LE BRISE-GLACE Juin 1941 : le plan secret de Staline pour conquérir l’Europe


par Suvorov Victor (Vladimir Bogdanovich Rezun)

Année : 1988

AU LECTEUR
Qui a commencé la Deuxième Guerre mondiale?
Parmi toutes les réponses à cette question aucune ne fait l’unanimité. A plusieurs reprises, le gouvernement soviétique a même changé officiellement d’avis sur ce sujet.
Le 18 septembre 1939, il déclarait, dans une note officielle, que la responsabilité de la guerre incombait au gouvernement polonais.
Le 30 novembre 1939, dans la Pravda, Staline accusait « l’Angleterre et la France, qui ont attaqué l’Allemagne », de porter « la responsabilité de la guerre actuelle. »
Le 5 mai 1941, dans un discours confidentiel prononcé devant les promotions des académies militaires, il désignait un autre coupable: l’Allemagne.
La guerre achevée, Moscou élargit le cercle des responsables du conflit à l’ensemble des pays capitalistes. Comme l’URSS était alors le seul pays non capitaliste, c’était donc la communauté internationale tout entière, à l’exception de la « Patrie des travailleurs », qui portait, selon cette thèse, la responsabilité du conflit.
La mythologie communiste a longtemps conservé le point de vue stalinien. N.S. Khrouchtchev, L.I. Brejnev, Iou.V. Andropov et K.Ou. Tchernenko ont régulièrement mis le monde entier au banc des accusés. Sous l’influence de M.S. Gorbatchev, bien des choses commencent à changer, mais le jugement porté par Staline n’a pas été corrigé : le lieutenant- général P.A. Jiline, historien en chef de l’Armée soviétique, répète toujours à qui veut l’entendre : « Les responsables de la guerre n’ont pas été les seuls impérialistes d’Allemagne, mais ceux du monde entier1. »
La raison de cette attitude est simple : les communistes soviétiques continuent d’accuser le reste du monde pour dissimuler le rôle qu’ils ont eux-mêmes joué dans la genèse du conflit.
Après la Première Guerre mondiale, le Traité de Versailles avait retiré à l’Allemagne le droit de disposer d’une armée puissante et d’armes offensives : chars, avions de combat, artillerie lourde et sous-marins. Les chefs militaires allemands qui ne pouvaient s’entraîner sur leur territoire à la guerre offensive, le firent, grâce au Traité de Rapallo (1922), en… Union soviétique. Staline leur offrit les meilleures conditions d’entraînement. Des salles d’étude, des polygones et des champs de tir furent mis à leur disposition, mais également tout le matériel qui leur était interdit. Sur ordre de Staline, les portes des usines de production de blindés furent ouvertes aux stratèges allemands. Si Staline accorda alors tout le temps et l’argent nécessaires à la reconstitution de la puissance militaire allemande, c’est parce que, en cas de conflit, elle serait dirigée, non pas contre l’URSS, si compréhensive, mais contre le reste de l’Europe.

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1 L’Etoile rouge, 24 septembre 1985.

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Staline savait qu’une armée, aussi puissante et agressive qu’elle fût, ne suffirait pas à déclencher une guerre. Il fallait également un chef fanatique et illuminé. Il fit beaucoup pour qu’un tel personnage parvienne à la tête de l’Allemagne. Dès l’arrivée des fascistes au pouvoir, il les encouragea à la guerre. En août 1939, le pacte Molotov-Ribbentrop fut l’apothéose de cette politique : il garantissait à Hitler une totale liberté d’action en Europe ce qui rendait la guerre inévitable. Quand nous évoquons le chien enragé qui a couvert de morsures la moitié de l’Europe, n’oublions pas que c’est Staline qui l’a dressé avant de détacher sa chaîne.
Bien avant qu’il ne devienne Chancelier du Reich, les dirigeants soviétiques avaient donné à Adolf Hitler le surnom secret de « Brise-glace de la Révolution ». C’est un sobriquet précis et lourd de sens. Les communistes savaient bien que le seul moyen de vaincre l’Europe capitaliste était la guerre extérieure et non les révolutions intérieures. Le « Brise-glace » devait, à son insu, frayer la voie au communisme mondial en anéantissant les démocraties occidentales à coup de guerres éclair qui épuiseraient et disperseraient ses propres forces.
Contrairement à Hitler, Staline savait que c’était le dernier entré en guerre qui la gagnerait. Il lui céda donc l’honneur de la déclencher et se prépara à attaquer lorsque « tous les capitalistes se seront battus entre eux*».
Hitler était un véritable cannibale mais il ne faut pas prendre Staline pour un végétarien. On a fait beaucoup pour dénoncer les crimes du nazisme et démasquer ses bourreaux. Ce travail doit être poursuivi et développé. Mais il faut aussi condamner ceux qui ont encouragé tous ces crimes dans l’intention d’en tirer profit.
Les archives soviétiques ont été depuis longtemps soigneusement épurées. Elles sont, en plus, difficilement accessibles aux historiens. J’ai eu la chance de pouvoir travailler dans celles du ministère de la Défense de l’URSS, mais c’est volontairement que je les utiliserai de façon limitée. Les publications officielles sont amplement suffisantes pour faire asseoir les dirigeants communistes soviétiques au même banc des accusés que les nazis.
Mes principaux témoins seront Karl Marx, Friedrich Engels, V.I. Lénine, L.D. Trotski, I.V. Staline, tous les maréchaux de la période de guerre et un bon nombre de généraux de premier plan. Dans cet ouvrage, les responsables communistes eux- mêmes dévoileront au lecteur leurs desseins. De leur propre aveu, ils reconnaîtront qu’ils ont favorisé la guerre; que l’action des nazis leur a permis de la déclencher; qu’ils se préparaient à attaquer par surprise pour s’emparer de l’Europe préalablement ravagée par Hitler.
Il se trouvera de nombreuses personnes pour défendre les communistes soviétiques. De grâce, puisque je les ai pris au mot, qu’on les laisse se défendre eux-mêmes.

Victor Suvorov, décembre 1988

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* Staline, Œuvres, t. 6, p. 158.

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I

LE CHEMIN DU BONHEUR

«Nous sommes le parti de la classe qui marche à la conquête, à la conquête du monde *. »
M.V. FROUNZE (1885-1925).

1
Marx et Engels ont prédit la guerre mondiale et des conflits internationaux prolongés « d’une durée de quinze, vingt, cinquante ans ». Cette perspective était loin d’effrayer les auteurs du Manifeste du parti communiste. Ils n’appelaient pas le prolétariat à empêcher les guerres; au contraire, ils pensaient qu’un conflit généralisé était souhaitable. Il serait porteur de la révolution mondiale. Engels expliquait qu’elle provoquerait « la lamine générale et la création des conditions pour une victoire définitive de la classe ouvrière ».
Les deux hommes ne vécurent pas assez vieux pour voir éclater la guerre, mais leur disciple, Lénine, poursuivit leur action. Dès le début de la Première Guerre mondiale, Lénine souhaita la défaite du gouvernement de son propre pays afin de « transformer la guerre impérialiste en guerre civile ».
Il était persuadé que les partis de gauche des autres pays belligérants se dresseraient contre leurs gouvernements et que le conflit deviendrait une guerre civile à l’échelle mondiale. Mais il se trompait. Dès l’automne 1914, sans abandonner l’espoir d’une révolution planétaire, il adopta un programme minimum : la révolution devait éclater dans un pays au moins : « Le prolétariat victorieux de ce pays se dressera contre tout le reste du monde », attisant des désordres et des insurrections dans les autres Etats, « ou marchant ouvertement contre eux avec une force armée ».
En avançant ce programme minimum, Lénine n’abandonnait pas la perspective à long terme de révolution mondiale. Il s’agissait seulement de savoir à l’issue de quels événements elle se produirait. En 1916, il formula une réponse nette : ce serait à l’issue d’une seconde guerre impérialiste.
Sauf erreur, je n’ai jamais trouvé chez Hitler une phrase prouvant qu’en 1916 il songeait à une seconde guerre mondiale. Lénine, si. Mieux, il justifiait déjà en théorie la nécessité d’une telle guerre par la construction du socialisme dans le monde entier.
Les événements se précipitèrent. L’année suivante, la révolution éclata en Russie. Lénine se hâta de retourner dans son pays. Dans le tourbillon de désordre -anarchique, il parvint, avec son petit parti organisé militairement, à s’emparer du pouvoir par un coup d’Etat.

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* OEuvres (Sotchineniïa), t. 2, p. 96

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Ses premiers actes furent aussi simples qu’habiles. Dès la formation de l’Etat communiste, il prit le « Décret sur la paix » qui se révéla un excellent moyen de propagande. Si Lénine avait besoin de la paix, c’était pour sauvegarder son pouvoir. Conséquence immédiate du décret, des millions de soldats désarmés désertèrent le front et rentrèrent chez eux, transformant la guerre impérialiste en guerre civile. Ils jouèrent le rôle d’un « brise-glace » qui désarticula la Russie. En plongeant le pays dans le chaos, Lénine consolida le pouvoir des communistes et l’étendit peu à peu à l’ensemble du territoire.
En politique extérieure, il fut aussi adroit. En mars 1918, il conclut la paix de Brest-Litovsk avec l’Allemagne et ses alliés. La position de Berlin face aux Alliés était déjà sans espoir. Ce fut d’ailleurs pour cela que Lénine signa la paix. Elle lui permit de consacrer toutes ses forces à la consolidation de la dictature communiste à l’intérieur du pays. Elle donnait également à l’Allemagne la capacité de poursuivre la guerre à l’Ouest contre les Alliés, affaiblissant ainsi tous les belligérants à la fois.
Par cette paix séparée avec l’adversaire, Lénine trahissait les alliés de la Russie tsariste. Il trahissait aussi la Russie tout court. Au début de 1918, la victoire de la France, de la Grande-
Bretagne, de la Russie, des Etats-Unis et autres alliés était inéluctable. La Russie, qui avait perdu des millions de soldats, aurait pu figurer de plein droit parmi les vainqueurs. Mais Lénine ne souhaitait pas une telle victoire. La paix de Brest-Litovsk répondait seulement aux intérêts de l’idéologie communiste. Le chef des Bolcheviks reconnaissait lui-même qu’il «plaçait la dictature mondiale du prolétariat et la révolution mondiale plus haut que tous les sacrifices nationaux». Il livra ainsi, sans combat, à une Allemagne au bord de la défaite, un million de kilomètres carrés parmi les terres les plus fertiles et les régions industrielles les plus riches du pays. Sans compter les indemnités de guerre en or qu’il s’engagea à payer. Pourquoi?
La réponse est simple : la paix de Brest-Litovsk démobilisait de fait des millions de soldats et ces masses, que personne ne dirigeait, retournèrent dans leurs foyers en brisant sur leur passage tous les fondements de l’Etat et de la démocratie qui venait à peine de naître. La paix de Brest fut en fait le début d’une guerre civile bien plus sanglante et cruelle que ne l’avait été la Première Guerre mondiale.
La paix de Brest n’était pas seulement dirigée contre les intérêts nationaux de la Russie, elle visait aussi l’Allemagne. En un certain sens, elle préfigurait le pacte germano- soviétique. Le calcul de Lénine en 1918 était le même que celui de Staline en 1939 : laisser l’Allemagne faire la guerre à l’ouest afin que les pays occidentaux s’épuisent mutuellement, et tirer ensuite les marrons du feu.
Alors qu’à Brest, la fin des hostilités était signée avec l’Allemagne, à Petrograd, on préparait dans le même temps le renversement du gouvernement de Berlin. C’est le moment où l’on imprimait à cinq cent

mille exemplaires en Russie soviétique le journal communiste allemand, Die Fackel. Avant même la signature de la paix, en janvier 1918, le groupe communiste allemand « Spartacus » fut créé, toujours à Petrograd. Sur ordre de Lénine, les journaux Die Weltrevolution et Die Rote Fahne naquirent également en Russie communiste (et non en Allemagne).

2
Le calcul de Lénine, se révéla juste : l’Empire germanique ne put supporter le choc de cette guerre d’épuisement à l’ouest. Elle s’acheva par la chute des Hohenzollern et une révolution. Immédiatement, Lénine annula le traité de Brest-Litovsk. Dans l’Europe épuisée, sur les ruines des empires, surgirent des Etats communistes calqués sur le modèle de celui des Bolcheviks. Il pouvait se réjouir : « Nous sommes à la veille de la révolution mondiale !» A ce moment-là, il rejeta son programme minimum et n’évoqua plus la nécessité d’une seconde guerre mondiale. En revanche, il créa le Komintern qui se définissait lui-même comme un parti communiste universel dont l’objectif était la création d’une République socialiste soviétique mondiale.
Pourtant, la révolution mondiale n’eut pas lieu. Les régimes communistes de Bavière, de Brême, de Slovaquie et de Hongrie furent incapables de se maintenir. Les partis révolutionnaires occidentaux firent preuve de faiblesse et d’indécision pour conquérir le pouvoir. Lénine ne pouvait les soutenir autrement que moralement : toutes les forces bolcheviques étaient mobilisées sur les fronts intérieurs dans la lutte contre les peuples de Russie qui refusaient le communisme.
Ce ne fut qu’en 1920 que Lénine sentit sa position assez ferme à l’intérieur du pays pour lancer d’importantes offensives contre l’Europe dans le but d’attiser la flamme révolutionnaire.
En Allemagne, le moment le plus favorable était déjà passé mais le pays représentait encore un bon champ de bataille pour la lutte des classes. Désarmé et humilié, le pays souffrait d’une très grave crise économique et fut secoué, en mars 1920, par une grève générale. C’était un baril de poudre qui n’attendait qu’une étincelle… Dans la marche militaire officielle de l’Armée rouge (la «marche Boudienny») un couplet disait : « A nous Varsovie! A nous Berlin! » N.I. Boukharine, théoricien du parti bolchevique, n’hésitait pas à signer un slogan encore plus résolu dans la Pravda : « Sus aux murs de Paris et de Londres ! »
Sur le chemin des légions rouges se dressait la Pologne libre et indépendante. La Russie soviétique n’avait pas de frontière commune avec l’Allemagne. Pour apporter l’étincelle qui devait faire éclater le baril de la révolution, il fallait d’abord abattre cet Etat-tampon qui les séparait. L’entreprise échoua : les troupes soviétiques, dirigées par M.N. Toukhatchevski, furent défaites devant Varsovie. Au moment critique de la bataille, celui-ci,

 particulièrement incompétent, ne disposait pas des réserves stratégiques nécessaires. Cela décida de l’issue du combat. Six mois avant le début de cette « campagne de libération » soviétique sur Varsovie, Toukhatchevski avait justement « théorisé » sur l’inutilité des réserves stratégiques dans la guerre.
La stratégie est régie par des lois simples, mais impitoyables. L’une d’entre elles est la concentration. Il s’agit de constituer une force écrasante contre le point faible de l’ennemi, au moment et au lieu décisif. Pour concentrer des forces, il faut les avoir en réserve. Toukhatchevski ne l’avait pas compris et le paya par la défaite. Quant à la révolution allemande, il fallut la différer à 1923…
La déroute des troupes de Toukhatchevski eut des conséquences très lourdes pour les Bolcheviks. La Russie, qu’ils semblaient avoir entièrement noyée dans le sang et soumise à leur contrôle, se redressa soudain dans une tentative désespérée pour se débarrasser de la dictature communiste. Petrograd, berceau de la révolution, se mit en grève. Les ouvriers réclamaient du pain et la liberté promise. Les Bolcheviks entreprirent d’écraser les révoltes lorsque l’escadre de la Baltique prit le parti des ouvriers. Les marins de Cronstadt, qui, trois ans auparavant, avaient fait cadeau du pouvoir à Lénine et Trotski, exigeaient à présent que les communistes fussent exclus des soviets. Le pays fut gagné par une vague de révoltes paysannes. Dans les forêts de Tambov, les paysans créèrent une puissante force anticommuniste, bien organisée, mais mal armée.
Toukhatchevski reçut l’ordre de redresser la situation. Il lava ainsi dans le sang russe sa faillite stratégique en Pologne. Sa férocité lors de la répression de Cronstadt devint légendaire. Quant à l’extermination des paysans dans la région de Tambov, ce fut l’une des pages les plus atroces de l’histoire humaine2.

3
En 1921, Lénine instaura la NEP, sa Nouvelle Politique économique. Cette politique pourtant n’avait rien de nouveau : ce n’était que le retour au bon vieux capitalisme. Face à la crise et à la famine, les communistes étaient prêts à tous les accommodements (y compris à tolérer des éléments de marché libre) pour conserver le pouvoir. Il est courant d’affirmer que les révoltes de Cronstadt et de Tambov poussèrent Lénine à instaurer la NEP et à relâcher quelque peu la pression idéologique sur la société.
Je crois que les causes de ce recul sont plus profondes. En 1921, il

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2 Le xxe siècle ne manque pas de grands criminels : N.I. Iejov, Heinrich Himmler, Pol Pot… Par la quantité de sang qu’il a versé, Toukhatchevski mérite pleinement de figurer à leurs côtés. Chronologiquement, il fut certainement le précurseur de la plupart d’entre eux. Voir également annexe 1, p. 283.

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était clair que la Première Guerre mondiale n’avait pas accouché d’une révolution européenne. Il fallait donc, suivant le conseil de Trotski, passer à la révolution permanente en attaquant les maillons les plus faibles du monde libre et préparer en même temps la Deuxième Guerre mondiale qui devait, elle, conduire à la « libération » définitive. En décembre 1920, peu de temps avant de décréter la NEP, Lénine annonça clairement : « Une nouvelle guerre du même type [que la Première Guerre mondiale] est inévitable. » Il déclara aussi : « Nous sortons d’une étape de la guerre, nous devons nous préparer à la seconde étape. »
C’est la raison de la NEP. La paix n’est qu’une pause avant une nouvelle guerre : c’est le langage de Lénine, de Staline, de la Pravda. La NEP est un court entracte avant les guerres à venir. Les communistes doivent remettre le pays en ordre, consolider leur pouvoir, développer une industrie militaire puissante et préparer la population aux futures batailles et « campagnes de libération ».
L’introduction d’éléments du marché libre ne signifiait nullement que l’on renonçât à préparer la révolution mondiale dont la Deuxième Guerre mondiale devait être le détonateur.
En 1922, l’Union des républiques socialistes soviétiques fut constituée. Il s’agissait d’un pas décisif vers la création d’une République socialiste soviétique universelle. A l’origine, l’URSS comprenait quatre républiques. On prévoyait d’en augmenter le nombre jusqu’à ce que le monde entier en fit partie. En réalité, c’était une déclaration de guerre, franche et honnête, au reste de la planète.

II
L’ENNEMI PRINCIPAL

« Si un ébranlement révolutionnaire de l’Europe commence quelque part, ce sera en Allemagne […] et une victoire de la révolution en Allemagne garantirait la victoire de la révolution internationale3»
STALINE, 3 juillet 1924.

1
En 1923, l’Allemagne se trouvait à nouveau au bord de la révolution. Lénine, affaibli par la maladie, ne prenait plus part à la direction du parti et du Komintern. Staline s’était presque totalement emparé des rênes du pouvoir même si personne parmi ses rivaux ou les observateurs étrangers, ne s’en était encore avisé.
Voici comment Staline décrivait son propre rôle dans la préparation de la révolution allemande de 1923 : « La Commission allemande du Komintern, composée de Zinoviev, Boukharine, Staline, Trotski, Radek et d’un certain nombre de camarades allemands a pris une série de décisions concrètes pour aider directement les camarades allemands dans leur entreprise de prise du pouvoir. »
Boris Bajanov, le secrétaire particulier de Staline, a expliqué en détail cette préparation. Selon lui, les crédits alloués à l’entreprise furent énormes : le Politburo avait décidé de ne pas en limiter les moyens. En URSS, on mobilisa les communistes d’origine allemande et tous ceux qui maîtrisaient la langue de Goethe pour les envoyer faire du travail clandestin en Allemagne. Sur place, ils étaient dirigés par des responsables soviétiques de haut rang, comme le commissaire du peuple V.V. Schmidt, le vice-président de la Guépéou I. Unschlicht (futur chef de l’espionnage militaire) et les membres du Comité central Radek et Piatakov. N.N. Krestinski, ambassadeur soviétique à Berlin, déploya une activité débordante. Son ambassade devint le centre organisé de la révolution. Par elle transitaient les ordres de Moscou et des flots de devises immédiatement transformés en montagnes de propagande, d’armes et de munitions.
Unschlicht fut chargé de recruter des détachements pour l’insurrection armée, de les former et de leur fournir des armes. Sa tâche consistait aussi à organiser la Tcheka allemande « en vue de l’anéantissement de la bourgeoisie et des adversaires de la révolution après le coup d’Etat 4 ».

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3 Séance de la Commission du Komintern sur la Pologne, 3 juillet 1924. OEuvres, t. 6, p. 267.
4 B. Bajanov, Bajanov révèle Staline, Gallimard, Paris, 1979, p. 64.

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Le Politburo mit au point un plan détaillé de prise du pouvoir dont la date fut fixée au 9 novembre 1923. Mais la révolution attendue n’eut pas lieu pour plusieurs raisons.
D’abord, le parti communiste ne jouissait pas d’un appui suffisant parmi les masses allemandes dont une importante partie penchait vers la social-démocratie. De plus, le parti était scindé en deux fractions dont les leaders (à la différence de Lénine et de Trotski en 1917) n’étaient pas assez déterminés.
La deuxième raison tenait, comme en 1920, à l’absence de frontière commune entre l’Allemagne et l’URSS. L’Armée rouge ne pouvait pas voler au secours du parti communiste allemand et de ses chefs indécis.
La troisième raison est sans doute la plus importante: Lénine, mourant, ne dirigeait plus depuis longtemps l’Union soviétique et la révolution mondiale. Ses héritiers potentiels étaient nombreux : Trotski, Zinoviev, Kamenev, Rykov, Boukharine. A côté de tous ces rivaux, Staline semblait travailler modestement dans l’ombre mais, bien que personne ne le considérât comme un prétendant, il avait déjà, aux dires de Lénine, « concentré entre ses mains un pouvoir sans limites ».
La révolution allemande de 1923 fut dirigée d’un Kremlin où faisait rage une bataille acharnée. Aucun des prétendants au pouvoir ne souhaitait voir un rival prendre la tête de la révolution allemande et, par conséquent, européenne. Ils se bousculaient tous à la barre, donnant à leurs subordonnés des ordres contradictoires qui ne pouvaient en aucune façon conduire à la victoire. Staline, sagement, ne tenta pas de s’ériger en timonier. Il décida d’accorder toute son attention à la consolidation définitive de son pouvoir personnel, laissant à plus tard les autres problèmes, y compris la révolution mondiale.
Dans les années suivantes, Staline se débarrassa de ses rivaux, un par un, les faisant dévaler de plus en plus vite les échelons du pouvoir vers les caves de la Loubianka.
Une fois au pouvoir, il écarta les obstacles qui avaient empêché la révolution allemande : il mit de l’ordre dans le parti communiste allemand et le força à obéir aveuglément aux ordres de Moscou; il établit des frontières communes avec l’Allemagne; et pour finir, il laissa les nazis anéantir la social-démocratie allemande.

2
Selon Marx et Lénine, la guerre devait accélérer et faciliter le processus révolutionnaire. La position de Staline était simple et cohérente : il fallait combattre les sociaux- démocrates et les pacifistes qui détournaient le prolétariat de la guerre. Le 7 novembre 1927, il lançait ce slogan : « Impossible d’en finir avec le capitalisme, si on n’en finit pas avec le social-démocratisme dans le mouvement ouvrier5. »
L’année suivante, Staline précisait que les communistes devaient, « en premier lieu, lutter contre le social-démocratisme sur toute la ligne […] y compris démasquer le pacifisme bourgeois 6 ».
A l’égard de ceux qui se déclaraient ouvertement pour la guerre, les premiers nazis, la position de Staline était tout aussi simple et logique : il fallait les soutenir pour leur permettre d’anéantir les sociaux-démocrates et les pacifistes. En 1927, il prévoyait la venue des fascistes au pouvoir et considérait que ce serait positif : « Précisément cet événement conduit à l’aggravation de la situation interne des pays capitalistes et aux soulèvements révolutionnaires des ouvriers. »
Staline soutint la montée d’Hitler. Des staliniens zélés, comme Hermann Remmele, appuyèrent ouvertement les nazis. La responsabilité de Staline dans l’avènement du dictateur allemand est loin d’être mince. J’espère un jour consacrer un ouvrage à cette question. Pour l’heure, je me contenterai de citer ce jugement de Trotski : « Sans Staline, il n’y aurait pas eu Hitler, il n’y aurait pas eu de Gestapo7  !» La perspicacité de Trotski apparaît également dans cette autre observation, faite deux ans plus tard : « Staline a radicalement délié les mains de Hitler tout comme celles de ses adversaires, et il a poussé l’Europe à la guerre8. » Au même moment, Chamberlain prétendait que la guerre n’aurait pas lieu, Mussolini se considérait comme un pacificateur, Hitler n’avait pas encore planifié l’attaque de la Pologne et encore moins celle de la France. Alors que l’Europe entière poussait un soupir de soulagement et se persuadait qu’il n’y aurait pas de conflit, Trotski savait qu’il aurait lieu et en désignait à l’avance le responsable.
En juin 1939, des pourparlers intensifs étaient menés entre la Grande-Bretagne, la France et l’URSS contre l’Allemagne. Personne n’évoquait la possibilité de complications imprévues. Le 21 juin, Trotski, lui, écrivait : « L’URSS s’approchera de l’Allemagne de toute sa masse, au moment même où le Troisième Reich sera entraîné dans

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5 Pravda, 6-7 novembre 1927.
6 Discours devant les militants du parti de Leningrad, le 13 juillet 1928. OEuvres, t.ll, p. 202.
7 Bulletin de l’opposition (Bioulleten’ oppositsii), n° 52-53, octobre 1936.
8 Ibid., n°71, novembre 1938.

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une lutte pour un nouveau partage du monde9. » Les choses se sont bien passées ainsi! Pendant que l’Allemagne faisait la guerre à la France, Staline, « de toute sa masse », occupa les Etats neutres sur ses frontières occidentales (partie orientale de la Pologne, Bessarabie, Bukovine septentrionale, Etats baltes), se rapprochant ainsi de celles de l’Allemagne. Le même jour, Trotski fit une autre prophétie encore plus extraordinaire : il prédit qu’au cours de l’automne 1939, la Pologne allait être occupée par les nazis et que l’Allemagne avait l’intention de commencer une offensive contre l’Union soviétique au cours de l’automne 1941.
Le fondateur de l’Armée rouge ne commit qu’une erreur de quelques mois sur le début de la guerre soviéto-allemande10. Staline commettra la même…
Trotski fut le premier à comprendre le jeu de Staline, ce qui ne fut pas le cas des chefs des Etats occidentaux ni, au début, de Hitler lui-même. Pourtant, la tactique stalinienne était simple. Trotski en avait été la victime quelques années plus tôt : Staline s’était allié à Zinoviev et Kamenev pour l’écarter du pouvoir. Puis il avait provoqué la chute de ses deux alliés provisoires avec l’aide de Boukharine, qu’il élimina à son tour un peu plus tard. Staline avait, de la même façon, écarté les tchékistes de la génération de Dzerjinski en se servant de Iagoda, puis il utilisa Iejov pour éliminer Iagoda et les siens avant de liquider Iejov grâce à Beria, etc.
Trotski voyait bien que Staline se bornait simplement à transposer ces méthodes à l’échelle internationale et se servait du fascisme allemand comme d’un instrument pour déclencher la guerre inter-capitaliste d’où devrait éclore la révolution mondiale.
Dès 1927, Staline annonçait que la nouvelle guerre impérialiste était aussi inéluctable que l’entrée de l’URSS dans ce conflit. Mais, rusé, il n’entendait pas déclencher les hostilités ni y prendre part très rapidement : « Nous interviendrons, mais nous le ferons dans les derniers jours pour jeter sur le plateau de la balance un poids qui puisse peser de manière décisive. »
Staline avait besoin de crises et de guerres en Europe. Hitler, sans s’en rendre compte, pouvait les lui procurer. Plus les nazis commettraient de crimes et mieux Staline pourrait lâcher sur le continent une Armée rouge « libératrice ».
Tout cela, Trotski l’avait compris bien avant la victoire d’Hitler en

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9 Ibid., n° 79-80, juin 1939.
10 A lire, cinquante ans plus tard, les jugements de Trotski, on s’étonne de tant de clairvoyance. En fait, Trotski n’en fait pas mystère. Principal artisan du coup de force bolchevique, créateur de l’Armée rouge, chef reconnu de l’URSS au même titre que Lénine, il fut le théoricien de la révolution mondiale. Il était donc bien placé pour connaître le fonctionnement du système communiste. Ainsi qu’il le reconnaissait lui-même, ses prédictions se fondaient sur les publications soviétiques officielles, notamment celles de Gueorgui Dimitrov, secrétaire du Komintern.

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Allemagne. En 1932, il expliquait ainsi l’attitude de Staline envers les fascistes allemands : « Qu’ils arrivent au pouvoir, qu’ils se compromettent, et alors… »
A partir de 1927, Staline soutint de toutes ses forces, mais sans le montrer publiquement, la montée des nazis. Parvenus au pouvoir, Staline les poussa à faire la guerre. Lorsqu’ils ouvrirent le conflit, il ordonna aux communistes occidentaux de devenir provisoirement pacifistes, de saper les armées occidentales, d’ouvrir la route aux nazis et de capituler devant eux en exigeant que l’on mette fin à la « guerre impérialiste » et en sabotant les efforts de guerre de leurs gouvernements respectifs.
Tout en poussant le «brise-glace» hitlérien sur l’Europe démocratique, Staline l’avait déjà condamné à mort. Cinq ans avant l’arrivée des fascistes au pouvoir en Allemagne, il planifiait leur anéantissement : « Ecraser le fascisme, abolir le capitalisme, instaurer le pouvoir des soviets, libérer les colonies de l’esclavage. »

III
DES ARMES POUR LES COMMUNISTES

« Les hommes meurent pour du métal. »
GOUNOD, Faust.

1
En 1933, le général allemand Heinz Guderian visita l’usine de locomotives de Kharkov. Il témoigna que cette usine produisait aussi des chars : vingt-deux par jour.
Pour comprendre la portée de ce témoignage qui concerne seulement la production annexe d’une seule usine soviétique en temps de paix, il faut se rappeler qu’en 1933, l’Allemagne ne produisait encore aucun char. En 1939, au début de la guerre, Hitler disposait de  3195 blindés, c’est-à-dire moins de six mois de production de la seule usine de Kharkov en temps de paix. En 1940, alors que la Deuxième Guerre mondiale avait déjà commencé, les Etats-Unis ne disposaient que de 400 chars.
Les blindés aperçus par Guderian étaient l’oeuvre d’un génie américain, J. Christie, dont personne, hormis les constructeurs soviétiques, n’avait apprécié les inventions à leur juste valeur. Ce char américain fut acheté et envoyé en Union soviétique grâce à de faux papiers d’exportation qui le firent passer pour un tracteur agricole. En URSS, ce « tracteur » fut produit en très grand nombre sous le sigle BT (initiales de « char rapide » en russe). Les premiers BT pouvaient atteindre une vitesse de cent kilomètres à l’heure. De quoi faire pâlir d’envie un conducteur de char moderne. La forme du châssis était simple et rationnelle. Quant au blindage, aucun char de l’époque, y compris ceux de l’armée américaine, n’en possédait de comparable11.
Le T-34, le meilleur char de la Deuxième Guerre mondiale, était un descendant direct du BT. Sa forme était un développement des idées du grand constructeur américain. Le principe de la disposition inclinée des plaques de blindage à l’avant fut ensuite utilisé pour les «Panthers» allemands, puis par tous les chars du monde.
Il faut toutefois reconnaître un défaut des BT : il était impossible de les utiliser sur le territoire soviétique.

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11 Voir annexe 2, p. 283.

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Le BT était un char agressif. Sa principale qualité était la vitesse. Par ses caractéristiques, il ressemblait au guerrier monté, petit mais extraordinairement mobile, des hordes mongoles. Gengis-Khan remportait la victoire en assenant à ses ennemis des coups soudains où il engageait le plus gros de ses troupes. Sa force résidait moins dans la puissance de ses armes que dans ses manoeuvres très rapides en profondeur. Pour cela, il n’avait pas besoin de cavaliers lents et lourds mais de hordes légères, capables de franchir des distances énormes, de forcer le passage des fleuves et de pénétrer profondément dans les arrières de l’ennemi.
Telles étaient les caractéristiques du BT, produit en plus grande quantité que tous les autres chars du monde au 1er septembre 1939. La mobilité, la rapidité et l’autonomie avaient été obtenues grâce à des blindages rationnels mais très légers et fins. Le BT ne pouvait être utilisé que pour une guerre d’agression, sur les arrières de l’ennemi, dans une de ces offensives foudroyantes où des masses de chars envahissent soudain le territoire ennemi et y pénètrent en profondeur, contournant les foyers de résistance, pour atteindre les villes, les ponts, les usines, les aéroports, les ports, les postes de commandement et les centres de transmission.
Les qualités agressives du BT provenaient également de son train de roulement. Sur les chemins de terre, il se déplaçait sur chenilles, mais, sitôt qu’il s’engageait sur de bonnes routes, il les enlevait et filait sur ses roues comme une voiture. Or, on le sait, la vitesse contredit la capacité de franchissement : il faut choisir entre une voiture rapide qui ne peut rouler que sur de vraies routes et un tracteur lent qui passe partout. Les maréchaux soviétiques avaient choisi la voiture : le BT était totalement impuissant sur le territoire soviétique. Lorsqu’Hitler engagea l’opération « Barbarossa » en attaquant l’URSS, presque tous les BT furent abandonnés. Même sur chenilles, ils ne pouvaient servir en dehors des routes. Quant aux roues, elles ne furent jamais utilisées. Ces chars magnifiques ne furent donc jamais employés selon leurs capacités. Ils avaient été créés pour opérer uniquement sur des territoires étrangers dotés d’un bon réseau routier, ce qui excluait la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, la Chine, la Mandchourie et la Corée. Seul G.K. Joukov parvint à utiliser les BT en Mongolie, sur des plaines absolument plates. Il en fut fort mécontent : en dehors des pistes, les chars déchenillaient souvent. Quant aux roues, elles s’enfonçaient dans le sol, même sur les routes de terre, et les chars patinaient.
Les BT ne pouvaient être utilisés efficacement qu’en Europe centrale et méridionale. Sur roues, ils pouvaient donner leurs pleines capacités en Allemagne, Belgique et France.
Selon les manuels soviétiques de l’époque, les roues des BT étaient plus importantes que les chenilles car elles lui donnaient sa rapidité. Les chenilles ne devaient servir qu’à gagner le territoire étranger, par

exemple, forcer la Pologne. Après quoi, les chars pourraient se lancer, sur roues, sur les autoroutes allemandes. Les chenilles n’étaient considérées que comme un moyen annexe qui ne devait être utilisé qu’une fois, exactement comme un parachute que l’on jette dès que l’on a atterri sur les arrières ennemis. Les divisions et corps d’armées équipés de chars BT ne disposaient pas de véhicules de transport pour récupérer les chenilles abandonnées. Les BT devaient achever la guerre sur d’excellentes routes.
Il faut également noter que l’URSS fut à cette époque la seule à produire massivement des chars amphibies. Dans une guerre défensive, ces chars n’avaient aucune utilité. Au début de l’agression allemande, il fallut aussi les abandonner et réduire leur production, comme celle des BT.
En 1938, l’Union soviétique lança des travaux intensifs pour créer un char nouveau portant le sigle totalement inhabituel d’A-20. Que signifiait cet « A » ? Aucun manuel soviétique ne répond à cette question. Il est possible qu’après publication de cet ouvrage, les intéressés inventent une explication. Quant à moi, j’ai longtemps cherché une réponse. Je crois l’avoir trouvée à l’usine n° 183, cette même usine de locomotives visitée par Guderian, qui fournissait aussi des chars. Les vieux ouvriers de l’usine affirment que le sens initial du « A » était « autoroute ». J’ignore si l’explication est vraie, mais je la tiens pour satisfaisante. Le A-20 était un dérivé du BT dont la carac-téristique de rapidité apparaissait dans le sigle. Pourquoi n’en irait-il pas de même pour l’A-20? Sa fonction principale était de gagner les autoroutes pour se transformer en roi de la vitesse12.
A la fin des années 80, l’Union soviétique ne dispose toujours pas d’un seul kilomètre de ce qu’on appelle « autoroute » en Occident. En 1938, aucun des Etats frontaliers de l’URSS ne disposait d’une infrastructure autoroutière. Mais l’année suivante, le pacte Molotov-Ribbentrop partageait la Pologne et instaurait des frontières communes entre l’URSS et un pays qui était doté d’un important réseau d’autoroutes: l’Allemagne.
Les historiens expliquent qu’en juin 1941 les chars soviétiques n’étaient pas prêts à la guerre. C’est faux. Ils n’étaient pas prêts à une guerre défensive sur le territoire de l’URSS. Ils étaient conçus pour mener un autre type de combat sur d’autres territoires.

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12 Certains modèles de chars soviétiques portaient des noms de chefs communistes : KV (Klim Vorochilov), IS (Iossif Staline), mais la plupart portaient un sigle comprenant la lettre « T » (tank) et des préfixes comme « O » (lance-flammes), « B » (rapide), « P » (amphibie).

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4

A la qualité et à la quantité des blindés soviétiques répondaient celles des avions. Les historiens communistes prétendent qu’il y avait certes beaucoup d’avions, mais mauvais et périmés. Il faudrait seulement prendre en compte les plus récents appareils d’alors, le Mig-3, le Yak-1, le Pe-2, le Il-2 et décompter les vieilleries produites plusieurs années avant la guerre.
Mais voici ce que pense de ces vieilleries Alfred Price, officier de la Royal Air Force, qui pilota quarante modèles d’avions différents et totalisa 4’000 heures de vol à son actif : « De tous les chasseurs existant en septembre 1939, le plus puissamment armé était le Polikarpov 1-16 russe. […] En puissance de feu, il dépassait du simple au double le Messerschmitt-109E, et presque du simple au triple le Spitfire-1. Le 1-16 était unique car il était le seul à doter le pilote d’une protection blindée. Ceux qui croient que les Russes étaient des pay-sans attardés avant la Deuxième Guerre mondiale et qu’ils ont seulement progressé en suivant l’expérience allemande devraient se rappeler les faits13. »
Ajoutons qu’en août 1939, pour la première fois dans l’histoire de l’aviation, les chasseurs soviétiques utilisèrent des missiles. En outre, l’URSS travaillait déjà à un avion, seul en son genre, dont le fuselage devait être blindé, le Il-2, véritable char volant doté d’un armement surpuissant qui comprenait huit missiles.
Dans ces conditions, que se passa-t-il? Pourquoi l’aviation soviétique perdit-elle la maîtrise du ciel dès le premier jour de combat? La réponse est simple : la majeure partie des pilotes soviétiques, y compris ceux des chasseurs, n’avaient pas appris à mener des combats aériens. Ils savaient seulement détruire des objectifs à terre. Les règlements de l’aviation de chasse et de bombardement (BOUIA-40 et BOUBA-40) incitaient les pilotes à mener une seule opération d’offensive, grandiose et soudaine, dans laquelle l’aviation soviétique détruirait d’un coup l’aviation ennemie et disposerait de la maîtrise du ciel14.
C’est bien pourquoi toute l’aviation soviétique était massée aux frontières en 1941. Ainsi, l’aérodrome de campagne du 123e régiment de chasse se trouvait à deux kilomètres de la frontière allemande. En temps de guerre, et par souci d’économie de carburant, les avions décollent en direction de l’ennemi. Au 123e chasseurs, comme dans bien d’autres formations, les avions devaient prendre de la hauteur au-dessus du territoire allemand.
Avant et pendant la guerre, l’Union soviétique mit au point d’excellents avions d’une étonnante simplicité. Ils n’étaient pas

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13 A. Price, World War II Fighter Conflict, Londres, 1975, pp. 18,21.
14 Voir annexe 3, p. 283.

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destinés à détruire les appareils ennemis en combat aérien mais à les anéantir au sol. Le Il-2 en fut la plus belle réussite. Son objectif principal était les aérodromes. En concevant cet appareil d’attaque, le constructeur S.V. Iliouchine avait prévu un moyen d’assurer aussi sa défense : dans sa première version, le Il-2 était biplace. Derrière le pilote, un tireur protégeait l’appareil contre les chasseurs ennemis. Staline téléphona à Iliouchine pour lui intimer l’ordre d’enlever le tireur et sa mitrailleuse. Pour Staline, le Il-2 devait être utilisé dans une situation où aucun chasseur ennemi n’aurait le temps de décoller.
Dans les premières heures de l’opération « Barbarossa », Staline téléphona de nouveau à Iliouchine et lui ordonna de refaire du Il-2 un biplace : dans une guerre défensive, même un avion d’attaque a besoin d’un armement défensif.

5
En 1927, Staline finit de consolider son pouvoir et concentra son attention sur les problèmes du mouvement communiste et de la révolution mondiale.
La même année, il conclut au caractère inévitable d’une nouvelle guerre mondiale et engagea une lutte résolue contre le pacifisme social-démocrate en favorisant les nazis dans leur conquête du pouvoir.
1927 marqua également le début de l’industrialisation de l’URSS. Ou plutôt de sa surindustrialisation planifiée par quinquennats.
Au début du premier plan quinquennal, l’Armée rouge disposait de 92 chars. Bien que la production militaire ne fût pas encore prioritaire, elle en avait plus de 4’000 à son terme. Le but de ce premier quinquennat était de mettre en place une infrastructure industrielle capable de produire, ensuite, des armements.
Le deuxième quinquennat continua sur cette lancée : l’on créa des batteries de fours à coke et des fours Martin, des barrages géants et des usines d’oxygène, des laminoirs et des mines. La production d’armement n’était toujours pas prioritaire, mais Staline ne l’oubliait pas pour autant : au cours des deux premiers plans, la production d’avions de combat fut de 24’708 unités…
En revanche, le troisième quinquennat, qui devait s’achever en 1942, fut bel et bien consacré à la production militaire à une échelle énorme.
L’accomplissement du troisième plan avait été rendu possible par la collectivisation des campagnes et l’industrialisation du pays dont le but n’était nullement d’améliorer les conditions d’existence de la population15. Au milieu des années vingt, la vie était relativement

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15 Voir annexe 4, p. 284.

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supportable. Si Staline s’était préoccupé du niveau de vie, il aurait prolongé la NEP et les Soviétiques n’auraient pas connu, au début des années trente, l’appauvrissement presque total et les terribles famines que décrit Robert Conquest dans un récent ouvrage16. En réalité, le but de l’industrialisation et de la collectivisation n’était pas l’amélioration des conditions de vie des Soviétiques mais la production d’armes en quantités gigantesques.
Pourquoi les communistes voulaient-ils des armes? Pour défendre la population? Drôle de calcul : faire des millions de morts pour se protéger d’une hypothétique attaque. Rappelons que les nazis parvinrent au pouvoir en Allemagne en 1933, alors que la famine sévissait en URSS depuis déjà deux ans. Si, pour payer les chars d’assaut, la soie des parachutes et la technologie militaire occidentale, Staline n’avait vendu à l’étranger que quatre millions de tonnes de blé par an au lieu de cinq, des millions d’enfants seraient restés en vie. Dans tous les pays normaux, les armements servent à défendre la population et préserver l’avenir de la nation. En Union soviétique, la population souffrit d’effroyables calamités pour que le pays se dote d’armements offensifs.
Comparé à l’industrialisation stalinienne, l’horrible massacre de la Première Guerre mondiale prend des airs de joyeux pique-nique. De l914à l918, le conflit fit dix millions de morts dans l’Europe entière. A elle seule, la Russie perdit 2,3 millions de personnes. Mais Staline, en temps de paix, extermina une population incommensurablement plus élevée : la paix communiste s’avéra plus meurtrière que la guerre impérialiste! Et cela, pour se munir de chars et d’avions destinés exclusivement à attaquer ses voisins. Car ces armes ne convenaient nullement à la défense du territoire et de la population et, la guerre venue, il fallut purement et simplement renoncer à les utiliser.

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16 Robert Conquest, The Harvest of Sorrow. Soviet Collectivization and the Terror Famine, Londres, 1986.

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IV
LE PARTAGE DE LA POLOGNE

« Nous poursuivons une oeuvre qui, en cas de succès, retournera le monde entier et libérera la classe ouvrière tout entière17. »
STALINE.

1
Le 22 juin 1941, l’Allemagne nazie attaqua par surprise l’Union soviétique. C’est un fait historique dont on finit par ne plus percevoir le caractère étrange : avant la Deuxième Guerre mondiale, l’Allemagne n’avait pas de frontière commune avec l’URSS et ne pouvait donc pas l’attaquer par surprise.
Les deux puissances étaient séparées par une zone tampon constituée d’Etats neutres. Pour qu’une guerre germano-soviétique fût possible, il fallait au préalable détruire cette zone. Avant de maudire le seul Hitler, quiconque s’intéresse à la date du 22 juin 1941 devrait se poser ces deux questions : Qui a abattu la zone tampon constituée par ces Etats neutres? Dans quel but?

2
La Pologne était le seul état qui possédait des frontières à la fois avec l’URSS et avec l’Allemagne. Elle représentait la voie d’accès la plus courte, la plus directe, la moins accidentée et la plus commode entre les deux pays. En cas de guerre germano- soviétique, l’agresseur potentiel devait donc se tailler un corridor en territoire polonais. En revanche, pour éviter une telle guerre, le comportement normal d’une puissance non agressive devait être d’engager son poids politique, son autorité internationale et sa puissance militaire pour interdire à son adversaire d’entrer dans la zone tampon. En dernière extrémité, elle devait se battre contre lui en Pologne sans le laisser s’approcher de ses frontières.
Pourtant, que se passa-t-il? Hitler avait ouvertement proclamé son besoin d’espace vital à l’est. Staline l’avait publiquement qualifié de cannibale. Mais les nazis ne pouvaient attaquer l’URSS en l’absence de frontière commune. Hitler proposa donc à Staline de l’aider à détruire la zone tampon qui les séparait. Ce dernier accepta la proposition avec joie et mit dans l’entreprise le même enthousiasme que les nazis. Les motivations d’Hitler étaient compréhensibles. Mais comment expliquer celles de Staline?

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17 OEuvres, t. 13, p. 40.

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Les historiens communistes expliquent ce mystère de trois manières différentes :
Première explication : après avoir dépecé et ensanglanté la Pologne, l’URSS poussa ses frontières vers l’ouest, renforçant ainsi sa sécurité. Etrange raisonnement. Les frontières soviétiques furent avancées de deux à trois cents kilomètres, mais l’Allemagne déplaçait simultanément les siennes de trois à quatre cents kilomètres vers l’est. Loin d’y gagner en sécurité, l’URSS ne fit qu’en souffrir : cela créait une zone de contact entre les deux pays, qui permettait le lancement d’une attaque subite.
Deuxième explication : en poignardant la Pologne dans le dos au moment où elle livrait un combat désespéré aux nazis, l’URSS tentait de reculer l’échéance d’une guerre germano- soviétique… C’est en quelque sorte l’histoire du type qui met le feu à la maison de son voisin pour que l’incendie ne se propage pas trop vite à la sienne.
Troisième explication : la France et la Grande-Bretagne ne voulaient pas signer de traité avec l’URSS, ce qui laissa les mains libres à Hitler… Sottises! Pour quelle raison ces deux pays auraient-ils dû s’engager à défendre un pays qui proclamait haut et fort que son objectif principal était de renverser les démocraties, y compris à Paris et à Londres? En tout cas, une attaque allemande à l’est ne touchait qu’indirectement les Etats occidentaux. Cette possibilité, en revanche, revêtait une importance primordiale pour les pays de l’Europe de l’Est qui étaient directement visés. C’étaient eux les alliés naturels de l’Union soviétique. C’était avec eux qu’il fallait rechercher une alliance contre Hitler. Mais Staline n’en voulait pas.
Les explications inventées par les historiens communistes ont deux défauts : elles ont été produites après coup ; et elles ignorent totalement les vues des dirigeants soviétiques qui ont pourtant été exprimées encore plus clairement que celles d’Hitler.

3
Une fois détruite la zone tampon qui le séparait de l’URSS, Hitler s’estima momentanément satisfait et consacra son attention à la France et à la Grande-Bretagne qui lui avaient déclaré la guerre par solidarité avec la Pologne. Staline aurait dû mettre ce répit à profit pour renforcer la défense de cette trouée de 570 kilomètres. Il fallait d’urgence perfectionner la ligne de fortifications existantes. Et aussi en créer d’autres, miner les routes, les ponts, les champs, creuser des fossés antichars…
Une telle tâche pouvait être menée à bien en peu de temps. En 1943, à Koursk, pour repousser une offensive de l’ennemi, l’Armée rouge créa six lignes fortifiées continues, sur une profondeur de 250 à 300 kilomètres et toute la largeur du front. Chaque kilomètre était

saturé d’épaulements, de tranchées, de boyaux de communication, d’abris, de positions de batteries. La densité du minage était de 7 000 mines par kilomètre. Quant à la concentration d’artillerie antichar, elle atteignait le chiffre monstrueux de 41 canons au kilomètre, sans compter l’artillerie de campagne, les chars enterrés et la DCA. Et tout cela sur une étendue sans relief et presque nue.
En 1939, les conditions de création de lignes de défense étaient plus favorables : le secteur frontalier comprenait des forêts denses, des rivières et des marais. Il y avait peu de routes et les Soviétiques disposaient du temps nécessaire à aménager une zone véritablement infranchissable.
Or, on se hâta de rendre la région accessible. On construisit des routes et des ponts et le réseau ferroviaire fut étendu et perfectionné. Les fortifications existantes furent détruites et recouvertes de terre. De plus, ce fut précisément le moment que choisit Staline pour arrêter la production de canons antichars et de DCA.
Commentaire de I.G. Starinov, colonel du GRU qui fut l’un des acteurs de cette politique : « La situation créée était stupide. Lorsque nous avions pour voisins de petits Etats dont les armées étaient faibles, nos frontières étaient verrouillées. Mais quand l’Allemagne nazie devint notre voisine, les ouvrages de fortifications défendant l’ancienne frontière furent abandonnés et parfois même démontés18. » La direction du génie de l’Armée rouge demandait 120’000 mines à retardement, quantité suffisante, en cas d’invasion, pour paralyser toutes les communications ferroviaires sur les arrières de l’armée allemande. La mine est l’arme la plus simple, la moins coûteuse et la plus efficace. Au lieu de la quantité demandée, le génie ne reçut que… 120 mines. Leur production, précédemment énorme, fut arrêtée après le partage de la Pologne.
Dans l’année qui suivit, Staline poursuivit son entreprise de démantèlement de la zone tampon. En 1940, il annexa l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie, une grande partie de la Roumanie (Bessarabie et Bukovine septentrionale) et tenta d’annexer la Finlande dont il parvint, au prix d’une guerre, à arracher des morceaux.
Dix mois après la signature du pacte germano-soviétique, la zone tampon était entièrement détruite. De l’océan Arctique à la mer Noire, il n’y avait plus d’Etats neutres entre Staline et Hitler : les conditions nécessaires pour une offensive étaient en place. De plus, alors qu’à la fin de 1939 la frontière entre l’URSS et l’Allemagne ne traversait que des territoires polonais soumis, après le phagocytage des Etats baltes, en 1940, l’Armée rouge se trouvait directement au contact d’une région allemande : la Prusse orientale.

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18 I.G. Starinov, Les mines attendent leur heure (Miny jdout svoego tchassa), Voenizdat, 1964, p. 176.

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Ces multiples éléments renversent l’image d’un Hitler rusé, creusant des corridors vers l’est avec l’aide involontaire d’un Staline stupide. Au contraire, c’est Staline qui perçait des trouées vers l’ouest sans aucune aide extérieure : « L’histoire nous dit, expliquait-il en 1936, que lorsqu’un Etat veut faire la guerre à un autre Etat, même si ce n’est pas son voisin, il commence par chercher des frontières par lesquelles il pourrait atteindre celles du pays qu’il veut attaquer 19. »
En 1940, à l’occasion des fêtes de la Révolution, le maréchal S.K. Timochenko précisait : « En Lituanie, en Lettonie, en Estonie, le pouvoir des propriétaires et des capitalistes, haï des travailleurs, a été détruit. L’Union soviétique s’est considérablement étendue et a poussé ses frontières vers l’ouest. Le monde capitaliste a été obligé de nous faire de la place et de reculer. Mais ce n’est pas à nous, combattants de l’Armée rouge, de nous laisser gagner par la vantardise et de nous reposer sur nos lauriers! 20 »
Il ne s’agit pas ici d’un discours ni d’un communiqué de l’agence Tass, mais d’un ordre de l’Armée rouge. Or, à l’ouest des frontières soviétiques, il n’y avait que l’Allemagne et ses alliés.

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19 Pravda, 5 mars 1936.
20 Ordre du commissaire du peuple à la Défense n°400, 7 novembre

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suite…

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