SOLUTIONS LOCALES ,POUR UN DESORDRE GLOBAL


 

par Serreau Coline

Année : 2010

POUR UN RETOUR EN AVANT
Coline Serreau

La Belle Verte, que j’ai tourné en 1996, parlait déjà d’écologie et d’une transformation
radicale de notre mode de pensée. Il était très en avance, et n’a
rencontré le public que bien après sa sortie.
Il vient d’être réédité en DVD-Iivre {Actes Sud), c’est dire qu’il connaît une
belle seconde vie.
Il y a trois ans, j’ai commencé à tourner pour mon plaisir des reportages
sur divers sujets, dont un entretien avec Pierre Rabhi que je connaissais
depuis quelques années.
En rentrant du Maroc où j’avais filmé quelques-unes de ses actions, je me
suis dit qu’il fallait continuer ce travail et approfondir le sujet dans le monde
entier, avec tous les acteurs du changement.
Je suis donc partie en Inde, au Brésil, en Ukraine, en Suisse, pour interviewer
des gens qui proposaient des alternatives crédibles à notre système.
J’ai voulu que la parole soir portée autant par les théoriciens et ténors des
différents mouvements que par les paysans et les petites gens qui sont les
vrais acteurs et inventeurs des changements.
Je ne voulais pas faire un film qui culpabilise et déprime les gens.
En ce moment, chacun se débrouille comme il peur dans cette société
malade et, pour la majorité des gens, la question de la survie économique
se pose tous les jours: comment vais-je payer mon loyer, trouver un travail
ou ne pas me faire licencier, payer les études de mes enfants, manger sainement
sans me ruiner, aurai-je une retraite?
Nous avons la responsabilité de changer de système, oui, mais responsabilité
n’est pas culpabilité.
Il fallait d’abord mettre des mots vrais sur les chimères dont on nous berce:
la réalité, c’est qu’un petit nombre concentre chaque jour plus de richesses
dans ses mains, tandis que la majorité s’appauvrir inexorablement. Et les
problèmes écologiques sont la conséquence de cette organisation de la
société qui valorise l’exploitation, la prédation et le profit plutôt que les
forces de vie.

Une fois qu’ils auront vu cette réalité et les dégâts qu’elle engendre, les gens,
en leur âme et conscience, selon le cours de l’histoire, feront ce qui leur
semble juste et bon pour eux, ce n’est pas à moi de leur donner des conseils.
Avec ce film, je montre qu’il existe partout dans le monde des gens qui,
sans se connaître, font la même chose, ont la même philosophie de vie et
les mêmes pratiques envers la terre nourricière.
Mettre en lumière cette universalité des solutions, roue autant que leur simplicité,
c’était vraiment le but du film.
Je voudrais qu’après avoir vu le film, les gens aient de l’espoir, et l’envie
de commencer tout de suite à agir et à inventer partout leurs propres
solutions.
J’ai tourné 170 heures de rushes, avec ma caméra HD, dans une autonomie
totale, qui correspondait au propos du film. Je voulais aussi que les mouvements
de caméra soient libres et vivants, comme des yeux qui découvrent,
regardent, sans grammaire imposée.
Le montage a obéi à un double impératif de clarté, de construction rigoureuse
du propos roue en gardant une totale liberté dans la gestion des coupes
et des illustrations.
Tout d’abord on analyse l’origine de cette forme d’agriculture qui vient des
surplus d’armes de l’après-guerre, qui est donc une agriculture d’attaque
contre la terre.
Ensuite on voir comment s’est perpétré un véritable génocide des paysans,
puis comment, dans une logique de profit pour les industries chimiques et
pétrolières et en volant l’argent public au profit de quelques-uns, on a éliminé
cour ce que la terre et les animaux donnaient gratuitement pour y
substituer des semences non reproductibles, de la chimie à outrance et l’éradication
de la biodiversité.
Ce qui était précieux dans la biodiversité, c’est que chaque paysan gardait
et sélectionnait les semences qui convenaient le mieux à son terroir, ce qui
lui donnait la liberté et l’autonomie.
Les puissances industrielles sont venues mettre « de l’ordre » dans cette liberté
en confisquant et interdisant les semences locales et en imposant des
semences non reproductibles, qui ne poussent qu’avec des engrais et des

pesticides et qui sont protégées par des brevets que la population paie, enrichissant
ainsi les industries semencières et pétrolières.
Tout ce processus aboutit à la mort de la terre qui devient un désert, virtuel
pour le moment, car nous avons encore un peu de pétrole, mais sans pétrole
nos terres sont stériles, mortes, ne peuvent plus rien produire.
De toute urgence il faut stopper cette production mortifère qui ne profite
qu’à quelques-uns et met en danger notre sécurité alimentaire, réparer les
terres, remettre debout une agriculture gratuite, saine et durable, qui
redonne du travail à des millions de gens.
C’est faisable, la population doit l’exiger, les politiques doivent voter les lois
qui le permettent.

Le patriarcat est une phase (passagère dans l’histoire de l’humanité) de déséquilibre
entre les hommes et les femmes. Ce déséquilibre castre l’humanité
de la moitié de ses forces et de sa créativité, il est responsable des dérives
violentes et mortifères de nos sociétés.
C’est une maladie infantile, cela se soigne, et les mouvements de libération
des femmes qui secouent nos sociétés depuis quelques siècles sont un début
de remède à ce mal.
Les maladies infantiles peuvent être très dangereuses et mettre en péril la
vie de notre jeune humanité.
Jeune car nous sommes les derniers arrivés dans l’ordre des espèces vivantes,
et probablement les moins bien adaptés à ce monde.
Toute la question est : passerons-nous cette épreuve?
Grandirons-nous en humanité, ou resterons-nous malades?
Si nous grandissons, nous avons un bel avenir devant nous.
Si nous mourons, cela ne dérangera personne, cela arrangera plutôt les animaux,
les plantes et les bactéries qui nous ont précédés dans l’univers et qui
subissent chaque jour plus durement l’empire de notre arrogance.
L’un de nos grands « chantiers » philosophiques actuels est d’accepter que
l’humain n’est supérieur à rien.
L’accepter, c’est vivre une blessure narcissique très violente, du même ordre
que celle qui nous a frappés lorsque nous avons dû accepter de voir que la
Terre était ronde, tournait autour du Soleil, qui n’était lui-même qu’une

banale étoile semblable à des milliards de milliards d’autres dans un univers
dont les véritables dimensions nous échappaient.
Claude Bourguignon nous dit que les généticiens ont été très vexés de
découvrir que l’orge a deux fois plus de gènes que l’homme, et pourtant
c’est une plante !
Les généticiens, dans leur immense modestie, ont appelé « junk ADN », « ADN
de merde », la partie du génome de l’orge qu’ils ne comprenaient pas.
C’est tout ce système de pensée qui est à revoir.
Les humains s’autoproclament la race la plus évoluée, ils devraient avoir
l’intelligence de s’interroger sur cette soi-disant supériorité.
Une des solutions, c’est un  » retour en avant »:
Retrouver à travers de petites structures locales une autonomie alimentaire
sans produits chimiques, qui nous rende notre liberté et assure notre subsistance.
C’est ce que Vandana Shiva appelle la réinvention de la démocratie.
Cette nouvelle démocratie, qui permet de faire le lien entre la terre et l’assiette,
n’est pas en lune contre les inventions techniques et la modernité
des communications, il ne s’agit pas d ‘un retour à l’âge des cavernes.
Il s’agit d’exiger notre droit à nous nourrir par nous-mêmes, notre droit à
la santé et notre liberté à travers l’autonomie.
Nous ne pouvons plus dépendre du bon vouloir des marchands et des politiques
en ce qui concerne notre survie.
Ce genre de revendication ne plaît pas aux gouvernants qui sont devenus
les gérants et les valets des multinationales.
Il ne s’agit pas d’un retour en arrière mais d’un changement de paradigme
pour assurer notre futur.

suite…

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