L’Europe païenne du XXe siècle


par Mariel Pierre (Marie Pierre-Maurice)

Année : 1964

magie noire en Angleterre
tziganes, gitans et romanichels
l’Allemagne païenne

chapitre premier
Âgé de soixante-douze ans, dans la nuit du décembre 1947, Aleister Crowley mourut à Hastings, d’une crise cardiaque.
Ses obsèques furent aussi insolites que l’avait été sa vie son cadavre fut revêtu d’une robe blanche, rouge et or, et ceint d’une écharpe où étaient brodés les signes du Zodiaque. Comme un roi, il fut déposé dans son cercueil, couronne en tête, glaive et sceptre aux poings.
La chambre mortuaire fut transformée en « pastos » où signes et objets magiques remplaçaient les symboles chrétiens. Une seule suscription Perdurabo, le nomen mysticum qui avait été imposé au défunt en 1898.
Le 5 décembre, la dépouille mortelle fut transportée à Brighton, afin d’y être incinérée. Les quelques disciples fidèles furent littéralement noyés dans une foule indiscrète de reporters, de photographes et de curieux.
La municipalité de Brighton prévint les organisateurs qu’elle ne s’opposerait pas, — tout en les désapprouvant, — aux rites non-chrétiens qui pourraient être exécutés, à l’exception d’un seul : danser nu autour du cercueil.
Les disciples protestèrent qu’ils n’en avaient jamais eu l’intention, qu’ils étaient les victimes de journalistes imaginatifs.
La bière fut placée dans le choeur d’un oratoire attenant au four crématoire. Malgré l’hiver rigoureux, elle disparaissait sous des gerbes de roses rouges.
Dans la nef, régnait une véritable cohue. Malgré les protestations des amis du défunt, les badauds ricanaient et s’interpellaient. Il était manifeste qu’une bagarre risquait d’éclater au moindre incident.
Soudain, au moment où la tension nerveuse atteignait son paroxysme, un disciple se leva et, d’un geste autoritaire, exigea le silence. On lui obéit, car on reconnut le romancier Louis Marlow [1]. D’une voix profonde, bien timbrée, une voix de tragédien, Marlow récita le chef-d’oeuvre poétique du mort, cet Hymne à Pan [2], qui commence ainsi :
« Frissonne sous la volupté joyeuse de la lumière,
0 homme ! Homme à moi !
Viens, surgissant de la nuit de Pan,
Io Pan ! Io Pan !
A travers les mers, viens de Sicile et d’Arcadie !

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1 — De son vrai nom Louis Wilkinson.
2 — Hymn to Pan ; The Argus Book Shop 1917.

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Tel Bacchus, vagabondant avec ta garde de faunes,
De panthères, de nymphes et de satyres,
Sur un âne d’un blanc de lait.
A travers les mers, viens à moi, à moi,
Viens avec Apollon en robe nuptiale
(Berger et sorcière)
Viens avec Artémis, chaussée de soie,
Et lave ta cuisse blanche, ô dieu splendide,
A la lune des bois, sur le mont de marbre,
Dans l’eau creuse et neuve de la source ambrée… »

Un témoin, John Symonds, écrit :
— Je crus voir dans un coin sombre, Crowley, cornu comme Pan, qui nous regardait en ricanant.
Après un court silence, Marlow lut l’ode The Skip, dont voici le début :

« Je suis celui qui est la flamme
Cachée dans l’arche sainte.
Je suis le nom qui n’a pas été prononcé
Dans l’étincelle qui n’a pas été engendrée.
Je suis celui qui va toujours,
Étant moi-même la Voie, la Voie
Connue et que pourtant aucun mortel ne connaît,
Désignée et que pourtant aucun mortel ne désigne.
Moi, l’enfant de la nuit et du jour,
Je suis Amour et je suis Vérité.
Je suis le Verbe créateur,
Je suis l’auteur de l’Univers,
Personne, si ce n’est moi,
N’a jamais perçu, dans l’Empyrée.
L’écho de la plectre du premier des péans !
Je suis l’Eternel
Ailé et immaculé, le rameau en fleurs
Dans la fontaine du Soleil,
Vrai Dieu de vrai Dieu…
Puis un autre disciple psalmodia quelques versets du Livre de la Loi [1]. Certains passages étaient si obscènes que l’assistance recommença de s’agiter. Alors, sur un signe de l’ordonnateur, les « undertakers » firent leur office et la dépouille mortelle d’Aleister Crowley fut, — selon sa propre volonté — livrée au Feu.
Cette cérémonie païenne suscita, bien entendu, des commentaires passionnés. Toute la presse britannique en rendit compte. Un journal de Brighton résuma l’opinion générale :
« Cette mascarade a profané un lieu sacré ».
Le conseiller J.C. Sherrott s’indigna :
C’est tout un cérémonial de magie noire qui a été célébré. Et les regalia qui ont été dé1

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1 —The Book of the Law ; Privately issued by the O.T.O. — London-1938.

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posés dans le cercueil offensent la majesté royale…
Le Lord-Chief of Justice [1] prononça cette oraison funèbre :
— Aleister Crowley était le personnage le plus immonde et le plus pervers du Royaume-Uni.
Mais cette opinion fut contredite maintes fois.
… Paul Gauguin et Aleister Crowley s’étaient rencontrés à Paris, aux environs de 1900. D’où une réciproque estime. Dans sa correspondance, Gauguin parle avec admiration de son ami anglais, et Crowley a placé le nom du peintre dans la Collecte de sa messe gnostique par ce mandement :
« Moi, Baphomet 666 en vertu de mon pouvoir et de mon autorité, ordonne l’inscription du nom de
PAUL GAUGUIN
parmi les saints mémorables cités à la Messe Gnostique. »
Baphomet XIe O.T.O.
I.I. et O.B. [2]
Somerset Maugham avait été aussi le compagnon de Crowley à Montparnasse. Il en a même fait le héros de son roman Le Magicien. Il le décrit avec curiosité et voit en lui « Le Cagliostro de notre époque ».
Un autre ami des beaux soirs du Dôme et de la Rotonde, W.S. Gilbert, attesta :
« Il était le plus courageux des hommes qui vivaient alors en France. Je le dis bien haut ! »
Et le critique Hayer Preston, rendant hommage à son talent poétique, le compare à Arthur Rimbaud :
« Crowley, comme Rimbaud, voulut obtenir des pouvoirs surnaturels grâce à la poésie. Quand l’inspiration l’abandonna, il attendit les mêmes résultats de la magie cérémonielle. »
Voyons maintenant quelle fut l’opinion d’un savant théologien :
Dom Aloïs Mager, o.s.b., doyen de la faculté de théologie de Salzbourg, rappelle que Crowley avait proclamé :
— Avant que Hitler fut, Je suis !
et l’éminent bénédictin, — qui voit en Crowley le plus grand des satanistes contemporains, — affirme :
« Avant de disparaître de ce monde, ce sorcier septuagénaire maudit son médecin qui lui refusait, à juste titre, de la morphine, parce qu’il la distribuait à des jeunes gens. « Puisque je dois mourir sans morphine à cause de vous, vous mourrez aussitôt après moi ! ». Ce qui advint » [3].
Robert Amadou est, incontestablement, la plus haute autorité de la Métapsychie contemporaine. Or, il est formel :

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1 — Président du tribunal du Banc du Roi.
2 — Ecclesioe gnosticoe catholicoe canon missae, vel Liber XV. (s.l. ad.)
3 — Satan, recueil édité par la revue des Etudes Carmélitaines.

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« Un seul homme, à notre sens, osa présenter sous une forme conceptuelle et revendiquer l’attitude magique fondamentale. Cet homme est le plus grand, le plus inquiétant et, peut-être, le seul magicien du XXe siècle occidental : Aleister Crowley » [1].

En revanche, des rapports du service britannique de contre-espionnage l’avaient « fiché » :
« Agent assez maladroit, toujours à court d’argent, d’une moralité corrompue. A n’utiliser qu’en prenant de très grandes précautions ».
Voilà qui est plus étrange encore :
Crowley, en 1940, envoya à Winston Churchill un talisman pour faire cesser le « blitz ». Il affirma en toute simplicité :
— C’est moi qui, en réalité, ai gagné la guerre.
De même qu’il proclamait :
— Il y a plus de génie poétique dans mon petit doigt qu’il n’y en avait dans toute la personne de Shelley.
Celui qui affirmait être l’incarnation de la Bête de l’Apocalypse, qui signait Perdurabo, ou The Great Beast, ou Mega Therion, ou 666 [2], ou Baphomet IXe [3], s’était ainsi défini :
« Je suis une étoile dans l’espace, unique et existant par elle-même, une essence individuelle, incorruptible. Je suis aussi une âme. Je suis identique avec tout et avec rien. Je suis en tout et tout est en moi… Je suis un Dieu, un vrai Dieu de Vrai Dieu. Je vais sur ma voie pour réaliser ma volonté. Je fais de la matière et du mouvement le miroir de ma conscience.
« …Je suis omniscient, car rien n’existe pour moi. à moins que je ne le connaisse. Je suis omnipotent, car rien n’existe là où je ne suis pas, moi qui modèle l’Espace comme une condition de la conscience de moi-même, qui suis le centre de tout…
Je suis le Tout, car tout ce qui existe pour moi est une expression nécessaire dans la pensée de quelque tendance de ma nature, et toutes les pensées sont seulement les lettres de mon Nom… »
Après sa mort, le nombre des disciples de The Great Beast ne fit que de croître, comme en témoigne cette déclaration de Sir Henry Price, secrétaire perpétuel du Council for Psychical Investigation de Londres, datée du 30 mars 1948 [4]
Dans tous les quartiers de Londres, des centaines d’hommes et de femmes, d’excellente formation intellectuelle, de conditions sociales élevées, adorent le Diable et lui rendent un culte permanent. La magie noire, la sorcellerie, l’évocation diabolique, ces trois formes de superstition médiévale sont pratiquées aujourd’hui à Londres sur une échelle et avec une liberté d’allure inconcevables au Moyen-Age… » [5].

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1 — Le Crapouillot. numéro spécial sur l’Amour et la Magie.
2 — Apocalypse de Saint-Jean X11-18.
3 — Cf. Serge Marcotoune : La science secrète des initiés. pages 130-137.
4 — Satan… cf. note 6.
5 — Cf. Figaro du 31 octobre 1959 et du 8 décembre 1963.
« Londres, 30 octobre. — Vingt-six sorcières célébreront secrètement dans la nuit de demain, veille de la Toussaint, le sabbat dans la lande de Keswick. (Cumberland) et dans celle de Saint-Albans. (Hertfordshire), a déclaré le Révérend méthodiste Brian Soper, exorciseur notoire qui, dit-il, a été invité lui-même au sabbat de Keswick.

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Quelle conclusion faut-il tirer de ces jugements contradictoires et passionnés
Cachée sous tant de masques, quelle fut, en vérité, la personnalité profonde de Crowley ? Que subsiste-t-il d’authentique, de sincère, quand on arrache les défroques de The Great Beast et de Frater Perdurabo ?
C’est ce que nous allons tenter de découvrir impartialement.
Et d’abord, en évoquant son enfance. Si (selon la formule célèbre) l’Enfant est le père de l’Adulte, commençons donc par interroger le petit Alexandre, fils unique et légitime d’Edward Crowley et d’Emily-Bertha Bishop [1].
Il naquit le 12 octobre 1875, à Leamington, cité des environs de Manchester, d’une

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« L’Angleterre renferme de nombreux magiciens et on y célèbre la messe noire, a-t-il dit, mais il n’y a plus que deux véritables communautés de sorcières, de treize membres chacune. Ce sont les dernières adeptes d’un culte maudit, remontant à l’âge du Fer.
« Les sorcières, a-t-il déclaré, dansent à l’intérieur de cercles magiques. Elles ne pratiquent plus des rites antichrétiens et ne déterrent plus les cadavres, ajouta le Révérend Saper, mais on a la preuve que les sorcières peuvent voler. Les communautés de sorcières anglaises prétendent avoir protégé la Grande-Bretagne contre une invasion de Hitler, en 1940, au cours d’un convent tenu une nuit sur les falaises de Douvres.
« Londres, 8 décembre. — La sorcellerie est de nouveau à l’ordre du jour Outre-Manche. La police du Sussex est, en effet, occupée à chasser quatre individus surpris en train d’officier une messe noire dans la vieille église du village de Westham, qui date du 12e siècle.
« Le carillonneur, Mr. Burstead, se dirigeait hier soir vers l’église où il devait rencontrer quelques confrères des environs invités à un de ces « concours » très recherchés dans la campagne anglaise, lorsqu’il s’aperçut qu’il y avait une lumière dans le beffroi et, s’approchant, il vit quatre individus psalmodiant des litanies païennes et invoquant le diable à la lumière des cierges de l’autel arrangés en forme de croix au milieu du plancher du sanctuaire.
« Il alerta immédiatement le vieux vicaire qui se trouvait à l’école du village où se tenait une vente de charité pour Noël. Le Révérend Colhurts, qui est âgé de soixante-dix-neuf ans, accompagné du capitaine Hayden et de Mr. Pourpre, ses marguilliers, et de plusieurs paroissiens, se rendit sur les lieux. Ainsi qu’il devait le raconter plus tard, la première chose qu’il vit en entrant fut l’un des profanateurs crachant sur la croix de l’autel, pendant que les autres continuaient à chanter dans un charabia incompréhensible.
« Lorsqu’il essaya de mettre fin à la mascarade, le vicaire fut frappé et une bataille en règle s’engagea entre ses fidèles et les « hommes du diable » qui réussirent à s’échapper.
« Le vicaire qui, en dehors du capitaine Hayden, fut le plus molesté, déclara par la suite :
« — Je suis certain qu’ils appartiennent à la même bande que ceux qui ont profané des églises et des cimetières du Somerset, où certains mirent le feu aux églises et d’autres allèrent jusqu’à ouvrir une tombe.
« Les incidents du Somerset ont été d’ailleurs récemment évoqués à la Commune où le député de la circonscription avait demandé au ministre de l’Intérieur de mettre la Sorcellerie hors-la-loi. Mais le ministre se refusa à réintroduire des lois auxquelles on avait renoncé au cours du siècle dernier, arguant que ce serait faire un pas en arrière et que les lois en vigueur sont suffisantes pour le maintien de l’ordre.
« La sorcellerie continue à être pratiquée sur une large échelle dans les Iles britanniques. »
1 — C’est plus tard. (à Cambridge) qu’il traduisit son prénom en gaélique et se fit donc appeler Aleister.

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famille dévote riche et honorée. Ce fut même ce milieu familial qui décida à jamais de son destin… en le rendant très malheureux, puis révolté et haineux.
Depuis plusieurs générations, les Crowley et les Bishop appartenaient à la secte des Frères de Plymouth (Plymouth Brethern) qu’on nomme aussi, du patronyme de son fondateur, les Darbystes. De toutes les dénominations puritaines, celle-ci est certainement la plus austère. Cette « communauté des saints » tient en abomination non seulement l’Eglise romaine mais la High Church et la plupart des autres églises protestantes. Elle les englobe dans la dénomination de Synagogue de Satan [1].
Brasseur, Edward Crowley était fort riche. Il consacrait une part de sa fortune à des tournées d’évangélisation et emmenait souvent son fils unique avec lui, afin de le préparer à sa succession missionnaire. L’enfant entendait son père qui tonnait contre le Siècle et qui vouait la plupart des chrétiens aux malédictions divines.
A la maison, Alexandre ne trouvait ni caresses ni jouets. Sa mère était encore plus austère que son mari ; elle tenait Noël pour une abomination païenne et la seule lecture qu’elle permît à son enfant était la Bible. D’ailleurs, lors de la prière en commun qui réunissait chaque soir les Crowley, leurs domestiques et leurs employés, on lisait à haute voix quelques chapitres du Volume de la Loi Sacrée.
Déjà secrètement révolté, Alexandre retenait surtout les passages sanglants de l’histoire juive : le massacre des Sichémites [2], le crime rituel de Phineas [3], les combats meurtriers de Gédéon [4], de Samson [5], de David [6], etc… Et il était littéralement fasciné par la Vision de Saint Jean. Edward Crowley avait une prédilection marquée pour l’Apocalypse. Dans sa vive imagination, Alexandre voyait apparaître la Grande Bête à Sept Têtes et à Dix Cornes, et il faisait des prières pour que tous les Darbystes disparussent sans attendre le Jugement, dans le lac de soufre. Il évoquait déjà le mystère du Nombre de la Bête : 666.
Par sa mère, un sang irlandais circulait dans ses veines. Celte, il était rêveur, tendre, imaginatif, Plus qu’aucun autre enfant, il eût souhaité la chaleur du sein. Aussi prit-il en haine cette mère qui ne l’avait jamais embrassé et que, plus tard, il qualifia de « brainless bigot ».
Pour échapper à cette atmosphère étouffante, Alexandre, dès l’âge de dix ans, écrivait de courts poèmes.
Il avait douze ans quand son père mourut (après de terribles souffrances) d’un cancer à la langue, cette langue qui n’avait jamais proféré aucun blasphème et qui avait constamment proclamé la Sainte Vérité. Les pensées sacrilèges de l’orphelin en furent confirmées.
Pour mater une nature qu’elle jugeait perverse, Mrs Crowley mit son fils en pension. Bien entendu, dans des établissements dirigés par des Frères de Plymouth. De ces séjours aux internats de Malvern et de Tonbridge, Alexandre garda toute sa vie un souvenir horrifié.
Dès qu’il s’adonna à la magie cérémonielle, il maléficia constamment un certain Champney qui s’était dévotement acharné contre « l’enfant révolté et pervers ».

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1 — Cf. Encyclopédie des sciences religieuses, de F. Lichtenberger Paris-1877-1882)
2 — Jug. IX-41.
3 — Nom. XXV-7, 11.
4 — Jug. VI.
5 — Jug. XIII-XIV-XV-XVI.
6 — I. Sam. -2-Sam.

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chapitre II
Malgré leur intransigeance, les Darbystes n’en étaient pas moins de bons pédagogues. Quand, — à l’automne 1895, — Alexandre prit ses inscriptions au Trinity College de Cambridge, il avait fait, comme on disait alors, de sérieuses humanités. Mais, plus que de son bagage de latiniste et de mathématicien, il était fier de la réputation d’alpiniste qu’il avait méritée après d’audacieuses escalades des Monts Campbell, en Ecosse.
Passer du sinistre pensionnat de Tonbridge aux frondaisons de Cambridge, c’était échapper à l’Enfer pour découvrir le Paradis. L’avenir souriait à l’adolescent athlétique, haut de six pieds, dont les traits réguliers étaient éclairés par un regard profond. Il n’aurait tenu qu’à lui de tourner tous les coeurs après soi, mais une fâcheuse expérience, — courue pendant un court séjour à Glascow, — l’éloigna des filles d’Eve [1].
Sa mère venait de mourir. Alexandre était à la tête d’un héritage considérable, au moins quarante-cinq mille guinées, et la brasserie de Leamington lui versait de confortables dividendes. De quoi mener une existence de dandy et se constituer une petite cour d’admirateurs.
Délaissant les études régulières, Alexandre devient Aleister pour signer son premier recueil de poèmes, Aceldama [2], que quelques esthètes signalent avec éloges. On le compara à Swinburne et à Baudelaire. Plus tard, on établira un parallèle entre ce recueil et la Saison en Enfer de Rimbaud.
Aleister voyage beaucoup. Il visite la France, la Suède, la Russie. Ce sont les premières étapes d’une vie errante qu’il continuera jusqu’à la vieillesse.
En été 1898, il passe ses vacances dans le Valais. Le même amour des cimes le rapproche d’un de ses compatriotes, Julian C. Baker. Au hasard des escalades, on échange des confidences. Voilà le bachelor de Cambridge qui s’enflamme ! Depuis plusieurs années, l’Occultisme l’attire ; il a même été en correspondance avec le rosicrucien Waitte [3]. Il affirme qu’une nuit, à Stockholm, il a eu un rêve prémonitoire. Devant un tel prédestiné, Julian Baker livre quelques secrets du Grand Art il dresse l’horoscope du néophyte et, découvrant Soleil, Mercure, Jupiter et Vénus groupés en Maison IV, la Lune en Maison IX il proclame :
— Vous êtes, incontestablement, un fils d’Hermès, un Amant de la Licorne. Vous êtes appelé aux plus hautes destinées ésotériques.

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1 — I caught the clap from a whore of Glascow, écrit A.C. dans une lettre.
2 — Aceldama, a philosophical poem by a gentleman of the University of Cambridge Privately printed. (Lond. 1898)
3 — The real history of the Rosicrucians, by Arthur-Edward Waitte. (Lond. 1882)

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Ce que le poète « décadent » ne demande qu’à croire. Son destin s’en trouve engagé à jamais.
On rentre en Angleterre. Julian présente Aleister à George Cecil Jones [1]. Tous deux ressentent une mutuelle et profonde sympathie.
Le 18 novembre 1898, Crowley est initié aux secrets et mystères de The Order of the Golden Dawn of the Outer (l’Ordre de l’Aube d’Or à l’Extérieur), (la G.D. pour les initiés) dont l’Imperator est S.L. Mathers [2], lui-même haut dignitaire du très mystérieux et très puissant O.T.O. (Ordo Templi Orientis). Le nouvel initié reçoit le nomen mysticum de Perdurabo et les instructions secrètes du premier grade de la G.D. : Oo O.
L’horoscope n’avait pas menti : Brother Perdurabo se révéla merveilleusement doué. En quelques mois, il gravit les degrés de l’échelle initiatique il fut promu Adeptus minor, dès l’hiver 1899.

Quels étaient les objectifs de The Golden Dawn ?
Selon un manifeste qui était remis aux personnes susceptibles d’être admises dans l’Ordre :
« La Golden Dawn est une société d’occultisme étudiant la plus haute magie pratique… les femmes y sont admises au même titre que les hommes. Mais chacun s’engage, sous serment, à garder secret l’enseignement communiqué. »
Un autre document spécifie :
« Cette société étudie la Tradition occidentale. Des connaissances pratiques sont le privilège des plus hauts initiés qui les tiennent secrètes. »
Il semble bien que la Golden Dawn fut, en quelque sorte, le « cercle intérieur » de la Societas Rosicruciana in Anglia (S.R.I.A.) qui avait été créée au XVIIe siècle par Elias Ashmole [3], un des fondateurs de la Royal Society, analogue à notre Académie des Sciences.
La Societas Rosicruciana avait compté, au début du XIXe siècle, parmi ses Imperatores, l’écrivain Bulwer Lytton qui en condensa l’enseignement dans son roman à clef Zanoni [4].
Une union étroite semble avoir existé à cette époque entre les Rose-croix anglais et les Rosecroix allemands.
Vers 1890, trois des dirigeants de la S.R.I.A. fondèrent l’ordre hermétique de la Golden Dawn in Outer : William Woodmann, Samuel Liddell Mathers et Wyhn Westcott. Par une voie mystérieuse, ils reçurent communication de manuscrits écrits en « caractères hénochiens », sorte de sténographie mystique que des « esprits » auraient enseignée à John Dee [5], l’astrologue de la Grande Elizabeth. Ces documents magiques leur permirent d’entrer en communication avec une Berlinoise, Frau Anna Sprengel, qui se révéla être une Adepte. Une correspondance suivie établit la « chaîne d’union » avec une branche allemande de la Rose-croix d’Or. Les trois initiés britanniques reçurent alors une charte leur

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1 — In ordinem. (O.T.O.) Brother Volo Noscere.
2 — Samuel Liddell Mathers, alias Mac Gregor.
3 — Cf. Histoire des Rose-Croix, par Paul Arnold. (Paris-1955), p. 240 et suivantes…
4 — Zanoni, par Edward Bulwer Lytton, traduit par Alexander Labzine. (Paris-1963)
5 — Cf. L’Ange à la fenêtre d’Occident, par Gustav Meyrinck. traduit par Saint-Helme. (Paris-1963)

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accordant pouvoir d’édifier le temple mystique Urania III (17 Fitzroy street, à Londres).
Comme Woodman, Mathers et Westcott étaient connus des milieux occultistes anglais, la Golden Dawn prit rapidement une grande extension et ses affiliés se recrutèrent surtout parmi les intellectuels.
Alors que tant d’occultistes français sont de doux farfelus, leurs confrères britanniques tiennent la Haute Science en profonde vénération. Ils y consacrent leur vie, leur fortune, et n’hésitent pas à défendre leurs mystères par tous les moyens, même les plus radicaux.
Comme presque toutes les sociétés secrètes, la Golden Dawn est établie selon une hiérarchie précise. Voici les divers grades que l’affilié doit franchir avant d’arriver à l’Adeptat suprême [1] :
Premier Temple : Neophytus, Zelator, Theoricus, Praticus, Philosophus.
Deuxième Temple : (Le Portail) Adeptus minor, Adeptus major, Adeptus exemptus.
Troisième Temple : Magister Templi, Magus, Ipsissimus.
Peut-être existe-t-il un ultime grade rigoureusement secret, dont le rituel, au lieu d’être écrit, n’est transmis que de bouche à oreille ?
On pratique deux sortes de cérémonies initiatiques : celles qui se déroulent collectivement dans des temples consacrés à cet effet et celles que chaque affilié doit célébrer chez lui, dans un oratoire, en son particulier.
De nombreux temples ont disparu. D’autres n’ont jamais été connus des profanes. Signalons donc seulement ceux de Bristol, Bradford, Zimbourg on en signale deux à Londres. Le premier, comme nous venons de le dire, à Fitzroy Street, l’autre à Great Queen Street.
La Golden Dawn ne tarda pas à franchir la Manche. Il y eut, au moins un temple à Paris : 87, avenue Mozart. Il était placé sous la haute autorité de l’épouse de l’Imperator et se nommait Athanor.
L’ambiance de la Golden Dawn ne pouvait que plaire à un intellectuel d’avant-garde comme le poète Crowley. Tout de suite il se sentit attiré par un frère, un poète, de renommée mondiale, William Butler Yeats [2], fondateur de l’école gaélique, futur prix Nobel. Puis les deux écrivains se brouillèrent, étant aussi orgueilleux l’un que l’autre.
Plus durable fut l’amitié d’Aleister Crowley avec Allan Bennett, curieux personnage, dont le no-men mysticum était Iehi Aour.
Cet Écossais, d’une prodigieuse érudition, vivait misérablement dans un slum. Crowley, — qui habitait alors un luxueux appartement à Londres, — le décida à vivre avec lui. Il l’hébergea dans une belle chambre, le chargea de constituer sa bibliothèque et partagea avec lui son oratoire particulier.
En 1900, Bennett partit pour Ceylan, puis pour la Birmanie. Converti au bouddhisme, il devint le bikkhou Ananda Metteya. Quelques années plus tard il revint en Occident pour fonder une mission bouddhiste à Londres [3].
L’hôte de Crowley était d’une santé fragile. Il était sujet à des crises d’asthme que le climat de Londres aggravait. Sous prétexte de calmer ses malaises, il usait de stupéfiants.

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1 — La Tour Saint-Jacques, op. cit.
2 — Cf. Littérature anglaise, par Adrien Maisonneuve : « Le XXe siècle ». « Histoire des littératures », La Pléiade. Tome II.
3 —Looking back on thirty years of buddhism in England, by Christmas Humphreys. (Saïgon-1959)

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En réalité, il demandait à l’opium de l’aider à réussir certaines expériences psychiques. Comme il avait une grande influence sur son hôte, celui-ci ne tarda pas à l’imiter ; d’où une toxicomanie chronique et polymorphe : opium, morphine, héroïne, cocaïne.
A mesure que les années passèrent, Crowley fut contraint d’augmenter les doses… ce qui ne l’empêcha pas d’atteindre un âge avancé !
Au cours d’un voyage en Extrême-Orient, The Great Beast rencontra de nouveau le moine bouddhiste. Ils conversèrent longuement, mais rien ne transpira de ces entretiens… hélas !
Parmi d’autres adhérents à la Golden Dawn, citons l’actrice Florence Farr, l’amie de Bernard Shaw. Aussi un savant universellement connu Sir Gerard Kelly, président de la Royal Academy. Bram Stoker, l’auteur de Dracula, Et Sam Rohmer, dont les romans policiers sont teintés de mystère.
Un des initiés les plus singuliers fut Arthur Machen. Arthur Machen est un écrivain de génie auquel, tardivement, on commence seulement à rendre hommage. Son chef-d’oeuvre, Le Grand Dieu Pan [1] fut traduit par Paul-Jean Toulet et inspira manifestement Crowley pour son Hymne à Pan.
Parmi les adeptes de la Golden Dawn, il faut réserver une place particulière à l’Imperator, Samuel Liddell Mathers. Personnage énigmatique. On ne sait même pas son nom véritable. Il se fit appeler aussi Mac Gregor et comte de Glenstrae, et se disait du sang des Stuarts.
C’était un homme pesant, autoritaire, d’un vaste savoir, et doué de pouvoirs magnétiques. Il avait épousé Moïna Bergson, la soeur du grand philosophe, et René Guénon voit une certaine ressemblance entre L’Imagination créatrice et la cosmologie de la Golden Dawn.
Mathers eut pour amie, puis pour irréconciliable ennemie, une fille naturelle de Lola Montès et du roi Louis Ier de Bavière. Elle s’était mariée quatre fois et avait été trois fois veuve : l’époux survivant se nommait Dutton Jackson. Son nomen mysticum était Horus. En 1901, elle fut condamnée pour détournement de mineure.
L’Imperator partageait son temps entre Londres et Paris. Là, il étudiait les manuscrits hermétiques que recèle la Bibliothèque de l’Arsenal. On lui doit une remarquable traduction commentée d’une « somme » magique : Le livre d’Abramelin le Sage, dont voici le titre exact :
« La Magie Sacrée que Dieu donna à Moïse, Aaron, David, Salomon et à d’autres saints patriarches et prophètes et qui enseigne la vraie Sapience Divine laissée par Abraham, fils de Simon, à son fils Lamech ; traduite de l’hébreu, à Venise, en 1458 [2]. »
Ce copieux ouvrage contient, dans un apparent désordre, des formules de théurgie, des recettes de magie pratique et un manuel très précis de magie cérémonielle. Dans son Dogme et rituel de haute magie Eliphas Levi s’en est copieusement inspiré [3].
La Monade Hiéroglyphique [4], de John Dee [5], le Livre d’Abramelin sont les deux sour1

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1— Réédition – Emile Paul – 1963, avec une préface d’Henri Martineau.
2 — Cf. notre bibliographie.
3 — Dogme et rituel de haute magie, par Eliphas Lévi. (Paris-1856)
4 — Esotérisme de Shakespeare, par Paul Arnold. (Paris-1959)
5 — La monade hiéroglyphique de John Dee, traduit du latin par Grillot de Givry. (Paris-1925)

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ces essentielles des rituels de la Golden Dawn.
Mac Gregor faisait peser sur l’Ordre une autorité tâtillonne. Il ne tolérait ni discussion ni négligence. A la moindre désobéissance, il répondait par une exclusion. Lui seul réglait l’avancement initiatique des affiliés.
— Sur cette terre, moi seul dispose des Clefs…
Mais il reconnaissait que, « au delà de cette terre », il existait des Supérieurs Inconnus, des Frères Aînés, dont il ne parlait qu’avec crainte et tremblement. C’était (à l’en croire) Eux qui présidaient aux destinées de l’Ordre et il n’était que leur obéissant mandataire.
Il écrivit à Aleister Crowley :
« …Je ne sais même pas leurs noms terrestres et je les connais seulement par quelques devises secrètes et je ne les ai vus que très rarement dans un corps physique, et dans ces rares cas, le rendez-vous fut pris dans l’Astral par eux… Mes rapports avec eux m’ont prouvé combien il était difficile à un être humain, si avancé soit-il en occultisme, de supporter leur présence…
« …Je me sentais en contact avec une force si terrible que je ne puis que la comparer à l’effet ressenti par quelqu’un se trouvant près d’un éclair durant un violent orage… »
Hallucination ? Auto-suggestion ? Mensonge ?… ou réalité ?…
Je crois qu’une seule de ces hypothèses est à écarter. Comme Aleister Crowley, comme tous les autres initiés, l’Imperator était, — est resta toujours, — imperturbablement sincère.
Ainsi, un savant d’une renommée mondiale comme Sir Gerald Kelly (même après s’être séparé avec éclat de la Golden Dawn comme d’un autre groupe dirigé par Crowley) ne mit jamais en doute la réalité des phénomènes qu’il avait vus ou subis.

chapitre III
Nous avons vu que chaque initié à la Golden Dawn devait fonder et consacrer chez lui un oratoire particulier pour y célébrer certains rites quotidiens.
Voici, selon une « Instruction » de Crowley lui-même, les directives relatives à ce templum [1] :
« L’initié doit disposer d’une demeure où il ne sera ni observé ni gêné. Dans cette demeure, il réservera une place pour le templum. Celui-ci aura au Nord une fenêtre donnant sur une terrasse, à l’extrémité de laquelle on édifiera une loge, analogue à celle du grade de Maître des francs-ma-à çons [2].
« L’officiant disposera d’une robe de lin blanc, d’une couronne, d’une baguette, d’un autel, de l’encens, de l’huile sacramentelle et d’un pectoral d’argent natif. Tous ces objets ayant été consacrés selon les instructions du Livre d’Abramelin. La terrasse sera recouverte de sable fin, spécialement consacré.
« L’Opérateur s’astreint à une chasteté complète, à l’isolement et au silence, durant quatre mois. Il réduit sa nourriture, et sa boisson, au strict minimum. Il consacre aux rites et aux cérémonies prescrites par son instructeur le plus clair de son temps. Il se tient en communication avec les influx astraux.
« Il passe les deux premiers mois dans une extase ininterrompue, évitant tout contact avec les profanes.
« A la fin de ces deux mois, il accomplit la Grande Conjuration ; alors son Ange Gardien lui apparaît dans sa gloire. Un signe apparaîtra sur le pectoral. Préalablement, le Magiste aura tracé, selon l’Art Royal, un cercle magique où il s’enfermera pour supporter, sans être embrasé, la présence radiante de l’Entité.
« Il obtiendra de son Ange pouvoir pour soumettre à sa puissance les Quatre Archontes des points cardinaux… »
Afin de réaliser l’Opus magorum, Aleister Crowley, en 1898, acquit un beau domaine en Écosse, près du Loch Ness : cet antique manoir, ayant appartenu au clan des Mac Gregor, se nommait Boleskine.
Le nouveau propriétaire le meubla richement et s’étant, dit-il, approprié l’égrégore [3] des anciens propriétaires, porta le tartan à leurs couleurs, engagea un joueur de bag-pipe et prit le titre de Lord Boleskine.

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1 — Ou « pastos ».
2 — Cf. Symbolique maçonnique, par Jules Boucher. (Paris-1951)
3 — Cf. La science secrète des initiés, par Serge Marcotoune. (Paris-s.d.)

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La préparation des objets sacrés, — comme l’établissement du templum et de la lodge. — lui demandèrent beaucoup de temps. D’autre part, il reprenait goût à l’alpinisme et faisait de longues excursions dans les Highlands. Il éblouissait par ses dépenses somptuaires les Écossais, volontiers parcimonieux.
Les guinées fondaient, le temps passait. Des phénomènes inexplicables éclataient dans Boleskine apparitions, craquements de meubles, crises démentielles des domestiques…
Au lieu d’en être épouvanté, Perdurabo y voyait confirmation des réalités magiques et s’ancrait dans sa vocation ténébreuse.
Il semble bien que la Grande Opération s’acheva dans les premiers mois de 19oo. Aleister Crowley resta très discret sur les résultats obtenus. Entra-t-il en rapports astraux avec l’Ange et les Archontes ? Nous n’en saurons jamais rien.
Un appel angoissé de l’Imperator l’arracha aux solitudes de Boleskine.
L’Ordre était en péril ! Woodman et Westcott étaient morts, et Mathers ne les avait pas remplacés. Il régnait en despote. Dans cette ambiance d’intoxiqués, d’invertis, d’hyper-nerveux, la révolte était fatale.
Elle éclata à l’instigation de Butler Yeats. Se groupaient autour de lui tous ceux qu’inquiétaient les tendances païennes, anti-chrétiennes de Perdurabo et de Samuel Mac Gregor. Les initiés des grades inférieurs soupçonnaient les chefs de l’Ordre de se livrer à la magie noire, sexuelle…
A Londres, Perdurabo reçut de l’Imperator pleins pouvoirs inquisitoriaux. Incontinent, il agit. Pénétrant subitement dans le temple Urania III, il interrompit une cérémonie que dirigeait Yeats. Celui-ci protesta avec aigreur ; le ton monta très vite… Bagarre !
Après cet incident, la Golden Dawn se scinda en deux groupes. L’un à tendance gaëlique et chrétienne suivit Yeats. L’autre resta fidèle à Mac Gregor et à Aleister Crowley. Bientôt, cependant, Perdurabo se sépara de la Golden Dawn et fonda son propre ordre magique, résolument païen et magicosexuel, l’Astrum Argentinum, ou en abréviation, l’A.A.
Comme il arrive si souvent dans les conventicules initiatiques, la Golden Dawn continua de s’émietter. Elle donna naissance à Inner Light, dirigée par Dion Fortune (la romancière Violet Firth), à Alpha Oméga, dirigé par Sub Spe (le romancier Brodie Innes) et, — fait plus curieux, — à un ordre de guérisseurs chrétiens, celui de Saint-Raphaël. qui entra bientôt dans le sein de l’Eglise anglicane après avoir éliminé tous ses éléments magiques [1].
De ces schismes, hérésies, apostasies, Aleister Crowley garda un enseignement : éviter le plus possible tout contact personnel entre initiés. Ceux-ci doivent connaître le Grand-Maître, et lui seul. Si, parfois, il est absolument indispensable qu’ils se rencontrent dans un templum, que ce soit masqués et sans savoir leurs noms profanes.

Ensuite, commença pour Aleister Crowley une vie errante où il cueillit, de continents en continents, des initiations et des maîtresses. A Mexico, un mage, Don jésus Medina, le fit participer à l’adoration du Serpent à Plumes dans les ruines d’un temple aztèque. A

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1 — Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion, par René Guénon. (Paris-1922)

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San-Francisco, il commença d’écrire un grand poème, Orpheus [1], qu’il n’acheva jamais. Une déception amoureuse inspira un recueil de sonnets, Alice, que d’aucuns tiennent pour sa meilleure oeuvre littéraire. A Ceylan, il retrouva Allan Bennett qui le présenta à son Maître, Ramanathanan, qui étudiait les points de ressemblance entre le Christianisme et le Bouddhisme. Or, Perdurabo haïssait autant Jésus que Cakya-Mouni. Il n’empêche que ce fut à Ceylan qu’il apprit la technique secrète d’un yoga qui le conduisit aux suprêmes réalisations. Il atteignit cette extase supra-individuelle que les Indiens nomment Dhyana et les Zen du Japon Satori [2].
Pénétrant dans la péninsule indienne, il fut admis au temple shivaïte de Madura où, jusqu’alors, aucun Occidental n’avait été autorisé à pénétrer. Il y séjourna durant plusieurs mois. Sous la direction de deux gourous, Shri Agmaya Parahamsa et Brima Sen Pratab, il fut conduit dans la Voie de la Main Gauche, c’est-à-dire de la magie érotique [3]. Voie redoutable qui peut conduire l’imprudent à la folie, au suicide, à la mort subite.
Peradurabo en sortit vivant, mais non indemne. Sa nervosité prit, à partir de ces expériences, un caractère nettement pathologique. Il souffrit d’asthme, d’insomnies et de crises épileptiques que l’abus des stupéfiants et toutes sortes de désordres sexuels ne firent que d’aggraver.
Il passa ensuite par la Birmanie où Allan Bennett l’avait précédé. Celui-ci, sous le nom d’Ananda Matteya, vivait en ermite dans le monastère de Sayadow Kyoung,. Bientôt il acquit la réputation d’être un arhat, un saint thaumaturge.
C’est à Rangoon que Crowley retrouva, — tout à fait par hasard, — un ancien compagnon de cordée des Alpes suisses : le juif allemand Oscar Eckenstein qui préparait une expédition pour escalader une des plus hautes cimes de l’Himalaya, le Chego-Ri ou K.2. Ce projet grandiose enthousiasma Crowley qui mit une somme importante à la disposition des « himalayistes ».
Malgré sa mauvaise santé, il se joignit à l’équipe composé, outre Eckenstein, de Guy Knowless, jeune britannique de vingt-deux ans, et de deux Autrichiens, H. Pfannel et W. Wessely.
Le 28 avril 1902, l’expédition partit de Srinagard. Le caractère difficile de Crowley ne simplifiait pas les rapports humains. Pourtant, le 8 juin, les explorateurs (secondés par vingt sherpas) atteignaient le glacier de Baltoro, à douze mille pieds d’altitude. On y installa un camp de base. Puis, au prix des plus grandes difficultés, on atteignit la côte de vingt mille pieds. Mais le temps menaçait et il fallut renoncer à atteindre le sommet de K.2.
L’expédition se soldait par un demi-échec. Il n’empêche que Crowley et ses compagnons battaient de deux cents pieds le record d’une expédition menée quelques années plus tôt, dans le même secteur himalayen, par le duc des Abruzzes.
Anticipons sur la chronologie pour rappeler que, en été 1905, Crowley prit la direction d’une nouvelle escalade himalayenne. Ayant réuni sous ses ordres cinq alpinistes européens et une trentaine de sherpas, il voulut vaincre le mont Kancheniunga, haut de 28.150 pieds.

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1 — Orpheus a lyrical legend, two volumes. (Inverness-1905)
2 — Cf. Le tir à l’arc, par Eugen Herrigel. (Lyon-s.d.)
3 — Cf. Métaphysique du Sexe, par Julius Evola, traduit par Yvonne Tortat. (Paris-1961)

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L’expédition s’acheva tragiquement. Les porteurs se révoltèrent ; les Européens tombèrent malades. Fin août, il fallut battre en retraite avant d’avoir atteint six mille pieds. Pendant la descente, trois sherpas furent engloutis dans une crevasse et un alpiniste suisse, Alexis Pache, périt dans des circonstances obscures.
A Darjeeling, les survivants portèrent plainte contre Aleister Crowley qu’ils accusèrent d’imprévoyance et de meurtre par imprudence. Il était seul avec Pache quand celui-ci mourut. Faute de témoignages irréfutables, l’affaire fut classée. Jamais plus Crowley ne se risqua dans pareilles aventures.

chapitre IV
Afin de prendre contact personnel avec Mathers-Mac Gregor, Aleister Crowley vint à Paris, vers 1900.
Gerard Kelly lui offrit l’hospitalité dans son atelier de la rue Campagne-Première. Tout de suite, Perdurabo y respira l’atmosphère qui lui convenait. Il prolongea son séjour. Quelle opposition entre le climat hypocrite, guindé, de l’Angleterre victorienne, et la liberté, le « bon garçonnisme » des bohèmes montparnassiens ! Parmi les originaux et les nombreux « fumistes », Aleister Crowley se tailla vite une éclatante célébrité. D’abord, il roulait sur l’or et « commanditait » largement les faméliques. Ensuite, les modèles, les « petites amies » étaient délicieusement terrorisées par sa réputation de sorcier et sa superbe prestance.
De nouvelles entrevues avec l’Imperator de la G.D. furent décevantes. Crowley et Mathers s’accusèrent mutuellement de magie noire. Ils se séparèrent, brouillés à mort et ne se réconcilièrent jamais.
L’inité Gérard Kelly était l’habitué d’un petit bistrot de la rue d’Odessa, le Chat Blanc, qui disparut un peu avant 1939. Il introduisit Aleister Crowley dans ce cénacle où se retrouvaient des personnalités comme Rodin, Marcel Schwob, Marguerite Moréno et un médecin ayant quitté le stéthoscope pour le stylo : Somerset Maugham.
Rodin avait un pouvoir magnétique certain. D’autre part, les sciences occultes l’attiraient ; la Porte de l’Enfer en témoigne. Frater Perdurabo apprécia cette force cosmique. Il écrivit à l’intention de son nouvel ami quelques poèmes admirables, destinés à « contre-puncter » sept dessins du Maître : Rodin in Rime [1] fut traduit par Marcel Schwob ; le tirage en fut limité à quelques exemplaires : c’est à la fois une rareté et un chef-d’oeuvre typographique.
Dans un de ses romans, The Magic, Somerset Maugham évoque Aleister Crowley sous la figure d’Oliver Haddo. Voici un extrait caractéristique de cette oeuvre curieuse, le seul portrait pris sur le vif de The Great Beast :
« …Les Haddo habitaient un hôtel élégant. A l’exception de quelques individus tarés, ils connaissaient peu d’Anglais et paraissaient préférer la société d’étrangers. Susie [2] les vit souvent en compagnie de Sud-Américaines endiamantées, de nobles décavés, de grandes dames trop célèbres, de gitons maniérés et parfumés. L’air lointain de Margaret [3] excitait

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1 — Rodin in Rime, seven lithographs by Clot from the watercolours of August Rodin, with a chaplet of verse. (London-1907)
2 — L’héroine du livre.
3 — Mrs Crowley du moment.

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la curiosité. Susie entendit répéter l’insinuation surprise par hasard : des orgies avaient lieu dans un salon de l’hôtel. Oliver avait la passion du déguisement et il donna un bal costumé dont on fit des récits fabuleux. Il cherchait aussi à reproduire certaines cérémonies mystiques. On parlait de rites horribles, accomplis au clair de lune dans un jardin. Haddo passait pour posséder un pouvoir extraordinaire, et ses propos sur la magie fouettaient l’imagination fatiguée de tous ces viveurs. On allait même jusqu’à assurer que des messes noires avaient été célébrées chez un prince polonais. Sa vanité amusait ou choquait, mais les gens ne pouvaient s’empêcher de parler de lui. On découvrit bientôt son influence sur les animaux et leur terreur inexplicable en sa présence. Rien de ce qu’on racontait sur lui ne paraissait trop fort. Des bruits fâcheux circulaient aussi. A Vienne, il aurait été chassé d’un cercle pour avoir triché. Ici, comme à Oxford, il passait pour dénuer de scrupules. On lui attribuait aussi des vices odieux, des compromissions scandaleuses… »
Mais Crowley était incapable de se fixer en n’importe quel endroit, même à Montparnasse. En été 1903, nous le retrouvons à Boleskine. Il commençait de s’y ennuyer quand Gérard Kelly (retourné lui aussi au Royaume-Uni) l’invita dans son domaine de Strathpeffer.
Crowley accourt. Kelly vit avec sa mère et sa soeur Rose, une « veuve joyeuse » que son frère veut remarier pour mettre fin à une série de scandales. Aleister et Rose se rencontrent. Coup de foudre, enlèvement, mariage immédiat, comme l’autorisait alors la coutume écossaise. Fureur de Gérard Kelly et de sa mère. Pour échapper à l’orage, Mr. et Mrs Aleister Crowley s’enfuient précipitamment d’Écosse et gagnent l’Egypte, puis Ceylan.
A mesure que s’écoulent les phases de la lune de miel, le « coup de tête » se transmue en une mutuelle, intense et orageuse passion amoureuse. En l’honneur de Rose, Aleister compose Rosa Mundi [1], admirable épithalame. A la fin de l’an 1903, les jeunes mariés quittent Colombo et reviennent au Caire.
Instruite par Perdurabo, Rose est devenue une excellente médium. Elle se promène constamment, — sans s’égarer, — dans le « Monde Intermédiaire », dans l’Astral.
Après un pèlerinage aux Pyramides, le dieu Horus lui apparaît et lui dicte un mystérieux message qui annonce l’arrivée prochaine de « Quelqu’un ».
Le couple loue une villa isolée dans la banlieue du Caire et le Mage s’y livre à une évocation cérémonielle, selon les rites de la Golden Dawn. L’opération magique réussit parfaitement… mais ce n’est pas le fils d’Osiris qui apparaît : se manifeste une entité assyrienne qui déclare se nommer Aïfass !
Si l’on en croit Aleister et Rose, Aïfass était parfaitement « matérialisé ». Il avait les apparences d’un personnage corporifié et s’exprimait même en anglais avec la « vox college ». Pourtant il défendait, — sous les plus sévères imprécations, — qu’on le touchât.
Voici l’essentiel de son premier message qui sera suivi de beaucoup d’autres :
— Je me nomme Aïfass et j’ai vécu en Chaldée sous le règne d’Anour-Abi. Je suis le Supérieur Inconnu de l’époque actuelle. J’ai mission de te guider dans l’organisation d’un ordre initiatique qui supplantera la Golden Dawn et dont tu seras le chef visible, mais que je dirigerai de l’Astral. Tu n’auras, désormais, qu’à concentrer ta volonté pour que je t’apparaisse, sans le secours d’un cérémonial magique. Quand je le jugerai nécessaire, je répondrai à tes questions, pourvu qu’elles se rapportent au monde occulte.

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1 — Rosa mundi, a poem by H. D. Carr. (London-s.d.).

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Aïfass s’évanouit comme il était venu, laissant Aleister frappé de la foudre. Jamais une apparition n’avait été aussi précise, un message aussi clair ! De fait (si l’on en croit le Mage), Aïfass ne cessa de hanter l’existence mortelle de son disciple.
Un autre prodige eut lieu quelques jours plus tard : « par hasard », au cours de recherches effectuées au Musée du Caire, Crowley fit la connaissance d’un musulman, Soleiman ben Aïffah, qui lui dit :
— Tu es celui que j’attendais.
Et, incontinent, il compléta les enseignements secrets déjà esquissés par deux Hindous. Il communiqua à Crowley les suprêmes arcanes de la Voie de la Main Gauche, de la magie sexuelle.
C’est depuis ces deux singulières rencontres que le fils du Plymouth Brother s’identifia avec The Great Beast, ou 666 de l’Apocalypse de Saint Jean. Ainsi fut-il authentiquement, résolument, un adepte de la Magie Noire.
De son côté, Rose devint la Femme Ecarlate, la Babylone » du XVIIe chapitre de la Révélation johannique… et de nombreuses autres Femmes Ecarlates lui succédèrent.
A l’ésotérisme de l’Ordre du Temple, Aleister Crowley emprunta aussi le titre de Baphomet [1].
Les 8, 9 et 10 avril 1904, Aïfass (nommé aussi Ayouass) apparut de nouveau. Rose étant entrée en transes, il lui dicta The Book of the Law, le « Livre de la Loi », qui devint la base de l’enseignement occulte de Crowley. Cet étrange document fut édité en 1926. Voici sa fiche bibliographique au British Museum
« AL Liber Legis, The book of Me Law, sub figura XXXI, as delivered by Aïfass (in Hebrew and Greek) to the Priest of the Princes who is 666. Now issued privately after 22 years of preparation to eleven persons from Lair of the Lion, — 1926 — pp. 7 of print and 65 photographs of the original MS. »
Il serait malséant de reproduire certains enseignements inclus dans ce manuel de magie.
Le Livre de la Loi marqua indélébilement la personne et la pensée de 666. Sa vie n’avait jamais été à citer en modèle, mais, désormais, elle se dissoudra dans la toxicomanie, l’errance, la débauche, les maladies.
Comme s’il se fuyait lui-même, il voyagera en Chine, retournera dans l’Inde et en Afrique du Sud, il ne trouvera le repos. Il est, littéralement, hanté.
La première victime de cette possession, -au sens théologique du mot, — fut Rose. Elle eut un enfant qui mourut jeune. Alors elle devint dypsomane ; si l’on en croit son mari, elle absorba cent cinquante bouteilles de whisky en cinq mois En 1909, divorce. A l’automne 1911, Rose est internée pour démence alcoolique. La malheureuse meurt quelques années plus tard dans un asile.
La seconde victime fut un disciple mâle, le juif allemand Victor B. Neuberg (Brother Omnia Vincam), jeune poète décadent, oisif et très riche, qui s’enticha de Crowley après avoir lu certains de ses poèmes ésotériques. Littéralement fasciné par The Great Beast, Neuberg devint son souffre-douleur, ou pis encore.
— Je l’ai changé en « chameau », se plut à répéter son maître.

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1 — Les origines templières de la franc-maçonnerie, par Paul Naudon. (Paris-1961)

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C’est en compagnie de Neuberg-Chameau que Baphomet, en 1908, entreprit une vaste exploration du Sud algérien, dans le dessein avoué d’y découvrir d’authentiques initiés à la confrérie musulmane secrète des Assaouyias. Il aurait voulu participer à leurs rites écoeurants : manger des scorpions, du verre pilé et danser sur des charbons ardents.
Malgré leurs efforts, Crowley et le Chameau ne parvinrent pas à entrer en relations avec ces fanatiques (ou ces simulateurs). Mais, errant d’erg en erg et d’oasis en oasis, grugés par leurs guides, ils faillirent périr de soif et de fatigue. C’est en piteux état qu’ils furent enfin rapatriés jusqu’à Alger par les autorités françaises.
Nos Services des Affaires Indigènes, les « officiers aux burnous bleus », n’avaient pas été sans s’inquiéter de ces singuliers voyageurs, un Anglais et un Allemand qui harcelaient les indigènes de questions.
Une enquête discrète permit d’établir que ce n’était pas la seule recherche de la Vérité occulte qui les guidait. On acquit bientôt la certitude qu’Aleister Crowley « travaillait » pour le compte de l’Intelligence Service.
Ce qui expliquerait aussi ses perpétuels déplacements et l’étrange indulgence dont ses pratiques obscènes bénéficièrent au coeur même de l’Angleterre victorienne.

Chapitre V
Revenu en Angleterre, Aleister Crowley lança ses rets sur une jeune et jolie violoniste virtuose, Edith Y… En même temps, il subjugua une disciple d’Isadora Duncan, Mary d’Este Sturges, qui appartenait à une des plus illustres familles d’Italie. Fort de ce double appui, il réalisa enfin le projet qui lui tenait à coeur depuis sa rupture avec la Golden Dawn : créer et diriger son propre ordre initiatique.
Bien que ses finances fussent sérieusement obérées, il lança la luxueuse revue Equinox, puis installa un templum à Londres : Victoria Street. Une vingtaine de disciples fanatisés, — surtout des dames d’âge mûr, — contribuèrent à la fondation d’A… A…, c’est-à-dire de l’Astrum Argentinum (ainsi que se qualifiait l’ordre nouveau) qui était en liaison avec l’Ordre Maçonnique de Memphis [1].
Aleister Crowley reçut même du Grand Hiéropliante, Théodor Reuss, un diplôme de Patriarche
Grand Administrateur Général (33°, 90°, 96°) de cet Ordre auquel appartenait déjà la fondatrice de la Société Théosophique, Hanna-Pavlovna-Blavatsky [2].
Comme Baphomet se disait aussi « prêtre des prêtres » et « évêque gnostique », il célébra, Victoria Street, des messes gnostiques au titre de Patriarche Universel.
A en croire certains assistants, ces cérémonies ressemblaient singulièrement aux messes noires dites par les suppôts de la Voisin et de la Brinvilliers… Mais ce n’est peut-être que pure calomnie !
Le nouvel Imperator avait un sens très aigu de ce qu’on nommera plus tard « public relations ». Il organisa des « tenues blanches » de l’A… A… où Edith joua (avec talent) du violon et où des disciples récitèrent des poèmes occultes.
Le public se recrutait parmi les habitués de Soho et les membres de la gentry. Le snobisme y ayant une large part, les néophytes affluèrent sur les parvis.
Mais une tragédie mondiale coupa court, subitement, à cet essor : la Guerre !
L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand trouva Crowley en Suisse. Instruit par l’astrologie, — ou bien ayant l’intuition des réalités diplomatiques, — l’Imperator revint rapidement à Londres et se mit à la disposition de sa patrie. Officiellement, on refusa ses services : il était trop marqué de magie noire. Il n’empêche que, le 24 octobre 1914, Aleister

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1 — Pour tout ce qui concerne les ordres maçonniques dits « égyptiens », consulter les ouvrages de Marconis de Nègre, des frères Bédarride et plus récemment de Johanny Bricaud.
2 — Consulter sur H.P.B., Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion, par René Guénon. (Paris-1922) et aussi Rituels des sociétés secrètes de Pierre Mariel. (La Colombe-1962)

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Crowley débarquait à New-York, du Lusitania. Il était complètement ruiné, n’ayant que cinq guinées en poche. Edith l’accompagnait. Ils logèrent 40 West 36 th Street.
La Presse avait été avisée de l’arrivée aux U.S.A. du Magicien Noir, de The Great Beast. Crowley se laissa complaisamment interviewer ; de nombreux articles à sensation lui furent consacrés. Des curieux, des excités, des désaxés vinrent le supplier de leur communiquer la Lumière Noire. Il créa donc un templum à New-York, qui eut un certain succès. Les autorités de l’Etat de New-York le surveillèrent de près mais n’eurent pas à intervenir. Sans doute l’émigré avait-il eu la prudence d’édulcorer certains rites…
Si l’on en croit The Great Beast, c’est tout à fait par hasard qu’il retrouva, dans un autobus new-yorkais, un de ses anciens camarades d’université, le poète germano-américain George Sylvester Vireck qu’il avait perdu de vue en 1911. Ils eurent de nombreux et discrets entretiens. Par une curieuse coïncidence, la situation pécuniaire de Crowley se rétablit soudain.
George Sylvester Vireck était un agent secret allemand.
Au printemps 1915, Aleister Crowley qui, jusque-là, avait affirmé son ascendance écossaise, se découvrit de sang irlandais. Dans une revue, The Fatherland, il écrivit de furieux articles contre l’impérialisme britannique et en faveur de l’indépendance irlandaise.
Il appela aux armes, contre les Alliés, tous les enfants de la Verte Erin.
Le 3 juillet 1915, il se livra même à une manifestation spectaculaire : accompagné de quelques irrédentistes irlandais, il prit place dans un bateau à moteur qui les conduisit dans le port de New-York, au pied même de la statue de la Liberté. Il avait pris soin d’avertir les journalistes. Il prononça un furieux discours anglophobe, déchira théâtralement son passeport britannique et fit ce serment :
— Je jure de lutter jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour défendre les libertés de ma patrie l’Irlande.
Edith accompagna au violon les protestataires qui hurlèrent à plein gorge l’air national d’Eire : Erin go Bragh.
Bien entendu, cet exploit eut d’énormes répercussions. La presse neutraliste lui fit écho. Les journaux partisans de l’Angleterre et de la France répliquèrent. Ils décrivirent la personnalité d’Aleister Crowley sous un jour des moins flatteurs, le qualifiant d’inverti, de sorcier, de toxicomane et pis encore. Comment les catholiques irlandais pouvaient-ils s’accommoder d’un pareil défenseur ? N’était-ce pas la preuve qu’ils sont des gens inconséquents, qu’on ne peut pas prendre au sérieux ? Exalté par de telles attaques, le nouveau « chevalier d’Irlande » publia d’autres articles dans The Fatherland, que certains qualifièrent de « délirants ». S’il avait été agent provocateur, Crowley n’aurait pas agi autrement… Son biographe, John Symonds, parle d’une méthode de propagande par « reductio ad absurdum ».
Certaines réticences exprimées dans les Mémoires de l’amiral Guy Grant, ancien chef du Naval Intelligence aux U.S.A., laissent planer un doute… significatif.
En octobre 1915, 666 quitte New-York afin de donner des conférences et de recruter des disciples dans les Etats du Sud. Il est accompagné d’une nouvelle Femme Ecarlate dont le nomen mysticum est Alestraël. On les signale à Vancouver, Nouvelle-Orléans, San Diego. Mais Crowley parle devant des salles vides. Aucun disciple ne se présente ; ils retournent à New-York.

D’autre part, la guerre a ruiné le Mage. Il connaît bientôt une situation alarmante qui deviendrait même dramatique si un ancien « copain » de Montparnasse ne venait au secours du couple insolite qui s’enlise dans la misère de Brooklyn.
Ce bon Samaritain est William Seabrook. Il offre à Perdurabo et à Alestraël une plantureuse hospitalité dans son domaine de Decatur, en Atlanta [1].
Ce fut là où ils apprirent la fin de la guerre.

En janvier 1919, Aleister Crowley se risqua à revenir dans son pays natal.
Dès qu’il eut débarqué, on l’interrogea longuement sur ses activités anti-alliées aux Etat-Unis. Ses réponses durent être satisfaisantes puisqu’il ne fut pas poursuivi.
Ayant ramassé tant bien que mal quelques débris de sa fortune, il secoua la poussière de ses souliers sur son ingrate patrie et revint en France. Il s’installa dans une confortable villa de Fontainebleau : 4 bis, rue de Neuville.
La paisible demeure (à l’épouvante de la bourgeoisie bellifontaine) fut convertie en templum, en harem et en nursery.
En effet, The Great Beast s’entoura de jeunes femmes ayant déjà des enfants, auxquels il accorda généreusement des petits frères et des petites soeurs. Retenons parmi celles-ci Annah Leah, fille bâtarde d’Alestraël, cette infortunée Poupée, le seul être que Crowley aimât vraiment.
C’est, — croit-on, — à Fontainebleau que Crowley fit la connaissance de Katherine Mansfield qu’il initia aux ténébreuses joies de la mescaline, alcaloïde hallucinogène tiré d’un cactus mexicain : le peyotl [2].

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1 — L’île magique, de Seabrook est, sans doute, imprégné des enseignements d’Aleister Crowley.
2 — Sur le Peyotl, lire Les portes de la perception, d’Aldous Huxley et aussi l’oeuvre d’Henry Michaux.

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chapitre VI
En Sicile, Cefalu est un hameau de pêcheurs, à une lieue du port de Sainte-Barbara, près de Palerme.
Baphomet y acquit une ferme en ruines qu’il dénomma Thélème… en souvenir de l’abbaye décrite par Rabelais en son Quart Livre. Dans les deux Thélèmes, une seule règle de vie : Fay ce que vouldras.
En effet, Aleister Crowley était grand admirateur de Maître Alcofibras ; il avait pénétré le sens interne, — la substantifique moëlle, — de son oeuvre, frayant en cela la route à des érudits comme Probst-Biraben [1] et René Gilles [2].
Crowley et ses disciples, — maîtresses et bâtards, — s’installèrent donc tant bien que mal dans des bâtiments vastes mais délabrés et sans aucun confort.
Aleister s’improvisa maître-d’oeuvre et maçon. Il rafistola cinq chambres autour d’un hall central, celui-ci étant consacré Sanctus Sanctorum. Il apporta un soin particulier à décorer de fresques une « Chambre des Cauchemars ». Sur tous les murs, son imagination lubrique se donna libre cours.
666 attira à Thélème quelques transfuges de la Golden Dawn et plusieurs aspirantes au titre de Femme Ecarlate. Mais le groupe des Thélémites ne compta jamais plus d’une quinzaine de disciples assidus.
Comme au manoir de Boleskine, mais avec une expérience mûrie par les années, The Great Beast explora les extrêmes confins de la magie cérémonielle [3]. On peut lui imputer

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1 — L’ésotérisme de Rabelais, par le Dr H. Probst-Biraben. (Nice1950)
2 — L’ésotérisme de Rabelais, par René Gilles. (Paris-1958)
3 — Voici un extrait, sans doute inédit, d’un rituel de Thélème :
Les corps des serpents bondissant vers l’au-delà !
Toi dans la Lumière et dans la Nuit,
Sois Un, supérieur à leur puissance mouvante.
Il fouette les fesses, incise une croix sur le coeur, attache la chaîne autour du front, en disant :
Eau Lustrale ! Que ton flot se déverse à travers moi,
Lymphe, moelle et sang !
Le Fouet, le Poignard et la Chaîne
Nettoient le corps, le coeur et le cerveau.
Il oint les blessures en disant :
Feu instructeur ! Que l’Huile
Equilibre, assainisse, absolve…
Ainsi est construite la Grande Pyramide.
Je ne sais pas qui je suis,

Je ne sais pas d’où je viens,
Je ne sais pas où je vais,
Je cherche, mais quoi, je ne le sais pas.
Je suis aveugle et enchaîné, mais
J’ai entendu un appel
Résonner à travers l’Eternité.
Lève-toi et suis-moi
Asar Un-neter. J’invoque
La quadruple horreur de la Fumée.
Fermez l’abîme ! Par le mot terrifiant
Que Seth Typhon a entendu

construction de la pyramide

Le Mage avec la Baguette. Sur l’Autel sont placés l’Encens, le Feu, le Pain, le Vin, la Chaîne, le Fouet, le Poignard et l’Huile. Il prend la cloche de la main gauche.
Deux coups sur la cloche.
Salut ! Asi ! Salut, Hoor-Apep !
Que naisse la Parole Muette.
Danses d’exorcisme en spirale sur la gauche.
Les Mots contre le Fils de la Nuit
Tahuti les prononça à la Lumière.
Savoir et Pouvoir, deux guerriers jumeaux, secouent
L’Invisible ; ils écartent
Les Ténèbres ; la matière brille, un serpent
Sebek est frappé par le tonnerre.
La lumière surgit des profondeurs.
Il va à l’Ouest, au centre de la base du triangle de Thoth. Asi et Hoor.
O Toi, l’Apex du Plan
A Tête d’Ibis, Baguette de Phénix
Et Ailes de Nuit ! Toi vers qui se tendent
Un silence
La Crainte de l’Obscurité et de la Mort,
La Crainte de l’Eau et du Feu,
La Crainte du Gouffre et de la Chaine,
La Crainte de l’Enfer et du Souffle Mortel,
La Crainte de Lui, l’affreux démon
Qui, sur le seuil du Néant,
Se tient avec son dragon pour massacrer
Le pèlerin de la Voie.
Mais avec de l’énergie et de la prudence, je passe devant eux
J’avance avec courage et intelligence
Dans le droit Sentier ; s’il en était autrement, leur ruse
Serait sûrement infinie…
Il chancelle et tombe à terre
Asar ! Qui s’agrippe à ma gorge ?
Qui me cloue à terre ? Qui me poignarde au coeur ?
Je suis incapable de franchir ?
Cette entrée du temple de Maat… etc, etc…

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tous les vices et un nombre considérable de défauts. Il est au moins une vertu qu’on ne peut lui contester : une absolue, intransigeante sincérité. Il était persuadé de sa mission,

et se croyait appelé à propager une doctrine ancienne mais oubliée, ou « corrompue », par le christianisme : The Magick [1].
Avec cette orthographe archaïque, The Magick n’est traduisible en français qu’approximativement. C’est beaucoup plus que la Magie, comme Crowley le précisa lui-même
« Je me suis constamment voué au Grand OEuvre, c’est-à-dire l’oeuvre de devenir un être spirituel, libre de toute contrainte, des servitudes du hasard et des déceptions de l’existence matérielle. Tous les termes habituels sont impuissants à dénommer mon message : ce n’est ni Occultisme, ni Spiritisme, ni Sorcellerie, ni Théosophisme. Je vais beaucoup plus loin que ces diverses écoles… Je me suis arrêté au terme de Magick comme étant, par essence, le plus sublime et, à l’heure actuelle, le plus discrédité des termes… J’ai juré de réhabiliter la Magie et d’amener l’humanité à respecter, à croire et à pratiquer ce qui est actuellement méprisé, haï et craint…
« …Dans cette transe semblable à la mort, l’esprit devient libre de vagabonder et s’unit au dieu invoqué. Dans la mort, cette union est permanente et va accroître le corps du dieu sur la planète. Nous devrions donc, quand nous le pouvons, nous assurer un endroit fermé et inviolable et y sacrifier quotidiennement des victimes. En même temps, qu’un des frères, au moins, soit réduit à l’épuisement par le vin, par des blessures et par la cérémonie elle-même. Et s’il prononce des révélations, qu’elles ne soient pas consciemment données (c’est-à-dire qu’elles doivent venir des profondeurs). Si le vrai Dieu est invoqué comme il convient, elles seront divines. »
Dans un de ses autres messages, Mega Therion employa cette formule mystérieuse mais riche de résonances :
« Nous prenons des choses différentes et opposées et nous les unifions au point de les contraindre à former une seule chose : cette union est octroyée par une extase, en sorte que l’élément inférieur se dissout dans l’élément supérieur » [2].
Notons que le grand-prêtre et ses acolytes s’exaltaient par des drogues hallucinogènes, des exercices respiratoires et d’autres procédés indescriptibles.
Leah Faesi (id est Alestraël) rejoignit Thélème avec sa fillette, Poupée.
Aleister, pour la première fois de sa vie, se découvrit une âme de père.
Deux autres concubines entouraient déjà le Maître. L’arrivée d’Alestraël provoqua des scènes de jalousie hystérique. On menaçait de tuer ou de se tuer. On partait, on revenait, on se réconciliait dans des embrassades qui finissaient en bagarre.

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1 — ln Magick. theory and practice by the Master Therion. published for subscribers only. (London-1929)
2 — Il est curieux de comparer ces citations à cet extrait de la Métaphysique du Sexe de Julius Evola. (cf. note n° 41)
Après avoir rappelé le serment qui liait les Thélémites : « Moi, X…, en présence de la Bête 666. Je me consacre solennellement au Grand OEuvre qui est de découvrir ma volonté et de la réaliser. La Loi est Amour, l’Amour assujetti à la Volonté », Evola commente ainsi ce serment :
« L’Amour est ici essentiellement entendu au sens d’amour sexuel, le but de l’adepte est de découvrir sa vraie nature à travers des expériences érotiques variées. Crowley expose une religion de la joie et du plaisir dans laquelle doit pourtant entrer une épreuve supérieure de la Mort, considérée comme la suprême initiation.
« La mort la plus favorable est celle qui survient durant l’orgasme et qui est appelée Mort de Juste. Il est écrit : Que je meure de la mort du Juste et que ma dernière minute soit comme la sienne ».

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Des difficultés matérielles s’ajoutaient encore à ces chienneries. L’abbaye de Thélème ne disposait d’aucun confort… pas même d’eau courante. Le ravitaillement était lent et précaire. Impossible d’admettre une servante : elle aurait été horrifiée par les fresques et plus encore par les protagonistes de cette tragi-comédie perpétuelle.
Dans une telle ambiance, Poupée tomba gravement malade. Se refusant à consulter l’unique médecin de Sainte-Barbara, Baphomet demanda à l’esprit Aïfass des conseils médicaux. Celui-ci recommanda un rite de purification magique et du lait de chèvre. Ni l’un ni l’autre ne s’avérèrent efficaces. La pauvre Poupée tomba dans un tel état de cachexie que sa mère s’affola.
On transporta Poupée à l’hôpital de Palerme. Le 2 octobre 1920, elle s’y éteignit sans souffrances, lumineux petit ange au milieu de ces ténèbres.

En 1924, à Cefalu, un disciple britannique, Raoul Loveday [1] (Aud Raoul), périt dans des circonstances mystérieuses. La police italienne qui surveillait étroitement Thélèma prit prétexte de cette mort pour lancer contre Crowley un arrêté d’expulsion immédiatement applicable.
Abandonnant ses derniers disciples à leur triste sort, le Mage connut alors une lamentable existence errante. On se lasserait à le suivre en Tunisie, au Portugal, en Angleterre, en France.
Les excès, tous les excès, avaient eu raison de sa constitution athlétique. Dans un gros bonhomme flasque, à l’oeil glauque, il ne restait plus rien du bel étudiant d’Oxford. Les Femmes Ecarlates se succédaient mais devenaient de plus en plus défraîchies. The Great Beast inspirait plus de pitié, — ou de dégoût, — que de terreur.
Misère matérielle.., misère morale…
Après avoir épousé une Hispano-Américaine de quarante ans sa cadette, Crowley revient à Paris en 1929. Mais, le 14 avril, il est l’objet d’un arrêté d’expulsion. Selon Paris-Midi de ce jour-là, Crowley aurait été convaincu d’être agent secret au service de l’Allemagne.
Il échoue au Portugal où il simule une tentative de suicide, près de Lisbonne, dans les grottes nommées Bouches d’Enfer. Cette fois, le scandale provoqué tombe dans l’indifférence. La Presse n’y consacre que quelques lignes. Aleister Crowley n’intéresse plus personne… C’est un vieillard obèse qui retourne en son pays natal. On a vu comment il y mourut et comment il fut incinéré.
Une pensée de Maurice Barrès me vient en mémoire au moment de quitter ce dernier des magiciens d’Europe :
« Je sais de quelles singulières façons les hommes peuvent s’attacher à se libérer de leur Moi et à s’identifier avec un principe éternel.»
« Principe éternel » ainsi évoqué par John Symonds, l’exécuteur testamentaire littéraire de Crowley :
« Le Sexe était », écrit-il, « devenu pour Crowley le moyen d’atteindre Dieu… Il accomplissait l’acte sexuel non pour des joies émotives ou à des fins procréatrices, mais pour

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1 — Les vrais prénoms de Loveday étaient Frederick-Charles.

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renouveler sa force (psychique). Il estimait rendre ainsi un culte au dieu Pan. Opus était le mot qu’il employait à cette occasion, avec référence à la notion hermétique du Grand OEuvre. Parfois, il se trouvait face à face avec les dieux… »
De documents confidentiels d’une secte ésotérique qui présente des analogies avec la doctrine des Thélémites, nous extrayons cette « règle d’or » :
« …Le besoin de l’infini existe en l’homme ; qu’il sache apprendre à en faire consciemment le sens de l’excès. Le sens de l’excès mène toute chose, au delà du Mal, vers la mystique véritable qui est l’abnégation la plus totale, le confondement. Si cela est difficile ou impossible en beaucoup de cas pour l’humain, il lui est tout de même possible, en des choses que sa nature exige ou qu’une disposition érotique lui impose, de trouver là le point d’appui qui l’exaltera jusqu’au suprême. Ceci est le sens de l’érotique sublimé jusqu’à la mystique… »

procul recedant somnia
et noctium phantasmata
hostemque nostrum comprime
ne polluantur corpora [1].

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1 — Hymne Te lucis de Complies. Que les songes et les fantômes de la nuit s’enfuient loin de nous. Contenez notre ennemi afin que rien ne souille notre corps…

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suite…

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