LES NOUVEAUX MAÎTRES DU MONDE et ceux qui leur résistent


Description de cette image, également commentée ci-après

par Ziegler Jean

Année : 2002

Ce livre est dédié à la mémoire de :
Carlo Giuliani, de Gênes, étudiant en lettres âgé de
vingt ans, abattu d’une balle dans la tête par un
carabinier italien sur la place Gaetano-Alimonda, à
17h30, le samedi 21 juillet 2001, alors qu’il manifestait
dans sa ville contre le Sommet du G-8.
Pierre Bourdieu, théoricien trop tôt disparu de la
nouvelle société civile planétaire.

J’ai appris une chose et je sais en mourant
Qu’elle vaut pour chacun:
Vos bons sentiments, que signifient-ils
Si rien n’en paraît en dehors ?
Et votre savoir, qu’en est-il
S’il reste sans conséquences?
[ … ]
Je vous le dis :
Souciez-vous, en quittant ce monde,
Non d’avoir été bon, cela ne suffit pas,
Mais de quitter un monde bon !
Bertolt Brecht,
Sainte Jeanne des abattoirs

PRÉFACE

L’histoire mondiale de mon âme

La journée s’annonçait splendide. C’était un 3 août, à
6h15. Sur l’aéroport de Bruxelles-Zaventem, un soleil
rouge montait dans le ciel. Le Boeing 747 de la Sabena
atterrit à l’heure. Tandis que les passagers, les yeux
encore pleins de sommeil, descendaient l’escalier pour
rejoindre les deux bus, un contrôleur en survêtement
blanc fit le tour de l’appareil.
Du caisson du train d’atterrissage gauche sortaient
trois doigts d’une main, cramponnés au bord de la
cloison. Le contrôleur s’approcha de plus près. Dans le
train d’atterrissage, il découvrit deux corps d’adolescents,
noirs et frêles, recroquevillés, les traits du visage
figés dans l’effroi. C’étaient ceux de Fodé Touré Keita et
Alacine Keita, deux Guinéens de 15 et 14 ans, vêtus
d’un simple short, de sandales et d’une chemisette.
La trappe principale du train d’atterrissage d’un
Boeing 747 abrite seize grosses roues. Le compartiment
est vaste, haut de deux mètres. La trappe ne s’ouvre que
depuis la cabine de pilotage. Mais lorsque l’avion est sur
la piste, n’importe qui – s’il arrive à se faufiler parmi le
personnel de maintenance – peut grimper dans la trappe.

En vitesse de croisière, un Boeing 747 vole à environ
11000 mètres, et à cette altitude-là, la température extérieure
est de moins 50’c.
Les deux adolescents avaient probablement grimpé
dans la trappe à l’escale de Conalcry.
Dans la poche de la chemisette de Fodé, le contrôleur
trouva une feuille soigneusement pliée, couverte d’une
écriture maladroite : « Donc si vous voyez que nous nous
sacrifions et exposons notre vie, c’est parce qu’on
souffre trop en Afrique et qu’on a besoin de vous pour
lutter contre la pauvreté et pour mettre fin à la guerre en
Afrique. Néanmoins, nous voulons étudier et nous vous
demandons de nous aider à étudier pour être comme
vous, en Afrique …
« Enfin nous vous supplions de nous excuser très fort
d’oser vous écrire cette lettre en tant que vous, les grands
personnages à qui nous devons beaucoup de respect. Et
n’oubliez pas que c’est à vous que nous devons nous
plaindre de la faiblesse de notre force en Afrique1. »
En ce début de millénaire, les oligarchies capitalistes
transcontinentales règnent sur l’univers. Leur pratique
quotidienne et leur discours de légitimation sont radicalement
contraires aux intérêts de l’immense majorité des
habitants de la terre.
La mondialisation réalise la fusion progressive et forcée
des économies nationales dans un marché capitaliste
mondial et un cyberspace unifié. Ce processus provoque
une formidable croissance des forces productives.
D’immenses richesses sont créées à chaque instant. Le

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1. l’Office européen des Nations unies a publié le fac-similé de
cette lettre, cf. E/CN.4/2000/52, Genève, 2000. La tragédie a eu lieu en
1999.

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mode de production et d’accumulation capitaliste
témoigne d’une créativité, d’une vitalité et d’une puissance
absolument stupéfiantes et, à coup sûr, admirables.
En un peu moins d’une décennie, le produit mondial
brut a doublé et le volume du commerce mondial a été
multiplié par trois. Quant à la consommation d’énergie,
elle double en moyenne tous les quatre ans.
Pour la première fois de son histoire, l’humanité jouit
d’une abondance de biens. La planète croule sous les
richesses. Les biens disponibles dépassent de plusieurs
milliers de fois les besoins incompressibles des êtres
humains.
Mais les charniers aussi gagnent du terrain.
Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse du sous-développement
sont la faim, la soif, les épidémies et la
guerre. Ils détruisent chaque année plus d’hommes, de
femmes et d’enfants que la boucherie de la Seconde
Guerre mondiale pendant six ans. Pour les peuples du
tiers-monde, la « Troisième Guerre mondiale » est en
cours.
Chaque jour, sur la planète, environ 100 000 personnes
meurent de faim ou des suites immédiates de la
faim1.
826 millions de personnes sont actuellement chroniquement
et gravement sous-alimentées ; 34 millions
d’entre elles vivent dans les pays économiquement développés
du Nord ; le plus grand nombre, 515 millions,
vivent en Asie où elles représentent 24% de la population
totale. Mais si l’on considère la proportion des victimes,
c’est l’Afrique subsaharienne qui paie le plus
lourd tribut : 186 millions d’êtres humains y sont en permanence
gravement sous-alimentés, soit 34% de la
population totale de la région. La plupart d’entre eux

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1. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture
(FAO), World Food Report 2000, Rome, 2001.

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souffrent de ce que la FAO appelle la « faim extrême »,
leur ration journalière se situant en moyenne à 300 calories
au-dessous du régime de la survie dans des conditions
supportables. Les pays les plus gravement atteints
par la faim extrême sont situés en Afrique subsaharienne
(dix-huit pays), aux Caraibes (Haïti) et en Asie (Afghanistan,
Bangladesh, Corée du Nord et Mongolie).
Toutes les sept secondes, sur la terre, un enfant au dessous
de 10 ans meurt de faim.
Un enfant manquant d’aliments adéquats en quantité
suffisante, de sa naissance à l’âge de 5 ans, en supportera
les séquelles .à vie. Au moyen de thérapies délicates
pratiquées sous surveillance médicale, on peut faire
revenir à une existence normale un adulte qui a été
temporairement sous-alimenté. Mais un enfant de moins
de 5 ans, c’est impossible. Privées de nourriture, ses
cellules cérébrales auront subi des dommages irréparables.
Régis Debray nomme ces petits des « crucifiés de
naissance 1 ».
La faim et la malnutrition chronique constituent une
malédiction héréditaire : chaque année, des dizaines de
millions de mères gravement sous-alimentées mettent au
monde des dizaines de millions d’enfants irrémédiablement
atteints. Toutes ces mères sous-alimentées et qui,
pourtant, donnent la vie rappellent ces femmes damnées
de Samuel Beckett, qui « accouchent à cheval sur une
tombe … Le jour brille un instant, puis c’est la nuit à
nouveau2 ».
Une dimension de la souffrance humaine est absente
de cette description : celle de l’angoisse lancinante et

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1. Régis Debray et Jean Ziegler, Ils ‘agit de ne pas se rendre, Paris,
Arléa, 1994.
2. Samuel Beckett, En attendant Godot, Paris, Éditions de Minuit,
1953 (la réplique est celle de Pozzo).

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intolérable qui torture tout être affamé dès son réveil.
Comment, au cours de la journée qui commence, va-t-il
pouvoir assurer la subsistance des siens, s’alimenter lui-même?
Vivre dans cette angoisse est peut-être plus
terrible encore qu’endurer les multiples maladies et
douleurs physiques affectant ce corps sous-alimenté.
La destruction de millions d’êtres humains par la faim
s’effectue dans une sorte de normalité glacée, tous les
jours, et sur une planète débordant de richesses.
Au stade atteint par ses moyens de production agricoles,
la terre pourrait nourrir normalement 12 milliards
d’êtres humains, autrement dit fournir à chaque individu
une ration équivalant à 2 700 calories par jour1. Or, nous
ne sommes qu’un peu plus de 6 milliards d’individus sur
terre, et chaque année 826 millions souffrent de sous-alimentation
chronique et mutilante.
L’équation est simple: quiconque a de l’argent mange
et vit. Qui n’en a pas souffre, devient invalide ou meurt.
La faim persistante et la sous-alimentation chronique
sont faites de main d’homme. Elles sont dues à l’ordre
meurtrier du monde. Quiconque meurt de faim est
victime d’un assassinat.
Plus de 2 milliards d’êtres humains vivent dans ce que
le Programme des Nations unies pour le développement
(PNUD) appelle la « misère absolue », sans revenu fixe,
sans travail régulier, sans logement adéquat, sans soins
médicaux, sans nourriture suffisante, sans accès à l’eau
propre, sans école.
Sur ces milliards de personnes, les seigneurs du capital
mondialisé exercent un droit de vie et de mort. Par leurs
stratégies d’investissement, par leurs spéculations monétaires,
par les alliances politiques qu’ils concluent, ils décident

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1. FAO, Wor/d Food Report 2000, op. cit.

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chaque jour de qui a le droit de vivre sur cette planète
et de qui est condamné à mourir.
L’appareil de domination et d’exploitation mondiales
érigé par les oligarchies depuis le début des années
quatre-vingt-dix est marqué par un pragmatisme
extrême. Il est fortement segmenté et n’a que peu de
cohérence structurelle. Aussi est-il d’une extraordinaire
complexité et connaît-il de nombreuses contradictions
internes. En son sein, des fractions opposées se combattent.
La concurrence la plus féroce traverse tout le
système. Entre eux, les maîtres se livrent constamment
des batailles homériques.
Leurs armes sont les fusions forcées, les offres publiques
d’achat hostiles, l’établissement d’oligopoles, la
destruction de l’adversaire par le dumping ou des
campagnes de calomnies ad hominem. L’assassinat est
plus rare, mais les maîtres n’hésitent pas à y recourir le
cas échéant.
Mais dès que le système dans son ensemble, ou dans
un de ses segments essentiels, est menacé ou simplement
contesté – comme lors du Sommet du G-8 à
Gênes en juin 2001 ou du Forum social mondial de
janvier 2002 à Porto Alegre -, les oligarques et leurs
mercenaires font bloc. Mus par une volonté de puissance,
une cupidité et une ivresse de commandement
sans limites, ils défendent alors bec et ongles la privatisation
du monde. Celle-ci leur confère d’extravagants
privilèges, des prébendes sans nombre et des fortunes
personnelles astronomiques.
Aux destructions et aux souffrances infligées aux
peuples par les oligarchies du capital mondialisé, de son
empire militaire et de ses organisations commerciales et
financières mercenaires, viennent s’ajouter celles que
provoquent la corruption et la prévarication, courantes à
grande échelle dans nombre de gouvernements, notamment

du tiers-monde. Car l’ordre mondial du capital
financier ne peut fonctionner sans l’active complicité et la
corruption des gouvernements en place. Walter
Hollenweger, théologien réputé de l’Université de Zurich,
résume bien la situation : « La cupidité obsessionnelle et
sans limites des riches de chez nous, alliée à la corruption
pratiquée par les élites des pays dits en voie de développement,
constitue un gigantesque complot de meurtre .. .
Partout dans le monde et chaque jour se reproduit le
massacre des innocents de Bethléem1. »

Comment définir le pouvoir des oligarques ? Quelle
est sa structure ? Sa visée historique ? Quelles sont ses
stratégies ? Ses tactiques ?
Comment les maîtres de l’univers parviennent-ils à se
maintenir, alors que l’immoralité qui les guide et le
cynisme qui les inspire ne font de doute pour personne ?
Où réside le secret de leur séduction et de leur pouvoir ?
Comment est-il possible que, sur une planète abondamment
pourvue de richesses, chaque année, des
centaines de millions d’êtres humains soient livrés à la
misère extrême, à la mort violente, au désespoir ?
À toutes ces questions, le présent livre tente
d’apporter des réponses.

Mais cet ouvrage a un second objectif.
Le 25 juin 1793, devant la Convention de Paris, le
prêtre Jacques Roux lut son manifeste des Enragés. Il
demandait qu’on engageât une révolution économique et
sociale contre le commerce et la propriété privée lorsque

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1. Walter Hollenweg, Das Kindermorden von Bethlehem geht
weiter («Le massacre des innocents de Bethléem continue»), Der
Blick, Zurich, 21 décembre 2001.

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ceux-ci« consistent à faire mourir de misère et d’ inanité
ses semblables1 ».
Aujourd’hui, une nouvelle fois, les rumeurs de révolution
sourdent aux quatre coins du monde. Une nouvelle
société civile est en train de naître. Dans la confusion et
les difficultés extrêmes. Contre les seigneurs, elle tente
d’organiser la résistance. Au nom des opprimés, elle
cherche un chemin, incarne l’espoir. Notre analyse doit
fournir des armes pour le combat de la communauté qui
advient.
Aminata Traore rapporte une coutume magnifique des
Bambara du bord du fleuve Niger, au Mali. Lors des tètes
de la Tabaski et du Ramadan, les parents, les alliés et les
voisins se rendent mutuellement visite en échangeant des
vœux. En franchissant le seuil de la maison, le visiteur
prononce une certaine formule, qui n’a pas changé depuis
la nuit des temps: «Vœux d’ennemis, vœux d’amis …
Que tes propres voeux soient exaucés2 . »
Je n’ai jamais lu
de définition plus belle, plus précise de l’idée démocratique.
L’être humain est seul à pouvoir connaître ce qu’au
plus intime de lui-même il souhaite réellement pour lui,
pour ses proches et pour ses semblables.
La démocratie n’existe vraiment que lorsque tous les
êtres qui composent la communauté peuvent exprimer
leurs vœux intimes, librement et collectivement, dans
l’autonomie de leurs désirs personnels et la solidarité de
leur coexistence avec les autres, et qu’ ils parviennent à
transformer en institutions et en lois ce qu’ils perçoivent
comme étant le sens individuel et collectif de leur existence.

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1. Albert Soboul, Histoire de la Révolution française. De La Bastille
à la Gironde, Paris, Gallimard, vol. 1., coll. « Idées », 1962, p. 345 sq.
2. Aminata Traore, L’Étau, Arles, Actes Sud, 1999, p. I l.

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Franz Kafka écrit cette phrase énigmatique : « Loin,
loin de toi se déroule l’histoire mondiale, l’histoire
mondiale de ton âme1. »

Je suis l’Autre, l’Autre est Moi. Il est le miroir qui
permet au Moi de se reconnaître. Sa destruction détruit
l’humanité en moi. Sa souffrance, même si je m’en
défends, me fait souffrir.
Aujourd’hui, la misère des humbles augmente. L’arrogance
des puissants devient insupportable. L’histoire
mondiale de mon âme vire au cauchemar. Mais, sur des
ailes de colombe, la révolution approche. En écrivant, je
veux contribuer à délégitimer la doxa des seigneurs.
Ce livre comporte quatre parties. La première explore
l’histoire de la mondialisation, le rôle joué par l’empire
américain et par l’idéologie des maîtres.
Le prédateur est la figure centrale du marché capitaliste
globalisé, son avidité en est le moteur. Il accumule
l’argent, détruit l’État, dévaste la nature et les êtres
humains, et pourrit par la corruption les agents dont il
s’assure les services au sein des peuples qu’il domine. Il
entretient sur la planète des paradis fiscaux réservés à
son seul usage. Les agissements des prédateurs forment
l’objet de la deuxième partie.
Des mercenaires dévoués et efficaces servent l’ordre
des prédateurs. Ce sont les pompiers pyromanes du
Fonds monétaire international, les séides de la Banque
mondiale et ceux de l’Organisation mondiale du
commerce. La troisième partie est consacrée à l’analyse
de leur activité.
Une nouvelle société civile planétaire, reliée par une
mystérieuse fraternité de la nuit, surgit des décombres de

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1. Cité par Marthe Robert, d’après une note éparse de Kafka, in
Kafka, Paris, Gallimard, 1960, p. 154.

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l’État-nation. Elle conteste radicalement l’empire des
prédateurs. Elle organise la résistance. Une multitude de
fronts du refus la compose. Ces combats font naître une
immense espérance. La quatrième partie les analyse.
José Marti écrit : « Es la hora de los homos 1 Y solo
hay que ver la luz» (C’est l’heure des brasiers / et nous
ne devons regarder que leur lumière).

Remerciements
Les versions successives du manuscrit ont été relues,
corrigées et annotées avec une attention patiente et une
précision exemplaire par Erica Deuber Ziegler et Dominique
Ziegler. Leurs conseils m’ont été indispensables.
Arlette Sallin a saisi et mis au net ces versions
successives avec une compétence et une disponibilité
constantes. Camille Marchaut a assuré le suivi des
épreuves.
Mes collaborateurs et collaboratrices, collègues et amis,
Sally-Anne Way, Christophe Golay, Raoul Ouédraogo et
Jean Rossiaud, m’ont fait des suggestions utiles.
Sans le dialogue personnel entretenu avec nombre de
dirigeants des nouveaux mouvements sociaux et de
certains gouvernements, qui mènent aujourd’hui la
résistance contre la dictature du capital globalisé et ses
mercenaires, ce livre n’aurait pas pu voir le jour. Les
critiques informées de Jao-Pedro Stedile, Laurent
Gbagbo, Maïdanda Amadou Saïdou Djermakoye, Emir
Sader, Hugo Chavez Frias, Ahmed Ben Bella, Halidou
Ouédraogo, Hama Arba Diallo, Mohamed Salah
Dembri, Rubens Ricupero, Posser da Costa, Adamou
Saïdou m’ont été précieuses.
Sabine Ibach et Mary Kling ont accompagné de leurs
encouragements la lente élaboration de ce livre.
La détermination et le courage de tant de femmes et
d’hommes anonymes, appartenant aux fronts de résistance
les plus divers, rencontrés en Europe, en Amérique
latine, en Afrique, en Asie, m’ont impressionné.
Olivier Bétourné a effectué sur la version finale du
manuscrit un travail éditorial remarquable.
À toutes et tous, je dis ma profonde gratitude.

PREMIÈRE PARTIE

La mondialisation
Histoire et concepts

Une économie d’archipel
Brusquement, à dix ans de l’an 2000, le monde a
changé. L’événement s’est produit avec l’imprévisibilité
d’un tremblement de terre, que les spécialistes attendent
sans connaître d’avance ni son amplitude, ni les circonstances
et le moment exacts où il surviendra. Le XXe siècle,
celui de la Société des nations et de l’Organisation des
Nations unies, a été flétri par un nombre incalculable de
guerres : deux atroces guerres mondiales mettant aux
prises des États-nations pour l’affirmation de leur suprématie
et la conquête des marchés ; un plus grand nombre
de conflits entre les maîtres des empires coloniaux et post-coloniaux,
d’un côté, et les combattants des libérations
nationales, de l’autre ; des totalitarismes, des génocides
abominables, de meurtrières rivalités interethniques.
En même temps, le siècle écoulé a été ennobli par le
souffle de la création et des découvertes scientifiques, les
progrès démocratiques et sociaux, les initiatives de paix,
les avancées des droits humains. Certes, les utopies
globales qu’il a voulu construire ont débouché sur l’échec.
Mais le colonialisme a été vaincu, et les discriminations
fondées sur la « race » et l’« ethnicité » ont été disqualifiées
comme étant dénuées de tout fondement biologique.
Les relations entre les sexes, encore partout inégalitaires,

sont désormais l’objet de combats et de débats fondamentaux
pour l’avenir des sociétés et des grandes cosmogonies
de la planète. Les relations entre les cultures,
également inégalitaires, sont sur le chemin d’une reconnaissance
mutuelle. Et voici qu’à la fin de cet« âge des
extrêmes 1 » est survenue, comme un bouleversement, la
« globalisation » ou « mondialisation». Sur la surface du
globe, le séisme n’a laissé personne indifférent.
En vérité, depuis la découverte de l’Afrique australe, de
l’Australie, de l’Océanie et de l’Amérique par les Européens
aux XV-XVIe siècles ont existé des formes variées de
mondialisation, autrement dit d’européanisation du
monde. Fernand Braudel a forgé pour penser cette période
le concept d’économie-monde, tout en montrant ses
limites en raison du contraste existant entre le développement
du commerce lointain, organisé à partir de cités qui,
à tour de rôle, dominaient l’expansion commerciale et les
flux financiers, et les arrière-pays, où s’étendaient les
vastes territoires de l’autoproduction paysanne2.
Immanuel
Wallerstein a caractérisé l’économie-monde capitaliste
européenne par le morcellement politique, cette
mosaïque d’États, et analysé comment, au XX siècle, sous
l’empire des États-Unis, héritiers de l’Europe, et à travers
le choc des deux guerres mondiales, cette économie s’est
réellement mondialisée3.
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1. Eric J. Hobsbawm, L’Âge des extrêmes. Histoire du court XX siècle,
Bruxelles, Complexe, 1999, et Le Monde diplomatique, 1999.
2. Fernand Braudel, La Dynamique du capitalisme, Paris, Arthaud,1985.
3. lmmanuel Wallerstein, Le Système du monde du XV siècle à nos jours,
2 vol., Paris, Flammarion, 1980. Sur cette analyse, voir aussi Erica Deuber
Ziegler, avec la collaboration de Geneviève Perret, « Mondialisation, appartenances
multiples : l’urgence de nouveaux instruments d’analyse et d’intervention
», in Le Monde et son double, sous la direction de Laurent Aubert, Paris,
éditions Adam Biro, et Musée d’ethnographie de Genève, 2000, p. 158 sq.

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Avec quelles conséquences pour les pays les plus
faibles ? En sa qualité de secrétaire général de la
CNUCED (Conférence des Nations unies pour le
commerce et le développement), Rubens Ricupero a été
le maître d’œuvre de la Conférence mondiale des pays
les moins avancés (PMA), qui s’est tenue à Bruxelles du
14 au 20 mai 2001. Avec Juan Somavia, inteilectuel antifasciste
originaire du Chili, actuellement directeur
général de l’Organisation internationale du travail (OIT),
et Mary Robinson, ancienne présidente de la République
d’Irlande, aujourd’hui intraitable haut-commissaire pour
les droits de l’homme, Ricupero est l’une des trois
grandes figures, au sein du système des Nations unies de
la résistance à la mondialisation sauvage. Le soir du
16 mars 2000, Ricupero présentait une conférence à la
salle Piaget de l’Université de Genève, intitulée « Le
Brésil cinq cents ans après. Identité, croissance et inégalités».
Il y défendit une thèse surprenante.
Une des sociétés les plus mondialisées que l’histoire
ait connues fut celle de la vice-royauté lusitanienne du
Brésil. Du début du XVIe siècle jusque dans la deuxième
décennie du XIXe la vice-royauté fut presque totalement
intégrée au marché mondial. La quasi-totalité de sa
production de sucre, de café, de cacao, de tabac et de
minerais était exportée. Elle importait en contrepartie
presque tout ce dont ses classes dirigeantes avaient
besoin pour vivre. Il n’existait pratiquement pas de
marché intérieur au Brésil et l’accumulation interne de
capital était très faible. L’agriculture était de type latifundiaire
extensif, l’industrie nationale était balbutiante.
Quant au peuple, il n’avait aucune existence politique.
L’essentiel de la force de travail était fourni par les
esclaves. Conclusion de Ricupero: un maximum d’ intégration
de l’économie nationale dans le marché mondial

aboutit à un maximum de destructuration de la société
nationale mondialisée.
Formulée à partir de l’expérience vécue sous
l’ancienne vice-royauté lusitanienne du Brésil, la théorie
de Ricupero est parfaitement applicable au Brésil
d’aujourd’hui, comme à bien d’autres pays de l’hémisphère
sud contemporains. 6 millions de personnes vivent
dans le « grand » Rio de Janeiro. Dans la zone sud, à
Ipanéma, Leblon, Sào Conrado, Tijuca, des villas et des
immeubles résidentiels somptueux bordent l’Atlantique.
Ils sont protégés par des milices privées et des agents de
sécurité équipés de systèmes de communication sophistiqués,
de caméras de surveillance, de véhicules de
patrouille et, bien sûr, d’armes de poing à tir rapide.
Immédiatement derrière les plages de rêve, sur les
pentes abruptes des morros – les collines si caractéristiques
de Rio -, dans les ravins et jusqu’aux clôtures des
résidences les plus éloignées du front de mer, la favela
de la Rocinha, un bidonville parmi de nombreux autres.
Plus de 350 000 personnes s’y entassent.
Johannesburg la blanche et sa ville noire de Soweto,
Lima et sa ceinture de barilladas, les forteresses des
riches de Karachi perdues dans un océan de huttes misérables,
Manille avec ses quartiers résidentiels surprotégés
et ses cabanes infestées de rats s’étirant par
dizaines de milliers au pied des smoloey mountains, ces
montagnes de détritus qui font vivre les miséreux,
n’offrent pas un spectacle différent …
Dans une autre de ses contributions 1,
Rubens Ricupero
explore les liens existant entre la toute-puissance
actuelle des seigneurs du capital financier globalisé et la

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1. Rubens Ricupero, entretien avec Willy Spieler, « Mit guten
Ideen die Welt verandern » («Changer le monde grâce à de bonnes
idées»), Neue Wege, n’ 78, Zurich, juillet-août 2000, p. 223 sq.

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soumission des nations prolétaires. Ces liens sont
anciens, complexes et trop rarement compris.
Les oligarchies régnantes du début du XXIe siècle,
originaires, on le sait, de l’hémisphère nord de la
planète, disposent de moyens financiers pratiquement
illimités. Tandis que leurs victimes sont souvent dépourvues
de tout, hors d’état de résister. Comment expliquer
cette inégalité ? Dans leurs colonies d’outre-mer, les
seigneurs ont pratiqué dès la fin du XVe siècle un pillage
systématique. Celui-ci est au fondement de l’accumulation
primitive du capital dans les pays d’Europe.
Karl Marx écrit : « Le capital arrive au monde suant le
sang et la boue par tous les pores [ … ]. Il fallait pour
piédestal à l’esclavage dissimulé des salariés en Europe
l’esclavage sans fard dans le Nouveau Monde1
Encore Marx : « L’histoire moderne du capital date de
la création du commerce et du marché des deux mondes
au XVIe siècle [ … ] . Le régime colonial assurait des
débouchés aux manufactures naissantes, dont la facilité
d’accumulation redoubla, grâce au monopole du marché
colonial. Les trésors directement extorqués hors de
l’Europe par le travail forcé des indigènes réduits en
esclavage, par la concussion, le pillage et le meurtre,
refluaient à la mère patrie pour y fonctionner comme
capital2. »
Ce sont principalement les Africains – hommes,
femmes et enfants – qui, dès le début du XVIe siècle et
dans des conditions d’une indicible cruauté, ont payé de
leur sang et de leur vie l’accumulation première du
capital européen. Pour indiquer le rythme de cette accumulation,
je ne donnerai qu’un seul exemple: en 1773-

———————————————

1 . Karl Marx, Œuvres complètes éditées par M. Rubel, 2 vol., Le
Capital, t. 1, section VIII, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1965.
2. Ibid.

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1774, la Jamaïque comptait plus de 200 000 esclaves sur
775 plantations. Une seule de ces plantations d’étendue
moyenne employait 200 Noirs sur 600 acres, dont 250 de
canne. Selon les calculs les plus précis fournis par Marx,
l’Angleterre a retiré de ses plantations de Jamaïque dans
la seule année 1773 des profits nets s’élevant à plus de
1 500 000 livres de l’époque1

Au cours des quatre siècles qui séparent le débarquement
du premier bateau négrier à Cuba de l’abolition de
l’esclavage dans le dernier pays des Amériques, plus de
20 millions d’hommes, de femmes et d’enfants africains
ont été arrachés à leur foyer, déportés au-delà des mers
et réduits au travail servile2

Grâce au capital accumulé dans les colonies, l’Europe
a pu financer dès le XVIIIe siècle son industrialisation
rapide. Elle a pu faire face à l’exode rural et opérer la
transformation pacifique de ses paysans en ouvriers.
Edgard Pisani note : « La concomitance de l’exode rural
et de la croissance industrielle » est au fondement du
modèle de développement qui fait aujourd’hui la force
de l’Europe3
———————————————
1. On trouvera d’autres exemples chez A. Gunder Frank. L’Accumulation
mondiale, Paris, Calmann-Lévy, 1977, p. 211 sq.
2. Roger Bastide avance le chiffre généralement accepté de
20 millions d’esclaves arrivés vivants aux Amériques. Cf. R Bastide,
Les Amériques noires, Paris, Payot, 1967.
L. S. Senghor, en revanche, estime à environ 200 millions les Africains
réduits en esclavage par les Blancs, morts lors de chasses aux
esclaves sur le continent ou qui périrent soit durant le transport, soit au
cours des trois premiers mois de leur présence aux Amériques. Cf.
L. S. Senghor, Pour une relecture africaine de Marx et d’Engels,
Dakar, Nouvelles Éditions africaines, 1976, p. 23. Le dernier pays à
abolir l’esclavage fut le Brésil, en 1888.
3. Edgard Pisani, Une certaine idée du monde. L’Utopie comme
méthode, Paris, Seuil, 2001, p. 58.

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Les hommes, les femmes et les enfants des pays de la
périphérie sont en fait doublement victimes. À cause des
dévastations subies dans le passé, à cause de l’inégalité
de développement entre leurs sociétés et celles des
anciennes métropoles coloniales de l’hémisphère nord,
ils sont aujourd’hui – à l’heure de la mondialisation, du
modèle économique et de la pensée uniques – incapables
de résister aux nouvelles attaques du capital transcontinental.
Beaucoup de pays d’Asie, d’Afrique, d’ Amérique
latine et des Caraïbes ont été rendus exsangues par
les trafics triangulaires, la traite, l’occupation coloniale,
l’exploitation et le pillage pratiqués par les comptoirs.
Bref, la mondialisation frappe de plein fouet un corps
social déjà gravement affaibli et privé de ses forces de
résistance immunitaires.
Un deuxième phénomène doit être pris en considération
si l’on veut comprendre la forme contemporaine de
la mondialisation : la démographie.
C’est sur ces continents abandonnés, livrés
aujourd’hui pratiquement sans défense aux agressions
des prédateurs du capital mondialisé, que vient au
monde le plus grand nombre d’êtres humains: 223 personnes
naissent chaque minute, dont 173 dans un des
122 pays dits du tiers-monde1

En 2025, le monde comptera 8 milliards d’habitants;
l’Afrique, 1,3 milliard, soit 12 % de la population
mondiale2
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1. Chiffres de 2002.
2. On connaît le caractère exponentiel de la croissance démographique:
250 millions à la naissance du Christ ; 450 millions en 1492;
un milliard en 1825; probablement entre 10 et 12 milliards à la fin du
XXIe siècle.

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Entre 1997 et 2025, la population de l’Afrique noire
aura presque doublé. En 1997, le taux de natalité était de
24 pour mille dans le monde, de 40 pour mille en
Afrique noire. En 1997, 15% des naissances mondiales
étaient africaines, en 2025, elles en représenteront 22%.
Tous ces enfants naîtront sur un continent qui ne cesse
de s’enfoncer dans l’océan de la misère.
Considérons un instant la planète dans son ensemble.
Si la croissance démographique actuelle se poursuit, la
terre sera peuplée en 2015 de 7,1 milliards d’êtres
humains, dont plus de 60% vivront en milieu urbain. En
Amérique latine, plus de 70% de l’actuelle population
habite déjà dans des villes, la plupart du temps dans des
conditions infectes : barilladas au Pérou, favelas au
Brésil, poblaciones ou calampas au Chili. En Amérique
latine, un enfant sur trois de moins de 5 ans est gravement
et chroniquement sous-alimenté.
En 2002, 36 % des Africains vivent en ville. Ils seront
plus de 50% en 2025. Avec une certitude mathématique,
ces mégapoles africaines, latino-américaines et asiatiques,
manqueront des infrastructures nécessaires pour garantir
aux familles pauvres une vie décente, à l’abri du besoin.
Beaucoup de ces immenses agglomérations du tiers-monde
sont aujourd’hui déjà de véritables dépotoirs.
Faute de capitaux publics ou privés pour accueillir, loger,
nourrir, scolariser et soigner les réfugiés de la mondialisation
(ou des catastrophes naturelles, etc.), les marges
des grandes agglomérations se transforment en mouroirs.
La tendance à la monopolisation et à la multinationalisation
du capital est constitutive du mode de production
capitaliste : à partir d’un certain niveau de développement
des forces productives, cette tendance devient
impérative, elle s’impose comme une nécessité.

À l’époque de la division du monde en deux blocs
antagonistes, la globalisation s’est trouvée entravée. À
l’Est, un empire militairement puissant se réclamait
d’une idéologie de défense de tous les travailleurs et
d’amitié entre les peuples. Face aux luttes des
travailleurs, les oligarchies capitalistes de l’Ouest étaient
contraintes de faire des concessions, d’accorder un
minimum de protection sociale et de liberté syndicale,
de s’engager dans la négociation salariale et le contrôle
démocratique de l’économie, car il fallait à tout prix
éviter le vote communiste en Occident. Les partis
sociaux-démocrates occidentaux et leurs centrales syndicales
ont, pour leur part, agi comme naguère les alchimistes
du Moyen Âge qui, avec du plomb, tentaient de
faire de l’or. Ils ont transformé en avantages sociaux
pour leurs clients la peur des capitalistes devant l’expansion
communiste. Dans le même temps, appuyés sur le
glacis du bloc soviétique, les peuples colonisés et soumis
conduisaient avec succès leurs luttes de libération.
Avec la chute du Mur de Berlin, la désintégration de
l’URSS et la criminalisation partielle de l’appareil
bureaucratique de la Chine, la globalisation de
l’économie capitaliste a pris son essor. Et, avec elle, la
précarisation du travail, le démantèlement de la protection
sociale chèrement acquise. Nombre de partis
sociaux-démocrates – par exemple le parti socialiste
italien – se sont liquéfiés. D’autres se sont terriblement
affaiblis, ont perdu toute crédibilité. Le Labour anglais et
– le SPD allemand se sont mués en partis réactionnaires,
célébrant l’idéologie néo-libérale et recherchant en toute
chose l’approbation des maîtres de l’empire américain.
Tous subissent de plein fouet le déterminisme du marché
globalisé. L’Internationale socialiste a implosé. Les
syndicats sont confrontés à une diminution dramatique
du nombre de leurs adhérents. Le mode de production

capitaliste se répand à travers la terre, sans plus rencontrer
désormais sur sa route de contre-pouvoirs dignes de
ce nom.
La réalisation de la loi des coûts comparatifs de
production et de distribution se généralise. Tout bien,
tout service sera produit là où ses coûts seront les plus
bas. La planète entière devient ainsi un gigantesque
marché où entrent en compétition les peuples, les classes
sociales, les pays. Mais dans un marché globalisé, ce que
les uns perdent – la stabilité de l’emploi, le minimum
salarial, la Sécurité sociale, le pouvoir d’achat – n’est
pas automatiquement gagné par les autres. La mère de
famille de Pusan, en Corée du Sud, qui exerce un travail
sous-payé, le prolétaire indonésien qui, pour un salaire
de misère, s’épuise dans la salle de montage d’une zone
franche de Djakarta, n’améliorent que médiocrement
leur situation quand l’ouvrier mécanicien de Lille ou le
travailleur du textile à Saint-Gall vivent sous la menace
du chômage.
L’intégration progressive, dans un marché planétaire
unique, de toutes les économies autrefois nationales,
relativement singulières, intéressant la nation, gouvernées
par des mentalités, un héritage culturel, des modes
de faire et d’imaginer particuliers, est un processus
complexe.
La formidable succession de révolutions technologiques
survenues au cours des trois décennies précédant ce
tournant, dans les domaines de l’astrophysique, de
l’informatique et de l’électronique optique, a fourni
l’instrument: le cyberspace unifiant la planète. Les
premiers systèmes de communication par satellite,
lntelsat et Interspoutnik, ont été mis en place au milieu
des années soixante. Aujourd’hui, les communications
s’effectuent à travers le monde à la vitesse de la lumière
(300 000 kilomètres par seconde). Les firmes administrent

leurs affaires sans délai, seconde après seconde,
dans la synchronie la plus absolue. Les lieux de leur
bataille- c’est-à-dire de la formation des prix du capital
financier – sont les bourses des valeurs et, dans une
moindre mesure, les bourses des matières premières. Ces
lieux sont partie prenante d’un réseau planétaire en activité
permanente : quand Tokyo ferme, Francfort, Paris,
Zurich et Londres ouvrent, puis New York prend le
relais. La vitesse de la circulation de l’information
rétrécit le monde et abolit le lien attachant le temps à
l’espace qui caractérisait les civilisations.
On assiste ainsi à la constitution d’un monde virtuel
qui n’est pas assimilable au monde géographico-historique
traditionnel. Le capital en circulation lui-même est
virtuel, actuellement dix-huit fois plus élevé que la
valeur de tous les biens et services produits pendant une
année et disponibles sur la planète. La dynamique ainsi
produite témoigne d’une intense vitalité, mais elle
accentue forcément les inégalités: les riches deviennent
rapidement plus riches, les pauvres beaucoup plus misérables.
Aux États-Unis, la fortune de Bill Gates est égale
à la valeur totale de celle des 106 millions d’Américains
les plus pauvres. Des individus sont désormais plus
riches que des États : le patrimoine des quinze personnes
les plus fortunées du monde dépasse le produit intérieur
brut de l’ensemble des pays de l’Afrique subsaharienne 1.
Considérons un instant l’évolution terminologique.
« Globalisation » est un anglicisme qui a commencé
sa carrière à la fin des années soixante sous les auspices
du médiologue canadien Marshall McLuhan et du
spécialiste américain des « problèmes du communisme »
à l’université de Columbia, Zbigniew Brzezinski. Le

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1. PNUD (Programme de l’ONU pour le développement), Human
Development Report 2000, New York, 2001.

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premier, tirant les leçons de la guerre du Vietnam,
première guerre à se donner à voir en direct à la télévision,
pensait que l’ubiquité et la transparence cathodiques
allaient rendre les affrontements armés plus
difficiles et propulser les pays non encore industrialisés
vers le progrès. C’est lui qui inventa l’expression de
« village global». Le second voyait dans l’avènement de
la révolution électronique la consécration de la superpuissance
américaine comme « première société globale
de l’histoire » et introduisit la thèse de la « fin des idéologies1».
L’équivalent français, «mondialisation », est un
néologisme déjà ancien. Jusqu’en 1992, les termes
«multinationales », «transnationales », les expressions
comme «entreprises sans frontières», « globalisation
financière », « mondialisation des marchés », « capitalisme
mondial » servaient à illustrer la tendance. Pour
rester dans la métaphore sismique que nous avons
utilisée au début du présent chapitre, l’extension de
l’usage de ces termes correspond au mouvement géologique
des plaques : après la guerre du Golfe, en 1991,
Washington put ainsi annoncer la naissance d’un
«nouvel ordre mondial ». I’expression allait vite désigner
le nouvel agencement des affaires internationales et
s’accorder avec les termes nouveaux de« globalisation »
et de « mondialisation » employés seuls, sans complément
de nom. En 1994, au moment de la création de
l’Organisation mondiale du commerce (OMC), les
nouvelles pièces du lexique économique étaient d’usage
courant sur toute la surface de la planète2.
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1. Zbigniew Brzezinski, La Civilisation technétronique, Paris,
Calmann-Lévy, 1971.
2. Erica Deuber Ziegler, avec la collaboration de Geneviève Perret,
« Mondialisation et appartenances multiples … », op. cit.

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Philippe Zarifian, auteur d’un essai prospectif intitulé
L’Émergence d’un Peuple-Monde, constate : « Cette
globalisation [ … ] correspond à une vue satellitaire du
globe que les dirigeants des grandes firmes ont constituée.
[ .. . ] Vue de haut, cette Terre apparaît Une: les
nations, les États, les frontières, les réglementations, les
humeurs des peuples, les races, les régimes politiques,
tout cela s’estompe, sans pour autant disparaître. [ . . . ]
C’est le grand rêve du tout-un que les philosophes platoniciens
n’ont cessé d’agiter, enfin réalisé. Le tout-un est
le territoire du capitalisme contemporain1. »

De plus en plus de régions du monde, aujourd’hui,
sont en voie de désintégration. Des pays entiers sortent
ainsi de l’histoire. Comme des vaisseaux fantômes, ils se
perdent dans la nuit. En Afrique notamment, la Somalie,
la Sierra Leone, la Guinée-Bissau et bien d’autres pays
en voie de désintégration ne sont plus qu’une inscription
sur une carte géographique. En tant que sociétés nationales
organisées, ces pays ont cessé d’exister.
La globalisation ou mondialisation est donc très loin
de correspondre à un développement économique véritablement
mondialisé. Elle conduit au contraire au développement
étroitement localisé de centres d’affaires où
sont installés les grandes firmes, les banques, les assurances,
les services marketing et de commercialisation,
les marchés financiers. Pierre Veltz montre comment,
autour des centres économiques, s’étendent de vastes
zones de population, dont une partie parvient à maîtriser
l’intelligence et les relations lui permettant de vivre des
nombreuses miettes d’activités que les affaires
« mondialisées » diffusent dans leur pourtour immédiat.
La mondialisation dessine ainsi sur la surface du globe

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1. Philippe Zarifian, L’Émergence d ‘un Peuple-Monde, Paris,
Presses universitaires de France, 1999, p. 3.

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une espèce de réseau squelettique réunissant quelques
grandes agglomérations, entre lesquelles on assiste à
l’« avancée des déserts ». Nous entrons dans l’époque de
l’« économie d’ archipel1 ». Ce modèle «à multiples
vitesses » pousse vers la destruction de toutes sortes de
sociétés et de sociabilités connues dans le passé et
marque, sans doute pour longtemps, la fin du rêve d’un
monde enfin unifié, réconcilié avec lui-même, et vivant
en paix.
La réalité du monde mondialisé consiste en une
succession d’îlots de prospérité et de richesse, flottant
dans un océan de peuples à l’agonie.
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1. Pierre Veltz, Mondialisation, villes et territoires. L’économie
d ‘archipel, Paris, Presses universitaires de France, 1996.

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suite…

http://www.histoireebook.com/index.php?post/2012/08/16/Ziegler-Jean-Les-nouveaux-maitres-du-monde-et-ceux-qui-leur-resistent