustine des dommages collatéraux de l’économisme. Et
c’est un enseignement redécouvert aujourd’hui sous la plume
d’économistes comme Dani Rodrik qui montre qu’il n’existe
pas de « bonnes institutions » dans l’absolu, et que toute bonne
politique publique est l’art de conjuguer quelques grands
principes universels dans un contexte.
C’est un État qui a compris que les sources de la création
de richesse résident dans les activités à rendements croissants
causés par la synergie entre activités économiques.
C’est sans doute une des contributions les plus originales
et novatrices d’Erik Reinert à l’histoire économique : toutes les
activités ne se valent pas (à la différence de l’économie dominante
actuelle pour laquelle toutes les activités économiques se valent)
et la croissance est irrégulière59 et cette irrégularité vient des choix
politiques d’activités économiques.
Au début du XIXe siècle, Johan Heinrich Von Thünen (1738-
1850) développa un idéal type de cité où les activités à rendements
croissants sont concentrées au centre, la ville, où les synergies
sont les plus fortes avec la concentration de la population et
des activités. Au fur et à mesure que l’on s’éloigne de la ville,
les synergies diminuent, les rendements baissent, les coûts de
transport augmentent et les activités industrielles cèdent la place
à des activités agricoles à rendement décroissant. Cet État type
est limité géographiquement par la distance et le manque de

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58. Schumpeter op. cit. p. 164
59. Erik Reinert emploie le terme de « uneven growth » que l’on pourrait
également traduire par « croissance inégale ». J’emploie l’adjectif « irrégulier »
pour éviter toute confusion avec le concept marxiste et tiers-mondiste de
Samir Amin sur le « développement inégal » qui est totalement différent.

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moyens de transport efficace sur terre qui permet au phénomène
de rendements croissant de se propager. La première « mort de la
distance » va être la navigation à longue distance dans l’Atlantique
(la seconde sera celle des chemins de fer) qui va ouvrir la voie à
l’expansion politico-commerciale.
L’apport de Thünen est important pour comprendre la
logique des rendements croissants qui est au coeur de l’analyse
d’Erik Reinert : la croissance est irrégulière et inégale ; elle est plus
forte au centre où les synergies sont les plus fortes. Plus elles sont
fortes, par la variété des activités, plus l’agglomération produit
de richesses et plus elle peut acheter la production de moindre
valeur de la périphérie. Mais il y a une frontière économique
à cette économie monde quand les coûts de transport rendent
l’achat des produits primaires de la périphérie non-pertinents.
Soit la ville centre accroît ses rendements et peut élargir sa zone
de chalandise en achetant plus cher, compensant ainsi les coûts
de transport, soit, au contraire, la périphérie baisse les salaires et
rentre dans un processus de sous-développement.
La première option est celle des rendements croissants, ou une
stratégie à la Nicolas Kaldor (1908-1986) qui fut un des premiers
théoriciens contemporains du développement industriel : plus
une firme produit un bien, plus elle accumule de l’expérience et
plus elle est capable de produire à moindre coût et de meilleure
qualité. Coeur et périphérie peuvent augmenter leur productivité
et faire reculer la frontière économique. Plus, un pays peut faire
le choix d’être « non-compétitif » et de produire à perte pourvu
qu’il progresse sur la courbe d’apprentissage, à l’abri, bien sûr, de
barrières douanières pour protéger ses « industries dans l’enfance »
selon la définition de Friedrich List. Ce fut typiquement le mode
de croissance de la Corée du Sud après guerre.
La seconde option est celle de l’économie dominante inspirée
de la « théorie des avantages comparatifs » de Ricardo. Le centre
va convaincre la périphérie de se spécialiser dans des activités à
rendements décroissants pour accéder à des marchés lointains,
au-delà de la frontière économique, en abaissant les salaires et
accroissant la pression sur la main-d’oeuvre. Cela s’est produit
en Pologne au début du XVIe siècle : les propriétaires terriens ont
pressuré la paysannerie pour pouvoir exporter des grains vers

les riches marchés hollandais. Campagnes et villes polonaises
s’appauvrirent et la population diminua : les seigneurs polonais
avaient ainsi détruit, aveuglés par le profit à court terme, les
bases de leur propre prospérité60. Le même schéma se produit
aujourd’hui avec la « mort de la distance » provoquée par la
révolution des transports. Un pays entier peut être spécialisé
vers l’exportation de produits bruts vers un coeur riche, au profit
d’une oligarchie locale qui s’enrichira sur la destruction du capital
productif du pays.
L’État stratège, au contraire, selon l’expression de
Gerschenkron, se doit d’être actif pour créer des villes qui
vont stimuler des phénomènes d’agglomérations industrielles :
les industries vont croître au centre et l’effet des rendements
croissants va se déployer sur la technologie de la périphérie
agricole dont les rendements vont croître.

C’est un État qui a compris que puissance et richesse sont
intimement liées.
Cette puissance est avant tout intellectuelle et repose sur
la capacité à maintenir une société qui est capable de penser
la technologie et de la développer dans l’intérêt de la société.
Nous avons ici les phénomènes de « grande divergence61 »
entre l’Occident et la Chine, et de « longue divergence62 » entre
l’Occident et le monde arabo-musulman. À Bagdad au VIIe
siècle, le calife avait ouvert des « maisons de la sagesse » qui

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60. Robert Brenner, 1985. « Agrarian Class Structure and Economic Development
in Pre-Industrial Europe »
61. Kenneth Pomeranz « The Great Divergence », 2000. Pomeranz montre
que la productivité du travail était la même en Angleterre et dans le bassin
du bas Yang Tsé au début du XIXe siècle. L’Angleterre a acquis sa suprématie
par la supériorité intellectuelle acquise au travers de trois siècles de
recherche de domination politico-commerciale et de co-évolution entre ses
institutions et son développement.
62. Timur Kuran, « The Long Divergence », 2010, montre que la décadence
du monde musulman n’est pas fondamentalement liée aux règles de
l’islam (sauf l’interdiction de l’apostasie) mais d’un enchaînement de décisions
de fermeture culturelle qui a bloqué l’évolution de l’islam.

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étaient chargées d’intégrer tous les savoirs grecs et romains
dans une culture musulmane florissante. Le processus s’arrête
au Xe siècle avec la « fermeture des portes de l’itjihad » qui est
l’arrêt du processus de production de règles de droit à partir
de l’interprétation des enseignements prophétiques, ouvrant la
voie à une longue décadence que ne parviendra pas à arrêter
l’expansion de l’Empire ottoman après la prise de Byzance
en 1453. L’Empire refusa tous les apports des Lumières et de
la technologie européenne et attendra 1727 pour introduire
l’imprimerie à l’initiative d’un haut fonctionnaire né chrétien en
Transylvanie, Ibrahim Müteferrika, qui présenta un mémoire au
Sultan Mahmud 1 sur les raisons du retard de l’Empire sur le
monde chrétien. Ce retard intellectuel se répercutait sur le plan
militaire et les Ottomans avaient perdu l’avance acquise sous
Soliman le Magnifique, ce retard se manifestant par le déclin de
l’art militaire ottoman que traduisent ses échecs répétés pour la
prise de Vienne.
Mais c’est aussi – et surtout – un État qui sait faire usage, au
besoin, de la puissance militaire au service du développement
économique. Les Hollandais qui ont dominé la mondialisation
du XVIIe siècle se sont faits détrôner par les Anglais du fait de
leur désintérêt pour les questions militaires. Les directeurs de la
Compagnie hollandaise des Indes orientales (la VOC) s’en sont
remis à leur seule supériorité technologique sur les Portugais pour
contrôler l’Océan indien. Ils financèrent même une entreprise
portugaise pour rependre le Brésil à la compagnie hollandaise
rivale – la Compagnie des Indes occidentales. Ils en vinrent
à acheter de la dette anglaise qui servit au développement de
l’East India Company (EIC) moyennant l’engagement de l’EIC
de contribuer à l’entretien des places fortes. Les Hollandais, bien
qu’ils maîtrisassent le commerce, se firent éliminer militairement
par une succession de conflits armés entre l’EIC et la VOC entre
1650 et 1700 63.
Stratégie qu’avait parfaitement compris Alexander Hamilton
dans sa volonté de doter les jeunes États-Unis d’une puissance

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63. Herman Schwartz, « States versus Markets, the Emergence of a Global
Economy », 3rd ed. Palgrave 2010.

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militaire, et qu’il défendit face aux tenants d’un État faible fondé
sur l’idéal du petit commerce défendu par Thomas Paine, de la
république rurale seule porteuse de moralité face à la corruption
de la richesse, et soutenu par les grands propriétaires terriens
esclavagistes du sud, comme Jefferson64.
Comment s’articulent les deux ? Le débat a été ouvert en
Grande-Bretagne par un article de Gallagher et Robinson sur
« l’impérialisme du libre-échange65 » qui ont relevé une relation
inverse entre l’expansion militaire de l’Empire britannique et celle
du libre-échange. Le véritable impérialisme anglais était celui,
informel, du libre-échange, comme résultat logique de la politique
d’industrialisation commencée sous Elisabeth 1 et de l’avantage
décisif pris avec la Ie révolution industrielle et mis en oeuvre par la
politique appliquée de manière constante : exporter des produits
manufacturés et importer des produits bruts. Une fois cette
domination acquise à la fin du XVIIIe siècle grâce à des politiques
protectionnistes d’accumulation de la technologie66, l’Angleterre
est en mesure de développer une stratégie de libre-échange pour
exporter ses produits industriels et importer les produits bruts,
les denrées agricoles notamment, qui lui manquent. Gallagher
et Robinson notent une corrélation inverse entre le succès des
doctrines manchestériennes (le libre-échangisme) et l’expansion
militaire de l’Empire britannique. C’est dans la seconde moitié
du XIXe siècle, quand le libre-échange a montré ses limites (par
détérioration des termes de l’échange de l’Angleterre elle-même)
et que les doctrines manchestériennes sont démenties par les faits,
qu’il y a relance de l’entreprise impériale militaire67. Le principe

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64. On retrouve cette alliance entre classes mais avec pour point commun
le refus de l’État central dans le mouvement du Tea Party aujourd’hui. Pour
une analyse, voir Christopher Lasch « Le seul et vrai paradis », Champs
Flammarion, Paris.
65. John Gallagher & Ronald Robinson « The Imperialism of Free
Trade » The Economic History Review, Vol VI 1, 1953
66. Claude Rochet, « L’innovation, une affaire d’État, gagnants et perdants
de la III° révolution industrielle », L’Harmattan, Paris, 2007
67. Ce qu’avait remarqué également Lénine : « Quand le marché libre
eut atteint son apogée en Grande-Bretagne, soit entre 1840 et 1860, les politiciens bourgeois du pays étaient (…) d’avis que la libération des
colonies et leur complète séparation de la Grande-Bretagne était inévitable
et désirable. » in L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme.

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de domination du monde par l’Angleterre était de « commercer par
le contrôle informel si possible, non diriger, commercer en dirigeant
si nécessaire ». Cette domination était couramment assurée par
des traités de libre-échange, avec la Perse en 1838 et 1857, les
traités trucs de 1838 et 1861, le Japon en 1858 et une myriade
d’accords moins formels qui permirent aux Anglais d’accroître
leur zone commerciale.
Les postes militaires anglais tout autour du globe étaient
essentiellement là pour sécuriser les routes maritimes, et peu
orientés vers la conquête des terres intérieures. Les libre-échangistes
orthodoxes comme Richard Cobden se sont opposés à l’expansion
militaire. Cobden a férocement critiqué la guerre de l’opium, et
l’ouverture à coups de canon du marché chinois de l’opium s’est
révélée défavorable à la balance commerciale britannique avec la
Chine jusque dans les années 1869-1873, le seul gagnant étant le
commerce de l’opium depuis l’Inde. Pour Cobden, l’impérialisme
militaire s’assimilait à « entrer dans une maison par derrière à la
manière d’un cambrioleur et proposer de parler affaires tandis que
certains de ses habitants baignent dans leur sang et que d’autres
continuent de combattre les assaillants68 ».
Le « soft power », par la domination des idées et l’hégémonie
politique et industrielle, est donc le meilleur moyen d’assurer
l’expansion d’un pays et l’impérialisme informel s’est avéré
beaucoup plus efficace que l’impérialisme formel. Indépendant
sur le papier, l’Empire ottoman du XIXe siècle était de fait sous
l’influence des exigences européennes, et David Landes montre
que l’Egypte, dépendance ottomane, était de fait sous le contrôle
informel des Banques européennes, contrôle qui deviendra
formel avec la faillite de l’Egypte qui amènera son occupation par
les Anglais69. Il en fut de même pour l’Amérique latine qui ne fut

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68. in Oliver Macdonagh, « The Anti-Imperialism of Free Trade » The
Economic History Review, 1962 V.14-3
69. David Landes, « Banquiers et Pachas : Finance internationale et
impérialisme économique en Égypte, » 1958, Albin Michel, Paris

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jamais si soumise à l’Occident qu’après son émancipation de la
domination formelle de l’Espagne. Lors de la reconnaissance de
l’indépendance de l’Amérique latine, Canning, secrétaire d’État
aux affaires étrangères déclare en 1824 : « L’Amérique espagnole
est libre et si nous ne gérons pas stupidement nos affaires, elle est
anglaise70. »
Erik Reinert se montre très critique sur l’entreprise coloniale.
Niall Fergusson en fait un bilan détaillé71 : la colonisation britannique
et ses prétextes commerciaux n’ont pas rapporté grandchose
à la mère patrie tout en coûtant fort cher. L’affirmation,
ressassée à loisir, selon laquelle l’Europe a eu besoin des colonies
pour l’expansion du capitalisme « est pure stupidité » souligne
David Landes72. Encore plus pour la colonisation française,
oeuvre de la gauche politique à partir de 1848, qui avait pour
motif « la mission civilisatrice de la France » d’apporter le progrès
et la civilisation aux populations – la gauche parlait alors de
« races inférieures » – qui en étaient exclues. Dans les deux cas, la
spécialisation des pays colonisés dans la production de matières
premières n’a été que ce qu’elle aurait été sans la colonisation. En
pratique, les pays colonisés ont bénéficié de transferts de technologies,
notamment sur le plan médical, et d’infrastructures, mais
l’implantation de colons a réintroduit chez les pays colonisateurs
une culture féodale dont l’industrialisation venait de les faire

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70. in Gallagher et Robinson, p. 8
71. Niall Fergusson, Civilization, op. cit. Fergusson analyse la colonisation
dans son chapitre consacré à la médecine pour bien souligner le décalage
entre les motifs économiques supposés de la colonisation et sa réalisation
qui se voulait plus une civilisation qu’une colonisation, exception faite de la
colonisation belge au Congo qui ne fut que pure prédation sous l’infl uence
de Léopold II de Belgique, « vénalité faite roi » (David Landes), et de la
colonisation allemande en Namibie qui fut la répétition des camps d’extermination
qui sera mise en oeuvre par le III° Reich. A la fin du XIXe siècle, la
France dépensait plus en santé par habitant en Afrique qu’en métropole.
Au total, la colonisation coûta bien plus cher que ce qu’elle rapporta, et
nonobstant les transferts de technologies et la construction d’infrastructures,
infligea des blessures inutiles aux pays colonisés.
72. « Richesse et pauvreté des nations », p. 554, Albin Michel, Paris

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sortir, au point que dans le cas de l’Algérie de créer un fossé tel
entre des « Français d’Algérie » et des « Français de France », on se
retrouva dans une situation analogue aux débuts des États-Unis
divisés entre un nord industriel et un sud agro-exportateur, qui
faillit déboucher sur une guerre civile73.
Le phénomène de l’impérialisme informel est d’une actualité
de plus en plus grande avec les nouvelles formes qu’il prend dans
le cadre de l’actuelle mondialisation, que l’on appelle désormais
« stratégie d’influence », sur lesquelles deux parlementaires
français ont récemment publié un rapport particulièrement
fourni74. Ces vecteurs d’influence reposent de plus en plus sur
des vecteurs privés, dont les auteurs évaluent le nombre à 37 000.
Cette privatisation de l’influence provient de trois phénomènes :
l’émergence de firmes multinationales aussi puissantes que
les États, les privatisations de pans entiers de l’économie dont
les acteurs développent leur propre stratégie d’influence et
la multiplicité des échanges qui accroît le besoin d’unifier les
procédures et les normes. La normalisation est ainsi devenue,
sous des apparences techniques et par les contraintes qu’elles
induisent, un élément de cadrage des politiques publiques. Face
au déclin et à l’impuissance des actions militaires, les actions
d’influence, directes ou diffuses, par le biais d’acteurs privés
posent un nouveau défi aux États qui devront en maîtriser la
dynamique ; à peine d’être maîtrisés par elle.

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73. Charles André Jullien dans L’Afrique du Nord en marche (1952)
montre l’écart et l’incompréhension existant entre « les Français d’Algérie »,
« les Français de Tunisie » – il y eut très peu, grâce à Lyautey, de colonie de
peuplement au Maroc – et la métropole. Une culture féodale d’exportation
de produits non manufacturés d’un côté, une production industrielle de
l’autre. La situation postcoloniale n’a rien arrangé et a même fait empirer la
situation : les transferts de technologies ont cessé et le colonialisme formel
a été remplacé par le « colonialisme du bien-être » qui spécialise, de manière
bien plus efficace, les anciennes colonies dans des économies à rendements
décroissants.
74. Jean-Michel Boucheron et Jacques Myard, députés, « Les vecteurs
privés d’infl uence internationales », Rapport d’information n° 3851, 2011,
Assemblée Nationale, Paris.

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C’est un État qui a compris le lien entre réforme de
l’administration et stratégie politique de l’État.
C’est Venise qui donne le ton avec la première législation
sur les brevets d’invention en 1474. En reconnaissant le rôle
de l’invention dans le développement économique l’État est
amené à se transformer lui-même. Comme le souligne Liliane
Hilaire-Perez75 « non seulement les inventions consolident les assises
matérielles de la puissance, par exemple à la guerre, mais leur
prise en compte induit une rationalité de l’administration, favorise
la bureaucratisation de l’État devenu « technostructure », tout en
ouvrant la voie au projet gouvernemental. ». Si l’idéal baconien
donne naissance au système des brevets en Angleterre et en
France au travers du système des patents et des monopoles
royaux, ils prennent deux formes différentes : en Angleterre,
l’idéal de la science comme politique d’État est corrompu par le
clientélisme et, dès 1601, Elisabeth Ie doit annuler les patents les
plus controversées, le système étant gangrené par le népotisme
et devra être repensé. Cela démontre tant la compréhension par
l’État de l’importance de l’accumulation de technologie et de sa
préservation, que la diversité des relations possibles entre État
et technologie ; la France conservant le lien vénitien très étroit
entre politique et invention, l’Angleterre prenant ses distances au
XVIIe siècle avec la prérogative royale. Selon la formule de Daniel
Roche « l’artisan inventif est, à la fin du XVIIe siècle, un héros social
plus technicien que savant en Angleterre, plus savant que technicien
en France », des caractéristiques nationales encore très marquées
aujourd’hui.
Mais les deux pays ont eu le même souci de libérer, par
l’intervention politique de l’État, l’inventeur tant des tutelles
académiques que du culte du profit à court terme. De même,
l’État ne fait pas que protéger et assurer la promotion de
l’inventeur : il intègre lui-même la technique pour moderniser
son appareil.

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75. Liliane Hilaire-Pérez, « L’invention technique au Siècle des Lumières »,
2000, Albin Michel, Paris

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« Non seulement les inventions consolident les assises matérielles
de la puissance, par exemple à la guerre, mais leur prise en
compte induit une rationalité de l’administration, favorise la
bureaucratisation de l’État devenu « technostructure » tout en
ouvrant les voies au projet gouvernemental76. »
Il y a donc très clairement eu coévolution entre État,
technologie et modernisation de l’administration pour développer
des pratiques qui peuvent faire pâlir d’envie l’innovateur et
le modernisateur des institutions publiques du XXIe siècle :
intégration de l’usager dans le processus de validation de la
réalité de l’invention et de son utilité sociale et travail collégial
des administrations – héritage du colbertisme – pour valider
le privilège exclusif qui viendra récompenser l’inventeur. Les
inventions deviennent des outils privilégiés de réforme. « Les
Lumières inaugurent l’ère de la technologie politique, de la “politisation
de la technologie” selon l’expression de Steven L. Kaplan, et font de
l’invention une affaire d’État77. »Que ce soient les patents anglaises
ou les monopoles français, dans chaque cas, l’État cherche à
équilibrer le poids du monopole qui récompense l’inventeur et
la diffusion de l’invention. Cette « politisation de la technologie »
revient aujourd’hui à l’ordre du jour, avec le développement de
politiques d’intelligence économique, explicitement tout au moins
car, en pratique, cela a toujours été, sous des formes diverses, le
cas.
Cette innovation dans la machine étatique ne reposait pas que
sur des percées scientifiques : elle provenait de ce qu’on appelle
aujourd’hui le management. Par exemple, la clé de la puissance
de la Royal Navy était sa capacité à maintenir en mer jusqu’à
80 % des navires et des marins grâce à un management habile
de la chaîne logistique : réparation, équipage, avitaillement78,
chiffre que ne purent atteindre ni les Français, ni les Hollandais.
Les capitaines devaient accrocher l’ennemi dès que possible. De
sorte que les jeunes officiers et les équipages acquerraient plus

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76. op. cit p. 36
77. op. cit. p. 136
78. Findlay, O’Rourke op. cit. p. 256,

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d’expérience. La Navy avait compris le caractère stratégique de
la connaissance, dont bénéficiait la Marine de commerce qui
devenait à son tour un réservoir de compétences en temps de
paix aisément convertible en force militaire.
La nécessité d’une coévolution de l’administration de
l’administration et de l’État est un élément clé de l’État stratège.
Un courant de recherche actuel met l’accent sur les tentatives
de moderniser l’administration française face à cette grande
entreprise de redressement. Philippe Bezes79 fait l’histoire de ces
hauts fonctionnaires réformateurs qui avaient compris le besoin
de modernisation de l’administration pour faire face aux enjeux
de la planification qui donnait, en cette période des « trente
glorieuses » le pouvoir aux ministères techniques. Les hauts
fonctionnaires du Ministère des finances, Direction du Budget
et Direction de la prévision, comprirent la nécessité de s’allier
pour développer le savoir-faire micro-économique nécessaire à la
mise en oeuvre des grands programmes macro-économiques du
Plan. On envoya des hauts fonctionnaires aux États-Unis étudier
l’expérience du Planning, Programming and Budgeting System
lancée par le secrétaire d’État à la défense, Robert Mc Namara.
Mais nous étions bien loi des idées actuelles de copie de supposés
« modèle étrangers : Pour Bezes, il s’agissait plus « de s’inspirer
que d’importer » d’une logique ou le planning définit la stratégie
(le choix des objectifs), le programming la tactique de choix des
moyens et de la mise en oeuvre, et le budgeting les allocations
de ressources budgétaires. L’administration sort de sa culture
purement technocratique en travaillant avec des sociologues, au
premier rang desquels Michel Crozier – dont il faut plus retenir
les travaux sur la sociologie du changement dans l’administration
que la malheureuse contribution au rapport de la Trilatérale.
Crozier n’a pas défendu un point de vue libéral remettant
en cause la planifi cation « à la française », il en a au contraire
souligné le rôle comme ferment d’une réforme en profondeur
de l’administration, face au constat que, dans son état d’alors,
l’administration ne pouvait être un relais fiable de l’action politique

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79. Philippe Bezes, « Réinventer l’État : les réformes de l’administration
française (1962-2008) », PUF, 2009

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constituée par le Plan. Des liens se tissent entre hauts fonctionnaires
réformateurs et sociologues pour mettre le mode de pensée et
de fonctionnement de l’administration en adéquation avec la
stratégie politique ambitieuse formulée par l’État gaullien en 1958.
Crozier promeut une démarche de recherche de type baconien
ou « seules l’observation et l’analyse du « comment çà change » et
du « comment les gens changent », bref « l’apprentissage social et
institutionnel », permettent de cerner les capacités d’action des
réformateurs80 ». De là naîtra le « management public » que Crozier
ne considérera pas comme un agrégat de techniques managériales,
comme va le prétendre plus tard le NPM, mais comme un « art » au
sens classique du terme, soit la capacité à gérer un environnement
complexe tissé de contradictions, où la capacité d’adaptation au
contexte et de création de connaissance opérationnelle in situ est la
clé. Nous étions donc aux antipodes de « l’institutionnalisme naïf »
de la logique de discipline, ce que Crozier a formulé dans le titre
d’un de ses ouvrages les plus connus « on ne change pas la société par
décret ».
Le passage à un pilotage par les résultats avec la mise
en oeuvre de la LOLF81 à partir du 1e janvier 2006, aurait pu
constituer une occasion de redonner au politique son pouvoir
de conception stratégique et de suivi de la mise en oeuvre des
politiques publiques. Cela supposait une coévolution avec
l’innovation administrative et notamment avec l’innovation dans
les technologies de l’information qui sont à la base de la IIIe
révolution industrielle. Malheureusement, du fait de la confusion
introduite entre la politique et la gestion par les vogues de la
« logique de discipline », de la « bonne gouvernance », qui ont
réduit la politique à la gestion, ces occasions ont été, à ce jour,
perdues82, alors qu’il y avait là une opportunité pour mettre en

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80. Bezes, op. cit, p. 91
81. « Loi Organique sur les Lois de Finances » (2001), qui instaure le
principe du vote du budget par objectifs et la mesure des résultats de la
dépense publique de l’État.
82. J’ai consacré de très nombreux articles sur ce sujet, dont on retrouvera
l’essentiel dans « Conduire les politiques publiques, de la stratégie aux
résultats », 2010, De Boeck Université, Louvain, Belgique.

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phase la gestion publique avec le nouveau paradigme socioéconomique
de la IIIe révolution industrielle83.

C’est un État qui promeut les entrepreneurs et combat les
rentiers.
Contrairement à la légende libérale qui fait de l’égoïsme
individuel le socle de la vertu publique, les libéraux de XVIIe
et XVIIIe n’ont pas ménagé leurs critiques féroces envers les
« prodigues » (Adam Smith) qui gaspillent l’argent et la classe
des marchands qui s’opposent par leur égoïsme aux autres
catégories de la société et à la nation dans son ensemble. Robert
Peel dénonça en 1846 les membres inutiles et fainéants de la
gentry en termes durs « … des gens qui n’ont pas accès à notre
savoir et ne pourraient en profiter s’il y avait accès, qui passent
leur temps à manger et à boire, chasser, jouer, aller aux courses,
etc. ». Il fut suivi en 1876 par Gladstone qui dit de l’aristocratie
« il n’y eut jamais en aucune occasion dans ma mémoire où elle a
impulsé et réalisé une quelconque des grandes mesures qui ont
durant le demi-siècle dernier contribue autant à la renommée et
au bonheur de l’Angleterre84 ».
List, qui fut le plus grand et le plus pertinent critique de
l’hypocrisie anglaise du libre-échange, ne tarit pas d’éloge sur la
vertu de la société anglaise : La noblesse y reçoit « une nouvelle
infusion d’activité civile et patriotique, de lumières, d’instruction,
d’intelligence et de richesses, tandis qu’elle lui rend une partie
de l’éducation et de l’indépendance d’esprit qui lui sont propres,
abandonne ses cadets à leurs ressources personnelles, et sert de
stimulant à la bourgeoisie pour de grandes actions85 ».
Quand un pays a atteint le sommet de la courbe en « S » du cycle
technologique en cours, il tend à perdre de son esprit d’entreprise
et à devenir rentier. C’est ce qui arrive à L’Angleterre qui est

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83. Voir Claude Rochet « LOLF et changement de paradigme » dans
l’ouvrage collectif « Le management public en mutation », L’Harmattan, 2008
84. in « The Anti Imperialism of Free Trade », art. cit.
85. Friedrich List « Le système national d’économie politique », Coll. TEL ;
Gallimard, Paris p. 452

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rattrapée par les États-Unis et l’Allemagne pour la productivité
du travail, dès la fi n du XIXe siècle, puis définitivement par la
France des Trente glorieuses. On peut en résumer la cause –
l’abondante littérature sur les causes du déclin anglais converge
en ce sens : la perte de l’esprit d’entreprise au profit de la finance.
Des historiens évolutionnistes comme David Landes parlent
d’une « constipation entrepreneuriale » fondée sur une arrogance
sans limite :
« La faiblesse de l’entreprise britannique reflète cette combinaison
d’amateurisme et de complaisance. Ses marchands, qui s’étaient
autrefois emparés des marchés du monde, les considéraient comme
garantis. Les rapports consulaires sont remplis de l’incompétence
des exportateurs britanniques, leur refus de s’adapter aux goûts et
au pouvoir d’achat des clients, leur refus d’essayer de nouveaux
produits dans de nouvelles régions, leur insistance à croire que
chacun dans le monde peut parler et compter en livres, shillings
et pence. De même, l’entrepreneur britannique était connu pour
son indifférence au style, son conservatisme face aux techniques
nouvelles, son refus d’abandonner son identité traditionnelle pour
la conformité implicite de la production de masse86. »
Quand le noble du XVIIIe siècle prenait pour modèle l’industriel
et investissait, comme Lord Bridgewater, dans les techniques
nouvelles, l’industriel du XIXe est pris dans un engouement de
gentrisation et de recherche de la rente foncière. C’est un arrêt du
processus d’évolution commencé près de quatre siècles plus tôt.
Nicholas Crafts87 en résume les causes : outre la perte de
l’esprit d’entreprise, l’absence d’investissement dans le capital
humain, la défaillance de l’investissement, la taille trop petite des
entreprises britanniques qui ne convient plus à la production de
masse, des consensus sociaux qui se délitent et surtout une foi
trop ancrée dans la capacité du marché à réguler l’économie.

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86. Landes, op. cit. p. 337
87. Crafts, Nicholas, 2004 « Long Run Growth », in “The Cambridge
Economic History of Modern Britain”, edited by Roderick Floud and Paul
Johnson, Cambridge University Press

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Plusieurs enseignements de cette évolution restent d’actualité :
Les innovateurs et les entrepreneurs font rarement fortune
– ce qui est toujours vrai aujourd’hui malgré quelques cas
emblématiques. Gregory Clark88 a tracé l’évolution de la fortune
des innovateurs de la Ie révolution industrielle : des 379 héritages
de plus de 0,5 millions de £ laissés dans les années 1860, seuls
11 % venaient du textile. Les gagnants ne sont pas les innovateurs
mais les bénéficiaires de l’innovation, et le système des brevets
offre une bien maigre protection. Seuls Richard Arkwright et
Robert Peel, parmi les innovateurs de l’époque, fi rent fortune.
Richard Arkwright meurt en 1792 en laissant à son fils, également
prénommé Richard, un héritage évalué à 0,5 millions de £. Mais
son fils se désintéresse de l’industrie et reporte sa fortune vers
l’achat de terres et de bonds d’État, et en 1814 sa fortune est
uniquement constituée de 0,5 millions de bons d’État89. Dans
les années 1860, les riches sont toujours les descendants de
l’aristocratie terrienne : le mouvement vertueux qu’avait souligné
List, s’était inversé : on quittait l’industrie pour la rente foncière.
Parallèlement, l’Allemagne et des États-Unis reprenaient le
flambeau de l’innovation et de l’industrialisation.
L’Allemagne a suivi les préceptes de List – dont l’inspiration lui
venait d’Alexander Hamilton (1757- 1804) et de l’économiste
Daniel Raymond (1786-1849) qu’il rencontra dans son exil
aux États-Unis dans les années 1820 : investissements dans les
infrastructures de communication avec le développement du
réseau ferré, investissement dans l’éducation sur fond d’expansion
démographique – c’est la Prusse qui aura le premier système
d’enseignement obligatoire – et la formation d’ingénieurs,
protection des industries dans l’enfance avec la création en 1834
du Zollverein, qui annoncera la politique de puissance politique

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88. Clark, Gregory, « A Farewell to Alms : A Brief Economic History of the
World » Princepton UP, 2007
89. L’esprit d’entreprise et le goût pour l’innovation ne sont pas héréditaires.
Un des exemples actuels, en France, les plus scandaleux, est l’héritier
des imprimeries Oberthur, Thomas Savare, qui vend la division cartes à
puces – une technologie hautement sensible pour la sécurité nationale–à un
fonds étranger pour s’offrir…. un club de rugby, le Stade français.

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que réalisera le Reich par l’unification allemande après la victoire
sur la France en 1870. Le Zollverein est une union douanière
entre les États allemands, protégée par des barrières douanières
dont le but est de construire l’unité politique de l’Allemagne par
l’industrialisation.
List a le premier conçu et préconisé la mise en oeuvre d’un
système national d’innovation au travers de son Système National
d’Économie Politique (1841) : construction de réseaux de
transport (le réseau ferré sera un élément décisif de la victoire
de la Prusse contre la France en 1870), politique éducative et
puissance publique comme architecte du développement des
activités productives. Enfin, l’Allemagne se montra douée pour la
constitution de firmes géantes adaptées à la production de masse,
évolution que l’entrepreneur britannique ne saura pas accomplir.
Si l’Allemagne n’avait pas déclenché la première guerre mondiale,
conclut François Crouzet90, elle serait devenue la puissance
dominante en Europe, ce qu’elle sera finalement jusqu’à la
réunification. C’est le déclin démographique et la difficulté à
réaliser une nation homogène qui le handicape aujourd’hui.
Quant aux États-Unis, ils profiteront de l’investissement des
Anglais qui se désintéressent désormais de leur propre industrie
pour n’avoir plus d’yeux que pour la finance, et qui vont
investir massivement dans le développement des chemins de fer
américains.

C’est un État qui tient la finance à bride serrée
La réussite de l’Angleterre puis des États-Unis a reposé sur
une politique fiscale particulièrement agressive incluant un
protectionnisme douanier radical légalisé par les Navigation
Acts de Cromwell en 1651. Après la crise financière de 1720,
l’administration fiscale britannique se modernise et devient
une bureaucratie professionnelle qui évite, à la différence de la
France, d’affermer la collecte des impôts à des personnes privées.
Le système fiscal anglais n’a pas provoqué de révolte car il

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90. François Crouzet, 2000, « Histoire économique de l’Europe », Coll.
L’évolution de l’humanité, Albin Michel, Paris.

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reposait principalement sur les droits indirects et ne taxait pas les
denrées alimentaires. Il était centralisé et géré étroitement depuis
Londres, ce qui permettait de rendre des comptes au parlement.
Système remarquable dont Necker tentera de s’inspirer pour la
France91.
Il a pu fonctionner car dans les années 1700 l’Angleterre
était une économie d’échange qui avait dépassé le stade de
l’économie de subsistance. On taxait essentiellement les produits
intermédiaires comme le tabac, le cidre, le savon, les cartes à
jouer, les courses de chevaux… jamais les produits vitaux. Bref,
l’Angleterre avait un véritable système de fi nances publiques
géré par la banque d’Angleterre (créée en 1694), sous le contrôle
du Parlement. Il fonctionnait car il était souple et reposait sur
une économie à rendements croissants : les activités industrielles
fournissaient les rentrées fiscales qui permettaient de financer les
guerres qui ouvraient de nouveaux marchés et l’importation de
denrées alimentaires d’Amérique, ce qui libérait la main d’oeuvre
pour l’industrie. La dette publique s’accrut avec le développement ;
14 millions de £ en 1700, 243 en 1784 et 745 en 1815 à la fin
des guerres napoléoniennes, mais tout en représentant une part
décroissante du revenu nominal92. Le financement de la dette
reposait sur une logique implacable : si les épargnants n’avaient
pas acheté de la dette publique, ils auraient soit gaspillé cet
argent ou sans doute, et surtout, investi dans la terre. La fiscalité
contribuait donc à affaiblir le pouvoir de l’aristocratie terrienne.

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91. Il y eut en France un homme visionnaire du rôle de la fiscalité
dans le développement, ce fut Vauban avec « La dîme royale » en 1707, qui
fut interdit. De lui, Schumpeter dit qu’il exprime à merveille comment le
système fiscal peut favoriser la synchronisation du développement économique
« Vauban atteint pleinement ces sommets, foulés par peu de gens, d’où la
politique fiscale apparaît comme un instrument de thérapeutique économique,
l’aboutissement d’un examen global du processus économique. Avec une vision
gladstonienne, il se rendit compte que les mesures fiscales affectent directement
les cellules de l’organisme économique, et que la méthode par laquelle on lève une
même quantité de revenu peut faire toute la différence entre la paralysie et la
prospérité. »
92. Joel Mokyr, « The Enlightened Economy, an Economic History of
Britain, 1700 1850 ». Yale, 2009

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Il n’y avait donc pas « d’effet d’éviction » – argument classique
des libéraux contre l’impôt – aux dépens du capital industriel.
En part du PNB, la dette crût de 35 % du PNB au début du
XVIIIe à 250 % en 1815. Mais la question de cette dette n’inquiéta
jamais les emprunteurs : la Banque d’Angleterre inventa la dette
perpétuelle servant une rente de 3 %, mais qui pouvait être vendue
sur le marché secondaire. La charge fiscale anglaise était en 1788,
à la fin de la guerre d’Amérique, de 12,4 % du PIB, contre 6,8 %
en France. Le système des droits de douane était guidé par le
principe du « patriotisme économique » : les vins français étaient
lourdement taxés pour favoriser les brasseurs nationaux qui, en
retour, acceptaient un taux de taxe de 75 %93.
La finance était d’ailleurs la seule administration centralisée
en Grande-Bretagne, comme le rapporte un politicien anglais
libéral à Alexis de Tocqueville dans ses « Voyages en Angleterre et
en Irlande » (1833). Peu d’argent était dépensé en éducation et en
santé publique, ce qui dût changer avec les mouvements sociaux
de la seconde moitié du XIXe siècle.
Ce qui a fait la force du système anglais, c’est sa capacité
d’évolution, souligne Joel Mokyr, et de prendre en compte la
réalité face à l’idéologie qui exprima toute sa cruauté avec la
révision de la loi sur les pauvres de 1834 sous l’influence des
idées libérales et malthusiennes. Mais dès la seconde moitié du
XIXe, l’idée que le marché libre peut tout commence à se faner.
On va retrouver cette importance donnée à une centralisation
de la gestion des finances publiques, de la monnaie et de la
dette, aux États-Unis avec la politique de Alexander Hamilton.
Contre les partisans de la république rurale opposés à l’État
central, Hamilton voulait reproduire les recettes de la puissance
anglaise : accumulation de capacités technologiques par les
droits de douane, dette publique, puissance militaire et banque
centrale. C’est un des combats les plus rudes que Hamilton dut
mener contre Jefferson et Madison. La création d’une Banque
des États-Unis (BUS), banque publique, heurtait les intérêts des
propriétaires fonciers du sud comme Jefferson ainsi que ceux des

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93. John V.C. Nye « War, Wine and Taxes : The Political Economy of Anglo-
Franch Trade, 1689 – 1900 ». Princeton UP, 2007

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banquiers des états qui voulaient émettre leur propre monnaie.
Pour les agrariens du Sud, il n’y avait pas besoin d’une Banque
dans une économie agro-exportatrice. La BUS fut finalement
votée pour une durée de vingt ans (1791-1811) avec le monopole
de la création monétaire. Mais dès qu’il devient évident, après
la mort de Hamilton, que la charte de la Banque ne serait pas
renouvelée en l’état, les banques privées se lancèrent dans la
création monétaire : 1809 vit la première faillite bancaire de la
Banque des fermiers du Rhode Island qui avait émis pour 600 000
USD de papier avec seulement 86,42 USD en caisse94 !

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94. G. Wood, op. cit. p. 297

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suite…

http://www.pdfarchive.info/Re/