L’Azyme de Sion


 

Auteur : Tlass Moustafa

Année : 1990

AVANT – PROPOS
Voici la cinquième (1) édition de L’Azyme de Sion (2). Qu’il me soit permis, à la faveur de
cette circonstance, de répondre à la polémique suscitée par la publication de cet ouvrage.
En effet, j’ai constaté par les lettres qui me sont parvenues et qui, pour la plupart,
comportaient des menaces, l’insatisfaction que manifestaient certains lecteurs à l’égard de ce
livre. Aussi, est-il curieux de remarquer que l’azyme, qui a provoqué un tollé dans le deuxième
tiers du XIX e siècle, continue, de nos jours encore, à faire couler beaucoup d’encre.
Certes, si le premier Azyme n’avait alors préoccupé qu’un petit nombre d’Etats, il inquiète
aujourd’hui tous les pays membres de l’O.T.A.N.
A l’époque, seuls quelques consuls, le chef de la diplomatie française et Mohammed Ali
Pacha s’en étaient souciés. Aujourd’hui, il n’est de président, de chef de diplomatie,
d’ambassadeurs ou de consuls qui s’en soient embarrassés.

——————————————

1 L’auteur a écrit cet avant-propos pour la cinquième édition de L’Azyme de Sion qui a été publiée en arabe en 1987.
2 Titre original de l’ouvrage en arabe: Fatir Sahyoun. (NDT)

——————————————

A l’époque, deux ou trois journaux évoquèrent l’affaire. Aujourd’hui, la presse
internationale européenne et américaine la plus avertie en révèle la portée, reléguant au second
plan les sujets d’actualité les plus brûlants.
A l’époque, c’étaient la police, l’enquêteur Mohammed Ali et son fils Ibrahim, Wali de
Damas, qui avaient pris l’affaire en main. Aujourd’hui, ce sont le Centre Simon Wiesenthal, le
Front d’Action Sioniste, la C.I.A., le Mossad, ainsi que les médias occidentaux d’obédience
sioniste qui s’en chargent.
Menaçante, la presse israélienne me rappelle, ainsi qu’à la Syrie, que les avions israéliens
entreront en action le jour où je deviendrais leader dans mon pays. Quant au Front d’Action
Sioniste, il me menace de mort au cas où je soutiendrais à Paris ma thèse de doctorat en
Sciences Politiques, niveau Polémologie.
Par ailleurs, à travers leurs menaces et l’instigation de tiers contre ma personne, ils
m’accusent d’antisémitisme. En réalité, j’ai fini par prendre en pitié ce Shultz qui a voulu
rassurer le Centre Simon Wiesenthal en lui demandant de ne prêter aucune attention à ce
qu’écrit Moustafa Tlass car ses lecteurs, sur le territoire syrien soient-ils ou en dehors de celuici,
sont néants. Mais que M.. Shultz se rassure, car mes lecteurs sont, grâce à Dieu, fort
nombreux.
En effet, je suis l’auteur de trente sept ouvrages dont trois ont été traduits en français,
russe, allemand et anglais. Mon livre sur l’invasion israélienne au Liban fut traduit en hébreu.
Personnellement, en fin de carrière militaire, je resterai l’écrivain, le poète, le combattant
au sein du Parti Baas Socialiste et le professeur de stratégie à l’Académie Forchilev. Shultz, lui,
sera employé dans un trust international.
Je voudrais, en passant, lui demander quelle serait sa conception de l’antisémitisme ? Le
plus drôle est que Shultz donnerait une réponse dont il ne comprendrait pas le sens. Sait-il, par
exemple, que de tout temps, les chefs sionistes étaient hostiles au sémitisme, voire les
promoteurs de l’antisémitisme ?
Il lui suffira de lire ce passage écrit par un théoricien du mouvement sioniste et l’un des
collaborateurs à l’Encyclopédie hébraïque (3) :
« Si nous ne reconnaissons pas la légitimité antisémitique, nous nierons alors la légitimité
de notre entité. Au lieu de créer des groupuscules pour lutter contre les non-sémitiques qui
veulent amputer nos droits, nous devons créer des groupuscules pour lutter contre nos amis qui
défendent nos droits ».
Cette attitude sioniste s’explique par le fait que le non-sémitisme empêche les juifs de
s’intégrer dans des sociétés où ils ont vécu pendant de longs siècles et y ont acquis tous les droits
de citoyenneté.
[9]
L’anti-sionisme, en prônant l’égalité des droits qu’implique l’assimilation à la société
humaine, s’oppose donc complètement à l’antisémitisme.
Ce sont les chefs religieux et les leaders politiques juifs qui, en interprétant la parole de
Dieu et en prétendant être son peuple élu, ont été les premiers à établir les bases de la
discrimination raciale.
Le jour où le racisme devenait le fondement de l’idéologie nazie, les chefs sionistes, au
comble de leur joie, en profitèrent pour déclencher un racisme s’appuyant selon eux non pas sur
de fausses allégations scientifiques ou philosophiques mais sur des principes religieux et divins.
Ainsi, en défendant le sionisme, Shultz et les autres politiciens occidentaux défendent le
nazisme – dont ont été victimes des milliers de leurs gens qui le combattaient car, entre les chefs
sionistes et nazis, il n’y avait pas seulement une entente mais un total accord.[10]
Voici la note envoyée par l’Union Sioniste Allemande au parti nazi, le 21 Juin 1933.
« Nous espérons, à travers la création de ce nouvel Etat, basé sur le principe racial,
enrôler nos groupes afin de tirer profit de ses nouvelles structures… Notre reconnaissance
du nationalisme juif nous permettra d’établir des relations claires et sincères avec le
peuple allemand et ses principes nationaux et racistes. Tout en ne voulant pas réduire
l’importance de ces principes fondamentaux, nous sommes tout aussi hostiles au mariage
mixte car nous tenons à conserver la pureté de la communauté juive… Le mouvement
sioniste est même disposé à coopérer avec un Etat antijuif pourvu qu’il réalise ses
objectifs… Le succès du sionisme n’est entravé que par le sentiment des juifs, vivant à

——————————————

3 Jacob Klatzkine.

——————————————

l’étranger et qui s’opposent aux actuelles tendances allemandes… L’appel actuel au
boycottage allemand n’est certainement pas sioniste… »
Nous invitons donc, M. Shultz à se référer aux lois raciales du sionisme et du nazisme afin
d’en dégager la totale similarité.
[11]
Bien que je ne croie pas à la discrimination raciale inventée par les exégètes de la Bible et
les penseurs de l’expansion impérialiste au cours du XIXe et XXe siècles, j’aimerais signaler à M.
Shultz que ceux-ci voulaient dire par sémites les peuples qui ont quitté la péninsule arabique
pour s’installer dans les diverses régions du monde arabe. Ce sont ces mêmes peuples qui ont
fondé les plus anciennes et les plus nobles des civilisations et qui ont établi les bases du progrès
matériel et spirituel. D’ailleurs, les découvertes archéologiques le prouvent tous les jours. Parmi
les peuples, une infime minorité adopte le judaïsme. La Bible, aux valeurs divines et spirituelles
transformées et défigurées, relate le passé de ce peuple, le plaçant arbitrairement au centre de
l’histoire du monde.
En dehors de cette version biblique, aucune découverte, même au coeur de la Palestine où
des fouilles ont été menées par les chercheurs juifs qui ont renversé la terre de fond en comble,
détruit des villages et des villes, n’est venue confirmer les prétentions des amis de Shultz, faisant
de la Palestine la Terre promise par Dieu à son peuple élu sur laquelle il a fondé son Etat et
édifié sa civilisation. Aucune trace ne témoigne de l’existence de cette époque prétendue
brillante, celle de David et de Salomon.
Il est certain, à l’heure actuelle, que rien ne relie les juifs d’aujourd’hui à cette première
minorité. Ainsi, l’antisémitisme s’applique à tous ceux qui s’opposent aux arabes, les haïssent et
leur veulent du mal.
Ceci est le cas de Shultz et de ses maîtres à Washington et à Tel Aviv. Mais c’est aussi le
cas de tant d’autres politiciens occidentaux et de leurs propagandistes qui soutiennent
« aveuglément » le sionisme.
Cependant, je voudrais rassurer M. Shultz et sa clique aux Etats-Unis et en Europe
Occidentale que cet ouvrage ne vise pas le judaïsme en tant que religion divine que notre propre
religion nous oblige à respecter, il ne vise pas non plus les juifs en tant que peuple qui, comme
tous les autres, regroupe les bons et les mauvais, mais il s’attaque à tous ceux qui ont déformé la
Parole et falsifié la Bible, ainsi qu’à toutes les mauvaises pratiques qui contredisent à la fois les
dix commandements et l’essence même du judaïsme et dont les instigateurs ne sont autres que
les anciens et les actuels chefs de Tel Aviv.
A tous ces commandements: ne tue pas, ne commet pas d’adultère, ne vole pas, ils ont
omis la négation. La parole de Dieu est alors modifiée, des interprétations sont émises et des
traditions sont créées de manière telle que les magnats du nazisme paraissent comme des
enfants de choeur.
Après tout cela, n’est-il pas réfutable que le chef de la diplomatie de l’une des deux
superpuissances, qui prétend défendre les droits de l’homme – alors qu’elle les viole tous les
jours dans son pays ou ailleurs dans le monde – bafoue lui-même la liberté de la parole,
soutenue par sa presse qui s’élève contre un écrivain ayant puisé sa matière dans plusieurs
documents officiels et juridiques, au lieu de confier cette campagne aux intellectuels sionistes
des Etats-Unis.
Quant au recours aux cris hystériques et aux menaces de châtiments, c’est tout à fait
identique aux méthodes qu’utilisent les suspects démunis de preuves d’innocence ou
d’arguments valables.
D’autre part, il m’est inévitable de signaler que j’ai reçu, au faîte de la campagne sioniste,
un grand nombre de lettres d’encouragements. L’une d’entre elles était rédigée par un écrivain
français dont je tairai le nom afin de lui éviter des soucis. Ce dernier avait joint à sa lettre la
photocopie d’un livre paru en France et qui relate l’égorgement d’un jeune garçon par des
sionistes à Prague. Il m’a prié de rééditer ce livre à Damas ou à Beyrouth car il lui était
impossible de le faire à Paris. Je trouvai alors convenable de le traduire en arabe et de l’inclure
dans L’Azyme de Sion qui relatera désormais, l’assassinat du Père capucin Thomas et le petit
martyre de Prague.
En fin de compte pour vous sionistes, égorger un individu, n’est point un scrupule car vos
mains baignent continuellement dans le sang.
Et je ne vous apprends rien, M. Shultz, vous, l’instruit, en vous disant que celui qui tue un
homme, tue une nation.

S’il vous arrive de vous demander comment cela peut-il être vrai, vous verrez en face de
vous des milliers de personnes crier : « Nous sommes les victimes de Hiroshima, du Vietnam, de
la Corée, du Liban, de la Grenade… « .
L’Histoire ne pardonne à personne. En effet, l’assassinat du Père capucin Thomas est
identique à l’assassinat du jeune garçon de Prague et à tous les autres d’Europe ou d’Asie…
Nous évoquerons ces crimes plus tard, dans un livre à part, où nous éveillerons la
conscience de l’Amérique et de l’Europe.
L’objectif de ce livre sera de prouver que le judaïsme, bien que religion divine, a des
adeptes avides de sang.
A mon avis, le judaïsme renie ces orgueilleux assassins et terroristes.
Quant à la riposte aux menaces qui me sont adressées, elle me rappelle ce vers du poète
arabe Al-Moatannahi :
« Lorsque l’homme s’est habitué à affronter la mort, marcher dans la boue ne lui fera pas peur ».
La peur, ô lâches, est indigne de nous, car elle est, comme le dit le maître du siècle et des
générations à venir, Hafez El Assad, une arme supplémentaire fournie à l’ennemi !
Non, nous ne fournirons jamais cette arme à notre ennemi !
Damas, le 8 Mai 1987

L’ASSASSINAT DU PERE CAPUCIN THOMAS ET DE SON
SERVITEUR IBRAHIM AMARAT A DAMAS 1840.
Le Problème
L’assassinat du Père Thomas et de son serviteur chrétien Ibrahim Amarat et l’utilisation de leur
sang pour la fabrication du pain azyme, dit de Sion.
La Date
Le mercredi 5 février 1840 (2 zi-Hijjat 1255 heg.)
Le Lieu
Le quartier des juifs à Damas.

— Les assassins du Père Capucin Thomas sont ces juifs:
1- Daoud Hrari- 2- Haroun Hrari- 3- Issac Hrari- 4-Youssef Hrari- 5- Youssef Linado- 6- Le
rabbin Moussa Abou al Afia- 7- Le rabbin Moussa Bokhor Yahouda de Salonique, dit Slamiki- 8-
Le barbier Sleiman Salloum.

— Les assassins d’Ibrahim Amarat sont ces juifs:
1- Moussa Farhi- 2- Mourad Farhi- 3- Haroun d’Istanbul, dit Stamboli- 4- Issac Picciotto- 5-
Aslan Farhi- 6- Jacob Abou al Afia- 7- Youssef Manahim Farhi- 8- Mourad al Fattal.

INTRODUCTION
En 1832, Méhémet Ali réussit à libérer la Syrie de la domination ottomane et à l’unir à
l’Egypte. Cette union, portant atteinte aux intérêts européens au Levant, provoqua une grave
crise internationale. Ainsi, une coalition, dirigée par l’Angleterre se forma. Son objectif: arracher
la Syrie à Méhémet Ali.
Au départ, seule la France soutenait le Wali d’Egypte, espérant ainsi s’assurer des
privilèges dans cette région névralgique. Soumise aux pressions européennes, elle fut obligée
d’abandonner son projet. Au moment où les Européens s’efforçaient de détruire cette union,
plusieurs projets naquirent. Certains cherchaient à accorder à la Syrie un statut particulier afin
de l’isoler de son environnement, d’autres réclamaient la reconstitution du royaume juif (4).
Durant cette période agitée de la Syrie, liée à la fin du règne de Méhémet Ali Pacha,
Damas fut secouée par un crime abominable perpétré par les juifs contre le prêtre capucin
Thomas (5). Ses assassins voulaient recueillir son sang pour pétrir le pain azyme, nécessaire à la
solennité de leur Pâque.
Ce ne fut pas le premier crime du genre. En effet, l’Occident et la Russie tsariste en
connurent nombre de semblables dont certains ont pu être dénoncés et déposés dans les procèsverbaux
malgré toutes les tentatives de camouflage (6).
Plusieurs chercheurs occidentaux et orientaux essayèrent de les dévoiler et de les
réactiver. Ainsi l’assassinat du Père capucin Thomas et de son serviteur n’était pas le premier (7),
de même qu’il ne devait certainement pas être le dernier (8). Seulement, vu les circonstances
politiques de l’affaire, celle-ci prit des dimensions très particulières.
[25]
Les autorités égyptiennes au Caire et à Damas s’occupèrent énormément de cet
abominable crime. A son tour, le consul de France participa à l’enquête car la victime était un
ressortissant français. L’enquête révéla des faits plus graves dépassant le crime lui-même pour
toucher à ses motifs qui paraissent liés à des enseignements judaïques dictés par le Talmud. Ce

——————————————

4 Vienne, le 8 février 1841. Extrait d’une dépêche du Prince Metternich au Comte Appony. Archives Affaires Etrangères,
Turquie Ambassade de Constantinople. Direction politique. Volume 282, fol.70-78.
5 Prêtre capucin ayant vécu 33 ans en Syrie (1807-1840). Possédant des connaissances en médecine et en pharmacie, il
traitait gratuitement tous ses patients en Syrie, fussent-ils musulmans, chrétiens ou juifs. C’est l’introduction du vaccin
antivariolique que lui doit la population de Damas et qu’il a propagé avec zèle louable. Il s’était concilié l’estime et
l’affection de tout le monde. Le jour du crime, il se trouvait dans un quartier juif où il vaccinait un garçon juif atteint de
variole. (cf Le trésor de mainmorte dans les règles du Talmud, traduit par Youssef Hanna Nasraliah, pages 29-30).
6 C’était vers la moitié du XVIIIe siècle, lorsque des juifs enlevèrent en Algérie un garçon chrétien et l’égorgèrent.
Cependant ils réussirent à camoufler l’affaire moyennant une somme d’argent versée au gouverneur turc d’Alger. (voir
William Spencer: L’Algérie au temps des vétérans de la mer, traduit par Abdelkader Zébadieh, page 84).
7 Le 2 avril 1840, le consul général d’Egypte, Cochelet, écrivait au chef de la diplomatie française: « Je ne crois pas
pouvoir me dispenser de mettre sous vos yeux la copie d’une déclaration envoyée à Mohammed Ali et qui a été faite par
un rabbin qui s’est fait musulman, de laquelle il semblerait résulter que le sang humain est nécessaire aux juifs pour
célébrer leur Pâque et qu’il en manque à Damas. Cette découverte inattendue a donné lieu de supposer que des individus
qui ont disparu depuis longtemps, sans qu’on ait su ce qu’ils étaient devenus et entre autres des esclaves grecs qui
avaient été achetés par les juifs lors de la guerre de Morée, ont été victimes du fanatisme de ces derniers ».
Alexandrie, le 2 avril 1840. Cochelet à Thiers, le Président du Conseil ministre des Affaires Etrangères. Archives Affaires
Etrangères. Consulat général d’Egypte et dépendances. Vol.9 (1839-1840) Direction politique, fol.9-10
8 La responsabilité des juifs dans la disparition d’un grand nombre de personnes relevant d’autres communautés est
confirmée par le Consul de France à Damas. Ce dernier suivait de près l’affaire, la victime étant un protégé de la France.
Archives Affaires Etrangères, Alexandrie, vol.28, direction commerciale. Correspondance du consul de Damas, N° 11,
vol.28 fol.444-448.
Le docteur Youssef Hanna Nasrallah a évoqué dans l’introduction de l’ouvrage qu’il a traduit, Le trésor de mainmorte
dans les règles du Talmud, (qui est la traduction de deux livres: le premier étant du docteur Rohling: Les doctrines
juives selon le Talmud et le second d’Achille Laurent Les questions historiques de 1840 en Syrie) des événements qui
ont eu lieu à l’époque des Séleucides ainsi qu’au Moyen Age. p.21-22.
Un autre événement se produisit au lendemain du retrait égyptien: un jeune garçon, Henri Abdel Nour, fut enlevé et
égorgé par les juifs. L’enquête établit la responsabilité des juifs mais ces derniers soudoyèrent les gouverneurs et ce
crime fut étouffé. A ce sujet, Habib Afendi Farés publia Le cri de l’innocent (voir Youssef Hanna Nasrallah op. cit. p.23 à 27)

——————————————

livre, qui occupe une place centrale dans la vie des juifs, comporte des déviations subversives
inspirées par leur haine noire de l’humanité ainsi que de toutes les religions (9). Les juifs
s’agitèrent un peu partout dans le monde. Leurs chefs et alliés multiplièrent les interventions
auprès des hommes politiques en Europe et en Amérique afin de dissimuler les traces de ce
crime et de les en disculper.
[26]
Comme cela arrive encore de nos jours, lorsque les juifs commirent ce crime, ils ne se
contentèrent pas de s’en acquitter mais cherchèrent à en tirer des avantages. Ils commencèrent
par exploiter le consul d’Autriche pour qu’il intervînt au moment de l’enquête au profit de
quelques accusés prétendus protégés de l’Autriche et qu’il demandât à son gouvernement
d’interférer en leur faveur. De même, saisirent-ils l’indulgence des autorités égyptiennes et du
consul de France pour contacter les accusés et les pousser à nier leur implication. Ils
employèrent la corruption mais aussi la contrainte pour dissuader tous ceux qui avaient reconnu
avoir commis le crime de renoncer à leurs aveux. A signaler que des pressions furent exercées
sur le consul de France par le biais de ses supérieurs à Paris et à Constantinople (10).
Le consul de France fut taxé de partialité (11), on lui reprocha sa jalousie des fortunes
juives (12). Les autorités nationales chargées de l’enquête, furent injustement attaquées pour un
prétendu recours à la torture lors de l’interrogatoire des accusés. Dans ce cadre, les rapports

——————————————

9 Dans son livre Les doctrines juives selon le Talmud, le docteur Rohling développe certains passages: « Le peuple juif
restera humilié jusqu’à la fin du règne des étrangers. Il faut déclencher la guerre et faire périr les deux tiers de
l’humanité avant que les juifs ne gouvernent définitivement les autres nations. Les juifs passeront sept années
consécutives à brûler les armes qu’ils auraient acquises après la victoire ». (p.65). Aussi, le consul de France à Damas
envoya-t-il au consul général de France en Egypte des passages traduits du Talmud :
« 1. Dans les églises des chrétiens, il ne se dit et ne se fait que ce qui est contraire à la vérité. Du reste, elle ne diffère pas
de celle des païens. Le devoir d’un juif est de travailler au renversement de ces églises. L’Évangile des chrétiens n’est
qu’une doctrine de péché déclarée ouvertement. Le devoir d’un juif est de le brûler quoiqu’il s’y trouve le nom de Dieu.
2. Le devoir des juifs est de maudire les chrétiens trois fois par jour et de demander à Dieu de les anéantir tous,
spécialement leurs rois et leurs gouvernements. C’est un précepte dont l’observance concerne particulièrement les chefs
de la doctrine. Ils doivent aussi exciter à la haine contre les chrétiens. Dieu a ordonné au peuple juif de s’emparer de
l’argent des chrétiens par tous les moyens possibles, soit par trafic, soit par finesse, soit par fourberie, soit même par vol.
3. Le juif doit être persuadé que le chrétien est un animal sauvage et il doit le traiter en conséquence… Si un israélite voit
un chrétien sur le bord d’un précipice, il doit le pousser dedans jusqu’à ce que le chrétien soit au fond de l’abîme. »
Le consul de France ajouta aussi qu’il existait dans le Talmud des passages plus hostiles concernant l’islam mais qui ne
furent pas traduits pour ne pas augmenter l’exaspération des musulmans. Archives Affaires Etrangères, Alexandrie,
vol.28. Correspondance du consul de Damas, fol.444-448.
10 Voir la pétition du Rassemblement juif à Damas, présentée à l’ambassadeur de France à Constantinople le 21 avril
1840 dans laquelle le rassemblement lui réclame l’intervention auprès du consul de France à Damas afin qu’il modifie
son attitude très rigoureuse vis-à-vis des accusés.
Archives Affaires Etrangères. Ambassade, Turquie, Direction politique. Vol.280, fol.224-225 et 226 N° 38.
Voir aussi le télégramme du consul général de France à Alexandrie au Président du Conseil, ministre des Affaires
Etrangères, du 30 avril 1840.
Archives Affaires Etrangères, Alexandrie, vol.28, direction commerciale, N° 184. fol.439-440.
11 Le consul d’Autriche qualifia le comportement de consul de France d’arbitraire. Ce dernier répondit: « Qu’entend-il
par actes arbitraires ? Sont-ce de visites domiciliaires dans des maisons dénoncées comme suspectes ? Tous les jours et
dans tous les pays du monde de pareilles visites ont lieu. Et, ayant lieu par l’entremise de l’autorité constituée, elles n’ont
jamais été qualifiées d’arbitraires. Sont-ce les arrestations préventives sur dénonciation de témoin ? Mais tous les jours
aussi, dans les affaires criminelles comme dans les questions de complot, nos procureurs du roi en France et ailleurs les
magistrats spéciaux font opérer des arrestations qui n’amènent d’autres résultats définitifs que la mise en liberté pour
cause de non lieu ? Est-ce là de l’arbitraire ? »
Archives Affaires Etrangères, vol.28, direction commerciale, N° 184, fol.439-440.
Correspondance du consul de Damas, N° 11, vol.28, fol.444-448.
12 Le consul de France répondit ainsi à cette accusation: « Est-ce moi qui en suis jaloux ?… Si M. Laurin (le consul
d’Autriche) avait été loyalement informé, il aurait su que les juifs de Damas eussent payé de tout l’or qu’ils possédaient
une transaction sur l’assassinat du Père Thomas. Ils savent que depuis longtemps ils mettent sur leur responsabilité la
disparition d’une foule d’individus appartenant à d’autres croyances. »
En outre, le consul de France fit état de grosses sommes d’argent proposées par les juifs et destinées à corrompre un
certain nombre d’employés de l’ambassade de France afin de les inciter à renoncer à la poursuite de l’affaire et à
camoufler celle-ci. (Ibid).
« MM Montefoire et Crémieux se sont rendus auprès de moi, au nom de la communauté israélite d’Europe, pour me
demander de délivrer et tranquilliser ceux des juifs qui sont aujourd’hui en prison ou en fuite à raison des poursuites
auxquelles avaient donné lieu la disparition à Damas du Père Thomas et de son domestique, au mois de zilhidjé 1255.
Après avoir pris connaissance de ces demandes et prières présentées au nom d’une société considérable, je n’ai pas cru
pouvoir les repousser et j’ai ordonné ce qui suit :
« Vous délivrez ceux de la nation juive qui sont en prison et vous rassurerez ceux qui ont pris la fuite en les invitant à
revenir. Vous veillerez à ce qu’ils continuent d’exercer leur industrie et leur commerce, sans qu’aucun d’eux soit
maltraité par qui que ce soit dans l’exercice de sa profession. Et, en protégeant comme auparavant leur repos et leur
tranquillité, vous ne négligerez rien pour faire renaître la sécurité parmi cette nation ». » (voir Youssef Hanna Nasrallah,
p.221).

——————————————

consulaires reprenaient souvent des termes portant atteinte à la loi coranique alors que la
torture, si elle a véritablement existé, est étrangère aux principes de l’Islam et ne peut être que le
fait de personnes isolées. En fait, la torture a de tout temps été un moyen adopté par les Etats-
Unis et l’Europe afin de contraindre les accusés à faire des aveux. Cette pratique reste encore en
vigueur de nos jours.
[29]
Les chefs juifs s’employèrent donc en Europe et en Amérique et bénéficièrent de leur
influence matérielle et informationnelle pour inciter les grands Etats à intervenir en leur faveur.
Ils mobilisèrent leurs adeptes dabs les parlements et dans la presse, organisèrent des
manifestations de soutien et envoyèrent d’éminents représentants juifs d’Europe (Crémieux et
Montefiore) à Méhémet Ali. Les grandes puissances s’étant retournées contre Méhémet Ali et sa
présence en Syrie, les juifs tirèrent profit de sa situation délicate et saisirent l’occasion de sa
crise financière pour lui proposer de grosses sommes d’argent. Ils réussirent ainsi à lui soutirer
un firman qu’ils formulèrent eux-mêmes en vue de clore l’affaire à leur avantage et de l’étouffer
complètement. Puis, lorsque le sultan reconquit Damas, il délivra à Montefiore un firman selon
lequel il promettait de protéger les juifs contre toute poursuite relative à un crime identique à
celui de Damas (13). Les juifs ne s’arrêtèrent pas là ; ils tentèrent de supprimer l’inscription
marquée sur le tombeau de Père Thomas dans l’église des Franciscains: « Ici reposent les os du
missionnaire capucin, Père Thomas, assassiné par les juifs, le 5 février 1840 » (14).
[30]
C’est ainsi que les juifs, lorsqu’ils commettent des crimes individuels ou des génocides,
parviennent aussitôt, par le biais de leur pouvoir financier, politique ou médiatique de même
que par leur influence sur les milieux dirigeants européens et américains, à faire disparaître
totalement les traces de leur acte odieux. Ne se contentant pas de cela, ils cherchent le plus
souvent des acquis politiques et économiques. En effet, les manifestations organisées par les
juifs et leurs adeptes en Europe et notamment dans les pays protestants, ainsi que les pétitions
présentées à l’occasion du crime, réclamaient toutes le retour des juifs en Palestine. Ils ont
réussi à faire croire aux responsables de certains pays européens que le retour des juifs en
Palestine serait le meilleur règlement de la question d’Orient (15). Soumis alors à l’influence des
juifs et de leurs militants en Angleterre, le gouvernement britannique appuya le projet de
protection des juifs dans tout l’empire ottoman, ainsi que leur retour en Palestine. A ce sujet,
Palmerston adressa une lettre à son ambassadeur à Constantinople dans laquelle il attirait son
attention sur l’idée régnante en ce moment entre les juifs selon laquelle ceux-ci croient que
l’heure de leur retour en Palestine est venue.
Cette idée reçut des échos favorables et tout portait à croire que ce désir serait plus
réalisable que jamais.
[31]
Certes, les juifs détiennent des fortunes énormes et par conséquent tous les pays qui les
accueillent réalisent de grands profits. Cependant leur installation en Palestine est liée au
règlement de la crise d’Orient. Il s’est avéré donc utile au Sultan d’encourager le retour des juifs
en Palestine car ceci, non seulement lui permettait de réaliser des bénéfices énormes mais
entravait aussi le projet d’expansion de Méhémet Ali et de ses successeurs. Palmerston demanda

——————————————

13 Voir le télégramme envoyé par le consul général de France en Egypte au ministre des Affaires Etrangères Guizot en
décembre 1840.
Archives Affaires Etrangères, Alexandrie, Direction commerciale, vol.28, N° 220. fol.542-543.
14 Montefiore a écrit une lettre à Palmerston le 28 Février 1850 dans laquelle il le priait d’intervenir auprès du
gouvernement français pour supprimer cette inscription. De même, a-t-il dépêché une lettre à Louis Napoléon pour le
même objet. Palmerston demanda aussitôt à son consul à Paris de déployer des efforts à ce sujet auprès du ministère
français des Affaires Etrangères. Le chef de la diplomatie française s’entretint à ce propos avec le consul de France à
Damas. Ce dernier mit en garde son ministre contre les intentions du gouvernement anglais visant à étendre l’influence
britannique sur les juifs de Damas. De même il démontra qu’au cas où la France exauçait la demande de l’Angleterre,
cette dernière renforcerait son influence sur les juifs, alors que le pouvoir français sur les chrétiens s’affaiblirait. Par
ailleurs, le consul signala l’inquiétude des chrétiens de Damas par suite de la visite effectuée par Gustave de Rothschild
(un des plus grands capitalistes juifs de France) qui cherchait à effacer cette inscription.
Voir le télégramme envoyé par le consul de France à Damas Ségur Dupeyron au ministre français des Affaires
Etrangères. Archives Affaires Etrangères, Consulat de Damas, Correspondance politique, vol.2 1848-1853, N° 1, fol.132-
135.
15 Dans l’un de ses articles, le quotidien anglais Globe a affirmé que le retour des juifs en Palestine constituait un des plus
beaux diamants de la couronne britannique. Le Morning Chronicle qui reflète l’opinion officielle du ministre au
« Foreign Office », Palmerston, a souligné de son côté que la création ou plutôt la réédification de ce Royaume syropalestinien
(juif) est une revendication de la politique orientale pouvant servir l’Angleterre.
Dr. Hajjar: L’Europe et les destinées du Proche-Orient (1815-1848), p.333.

——————————————

à son ambassadeur de s’entretenir de cela avec le Sultan et de lui conseiller de favoriser le retour
des juifs en Palestine, lui rappelant les événements de 1840, événements qui se sont d’ailleurs
maintes fois reproduits au cours du XXe siècle. En effet les sionistes commirent des génocides
abominables en Palestine et au Liban que l’opinion publique mondiale condamne. Toutefois, les
influences financières, médiatiques et politiques des sionistes parvinrent à dissiper le
mécontentement et à détourner l’attention de l’opinion de ces crimes. Et, au lieu de châtier les
sionistes, on les gratifie par d’énormes aides financières et d’importantes livraisons d’armes
sophistiquées.
Ce crime, comme tant d’autres commis un peu partout dans le monde, fut perpétré à
Damas, ville de tolérance et de paix. Comment cela a-t-il pu se produire alors que les juifs ne
constituaient qu’une infime minorité dans les sociétés où ils vivaient ? Comment ces sociétés
ont-elles manqué de vigilance à l’égard de cette minorité rancunière ?
Là encore, il est indispensable de signaler que les sociétés européennes à la fois
occidentales et orientales ont précédé le monde arabo-musulman dans la découverte des
doctrines juives dont les principes sont aussi bien pernicieux que délétères. Les recherches se
limitaient à l’étude du cantonnement des juifs dans leurs ghettos et leur goût pour cet isolement
dans lequel ils pouvaient ruminer leur haine jusqu’à ce qu’ils puissent devenir reconnaissables
par leurs signes distinctifs et les traits de leur visage. C’est peut-être ce climat d’indulgence
assuré par les musulmans arabes qui a permis aux juifs de vivre librement dans les différents
coins du monde arabe. Ils ont fini par tout savoir sur ce monde alors qu’ils ont profité de leur
isolement pour entourer le leur de mystères difficiles à dévoiler.
Il n’est donc point étonnant que la ville de Damas soit secouée par cet abominable crime
mais aussi par la méconnaissance parfaite de ces gens qu’elle abritait. Dès lors, l’avertissement
vint de la bouche même des mères: « Prends garde de ne pas t’éloigner de la maison. Le juif
pourrait passer par là, te jeter dans un sac pour t’enlever, te tuer et s’emparer de ton sang pour
en faire l’azyme de Sion ».
[32]
Les générations se succédèrent en se transmettant des précautions contre « la perfidie des
juifs ». Et les juifs établirent leur propre Etat au sein même de la Syrie (16). Mais leur rancune a-telle
pour autant disparu ? Au contraire en Palestine, au coeur même de la Syrie, l’enseignement
du Talmud avec ses crimes et ses déviations ne persista-t-il pas à développer sa haine contre
l’humanité ?
Les événements qui se déroulent tous les jours dans les territoires occupés, démontrent
incontestablement que ce qu’on appelle « racisme sioniste » n’est rien d’autre que le
prolongement et le développement de l’enseignement du Talmud. Si le juif refuse de cohabiter
avec un non juif cela signifie que la société (du ghetto) refuse de s’installer dans une autre
société que la sienne.
J’ai voulu, en publiant ce livre, faire toute la lumière sur les secrets du judaïsme à travers
les pratiques de ses fidèles, leur fanatisme aveugle et l’application de l’enseignement du Talmud
promu par leurs grands rabbins en exil… lesquels ont interprété les fondements de la religion
juive (loi du prophète Moïse).
De même, en publiant ce livre, j’ai voulu souligner, quoiqu’indirectement, l’importance de
la souveraineté nationale d’un Etat. Ainsi, nous constatons, à travers le jugement du Wali de
Damas, l’impudence et l’audace du criminel Isaac Picciotto devant le président du tribunal. Cela
n’aurait jamais eu lieu sans l’influence européenne en Syrie à cette époque-là… Dès lors, il nous
appartient d’ouvrir les yeux de nos frères arabes sur cet aspect des choses. La souveraineté est
indivisible et il est interdit aux Européens de lui porter atteinte. Le péché historique qui
conduisit le président Sadate à sa perte résidait dans la négligence des droits nationaux du
peuple égyptien… Ainsi, il vendit son pays au diable. C’est pour cette raison que la position du
président égyptien était humiliante, alors que l’Egypte est un des plus grands pays arabes. Il
resta passif vis-à-vis de la crise libanaise durant l’été 1982 car sa souveraineté – suite à l’accord
de Camp David – était devenue partielle.
Enfin, il me reste à remercier infiniment mon camarade d’armes, le lieutenant-colonel
Bassam Assali, qui m’aida énormément à préparer cet ouvrage. J’espère avoir en quelque sorte
accompli mon devoir en dévoilant les pratiques des ennemis de notre glorieuse nation.
Damas, Septembre 1986

——————————————

16 Il s’agit de la Grande Syrie historique, allant de la Mésopotamie à la Méditerranée. (NDT).

——————————————

[35]
L’assassinat du Père capucin Thomas et de son serviteur Ibrahim
Amarat à Damas en 1840.
Les éléments de la recherche
1- Le fil conducteur.
2- Le crime.
3- Du sang pour préparer le pain azyme dit de Sion.
4- Le meurtre du serviteur Ibrahim Amarat.
5- Les dénégations de l’employé de l’Ambassade d’Autriche Issac Picciotto.
6- L’acte d’accusation d’Issac Picciotto.
7- Abuser du sang et des biens du chrétien.
8- Le rôle des consulats européens.
[37]

LE FIL CONDUCTEUR (17)
Vendredi 7 février 1840. Comme tous les vendredis, le calme régnait à Damas où les gens,
profitant de ce jour de relâche, vaquaient à leurs occupations.
Les bureaux administratifs étaient déserts, n’était-ce la présence de personnes chargées
de veiller à la sécurité et aux besoins du service public. En ce jour même, le vice-consul de
France, Beaudin, se présenta au diwan du gouverneur de Damas et confia à ce dernier que le
Père capucin Thomas avait quitté, comme à l’accoutumée, le mercredi, son domicile, pour se
rendre au quartier juif où il soignait les malades et vaccinait les gens contre la variole. Il s’était
organisé de manière telle qu’il débutait sa journée dans les quartiers musulmans les plus
lointains, revenait au quartier chrétien, se rendait en fin de journée
[37] au quartier juif et ne regagnait le couvent qu’à la tombée de la nuit. Donc, il était sorti
comme d’habitude avec la différence qu’il portait sur lui, ce jour-là, les affiches annonçant la
mise aux enchères du legs de Tranuba, décédé depuis quelque temps.
Le soir, lorsqu’il ne rentra pas au couvent (le couvent des Capucins ou le petit couvent)
son domestique s’inquiéta et se précipita à sa recherche au quartier juif. Or, celui-ci disparut à
son tour. Le vice-consul de France, Beaudin, signala que le pharmacien de l’hôpital de Damas,
M. Santi, avait emprunté un livre au Père capucin Thomas, et était venu le lui rendre ce soir
même. Il frappa plusieurs fois à la porte du couvent. Mais comme personne ne lui ouvrit, il
revint sur ses pas et se dirigea vers le grand couvent (couvent des Franciscains). Au départ, les
prêtres n’attachèrent aucune importance au sujet, car ils croyaient que le Père Thomas rendait
visite à quelques malades. Le lendemain, le jeudi 6 février, plusieurs chrétiens se rendirent tôt
au couvent pour la prière. Comme ils trouvèrent la porte fermée, ils s’en allèrent croyant que le
Père Thomas était encore endormi. D’autres personnes arrivèrent plus tard et crurent que le
Père Thomas avait déjà célébré la messe et s’était rendu à son travail. Ils tournèrent les talons à
leur tour. Ce jour-là, le Dr. Massari, médecin du gouverneur de Damas, Chérif Pacha, avait
invité les religieux des couvents à déjeuner chez lui. Lorsque tout le monde se présenta à
l’exception du Père Thomas, les prêtres commencèrent à s’inquiéter. Une fois le déjeuner

——————————————

17 Référence: La revue patriarcale qui portait autrefois le nom de La Revue Syrienne, sixième année – section 9 – le 15
Novembre 1931, p.598-608. Sa Béatitude le Patriarche d’Antioche, Elias Boutros el-Hoayek, avait fait de cette revue,
selon l’arrêté du 29 juillet 1929, une revue patriarcale et confessionnelle.

——————————————

terminé, les religieux se rendirent chez le consul de France et lui exposèrent l’affaire du Père
Thomas, celui-ci étant un ressortissant français.
Le consul de France, le comte de Ratti-Menton, prêta attention aux informations qu’on lui
fournit et ne tarda
[39] pas à agir. En effet, il se rendit au couvent du Père Thomas (18) où une foule de gens
l’aborda d’une même voix en disant: « Père Thomas s’est rendu hier, dans l’après-midi, au
quartier juif. Il a été suivi par son serviteur et c’est probablement là-bas qu’ils ont tous deux
disparus ». A ce moment, le consul donna l’ordre à l’un des voisins de descendre sur une échelle
au milieu du couvent et de tenter d’ouvrir la porte. Lorsque celui-ci y descendit, il trouva la porte
fermée sans la crémone. Ceci laissait entendre que le domestique avait quitté le couvent en
espérant y revenir très vite. A son entrée au couvent, puis à la cuisine, le consul remarqua que la
table était mise, ce qui lui prouvait que le Père Thomas et son serviteur comptaient bien revenir
dîner. Le doute se transforma alors en quasi certitude : les deux hommes ont été tués en dehors
du couvent et cet acte n’avait point de motif matériel. En effet, tout était en ordre. De plus,
beaucoup de témoins affirmèrent avoir aperçu Père Thomas entrer dans le quartier juif l’aprèsmidi
de ce jour-là sans le revoir sortir. Le consul envoya alors son adjoint pour rencontrer le
gouverneur égyptien de Damas, Chérif Pacha, et lui communiquer les renseignements déjà
obtenus.
Le gouverneur de Damas ordonna immédiatement de mener les recherches et les
investigations nécessaires. Il envoya également le responsable de la sécurité, Ali Nounou, pour
perquisitionner les maisons et les lieux suspects du quartier juif. Mais les recherches
n’aboutirent à rien. Plus tard, deux citoyens chrétiens-catholiques,
[40] Nehmat Kassab et Michaïl Kallam, se présentèrent et fournirent des informations selon
lesquelles ils affirmaient avoir traversé le quartier juif un quart d’heure avant le coucher du
soleil, le jour de la disparition du Père Thomas. De même, ajoutèrent-ils, au moment de leur
arrivée à la porte du quartier juif, ils virent le serviteur du Père Thomas y pénétrer à toute allure.
Ils l’arrêtèrent alors et lui demandèrent sa destination et la raison pour laquelle il courait. Il leur
répondit que son maître lui avait dit qu’il se rendait au quartier juif mais qu’il avait tardé à
rentrer. Pour cela, il venait le chercher. L’image commença donc à se préciser : le Père Thomas
et son serviteur durent disparaître ensemble dans le quartier juif. Chérif Pacha convoqua quatre
rabbins auxquels il demanda d’annoncer dans toutes les synagogues sa volonté d’accorder la
grâce à toute personne qui fournirait des informations susceptibles de dévoiler le crime. Aussi
leur promit-il de taire leurs noms afin de leur éviter toute riposte qui pourrait être dirigée contre
eux. En même temps, le gouverneur de Damas ordonna la perquisition de certaines maisons
juives et l’arrestation d’anciens coupables. Mais tous ces efforts parurent peu concluants.
Entre-temps, les investigations prirent une nouvelle orientation, car ce jour-là, le Père Thomas
avait collé les affiches de la mise aux enchères du legs de Tranuba à l’entrée de toutes les églises
des catholiques alors qu’aucune de ces affiches ne figurait sur celles des orthodoxes et sur les
synagogues. On supposa donc que la disparition du Père Thomas eut lieu avant son arrivée à
l’église orthodoxe et au temple juif. Le lendemain, on vit l’affiche placardée sur le mur du
barbier juif, Sleiman Salloum, endroit où on avait l’habitude d’afficher les annonces. Le barbier
fut alors soupçonné. Les autorités arrachèrent l’annonce et l’examinèrent. Elle était collée par
deux mastics alors que
[41] le Père Thomas avait fixé toutes les autres par quatre mastics, un sur chaque bout de
l’annonce. Les mastics utilisés par le prêtre étaient tous de couleur blanche alors que les deux
autres retrouvés sur le mur du barbier étaient l’un rouge, l’autre lilas.
On convoqua le barbier juif afin de l’interroger sur le crime. Il déclara que l’affiche avait
été collée par le Père Thomas lui-même. A la question sur la manière dont elle le fut, il répondit
qu’il l’avait fixée avec deux mastics. On lui demanda alors de quelles couleurs étaient-ils
(pourtant ceux-ci se trouvaient sur l’affiche). Enfin, on voulut savoir de lui comment le Père
Thomas avait-il pu afficher l’annonce alors que l’endroit où elle était fixée dépassait la taille du
prêtre. Le barbier reconnut alors avoir recollé lui-même l’affiche, pendant la nuit, de peur
qu’elle ne tombe, tellement elle avait été tripotée pendant la journée.
Le vendredi 14 février 1840, on reconvoqua le barbier, Sleiman Salloum, afin de
poursuivre l’interrogatoire. On le harcela de questions et on le menaça. Il avoua alors que le

——————————————

18 Père Thomas est né à Callanjio, en Sardaigne. La France l’accrédita en tant que missionnaire catholique et l’envoya en
Syrie en 1807. Lorsque les juifs l’assassinèrent, il y avait déjà passé 33 ans. Il était très célèbre à Damas par les services
médicaux et les visites qu’il rendait à tous les citoyens de n’importe quelle communauté, ainsi que par le vaccin et le soin
qu’il leur offrait.

——————————————

rabbin Moïse Bikhar Juda Slaniki, le rabbin Moïse Abou el Afia, Daoud Hrari et ses frères Isaac,
Haroun et Youssef ainsi que Youssef Linado s’étaient tous rencontrés dans l’après-midi du
mercredi – jour de la disparition du Père Thomas – pour se rendre, par la ruelle de Tallaj, à la
maison de Daoud Hrari, lieu où ils devaient être rejoints par le Père Thomas. Il ajouta de même
qu’Isaac Picciotto, notable juif, était passé chez lui après le premier interrogatoire et lui avait
demandé s’il ne s’était pas livré à des aveux. Lorsqu’il avait répondu par la négative, le notable
dit: « Je m’attendais à cette réponse et je l’espérais bien ». Le barbier raconta aussi qu’à plusieurs
reprises Picciotto s’était réuni avec le consul de France afin que ce dernier intervînt pour l’aider
à garder le silence durant sa détention.
[42] Aussitôt après, on convoqua les personnes citées par le barbier. On leur posa des questions
relatives à la disparition du capucin Thomas et de son serviteur. Les réponses furent les
suivantes :
Youssef Linado déclara que sa fille était morte le vendredi (il y a deux semaines) et selon
la coutume, les parents de la défunte devaient garder la maison pendant une semaine. Ainsi, au
moment du crime, il se trouvait chez lui et ne savait rien de l’affaire.
Isaac Hrari déclara qu’il ignorait tout et que Sleiman Salloum et lui étaient de ces
commerçants qui ne s’occupaient que de leur négoce. Ainsi nia-t-il avoir la moindre idée de ce
qui se disait.
Daoud Hrari déclara qu’il n’avait pas vu le Père Thomas depuis deux ou trois mois et
démentit son entretien avec les personnes que nomma Sleiman. Il ajouta: « Il est vrai que j’habite
dans la ruelle de Tallaj, mais j’ignore tout détail se rapportant à cette réunion ».
Youssef Hrari déclara qu’il était un homme âgé et ne quittait que rarement sa maison. De
même, il ajouta ne s’être pas entretenu avec le Père Thomas depuis plus de trois mois et qu’il
avait vécu toute sa vie avec les chrétiens.
Vint ensuite le tour du rabbin Moïse Abou el Afia qui déclara ce qui suit: « Je rentre le soir
de mon travail en empruntant la route Kassatlieh et non pas la ruelle de Tallaj. Je n’ai donc
jamais pu rencontrer le Père Thomas. Quant au rassemblement en question, il ne me concerne
pas. Il y a plus de six mois que je ne me suis pas entretenu avec ces personnes. Nous nous
sommes peut-être rencontrés puis séparés et j’ignore tout de la réunion ».
Quant à Haroun Hrari, il annonça: « J’habite près du domicile du consul d’Angleterre. Je
me rends très rarement
[43] dans ce quartier pour rencontrer mes frères. Il y a par ailleurs huit jours que je n’ai pas vu
le barbier. Nous vivons pour notre travail et ne quittons pas le souk avant le coucher du soleil.
Comment aurions-nous pu nous réunir tous les sept ? ».
Toutes ces déclarations furent déposées en l’absence du barbier. Comme les accusés
étaient tous détenus dans une même pièce, il leur fut possible de s’entendre sur une même
version et sur la négation de leur réunion. On fit alors comparaître le barbier devant eux pour
les affronter. Mais ils maintinrent leurs propos et chacun d’eux lui répéta: « Est-ce nous que vous
avez rencontré ? Que Dieu vous pardonne !.. ».
Face au démenti des accusés, les autorités décidèrent leur garde à vue.
L’enquête reprit le dimanche 16 février 1840.
Le barbier, Sleiman Salloum, avait jusque là uniquement déclaré avoir vu Père Thomas
avec les sept personnes rassemblées. L’instructeur décida de concentrer tous ses efforts sur ledit
barbier car il avait le pressentiment que celui-ci détenait plus d’informations sur l’affaire qu’il
n’en fournissait. En effet, il le harcela de questions. Ainsi, réussit-il, tantôt par la force et tantôt
par la modération à faire fléchir le barbier. Toutefois, avant de prononcer une seule parole, ce
dernier requit la promesse d’être gracié. Il avoua alors que les sept personnes qu’il avait
nommées conduisirent Père Thomas chez Daoud Hrari. « Une demi-heure plus tard, ajouta-t-il,
au moment du coucher du soleil, ils m’appelèrent de ma boutique et me demandèrent d’égorger
le prêtre qui se trouvait parmi eux, les mains ligotées. Je refusai en leur répondant: cela n’est
pas mon affaire. Ils m’offrirent alors de l’argent, me passèrent l’affiche en question (c’est plutôt
Haroun Hrari qui me
[44] la remit) et me dirent de la coller sur le mur de ma boutique. De plus, la première fois où je
me suis présenté pour l’enquête, Haroun Hrari me vit et me dit: « Prends garde de ne rien
avouer; nous te donnerons de l’argent ». Enfin, celui qui s’était rendu dans ma boutique pour
m’appeler n’était autre que Mrad Fattal, le domestique de Daoud Hrari ».
Le procès verbal fut rédigé et sur mandat d’arrêt, le domestique Mrad Fattal fut convoqué.
L’instructeur réinterrogea le barbier Sleiman Salloum et lui dit: « Hier, vous avez déposé une
déclaration différente de celle d’aujourd’hui. Vous avez également dit que votre aveu a été

arraché sous la torture. Maintenant que vous avez dénoncé ces personnes, nous vous
demandons de nous dire la vérité.
N’ayez peur de rien, car nous ne cherchons à accuser personne. Si, par ailleurs, cette
affaire avait d’autres motifs, dites le sans crainte ». Le barbier confirma alors ses propos et
déclara qu’il ne saurait les rétracter.
— « Y avait-il à la maison des femmes ou des enfants ? interrogea l’instructeur.
— Il n’y avait personne d’autre que les sept hommes, répondit le barbier, le domestique étant
resté à l’extérieur.
— Après vous avoir chargé de l’égorger, êtes-vous resté là-bas ? Où êtes-vous allé ?
— Non, je n’y suis pas resté. Je suis sorti fermer ma boutique et suis rentré chez moi.
— Le prêtre a-t-il essayé de crier ?
— Sa présence parmi eux, répondit le barbier, l’empêchait de crier. De toute façon, même s’il
l’avait fait, sa voix ne serait pas parvenue à l’extérieur. De plus, les maisons voisines
appartiennent toutes à des juifs.
[45]
— Etait-il accompagné de son domestique ? demanda l’instructeur.
— Non, celui-ci n’était pas avec lui car c’est un autre groupuscule qui l’a assassiné ».
Le dénommé Mrad Fattal, domestique de Daoud Hrari, comparut devant l’instructeur qui
l’interrogea.
— « Mon maître m’a envoyé à la tombée de la nuit appeler le barbier Sleiman Salloum. Je le fis et
rentrai chez moi ».
— L’instructeur lui demanda alors: « Ton maître avait-il quelqu’un chez lui ? Qui était-ce ?
— Je n’ai vu personne, répondit le domestique. De même, mon maître n’a pas quitté la maison
ce jour-là, il souffrait d’une rage de dents.
— Comment avez-vous passé la journée du mercredi, c’est-à-dire le jour de la disparition du
Père Thomas ?
— J’ai été d’abord au souk, puis à la douane pour retirer un lot d’étoffes. Ensuite, je me suis
rendu au magasin de Gergi Anjouri. Ce jour-là je suis resté au souk jusqu’en fin d’après-midi ».
On interrogea par la suite Gergi Anjouri sur la véracité des propos du domestique de
Daoud Hrari et sur leur rencontre du mercredi. Il répondit: « Le domestique de Daoud Hrari
n’est pas venu chez moi le mercredi mais le jeudi après-midi. Il m’avait même dit : Les chrétiens
nous accusent d’implication dans l’affaire du prêtre. Est-il possible que nous le fassions ?
Sommes-nous capables de le faire ? Je lui répondis alors : C’est ce que l’on dit… ».
De même, l’instructeur adressa un message à la douane. Il reçut une réponse portant le
sceau de l’inspecteur et précisant ce qui suit : « Daoud Hrari ne s’est pas
[46] rendu à la douane le mercredi. Cependant son domestique s’y est rendu le mardi pour
dédouaner un colis contenant des étoffes ».
Mardi 18 février, le vice-consul de France mena l’enquête. Il interrogea le barbier Sleiman
Salloum :
— « Qui vous a remis l’affiche concernant la mise aux enchères collée près de votre boutique ?
— Haroun Hrari m’a, lui-même, remis cette affiche, répondit le barbier.
— Où et quand vous l’a-t-il donnée ?
— Il me l’a donnée le mercredi, une demi-heure après le coucher du soleil, alors que j’étais chez
Daoud Hrari.
— D’où avez-vous débrouillé les mastics ?
— C’est Haroun Hrari qui me les a fournis.
— D’où se les est-il procuré ?
— Je l’ignore. Tout ce que je sais c’est qu’il m’a donné l’affiche et les mastics.
— Y a-t-il quelqu’un qui vous a vu afficher l’annonce ? Et quand cela s’est-il produit ?, demanda
le vice-consul.
— Je l’ai affichée tôt le jeudi matin et personne ne m’a aperçu.
— Avez-vous évoqué le sujet à quelqu’un de votre famille, tels que votre père ou votre femme ?
— Non, je n’en ai parlé à personne.
— Vous ont-ils offert de l’argent pour acheter votre silence ?
— On ne m’en a fait que des promesses, dit le barbier.
— Qui se charge des dépenses de vos parents et de votre foyer depuis que vous êtes écroué ?
interrogea le diplomate français.
— Ils m’avaient promis de subvenir à leurs besoins, cependant ils n’ont pas tenu leur promesse.

[47]
— Comment vous ont-ils fait cette promesse ?
— Lorsque Abou Chéhab Tufunkji s’est présenté pour m’arrêter le dimanche après-midi, Daoud
Hrari est passé près de moi et m’a chuchoté : « Ne t’inquiète pas, nous te donnerons de l’argent ».
— Etes-vous disposé à jurer, selon les lois de votre religion, pour confirmer la véracité de vos
propos ?
— Oui, je suis disposé à le faire ».
Le barbier, Sleiman Salloum démentait toujours sa connaissance du meurtre et sa présence sur
les lieux. Le vice-consul, Beaudin, lui demanda encore : « Avez-vous essayé de vous renseigner
sur le sort du Père Thomas, après votre départ de la maison de Daoud Hrari, ce mercredi-là ?
— Je n’ai pas pu retourner à cette maison, répondit le barbier.
— Savez-vous si Père Thomas avait affiché l’annonce le mercredi ?
— Oui, il l’a fait. Mais à ce moment-là, je ne l’ai pas vu car j’avais quitté ma boutique pour me
rendre chez le rabbin Moïse. A mon retour, j’ai trouvé une foule d’ouvriers qui lisaient l’affiche.
Lorsque j’ai voulu m’informer du contenu de celle-ci, on m’a dit qu’elle concernait la mise aux
enchères en question.
— Connaissez-vous la forme de l’affiche ?
— Je ne l’ai pas vue. Mais ce sont sans doute les Hrari qui l’avaient retirée, autrement ils ne me
l’auraient pas remise pour la réafficher ».
Mercredi 19 février, on fit comparaître le dénommé Mrad Fattal qui fut interrogé par
l’instructeur :
— « Où vous trouviez-vous, ainsi que votre maître,
[48] Daoud Hrari, au moment où l’on vous demanda d’appeler le barbier, Sleiman Salloum ?
— A mon retour du souk, comme je passai devant la maison de mon maître Daoud Hrari, celuici,
qui se trouvait dehors à l’entrée de chez lui, m’ordonna de ramener le barbier. Je m’exécutai
puis rentrai chez moi.
— Votre maître nie vous avoir chargé de ramener le barbier.
— Mais quelle est ma fonction ? Ne suis-je pas domestique ? Tel était l’ordre qu’il m’a donné. Je
l’ai exécuté.
— S’il vous a vraiment demandé d’aller appeler le barbier, pourquoi donc nie-t-il cela ?
— C’est peut-être parce que le barbier, répondit Mrad, accuse Hrari de m’avoir envoyé. Aussi de
peur qu’il ne soit impliqué dans l’affaire, il a dû nier.
— Vous avez signalé que Daoud Hrari avait mal à la dent ce jour-là, ajouta l’instructeur. Or cela
paraît incompatible avec le fait qu’il se trouve devant chez lui car normalement il devait garder
le lit. Vous devez nous fournir tous les renseignements dont vous disposez, car vous êtes un
domestique, par conséquent on ne peut pas vous faire du mal. Parlez donc sincèrement et ne
craignez rien.
— A vrai dire, je vous avoue que sous l’effet de la peur, j’ai déposé une fausse déclaration. En
réalité, mon maître ne m’a pas chargé d’aller appeler le barbier. Je ne le lui ai donc pas envoyé ».
A ce moment-là, on commença à menacer le domestique pour le forcer à parler: « Vous m’avez
interrogé en présence du Maallem Roufayel Farhi qui m’a fait un clin d’oeil, ce qui voulait dire
que j’étais obligé de tout nier ».
— « Comment, craignez-vous Roufayel plus que moi ? ! s’étonna l’instructeur.
[49]
— Vous, M. l’instructeur, vous me fouettez puis vous me relâchez. Quant à lui, il me battra à
mort. C’est pour cette raison que je le crains plus que vous!… ».

[51]

II
LE CRIME
Vendredi 28 février 1840. Ce jour-là, la commission d’enquête se réunit; elle regroupait:
1 — Le général Sadek Bey, commandant de l’artillerie de la cavalerie;
2 — Le consul de France à Damas, le Comte de Ratti-Mention;
3 — Le vice-consul de France à Damas, M. Beaudin;
4 — M. Msari Hakim. Procureur de Damas.
Vu le démenti apporté par les accusés incarcérés séparément, vu l’insistance qu’ils
mettaient à montrer leur ignorance de l’affaire, vu enfin l’aggravation des soupçons qui pesaient
sur le barbier Sleiman Salloum, ce dernier fut appelé à comparaître devant la commission
d’enquête et dut affronter un feu roulant de questions. Comme on lui promettait de le protéger
s’il révélait tout ce qu’il savait, Sleiman Salloum déclara :
« Une demi-heure après le coucher du soleil, Daoud Hrari, accompagné de son
domestique, Mrad Fattal, vint me chercher de ma boutique. A peine arrivé chez lui, j’y
[52] trouvai Haroun Hrari, Isaac Hrari, Youssef Hrari, Youssef Linado, le rabbin Moussa Abou
el Afia et le rabbin Moussa Bikhar Yahouda Slaniki, mais aussi le Père Thomas ligoté. Daoud
Hrari et son frère Haroun me dirent: « Egorge-le ». Je répondis: « Je ne peux pas ». Ils me dirent de
patienter et se levèrent pour apporter un couteau tandis que je me chargeais, aidé des autres,
d’étendre le prêtre par terre. Je maintenais son cou au-dessus d’une bassine. Daoud prit un
couteau et l’égorgea. Puis Haroun acheva la tâche. Ils recueillirent le sang de manière à ne pas
perdre une goutte. Ensuite, nous traînâmes le corps jusqu’à la pièce voisine où l’on avait entassé
du bois. Nous lui arrachâmes les vêtements que les autres jetèrent au feu. A ce moment apparut
Mrad Fattal, le domestique de Daoud Hrari; il vit le Père Thomas entièrement dévêtu gisant
dans la pièce. Les sept hommes m’ordonnèrent alors de découper le corps du Père Thomas avec
l’aide du domestique. Nous demandâmes: « Qu’en ferons-nous après ? » Ils répondirent : « Jetezle
dans le fleuve salé ». Ce « fleuve salé », appelé aussi « fleuve noir », charrie les détritus
domestiques et traverse le quartier juif à son extrémité, non loin de la maison de Moussa Abou
el Afia. Nous découpâmes donc le cadavre et mîmes dans un sac les morceaux que nous jetions
au fur et à mesure, dans le fleuve. Une fois notre tâche accomplie, nous rentrâmes chez Daoud.
Là-bas, on promit au domestique de couvrir tous les frais qu’occasionnerait son mariage et on
m’assura qu’une coquette somme d’argent me serait versée. Alors, je rentrai chez moi ».
— « Qu’avez-vous fait des os ? demanda l’instructeur.
— Nous les avons posés sur le dallage et les avons écrasés à l’aide d’un pilon.
— Et la tête ?
[53]
— Nous lui avons fait subir le même traitement.
— Vous ont-ils payé ?
— Je vous ai dit qu’ils avaient promis à leur domestique de couvrir les frais de son mariage et
qu’ils s’étaient engagés à me remettre de l’argent. Ils m’ont aussi menacé de me faire endosser le
crime si jamais je dévoilais leur secret.

— Quelle sorte de sac avez-vous utilisé pour transport les morceaux du cadavre ? En avez-vous
utilisé un ou plusieurs ? Portiez-vous seul le sac ou bien vous en occupiez-vous à tour de rôle
avec le domestique ? De quelle couleur était-il ?
— Le sac était en jute, de couleur bleuâtre. Il n’y en avait qu’un. Nous nous entraidions à le
porter.
— Comment vous y preniez-vous ?
— Tantôt nous le portions ensemble, tantôt chacun de nous s’en chargeait à son tour.
— Qu’avez-vous fait du sac une fois votre besogne achevée ?
— Nous l’avons laissé chez Daoud Hrari.
— Il appert de votre déposition qu’après avoir égorgé le Père Thomas, vous avez recueilli le sang
dans une bassine et qu’il n’en est pas tombé une seule goutte; cependant, après avoir traîné le
corps d’une pièce à l’autre et l’avoir découpé, le sang ne se serait-il pas répandu ?
— A vrai dire, je n’ai pas remarqué si le sang avait coulé ou pas.
— Le sol de la pièce où vous avez découpé le cadavre était-il dallé ou en terre battue ?
— C’était une sorte de débarras où l’on avait remisé du bois et dont le sol était recouvert de
sable. C’est là que nous avons découpé le corps.
— Qu’avez-vous fait de ses entrailles ? Comment vous en êtes-vous débarrassées ?
— Cette fois encore nous avons procédé de la même
[54] manière : une fois les morceaux découpés, ils étaient fourrés dans le sac que nous vidions
dans le « fleuve salé ».
— Etes-vous sûr qu’au cours ces trajets rien n’a glissé hors du sac ?
— Une fois mouillée, la toile de jute se raffermit et rien ne peut en tomber.
— Combien de personnes ont-elles participé à l’opération ? De quelle sorte de couteau s’agissaitil
? Combien en avez-vous utilisé ?
— Les sept hommes dirigeaient le travail. Le domestique et moi accomplissions tour à tour la
besogne. L’instrument était un couteau de boucher, celui-là même qui avait servi à trancher la
gorge du Père Thomas.
— Votre tâche terminée, qu’est-il advenu du couteau ?
— Nous l’avons laissé chez Daoud Hrari.
— Où se trouve la dalle sur laquelle vous avez pilé les os ?
— Entre les deux pièces. C’est une sorte de passage couvert.
— Combien de temps a-t-il fallu pour égorger le Père Thomas ? Le domestique était-il présent ?
Si non, à quel moment est-il arrivé et qui lui a ouvert la porte ?
— Le domestique n’était pas présent au moment de l’égorgement du Père Thomas. Il est arrivé
après que nous eûmes traîné le corps jusqu’à la pièce voisine et que nous l’eûmes dépouillé de
ses vêtements. Quelqu’un lui aurait ouvert la porte.
— Y avait-il dans la maison des femmes ou des enfants ? Y avait-il d’autres personnes à part les
sept hommes, le domestique et vous ?
— Il n’y avait personne d’autre.
— A quelle heure exactement le Père Thomas a-t-il été égorgé ? Combien de temps avez-vous
attendu pour que cesse l’hémorragie ? A quel moment avez-vous transporté le
[55] corps dans la seconde pièce ? Quand le domestique est-il arrivé ? Combien de temps
l’opération a-t-elle duré ? Enfin, qu’avez-vous fait du sang que vous aviez recueilli ?
— L’opération a eu lieu à l’heure du dîner ou peu après. Une marche permet d’accéder du salon à
la pièce où le Père Thomas a été égorgé; c’est sur cette marche-là que nous avons maintenu la
victime afin que sa gorge fut bien dégagée tandis que nous disposions la bassine dans le salon. Il
a fallu attendre trente à quarante minutes pour que l’hémorragie cesse totalement. Ce n’est
qu’une heure et demie après le dîner que nous l’avons transporté dans le débarras. Lorsque le
domestique est entré, le corps était déjà dévêtu. Quand nous eûmes terminé, il était environ huit
heures. Quant au sang, il était dans la bassine que l’on avait laissé dans la pièce voisine. Je suis
alors sorti sans me préoccuper du reste. Le domestique, lui, est resté après mon départ.
— Pouvez-vous dire avec précision à quel endroit la victime a été dépouillée de ses vêtements et
qui s’en est occupé ?
— Le corps a été dévêtu dans la pièce même où il a été découpé. Daoud et Haroun s’en sont
chargés en présence de tous les autres.
— Quelle soutane portait le Père Thomas ? De quoi sa ceinture était-elle faite ?
— Il était revêtu d’une soutane noire que je n’ai point touchée ; en guise de ceinture il avait,
comme à l’accoutumée, une cordelette blanche.
— L’endroit où vous vous êtes débarrassés du corps, le « fleuve salé », est-il couvert ? Si oui,
comment y avez-vous trouvé accès ?

— Le « fleuve salé » est couvert mais il y a une trappe à l’entrée du souk aux volailles, à proximité
de la maison du Rabbin Moussa Abou el Aafia ».
[56]
Le barbier est ramené à sa cellule individuelle. Le domestique, Mrad Fattal est appelé à la
barre ; on lui annonce que le barbier a tout avoué et qu’il lui est désormais inutile de persister
dans ses dénégations. Le domestique Mrad Fattal déclara :
— « Je n’étais pas présent quand on trancha la gorge du père capucin Thomas. Lorsque je suis
arrivé, je l’ai trouvé égorgé, nu, jeté sur le sol sablonneux du débarras où l’on avait empilé du
bois. Nous avons entrepris, Sleiman et moi, de le découper en présence de Daoud Hrari, Haroun
Hrari, Isaac Hrari, Youssef Hrari, Youssef Linado, le rabbin Moussa Abou el Aafia et le rabbin
Moussa Bikhar Yehouda. Après que nous eûmes découpé le corps, Sleiman le barbier et moi
l’avons transporté et l’avons jeté dans le « fleuve noir ». Pour ce faire, nous nous sommes servis
d’un sac à café vide en jute.
— Qu’avez-vous fait des os ?
— Nous les avons écrasés avec un pilon sur le dallage.
— Et la tête ?
— Nous lui avons appliqué le même traitement.
— Vous ont-ils payé quelque chose ?
— Ils ont promis de couvrir les dépenses de mon mariage et verser de l’argent au barbier.
— A quoi ressemblait le sac que vous avez utilisé ? En aviez-vous un ou plusieurs ? Étiez-vous
seul à porter le sac ou en portiez-vous un chacun ? De quelle couleur était-il ?
— Il n’y avait qu’un seul sac que nous portions tantôt ensemble tantôt chacun seul, à tour de
rôle. Le sac était blanc tirant vers le bleu.
— Lorsque votre travail a été terminé, où avez-vous laissé le sac ?
— Je n’en sais rien et d’ailleurs je ne m’en suis plus préoccupé.
[57]
— Il appert de votre déclaration qu’après avoir égorgé le Père Thomas, vous avez recueilli le sang
dans une bassine et qu’il n’en est pas tombé une goutte ; cependant, après avoir traîné le corps
d’une pièce à l’autre et après l’avoir découpé, n’y a-t-il pas quand même eu du sang qui a coulé ?
— En effet, un peu de sang s’est répandu des vaisseaux mais le sable a tout absorbé.
— Et les entrailles, qu’en avez-vous fait ? Comment les avez-vous transportées ?
— Elles ont été découpées, mises dans le sac puis jetées dans le « fleuve noir ».
— Au cours du transport, n’est-il rien tombé de ce que contenait le sac ?
— La toile était épaisse et ne laissait rien échapper.
— Qui a participé au découpage du corps ? De quel genre de couteau s’agissait-il ? Combien en
avez-vous utilisé ?
— Nous ne nous sommes servis que d’un couteau, semblable à ceux des bouchers. Seuls, le
barbier Sleiman et moi avons procédé à l’opération en présence des autres.
— Ne vous est-il pas venu à l’esprit de vous renseigner sur les vêtements du Père Thomas quand
vous l’avez vu gisant nu sur le sol ?
— En effet ; on m’a répondu qu’ils avaient été brûlés.
— Où se trouve la dalle sur laquelle vous avez broyé les os ?
Entre les deux chambres. L’endroit est couvert.
— Quand l’opération a-t-elle débuté et quand s’est-elle achevée ?
— Elle a commencé vers quinze heures et s’est achevée vers dix neuf heures trente.
— A quel endroit du « fleuve noir » avez-vous jeté les
[58] morceaux ? Est-ce un emplacement couvert ? Si tel est le cas, comment y êtes-vous
parvenus ?
— Le « fleuve noir » passe à côté de la maison du rabbin Moussa Abou el Aafia. Il est couvert. Une
dalle en permet l’accès; nous l’avons soulevée pour y déverser le contenu du sac.
— Où est allé le barbier quand tout fut fini ?
— Il est rentré chez lui.
— Et vous ? Combien de temps êtes-vous resté chez votre maître ? Les autres personnes ontelles
veillé chez lui ? Qu’ont-elles fait ?
— Je me suis attardé environ une heure et demi. J’ai préparé le tombac pour les narguilés puis je
suis rentré dormir chez moi. Je ne pourrais donc pas dire s’ils ont veillé ensemble ou si chacun
est retourné chez soi ».

Le juge d’instruction avait délibérément choisi de poser les mêmes questions au barbier et
au domestique. Comme les réponses étaient en tous points identiques, le président de la
commission d’enquête, le général Sadek Bey décida de se rendre immédiatement sur les lieux du
crime. Tous les membres de la commission l’approuvèrent et l’y accompagnèrent. Les
enquêteurs entreprirent ainsi leurs recherches dans la maison de Daoud Hrari où le crime avait
été perpétré.
L’instructeur reprit l’interrogatoire du barbier Sleiman Salloum :
— « Où le Père Thomas a-t-il été égorgé ?
— Ici dans cette pièce meublée. Ils ont étendu le Père Thomas au centre de la salle puis placé le
récipient sous son cou et enfin l’ont égorgé.
— Où avez-vous découpé le corps ?
— Dans ce débarras. (Le bois était entassé sous
[59] l’arcade ouest et même près de la porte. Des traces de sang étaient visibles sur les murs
dudit débarras).
— Où avez-vous écrasé les os ?
— Dans cet espace plat, entre les deux pièces, en face du salon. (Un affaissement du sol était
remarquable à cet endroit-là; il résultait probablement des coups de pilon répétés).
On apporta le pilon que le barbier reconnut formellement pour être celui qui avait été utilisé
pour broyer les os. Puis on lui présenta trois couteaux; le barbier dit alors :
— « Le couteau dont nous nous sommes servis ne figure pas parmi ceux que vous me montrez; il
était plus long et plus affûté ».
On chercha le couteau. En vain.
Les enquêteurs renvoyèrent le barbier et convoquèrent le domestique, Mrad Fattal, à qui
ils posèrent les mêmes questions. Une fois de plus, les réponses furent semblables. Il indiqua
l’endroit où le découpage avait été effectué et celui où l’on avait écrasé les os. Il reconnut le pilon
mais pas le couteau. Comme on l’interrogeait sur l’emplacement où il s’était débarrassé des
morceaux, il conduisit les enquêteurs au Souk el Gema’a (19). Là, il s’arrêta devant la maison du
rabbin Moussa Abou el Aafia et montra l’emplacement de la trappe. On renvoya le domestique
et on convoqua à nouveau le barbier Sleiman Salloum. Celui-ci confirma l’endroit où il s’était
débarrassé du cadavre déchiqueté. La trappe fut soulevée et l’on découvrit des morceaux de
chair et des traces de sang.
La commission d’enquête fit venir des ouvriers spécialisés. Ils descendirent dans les
égouts et en tirèrent des
[60] bouts de membres, des morceaux de chair, le foie, le coeur, quelque quantité de sang, des
fragments de crâne et même des restes du tarbouche du prêtre. Le Président de la commission
d’enquête, le général Sadek Bey, ordonna que l’on transportât ce qui avait été extrait du fleuve
au bureau du procureur. Après quoi, ordre fut donné de tout envoyer au consul de France, en
ayant pris auparavant la précaution de serrer les échantillons dans un panier afin qu’un groupe
de médecins les examinât.
A la suite des recherches, le consul envoya deux rapports :
Déclaration de Son Excellence le consul d’Autriche (20).
Je soussigné, consul d’Autriche à Damas, déclare et avoue avoir assisté au consulat de
France à Damas à l’examen effectué par un groupe de médecins musulmans sur les os du Père
Thomas, mort assassiné. J’affirme avoir écouté le rapport desdits médecins selon lesquels les os
précités seraient ceux d’un être humain et reconnais avoir vu des morceaux du tarbouche noir
que portait ledit père.
Rédigé le 13 mars 1840
G.G. Merlato
Consul d’Autriche à Damas (21)

———————————————–

19 Marché du vendredi, nom donné à un lieu du souk (NDT).
20 Référence: La Revue Patriarcale, 6e année, 1931, pp.657-672.

———————————————–

Déclaration des Médecins Français
Nous soussignés, médecins chargés par son Excellence
[61] le procureur de Damas de nous rendre au domicile du consul de France pour y examiner
des os, déclarons que ce sont des os d’être humain. En foi de quoi, le présent certificat à été
délivré à Damas, le 29 février 1840.
Chef de l’Ordre des Médecins à Damas
Dr. Rinaldi
Médecin de la Quarantaine, Dr. G. Piccolo.
Médecin du Commandement – gouverneur,
Dr. F. Massari.
Le Chef de l’hôpital, Dr. Amiantia-Lorassa.

Déclaration de la Commission des Médecins
Nous soussignés, avons été convoqués en ce jour au domicile de son Excellence le consul
de France à Damas afin d’examiner les os retirés du « fleuve noir ». Celui-ci nous a demandé
d’examiner soigneusement les os et les morceaux de chair qui y étaient attachés et d’établir un
rapport quant à la nature humaine ou animale des os. Après examen, il nous est apparu à tous
qu’il s’agissait indubitablement de restes humains. En foi de quoi le présent certificat a été
délivré.
Damas, le 2 mars 1840.
Signatures:
Le chirurgien en chef, El Hajj Mesto Sati.
Le chirurgien, Al Sayed Khalil.
Le docteur Mohammed Amine Sakhr.
Le docteur Mohammed El Sati Taleb.
Le docteur Mohammed Ben Sayed Moussa.
Témoin: Mikhail Meshaka, rédacteur. (22)

Déclaration du barbier Youssef
Je soussigné, le barbier qui rasait le Père capucin
[62]Thomas, déclare sous serment que les parties du tarbouche noir qu’il m’a été donné de voir
au domicile de Son Excellence le consul de France à Damas sont en réalité des morceaux du
tarbouche que portait le Père Thomas. D’autre part, j’en avais fait la description au Père capucin
Francis dans ma boutique, avant même d’avoir vu les morceaux en possession de Son Excellence
le consul j’ai d’ailleurs reconnu parmi ces restes le galon rouge qui entourait la partie inférieure
du tarbouche et qui était d’un rouge plus prononcé que celui de la partie supérieure.
Fait à Damas, le 12 mars 1840.

————————————————–

21 Il serait bon de signaler que ledit consul a tenté par la suite et par tous les moyens d’innocenter les accusés et
d’entraver la bonne de l’enquête afin de disculper son domestique Isaac Picciotto qui ne tombait encore sous le coup
d’aucun chef d’accusation et dont l’implication n’avait pas encore été établie.
22 (Mikhayil Mishaqa, 1800-1888, chrétien libanais, fut contrôleur financier à Beyrouth, médecin, théoricien de la
musique arabe et finalement consul des Etats-Unis à Damas. Il a laissé de très intéressants mémoires, Al Jawab ala
iqtirah al ahbab, traduits en anglais par le grand orientaliste Wheeler M. Thackston, Jr., Murder, Mayhem, Pillage and
Plunder : The History of the Lebanon in the 18th and 19th Centuries, State University of New York, 1988. Il n’a eu, à
cette occasion, qu’une connaissance superficielle du dossier. Il se dit convaincu de l’innocence des accusés juifs, qu’il
connaissait bien, car, dit-il, ils n’auraient jamais eu le courage d’égorger un poulet. (p. 197). Néanmoins, l’enquête avait
montré que le père Thomas avait bien été assassiné par les serviteurs de la maison Harari. Il est détenait même la
preuve. Il en attribuait la cause à la cupidité des serviteurs, mais il avait du mal à expliquer la solidarité des maîtres avec
les serviteurs… En tant que chrétien, il est très indulgent anevers les juifs. Note de l’éditeur aaargh. Voir aussi deux
extraits de ce texte, plus loin p.169).

————————————————–

Le consul de France s’était adressé au domestique Fattal :
— « Vous avez mentionné que le sang a été recueilli dans une bassine; que comptaient-ils en
faire ?
— Fabriquer de l’azyme, sorte de pain sans levain.
— Comment savez-vous cela ?
— Je les ai entendu en parler ».
A son tour le juge d’instruction interrogea le domestique :
— « Dans la mesure où vous n’avez pas vu le sang, comment pouvez-vous affirmer qu’ils l’aient
pris pour en faire du pain ?
— Je leur ai demandé: « Pourquoi l’avez-vous recueilli ? » Ils m’ont répondu que c’était pour faire
le pain.
— Le Père Thomas a-t-il été tué pour sacrifier au rite juif ? Une rivalité l’opposait-elle à eux ou
alors l’ont-ils tué pour s’emparer de sa fortune ?
— Je ne sais rien de tout cela ».
[63]
L’affaire du Père Thomas fut ainsi éclaircie et bientôt on en sut tous les tenants et
aboutissants. Un seul point obscur subsistait: l’assassinat de son serviteur, Amarat el Roumi. On
décida de convoquer les sept hommes et de les interroger sans exercer de pressions, en se
contentant cependant de les confronter au résultat de l’enquête et d’insister sur l’énormité de
leurs actes.

III
DU SANG POUR PREPARER LE PAIN AZYME DIT DE SION.
Procès verbal de la séance du samedi 1er mars 1840.
On convoqua d’abord Isaac Hrari et on l’interrogea sur l’assassinat du Père Thomas de
l’ordre des capucins. Il répondit aux questions de l’instructeur, déclarant :
— « Nous avons fait venir le Père Thomas chez Daoud Hrari aux termes d’un accord préalable
entre nous. C’est là que nous l’avons égorgé afin de recueillir son sang que nous avons conservé
dans une bouteille chez le rabbin Moussa Abou el Aafia conformément au rite religieux. Le but
de l’affaire consistait donc à se procurer le sang comme nous le prescrit notre religion.
— De quelle couleur est la bouteille dans laquelle vous avez transvasé le sang ?
— C’est une bouteille à lait de couleur blanche.
— Qui l’a remise au rabbin Moussa Abou el Aafia ?
— Le rabbin Moussa Slaniki.
— En quoi votre religion impose-t-elle l’usage du sang ?
[66]
— Il est nécessaire à l’azyme.
— Distribuez-vous le sang ainsi recueilli ?
— Seulement aux religieux, les rabbins par exemple.
— Quels étaient les termes de votre accord ? Comment avez-vous formé votre groupe et attiré le
Père Thomas chez vous ?
— Ce sont les rabbins Moussa Slaniki et Moussa Abou el Aafia qui ont tout organisé et amené le
Père Thomas chez Daoud Hrari.
— Où avez-vous égorgé le Père Thomas ?
— Dans une pièce nouvellement meublée, au-dessus de la salle carrée.
— Qui l’a égorgé ?
— Moussa Abou el Aafia et Daoud Hrari.
— Comment vous êtes-vous arrangés pour recueillir le sang ?
— Nous avions prévu à cette fin une bassine en cuivre.
— Après avoir égorgé le prêtre, combien de temps son corps est-il resté dans la pièce ?
— Environ une demi-heure.
— Où l’avez-vous découpé ?
— Dans la chambre contiguë, le débarras.
— Qui l’a découpé au couteau ?
— Tout le monde a aidé Mrad Fattal dans sa tâche.
— Dans quoi avez-vous mis le corps ainsi morcelé ? Qui s’en est débarrassé ?
— Le barbier et le domestique ont d’abord fourré les restes dans un sac de jute blanc, tirant vers
le bleu; ils s’en sont débarrassés par la suite.
— A quelle heure avez-vous égorgé le Père Thomas et à quelle heure l’opération a-t-elle pris fin ?
— Entre treize heures trente et seize heures.
— Cette nuit-là, avez-vous tous couché chez Daoud Hrari ou bien chacun est-il rentré chez soi ?
[67]
— Nous nous sommes séparés et chacun est retourné chez soi.
— Y avait-il des femmes dans la maison de Hrari ? Si tel est le cas, dans quelle pièce étaient-elles
installées ?
— Elles étaient, je suppose, dans la chambre nord, quoiqu’en fait je n’aie aperçu personne.
— Il ne fait aucun doute que le groupe avait prémédité le crime, pouvez-vous nous en dire plus
sur les préparatifs ?

— Moussa Abou el Aafia et Moussa Slaniki, qui constituent le noyau de l’équipe, se sont arrangés
pour attirer le Père Thomas sous prétexte de vacciner les enfants contre la variole. Ils s’étaient
mis d’accord, deux ou trois jours auparavant chez Moussa Abou el Aafia. Voilà comment nous
avons fait venir le Père Thomas au domicile de mon frère Daoud où nous l’avons égorgé.
— Vous avez mentionné que la bouteille de sang a été déposée chez Moussa Abou el Aafia. Si on
interrogeait Moussa et qu’il niait ce fait, pourriez-vous apporter contre lui une preuve
irréfutable ou, du moins, pourriez-vous indiquer l’endroit où a été rangée ladite bouteille ?
— Il est vrai que Moussa Abou el Aafia a pris la bouteille; je suis moi-même prêt à être confronté
à lui cependant je serais incapable de dire où il l’a mise.
— Quand Moussa Abou el Aafia a pris la bouteille, l’a-t-il placée dans une boîte ? Comment l’a-til
transportée ?
— Il l’a simplement glissée sous son manteau ».
On fit entrer le rabbin Moussa Abou el Aafia. Aux questions qu’on lui posait sur ce qu’il
était advenu de la bouteille qui contenait le sang du Père Thomas, il répondit :
— « La bouteille est restée chez Daoud Hrari.
[68]
— L’avez-vous vue de vos propres yeux ?
— Assurément.
— Haroun Hrari, sait-il cela ?
— Bien sûr. Il sait que le sang est resté chez Daoud Hrari ».
Haroun Hrari fut convoqué et on le questionna sur le même sujet. Il répondit que Moussa
Abou el Aafia avait emporté la bouteille chez lui.
Le juge d’instruction demanda alors :
— « Dans quoi le liquide fut-il transporté ?
— Dans une bouteille blanchâtre qui contient généralement du lait.
— Moussa Slaniki était-il avec vous ?
— Nous étions sept. Il faisait partie du groupe, dit Haroun Hrari, citant par la même occasion,
les autres participants que l’instructeur connaissait déjà.
— Comment le sang a-t-il été livré ?
— Nous nous étions entendu tous les sept pour le confier à Moussa Slaniki qui se serait chargé à
son tour de le remettre à Moussa Abou el Aafia »
A son tour, Daoud Hrari fut convoqué. On lui demanda où était restée la bouteille de
sang.
— « Moussa Slaniki a pris le sang et l’a confié devant nous à Moussa Abou el Aafia. Le sang était
dans une bouteille blanchâtre pouvant contenir environ un litre.
— Où est resté le sang ? Où était-il auparavant ?
— Le sang était dans une cuvette, dit Haroun Hrari, aussitôt approuvé par son frère Daoud.
— Où avez-vous procédé à la livraison du sang ?
— A mon domicile, dans le débarras, répondit Daoud Hrari.
[69]
— Pourquoi n’avez-vous pas conservé le sang ? Pourquoi l’avez-vous confié au rabbin ?
— Il est coutume de laisser le sang chez les rabbins, expliqua Daoud Hrari.
— Moussa Slaniki était-il présent lorsque vous tranchâtes la gorge du Père Thomas ?
— Oui ».
S’adressant à Moussa Abou el Aafia, le juge d’instruction demanda :
— « Le rabbin Moussa Slaniki était-il avec vous lorsque le Père Thomas fut égorgé ?
— Oui ».
Après quoi, l’instructeur demanda au rabbin Slaniki :
— « Que savez-vous au sujet du sang ?
— Je n’en ai aucune idée ».
Le juge se tourna alors vers Isaac Hrari :
— « Qu’est-il advenu de la bouteille ?
— Elle est restée chez Moussa Abou el Aafia.

— Pourquoi vos frères ont-ils nié savoir quelque chose à ce propos ?
— Ils craignent probablement d’être battus ou même tués.
— N’avez-vous pas tous pris part à l’assassinat du Père Thomas ?
— Oui.
— Aucun doute ne subsiste sur le meurtre; parlez-nous plutôt du sang qui a été recueilli.
— Moussa Slaniki l’a remis à Moussa Abou el Aafia chez qui le sang est resté.
— Pourquoi, demanda le juge d’instruction à Haroun Hrari, avez-vous tué le Père Thomas ?
[70]
— Pour nous procurer le sang nécessaire au rituel religieux, répondit-il tandis qu’Isaac Hrari
confirmait la véracité de ces propos.
— Mais pourquoi le sang n’est-il pas resté avec vous puisque le crime a été commis chez votre
frère Daoud ?
— Le rabbin Moussa Slaniki, dit Haroun Hrari, a remis le sang au rabbin Moussa Abou el Aafia
car la religion exige que le sang soit conservé chez les rabbins ».
C’est ainsi que fut close la séance du samedi 1er mars 1840. L’enquête reprit le lundi 3
mars.
Interrogeant le rabbin Moussa Abou el Aafia, l’instructeur demanda :
— « Isaac Hrari et son frère Haroun ont reconnu que le rabbin Moussa Slaniki a emporté le sang
et vous l’a confié. Pouvez-vous nous dire où vous l’avez mis ?
— Le rabbin Yacoub el Antabi s’était entendu avec les Hrari et les autres pour qu’ils lui
procurent une bouteille de sang humain. Suite à cela, ledit rabbin m’informa du projet. Il
m’apprit que les Hrari avaient promis d’obtenir le sang, dut-il leur coûter 500 livres or. Comme
je passais un peu plus tard chez les Hrari, j’ai su qu’ils avaient déjà amené une personne qu’ils
égorgeaient pour en tirer le sang. Quand j’entrai tout était déjà joué. Ils me dirent alors:
« Puisque vous êtes un sage, prenez donc le sang et remettez-le au rabbin Yacoub ». Comme je
protestais, affirmant que Moussa Slaniki était tout aussi capable que moi de le faire, ils
insistèrent disant que c’était mieux ainsi, que j’étais un sage et que l’égorgement avait eu lieu
chez Daoud Hrari.
[71]
— A quoi le sang sert-il ? Est-il vrai qu’on l’emploie pour l’azyme ? Est-ce que tous les juifs en
mangent ?
— Il est coutume de mélanger le sang à l’azyme des religieux seulement. Quant à la préparation,
c’est le rabbin Yacoub Antabi qui s’en charge. Passant la veille de Pâques dans la boulangerie, le
rabbin y est rejoint par les religieux qui lui apportent de la farine. A leur insu, il y ajoute le sang
et leur rend le pain ainsi préparé, une fois la cuisson achevée.
— N’avez-vous pas demandé au rabbin Yacoub s’il partageait ce pain entre les juifs de Damas
seulement ou s’il en envoyait dans d’autres pays ?
— Il m’a dit en destiner une part aux juifs de Bagdad.
— A-t-il été en rapport avec Bagdad à ce propos ?
— C’est ce que m’a raconté le rabbin Yacoub.
— Est-il vrai que vous aviez découpé le corps du Père Thomas ?
— J’ai pris la bouteille de sang et je suis parti. Les autres sont restés mais je ne savais pas qu’ils
étaient résolus à découper le corps. Je tenais de Daoud Hrari qu’ils voulaient l’enterrer sous
l’escalier de la maison où personne ne le chercherait. Mais il semble qu’ils aient décidé à la
dernière minute de découper le corps, briser les os et jeter le tout dans le « fleuve noir ».
— Est-il vrai que c’est le barbier Sleiman qui a tenu le Père Thomas pendant qu’on lui tranchait
la gorge ?
— Lorsque je les ai vus, tous, y compris le barbier Sleiman et le domestique Mrad Fattal,
entourer le prêtre, ils l’avaient déjà égorgé et la satisfaction se lisait sur leur visage car ils
exécutaient le rituel de leur religion.
— Quelqu’un a-t-il su que vous avez donné la bouteille au rabbin Yacoub ?
[72]
— Nul le sait excepté mes amis. Le soir même, avant de rentrer chez moi, je remis la bouteille
ainsi confiée à son destinataire, dans la pièce de sa maison réservée au travail.
— Auparavant, vous étiez-vous entendus pour égorger un chrétien, voire un prêtre ? Comment
votre choix s’est-il arrêté sur le Père Thomas ?
— N’importe quel chrétien aurait convenu. Quand le choix a porté sur le Père Thomas, j’ai
protesté en disant que sa disparition serait très vite remarquée. Ils ont refusé de m’écouter.

— Que savez-vous du serviteur du Père Thomas ? Qui aurait pu le tuer d’après vous ?
— Je ne sais rien de ce qui ne se rapporte pas à l’affaire du Père Thomas.
— Il est invraisemblable que vous ignoriez tout au sujet de cet homme, Ibrahim Amarat, quand
on sait qu’il a fouillé le quartier juif, avant le coucher, à la recherche de son maître.
— Il est probable que le Père Thomas et son serviteur aient été tous deux assassinés chez Daoud
Hrari. A mon avis, ils avaient d’abord tué le Père Thomas. D’ailleurs, il y avait un homme ligoté
dans la pièce avoisinante; je présume que c’était le serviteur.
— Pourriez-vous nous montrer la dépouille du serviteur du Père Thomas pour donner quelque
crédibilité à vos déclarations ?
— Je ne saurais dire où se trouve le cadavre puisque Mrad Fattal, le domestique de Daoud Hrari
était chargé de nous en débarrasser.
— Vous avez déclaré, au cours de la séance précédente, que le sang était chez vous dans
l’armoire. On procéda à des fouilles sans succès. Aujourd’hui vous affirmez avoir remis ladite
bouteille au rabbin Yacoub Antabi. Comment expliquez-vous cette contradiction ?
[73]
— Il est vrai qu’à la dernière séance je n’ai pas dit toute la vérité, par crainte de déplaire aux juifs
mais aussi parce que d’un point de vue religieux, il est interdit de se confesser »
En passant aux aveux, Daoud Hrari avait montré quelque réticence. Quand on lui
demanda quelle était la raison de cette attitude, il reconnut avoir dit la vérité dans sa dernière
déclaration mais aussi avoir persisté dans ses dénégations par crainte des autres. Par ailleurs, il
affirma que le sang avait bien été donné à Moussa Abou el Aafia par l’intermédiaire de Moussa
Slaniki.
On interrogea Haroun Hrari à ce sujet; il répondit :
— « Comme nous étions tous les sept à la synagogue, le rabbin Yacoub Antabi nous fit part de son
besoin en sang humain pour préparer l’azyme. Il nous conseilla d’attirer chez l’un de nous, sous
un quelconque prétexte, le Père Thomas qui circule souvent dans le coin, de l’égorger et d’en
tirer le sang. Il nous a fallu quelques jours avant de le faire venir chez nous sous prétexte de
vacciner les enfants contre la variole. Là, nous l’avons égorgé et confié son sang à Moussa
Slaniki, chargé de le remettre à Moussa Abou el Aafia qui, à son tour, donnerait la bouteille au
rabbin Yacoub ».
Le juge d’instruction confronta les diverses déclarations. Les témoignages concordaient et l’on
conclut à l’unanimité que le père capucin Thomas avait été égorgé pour que son sang serve à la
préparation de « l’azyme de Sion » (23).

———————————————–

23 Source : La Revue Patriarcale, anciennement La Revue Syrienne 7e année -volume premier, 15 janvier 1933, pp.25-
32. Au bas de la page 32, on peut lire ce qui suit: « Les raisons qui ont conduit les juifs à commettre de tels crimes se
résument en trois points: leur haine à l’égard des chrétiens; leur besoin du sang chrétien pour les rituels magiques et la
crainte des sceptiques et des rabbins de ce que Jésus, fils de Marie, ne soit le véritable Messie, crainte qui les poussait à
user du sang de ses adeptes pour assurer leur salut ».
Voir aussi à la fin du livre: « La déclaration de el-Aafia après sa conversion à l’Islam ».

———————————————–

[75]

IV
LE MEURTRE DU SERVITEUR IBRAHIM AMARAT
Suite du procès-verbal de la séance du samedi 1er mars 1840 (24).
Le juge d’instruction s’adressa au domestique Mrad Fattal :
— « Vous avez mentionné avoir été quérir le barbier après le coucher du soleil et n’être rentré au
domicile qu’après le dîner. C’est alors que vous avez vu le Père Thomas égorgé, gisant nu dans le
débarras. Qu’avez-vous fait entre-temps ?
— Je mettais à jour les comptes de la maison de mon maître.
— Qu’avaient ces comptes de si particulier pour prendre tant de temps ? N’est-ce pas
invraisemblable ? Vous êtes un domestique et vous ne faites qu’exécuter les ordres.
[76] Sachez donc que vous aurez la vie sauve si vous dites la vérité, d’autant plus que Son
Excellence le procureur a promis de se montrer indulgent et de vous acquitter si vous nous
apportez votre concours pour la bonne marche de l’enquête. Qu’adviendrait-il si Son Excellence
le procureur ordonnait de vérifier dans le livre des comptes, que vous mentionnez, l’identité de
celui qui l’a complété à votre place et s’il s’avérait que vous avez menti ? Vous auriez commis un
parjure.
— Pourquoi Son Excellence chercherait-elle à savoir qui a complété le livre des comptes ?
— Pour vérifier votre alibi !
— La vérité est que mon maître m’avait envoyé demander à Meïr Farhi, Mrad Farhi et Haroun
Stambouli de surveiller le serviteur du Père Thomas et de prendre les mesures nécessaires pour
l’empêcher de découvrir le meurtre s’il s’avisait d’aller à la recherche de son maître. C’est la
raison pour laquelle je me suis attardé après avoir envoyé le barbier au domicile de mon maître,
comme on me l’avait ordonné…
— Comment avez-vous pu rencontrer ces trois personnes ? Et qu’ont-elles fait après que vous les
eûtes averties ?
— Je me suis tout d’abord rendu chez Mrad Farhi. Il était chez lui en compagnie de Isaac
Picciotto (25). Je lui ai fait part, en présence de ce dernier de ce qui m’avait été dit. Mrad Farhi
m’a répondu: « Très bien. Retourne à ton travail ». Je me suis alors dirigé vers la maison de
Haroun Stambouli. Il dînait seul dans sa chambre. Je l’ai mis au
[77] courant de la surveillance qu’il fallait exercer sur le serviteur du Père Thomas. Il m’a
répondu à son tour: « Retourne à ta tâche ». Mais avant que je ne quitte sa maison, il s’est
renseigné auprès de moi sur la partie qui m’avait envoyé l’avertir. Je le lui ai dit et me suis rendu
ensuite chez Meir Farhi qui habite au milieu d’une ruelle. Je l’ai trouvé sur le seuil de sa maison
accompagné d’Aslan Ben Roufayel. Comme je m’acquittais de ma mission en présence de ce

————————————

24 Source: (Hadaya al Massarra) archives Histoire des Patriarcats Melkites – éditions St. Paul – Harissa pp.5-61. Au bas
de la page 7 on peut lire ce qui suit : « Le brouillon du procès-verbal fait partie du dossier de l’affaire du Père Thomas ». Il
est mentionné en tête de la page, dans une marge, une indication signalant le commencement du « journal du serviteur ».
C’est l’origine du texte.
25 Isaac Picciotto était fonctionnaire à l’ambassade d’Autriche et jouissait de la protection du consul. Ce dernier ignorait
l’implication de Picciotto dans le meurtre et montra un intérêt réel pour l’affaire. Mais il prit rapidement le parti des
accusés, tenta de les défendre et d’entraver la bonne marche de l’enquête.

————————————

dernier, Meïr Farhi a répondu: « Je reste ici ». Je suis allé enfin à la boutique de Youssef Al Rayek
où j’ai fait écrire les comptes; puis je suis resté dans la rue retardant autant que possible le
moment du retour. Lorsque je suis rentré au domicile de mon maître, c’est-à-dire vers l’heure du
dîner, j’y ai trouvé, comme je l’ai déjà mentionné, le Père Thomas égorgé, gisant nu dans le
débarras.
— Qu’avez-vous appris par les dignitaires de la communauté, au sujet du serviteur du Père
Thomas, Ibrahim Amarat ?
— Jeudi matin, Haroun Stambouli, Isaac Picciotto, Mrad Farhi, Aslan Ben Roufayel et Meir
Farhi se sont rendus au domicile de Daoud Hrari où se trouvaient déjà les frères de Daoud,
Haroun et Isaac, Moussa Abou el Aafia et Linado, ils y sont restés approximativement deux
heures.
— De quoi discutaient-ils ?
— Je ne me rappelle plus ce qu’ils ont dit; je préparais le tombac pour les narguilés.
— Il est invraisemblable que vous ne sachiez pas comment Mrad Farhi, Haroun Stambouli et
Meir Farhi ont enlevé le serviteur du Père Thomas, ou comment ils l’ont séquestré puisque c’est
vous qui avez transmis le message de votre maître. Le serviteur Ibrahim Amarat a disparu en
même temps que le Père Thomas et c’est vous qui avez
[78] prévenu les trois hommes comme votre maître vous l’avait ordonné: vous leur avez dit de
prendre les mesures nécessaires pour que la nouvelle ne se répande pas. Si vous voulez être
acquitté, dites-nous la vérité sur cette affaire.
— J’ai entendu Meir Farhi parler aux personnes réunies ce jeudi dans la maison de mon maître
Daoud Hrari. J’ai appris qu’ils avaient rencontré le serviteur Ibrahim Amarat alors qu’il était à la
recherche du Père Thomas. Haroun Stambouli, Mrad Farhi, Meïr Farhi, Aslan Ben Roufayel et
Isaac Picciotto l’ont abordé, lui disant: « Entre dans cette maison; ton maître y est. Il vaccine
l’enfant contre la variole ». Voilà tout ce dont je suis au courant.
— Vous avez certainement entendu ce qu’ils ont fait avec le serviteur et qui les a aidés à l’égorger
?
— Je ne pouvais pas écouter toute la conversation car je devais veiller au service. Tout ce que j’ai
appris, c’est qu’Ibrahim Amarat a subi le même sort que le Père Thomas, et qu’ils l’ont jeté dans
un conduit d’évacuation débouchant dans le « fleuve salé ».
— Comment Mair Farhi et sa clique ont-ils pu prétendre avoir fait subir au domestique le même
sort qu’a connu Père Thomas alors qu’ils ignoraient eux-mêmes la fin tragique de son maître ?
— En fait, ils se sont renseignés auprès des autres sur la manière dont a été exécuté le prêtre.
Une fois informés, Mair a soutenu alors en avoir fait de même avec le domestique qui a été
écoulé dans le conduit d’évacuation aboutissant au « fleuve salé ».
— Les cinq personnes que tu as nommées étaient-elles seules, ou y avait-il quelqu’un avec elles ?
Qui est le domestique de Maïr Farhi, comment s’appelle-t-il ?
— Je ne connais personne d’autre qui aurait pris part à cette affaire excepté les cinq personnes
que j’ai déjà citées. Je ne sais pas non plus si le domestique de Maïr
[79] était au courant de l’opération. C’est un enfant qui n’a pas plus de douze ans; il s’appelle
Abid el Faks.
— Le barbier Sleiman Salloum saurait-il quelque chose sur le serviteur du Père Thomas ?
— Le barbier ne sait rien. Mon maître m’avait recommandé de ne rien lui dire au sujet du Père
Thomas et des mesures prises à l’endroit du serviteur ».
A ce moment intervint le vice-consul de France Beaudin :
— « Que faisait Mrad Farhi lorsque vous êtes arrivé chez lui ? » Fattal répondit:
— « Je suis arrivé chez Mrad Farhi à la tombée de la nuit. Il dînait en compagnie d’Isaac
Picciotto. Je les ai mis en garde contre le serviteur du Père Thomas ».
Le gouverneur Charif Pacha demanda à son tour au domestique :
— « Comment votre maître savait-il que le serviteur du Père Thomas le chercherait dans ce
quartier ?
— Il est de notoriété publique que le Père Thomas met son serviteur au courant de tous ses
déplacements. C’est pourquoi, ils ont déduit que celui-ci viendrait à la recherche de son maître
et m’ont envoyé les prévenir ».

On leva là la séance et l’enquête reprit le vendredi 7 mars de l’année 1840. On convoqua
Isaac Picciotto qui comparut accompagné de Youssef Airout, le représentant du consul
d’Autriche à Damas.
Le juge d’instruction s’adressa à Isaac Picciotto:
— « Dites-nous ce que vous savez au sujet du meurtre du Père Thomas et de son serviteur, en
vous fondant sur les aveux du domestique de Daoud Hrari tels qu’ils apparaissent dans le
procès-verbal de la séance du samedi 1er mars 1840.
[80]
— Le mercredi, jour de la disparition du Père Thomas, j’étais aux champs en compagnie de Son
Excellence le consul d’Autriche. Notre promenade a pris fin un quart d’heure environ avant le
crépuscule et nous sommes rentrés chez moi. Comme mon épouse était absente, j’ai décidé de
ressortir. Le consul s’est dirigé vers son domicile tandis que je me suis rendu chez Aslan
Roufayel. J’ai passé environ une demi-heure en compagnie de ses enfants puis je suis retourné
chez moi où j’ai dîné. Après quoi, j’ai accompagné ma femme chez M. Maksoud qui nous avait
invités à passer la soirée chez lui. Nous y sommes restés jusqu’à neuf heures passées puis nous
sommes rentrés à la maison. Je ne sais rien des aveux du domestique Mrad Fattal et je ne l’ai
jamais vu.
— Le domestique a cependant déclaré que vous vous étiez rendu chez Mrad Farhi et non chez
Aslan Roufayel. Où avez-vous été précisément ?
— Ma maison a deux portes. L’une s’ouvre sur le quartier Al Kharab, face au débit de boisson;
l’autre donne sur la ruelle de Bahrat Al Saouda. Le consul et moi sommes rentrés par la porte
d’Al Kharab et ressortis par la porte de la ruelle de Bahrat Al Saouda; puis nous nous sommes
rendus à l’entrée du quartier juif, d’où le consul a pris la route menant au quartier Al Chaghour
tandis que je me dirigeais vers la maison de Aslan Roufayel. Si j’avais voulu aller chez Mrad
Farhi, je n’aurais pas fait tout ce détour. Cela confirme que je ne me suis absolument pas rendu
chez Mrad ce soir-là…
Mrad Fattal fut convoqué et confronté avec Picciotto. Le magistrat instructeur réitéra la
question portant sur la véracité de sa déclaration. Il réaffirma les avoir vus au salon face au
jardin de la maison. Isaac Picciotto s’écria: « Il ment… il ment… ». Le juge d’instruction lui
demanda alors : « Quel
[81] intérêt aurait cet homme à vous accuser ? » Isaac se contenta de répéter : « Il ment ».
Le domestique Mrad Fattal reprit :
— « Je déclare qu’Isaac Picciotto s’est aussi rendu le lendemain matin chez Daoud Hrari où il
s’est réuni avec Mrad Farhi, Maïr Farhi, Aslan Ben Roufayel et Haroun Stambouli. Ils ont
abordé, au petit matin, le sujet.
— Que disaient-ils ?
— Les invités se sont enquis auprès de leur hôte de la manière dont ils avaient procédé avec le
Père Thomas. A son tour, il les a interrogés au sujet du serviteur. Ils répondirent :
« Nous nous étions tout d’abord rassemblés chez Maïr Farhi, lorsque le serviteur
est venu demander des nouvelles de son maître. Nous lui avons répondu: « Il est là,
entre donc ». Une fois à l’intérieur, nous avons verrouillé la porte et nous lui avons fait
subir le même sort que son maître ». Ils ont dit aussi qu’ils l’avaient jeté dans le conduit
extérieur de la maison de Maïr et qu’ils n’étaient pas ressortis de chez eux avant
l’après-midi du jeudi ».
Le juge d’instruction se tourna alors vers Isaac Picciotto :
— « Reconnaissez-vous la véracité de la déposition de Mrad Fattal ?
— J’ai déjà parlé de la soirée du mercredi. Le jeudi matin, le vice-consul d’Autriche m’a
accompagné, sur ordre du consul, chez un rabbin de Beyrouth, pour y rencontrer Chéhadé
Stambouli et régler avec lui des problèmes pécuniaires. Nous nous sommes rendus, aux
alentours de quatre heures, au domicile du rabbin mais ne l’avons pas
[82] trouvé car il était invité chez Aslan Farhi Ben Youssef. Le vice-consul et moi sommes restés
dans la rue. Je me suis ensuite rendu au chevet d’une des filles de M. Salmoun. Le vice-consul
s’est absenté une demi-heure, après quoi nous sommes retournés à la maison du rabbin où nous
avons envoyé chercher Chéhadé Stambouli et nous avons causé avec lui. Nous avons déjeuné en
présence du vice-consul et sommes sortis ensemble au souk à dix-huit heures ».

Le juge d’instruction s’adressa de nouveau au domestique Mrad Fattal :
— « Comment osez-vous accuser ainsi Isaac Picciotto ? On ne vous demande pas d’accuser mais
de dire la vérité.
— Je sais que les cinq, dont Isaac Picciotto, étaient réunis ensemble. Cependant je ne saurais
préciser l’heure, car je ne porte pas de montre. Je sais qu’ils sont venus vers midi, qu’ils sont
restés un certain temps, enfin qu’ils sont allés ce jour-là, jeudi, demander à Mrad Farhi si le
conduit rejoignait directement le « fleuve salé ». Il les en a assurés. D’ailleurs comment Isaac
Picciotto peut-il nier que je l’ai vu avec Mrad Farhi après le coucher ? Comment persiste-t-il
dans ses dénégations alors qu’il est venu, la nuit du jeudi au vendredi chez Daoud Hrari avant
les arrestations. Il a aussi envoyé chercher son oncle, le rabbin Yacoub Abou el Aafia et ils ont
veillé tard la nuit. Il a dit aux autres que le barbier avait tout avoué en citant leurs noms et qu’ils
seraient arrêtés le lendemain. C’est alors qu’il a été appelé pour rencontrer Mrad Farhi. Il s’est
levé immédiatement mais ils lui ont demandé de leur dépêcher son domestique après son
entrevue avec Mrad afin qu’il les rassure. Le domestique a donc été envoyé dire qu’il ne s’était
rien passé et qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Le lendemain, vendredi, Haroun Hrari s’est
rendu chez Picciotto où il s’est caché pendant trois jours de sorte que
[83] ses frères ont cru qu’il avait été arrêté. Puis il est rentré chez lui où il s’est réuni avec eux. Ils
lui ont dit que son absence leur avait causé grand souci. Il leur a expliqué qu’il s’était caché chez
Isaac Picciotto et pendant qu’ils discutaient, on arrêta les trois frères Hrari dans la maison de
Daoud.
— Quel est le nom du domestique qu’Isaac Picciotto a envoyé, tard dans la soirée, de chez les
Hrari à la maison de Mrad Farhi pour rassurer les personnes qui s’y trouvaient ?
— Le domestique que Mrad Farhi a envoyé pour quérir Isaac Picciotto s’appelle Shéhadé. Quant
à celui qu’a envoyé Isaac Picciotto pour rassurer ses compagnons, s’appelle Yahia Bzini. Il est
encore très jeune ».
La commission d’enquête demanda à Aslan Ben Roufayel Farhi, à la fille de Roufayel
Farhi et à celle de Chéhadé Stambouli des témoignages écrits sur la visite qu’Isaac Picciotto leur
avait faite. Ils nièrent qu’une telle visite ait eu lieu et affirmèrent qu’il y avait un malentendu
entre Picciotto et les Farhi.
La commission d’enquête reprit ses travaux le mercredi 12 mars 1840. Le juge
d’instruction s’adressa à Mrad Fattal :
— « Vous avez avoué précédemment avoir rencontré les tueurs du serviteur du Père Thomas. Oui
sont-ils ?
— J’ai déclaré précédemment m’être rendu au domicile de Mrad Farhi où j’ai vu Isaac Picciotto.
Après quoi, je suis allé chez Haroun Stambouli que j’ai trouvé en train de dîner. Enfin je suis
passé chez Meïr Farhi qui était en compagnie d’Aslan Ben Roufayel.
— Cependant Aslan a nié, preuve à l’appui, avoir quitté son domicile après cinq heures. Il a
déclaré en outre
[84] qu’il n’est pas ressorti avant le lendemain. Dites-nous exactement ce que vous savez.
— Je l’ai vu de mes propres yeux en compagnie de Meïr. Je n’ai aucun intérêt à l’accuser. Je ne
fais que signaler ce que j’ai vu ».
A ce moment, l’instructeur se tourna vers M. Roufayel :
— « Pouvez-vous préciser l’heure à laquelle votre fils Aslan est rentré chez lui mercredi, c’est-àdire
le jour où le Père Thomas a disparu ?
— Nous étions ensemble au tribunal à dix heures, puis il est rentré à la maison pendant que je
me rendais au Conseil.
— Savez-vous ce qu’il a fait à la maison ?
— Je suis rentré à la maison vers onze heures et il était là.
— Où avez-vous passé la soirée ?
— Comme d’habitude, je suis resté chez moi.
— M. Isaac Picciotto s’est-il présenté chez vous ce soir-là ?
— Non ».
L’enquête fut suspendue pour reprendre son cours le jeudi 13 mars 1840.
L’instructeur interrogea le domestique de Mrad Farhi, Shéhadé Ballas, qui avait été cité à
comparaître.

— « Qui vous a envoyé quérir Isaac Picciotto et à quelle heure ?
— Mon maître m’a envoyé chercher Isaac Picciotto afin qu’il se rende au domicile de Daoud
Hrari. C’était peu après seize heures. Cependant je ne suis pas entré chez les Hrari et suis par
conséquent dans l’impossibilité de dire qui était présent. C’est le domestique Mrad qui m’a
ouvert. Je
[85] lui ai demandé d’informer Isaac Picciotto que mon maître Mrad voulait le voir avant la fin
de la soirée.
— Vous vous êtes rendu chez les Hrari avant ou après leur arrestation ?
— Avant.
— Qui se trouvait chez votre maître quand il vous a envoyé quérir Isaac Picciotto ?
— Il n’y avait que M. Bakhour, le trésorier. Les domestiques étaient dans la cuisine.
— Isaac Picciotto s’est-il attardé chez votre maître ?
— Il est resté environ une heure. Il est sorti en même temps que M. Bakhour.
— A quelle heure M. Bakhour s’est-il présenté chez vous ?
— Après le dîner.
— Comment saviez-vous où trouver Picciotto ?
— Mon maître m’a dit de me rendre au domicile de Daoud Hrari où je devais rencontrer Isaac
Picciotto et lui dire de passer le voir avant la fin de la soirée. C’est ce que j’ai fait ».
On appela à la barre Yahia Bzini, le domestique d’Isaac Picciotto. L’instructeur demanda :
— « Qui se trouvait chez les Hrari le soir où Isaac Picciotto s’y était rendu ?
— Il y avait Yacoub Abou el Aafia, Shéhadé Lazbona, Daoud Hrari ainsi qu’Isaac Picciotto. Cela
se passait avant l’arrestation des Hrari.
— De quoi discutaient-ils ?
— Au cours de la soirée, ils m’ont envoyé chez M. Mrad Farhi pour que je me renseigne sur
l’évolution des contacts qu’ils avaient établis avec Son Excellence Bahri Bey. Comme je leur
rapportais que le Bey s’était contenté de perquisitionner dans quelques maisons pour découvrir
le
[86] criminel, ils m’ont demandé si c’était tout. J’ai répondu par l’affirmative et me suis dirigé
vers la cuisine.
— Quand votre maître s’est-il rendu au domicile de Mrad Farhi ? Qu’est-il arrivé après son
départ ?
— Isaac Picciotto s’est présenté chez Mrad Farhi vers seize heures, dit Yahia Bzini. Il y avait là le
trésorier M. Bakhour. Mon maître m’a alors dépêché au domicile de Daoud Hrari pour rassurer
les présents.
— A qui avez-vous transmis le message ?
— Il n’y avait plus que Daoud Hrari et Yacoub Abou el Aafia.
— Quelqu’un est-il venu quérir Isaac Picciotto ou bien s’est-il rendu de lui-même chez Daoud
Hrari ? Et à quelle heure ?
— Il a lui-même décidé, au début de la soirée, à l’heure du dîner, d’aller chez les Hrari.
— Avez-vous accompagné votre maître chez M. Maksoud ?
— Oui. Il s’y est rendu d’ailleurs avec sa femme et leur voisine.
— A quelle heure sont-ils sortis ?
— Nous sommes sortis après que maître et domestiques eurent dîné. Nous sommes arrivés chez
M. Maksoud environ une heure et demie après le dîner parce que sa maison se situe loin de celle
de mon maître et que nous avons été retardés par les préparatifs de Mme Picciotto et de la
voisine.
— Chemin faisant, n’avez-vous pas remarqué si les portes de la ville étaient ouvertes ou
fermées ?
— Nous avons marché sur la route principale sur laquelle ne donne aucune porte excepté « la
porte des pauvres ». Elle était fermée. Nous y avons frappé pendant deux minutes environ
jusqu’à ce qu’un gardien l’ouvre. Puis nous sommes parvenus à la porte du quartier Boulad où
[87] demeure M. Maksoud. Elle était aussi fermée mais à peine y avions frappé qu’un gardien
est venu l’ouvrir. Ils ont veillé tard cette nuit-là.
— Où votre maître s’est-il rendu le lendemain ? A-t-il déjeuné à la maison ? Si non, où aurait-il
pris son repas ? Et avec qui l’aurait-il pris ?
— Ce jour-là comme à l’accoutumée, mon maître est sorti le matin pour rentrer à midi. Il a
déjeuné seul ».

Procès-verbal de la séance du lundi 16 Mars 1840.
— « Que savez-vous au sujet du meurtre du serviteur de Père Thomas » ? demanda l’instructeur.
Sleiman le barbier avec qui on avait ouvert la séance ce jour-là, répondit :
— « Je ne sais rien et ne suis en rien mêlé à cette histoire.
— Puisque vous affirmez n’être au courant de rien, comment avez-vous avoué, lors d’une séance
antérieure, que le serviteur n’était pas avec son maître, que chacun devait la mort à des
personnes différentes et qu’enfin le serviteur et le maître n’avaient pas été tués dans le même
endroit mais que les tueurs du second avaient connaissance de l’affaire ? Tout ceci explique que
vous connaissez les tueurs et le lieu du crime.
— Ce sont bien mes propos mais je n’ai rien à voir avec le meurtre du serviteur. En effet, quand
le domestique Mrad Fattal est arrivé après que nous eûmes tué le Père Thomas et traîné son
corps d’une chambre à l’autre, je lui ai demandé où il avait disparu. Il me dit qu’il avait été
envoyé pour effectuer un travail. Comme j’insistais, il m’a répondu que le moment était mal
choisi pour en parler. Peu de temps après, alors que nous étions seuls et que nous nous
débarrassions des restes du Père Thomas, je l’ai interrogé encore. Il m’a appris qu’on l’avait
dépêché chez
[88] Meïr Farhi où étaient réunis Mrad Farhi, Isaac Picciotto, Youssef Farhi, Yacoub Abou el
Aafia et peut-être aussi Haroun Stambouli ou un autre, je ne me rappelle plus très bien si ce
nom-là a été prononcé. Comme je voulais savoir pourquoi on l’avait envoyé chez ces gens-là, il
me dit que c’était au sujet du serviteur du Père Thomas, Ibrahim Amarat. Comme nous étions
accaparés par notre tâche, j’ai refréné ma curiosité pour le moment.
— Cet aveu démontre clairement que vous en savez plus. Ainsi, dire que vous refréniez votre
curiosité pour le moment, signifie qu’il y a beaucoup plus d’informations que vous ne voulez en
nous faire croire. Vous auriez poussé plus loin votre interrogation, vous en auriez appris plus.
En tous cas, il ne fait pas de doute que vous êtes parvenu à vos fins puisque dès la première
question vous aviez compris de quoi il s’agissait, qu’en serait-il alors après avoir posé toutes les
questions au cours du découpage du corps du Père Thomas que ce soit par curiosité ou pour
passer le temps, vous avez appris comment on s’était débarrassé du corps du serviteur.
— En effet, Mrad Fattal m’apprit qu’ils avaient égorgé le serviteur, découpé son corps puis qu’ils
s’étaient débarrassés des morceaux en les jetant dans le conduit extérieur qui rejoint le « fleuve
salé ». Toute l’opération a eu lieu au domicile de Yahia Meïr Farhi.
— Fattal ne vous a-t-il pas dit où le serviteur a été égorgé ? N’a-t-il pas cité les témoins du
meurtre ? Ont-ils eu besoin d’un boucher ? Si tel est le cas, comment s’appelle-t-il ?
— Mrad Fattal m’a dit que le serviteur a été égorgé dans la pièce contiguë au salon et que les os
de la victime ont été broyés puis jetés dans le conduit extérieur. D’ailleurs Mrad Fattal a assisté
au meurtre du serviteur et il est retourné chez son maître aussitôt l’opération du découpage
[89] achevée. Là, nous avons travaillé ensemble pour nous débarrasser du corps du Père
Thomas de la manière que vous savez. Cependant, je n’ai pas demandé qui était présent au
moment du meurtre d’Ibrahim Amarat, je n’ai pas cherché à savoir qui l’avait égorgé. Je ne sais
pas non plus s’ils ont eu recours à quelqu’un. Par contre, je sais que Yahia Meïr et ses enfants,
Salmoun et Moussa ainsi que les gens dont j’ai cité le nom plus haut ont assisté au meurtre sans
que Mrad Fattal ne les énumère. En fait, il a juste mentionné quelques noms: Mrad Farhi,
Youssef Farhi, Yahia Meïr Farhi et ses enfants ainsi que le rabbin Yacoub Abou el Aafia (le frère
du rabbin Moussa Abou el Aafia).
— Pourquoi vous êtes-vous contenté d’une réponse si brève et n’avez-vous pas demandé qui était
présent ?
— Je n’ai pas cherché à connaître le nom de toutes les personnes; je voulais seulement me faire
une petite idée sur cette affaire-là. J’ai sûrement omis certains détails. D’ailleurs, Mrad Fattal les
connaît mieux que moi puisqu’il m’a avoué qu’ils avaient égorgé le serviteur, découpé le corps,
enfin, broyé les os et qu’ils s’en étaient débarrassés dans le conduit qui passe à proximité de la
maison de Yahia Meïr Farhi. Interrogez donc Mrad Fattal »
Le juge d’instruction a appelé Mrad Fattal à la barre et a entrepris de l’interroger :
— « Dites avec précision tout ce que vous savez au sujet du meurtre du serviteur du Père Thomas,
Ibrahim Amarat.
— J’ai peur. Quelqu’un d’autre serait-il passé aux aveux ?
— Oui, nous savons tout. Contentez-vous de dire la vérité.

— Quand je suis retourné chez mon maître, il m’a demandé si j’avais mis en garde les intéressés
contre le serviteur. Comme j’avais répondu par l’affirmative, il m’a
[90] ordonné de repartir pour savoir s’ils l’avaient attrapé et le cas échéant, ce qu’ils en avaient
fait. Je suis reparti donc chez Meïr Farhi. J’ai constaté qu’ils avaient abaissé la crémone. J’ai
frappé; Meïr Farhi m’a ouvert la porte. Je lui ai demandé, au nom de mon maître, s’ils avaient
mis la main sur Ibrahim Amarat. Il m’a répondu qu’ils le séquestraient ici-même et m’a invité à
entrer. Le serviteur, qu’on avait pris soin de bâillonner, était à la merci d’Isaac Picciotto et
Haroun Stambouli, occupés à le ligoter sur un petit divan se trouvant dans le « dar » (26)
extérieur, lequel dar communiquait avec le conduit où l’on s’est débarrassé des os et de la chair.
Ici encore, on avait bloqué la porte avec une barre. Quand Isaac Picciotto et Haroun Stambouli
ont fini d’attacher Ibrahim Amarat, ils l’ont précipité sur le sol. Le serviteur a été aussitôt
entouré de Meïr Farhi, Mrad Farhi, Haroun Stambouli, Isaac Picciotto, Aslan Ben Roufayel,
Yacoub Abou el Aafia et Youssef Ben Menahim Farhi. Ils étaient sept à prendre part au crime,
certains en spectateurs, d’autres en acteurs. On apporta une bassine de cuivre sur laquelle Yahia
Meïr et moi avons maintenu le cou du serviteur tandis que Mrad Farhi se chargeait de l’égorger.
D’autre part, Isaac Picciotto et Aslan Ben Roufayel s’étaient assis chacun sur une jambe du
serviteur alors que Stambouli et les autres lui tenaient les bras et l’immobilisaient au sol pour
prévenir tout mouvement pendant que le sang s’écoulait. Il est mort une heure plus tard. Je suis
alors reparti chez mon maître que j’ai informé des derniers événements. Le lendemain, jeudi,
toutes les personnes citées plus haut se sont rendues chez Daoud Hrari à l’exception de Yacoub
Abou el Aafia et Youssef Farhi.
— A quelle heure avez-vous égorgé Ibrahim Amarat.
— Avant le dîner.
[91]
— Pendant que vous égorgiez le serviteur, une des personnes est-elle sortie ?
— Personne n’est sorti avant la fin de l’opération. Quand je les ai quittés peu avant l’heure du
dîner, ils étaient en train de recueillir le sang. Je suis arrivé chez mon maître après le dîner.
— Vous avez déclaré précédemment que votre maître vous avait envoyé successivement chez
Mrad Farhi, Haroun Stambouli et Yahia Farhi. Vous avez maintenant sept personnes. Vous a-ton
envoyé prévenir tout le monde ? Comment s’est déroulée leur réunion ?
— J’ai effectivement été envoyé chez les trois personnes que vous avez mentionnées. Cependant
Isaac Picciotto se trouvait chez Mrad Farhi et Aslan Ben Roufayel chez Yahia Meïr Farhi.
Comme mon maître avait chargé ce dernier de prévenir les autres, il m’a répondu: « C’est déjà
fait; passe ton chemin ».
— Comment ont-ils amené le serviteur Ibrahim Amarat jusqu’à chez eux ?
— Les cinq étaient assemblés sur le seuil. Quand le serviteur est venu aux nouvelles, Yahia Meïr
Farhi a répondu que son maître s’attarderait chez lui parce qu’il vaccinait les enfants contre la
variole. Sur l’invitation de Meïr, le serviteur est entré dans la maison où ils lui ont fait subir le
traitement que vous connaissez.
— Qu’est-il advenu du sang ?
— Je ne suis pas resté jusqu’à la fin pour savoir qui l’a pris. Cependant, ils avaient prévu une
grande bouteille blanche pour le recueillir.
— Il est invraisemblable que les personnes occupées à tuer quelqu’un aient préparé la bouteille,
puisque le sang a été recueilli dans la bassine. Que vous ayez vu la bouteille, implique
nécessairement que vous avez vu quelqu’un l’utiliser. Que savez-vous au juste ?
[92]
— En réalité, Haroun Stambouli a tenu la bouteille tandis qu’on plaçait dans le goulot un
entonnoir en zinc neuf, pareil à ceux dont se servent les vendeurs d’huile. Menahim Farhi a
rempli la bouteille et Stambouli l’a remise au rabbin Yacoub Abou el Aafia. C’est là que je les ai
laissés ».
Le juge se tourna alors vers Mohammed Effendi Abou el Aafia el Muslimani (27) à qui il
demanda des aveux complets. About el Aafia déclara :
— « Je n’ai rien à ajouter à ma première déclaration. Je ne sais de l’affaire que ce que m’en ont dit
mes frères et je n’y suis point mêlé; je me suis seulement contenté de les écouter en discuter
sans même chercher à partager leurs secrets. J’ai mentionné que le rabbin Yacoub m’avait
envoyé chercher le sang. Je l’ai pris et le lui ai remis. Quand nous avons été incarcérés, Daoud

——————————————

26 Dar: grande salle de réception dans les vieilles maisons damascènes.
27 Nom pris par le rabbin Moussa Abou el Aafia après sa conversion à l’islam.

——————————————

Hrari est allé de l’un à l’autre dans la cellule, nous baisant les mains et nous disant que vous ne
pouviez pas nous tuer tant que vous n’aurez pas eu nos aveux les plus complets et nous
suppliant même de ne rien dire pour ne pas risquer la mort et mettre en danger nos
compagnons. Enfin pour ce qui est des déclarations du domestique, je ne puis rien y ajouter ».
On convoqua Aslan Farhi au bureau du procureur général le mercredi 18 mars 1840 où on
l’interrogea sur l’affaire du Père Thomas de l’ordre des capucins. Il nia, à plusieurs reprises, en
savoir quelque chose mais finit par déclarer :
— « J’ai élu domicile chez Son Excellence le consul, bien résolu à rejeter toute participation à
l’affaire. Puisque Monsieur le procureur général m’a promis protection, je
[93] suis prêt à passer aux aveux. Mais je prierais auparavant M. le procureur de me remettre un
sauf-conduit ».
— « Vous aurez votre sauf-conduit », dit le procureur en ordonnant que l’on rédigeât le document
requis comme suit :
A M. Aslan Ben Roufayel Farhi
Considérant votre insistance à obtenir un sauf-conduit, considérant notre désir d’obtenir
des renseignements sur la disparition du serviteur du Père Thomas de l’ordre des
capucins, considérant enfin que l’obtention d’une telle garantie vous obligera à répondre
le plus exactement possible à nos questions, le présent document est délivré. Il vous
engage, après sa lecture, à avouer le plus fidèlement possible tout ce que vous savez; en
contre partie, vous obtiendrez la protection demandée. Par conséquent, n’ayez aucune
crainte: vous ne serez victime d’aucune violence physique ou morale. Il vous faudra donc
avouer la vérité, sans mensonge et sans omission d’aucune sorte. Dans le cas où vous vous
déroberiez, vous vous priverez de cette protection. Prenez-en bonne note.
Le 18 mars 1840
A peine Aslan Ben Roufayel Farhi eut-il obtenu une copie de l’acte qu’il s’appliqua à
rédiger ses aveux comme suit :
On était mercredi, le jour où a disparu le Père Thomas. Cela se passait dix minutes
après le coucher du soleil. Je me tenais avec Meïr Farhi sur le seuil de sa maison
lorsqu’est arrivé le domestique de Daoud Hrari. Il lui a murmuré quelques mots à l’oreille
puis il est reparti. Je me suis rendu compte sur le champ que quelque chose
[94] tracassait Meïr Farhi. Je lui ai demandé ce dont il s’agissait et nous sommes entrés
dans la maison tandis que Yacoub Abou el Aafia et Mrad Farhi se promenaient en
devisant dans la rue. Ils guettaient probablement l’arrivée du serviteur. Bref, quand nous
avons débouché dans la cour intérieure de la maison, Meïr Farhi m’a appris, tout en
marchant, qu’ils s’apprêtaient à égorger un chrétien. A ce moment, on a frappé à la porte:
c’étaient Yacoub Abou el Aafia et Mrad Farhi, suivis de près par Youssef Farhi, Haroun
Stambouli et Isaac Picciotto qui jouit de la protection du consulat d’Autriche. Nous
sommes sortis jusqu’au jardin qui s’étend devant la maison où ils ont poussé Ibrahim
Amarat sur le petit divan. Comme je suis jeune et ne peux supporter la vue d’un tel
spectacle, j’ai tenu le serviteur par un pied. Isaac Picciotto se chargeait du second tandis
que les autres immobilisaient la victime et que Mrad Farhi lui tranchait la gorge. Ils ont
recueilli le sang dans un récipient puis l’ont transvasé dans une bouteille blanche que
j’avais vue avec Yacoub Abou el Aafia sans pouvoir dire pour autant qui la lui avait donnée
parce que j’avais eu un moment de distraction. Après quoi, ils nous ont demandé de
garder le secret sur toute l’affaire. Je suis alors rentré chez moi.
Voici donc mes aveux complets sur l’affaire du serviteur précité. Je déclare n’avoir
rien omis, conformément aux conditions énoncées dans le sauf-conduit que m’a remis M.
le procureur. Je m’en remets donc à son jugement.
Signature
Aslan Roufayel Farhi

[95]

V
LES DÉNÉGATIONS DE L’EMPLOYÉ DE L’AMBASSADE D’AUTRICHE ISAAC
PICCIOTTO.
Le 19 mars 1840.
Le mercredi 18 mars, la commission d’enquête adressa au consul d’Autriche à Damas, un
mémoire dans lequel elle citait à comparaître devant elle Isaac Picciotto pour l’interroger sur le
meurtre du Père Thomas de l’ordre des Capucins. Celui-ci se présenta le lendemain en
compagnie de Youssef Zananiri, le représentant du consul.
— « Il a été rapporté, dit l’instructeur, dans la déclaration du domestique de Daoud Hrari, Mrad
Fattal et dans celles des autres témoins, que vous avez assisté au meurtre du serviteur du Père
Thomas, Ibrahim Amarat. Dites-nous, en toute bonne foi, ce qu’il en est réellement.
— Je n’ai ni vu ni entendu quelque chose se rapportant à ce sujet. Je ne suis au courant de rien.
Je me suis présenté en compagnie du délégué du consul d’Autriche, Youssef Airout, au bureau
de Son Excellence le procureur. Celui-ci m’a informé, en présence de Aïrout, qu’il n’y avait
[96] aucun doute sur ma participation au meurtre ou du moins sur le fait que j’y avais assisté et
que je devais détenir certaines informations sur l’ensemble de l’affaire. Les accusations ont été
portées contre moi sur la base des déclarations du serviteur de Daoud Hrari alors qu’il a été
prouvé que je me trouvais, le soir de la disparition du Père Thomas, chez M. Maksoud. Je
m’étonne, en ce lieu, que vous preniez tant au sérieux de telles accusations dénuées de tout
fondement. Du reste, je peux prouver où j’ai passé chaque heure, de l’après-midi du mercredi
jusqu’à celui du jeudi. Cela vous convaincra sans doute que je n’ai rien à voir avec toutes les
accusations portées contre moi et que je serai, par conséquent, dans l’impossibilité d’y répondre.
Je m’en tiendrai donc à ma première déclaration dans laquelle je rapporte le détail de mes
occupations au cours de la période de la disparition du Père Thomas et de son serviteur.
— Au début de l’affaire, nous n’avions aucune raison de suspecter Isaac Picciotto. Actuellement,
après les aveux du domestique Mrad Fattal et des autres, nos soupçons se sont portés sur vous.
Nous nous trouvons face à une alternative: soit qu’Isaac est de bonne foi, soit que les autres
témoins dont le domestique, sont dans le vrai. Il ne nous reste plus qu’à les confronter. Enfin,
pour ce qui est de récuser les témoins, ils nous semblent être sincères, d’ailleurs ils font tous
partie de la communauté juive et ils ont aussi avoué la participation de certain parents et
compagnons.
— Nous nous sommes rendus chez M. Maksoud une heure après le coucher du soleil. Nous
étions les premiers arrivés. Voilà en ce qui concerne l’heure. Pour ce qui est des médisances des
membres de notre communauté, que Son Excellence sache bien que de tels actes ne peuvent être
commis sans que ces membres n’aient abjuré. C’est pourquoi
[97] on ne peut les accuser de calomnier les membres de leur communauté. De toute manière,
quiconque entreprend de médire sur le compte d’autrui sait bien qu’il lui faudra être confronté à
sa victime; c’est pourquoi, Votre Excellence, il m’est tout à fait égal que vous ameniez ces
témoins ou pas. Je le redis, j’ignore tout de cette affaire.
— Citez les personnes présentes ce soir-là chez Maksoud afin que nous les interrogions.
— Comme je l’ai déjà dit, nous sommes arrivés les premiers. Les autres se sont succédés jusqu’à
neuf heures. Il y avait: Boutros Al Jahel, son frère Gebran, Béchara Nasrallah, Francis Slina et
son épouse, Mikhail Sola, Abdallah Homsy et Antoine Sawabini ».

La commission d’enquête cita à comparaître les personnes nommées par Picciotto et se
décida de les confronter à ce dernier.
On appela Aslan Farhi à la barre. L’instructeur s’adressa à lui :
— « Vous avez rédigé hier votre déclaration sur le meurtre du serviteur du Père Thomas. Isaac
Picciotto nie toute participation.
— Je maintiens qu’il était présent, répondit Aslan Farhi.
— A quelle heure étais-je supposé assister au meurtre, s’enquit Picciotto.
— Entre le coucher et le dîner.
— J’aimerais lire la déposition de Farhi, dit Picciotto. On lui en fit la lecture. A la fin, il s’écria:
Tout ceci n’est qu’un tissu de mensonges. Il semble que M. Aslan Farhi a été pris d’une
illumination subite quand Son Excellence lui a délivré le sauf-conduit. Il a donc emprunté un
raccourci pour s’éviter la torture. Quand on sait ce qu’endurent les suspects dans les prisons
égyptiennes et quand on a obtenu
[98] un sauf-conduit, il n’est pas étonnant d’avoir recours à la calomnie pour s’éviter des
souffrances atroces. Mais, loin de moi l’idée de faire endosser à un homme la responsabilité de
tels actes. Par ailleurs, je m’emploierai, dès mon retour au consulat, à convoquer Son Excellence
le consul et deux témoins afin de porter plainte pour diffamation devant cette cour et devant la
haute-cour qui regroupe mes supérieurs: Son Excellence le procureur général, son secrétaire M.
Mansour Tyan, M. Msari chef des médecins du procureur général, M. Chébli Ayoub et M.
Beaudin vice-consul de France à Damas.
Cette affaire ne nous intéresse pas, intervint le procureur général qui présidait la
commission d’enquête. Il vous faut savoir que le domestique de Daoud Hrari, Mrad Fattal est
passé aux aveux et que ceux-ci concordaient avec les déclarations du barbier Sleiman. Le
témoignage de M. Aslan Farhi n’a fait que confirmer ce que nous savions déjà. Sachez aussi que
les témoins sont détenus dans des cellules individuelles et qu’ils ne peuvent donc pas
communiquer entre eux. Si, d’une part, leurs témoignages ne contenaient que des calomnies, ils
n’auraient pas concordé. D’autre part, si M. Aslan Farhi ne racontait que des mensonges, il
n’aurait pas mêlé ses parents et son serviteur à l’affaire et à plus forte raison, il ne se serait pas
accusé; il s’en serait plutôt pris aux autres juifs de Damas. Enfin, pour votre gouverne, je vous
confie que M. Aslan Farhi n’a été la victime d’aucune torturé qui soit.
— Son Excellence vient de mentionner que la plainte lui importe peu. Je dis moi, que le but est
de montrer les calomnies, dont je fais l’objet. Pour ce qui est de la similitude des témoignages, je
me contenterai de déclarer que nous ignorons toutes les méthodes des calomniateurs. Une fois
de plus, je m’en tiendrai à ma première déclaration concernant mon emploi du temps du
mercredi et du jeudi.
[99]
— Nous ne savons rien sur les motifs qui auraient poussé les personnes précitées à vous
calomnier. Veuillez éclairer notre lanterne.
— C’est l’oeuvre de mes ennemis.
— Qui sont-ils ?
— Les ennemis sont toujours nombreux »
A ce moment on fit entrer les personnes qui étaient présentes à la soirée de M. Maksoud.
S’adressant à ce dernier, l’instructeur se renseigna :
— « M. Isaac Picciotto a passé la soirée chez vous dans la nuit du mercredi à jeudi, nuit au cours
de laquelle le Père Thomas a disparu. Quand Picciotto s’est-il présenté chez vous ?
— Il est arrivé peu avant le dîner. Je ne saurai cependant donner d’heure précise ».
L’instructeur interrogea ensuite Antoine Sawabini qui lui dit que Picciotto était arrivé
deux heures ou deux heures trente après le coucher.
A son tour, Béchara Nasrallah déclara que Picciotto était arrivé entre trois heures ou trois
heures et quart après le coucher. « Tout le monde était déjà là comme Sola et les autres, ajouta
Nasrallah. Il y avait avec moi Gebran Jahel et Abdallah Homsy ».
Gebran Jahel corrobora les dires de Nasrallah. On interrogea alors Boutros Jahel qui déclara:
« Je me suis rendu chez Maksoud deux heures trente ou trois heures après la tombée de la nuit.
Picciotto s’y trouvait déjà ».

L’instructeur se tourna une nouvelle fois vers Sawabini :
— « Etiez-vous chez Maksoud avant l’arrivée de Picciotto ?
[100]
— Oui ».
Comme l’instructeur s’adressait à lui, Gergis Maksoud confirma :
— « Oui, Sawabini était chez moi. J’avais envoyé mon domestique inviter M. Sola qui s’est excusé
parce que M. Chahdan était chez lui. J’ai donc demandé à Sawabini d’aller le chercher ».
Alors l’instructeur appela à la barre le domestique d’Isaac Picciotto, Yehia Bzini à qui il
demanda en présence de tous une fois encore de déterminer l’heure à laquelle son maître s’était
rendu à la soirée.
— « Nous sommes allés une demi-heure après le dîner. Les portes de la ville étaient fermées. On
les a ouvertes pour nous ».
L’instructeur rappela Picciotto et lui fit part des déclarations des personnes présentes à la
soirée de Maksoud sur son arrivée tardive et du rapport qu’il pouvait y avoir avec le meurtre du
serviteur du Père Thomas. Picciotto se contenta de déclarer :
— « Je n’ai d’autre réponse que celle que j’ai faite lors de la séance du vendredi 7 mars ».
A la lumière des derniers témoignages et à la suite des dénégations de Picciotto, la
commission d’enquête envoya au consul d’Autriche la lettre suivante :
Lettre à Son Excellence le consul d’Autriche à Damas.
Le 19 mars 1840.
Nous vous avions envoyé hier une citation à comparaître au nom d’Isaac Picciotto
afin de l’interroger sur le meurtre du serviteur du Père Thomas de l’ordre des Capucins.
Picciotto s’est présenté en compagnie de votre traducteur agréé M. Youssef Zananiri.
L’instruction commença. Notre greffier, Mansour, posait les questions
[101] tandis que votre traducteur Youssef Zananiri inscrivait les réponses à la demande de
M. Picciotto. Sur ces entrefaits, arriva Son Excellence le consul de France. Il s’assit et jeta
un coup d’oeil aux questions posées et aux réponses qui avaient été faites et s’entretint
avec Picciotto en français. Puis soudain M. Picciotto monta sur ses grands chevaux et
prétendit que le consul l’avait insulté. Il déclara qu’il se refusait désormais de répondre à
toute question sans la protection de l’Autriche. Nous lui avons alors répondu que
l’entretien avec le consul a eu lieu en français et qu’il a prétendu avoir été insulté. Or,
nous ne savons rien de ce qui a été dit puisque nous ne connaissons pas cette langue.
D’autre part, à supposer qu’une insulte lui ait été adressée, cela n’a rien à voir avec le
procès-verbal; c’est une question qui ne concerne que le consul. Après le départ de ce
dernier, Picciotto s’en tint à ses déclarations et refusa de répondre aux questions qui lui
étaient posées. Il demanda que l’on s’adress‚t à Votre Excellence. Nous tentâmes, en vain
de le convaincre de poursuivre l’interrogatoire. Il se leva et se rendit à votre consulat.
Nous estimons de notre devoir de vous informer…
Procès-verbal du samedi 22 mars 1840
Le consul d’Autriche répondit à la lettre de la commission d’enquête et envoya Isaac
Picciotto, en compagnie de Youssef Zananiri pour répondre aux questions de la commission
précitée, au sujet du meurtre du Père Thomas. S’adressant à Isaac Picciotto, le président de la
commission déclara :
« Vous vous êtes présenté le jeudi 19 mars 1840 pour répondre aux questions de la
commission. L’interrogatoire s’est achevé quand vous avez été confronté à votre

domestique qui avait rapporté que la nuit du meurtre du serviteur du Père Thomas, vous
vous êtes rendu au domicile de
[102] Gergis Maksoud une demi-heure après le dîner de sorte que les portes de la ville
étaient fermées et qu’il a fallu qu’un gardien les ouvre. Après cette confrontation, vous
avez refusé de répondre aux questions et vous vous êtes rendu au consulat d’Autriche.
Quelle est donc votre opinion sur le témoignage de votre domestique ?
— Je ne suis pas tenu de répondre des dires de mon domestique. Cependant j’accepte de le faire
pour montrer aux concernés, qui sont d’ailleurs des étrangers à Damas, à quoi ressemble la vie
dans cette ville. Dans sa première déclaration, le domestique avait affirmé que nous étions sortis
une heure ou une heure et quart après le dîner. Dans sa dernière déclaration, il dit que nous
sommes sortis une demi-heure après le dîner. Il est compréhensible que le domestique ait
apporté quelque modification à sa déposition après avoir passé quelque temps en prison. De son
côté, Gergis Maksoud a déclaré le jeudi 19 mars que nous étions arrivés chez lui une heure après
le coucher et qu’il n’y avait encore personne. Ensuite, Sawabini a affirmé que nous étions arrivés
chez Maksoud deux ou trois heures après le coucher. Puis Boutros Jahel a déclaré qu’il était
arrivé deux heures après le coucher et que je me trouvais déjà chez notre hôte. Confronté à
Sawabini, Gergis Maksoud dit encore que nous étions arrivés chez lui une heure après la tombée
de la nuit, qu’il avait envoyé un peu plus tard son domestique pour quérir Mikhaïl Sola à cause
de son retard, que le domestique était revenu portant une excuse de Sola car celui-ci recevait M.
Chahdan Azar et M. Ibrahim Ayoub et que, lui, Maksoud avait envoyé encore une fois quelqu’un
pour l’amener. Enfin Boutros Jahel, à son tour, est venu témoigner qu’il était arrivé deux heures
après le coucher. La comparaison de toutes ces dépositions fait ressortir le caractère mensonger
de la déclaration de Sawabini d’autant plus que l’homme a mauvaise
[103] réputation. Pour ce qui est du témoignage de Maksoud, je me contenterai de rappeler que
l’événement a eu lieu douze jours plus tôt, ce qui porterait à croire qu’il y a eu erreur quant à
l’heure. C’est pourquoi je demanderais qu’on procède une nouvelle fois à l’interrogatoire de
Maksoud et de Sawabini ».
Le président de la commission répondit :
« Il appert de votre déclaration que vous refusez même de répondre au témoignage de votre
domestique, alléguant qu’il aurait fait cette déposition suite à des pressions exercées sur lui, en
prison. Je vous rappellerai à ce propos que votre domestique n’a fait l’objet d’une garde à vue
qu’après les aveux de Mrad Fattal. Celui-ci a, entre autres choses, déclaré que vous vous
trouviez, la veille de leur arrestation, chez les frères Hrari, que Mrad Farhi a envoyé un
domestique vous y quérir, que vous vous êtes rendu chez lui à la fin de la soirée et qu’enfin vous
avez envoyé votre domestique rassurer les Hrari. Voilà pourquoi nous avons convoqué votre
domestique. Il a reconnu que c’était là la vérité. Puis nous l’avons interrogé sur l’heure de votre
visite chez Maksoud. Il fit sa déclaration puis nous l’enfermâmes dans une cellule individuelle
pour pouvoir le confronter à vous et poursuivre l’enquête. Ajoutons à cela que deux grands
négociants de Damas vous ont vu alors que vous vous rendiez chez Maksoud. Nous les avons
convoqués hier, vendredi; nous vous lirons tout à l’heure leur déposition. Enfin, vous avez
vivement réclamé la convocation de Maksoud et de Sawabini pour les interroger une nouvelle
fois, nous n’y voyons aucun inconvénient et nous avons même convoqué les deux témoins,
Hanna Boulad et Ibrahim Ghorra afin que vous preniez connaissance de leurs témoignages tels
qu’ils sont consignés dans le procès-verbal ».
[104]
On appela à la barre les témoins susmentionnés. L’instructeur commença par interroger
Maksoud en présence de Sawabini:
— « Déterminez l’heure de l’arrivée de Picciotto à votre domicile pour y passer la soirée.
— Je ne portais pas de montre à ce moment-là, c’est pourquoi je ne peux donner d’heure exacte.
Le consul d’Angleterre m’a posé la même question voilà quinze jours de cela; je lui ai répondu
que Picciotto était arrivé quelque temps après le coucher. Je ne savais pas alors quelle
importance revêtirait ce détail que je ne tâchais pas de préciser. Après quoi, j’ai rencontré au
khan d’Assad Pacha, le mercredi 19 mars 1840, Hanna Freih qui m’a appris que quatre témoins
de confiance, dont Ibrahim Ghorra, ont assuré avoir vu Picciotto venir chez moi avant l’heure du
dîner. Comme je me dirigeai vers le souk, je rencontrai Airout qui me dit que Hanna Freih lui

avait appris ce que je savais déjà. Je lui dis que j’étais déjà au courant. Ma propre déduction:
Freih et Airout ont cherché à appuyer le témoignage de Picciotto… ».
L’instructeur interrogea alors Sawabini.
— « Picciotto, affirma-t-il, est arrivé au domicile de M. Maksoud deux heures et demie à trois
heures après le coucher. Quand je suis allé chez M. Sola, il était près de trois heures trente… »
— « J’ai déjà donné mon avis sur le témoignage de mon domestique, répondit Picciotto. En ce qui
concerne les déclarations de Boulad et Ghorra, je me contenterai de dire qu’ils en veulent de
manière générale à tous les juifs. Cela est, je le crois, reconnu aussi bien par le khédivat que par
la direction des services de renseignement. Je pense donc que les responsables dont on connaît
la clairvoyance seront
[105] en mesure de discerner les témoignages de ces sieurs précités.
— Vous avez passé la soirée – la nuit du meurtre dans le quartier des chrétiens, intervint le
procureur général et président de la commission d’enquête. Vous y avez été aperçu par des
personnes dont nous avons cité les témoignages concernant votre emploi du temps. Vous
récusez maintenant leur déposition et vous affirmez qu’ils veulent anéantir les juifs et que leur
opinion est connue aussi bien par le khédivat que par les services de renseignement. A mon
tour, je déclare que le Khédivat et les services de renseignement ignorent tout de cet objectif;
pourriez-vous éclairer notre lanterne à ce propos ? Toutefois, avant que vous ne répondiez,
j’aimerais vous rappeler que certains juifs ont aussi témoigné contre vous: Mrad, le domestique
de Daoud Hrari et M. Aslan Farhi mais aussi M. Maksoud. Vous avez récusé ces témoignages
émanant de juifs au même titre que ceux provenant des chrétiens. Citez les personnes que vous
acceptez comme témoins et dites-nous qui pourrait plaider en votre faveur.
— Monsieur l’instructeur voudrait des éclaircissements au sujet des objections que j’aurais
élevées quant au motif des accusations dirigées contre moi. On peut constater dans toute cette
affaire un complot ourdi contre ma personne. Je croyais que le Khédivat ainsi que les services de
renseignements en auraient eu vent et en sauraient plus sur les visées d’une telle machination.
Cette conviction peut paraître vraie ou fausse. C’est en tous cas, ce que je pense. En ce qui
concerne les aveux des juifs et des chrétiens et mon attitude envers ces témoignages, je me
contenterai de déclarer que la déposition de M. Aslan, consignée dans le procès-verbal du jeudi
20 mars 1840, est une réponse toute faite. Je répondrai au témoignage de Mrad,
[106] le domestique de Daoud Hrari, qu’après une détention de trente jours, les coups et la
torture, il a préféré dire des calomnies sur mon compte. Je reviens à sa première déposition où il
rapporte m’avoir vu chez Mrad Farhi, quand il est allé le mettre en garde contre le serviteur du
Père Thomas et m’avoir revu le lendemain, jeudi, à trois heures du matin au domicile de son
maître Daoud Hrari. Il y aurait avec moi Aslan Farhi, Mrad Farhi, Haroun Stambouli et Yahia
Farhi. Ceci contredit la vérité puisque je vous ai déjà présenté un emploi du temps détaillé de
mes occupations de mercredi à midi jusqu’au lendemain à la même heure. Ajoutons à cela que
Aslan Farhi, confronté à Mrad, le domestique des Hrari, s’est employé au bureau du gouverneur
à prouver qu’il ne se trouvait pas chez Daoud Hrari. D’où il ressort que les propos du
domestique ne sont qu’un tissu de mensonges. Si ledit Aslan Farhi s’était bien trouvé chez les
Hrari ce jeudi-là, il n’aurait pas cherché à le nier. Après les deux déclarations dans lesquelles
Mrad témoigne contre nous, dix jours se sont écoulés avant que ledit domestique n’avoue, dans
sa dernière déposition, nous avoir vu chez Yahia Farhi où nous avons assisté au meurtre du
serviteur du Père Thomas. Nous pensons, par conséquent, que ce témoignage a fait suite aux
tortures qu’a dû subir le domestique pendant ces trente jours. S’il n’avait pas été emprisonné, il
n’aurait pas modifié son témoignage. Enfin, pour ce qui est du témoignage des chrétiens, nous
avons déjà prouvé que nous avons quitté une heure avant le dîner alors qu’ils ont déclaré nous
avoir vu deux heures après. C’est ainsi que se révèle leur mauvaise foi ».
Le consul d’Autriche avait adressé à cette commission
[107] d’enquête une lettre au sujet d’Isaac Picciotto, à laquelle on répondit de la manière
suivante :
Rapport à Son Excellence le consul d’Autriche à Damas en date du 21 mars 1840.
Suite à votre lettre du 20 mars qui comporte un avis sur le retour de M. Isaac
Picciotto au consulat, accompagné de M. Youssef Zananiri, tenant copie du procès-verbal
de l’interrogatoire et un accusé-réception de notre rapport concernant le retour de
Picciotto au consulat avant la fin de l’interrogatoire, et alors que vous déclariez d’une part

avoir envoyé Picciotto pour achever l’interrogatoire et d’autre par avoir déduit du rapport
que Yahia Bzini, le domestique de M. Isaac Picciotto, a été arrêté sans que vous en soyez
informé, nous mettons à votre connaissance ce qui suit :
Premièrement : Le procès-verbal de l’interrogatoire que vous dites avoir reçu par
l’entremise des personnes précitées, n’a pas été envoyé à Votre Excellence; Zananiri en a
pris copie sans nous en prévenir.
Deuxièmement : M. Isaac Picciotto s’est présenté comme prévu et après un échange
de propos, nous avons confié à notre greffier turc la rédaction d’une lettre que traduisait
en arabe Bahri Bey, l’un des membres de la commission. Picciotto a alors cherché une
querelle avec Bahri Bey et lui a crié: « Qui de vous deux, vous ou le Pacha, prend les
décisions ? » Blessé par le comportement de Picciotto, Bahri Bey s’arrêta alors de traduire.
Par conséquent, nous avons été contraints de reporter la rédaction de la lettre qui vous
était adressée, jusqu’à ce que la tension diminue et que nous renvoyions Picciotto au
[108] consulat. Nous ne savons pas si Picciotto a provoqué cette querelle de son propre
chef ou si vous lui avez accordé la permission. Nous vous prions de nous faire parvenir
une réponse.
Troisièmement : En ce qui concerne l’arrestation et la détention, à votre insu, du
domestique d’Isaac Picciotto, nous voudrions vous rappeler le contenu de votre lettre en
date du 26 février 1840 :
« Nous vous donnons mandat pour appeler désormais, dans le meurtre du Père
Thomas, toute personne, parmi les juifs jouissant de la protection de l’Autriche et de la
Toscane, qui vous paraîtrait suspecte. Ce mandat vise aussi tous les ressortissants
d’Autriche et de Toscane que les enquêteurs jugeraient bon d’arrêter pour les interroger ».
Le domestique d’Isaac Picciotto est un ressortissant de cet État. Il a été appréhendé
sur la base du témoignage du domestique de Daoud Hrari, Mrad Fattal, qui a déclaré que
M. Picciotto avait passé la soirée précédant l’arrestation des Hrari au domicile de ceux-ci
et que Mrad Farhi l’avait envoyé chercher par son domestique, à la fin de la soirée. Une
fois chez Mrad, Picciotto avait renvoyé son domestique Yahia Bzini chez les Hrari pour
rassurer les présents. Nous avons donc convoqué ledit domestique pour vérifier le
témoignage de Fattal. Bzini n’a fait que corroborer les dires du domestique de Hrari.
Ensuite nous l’avons interrogé sur l’heure qu’il était quand son maître s’est rendu chez
Maksoud. Il nous a alors répondu que cela devait être une demi-heure après le dîner.
Nous l’avons gardé à vue afin de le confronter avec son maître M. Picciotto. Voici les
motifs de l’arrestation dudit domestique.
[109] C’est un ressortissant d’Autriche et il n’a été appréhendé que sur le
fondement du mandat que vous nous avez donné.
Veuillez prendre connaissance… »
Dimanche 23 mars 1840
Son Excellence le procureur général se rendit au quartier juif accompagné du
commandant de l’artillerie de la cavalerie, Ali Effendi et de Son Excellence le gouverneur de
Damas, Ali Agha Tufenkji. En plus de ses suivants, il y avait avec lui M. Aslan Farhi et Mrad
Fattal, le domestique de Daoud Hrari, soigneusement tenus à l’écart l’un de l’autre. Quand le
procureur arriva chez Meïr Farhi, il appela d’abord Aslan Farhi et le questionna. Celui-ci
reconnut que lorsque Mrad, le domestique, avait parlé à Meïr Farhi, tous les deux se tenaient
devant la porte de la maison, chacun d’un côté. Quand ils entrèrent dans la maison, Aslan
indiqua, à la demande des enquêteurs, l’emplacement du crime et dit que le serviteur du Père
Thomas avait été jeté sur la largeur du divan où il a été égorgé. Aslan rapporte aussi qu’il se
trouvait plus bas et maintenait l’une des jambes de la victime. Après le témoignage d’Aslan,
qu’on renvoya à sa cellule, on appela le domestique Mrad Fattal. Sa déclaration était en tous
points semblable à celle d’Aslan et les deux dépositions confirmaient les témoignages
précédents.
Lundi 24 mars 1840
Quand le procureur général, Chérif Pacha, eut terminé ses travaux, il dicta la lettre
suivante qu’il adressa à M. Isaac Picciotto:

[110]
« Premièrement: Vous affirmez avoir découvert chez nous une machination contre votre
personne. Cependant vous n’en avez pas explicité la nature, comme vous n’avez pas nommé ceux
qui vous en veulent. Vous devez, sans plus tarder, nous éclairer à ce propos car les questions qui
vous ont été adressées sont l’essence même de l’affaire.
Deuxièmement: Vous affirmez avoir répondu au témoignage d’Aslan Farhi. Cependant vous
n’avez pas réfuté ce témoignage comme il ressort de la réponse consignée dans le procès-verbal
de l’audience.
Troisièmement: Vous signalez que le témoignage de Mrad Fattal a eu lieu après trente jours de
détention et après l’avoir passé sous la torture et vous affirmez, par conséquent, que l’accusation
portée contre vous par ledit domestique est mensongère. En réalité, Mrad Fattal a comparu
devant la cour au début de l’instruction. Il fut interrogé sur la mission que lui avait confiée son
maître, à savoir de chercher le barbier. Mrad Fattal a témoigné de son propre chef, sans avoir
été arrêté ou soumis aux menaces ou à la torture. Comme son témoignage concordait tout à fait
avec celui du barbier, on le relâcha. Toutefois, on le convoqua à nouveau pour lui demander ce
qu’il avait fait une fois sa mission accomplie. Ce jour-là M. Roufayel Farhi était présent pour un
travail qui n’avait rien à voir avec l’affaire qui nous occupe; le domestique récusa son
témoignage. Il fut battu et avoua que Roufayel Farhi le regardait d’un air menaçant et qu’il avait
pris peur. Finalement il déclara que son premier témoignage était vrai et qu’il craignait la
vengeance de son maître si celui-ci apprenait qu’il avait dit toute la vérité. C’est pourquoi il a été
battu; mais après, on ne lui a plus fait de
[111] mal. Vous avez ensuite ajouté que sa déposition n’a été recueillie que trente jours après
l’événement. La raison est qu’au début de l’enquête, je m’étais appliqué à découvrir les détails du
meurtre du Père Thomas et qu’il n’y avait pas urgence à enquêter sur le meurtre du serviteur.
Mais à peine l’affaire du Père Thomas était-elle élucidée que je m’attaquais à celle de son
serviteur. Quand nous avons interrogé Mrad Fattal sur ce second crime, il vous a tous accusés.
Vous avez aussi prétendu qu’il existait, sur la question de la présence d’Aslan Farhi au domicile
des Hrari, le lendemain du meurtre du Père Thomas, une contradiction entre le témoignage de
Fattal et celui dudit Farhi qui a nié avoir pris part à une telle réunion. Mais, ce que je constate de
mon côté, c’est que les deux témoignages concordent en ce qui concerne les détails du meurtre
du serviteur qui s’est déroulé au domicile de Meïr Farhi et auquel vous avez vous-même
participé en tenant la victime par une jambe tandis qu’Aslan se saisissait de la seconde. Ainsi, la
contradiction concernant la venue d’Aslan Farhi chez les Hrari le lendemain, ne met pas en
cause la description du crime auquel vous avez pris part; et si vous acceptez une partie du
témoignage d’Aslan, vous êtes tenu d’en agréer la totalité et non pas d’y choisir ce qui vous
convient seulement.
Quatrièmement: Vous avez enfin récusé les deux témoignages prétendant qu’ils n’étaient que
pures calomnies et que vous aviez démontré votre emploi du temps de mercredi, midi, à jeudi,
midi, lors de votre témoignage du vendredi 7 mars 1840. Il ressort de ce témoignage que vous
aviez passé chez Gergis Maksoud la soirée du meurtre du Père Thomas, que vous y étiez arrivé
avant l’heure du dîner et que Maksoud avait confirmé votre déclaration.
[112] Vous vous êtes accroché à votre témoignage affirmant qu’il était plus exact que les
dépositions de Sawabini et de votre domestique. Vous avez fait venir Ghorra et Boulad qui ont
affirmé vous avoir rencontré deux heures après le coucher, ce soir même, dans le quartier de
Koukas, alors que vous vous rendiez chez Maksoud. Il est notoire que ces deux personnes ont un
témoignage plus valable que celui de Maksoud pour des raisons évidentes (28). Puis, accédant à
votre requête, j’ai convoqué une deuxième fois lesdits Sawabini et Maksoud; ce dernier a alors
reconnu, comme il est rapporté dans le procès-verbal, que Freih et Airout l’ont poussé au
mensonge. Cette contradiction m’a entraîné à annuler ses deux témoignages. Comme il appert
des dépositions de deux personnes dignes de confiance que vous ne vous étiez rendu chez
Maksoud que deux heures après le dîner et de celles d’Aslan et de Mrad que le crime a eu lieu
entre le coucher et le dîner; que vous étiez parmi les assassins et que vous avez pris part au
meurtre, vous accrocher à votre témoignage ne lèvera pas les charges qui pèsent contre vous.
Vous auriez, en effet, déclaré être arrivé chez Maksoud une heure avant la nuit et vous en avez
conclu, logiquement, que les témoignages de Ghorra et Boulad étaient faux, car, reconnaître ces
deux dépositions vous aurait causé du tort ».

——————————————

28 Gergis Maksoud avait été victime d’une crise de folie dont il ne s’était jamais complètement remis. On ne peut
déterminer si la confusion qui a marqué son témoignage est due à sa mémoire défaillante ou à la mauvaise foi.

——————————————

Jeudi 27 mars 1840
La commission d’enquête convoqua l’inculpé, Isaac Picciotto au bureau du procureur
général, Son Excellence
[113] Chérif Pacha, afin de le notifier de la teneur du mémoire susmentionné.
Picciotto répondit :
— « J’ignore tout des détails du meurtre du Père Thomas et de son serviteur. Je ne suis pas non
plus au fait de toutes les calomnies dont je suis l’objet. Vous m’avez demandé de plus amples
renseignements sur la nature de ces calomnies et sur leur origine; je réponds que cette tâche
revient à mes supérieurs. Je considère aussi que la réponse faite à Aslan Farhi est suffisante.
Seuls, mes supérieurs peuvent juger de la véracité d’une telle accusation. Ils doivent aussi
étudier le témoignage de Mrad Fattal, juger de sa valeur parce qu’il a été porté à la suite de
tortures. En ce qui concerne la contradiction entre les témoignages de Mrad Fattal et d’Aslan
Farhi sur l’absence de ce dernier le jeudi, jour de l’assassinat du Père Thomas, il me semble que
Farhi dit la vérité, en dépit des affirmations de Fattal, même si Son Excellence le procureur me
répond que si je reconnais une partie du témoignage, je le reconnais dans son entier. Cependant,
ceux qui ont poussé Aslan à m’accuser auraient dû vérifier que son témoignage concordait bien
avec celui du domestique. Ils se sont donc trahis. De toute manière, cette affaire aussi concerne
mes supérieurs en premier chef. Eux seuls peuvent, grâce à leur clairvoyance, déjouer le complot
ourdi contre moi dans une affaire dont j’ignore tout. D’autre part, Son Excellence le procureur a
lui-même déclaré vouloir annuler le témoignage de Gergis Maksoud parce que celui-ci a
prétendu samedi, le jour de sa déposition, que Freih et Aïrout l’ont induit en erreur lors de son
premier témoignage après qu’il en a fait part au consul d’Angleterre deux jours plus tôt et qu’il
l’a répété
[114] devant la Cour croyant qu’il disait la vérité. Ce que Freih et Aïrout lui ont dit quinze jours
plus tard ne me concerne pas. Mes supérieurs sont à même de reconnaître le vrai du faux. Si ma
présence au domicile de Maksoud ne suffit pas à faire lever les soupçons qui pèsent sur ma
personne, cela, après tout, m’est bien égal car la vérité est que ce soir-là je me trouvais bien chez
Maksoud une heure après la tombée de la nuit. Dieu est témoin que c’est la vérité. Pour le reste
des accusations, je dirais qu’elles font partie de la campagne menée contre moi et que mes
supérieurs ne manqueront pas de le démontrer; car, il est impossible que le gouvernement
autrichien tolère que l’un de ses ressortissants soit la victime de complots et de calomnies. De
mon côté, j’affirme, une fois de plus, ne rien savoir sur les accusations dont je suis l’objet. Tout
n’est que mensonge et je prie Dieu de m’aider à faire éclater la vérité ».
Le procureur général répondit alors :
— « J’ai orienté mes questions sur le meurtre du serviteur du Père Thomas et non sur celui du
maître. Vous avez donc à répondre de la première affaire et non de la seconde. Vous prétendez
que tous ceux qui vous ont accusé, vous ont calomnié. Je réponds que nier leurs accusations ne
suffit pas à lever les charges qui pèsent contre vous. Vous devez prouver que ces accusations
sont erronées. Vous prétendez, à titre d’exemple, que l’accusation portée contre vous par Aslan
Farhi ne provient pas de lui mais que d’autres personnes l’ont poussé à vous calomnier. Nous ne
pouvons pas vous croire sur foi de vos paroles; vous devez nommer les responsables pour que
l’on prenne contre eux les mesures nécessaires.
— Votre Excellence a dit que les questions se
[115] limitaient au meurtre du Père Thomas et n’englobaient pas l’assassinat dudit Père et que
mes réponses portaient sur les deux affaires. Cependant, Mrad Fattal a prétendu, dans son
témoignage, que je serais au courant de certains faits concernant le meurtre du Père Thomas.
Etant donné que j’ignore tout des deux meurtres, j’ai répondu que je ne savais rien au sujet de
l’un ou de l’autre. Votre Excellence a dit aussi que me contenter d’affirmer que les déclarations
sont fausses ne me mènerait à rien et qu’il fallait que je prouve qu’elles le sont vraiment. Cette
fois encore, je réponds que j’ai déjà exposé mon emploi du temps de mercredi, midi, jour où
disparut le Père Thomas, à jeudi midi. Comme j’ignorais que le crime avait eu lieu à ce moment,
je n’ai pas pensé à me faire accompagner d’autres personnes qui auraient témoigné que je
m’étais bien rendu au domicile de Maksoud. Il est indubitable que mes supérieurs considéreront
les témoignages de Maksoud et des autres d’un oeil plus critique. Enfin, Votre Excellence a dit

que je devais citer les personnes qui ont porté Aslan à témoigner contre moi et que rejeter
simplement ses accusations était insuffisant; à cela aussi je répondrais que c’est à mes
supérieurs de se charger de réfuter une telle accusation puisqu’ils sont plus aptes que moi à
juger de sa véracité.
— Quand le domestique de Daoud Hrari a affirmé que vous étiez au courant du meurtre du Père
Thomas, vous avez déclaré que vous ignoriez tout de cette affaire et de celle du serviteur.
Pourtant le domestique ne vous avait pas accusé du meurtre du Père Thomas et je ne vous ai pas
interrogé à ce propos. Je me suis contenté de vous questionner au sujet du serviteur. Quand
vous avez répondu que vous ne saviez rien des deux affaires, j’ai été en droit
[116] de conclure que vous étiez résolu à tout nier. Quant à l’accusation portée contre vous, vous
avez exposé votre emploi du temps de mercredi et jeudi et vous avez affirmé vous conformer à
cette déclaration et tout ignorer du meurtre; ce qui expliquerait pourquoi vous n’avez pas pensé
vous faire accompagner, en vous rendant chez Maksoud, de plusieurs personnes qui auraient
témoigné en votre faveur. Mais pareille réponse est insuffisante et ne peut récuser les charges
qui pèsent sur vous parce que vous n’avez pas réussi à prouver votre présence au domicile dudit
Maksoud au moment du crime, comme vous n’avez pu réfuter les témoignages qui vous ont
accablé, excepté la première déposition de Maksoud dans laquelle il déclare ne pouvoir donner
d’heure précise parce qu’il ne portait pas de montre, affirmation qui affaiblit son témoignage.
Ajoutons à cela que des témoins sûrs ont déjà réfuté la première déclaration de Maksoud. Vous
avez alors réclamé la comparution de Maksoud devant la Cour. Comme sa deuxième déclaration
récusait la première, il est alors devenu évident que vos récusations n’avaient aucun fondement.
A tout cela, vous ajoutez que vos supérieurs sont plus aptes à reconnaître la vérité dans tous ces
témoignages en dépit du fait qu’ils n’assistent pas aux audiences, qu’ils n’interrogent pas les
témoins et que c’est moi qui instruit cette affaire. Du reste, les juges ont reconnu l’importance
du témoignage de Maksoud. De plus, je constate que, dans toutes vos déclarations, vous
déléguez à vos supérieurs la charge de répondre aux questions qui vous sont adressées. Eclaireznous
sur le but d’une telle tactique.
— Votre Excellence a dit qu’elle ne m’avait pas interrogé sur le meurtre du Père Thomas,
qu’aucune accusation n’avait été portée contre moi à ce propos et que j’avais
[117] voulu me disculper des deux meurtres en même temps. En fait, le domestique de Hrari m’a
accusé une première fois en disant que, lorsque son maître l’avait envoyé en mission au sujet du
Père Thomas, il m’avait rencontré chez la personne au domicile de laquelle il se rendait et une
seconde fois en affirmant m’avoir revu le lendemain matin, c’est-à-dire jeudi, chez son maître.
Aussi, la première fois que j’ai comparu devant Votre Excellence, c’était au sujet du meurtre du
Père Thomas. J’ai alors dit la vérité, que je ne savais rien de toute l’affaire, que les accusations
dont je faisais l’objet n’étaient qu’un tissu de mensonges, que ce soir-là je ne me trouvais pas
chez Mrad Farhi, que le lendemain je ne m’étais pas rendu au domicile de Daoud Hrari et que
tout ce qui contredirait cette déclaration serait pure calomnie. Votre Excellence a dit ensuite que
je n’avais pu fournir de preuve tangible sur la manière dont j’avais passé le temps de mercredi,
midi, jour où le Père Thomas a disparu à jeudi, midi, bien que j’aie démontré tout cela dans ma
déclaration du vendredi 7 mars 1840. Il est donc inutile de revenir là-dessus. Votre Excellence a
ajouté que la déclaration de Maksoud était nulle et non avenue; à quoi je répondrai que cette
affaire ne me concerne pas, car mes supérieurs qui se chargeront de m’interroger, sauront
donner à ce témoignage l’importance qu’il mérite. Votre Excellence a dit enfin que dans mes
réponses, j’en référais constamment à mes supérieurs bien qu’ils n’assistent pas aux audiences.
Je me contenterais de dire, qu’en dépit de leur absence, ils seront juges de l’affaire en dernier
ressort. Ils se référeront au procès-verbal et au rapport de leur mandataire ici présent et leur
tribunal se charge de mon affaire.
— Vos réponses à mes précédentes questions,
[118] notamment celles portant sur le meurtre du Pére Thomas et celles que vous avez données
le vendredi 7 mars 1840, sont suffisantes pour confirmer les charges qui pèsent sur vous; sans
compter les investigations que vous avez entreprises le dimanche 23 mars 1840, les objections et
les remarques que vous avez émises et que nous avons consigné dans le procès-verbal du même
jour et qui sont autant de preuves nous permettant de vous faire endosser le crime. Si je vous ai
demandé de répondre à certaines de mes observations, c’est pour vous permettre de trouver les
arguments qui vous disculperaient et que j’aurais immédiatement fait parvenir à vos supérieurs;
mais vous avez refusé de répondre à ces observations tout en sachant que les réponses ne
touchant pas de près à l’affaire n’influent pas sur le cours du procès. Il était par conséquent de
mon devoir de vous informer de la gravité des preuves réunies contre vous ».

A ce moment, on présenta à Picciotto une copie du résultat de l’enquête qui avait eu lieu
sur l’emplacement même du crime. Picciotto déclara :
— « Votre Excellence prétend que les preuves sont suffisantes; pourtant il revient à mes
supérieurs et non à moi d’en juger. D’autre part, je persiste à dire que les déclarations d’Aslan
Farhi et du domestique Mrad Fattal sont de pures calomnies. Je pense, par ailleurs, que leurs
dépositions ne sont pas valables pour les ressortissants autrichiens. Détenir le pouvoir c’est
posséder également le vouloir »
[119]
Vendredi 28 mars 1840
Interrogatoire de l’inculpé Meïr Farhi qui n’a été arrêté que le soir du vendredi 28 mars 1840.
Le procureur général demanda :
— « Décrivez-nous clairement ce qui est arrivé chez vous, au serviteur du Père Thomas, Ibrahim
Amarat, après qu’il a été reconnu, grâce aux deux témoignages de Mrad Fattal, le domestique de
Daoud Hrari et d’Aslan Farhi qui était avec vous, que le serviteur y a été tué. Dites-nous toute la
vérité. vous vous éviterez des tortures inutiles (29).
— J’ignore tout de l’affaire. Ce que j’en sais, c’est Francis Pharaon à qui j’ai acheté vendredi un
collier de perles, qui me l’a raconté, à savoir la disparition du Père Thomas et de son serviteur.
— Que deviendrait votre réponse si j’appelais Aslan Farhi et le domestique des Hrari afin qu’ils
témoignent en votre présence ?
— Je dirais qu’ils ont perdu l’esprit ».
On amena Mrad Fattal qu’on informa des dénégations de Meïr Farhi. Le procureur
général lui dit :
— « Meïr Farhi prétend que vous êtes fou doublé d’un menteur. Qu’avez-vous à répondre ?
— Si les choses s’étaient déroulées autrement que je l’ai expliqué, les trente jours que j’ai passés
en prison
[120] m’auraient incité à changer mon témoignage comme on se serait attendu d’un fou. Voilà
qui prouve que je n’en suis pas un ». Puis le domestique relata tous les détails du crime. « Mon
maître, dit-il, m’a envoyé aux domiciles de Mrad Farhi et Haroun Stambouli ainsi qu’au vôtre.
Quand je suis arrivé chez vous, je vous ai trouvé en compagnie d’Aslan Farhi. Il était appuyé sur
le pilier droit et vous sur le gauche…
— Où, l’interrompit Meïr, à la porte ?
— Oui, maître, répondit Fattal ».
On fit remarquer à Meïr que son intervention montrait la sincérité de Mrad Fattal qui
continua à décrire les étapes du crime. Il en vint naturellement à parler du sang. Il rapporta que
le liquide avait d’abord été recueilli dans un récipient qu’on appelle « boussah » en hébreu, puis
transvasé dans une bouteille.
— « Je vois, l’interrompit encore Meïr Farhi, que vous êtes bien informé des secrets de la religion.
On ne peut rien vous cacher !
— Qui donc a la garde de tels secrets ? demanda le procureur.
— Cet homme ne possède pas le rang nécessaire pour connaître de tels secrets. Il ne peut savoir
comment le Père Thomas et son serviteur ont été tués ».
On amena alors Aslan Farhi. Il entreprit de témoigner devant Meïr Farhi qui déclara :
— « Notre sort est entre les mains des puissants. Moi, je ne sais rien de toutes ces choses.
[121]
— Vous avez tendance, constata le procureur, à négliger les déclarations du domestique Mrad
Fattal. Répondez donc à la déposition d’Aslan Farhi qui concorde, comme vous l’avez entendu,
avec celle de Mrad Fattal.
— J’ignore tout de cette affaire.

———————————————-

29 L’affaire avait fait si grand bruit à Damas le jeudi à midi, c’est-à-dire le lendemain du crime, que Daoud Hrari s’en prit
à Gergis Anjouri en accusant les chrétiens de vouloir faire endosser le crime aux juifs, conformément à ce qui est
rapporté dans le procès-verbal de l’affaire du Père Thomas.

———————————————-

— Supposons que vous n’avez pas tué le serviteur du Père Thomas et que vous ne savez rien du
crime, dites-nous ce que vous avez fait le mercredi au coucher du soleil.
— C’est l’heure de la prière. J’étais à la synagogue.
— A côté de qui étiez-vous ?
— Je ne m’en souviens pas ».
Le procureur insista sans pourtant obtenir de réponse. Puis Meïr Farhi demanda :
— « Que se passerait-il si je nommais une personne qui déclarerait ne pas s’être rendue au
Temple ?
— Supposons, un moment, que les déclarations de Mrad Fattal et d’Aslan Farhi sont fausses, que
toutes les conclusions auxquelles nous avons abouti sont erronées et que vous seul êtes sincère,
prouvez-nous, au moins, où vous vous trouviez à cette heure et nommez les personnes qui
étaient avec vous ».
Meïr Farhi s’accrocha à sa première réponse.
— « Si j’étais à votre place, reprit le procureur, je me serais souvenu des personnes qui priaient
mercredi avec moi, il y a deux ou trois semaines de cela, même si je n’avais pas pensé à ce
moment-là que je serais interrogé à ce sujet. Comment n’essayez-vous pas de vous rappeler qui
était avec vous afin de vous blanchir de toute accusation
[122] alors que vous saviez pertinemment qu’on vous questionnerait sur votre emploi du
temps ? Si vous étiez vraiment sincère, vous vous seriez souvenu de quelque chose; sinon, cela
implique que les accusations portées contre vous sont vraies. Répondez…
— J’ai dit que je ne me souvenais de rien. Maintenant que j’y pense, il me semble que Roufayel
Douk et Moussa Abou el Aafia m’ont vu au Temple.
— Si je convoquais ces deux hommes, que je les interrogeais et qu’ils répondaient en toute
franchise ne pas vous avoir vu à la synagogue ce jour-là, que diriez-vous ?
— Qu’il est probable qu’ils aient oublié ou qu’ils n’aient pas prêté attention à ma présence.
— De quel côté du Temple vous trouviez-vous ? Dans la partie Nord, Sud, Est ou bien Ouest ?
— Je ne saurais dire ».
On convoqua le dénommé Roufayel Douk. Le procureur demanda:
— « Est-il dans vos habitudes d’aller tous les soirs au Temple ?
— Tout dépend de mon travail. Si je m’attarde au magasin, je ne vais pas au Temple. Je n’y vais
pas non plus si mon travail requiert ma présence tôt le matin, ce qui m’arrive deux ou trois fois
par semaine.
— Etiez-vous au Temple le soir de la disparition du Père Thomas ?
— Ce soir-là, je m’étais rendu chez Youssef Linado pour lui présenter mes condoléances à
l’occasion du décès de sa fille. Il n’était pas sorti de chez lui ce jour-là. Je me rappelle avoir
entendu l’appel à la prière du coucher alors que je me trouvais dans le quartier des étrangers.
Quand je
[123] suis arrivé chez Linado, j’y ai trouvé Matta Kabrit et une autre personne venant de
Rachaya. J’ai prié chez lui et suis resté jusqu’à la prière du soir. Puis je suis rentré chez moi, j’ai
bu un café et fumé le narguilé. Je ne suis pas sorti; j’avais besoin de repos ».
L’instructeur appela le rabbin Moussa Abou el Aafia qui avait proclamé sa conversion à
l’Islam et pris le nom de Mohammed Effendi el Muslimani.
— « Est-il dans vos habitudes de prier chaque soir au Temple ou alors le faites-vous chez vous ?
— Généralement, je prie au Temple, à la synagogue des Français. Il m’arrive cependant de prier
chez moi ou au caravansérail.
— On dit, intervint le procureur, que vous étiez au Temple le soir de la disparition du Père
Thomas.
— Ce soir-là, je n’étais pas à la synagogue mais au domicile de Daoud Farhi.
— Quand Meïr Farhi vous a-t-il rejoint ?
— A l’heure du coucher ou un quart d’heure plus tard ».
On fit entrer Meïr Farhi; on lui demanda ce qu’il avait à déclarer.
— « Je ne me souviens plus qui était au Temple ce soir-là.
— Comment avez-vous alors affirmé que ces deux hommes étaient à la synagogue alors qu’ils ont
déclaré ne pas y être allés et ne pas vous y avoir vu ?

— Je le pensais; c’est pourquoi je les ai nommés. Ils n’y étaient peut-être pas allés. Qu’est-ce que
je peux faire ?
— Vous prétendiez tout ignorer de l’affaire et ne pas
[124] être resté chez vous au moment du meurtre. Dites-nous où vous vous trouviez ?
— Je ne m’en souviens plus. Je m’en rappellerai peut-être demain ».
On garda à vue Meïr Farhi. Le lendemain, soit le lundi 1er avril 1840, le procureur le
convoqua et lui demanda de répondre de son emploi de temps, le soir de la disparition du
serviteur du Père Thomas. Farhi persista dans son attitude, nia avoir connaissance de l’affaire et
ne réussit pas à déterminer où il se trouvait au moment du meurtre.
Devant tous ces témoignages contradictoires, le procureur général, Chérif Pacha, adressa
un acte d’accusation à Isaac Picciotto. On continua cependant à interroger les autres témoins.
Procès-verbal de la séance du 2 avril 1840.
L’instructeur demanda à Daoud Hrari :
— « Qu’est-il advenu de la montre et des clés du Père Thomas ?
— J’ai vu Moussa Slaniki s’emparer de la montre. Je ne sais rien au sujet des clés ».
On posa la même question au barbier Sleiman.
— « Daoud Hrari et ses frères se sont chargés de dépouiller le corps du Père Thomas de ses
vêtements. Les autres étaient debout; ils regardaient. Personnellement, je ne me suis approché
que lorsque le cadavre a été complètement déshabillé ».
[125]
L’instructeur s’adressa à Daoud Hrari une nouvelle fois.
— « Conformément aux déclarations du barbier, c’est vous et vos frères qui vous êtes chargés de
dépouiller le corps des vêtements; les clés et la montre sont sans doute avec vous.
— Les sept autres se tenaient debout dans la pièce. La montre est avec Slaniki »
La commission convoqua Slaniki et l’interrogea au sujet de la montre, en présence de
Daoud. Celui-ci interrompit l’instructeur et, montrant Slaniki du doigt, s’écria :
— « C’est lui qui a la montre. Je l’ai vu.
— La montre est-elle en votre possession, demanda l’instructeur.
— Je n’ai rien vu. Je n’ai rien pris. Je ne suis pas entré chez les Hrari depuis la fête. Je n’étais pas
avec eux. Je ne sais rien de ce qu’il raconte, répondit Moussa Slaniki.
— N’est-ce pas vous qui avez pris la montre et le sang, cria Daoud Hrari. N’est-ce pas vous qui
avez remis le sang à Moussa Abou el Aafia en prenant soin de conserver la montre ?
— Je n’ai rien vu. Je ne sais rien.
— Monsieur Moussa, lui dit-on alors, les preuves réunies contre vous sont nombreuses. Vous
êtes de ceux qui ont participé à l’opération. Nous avons des témoignages qui vous accablent et
vous continuez à nier. Appelez deux personnes prêtes à témoigner que vous vous trouviez avec
elles à l’heure du crime et nous vous croirons.
[126]
— J’étais chez moi. Seuls, les gens de ma maison peuvent en témoigner. Je n’ai pas d’autre
témoin.
— Cela ne suffit pas.
— Je n’ai pas d’autre témoin ».
L’instructeur s’adressa à Daoud Hrari :
— « Lui avez-vous offert la montre ou bien l’a-t-il prise ?
— Moussa s’est emparé de la montre après que nous ayons dépouillé le corps des vêtements.
Cependant, je n’ai pas vu s’il avait pris les clés; je suppose pourtant qu’elles sont aussi en sa
possession.
— Vous avez mentionné que les sept autres personnes se tenaient debout pendant que vous ôtiez
les vêtements. Vos frères et vous avez accompli, seuls, cette besogne ? Les autres vous ont-ils
aidés ?
— Nous avons tous participé au travail, à tour de rôle ».

Procès-verbal de la séance du jeudi 3 avril 1840
On convoqua Isaac et Daoud Hrari. On les interrogea au sujet de la montre.
— « Elle est restée avec Moussa Slaniki, répondit Isaac.
— Comment l’a-t-il eue ?
— Il l’a prise.
— A quel moment ?
— Après avoir dépouillé le Père Thomas de ses vêtements »
On appela Slaniki. On l’interrogea. Il s’en tint à sa déclaration.
[127]
— « Je n’ai rien vu.
— Voici Daoud et Isaac Hrari qui témoignent tous deux du contraire.
— Ils mentent.
— Ils jurent sur leur religion que vous l’avez prise.
— C’est qu’ils ont abjuré ».
L’instructeur fit alors jurer les deux frères sur la Thora et la religion de Moïse. Ils jurèrent
que la montre était avec ledit Slaniki.
— « Ne commettez pas d’injustice, s’écria Slaniki.
— Que Dieu nous punisse si nous le faisons ! ».

[129]

VI
L’ACTE D’ACCUSATION D’ISAAC PICCIOTTO (30).
Il ressort de l’instruction des éléments qui démontrent la participation d’Isaac Picciotto
dans le meurtre du serviteur du Père Thomas de l’ordre des capucins, au domicile de Yahia Meir
Farhi, avec la complicité de sept juifs dont la culpabilité a été établie conformément au contenu
du procès-verbal.
Premièrement: l’instruction de l’affaire du Père Thomas de l’ordre des capucins et de son
serviteur a commencé par l’étude des documents annonçant la mise aux enchères du legs de Dr.
Tranuba. Il appert du procès-verbal du 6 février 1840 que le Père Thomas sortit du couvent pour
placarder ces affiches sur les espaces réservés à
[130] cet usage, que le propriétaire d’une boutique, dénommé Sleiman, barbier de son métier,
en colla une et qu’il fut appréhendé et conduit au sérail afin d’y être interrogé. A la suite de quoi
Isaac Picciotto fit de fréquentes allées et venues au sérail sans motifs plausibles au point que
tout le monde et particulièrement le procureur remarqua ce manège. Quand l’instruction de
l’affaire commença avec ledit barbier Sleiman, celui-ci avoua, dès le premier interrogatoire du 14
février 1840, le nom des sept hommes et reconnu qu’Isaac Picciotto l’a rencontré pour lui
demander s’il avait avoué. Comme le barbier répondait par la négative, Isaac lui dit de persister
dans cette attitude et s’en alla. Le barbier ajouta que, s’il avait su que Picciotto n’interviendrait
pas en sa faveur, il n’aurait pas attendu d’être roué de coups pour avouer ce qu’il savait.
Deuxièmement: il ressort du procès-verbal de l’interrogatoire du domestique de Daoud
Hrari en date du 16 février 1840 ce qui suit : Dans la matinée du jeudi, c’est-à-dire le lendemain
du meurtre du Père Thomas, Haroun Stambouli, Isaac Picciotto, Mrad Farhi, Aslan Farhi et
Yahia Meïr se sont réunis au domicile de Daoud Hrari chez qui le Père Thomas a été assassiné. Il
a été prouvé depuis que les cinq personnes précitées faisaient partie du groupe des sept ayant
occis le serviteur du prêtre. Par conséquent Isaac Picciotto, dont la présence au domicile de
Daoud Hrari a été démontrée, a pris part à ce meurtre.
Troisièmement: il a été fait mention dans le procès-verbal dudit jour et dans les aveux du
domestique Mrad Fattal précité que son maître l’avait dépêché auprès de Mrad Farhi et Haroun
Stambouli afin de les mettre en garde contre le serviteur du Père Thomas et, par la même
[131] occasion, leur dire de prendre les mesures nécessaires pour empêcher le serviteur de
découvrir l’assassinat de son maître. Il est bon de rappeler à ce propos que Mrad Fattal avait
trouvé Isaac Picciotto chez Mrad Farhi et qu’il avait transmis le message de son maître en
présence dudit Picciotto.
Quatrièmement: il est aussi fait mention dans le procès-verbal dudit jour et dans la
déclaration de Mrad Fattal au sujet des cinq personnes précitées qui se trouvaient le jeudi au
domicile de Daoud Hrari et dont Picciotto faisait partie, de la manière dont ils guettaient sur le
seuil de la maison de Meïr Farhi, l’arrivée du serviteur du Père Thomas, parti à la recherche de
son maître. Le procès-verbal montre comment les cinq attirèrent le serviteur à l’intérieur de la
maison en le persuadant que son maître y vaccinait les enfants et comment ils l’égorgèrent puis
se débarrassèrent du corps en en jetant les morceaux dans un conduit qui rejoint le « fleuve salé ».
30 J’ai retrouvé cet acte d’accusation dans les papiers de Mansour Tyane qui avait épousé, pendant la campagne de Syrie,
une parente à Hanna el Bahri, secrétaire d’Ibrahim Pacha. Au cours de cette campagne, ledit Hanna el Bahri avait son
mot à dire dans la plupart des projets de Mohammed Ali Bacha. D’autre part, l’acte susmentionné était d’abord adressé
au consul d’Autriche à Damas.

Cinquièmement: dans le procès-verbal du même jour, Mrad Fattal confirme, en réponse à
la question de M. Beaudin, la présence de Picciotto chez Mrad Farhi, quand lui-même est arrivé
pour faire part à Farhi de la mise en garde de son maître contre le serviteur du Père Thomas
Sixièmement: dans le procès-verbal du vendredi 7 mars 1840 figure ce qui suit: On
convoqua Isaac Picciotto au bureau du procureur général afin de l’interroger. Comme il niait
toute participation à l’affaire, on le confronta avec le domestique dont il réfuta le témoignage
point par point. On s’en prit alors à Mrad Fattal en lui demandant de dire la vérité et de ne pas
accuser tel ou tel
[132] de crimes imaginaires. Mais le domestique persistait dans ses affirmations.
Septièmement: dans le procès-verbal dudit jour, en réponse à une question portant sur le
lieu où l’on s’était débarrassé des morceaux du corps du serviteur, Mrad Fattal déclara, après
avoir fourni l’indication demandée: « Comment Picciotto peut-il nier, de manière aussi effrontée,
alors qu’il a passé la soirée du jeudi au vendredi (la veille de l’arrestation des meurtriers du Père
Thomas) chez Daoud Hrari où il a fait venir son oncle, le rabbin Yacoub Abou el Aafia (dont la
participation au meurtre du serviteur est maintenant reconnue) et où il a annoncé à ses
complices que le barbier venait de passer aux aveux, qu’il avait cité leurs noms et qu’ils seraient
arrêtés le lendemain (il avait eu vent de cela à cause de ses visites fréquentes au sérail) et d’où
est venu le chercher le domestique de Mrad Farhi pour lui demander de passer chez son maître
avant la fin de la soirée. A ce moment Picciotto est parti chez Mrad. Il devait être dix-sept
heures. Auparavant l’assistance lui avait demandé d’envoyer son domestique leur communiquer
les dernières nouvelles. Ce qui a été fait ». Mrad Fattal ajouta: « Le lendemain, c’est-à-dire
vendredi, Haroun Hrari s’est rendu au domicile d’Isaac Picciotto où il s’est caché pendant deux
ou trois jours de sorte que ses frères crurent qu’il avait été arrêté. Quand il réapparut, il leur
expliqua d’où il venait. Tandis qu’ils discutaient ainsi, ils furent arrêtés conformément à ce qui
était apparu dans le procès-verbal de la séance dudit jour ».
Huitièmement: il ressort du procès-verbal en date du 12 mars 1840, au cours duquel il a
été procédé à l’interrogatoire de Mrad Fattal au sujet de sa mission qui consistait
[133] à mettre en garde les complices de Hrari contre le serviteur et à leur demander de prendre
les mesures adéquates, que cette déclaration concorde avec la précédente dans laquelle il avait
cité le nom de Picciotto et affirmé que celui-ci se trouvait bien chez Mrad au moment où il a
délivré à ce dernier le message de Daoud Hrari.
Neuvièmement: dans le procès-verbal du 13 mars 1840, il est fait mention de la
comparution, devant la commission d’enquête, du domestique de Mrad Farhi, Isaac Blas. Il
déclara avoir bien été mandé par son maître Mrad Farhi au domicile de Daoud Hrari pour y
quérir Picciotto. Cela se passait peu après seize heures. C’est donc ainsi qu’Isaac Picciotto s’est
rendu chez Mrad Farhi.
Dixièmement: il est aussi fait mention dans le procès-verbal du même jour de la
comparution du serviteur d’Isaac Picciotto, Yahia Bzini, qui a déclaré que son maître s’est bien
rendu chez Mrad Farhi peu après seize heures et qu’il l’a ensuite dépêché au domicile de Hrari
pour y rassurer l’assistance.
Onzièmement: il appert du procès-verbal de la séance du 16 mars 1840 et de
l’interrogatoire du barbier Sleiman sur l’affaire du serviteur du Père Thomas qu’Isaac Picciotto a
effectivement participé au meurtre dudit serviteur. Le barbier a déclaré avoir appris cela de la
bouche du domestique de Hrari (qui a pris part au meurtre du serviteur) alors que tous deux
débitaient le corps du Père Thomas. Soulignons que cette déclaration corrobore les aveux du
domestique et que les deux témoins sont détenus séparément.
Douzièmement: procès-verbal dudit jour. Quand
[134] l’enquête sur l’affaire du serviteur avança grâce au témoignage du barbier et qu’il apparut
que le domestique des Hrari en savait long pour y avoir participé, on appela ledit domestique à
la barre où il avoua avoir assisté au meurtre. Il déclara avoir, avec Meïr Farhi, maîtrisé le
serviteur pendant que Mrad Farhi égorgeait ce dernier. Il cita des témoins dont Isaac Picciotto
qui a tenu le serviteur par une jambe et Aslan Roufayel par l’autre, conformément au procèsverbal
de la séance du 16 mars 1840. Mrad Farhi déclara aussi que le meurtre avait eu lieu avant
le dîner, au domicile de Meïr Farhi.
Treizièmement: il ressort du procès-verbal de la séance du 17 mars 1840 qu’Aslan, le fils
de Roufayel Farhi, a réclamé à Son Excellence M. le procureur général, un sauf-conduit en
échange de ses aveux. Accédant à sa demande, le procureur obtient en contrepartie, une
déposition écrite de la main d’Aslan dans laquelle il relate tout ce qui concernait l’affaire. Ses
aveux sont en tous points identiques à ceux de Mrad Fattal. A son tour, Aslan affirme qu’Isaac
Picciotto tenait une jambe de la victime tandis que lui-même tenait l’autre. Il décrit aussi le

déroulement de l’opération et assure qu’elle a eu lieu au domicile de M. Meïr Farhi — qui est l’un
des responsables de la congrégation juive – entre l’heure du coucher du soleil et l’heure du dîner.
Par conséquent, il ressort de ces réponses qu’Isaac Picciotto a essayé de nier sa culpabilité.
Quatorzièmement: le consul d’Autriche à Damas, M. Merlato avait, vingt-deux jours après
l’assassinat, mandaté par écrit la commission d’enquête afin qu’elle poursuive ses recherches et
ce, lors de la réunion d’un groupe de médecins venus examiner les restes du Père Thomas qu’on
[135] avait retirés du « fleuve noir » à l’endroit même où les témoins à charge ont dit s’être
débarrassés des morceaux du corps dudit prêtre – tous les détails de l’opération sont consignés
dans les procès-verbaux de l’instruction. Le consul avait alors approuvé le rapport des médecins,
particulièrement après qu’il eut reconnu que les morceaux de vêtements recueillis étaient
semblables au tissu de l’habit du Père Thomas, mais aussi comme en témoigne le fait que le
consul a assisté à l’inhumation des restes dans l’église du couvent. Il serait bon de mentionner
que le mandat accordé par le consul au procureur général comporte l’approbation pour ce qui
est d’interroger, appréhender et de garder à vue, si nécessaire, tout ressortissant d’Autriche et de
Toscane qui paraîtrait suspect aux yeux des enquêteurs. De plus, ledit consul a délégué son
représentant, Youssef Zananiri pour remercier le procureur des efforts qu’il a déployés pour
éclaircir l’affaire. Le consul fut informé que l’on supposait le sang en la possession d’Isaac
Picciotto; en foi de quoi et se fondant sur le mandat dudit consul, on cita Picciotto à comparaître
dans l’affaire du meurtre du serviteur du Père Thomas. Il résulta des recherches que Picciotto
était mêlé à l’affaire et l’on donna l’ordre de le garder à vue. Cependant, le procureur reçut des
instructions pour qu’Isaac Picciotto soit placé chez le consul, ce qui est tout à fait illégal
puisqu’un grand nombre de juifs s’est rendu au domicile du consul sans qu’on ne sache si c’était
pour y rencontrer Picciotto ou le vice-consul, juif aussi, par le truchement duquel les juifs
tentaient d’approcher le consul. La manoeuvre était claire: on comptait sur l’intervention du
consul auprès du juge pour que celui-ci ne mêlât point les juifs à toute l’affaire quoique leur
participation fût évidente. C’est pourquoi
[136] Isaac Picciotto nia effrontément les accusations dirigées contre lui et annonça avoir reçu
du général une lettre le confortant dans sa position. Le drogman Youssef Zananiri répandit la
bonne nouvelle dans le quartier juif. On apprit, plus tard, qu’il avait été soudoyé pour faire
courir de telles rumeurs. Il avait, semble-t-il, reçu aussi une lettre d’Alexandrie portant copie de
l’ordre émanant de son Excellence le grand Khédive Ali Pacha en réponse à la supplique que lui
avaient adressée les juifs d’Alexandrie. Quand Picciotto eut reçu une copie de la lettre du
Khédive, il convoqua une assemblée de juifs pour en prendre connaissance et informer le
procureur général Chérif Pacha de son contenu. Il voulait que le procureur sût que les juifs de
Damas avaient eu vent de l’ordre venu d’Egypte et que son Excellence le Khédive croyait ce
procès monté de toutes pièces. Mais comme les juifs de Damas savaient qu’il leur était
impossible de nier les faits, ils se gardèrent d’aller chez le procureur. Seul un rabbin se porta
volontaire; accédant au désir du consul d’Autriche, Merlato, et après avoir demandé la
permission du consul d’Angleterre, le rabbin constata lui-même la liberté dont jouissaient les
détenus et les fréquentes visites que leur rendaient les membres de leur famille et même les
domestiques. Considérant que les juifs voulaient, par là, parvenir à leurs fins sans difficulté, il
n’est donc pas étonnant de les voir, sachant que cela servirait leurs intérêts, présenter
déclarations et contre-déclarations, toutes rédigées de leur propre main. Étant donné l’énormité
de l’acte qu’ils ont commis, en l’occurrence les aveux devant le tribunal, ces juifs sont devenus,
par ce fait même, des hérétiques aux yeux de leur religion – qui interdit toute forme de
confession – et par
[137] conséquent passibles de mort selon les lois mêmes du judaïsme.
Ces observations sont fondées sur les témoignages et les aveux des personnes mêlées à
l’affaire. Il est évident, à partir de là, que ni les dénégations, ni l’habitude qu’ils ont de s’abriter
derrière la religion pour justifier leurs actes (bien qu’ils prétendent n’en rien faire) ne leur
seront plus d’aucune utilité. Du reste, il n’est de meilleure preuve que l’action entreprise par les
juifs de l’étranger visant à innocenter les coupables de Damas.

[139]

VII
ABUSER DU SANG ET DES BIENS DU CHRÉTIEN (31).
Extrait du procès-verbal de la séance du 16 mars 1840
Ont assisté à la séance, outre les membres de la commission d’enquête, M. Beaudin, le
vice-consul de France, M. Chébli Ayoub, haut fonctionnaire du gouvernement égyptien et le
rabbin Yacoub (grand rabbin de la communauté israélite à Damas). La séance s’est tenue au
bureau du procureur général Chérif Pacha.
— »Quelle est, demanda l’instructeur au rabbin Moussa Abou el Aafia, l’attitude de la religion
juive vis-à-vis des non-juifs selon les préceptes du Talmud ?
— En bref, elle relègue les non-juifs au rang d’animal. Cette attitude tire son origine d’une parole
de notre patriarche Abraham qui dit à ses deux serviteurs alors qu’il s’apprêtait à sacrifier son
fils Isaac: « Restez là avec l’âne pendant que je m’absente avec mon fils ». De là, le Talmud
[140] a comparé les deux hommes à l’âne et, par analogie, les non-juifs de manière générale.
— Qu’en pensez-vous, rabbin Yacoub ? s’enquit l’instructeur.
— Notre patriarche Abraham avait eu la vision de Dieu. Quand il dit à ses compagnons
d’observer et qu’ils ne virent rien, il leur ordonna de rester avec l’âne. Cette fois aussi le Talmud
les a comparés aux animaux ».
Le rabbin Moussa Abou el Aafia avait rendu publique sa conversion à l’Islam et avait pris
le nom de Mohammed Effendi el Musulimani. En foi de quoi, il avait apporté quelques livres
traitant de la religion juive, le Talmud par exemple, pour extraire et analyser les croyances juives
comme les péchés capitaux. Les dits livres se trouvaient dans le bureau du procureur général. Le
rabbin Yacoub en prit un pour lire un passage au procureur général et lui en expliquer l’essence.
Mohammed el Muslimani intervint et précisa aux assistants que le rabbin voulait prendre
connaissance de ce qui avait été écrit au début de chacun des livres puisqu’ils indiquent en
exergue que toute atteinte portée aux sentiments d’un peuple viserait les peuples antiques qui ne
connaissaient pas Dieu et non ceux qui croient en lui.
— « Est-ce cela l’objectif du rabbin Yacoub » ? s’informa l’instructeur. Et Mohammed el
Muslimani de répondre: « Ils laissent dans leur livres des pages blanches pour pouvoir les faire
imprimer en Europe et leurrer ainsi l’opinion publique de l’Occident ».
L’instructeur se renseigna alors auprès du rabbin Yacoub au sujet des pages blanches.
Celui-ci répondit que c’était pour leur permettre d’y faire figurer le nom de Jésus
[141] et tout ce qui leur paraissait nécessaire d’être mentionné à son endroit.
— « Vous avez signalé qu’après l’apparition de Dieu au peuple d’Israël sur le mont Sinaï,
quiconque parmi les descendants qui refusait d’embrasser la religion juive devait être tué. Cela
est-il vrai ?

—————————————

31 Cf. les documents 5 et 6 à la fin de l’ouvrage.

—————————————

— Oui. Quand la vérité leur est apparue, ils ont accepté d’y croire; c’est pourquoi toute personne
qui abjurait devait être occise.
— Est-il recommandé de tuer quelqu’un s’il travaille le Samedi ?
— Oui, s’il est juif.
— Comme on peut tuer un non-juif, enchaîna Mohammed el Muslimani, s’il s’arrête de travailler
le jour du Sabbat parce qu’il n’occupe que le rang d’animal et n’a donc pas droit au repos. Il est
d’ailleurs fait mention dans le livre – cf page 132 du Talmud – à la fin du feuillet 58 qu’il faut tuer
sans aucune forme de procès, tout non-juif ne travaillant pas le Samedi. Il faut aussi tuer tout
non-juif qui lirait la Thora parce que ce livre est réservé au peuple d’Israël. Il faut brûler les
livres des autres peuples, quand bien même le nom de Dieu y figurerait. Si un non-juif écrivait le
nom de Dieu, même dans la Thora, il serait impératif de brûler le livre parce qu’il est écrit de la
main d’un non-israélite.
— Quelle est l’attitude des juifs à l’égard des biens des non-juifs ?
— Il est sept commandements:
Premier: tu ne te feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux… tu
ne te prosterneras pas devant ces images.
[142]
Deuxième: tu ne commettras point d’adultère.
Troisième: tu ne tueras point.
Quatrième: tu ne voleras point.
Cinquième: tu ne mangeras point la viande crue d’agneau.
Sixième: tu ne castreras point ni homme ni animal.
Septième: tu n’accoupleras point des animaux n’appartenant pas à la même espèce.
Les biens d’un non-juif qui ne respecterait pas ces commandements seront confisqués par les
juifs.
S’adressant au rabbin Yacoub, l’instructeur demanda:
— Qu’avez-vous à dire à ce propos ?
— Cela se passait pendant la sortie d’Égypte. Quand on s’aperçut que les autres peuples
n’appliquaient pas ces sept commandements, le Talmud autorisa les juifs à disposer de leurs
biens.
— Les juifs traitent-ils selon cette loi les autres peuples n’appliquant pas les préceptes de la
Thora ?
— Il est reconnu, expliqua Mohammed el Muslimani, que le christianisme et l’Islam, appliquant
ces mêmes préceptes, figurent aussi dans le Talmud. Toute transgression expose les adeptes de
ces religions à la même sentence.
— Vous avez mentionné, lors de vos aveux, que les juifs recueillent le sang et s’en servent pour la
préparation de l’azyme. Or, il est interdit d’utiliser le sang, même s’il provient d’un animal dont
la consommation de la chair est autorisée. Il existe subséquemment une contradiction entre la
notion d’impureté du sang et l’interdiction de son usage d’une part et celle qui autorise l’emploi
du sang humain d’autre part, notamment pour la préparation de l’azyme. Pouvez-vous expliquer
de manière convaincante une telle contradiction ?
[143]
— Il est indiqué dans le Talmud, répondit el Muslimani, dont les propos furent aussitôt
confirmés par le rabbin Yacoub, que Dieu tolère deux sortes de sang: le sang des offrandes de la
pâque et celui de la circoncision.
A son tour, Chébli Ayoub intervint:
— Mais nous ne comprenons pas tout à fait comment il serait admis d’utiliser du sang humain !
— Seuls, dit el Muslimani, les grands rabbins savent quand et comment il convient d’utiliser ce
sang d’après les signes dont ils disposent.
— Quelles sont, demanda le procureur général, les sanctions prises à l’encontre d’un juif qui
aurait, par ses paroles, porté préjudice à l’un de ses coreligionnaires ou à sa communauté ?
— Il est permis, dit el Muslimani, de tuer un juif s’il commet l’adultère ou un acte contraire aux
préceptes de sa religion. Autrefois, telle était la loi; aujourd’hui, on le considère comme renégat,
sans qu’aucune sanction ne soit prise à son endroit, puisque son action même le met en état
d’excommunication. De même, toute personne qui médirait d’un juif, porterait préjudice à l’un
d’eux ou humilierait la communauté juive dans son entité sera inéluctablement passible de
mort. Ceci est en vigueur jusqu’à nos jours, en dépit de la faiblesse du peuple juif, parce que cela
constitue une atteinte telle qu’on ne peut obtenir réparation que par la mort. De nos jours, tels

sont les fondements de la religion juive. Voilà pourquoi je n’ai pas avoué la vérité et n’ai pu le
faire qu’après avoir proclamé ma conversion à l’Islam.
L’instructeur demanda alors au rabbin Yacoub son avis sur la question. Celui-ci répondit :
Ce qu’il dit est vrai; les juifs cherchent à assassiner ou à éliminer le
[144] renégat par le biais d’un complot, de concert avec les dirigeants.
— Si le procureur s’apercevait que l’accusé, fut-il juif ou non-juif, était innocent et qu’il ne vous
aidait pas à le tuer, que feriez-vous alors ?
— Les préceptes de notre religion stipulent qu’il faudrait déployer tous les efforts et user de tous
les moyens mis à notre disposition pour nous en débarrasser ».

[145]

VIII
LE RÔLE DES CONSULATS EUROPÉENS.
Procès-verbal de la séance du vendredi 28 mars 1840.
Alors que l’instruction poursuivait son cours, le consul de France à Damas fit parvenir au
procureur un mémorandum comportant ce qui suit :
« M. Shéhadé Lisbona faisait partie des nombreux juifs qui se sont adressés à
notre chancellerie quand l’affaire du Père Thomas et de son serviteur éclata au grand
jour; il s’est engagé à payer la somme de 50.000 piastres à qui dénoncerait les
meurtriers de ce dernier. D’autre part, j’ai appris que le précité est fonctionnaire, c’est
pourquoi, je vous prierais de le soumettre à un interrogatoire ».
La commission d’enquête envoya donc ledit Shéhadé Lisbona chez le consul de France qui
s’employa à l’interroger. Après quoi, il transmit à la commission d’enquête le résultat de son
travail dont voici la retranscription:
Le consul demanda d’abord à Shéhadé Lisbona :
[146]
— « Vous vous êtes engagé avec certains membres de la congrégation juive, les frères Hrari, Meïr
Farhi, Mrad et Youssef Farhi, Haroun Stambouli et les autres à offrir la somme de 50.000
piastres à quiconque livrerait les meurtriers du Père Thomas et de son serviteur. Mais vous avez
sûrement eu vent des faits qui démontrent que le Père Thomas et son serviteur ont été tués chez,
respectivement Daoud Hrari et Meïr Farhi, lesdites personnes ayant pleinement connaissance
de l’affaire. Par ailleurs, nous avons appris que vous avez payé votre part des 50.000 piastres;
mettriez-vous encore en cause les conclusions de l’enquête ?
— L’enquête a suivi son cours et a dévoilé la vérité. Je n’ai donc pas à douter de la véracité d’une
affaire soigneusement menée par M. Le procureur général et Votre Excellence. Cependant,
chose promise, chose due; je me dois d’apporter ma contribution.
— On vous demande de déposer sans crainte et de manière impartiale. Puisque vous n’avez
aucun doute quant aux résultats de l’enquête, pourquoi insistez-vous à payer votre part de la
récompense alors qu’il est maintenant reconnu que l’affaire était louche ? Répondez
sincèrement et sans hésitation ».
Lisbona persista dans ses déclarations. Le consul revint à la charge :
— « Votre sincérité est évidente. Puisque vous êtes innocent de l’affaire du Père Thomas et de son
serviteur, vous êtes sûrement au fait de ce que l’on en dit dans votre entourage. Rapportez-nous
tous les détails. Votre témoignage serait d’autant plus instructif que vous passiez la soirée chez
Daoud Hrari la veille de l’arrestation des trois
[147] frères. Dites-nous qui se trouvait ce soir-là chez les Hrari et autour de quel sujet tournait la
conversation.
— Quand l’affaire éclata au grand jour, nous nous sommes adressés à Son Excellence le
gouverneur de Damas lui demandant de nous apporter son concours. Il a refusé, déclarant qu’il

ne voulait pas être mêlé à cette affaire. Nous nous sommes rendus chez les Hrari; plus tard, nous
sommes repartis chez le gouverneur et nous avons continué la soirée chez les Hrari. Il y avait
entre autres, Isaac Picciotto, Yacoub Abou el Aafia, les frères Hrari. La soirée s’est poursuivie
jusqu’à quatre heures du matin environ, heure à laquelle on est venu quérir Isaac Picciotto pour
qu’il aille chez Mrad Farhi. L’assistance lui a demandé alors d’envoyer un messager leur faire
part des derniers rebondissements de l’affaire. Picciotto dépêcha son domestique pour les
informer qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Si mes souvenirs sont bons, c’est tout ce qui s’est
passé la veille de l’arrestation des Hrari.
— Il ne vous est pas demandé de déformer les propos entendus à cette soirée ni de mentir quant
aux personnes qui s’y trouvaient. Aucune accusation n’est portée contre vous pour que vous
tentiez ainsi de vous disculper. Pourquoi alors m’avoir remis la somme de 500 piastres ? Dans
quelle intention avez-vous usé d’un tel procédé ?
— Je ne visais, en vous offrant cette somme, qu’à éviter d’être mêlé à cette affaire.
— Quelqu’un vous l’a-t-il suggéré ou bien avez-vous agi de votre propre chef ? Pourquoi
craignez-vous tant d’être mêlé à l’affaire ?
— Personne ne me l’a demandé. J’avais l’argent. Je n’ai rien à voir avec tout cela mais je redoute
d’être
[148] interrogé sur ce sujet et n’aime pas avoir à répondre à tant de questions.
— Dans une lettre officielle, j’ai demandé à Son Excellence le procureur général de vous
interroger dans le cadre de cette action. En effet, votre présence au domicile des Hrari la veille
de leur arrestation a été mentionnée dans le procès-verbal de l’enquête. C’est pourquoi, je vous
interroge sur le meurtre du Père Thomas et de son serviteur, surtout que vous étiez en
compagnie des personnes qui avaient promis de verser la récompense à celui qui trouverait les
deux corps dans votre quartier. Par ailleurs, votre prétendue confiance en l’objectivité de
l’enquête ne vous a pas empêché de payer votre part de la récompense promise, bien au
contraire, vous avez aussi rapporté ce que vous aviez entendu au cours de la soirée après m’avoir
affirmé que vous m’avez remis la somme de 500 piastres pour que je ne multiplie pas les
questions. Maintenant que l’heure de l’interrogatoire est passée, dites-moi ce que vous savez et
que vous désiriez tant dissimuler. Ne craignez rien. Ce que vous n’avez pu apprendre au cours de
la soirée, vous l’avez certainement découvert par d’autres moyens.
— Monsieur ! Je vous ai rapporté ce qui s’est passé au cours de cette soirée. Je ne savais pas
alors que l’assistance devait répondre du crime. Personne ne m’en a rien dit. Je n’ai rien appris
de plus; je reste cependant à votre disposition, le cas échéant, je serais prêt à me défendre ».
Un mois s’était écoulé depuis le rapport du consul. Un jour, parvint à la commission
d’enquête une missive comportant ce qui suit :
« Votre Excellence n’est pas sans savoir que de nombreuses démarches en faveur
des juifs impliqués dans
[149] l’affaire du Père Thomas et de son serviteur ont été entreprises. Aujourd’hui
encore, nous avons appris que Khalil Al Sidnawi, le domestique de Mohammed Al Talli
avait reçu des juifs de Damas la promesse d’une rémunération s’il faisait un contre
témoignage. Ils ont aussi promis de lui assurer la protection du Consulat, moyennant
finances ».
Le 15 avril 1840
Signature
le consul de France à Damas.
Le consul de France inséra dans sa lettre le rapport suivant :
« Cet exposé, joint à la lettre n°28 en date du 15 avril 1840, se rapporte à la
somme qu’auraient offerte les juifs à Khalil Al Sidnawi pour obtenir en contre partie
un témoignage qui perturberait, selon eux, l’enquête en cours, avec la complicité du
consul d’Autriche à Damas. Par ailleurs, une personne jouissant de la protection du
consulat de France s’est vue solliciter un entretien de la part d’un juif. Il lui a été
demandé d’organiser une réunion avec l’employé Chébli Ayoub pour traiter avec lui
d’une importante question. On nous fit part de la démarche et nous avons donné notre
accord pour connaître les intentions du juif.
Sa requête comportait quatre points:

1 — Ne pas évoquer au cours de l’instruction la question des livres religieux parce que
cela porterait préjudice à la congrégation.
2 — S’abstenir de citer les traductions et exégèses qu’a extraites Abou el Aafia des
livres juifs et s’employer à les brûler.
[150]
3 — Demander l’intervention du consul de France auprès de Votre Excellence afin de
libérer M. Roufayel et de trouver un moyen d’atténuer le crime des coupables pour en
alléger la sentence et éviter la condamnation à mort.
4 — La somme des 500.000 piastres a été prévue en échange de l’exécution des trois
clauses précédentes. 150.000 piastres seront remis dès que vous nous feriez parvenir
votre accord. L’autre partie de la somme, soit 350.000 piastres sera payée à l’exécution
des clauses précitées. Le consul de France en disposera à son gré.
J’ai reçu aujourd’hui un sac contenant des pièces d’argent. J’ai appris par la
suite que c’étaient les parents de Meïr Farhi au domicile duquel on avait tué le
serviteur du Père Thomas, qui me l’avaient envoyé. L’homme qui avait apporté le sac
me dit qu’il ne savait pas pourquoi les parents de Meïr Farhi m’envoyaient ces pièces
et qu’ils s’étaient contentés de lui ordonner de porter ce sac contenant 5.000 piastres
et de le remettre à Chébli Ayoub qui l’a immédiatement remis entre nos mains. Il s’est
avéré que ces derniers faisaient partie de la somme qu’ils lui avaient promise s’il aidait
Meïr Farhi. Nous avons alors ouvert le sac et compté l’argent: en tout 4.322 piastres
que nous gardons à votre disposition. Chébli Ayoub avait auparavant interrogé
l’homme sur la somme que contenait le sac et l’identité des personnes qui s’étaient
engagées à la payer. Il répondit que certains rabbins et percepteurs d’impôts s’étaient
entendus et qu’ils avaient prélevé la somme de la caisse de la synagogue qu’ils
appellent « caisse des pauvres », sans avoir recours à des particuliers; ainsi, il n’est pas à
redouter que la nouvelle s’ébruite. Voilà ce qu’a déclaré
[151] l’homme de confiance juif après avoir présenté la requête précitée. D’autre part,
M. Beaudin, vice-consul de France, a reçu, par le truchement du même homme, une
proposition de la congrégation juive lui offrant 300 sacs d’argent en échange de quoi il
interviendrait pour alléger la condamnation qu’encourraient les coupables du meurtre
du Père Thomas et de son serviteur. L’homme aurait dit au vice-consul que la somme
serait susceptible d’être augmentée s’il la jugeait trop dérisoire.
De là ressortent les démarches entreprises par les juifs et dont nous avons jugé
nécessaire de vous informer ».
Le 15 avril 1840
Le consul de France à Damas.
Suite à ces événements, la commission d’enquête convoqua Mohammed Al Talli (32) et
Khalil Al Sidnawi. Seul le premier se présenta. Il fut interrogé sur la véracité des faits transcrits
dans le rapport du consul de France. Il reconnut que c’était la vérité. Considérant l’absence de
Khalil Sidnawi, on remercia Al Talli en lui demandant de se présenter le lendemain avec Khalil
Sidnawi. Ils se présentèrent tous deux le jeudi 16 avril 1840. On procéda à l’interrogatoire.
L’instructeur s’adressa d’abord à Khalil Sidnawi qui déclara :
[152]
— « Je suis locataire dans un débit de boisson sis dans le quartier juif, à proximité du domicile
d’Eliahou Nahmad. Ce dernier se trouvait dans mon magasin le lundi 11 avril 1840. Il me
convoqua chez lui; je m’y rendis. Il me dit: « Qu’est-ce que c’est que toute cette histoire ?
— De quoi, diable, voulez-vous parler ?
— Quand vous avez été arrêté, votre femme a dit que si vous risquiez d’être bastonné, elle
avouerait tout au sujet du Père Thomas.
— Il est impossible que mon épouse ait proféré de telles paroles. Elle n’est au courant de rien.

————————————–

32 Mohammed Al Talli était incarcéré avant le meurtre du Père Thomas. Il purgeait une peine de prison pour ne pas
s’être acquitté d’une dette. Le consul d’Autriche le fit libérer pour tirer profit des relations qu’il entretenait avec les juifs.
Soulignons ici que l’homme s’adonnait à la boisson et souffrait d’une cirrhose.

————————————–

— Cette histoire n’est qu’à moitié démêlée. Que diriez-vous de témoigner en échange d’un peu
d’argent et d’une bonne protection ? Cela ne vaut-il pas mieux que d’être emmené en
Alexandrie, d’être accusé et de s’exposer aux coups, voire à la mort ?… (33) Nous voulons que
vous tiriez profit de cette affaire étant donné que vous vivez parmi nous, dans le quartier et que
vous travaillez avec nous. D’autres que vous seront interrogés… Une lettre de Méhémet Ali nous
est parvenue, dans laquelle il interdit de frapper les juifs ou de s’en prendre à eux et il donne
ordre que l’on connaisse de l’affaire ce en présence du consul d’Autriche en Alexandrie. Il a été
interdit au consul de France d’intervenir dans l’enquête, de sorte que l’instruction n’a lieu que
devant le gouvernement d’Autriche. Vous serez convoqué en même temps qu’Al Talli, Mansour
Al Taban, Moussa Sadaka, Chébli Ayoub et Francis Salina. Al Talli sera battu jusqu’à avouer ce
qu’on lui a
[153] dit, à savoir qu’il m’a demandé de jeter les os dans le « fleuve salé ». Puis ce sera au tour du
barbier d’être battu; il avouera alors que c’est Al Talli qui m’a demandé de le débarrasser de ce
fardeau. Ainsi l’affaire sera close. Si vous ne me croyez pas, je peux jurer sur votre Jésus et sur
Marie, notre mère. Si vous êtes encore sceptique, je peux le jurer sur la Bible »
Il jura donc qu’il ne m’arrivera rien. Après un moment de silence, il demanda :
— »Dites-moi…
— Quoi, répondis-je.
— Je sais que vous êtes toujours hésitant, même inquiet; venez avec moi, je vous montrerai un
document qui vous garantira une protection, un passeport et suffisamment d’argent ».
Je l’accompagnai alors au domicile du consul d’Autriche. Là-bas, on m’offrit un siège. Il y avait
le consul, Picciotto, le vice-consul et Eliahou Nahmad. Isaac Picciotto traduisait pour le viceconsul
et moi. Celui-ci demanda: « Répétez ici ce que vous direz devant la commission et qui
nécessite la protection consulaire et une telle somme d’argent.
— Que voulez-vous que je dise ? Voulez-vous que j’invente ?
— Pourquoi donc êtes-vous venu ici ?
— C’est Eliahou Nahmad qui m’a emmené pour que je répète tout ce que vous voulez. Mettez
cela par écrit, je l’apprendrai par coeur.
Picciotto intervint alors en disant: « Dites-nous ce que
[154] vous avez à dire et prenez mille (1.999) piastres ». Il tendit la main à sa bourse montrant
ainsi qu’il était prêt à payer la somme promise. Je dis alors: « C’est là une bien grosse somme
pour que votre bourse la contienne !
— N’en faites pas votre affaire. Contentez-vous de recevoir l’argent de l’un d’entre nous. Nous
sommes aussi disposés à vous le payer maintenant.
— Je ne suis pas pressé de recevoir l’argent. J’aimerais cependant obtenir un délai de deux ou
trois jours pour réfléchir.
Ils me répondirent: « Vous plaisantez ! Celui qui peut donner une réponse dans trois jours
peut aussi bien le faire aujourd’hui. Si vous n’êtes toujours pas rassuré, Son Excellence le consul
est prêt à jurer sur l’honneur, à vous loger ainsi que votre famille, chez lui et à vous envoyer, à
Alexandrie, à Alep (34) et même à Beyrouth. Vous pourriez vous employer en tant que
traducteur.
— Je vous rendrai ma réponse demain. Qui n’a pas de maître peut, néanmoins, avoir un
partenaire.
— Ne nous faites pas trop languir et ne laissez pas passer votre chance ».
Comme je ne donnais pas de réponse, ils insistèrent beaucoup. Je ne me souviens plus de ce
qu’ils dirent. A la fin, je déclarai: « Parler la nuit ne vaut rien. Attendez jusqu’à demain pour que
je consulte mon partenaire (35).
— Nous vous accordons un délai de six jours. Après, il vous faudra répondre clairement à notre
proposition ».
[155]
Le jour suivant était un mardi. J’ai rencontré Eliahou Nahmad à son domicile. Il me
demanda: « Qui est votre partenaire ?
— Mohammed Al Talli.

——————————————

33 Le consul d’Autriche, Merlato, avait fait courir à Damas le bruit que le Khédive d’Egypte, Mehemet Ali Pacha, avait
décidé de prendre l’affaire en main.
34 Le consul d’Autriche à Alep à cette époque, était juif. Il s’appelait Elian Picciotto.
35 Sidnawi voulut faire intervenir un autre témoin.

——————————————

— Ce que Al Talli sait, vous le savez aussi.
— C’est vrai.
— Je vous dis que nous le craignons et n’apprécions pas ses procédés.
— Ne vous inquiétez pas à ce sujet, je me porte garant de lui. D’ailleurs, c’est vous qui avez
envoyé chercher Al Talli et qui lui avez promis 1.000 piastres.
— C’est vrai. Mais nous ne lui faisons tout de même pas confiance.
— Rassurez-vous. Je me charge de le convaincre de faire ce qu’il vous plaira ».
Je sortis alors et me dirigeai immédiatement vers le domicile d’Al Talli à qui je fis part des
moindres détails de la conversation. De son côté, Nahmad alla apporter l’argent. Quand j’eus
fini, Al Talli se rendit chez le consul de France et rapporta ce que je lui avais raconté. Le jour
suivant – un mercredi – le consul de France me convoqua pour m’interroger. J’avouai tout. Il me
dit, ainsi qu’à Al Talli: « Tâchez d’obtenir un acte écrit de ce qui vous est demandé, de prendre
l’argent qu’ils vous offriront et de revenir chez moi pour que nous nous rendions chez le
procureur général ».
Nous sortîmes de chez le consul de France. Mohammed Al Talli m’envoya alors annoncer
à Eliahou Nahmad que j’avais réussi à le convaincre et lui réclamer l’argent et lui présenter les
requêtes que vous désirez.
[156]
Je me rendis donc chez Nahmad et fit comme on me l’avait ordonné. Il me dit: « Envoyez
quelqu’un chercher l’argent. Vous le déposerez au domicile du consul d’Autriche dans un coffre
dont vous garderez la clé jusqu’à ce que vous nous donniez la preuve de votre bonne foi. Après
quoi vous pourrez récupérer votre bien et obtiendrez la protection du consul. N’ayez crainte;
nous nierons tout si jamais l’opération échouait. Le consul irait avec les soldats du Pacha à
l’endroit que vous aurez indiqué comme étant celui où le Père Thomas a été caché. Personne ne
citera vos noms.
— Je ne connais ni mandataire ni coffre. Mon seul coffre est ma poche. Si vous voulez que nous
nous associons à vous, remettez l’argent chez moi ou chez Mohammed Al Talli et prenez, après
cela, tous les papiers que vous jugerez nécessaires ».
L’argent est donc resté avec lui. Nous nous étions entendus pour que je revienne chez lui à
l’heure du coucher, accompagné de Mohammed Al Talli. Mais, ne le trouvant pas chez lui, je me
rendis seul chez Eliahou Nahmad. Il m’accueillit fébrile.
« Dites-moi la vérité, je vous en conjure. Vous êtes maintenant un des nôtres. N’avez-vous pas
appris que le gouverneur a convoqué Mohammed Al Talli ?
— Je n’en sais rien. Ce doit être sans doute pour payer les impôts. En tous cas, il doit bientôt
rentrer chez lui. J’irai le voir; j’apprendrai de sa bouche ce qui s’est passé et vous l’amènerai ».
J’arrivai chez Al Talli à l’heure du dîner. Je lui dis :
[157]
« Nos gens sont affolés à l’idée que tu es allé chez le Pacha. Ils veulent te voir immédiatement.
— S’il faut à tout prix les voir ce soir, qu’ils viennent donc chez moi et qu’ils apportent l’argent
pour que nous leur communiquions le rapport demandé ».
Je repartis donc chez Eliahou Nahmad à qui je communiquai les propos d’Al Talli. Mais
Nahmad insista pour que j’emmenasse Al Talli chez lui. Entre temps, Al Talli avait quitté son
domicile. Il se trouvait chez Hanna Al Tawil. Je l’y suivis et lui dis: « Nos gens veulent que tu
ailles chez eux ».
Pendant que nous nous entretenions, Gergi Al Hamami entra :
— « Il y a deux juifs qui demandent Al Talli; ils sont chez lui ». Nous sommes donc allés chez Al
Talli. Il y avait là Eliahou Nahmad et son domestique. Gergi demanda:
— Qui est le second ? On lui répondit:
— C’est un français juif qui s’appelle Isaac Al Zalta ; il est parti avec deux ou trois juifs en
direction de Taleh el Feddah.
Nous sommes donc entrés chez Al Talli où ils ont débattu de cette question ».
C’était là, tout ce qu’a avoué Khalil Sidnawi. Après lui, la commission d’enquête appela
Mohammed Al Talli. Elle lui demanda de lire le procès-verbal du témoignage dudit Sidnawi. La
lecture achevée, Mohammed Al Talli donna son approbation.

— « Tout ce qui y est consigné est vrai. Hier, Son Excellence le procureur général m’interrogeait à
ce propos. Je lui ai exposé oralement ce qui s’était passé et lui ai appris
[158] qu’on m’avait promis l’argent pour ce soir. Je me suis présenté aujourd’hui pour vous
informer de ce qui s’est passé. Ainsi, Eliahou Nahmad est arrivé chez moi. Gergi Al Hamami,
Mohammed El Hares et Ibn El Baksmaoui Mohammed l’ont vu entrer chez moi. Quant à Ibn Al
Zalta, il a filé en douce quand il m’a vu retourner chez les Tawil. Nous sommes donc entrés chez
moi. Après que nous nous sommes installés, Eliahou Nahmad m’a dit: — Nous avons déjà
discuté la question avec vous. Mais nous n’avions pas confiance les uns en les autres jusqu’à ce
qu’intervienne Khalil Sidnawi en médiateur. Je suis entré chez vous en ami, pour que vous tiriez
profit de cette affaire qui est maintenant quasiment terminée mais aussi parce que Son
Excellence le consul d’Autriche vous garantit une entière protection. Si vous vous réfugiez chez
lui, même la pluie ne pourra plus vous atteindre. Nous avons appris qu’ils vous avaient promis
la somme de 50.000 piastres ainsi que la protection. Vous ont-ils donné quelque chose ou se
sont-ils seulement contentés de promesses mensongères ? Ces gens-là vous ont dupés. Ils ne
vous donneront rien. Nous vous offrirons, par contre des pièces sonnantes et trébuchantes et
nous vous accorderons la protection consulaire, sans rien demander en contrepartie. D’autre
part, Picciotto vous envoie ses salutations et vous demande d’oublier la discussion que vous avez
eue avec lui. Il vous remercie aussi pour votre attitude envers lui car vous ne l’avez pas désigné
en mal et il veut que vous profitiez de cette affaire d’autant plus qu’il a appris que vous n’y avez
rien gagné. Si vous ne me croyez pas et ne me faites pas confiance, accompagnez-moi chez le
vice-consul d’Autriche qui vous démontrera sa bonne foi. A son tour, Picciotto s’en remettra à
vous.
[159]
A ce moment je répondis que je désirais les aider et que je savais qu’ils étaient sincères
dans leurs paroles et dans leurs actes.
— A mon tour je serais sincère avec vous, dites-moi seulement ce qu’il faut faire. C’est ainsi que
nous nous sommes entendus Khalil et moi. Plutôt que d’aller chez le vice-consul, dictez-moi ce
que vous désirez pour que j’y appose ma signature.
— Nous n’avons rien à dicter, nous vous avons déjà expliqué ce que nous attendons de vous.
— Par Dieu, je ne sais que ce que tout le monde connaît déjà ! On ne peut mentir indéfiniment.
Si vous racontez des histoires qui se révéleront fausses par la suite, les conséquences seront
ainsi néfastes pour vous que pour moi. Car, une enquête minutieuse dévoilerait toutes la vérité.
D’autre part, d’après ce que j’ai compris, vous avez porté plainte et apporté des preuves
suffisantes sur la manière dont le Père Thomas a été tué. Vos alibis sont assez crédibles pour
réfuter les accusations qui pèsent sur vous. Par conséquent, si vous avez quelque moyen qui
pourrait nous être utile à tous deux ou quelque argument convaincant, donnez-moi les
indications qui faciliteraient ma tâche.
— Ce que nous attendons de vous c’est la vérité sans quoi nous ne nous serions pas adressés à
vous.
— Si je savais quelque chose, je vous en aurais informé spontanément.
A ce moment, Khalil se mêla à la conversation: – Il ne m’a rien raconté de tout cela. Il s’est
contenté de dire: « Voilà l’argent et je vous dirai où se trouve le Père Thomas, conformément aux
témoignages. Si vous n’avez
[160] toujours pas confiance, venez avec moi chez le consul ». Je dis alors:
— Moi, je ne bouge pas d’ici; si vous n’avez pas confiance, laissez-moi alors dormir. Je ne sais
pas mentir. Si Khalil vous a raconté autre chose, c’est à lui qu’il faut s’en prendre.
— Vous n’avez pas toujours dit cela, s’écria Khalil. En tous cas, je vous dis maintenant qu’une
fois l’argent reçu, je vous indiquerai où se trouve le Père Thomas. Je suis disposé à témoigner de
cela devant le procureur général, comme je me suis engagé à convaincre Mohammed Al Talli.
S’il se laisse convaincre, tant mieux, si non je vous aurais simplement demandé l’argent.
Eliahou Nahmad est parti sur cette impression. J’ai alors demandé à Khalil comment il avait eu
connaissance de l’endroit où était le Père Thomas et comment il croyait pouvoir me convaincre.
Il répondit: – C’est vrai, d’ailleurs vous savez aussi où étaient les os du Père Thomas et d’où on
les a retirés. Tout ce que je voulais c’était obtenir l’argent et avouer ce que tout le monde sait
déjà.
C’est ainsi que j’ai décidé de passer aux aveux ».
La commission se réunit et reconsidéra l’affaire.

Les inculpés étaient au nombre de seize. Youssef Hrari et Youssef Linado étaient décédés
entre-temps. Quatre personnes furent acquittées pour avoir rapporté des informations qui ont
permis d’éclaircir l’affaire. Ce sont:
1—Moussa Abou el Aafia, le rabbin qui s’est converti à l’Islam en prenant le nom de Mohammed
Effendi el Muslimani.
2—Aslan Farhi.
[161]
3—Sleiman, le barbier.
4-Mrad Fattal.
Les dix autres furent condamnés à mort. Ce sont: Daoud Hrari, Haroun Hrari, Meïr Farhi,
le rabbin Moussa Slaniki, Mrad Farhi, Haroun Stambouli, Isaac Picciotto, Yacoub Abou el Aafia,
Youssef Menahim Farhi et Isaac Hrari.
Il avait été convenu d’exécuter la sentence après que le gouverneur général de Damas, Chérif
Pacha, aurait donné son approbation. Cependant, le consul de France, M. le comte de Ratty
Menton obtient du gouverneur le transfert du jugement à Ibrahim Pacha, commandant en chef
de l’armée égyptienne, pour qu’il l’approuve. Ce retard a permis de sauver les dix condamnés.
En effet, deux avocats venaient d’arriver à Alexandrie. Ils avaient été dépêchés par les juifs
d’Europe pour sauver leurs coreligionnaires. Ils demandèrent à Méhémet Ali Pacha de donner
l’ordre de reconsidérer l’enquête. Le Khédive voyant que l’affaire risquait d’envenimer les
rapports entre juifs et chrétiens, promit de gracier les inculpés. Mais comme les avocats lui
faisaient remarquer que « grâce » implique « crime », ils lui demandèrent et obtinrent (36) qu’il fit
libérer les prisonniers et permit aux fuyards de rentrer chez eux. Dès que Chérif
[162] Pacha reçut du Khédive l’ordre de gracier les prisonniers, il les fit libérer. Cela se passait le
15 septembre 1840 (37).
L’affaire fut close.

———————————————

36 Divers facteurs, politiques et financiers, influencèrent Mohammed Ali dans sa décision de gracier les criminels. Il avait
grand besoin d’argent et désirait se rapprocher des nations européennes qui s’étaient alors pliées à la décision de
l’Angleterre de lui arracher la Syrie. Il jugeait que 60.000 sacs d’or (soit 300.000 livres-or) serviraient mieux l’intérêt
national que l’exécution de dix juifs. C’est pourquoi, il gracia les coupables (voir documents).
37 La plupart d’entre eux s’étaient réfugiés en Egypte avec leur famille, redoutant le courroux des chrétiens et des
musulmans de Damas. Plus tard, en Egypte, certains membres des familles Hrari et Abou el Aafia furent reconnus
comme références dans les domaines de l’économie et de la finance.

———————————————

suite…

https://mega.co.nz/#!HEtAWTAY!7WEn2rIwKDu8YeL6bog97hozHGuOw4XdN3MB21-v-I4