Dialogues désaccordés – Combat de blancs dans un tunnel


Auteurs : Naulleau Eric – Soral Alain

Ouvrage : Dialogues désaccordés Combat de blancs dans un tunnel

Année : 2013

 

 

Note de l’éditeur
Réunir deux esprits libres, cultivés et batailleurs comme Éric Naulleau et Alain Soral
pour débattre du « pourquoi vote-t-on Front national ? » relevait de la gageure.
Car comment cantonner deux hommes aussi impliqués dans leur époque à cette
simple question, alors que la réponse englobe de multiples facteurs et renvoie à deux
visions du monde antagonistes.
Partant des livres de Soral, Naulleau tente de dessiner le profil complexe de son
adversaire. De son côté, Soral répond à Naulleau en élargissant la question du Front
national pour l’intégrer dans un contexte plus vaste : le choc de civilisations.
Ainsi, tels deux boxeurs qui échangent arguments et contre-arguments comme
autant de crochets, swings et autres uppercuts, chacun défend son point de vue avec
force et conviction.
Le combat est viril (mais correct !), sans concession et chacun fait montre de son
habilité et de ses connaissances pour déstabiliser l’autre, éclairant au passage le lecteur
sur les fondements de leur pensée.
Ni vainqueur ni vaincu mais des éclairages et explications qui rendent ces dialogues
désaccordés – ce combat de Blancs dans un tunnel – passionnants et instructifs pour tous
ceux qui veulent comprendre les enjeux qui mènent le monde.
Franck Spengler

 

Ça commence

NAULLEAU
Si tant est que la vérité existe, celle d’un homme de lettres n’est, selon moi, pas à
chercher ailleurs que dans ses livres. En prologue de ces entretiens, j’ai donc entrepris
de te lire ou de te relire, selon les cas, en commençant par Sociologie du dragueur, paru
en 1996, où tu établis d’emblée : « Ce que le mondain reproche au dragueur, en fait,
c’est de trop s’occuper des femmes. Activité minable ; le dragueur serait à l’homme à
femmes ce que la passion pour la mécanique est au goût des belles voitures. » J’en étais
à mi-volume quand l’affaire Iacub/DSK, le second rebaptisé l’homme-cochon par la
première, est venue occuper la Une des gazettes, d’où ma question : DSK est-il un
dragueur ou un homme à femmes ? Plus généralement, que t’inspire ce énième épisode
de la saga médiatico-judiciaire de l’ancien patron du FMI ?

SORAL
Avec DSK, on est encore dans la tradition du grand seigneur méchant homme, avec
le pouvoir comme abus de pouvoir, principalement sur les femmes et les humbles, mais
sans ce raffinement aristocratique qui pouvait nous fasciner chez Sade ! Plus difficile
encore d’invoquer l’amateur de femmes à la Casanova. Le DSK du Sofitel, ce n’est plus
l’aristocrate sadien, le libertin raffiné, c’est le pur porc bling-bling, encore un cran en
dessous des partouzes Pompidou (dit le Borgia gentilhomme) et des frasques Giscard !
Quant à l’hypothèse d’un DSK dragueur, je rappelle que pour être un dragueur, il faut
n’avoir rien d’autre, pour subjuguer les femmes, que sa technique (son baratin) et son
charme, il faut être sans privilège social, jeune, svelte et mobile. Ça nous entraîne
encore plus loin de DSK !
DSK ne séduit pas. Pas plus qu’il ne drague, il baise comme Adler bouffe : en obèse.

Il se gave. Son univers, c’est la boîte à partouze et la pute. Le Viagra aussi sans doute,
pour compenser l’âge et la surcharge pondérale. Un probable dopage sexuel rarement
évoqué – comme pour cet autre amateur de baise en hôtel new-yorkais, feu Richard
Descoings – qui peut expliquer l’incroyable perte de contrôle chez un être aussi roué, ce
dérapage criminel, qui n’est pas sans rappeler, toute proportion gardée, un O.J.
Simpson, un Oscar Pistorius… En fait, c’est quand, probablement chargé comme une
mule, il prend une servante noire pour une pute aux États-Unis, dans un contexte de
guerre interne au sein du FMI (entre pro et anti-Kadhafi) que ça tourne mal. En France,
aux Chandelles, des multiples frasques de DSK, personne n’avait entendu parler… Mais
après la chute, le désintérêt populaire et ce demi-pardon qu’est l’oubli des foules, surgit
avec retard la charge de Marcela Iacub… Juive argentine (les théoriciennes féministes
américaines le sont presque toutes), lesbienne au nez refait, sans enfant et chercheuse
au CNRS, elle se paye DSK avec cette violence lâche propre au phallus manquant,
comme on piétine un cadavre… Tout aussi inhumaine et brutale dans son
positionnement, elle exige que la science non pas la « libère », mais la « débarrasse » de
l’abjection de la fonction du corps. Pour elle, la nécessité de la pénétration par le mâle,
ourdie par la nature pour faire des enfants, est une abomination. Une abomination qui
demande réparation politique ! On conçoit parfaitement que DSK le pénétrator et ses
torrents de sperme la révulsent et lui foutent la haine ! Elle ne le punit pas pour sa
faute, elle l’extermine comme genre ! Mais de ces deux figures en miroir de la
monstruosité postmoderne : le satyre socialiste du FMI et la harpie féministe du gender,
j’avoue que Iacub la mutante froide me fait encore plus peur que DSK le gros
dégueulasse. De ces deux purs produits de la société hyper-libérale, elle est
objectivement la plus inhumaine, déjà post-humaine…
Quatre enseignements de l’affaire DSK

NAULLEAU
Voilà qui t’inspire, au moins, même si je t’en laisse l’entière responsabilité ! De mon
point de vue, pas mal d’enseignements à tirer de cette nouvelle péripétie également,
dans un registre très différent, tu t’en doutes… D’abord, confirmation que la littérature
française ne parvient plus à se mettre sous tension que dans les registres mineurs – provisoirement (ou définitivement) sortis de l’Histoire, nos écrivains ne semblent
reprendre vie qu’au contact du fait divers et de l’intime. À comparer avec ce qui nous est
récemment parvenu de l’étranger, Ville des anges de Christa Wolf, passionnante
réflexion d’une écrivaine d’Allemagne de l’Est sur la dictature et la responsabilité des
intellectuels engagés, bilan d’une vie sur le point de s’achever et d’un pays rayé de la
carte. Quand la lumière décline d’Eugen Ruge, toujours l’Allemagne de l’Est à travers
quatre générations d’une même famille, savant désordre narratif et solde pour tout
compte de l’utopie d’une autre Europe née après la Seconde Guerre mondiale. Ou encore
Joseph Anton de Salman Rushdie, vingt ans passés sous le signe de la fatwa pour ce natif
du cancer. Et on pourrait allonger la liste à l’infini. Mais si l’on tombe d’accord avec
Michel Leiris pour voir dans la littérature un moyen de se mesurer à la corne du taureau,
celle qu’ont dû affronter les trois auteurs cités n’était certes pas en mousse et menaçait à
tout moment de les éventrer pour de bon.

SORAL
Pour Salman Rushdie, permets-moi de douter du sérieux de l’affaire. Cette
provocation anti-musulmane, la première d’une longue liste qui s’inscrivait déjà dans la
stratégie du « choc de civilisations » voulue par les néoconservateurs, a surtout permis à
cet écrivain inconnu à l’Ouest de devenir une star, à cette tête de cafard d’épouser un
mannequin, à ce suceur de sionistes de fréquenter Bernard-Henri Lévy ! Il est d’ailleurs
toujours vivant, que je sache ? Riche et bien gras, non ? Objectivement, on peut donc
dire que cette fatwa voulue et provoquée a été la chance de sa vie…

NAULLEAU
La chance d’une carrière, si tu y tiens… Une moitié d’existence dans la peur et la
clandestinité, c’est tout de même cher payé. Rien de tel dans l’affaire qui nous occupe :
Marcela Iacub a d’ailleurs préféré toréer un cochon, ce qui est tout dire. Ce qui n’a pas
empêché le livre de recevoir un accueil plus délirant que Rushdie, Wolf, Ruge et tant
d’autres réunis. Tendance lourde, vieux tropisme, si j’en crois la réponse que me fit,
voilà quelques années, un écrivain d’outre-rideau de fer, le Hongrois Péter Esterházy,
quant à la réception de son oeuvre en différents pays : « J’ai été frappé par la différence
des questions qui m’étaient posées de part et d’autre de la frontière franco-allemande Les questions allemandes tournent toujours autour des relations entre la réalité et la
littérature – ce qui signifie que mes interlocuteurs m’interrogeaient constamment sur
l’Histoire, du fait que l’Histoire est pour eux une question problématique. Les Français
avaient pour leur part l’air de considérer l’Histoire comme une réalité certes
indiscutable, avec laquelle on entretient bien sûr certaines relations, mais au fond pas si
importante, et surtout pas si redoutable que ça. Comme si, selon une conception
occidentale, l’Histoire faisait partie du paysage, tandis qu’en Europe centrale elle
évoquait plutôt un monstre ou un esprit qui apparaissait soudainement de temps à autre
et dont l’apparition avait des conséquences épouvantables. »
Papa, maman, la bonne (Nafissatou Diallo) et moi, je crains décidément que la
littérature française ne sorte pas avant longtemps du tout-à-l’égout et du tout-à-l’égo.

SORAL
Je suis moins passionné de littérature que toi, mon truc c’est plus la philosophie, la
sociologie, l’économie, l’histoire… Et justement, ces catégories m’ont appris, à travers
notamment l’oeuvre du jeune Lukàcs (le rival juif hongrois d’Heidegger) L’Âme et les
formes et La Théorie du roman, que l’oeuvre de fiction était, dans cette société sans Dieu
qu’est notre société bourgeoise, l’expression de sa conscience douloureuse et de
l’évolution de cette conscience…
Et si l’on compare Balzac et Céline à Angot et Iacub, on assiste à un effondrement.
Un effondrement de la conscience, de la littérature et du style… Les trois choses étant
indissociables selon Lukàcs, ce qui me paraît assez juste…
On vit donc, en France, une période d’effondrement de la conscience et de la
morale, l’une n’allant pas sans l’autre. Une période de mensonge et de trahison des
promesses ambigües des Lumières, dont la figure la plus représentative, sur le plan du
peu de conscience et du peu de morale authentique, est la jeune femme de gauche à
prétention féministe, ou encore le gay, ce qui revient au même !
Une période où le clerc est tellement en porte-à-faux face à ses promesses
historiques non tenues, qu’il ne peut plus se regarder en face, même pour pleurnicher
comme François Mauriac. Alors quand les moins pires se taisent, cessent d’écrire, les
pires sombrent dans l’hystérie et l’hypernarcissisme. Avec Angot (de son vrai nom
Schwartz), on avait déjà les deux, mais il semble que la Iacub veuille s’attaquer au
record !
Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que le milieu de l’édition a tellement
conscience de cet effondrement qu’il en vient à rééditer les maudits ! La correspondance  Morand/Chardonne pour Gallimard, Les Décombres de Lucien Rebatet chez
Flammarion… pour redonner un peu d’âme et de sang, un peu de virilité à cette
littérature qui faisait la fierté de la classe cultivée française et qui, sous Sollers puis
Savigneau, est devenue une pure affaire de snobs et de bonnes femmes. Un truc qui a
remplacé le tricot, le fricot !

Dégradation du débat intellectuel

NAULLEAU
Deuxième enseignement majeur : la dégradation du débat intellectuel. Il fut un
temps où la presse de gauche bruissait des querelles entre Jean-Paul Sartre et Raymond
Aron. Les fleurons historiques de cette même presse ont cette fois retenti des bisbilles
entre Marcela Iacub et Christine Angot. Philippe Lançon ayant eu, dans les pages de
Libération, la mauvaise (mais juste) idée de placer celle-ci et celle-là parmi les
représentantes d’une « littérature expérimentale », aux côtés de Michel Houellebecq,
Régis Jauffret ou Catherine Millet, la reine Christine s’est fendue d’une pleine page dans
Le Monde où elle brandit l’inceste dont elle fut victime comme d’autres exhibent leur
légion d’honneur, dit tout le mal qu’elle pense du livre de Iacub, qu’elle n’a pourtant pas
lu, en citant les extraits parus dans Le Nouvel Observateur, et exige qu’on lui restitue le
sceptre dérobé par l’usurpatrice, un sceptre dont on peut supposer qu’il possède la forme
d’un balai à chiottes. Qu’on veuille bien se rappeler au passage que dans Libération,
encore, son dernier et fort dispensable roman (Une semaine de vacances) fut élevé à la
dignité de grand-livre politique au motif qu’un des personnages ouvrait un journal à la
Une duquel était annoncée la mort du général Franco. Ce qui invite à s’interroger aussi
sur la décadence d’une certaine f(r)ange de la critique littéraire.

SORAL
Je crois que sur ce sujet on dit à peu près la même chose. J’en reviens encore à la
sociologie et à l’économie. N’oublions pas que la littérature est aussi un commerce. Un
petit commerce de luxe par et pour la bourgeoisie (comparable pour son chiffre

d’affaires à celui de la fleur coupée) dont le critique est un rouage. Il remplit la fonction
du commercial !
Un : il ne peut pas trop cracher dans la soupe, sinon elle cesse de le nourrir.
Deux : le néolibéralisme anglo-saxon à l’oeuvre en France contre l’âme française –
ses humanités – depuis le plan Marshall, et pire encore depuis Reagan, a tellement fait
le ménage pour faire taire toute protestation depuis le milieu des années 80 – le dernier
à incarner cet esprit français fut, à mon avis, Jean-Edern Hallier (pas le Hallier des
romans, celui de L’Idiot international) – qu’il n’y a pratiquement plus, dans le milieu du
livre, que des vendus fatigués qui susurrent comme Philippe Tesson ou Jacques Julliard
et des crétins qui parlent fort comme Régis Jauffret !
Il suffit de regarder, sur le site de l’INA, les archives des émissions littéraires des
années 60, et même les « Apostrophes » des années 70-80 pour achever de s’en
convaincre : ce qui s’était maintenu bon an, mal an, durant deux siècles, s’est effondré
en vingt ans…

NAULLEAU
Pas touche à Philippe Tesson !
Troisième enseignement : la version littéraire de certains des pires travers de l’art
contemporain, à commencer par une inflation délirante du discours critique par rapport
à l’importance de l’oeuvre considérée (l’image qui me vient à chaque fois devant ce
spectacle comique est celle de Charlot vêtu en forçat évadé du bagne sur lequel viennent
s’empiler plusieurs dizaines de policiers qui continuent à s’agiter en tous sens alors que
le taulard s’est depuis longtemps fait la malle). Marcela Iacub s’est, avec Belle et Bête,
livrée à une manière de happening que n’aurait pas renié Cindy Sheridan. Après s’être
glissée dans la peau d’une de ces femmes qui en pincent (registre modéré) pour les
repris de justice, criminels divers et autres serial killers – lesquels, du fond de leur
cellule, reçoivent, on le sait, quantité de lettres d’amour et même de demandes en
mariage, elle a envoyé un message à DSK pour l’appâter, a ensuite joué à l’écrivain
invisible qui refuse de commenter son livre (ce qui fait penser au You’ll never see my face
in Kansas City de Chris Burden, ici adapté en Vous ne verrez jamais mon visage à la
télévision) puis s’est coiffée d’un turban supposé cacher l’oreille que lui aurait arrachée
l’ancien directeur du FMI durant leurs ébats (scène à coup sûr imaginaire). Quant à la
seule question qui m’importe, à savoir ce que donne le texte produit par cette
expérience, la réponse est sinon rien, du moins pas grand-chose. D’où mon amusement
(I used to be disgusted, now I try to be amused, dit Elvis Costello dans une de ses

chansons) devant le déferlement des commentaires où la cuistrerie le dispute à la
vacuité. Pitié pour les mouches ! En tant qu’amateur d’art moderne, je ne doute pas que
tu sois sensible à cette dimension.

SORAL
Quand on entreprend d’écrire un livre, il me semble que c’est d’abord pour tenter de
dire le vrai au service du bien. Décrire le réel au plus juste dans le but d’élever la
conscience. La sienne d’abord, celle du lecteur ensuite. C’est de cette disposition et de
cette exigence que sont nés les plus grands livres, de Balzac à Tolstoï, de Flaubert à
Dostoïevski… Là, quelle que soit la répugnance qu’on ait pour DSK, on voit bien qu’il
s’agit d’un « coup », dans les deux sens du terme.
Un coup d’édition journalistique, jouant sur le graveleux et le scandale, pour
l’éditeur qui a besoin de se refaire – chacun sait que l’édition, pour avoir abusé de ce
procédé depuis vingt ans, est au bord de la faillite…
Un coup pour la militante féministe qui veut se payer la caricature du mâle, mais
pas quand ce mâle est tout-puissant – il aurait fallu l’oser quand DSK caracolait dans les
sondages présidentiels, pas quand il était à terre. À terre et enterré. Ce qui est beaucoup
plus répugnant.
Quant au critique, la seule façon de sauver le livre, de justifier ce qui ne devrait pas
exister, c’est de jouer sur l’exigence de transparence démocratique, côté journalisme, et
sur la performance transgressive, côté oeuvre. La transgression, chère aux libertaires
issus de 68 qui trônent au Nouvel Obs, étant toujours le truc pour justifier l’immoralité…
Transparence : on dit tout, transgression, on ose tout ! Et on nage dans le parfait
dégueulasse…

NAULLEAU
Cela dit, et par parenthèse, il y avait moyen de tirer autre chose de Belle et Bête
qu’une tempête dans un verre à dents, à condition d’en souligner ce qu’il recèle d’intérêt
véritable, voire de charge subversive. D’abord, parce que personne n’a relevé le défi
lancé par Tom Wolfe dans son très prémonitoire Bûcher des vanités, paru en 1987,
personne n’est parvenu à dire « ce qui se produit quand le moi de quelqu’un – ou ce que
l’on prend pour le moi de quelqu’un – n’est plus seulement une cavité ouverte au monde extérieur, mais qu’il devient un parc d’attractions où tout le monde, todo el mundo,
everybody, vient folâtrer, en sautant et en riant, les nerfs à vif, les reins en feu, prêt à
tout, tout ce que vous avez, rires, larmes, gémissements, excitations étourdissantes,
spasmes, horreurs, n’importe quoi, le plus terrifiant sera le mieux. Ce qui signifie qu’il
ne nous a rien dit sur l’esprit d’une personne placée au centre d’un scandale dans le
dernier quart du XXe siècle. » Il suffisait de remplacer le dernier quart du XXe siècle par le
premier quart du XXIe siècle, Dominique Strauss-Kahn par Sherman McCoy et de rappeler
que le « héros » du roman se retrouve au centre d’un colossal chambard politico-sexuel
pour avoir prétendument renversé un Noir du Bronx (étrange proximité lexicale et
géographique avec l’affaire Nafissatou Diallo !). Au lieu de ça, la montagne du scandale
sexuel a de nouveau accouché d’une souris : deux habituées des soirées bunga bunga de
l’impayable Silvio Berlusconi ont tenté de faire carrière dans la chanson, la meilleure
passeuse de l’équipe de France de football, j’ai cité Zahia, s’est lancée dans la lingerie
fine et Marcela Iacub a enfin connu son premier succès de librairie.
Mais surtout, à ma connaissance, parce que personne n’a osé tirer les ultimes
conséquences de cette pensée attribuée en page 85 par Marcela Iacub à Anne Sinclair :
« Il n’y aucun mal à se faire sucer par une femme de ménage. » Que cette phrase ait été
réellement prononcée lors de leur entrevue, ce qui paraît tout de même fort douteux, ou
qu’elle soit pour l’auteur une manière de tirer une conclusion politique de l’affaire du
Sofitel, il y a là, dans tous les cas, de quoi réactiver le concept, volontiers présenté
comme moribond, de lutte des classes (mais demeuré fort vivace pour les femmes de
chambre qui criaient en choeur Shame on you ! au passage de DSK). De quoi
définitivement accréditer le divorce entre la grande bourgeoisie de gauche et les classes
populaires (le droit de cuissage a été aboli, la fellation n’entre pas dans les attributions
du personnel d’un hôtel, à moins d’entendre dans un sens extensif ce rappel adressé par
Pionceux à une employée d’auberge dans Le Prix Martin de Labiche : « Vous êtes là pour
distraire le voyageur ! »). Bref, de quoi conforter les analyses (celles de Michéa ou
certaines des tiennes) qui estiment que le social-libéralisme est devenu l’irréductible
ennemi du peuple. Social-libéralisme dont DSK fut l’un des hérauts et héros, notamment
aux yeux du Nouvel Observateur, qui a pourtant allumé la mèche dans la péripétie qui
nous occupe… En est-on véritablement parvenus à ce point dans ton esprit ?

SORAL
Connaissant le parcours intime de madame Rosenberg (le vrai nom pas du tout

catholique de Madame Sinclair),
cette phrase ne me paraît pas du tout impensable. Je dirais même qu’elle exprime
parfaitement la vision du monde d’une grande bourgeoise juive, déclarant sans
vergogne dans une interview (déclaration épinglée à l’époque par Pierre Desproges qui
ne semblait pas particulièrement judéophile) qu’il ne lui viendrait pas à l’idée d’épouser un non-juif !
Ce qui pose problème, mais qui va justement me permettre de répondre à ta
question, c’est la prétention de la dame et de sa tribu à représenter la gauche !
En quoi une rentière qui se prétend du peuple élu – donc d’une sorte d’aristocratie,
puisqu’héréditaire et de droit divin, même si c’est une aristocratie sans noblesse – peut-elle se sentir de gauche ?
Ce que n’est pas censée faire, ou du moins pas de façon décomplexée, revendiquée,
la grande bourgeoisie de droite catholique élevée dans la culpabilité ; cette honte de
faire partie des marchands du temple et des Sodomites.
En fait, on a bien compris qu’il y a deux gauches, une gauche sociale qui est
l’histoire du mouvement ouvrier, aujourd’hui sans représentants sérieux, et une gauche
sociétale, culturo-mondaine – comme disait Michel Clouscard – qu’on n’ose pas trop
définir plus avant. Je vais donc le faire !
Cette gauche caviar qui feint, pour des raisons de prise de pouvoir, d’avoir des
sympathies pour le monde ouvrier, est en fait cette gauche juive, stratégiquement issue
de l’affaire Dreyfus, et dont on sent que Michéa est à la limite de parler dans son dernier
livre (s’il veut cesser de tourner en rond sur le libéralisme et approfondir encore, il y
viendra…). Cette gauche juive qui est en fait la droite économico-politique qui
parachève sa prise de pouvoir sur la France chrétienne en achevant de marginaliser la
droite catholique traditionnelle… Pour ça, elle s’appuie sur deux stratégies qui forment
la mâchoire dans laquelle elle broie cette droite d’affaires traditionnelle catholique
française : sa fausse prise de parti pour la gauche ouvrière, afin d’emmerder le patronat
entrepreneurial – sachant qu’elle est plutôt de la droite financière et des services, donc
masquée dans le combat de classes, et ses prises de position sociétales « progressistes »
pour faire moderne, plaire aux jeunes et aux femmes, afin de cacher une position
économique de droite (la prédation financière et le parasitisme) derrière des goûts de
gauche : mariage pour tous aujourd’hui, hier abolition de la peine de mort, parité…
Prises de position qui sapent par ailleurs la structure traditionnelle de la société, ce qui est donc tout bénéfice…
Partant de cette grille marxiste, mais marxiste fine – pas celle d’Arlette Laguiller –,

on comprend mieux ce lent processus de destruction et de prise du pouvoir promu par
cette bourgeoisie de gauche à travers L’Express de Servan-Schreiber d’abord, puis Le
Nouvel Obs de Jean Daniel, le Libé d’aujourd’hui des Rothschild, les Inrocks, etc. Ce lent
processus de prise de pouvoir de la bourgeoisie judéo-maçonnique contre la bourgeoisie
catholique… C’est ce combat de longue haleine, à la fois économique, idéologique et
religieux, qui surdétermine toute l’Histoire de France depuis la chute de la monarchie
bourbonienne. Tu peux retourner le machin dans tous les sens, tu verras que ça
fonctionne ! C’est d’ailleurs pour ça que c’est l’explication interdite ! Interdite mais
connue comme vérité pratique par tous ceux qui s’efforcent de ne pas se prendre les
pieds dans le tapis qui recouvre le dur escalier de leur élévation sociale…

L’éviction du social au profit du sociétal

NAULLEAU
Remarquable fréquence du mot « juif » dans ta bouche, ce qui n’est pas pour
mӎtonner. Je laisse passer pour mieux y revenir et je poursuis.
Quatrième enseignement : l’éviction du social au profit du sociétal. Une politique de
gauche est-elle encore possible ? Telle est la principale question que devraient se poser
tous les penseurs (et les journaux ou magazines) qui se réclament de cette moitié de
l’échiquier, plutôt que de se préoccuper de très bourgeoises galipettes. Qu’il faille
désormais se munir d’un microscope pour identifier les différences entre les gestions de
centre-droit et de centre-gauche selon l’alternance des majorités – à se demander s’il ne
convient pas de jeter aux orties les vieilles lunes politiques au profit d’une logique
purement comptable et d’un gouvernement d’experts économiques, ou même de confier
les clés à la Cour des comptes, voire à la Commission européenne. De savoir si la socialdémocratie
a encore un sens m’intéresse davantage que de savoir si Marcela Iacub a bel
et bien couché pendant sept mois avec Dominique Strauss-Kahn. Qu’on me pardonne. Il
paraît que les Byzantins discutaient du sexe des anges tandis que les Turcs assiégeaient
leur ville, certains préfèrent discuter du sexe des cochons tandis que la catastrophe
sociale, chômage de masse et paupérisation accélérée, menace d’engloutir notre pays.

SORAL
Là, tu mets le doigt sur la vraie question.
Pour faire une politique de gauche en France – de gauche sociale – au service du
peuple du travail, donc aux antipodes du parasitisme mondain, vu la trahison
généralisée de toutes les forces de gauche traditionnelles : intellectuels, journalistes,
mais aussi syndicats, cols blancs… il ne faudra rien moins qu’une révolution. Et si tu
réfléchis à ce que cette révolution devra faire, devra être, pour parvenir à ses justes
fins : liquider cette idéologie creuse des droits de l’homme qui a remplacé la lutte des
classes, résoudre ensuite cette difficile question des antagonismes de classes, aller au
bout de ce que cache la défense des minorités, soit la tyrannie du tout petit nombre… tu
découvriras vite que si tu souhaites cette politique de gauche un peu trop fort, à voix
haute, tous les traîtres à la gauche, pour sauver leurs prébendes, te tomberont dessus en
criant au fascisme !
Et là, il te faudra très vite choisir entre ta conscience et ton petit confort
d’animateur culturel…

Du mariage pour tous et de l’homosexualité. Soral
sort déjà sa guillotine.

NAULLEAU
Je suis de ceux qui déplorent que, pour la gauche de gouvernement, le sociétal
l’emporte à ce point sur le social – n’empêche qu’il lui faut marcher sur ses deux jambes.
Promesse de campagne de François Hollande, marqueur idéologique de longue date, le
ma-riage pour tous est entré dans la loi. Dans la mesure où tu uses de la Grosse Bertha
comme d’autres d’une arme de poing, tu n’hésites pas à déclarer que cette réforme du
code civil répond, je te cite « à une injonction de l’oligarchie mondialiste pour un
changement de société », tu y discernes l’influence « des réseaux maçonniques,
lucifériens, sataniques, antichrétiens », j’en passe et pas des moins gratinées. Il ne me
serait certes pas venu à l’idée de descendre dans la rue pour soutenir l’instauration du
mariage pour tous, je reste par ailleurs toujours un peu irrité par la prolifération des
discours revendicatifs, par la cacophonie de tous ceux qui clament « Mes droits ! Mes droits ! » comme Harpagon « Ma cassette ! Ma cassette ! », mais en plusieurs mois de
débats, je n’ai pas entendu un seul argument valable contre cette demande d’égalité
entre homosexuels et hétérosexuels.

SORAL
Quand j’entends le mot égalité posé inconditionnellement, sans médiation et autre
contextualisation historique, je sors ma guillotine !
Est-ce que je demande, moi, au nom de l’égalité ou, pourquoi pas, au nom de la
liberté, le droit immédiat d’être du peuple élu, parce que c’est mon droit ? Ou le droit,
comme une sorte de Iacub inversée, de porter des enfants et de les allaiter ? Ou le droit
tout à fait légitime, compte tenu de la nouvelle loi, à la polygamie libre et consentie ?!
Le mariage est une institution historique, à dimension sacrée, dont la fonction est
de réunir durablement (devant Dieu d’abord puis devant la communauté humaine) un
homme et une femme pour fonder une famille : transmettre un patrimoine génétique,
culturel, social, dans le but de perpétuer l’espèce et que la société survive…
Le mariage est aussi une structure, l’exogamie monogamique, dont Michel
Clouscard, dans Traité de l’amour fou, nous apprend qu’elle est la condition du passage
de la société de clan à la société de classes, la sortie du tribalisme pour l’universalisme…
Bref, le mariage, c’est quelque chose d’historique, de structural, de sérieux qui se
situe très au-dessus des revendications à l’égalité produites par un individualisme
abstrait, anhistorique et de consommation, dans lequel ta tirade te fait retomber à ton
insu !
Je crois que la naïveté des gens de gauche, leur idéalisme – au sens de déficit de la
pensée concrète – est pour beaucoup dans cet effondrement général que tu déplores
dans les faits, mais que tu cautionnes dans les principes sans le réaliser…
Que des invertis aient l’envie de vivre ensemble, ce qu’ils font déjà, qu’ils réclament
des protections sociales… il serait cruel de les leur refuser, mais qu’ils veuillent singer,
dégrader une institution fondatrice de notre civilisation est une déclaration de guerre !
Les conséquences sont immenses, notamment par rapport à l’adoption, aux mères
porteuses… soit à l’intrusion du marché dans l’enfantement. Si tu es un lecteur de
Michéa, tu verras que ce n’est ni plus ni moins que l’extension de la logique libérale à
l’amour, à la mère et à l’enfant, qui étaient le domaine du don et du non-marchand par
excellence !
Il s’agit bien d’une profanation, d’une dégradation. Voilà ce qui est en jeu, pas
l’égalité !

Le recours à l’intuition, au bon goût, au bon sens suffit à le ressentir quand on n’a
pas les moyens de le théoriser : il suffit de regarder les images d’un mariage homo pour
penser immédiatement au gag de Coluche et Thierry Le Luron ; à la quenelle glissée plus
récemment par Dieudonné, témoin du mariage de deux condamnés à perpète pour
meurtres à la centrale de Poissy… Un sentiment de parodie, de grotesque qui tourne vite
au répugnant, au défi – ô combien maçonnique – à l’ordre naturel, sacré, à la
tradition…
De même que toi, tu n’as pas envie qu’on appelle littérature le livre de Iacub, je n’ai
pas envie, moi, qu’on appelle « mariage », cette union légale d’invertis à laquelle je ne
m’oppose pas, mais pour laquelle il faut trouver un autre nom !
Pire, alors que je les tolère, les supporte, ces créatures s’attaquent à mon monde
pour le détruire, par haine, esprit de vengeance de l’anormal pour le normal, j’y ressens
le même mauvais augure que devant le handisport…
Bref, tu veux de l’égalité ? Parlons d’égalité sociale ? Du droit à l’amour et à la
sexualité du chômeur en fin de droits, du SDF !
Du droit à l’amour du travailleur immigré en foyer ! Du droit à l’amour de
l’agriculteur au bord de la faillite et du suicide. Du droit à l’égalité de la grosse moche à
lunettes… Je vais t’en trouver, moi, des sujets où investir ta soif d’égalité pour tous face
au couple et à l’amour !

De l’homophobie

NAULLEAU
Bigre, j’ai l’impression de t’avoir marché sur la queue ! Et Michéa, rassure-toi, nous
allons bientôt y venir ou plutôt y revenir. Mais encore un mot sur le sujet du mariage
pour tous, dont je deviens malgré moi l’avocat, le baveux de service, alors que je ne
monterais ni à l’échafaud ni sur les barricades pour sa défense – pour la première bonne
raison qu’il faudrait être aveugle pour ne pas voir que l’extension infinie des droits
individuels et des minorités devient peu à peu l’autre nom de la guerre de tous contre
tous. Pour la deuxième non moins bonne raison qu’une juxtaposition de revendications
ne suffit pas à faire société. Et pour la troisième excellente raison qu’elle ne saurait
résumer ou épuiser l’idée de progrès. Et tiens, une quatrième pour la route : et si on s’occupait un peu de la majorité entre deux lois à destination des minorités ? Mais
impossible de ne pas tout d’abord remarquer que la mobilisation contre ce projet de loi a
sorti de leur hibernation tout ce que l’hexagone comptait d’homophobes (read my lips, je
ne dis pas que TOUS les opposants étaient homophobes), par conséquent : es-tu
homophobe ? Comment vis-tu de te retrouver dans le même camp que certains
représentants d’une homophobie parfois très primaire ? Ensuite, dans la diatribe que je
citais plus haut, tu établis aussi un lien direct entre mariage pour tous et pédophilie, ce
qui revient, dans mon esprit, sans même débattre sur le fond, à délaisser ta qualité
d’intellectuel pour te muer en tribun, à délaisser le terrain de la raison pour glisser dans
le registre démagogique. Enfin, tu parles de l’avenir, la pédophilie serait, selon toi, le
futur de l’homosexualité. Permets-moi de te parler du passé – à chaque avancée de la
loi, de l’instauration des congés payés à l’abolition de la peine de mort, des 35 heures à
la légalisation de l’avortement, du Pacs au droit de vote pour les femmes, il s’est élevé
un concert de voix chevrotantes, il s’est constitué un choeur des frères jumeaux de
Philippulus dans L’Étoile mystérieuse de Hergé pour annoncer la fin des haricots, pour
prophétiser l’Apocalypse, pour prédire la fin de la France éternelle (je t’ai gardé pour la
bonne bouche, si j’ose écrire, les propos du député Jean Coumaros pendant les débats
sur la loi Neuwirth qui autorisa l’usage des contraceptifs en 1967 : « Les hommes vont
perdre la fière conscience de leur virilité féconde et les femmes ne seront plus qu’un
objet de volupté stérile. ») Et la France éternelle se porte bien, merci pour elle…

La sodomie n’est pas une activité de production,
mais une activité de loisir

SORAL
Je ne sais pas ce que le mot homophobe veut dire (si, étymologiquement : qui a
peur de l’autre, et celui qui a peur de l’autre, par définition, c’est l’homo puisqu’il
couche avec le même !). C’est un mot nouveau pour désigner ceux qui ne se pâment pas
devant la déferlante des invertis, qui est un des stigmates de nos sociétés
postindustrielles libérales-libertaires à secteur tertiaire dominant…
(Un peu comme antisémite désigne celui qui se soumet de mauvaise grâce à
l’écrasante domination juive dans ces mêmes sociétés de services, libérale-libertaires, mais c’est un autre sujet !)
Pour revenir aux invertis, je suis en accord avec Freud – autre penseur de la
modernité – pour croire que l’homosexualité est une sexualité déviante, tantôt
immature, tantôt perverse, qui doit se pratiquer dans la discrétion, avec un soupçon de
honte ! En ça, je suis de la psychologie classique, en plus d’être en accord avec toutes les
pensées religieuses et traditionnelles, et je ne vois pas pourquoi je devrais m’en sentir
gêné ! Les pédés mondains m’amusent, les pédés militants m’emmerdent et me donnent
une légère envie de les remettre à leur place, de les renvoyer à leur essence : l’enculade,
le trou du cul ! Après tout, comme je l’ai déjà dit et écrit à l’époque où on avait encore le
droit de le dire et de l’écrire, la sodomie n’est pas une activité de production, mais une
activité de loisir, privée, elle ne détermine pas l’être politique… Je suis de la France
d’Audiard ! Audiard le père, pas l’inverti, qui n’est pas sans talent dans son genre,
d’ailleurs…
Je suis étonné aussi que tu ne comprennes pas mon lien entre homosexualité et
pédophilie.Tu devrais en parler à Pierre Bergé ou à Jack Lang ! Lire La Vilaine Lulu de
feu Yves Saint-Laurent. Quand une sexualité est déviante, elle a tendance avec l’âge à
aggraver sa déviation, c’est la logique même des pratiques transgressives quand elles se
normalisent, quand l’immoralité prétend à la moralité… Ainsi, le baiseur compulsif a
tendance à devenir pédé avec l’âge (au fur et à mesure qu’il a de plus en plus de mal à
bander, à cause de l’âge et de l’habitude, il a tendance à se faire coller des trucs dans le
cul et à s’orienter de plus en plus vers le plaisir anal : d’abord un doigt de femme pour
finir par une bite d’immigré !) Tu devrais t’intéresser à l’Hollywood intime, lire sur le
sujet Hollywood Babylone du sataniste Kenneth Anger, c’est éloquent et instructif !
De même, celui qui aime les hommes a souvent tendance en vieillissant à aimer les
petits garçons, si tu doutes, pose la questions à Frédéric Mitterrand… Michel Polac, ton
mentor, lui, ne peut plus te répondre !
Bref, ce n’est pas de la démagogie, c’est de la bonne vieille connaissance de la
nature humaine… cette réalité bien peu ragoûtante (qui est aussi la mienne et dont je
ne suis pas fier) mais que toi, tu nies, en te cachant derrière des idées creuses, elles
parfaitement démagogiques, comme le font tous les hommes de gauche !
La sexualité est quelque chose de sale, d’intrinsèquement pervers qu’il faut encadrer
socialement par des règles, des normes et des lois. Et, autre constat, plus on monte dans
la hiérarchie sociale, plus elle tend à se montrer perverse, pour cause de privilèges
culturels, de pouvoir et d’oisiveté (mère de tous les vices)… Au siècle dernier, cette
vision, ma vision, faisait l’unanimité chez les révolutionnaires de la vraie gauche. Elle
est déjà bien présente chez Jean-Jacques Rousseau dans sa critique du mondain, d’où
naît le décadent, le pervers…

Je continue de te lire : « À chaque avancée de la loi, de l’instauration des congés
payés à l’abolition de la peine de mort, des 35 heures à la légalisation de l’avortement,
du Pacs au droit de vote pour les femmes… » Nous sommes bien là en plein confusionnisme
bobo entre social et sociétal – et le sociétal est presque toujours le masque
politique de l’antisocial ! Pas la seconde jambe d’un corps qui marche droit, il serait
temps que tu le réalises !
Si l’instauration des congés payés est bien une avancée, car elle octroie des loisirs à
ceux qui produisent, ce qui n’est que justice sociale, idem pour les 35 heures, qui peuvent
se justifier par les gains de productivité du monde du travail sans retour de capital pour
eux depuis plus de trente ans… je ne vois pas en quoi l’abolition de la peine de mort
serait un progrès en soi ? J’ai écrit un long texte là-dessus dans mon Abécédaire de la
bêtise ambiante, tu devrais le lire et le méditer…
Pour l’avortement, si c’est une liberté pour la mère, ce n’est certes pas un progrès
pour l’enfant à naître ! Donc, c’est tout aussi discutable d’un certain « point de vue »,
soit de là où on voit les choses, de sa place dans la société… Le Pacs est un truc fiscal
sans grande portée, pas de quoi ériger une statue à Lionel Jospin. Quant au droit de
vote des femmes, dans les faits, ça n’a été qu’une aggravation de la mascarade
démocratique – avec le droit de vote pour les jeunes octroyé par Giscard, ce qui devrait
déjà te mettre la puce à l’oreille ! Deux mesures qui se sont plutôt soldées, par une
baisse du niveau de conscience politique et citoyenne ! Demande à un publicitaire du
CCA ce qu’il pense de la ménagère de moins de 50 ans comme vecteur d’avancée
démocratique !
Bref, tu t’inquiètes d’un certain effon-drement de la gauche sociale, mais tu
l’accompagnes par tous tes acquiescements où tu prends chaque fois, a priori, ce qui est « nouveau » pour ce qui est « mieux ».

Nouveau pour qui ? Mieux pour qui ?

SORAL (SUITE)
En te posant cette sérieuse question sociale, tu découvrirais que ce qui est souvent
« nouveau » pour les uns – les potes à Cohn-Bendit – est souvent un « moins bien » pour
les autres, en l’occurrence le peuple de l’ex-PCF détesté par Cohn-Bendit et ses potes…

Et que cet effet de balance a beaucoup à voir avec les rapports de classes ! Ce ne sont
pas les prolos qui réclament l’abolition de la peine de mort ou le mariage pour tous, ils
n’en ont rien à foutre, ça les concerne très peu. Ce sont les bourgeois parasites à la
Badinter, en quête de clientèle et de supplément d’âme ! La main tendue du parasite à
l’improductif, du rentier du haut à l’assisté du bas sur le dos des producteurs, de tous les
producteurs, prolos et petits patrons entrepreneurs. Le tout dans la nouvelle société des
services et du tertiaire…
Pour finir cette petite digression que tu trouveras réactionnaire, et que je qualifierai
d’antimoderne en connaissance de cause, je te propose la dernière sortie d’un grand
héros – pour toi – de l’épopée moderne antifasciste : Lech Walesa !
Voilà ce qu’il a balancé ces derniers temps à propos du progressisme gay :
« Dans la Pologne qui résiste encore et toujours aux pressions des lobbies LGBT1 ,
Lech Walesa, symbole de la résistance pacifique au communisme, a déclaré vendredi soir
à la chaîne de télévision TVN, que “les députés homosexuels devraient siéger près du
mur (du Parlement, ndlr) et même derrière le mur”. La raison ? L’ancien président
polonais estime que “dans tous les domaines”, il “leur donne proportionnellement à ce
qu’ils représentent” et qu’ils représentent aujourd’hui “une minorité (qui) marche sur la
tête de la majorité”. Et d’ajouter : “Je ne veux pas que cette minorité, avec laquelle je ne
suis pas d’accord, mais que je tolère et que je comprends, manifeste dans la rue et fasse
tourner la tête à mes enfants et mes petits-enfants”.
« Si le dirigeant historique du premier syndicat libre du monde communiste
“comprend qu’il y ait des gens différents, différentes orientations et qu’ils ont droit à
leur identité”, il réclame “qu’ils ne changent pas l’ordre établi depuis des siècles”. “Je ne
veux même pas en entendre parler. Qu’ils le fassent entre eux, et qu’ils nous laissent,
moi et mes petits-enfants, tranquilles”, a-t-il conclu. »
Tu vois, moi, dans ma grande cohérence d’homme de la gauche sociale et de la
droite des valeurs, je ressens tout à fait les choses comme Lech Walesa – car il s’agit
d’abord de ressentir avant de blablater dans le concept. Niveau gauche, je préfère Lech
Walesa à Caroline Fourest et j’assume, désolé…

NAULLEAU
Verserais-tu dans la mollesse, serais-tu tenté par la tiédeur l’âge venant ? Pas une
fois dans ta réponse tu n’établis de lien entre homosexualité et zoophilie, comme je l’ai
entendu faire dans les cortèges d’opposants. Plus sérieusement, la fin du monde aurait
été annoncée 183 fois depuis la chute de l’Empire romain et celle de la France, la vraie, la grande, l’éternelle, la tienne, la mienne, plus souvent encore, c’est-à-dire à chaque
changement majeur, qu’il survienne, j’y insiste, ne t’en déplaise, dans le domaine social
ou sociétal (loin de moi l’idée d’apposer un signe d’égalité entre toutes les mesures que
j’énumère, j’observe seulement qu’à chaque fois, les guetteurs de l’Armageddon se sont
bouché une oreille, façon polyphonies corses, pour entonner tous les grands airs du
répertoire apocalyptique). Et je persiste à penser que la peine de mort ajoutait de la
barbarie à la barbarie – ça, c’est du ressenti, camarade ! Je te renvoie au début de la
pièce La Tête des autres de Marcel Aymé où une femme bat des mains et se jette au cou
de son procureur de mari qui vient d’obtenir la vie d’un accusé… spectacle peu
ragoûtant. Ou, dans un registre aussi théâtral mais plus léger, à cette fulgurante
boutade d’un personnage de Labiche : « Seul Dieu a le droit de tuer son semblable. » Et
tu m’amuses, d’ailleurs, en opposant ce que tu éprouverais, ton instinct populaire, à ma
démagogie et à mes phrases, comme si bretteur ne rimait pas chez toi avec rhéteur (fort
doué, d’ailleurs). Il y a un système Soral, j’y reviendrai. Que le sociétal l’emporte sur le
social pour la gauche au pouvoir, aucun doute là-dessus, et aucun doute non plus que je
le déplore, les raisons en sont multiples : impuissance presque totale devant la
mondialisation, volonté de satisfaire un électorat sociologique différent des classes
populaires, etc. Cela signifie-t-il qu’on ne puisse garder à l’esprit l’un et l’autre ? Il
paraît que l’ancien président américain Gerald Ford ne parvenait pas à marcher et
mâcher du chewing-gum en même temps, je suis quant à moi parfaitement capable d’un
pareil exploit. Je m’arrête là sur ce point, de crainte que notre échange ne ressemble à
une course d’unijambistes idéologiques, une rixe d’éborgnés ! Par ailleurs, tu préfères
Walesa à Fourest, moi aussi, beaucoup plus mon genre de beauté historique ! Encore
faut-il savoir celui que tu soutiens dans la phrase citée, celui qui invite les homosexuels à
davantage de discrétion (demande recevable, après tout, c’est ce que la république a fini
par obtenir, non sans mal, des croyants comme Walesa, mais je ne doute pas de la
réponse qu’il te ferait quant à une loi polonaise sur la séparation de l’Église et de l’État,
ou sur l’abolition des signes religieux ostentatoires) ou celui qui invite à bouter ces
mêmes homosexuels hors du Parlement – une différence plus qu’une nuance. Avant d’en
revenir à ce fameux clivage social/sociétal en m’appuyant sur la dernière contribution
au débat de Michéa, petit retour en arrière, histoire, comme annoncé, de continuer à
dévider le fil rouge de tes publications. Tes livres portaient, pour les deux premiers, sur
la mode et pour le troisième sur la drague (j’en ai dit un mot plus haut). Avec le recul,
compte tenu des problématiques bien plus lourdes que tu développerais par la suite, et
dont le début de notre entretien se fait l’écho, j’aurais tendance à y voir une parenthèse
sinon futile, du moins mineure. Et toi ?

Sociologie du dragueur

SORAL
Du tout.
Le sujet de la drague : mon mouvement vers les femmes a été ce qui m’a permis de
découvrir le social, sa réalité face au mensonge de l’idéologie… Dans ce livre sur la
drague, je parle beaucoup de la surdétermination sociale de l’amour et du mensonge de
l’amour non conçu comme rapport social. Sociologie du dragueur est un livre d’initiation
adolescente au sérieux adulte des rapports sociaux par les illusions de l’amour, comme
chez mes prédécesseurs Stendhal et Flaubert ! Et il était logique qu’après cette étape
initiatique, dont la femme et son manque étaient la médiation, je m’attaque au social et
au politique tout court, ce que j’ai fait dans mes livres suivants. Je suis donc allé de
l’émotionnel et du psychologique vers le social et le concept, c’est une progression
phénoménologiquement logique pour un hégeliano-marxiste !
Pour revenir un peu au sujet précédent, je demande aux homos de ne pas venir
polluer le politique en période de crise, je leur demande donc de la discrétion par
morale et maturité politique, pas de renoncer à s’enculer !
Quant à la constance de la France éternelle, je n’y crois plus du tout. Je pense et je
constate – quand je me balade Gare du Nord – que la France est entrée dans une période
dangereuse d’effondrement. Non par rapport à l’éternité, d’autres périodes comparables
ont sans doute existé : à la fin de l’Empire romain, durant la Guerre de Cent ans, au
moment de la révolution industrielle… Mais par rapport à la France d’après-guerre, à
l’intérieur de cette séquence historique où nous pouvons comparer : depuis 1945, après
les années 60… Et je suis très inquiet de ce qui se passe, inquiet pour tes enfants
notamment !
Maintenant, pour ne rien lâcher sur cette question du mariage, je te rappelle qu’il
ne s’agit pas que du mariage homo, mais du mariage « pour tous », donc à terme de la
polygamie, ce qui n’est pas si grave, mais aussi de la possibilité de légaliser la zoophilie,
et pourquoi pas l’inceste, au nom du libre consentement et de la non-intervention du
politique dans la sphère privée, comme c’est déjà en débat en Suisse… Donc ton ironie
sur cette question est malmenée par la réalité !
Balade-toi sur Internet et tu verras que la brèche ouverte par le mariage pour tous a
réactivé les revendications des pédophiles à la reconnaissance, pédophiles qui étaient
très actifs, à gauche, dans les années 70, en s’appuyant sur le prétendu progressisme

libertaire sorti de Mai 68, et qui en avaient un peu rabattu depuis, notamment Cohn-
Bendit et Lang, face à la colère et au bon sens populaire…
Mais dis-moi, puisqu’il faut être moderne et se défier du moralisme réactionnaire,
es-tu pour le mariage incestueux si la fille est d’accord avec son père, au nom de la
liberté et de l’égalité, comme c’est déjà en débat en Suisse ? Et si tu es contre, comment
peux-tu le justifier avec ton appareil conceptuel, sans recourir à la morale, à l’Histoire et
au sacré ?

Décadence et bricolage religieux

NAULLEAU
Ta référence à la chute de l’Empire romain, enfin un point d’accord entre nous. Il
semble que les périodes de décadence se signalent, entre autres, par l’avènement du
bricolage religieux ou idéologique, chacun composant à la carte un menu où fusionnent
toutes les religions et toutes les croyances, seules varient les proportions – deux tiers de
catholicisme et un tiers de bouddhisme pour les uns, trois quarts de consumérisme et un
quart de droits-de-l’hommisme pour les autres, une manière de Castorama spirituel où le
client est roi, où règne la libre concurrence comme dans tous les autres domaines de
l’existence : le capitalisme sur la Terre comme au Ciel. Si tel est le cas, nous sommes en
plein dedans.
Mariage pour tous, zoophilie (tu y es venu !), polygamie et inceste, donc. Rien de
plus facile, en vérité, que de relever le défi que tu me lances sur ce dernier point. À
condition de considérer ce mariage pour tous comme l’aboutissement d’un lent processus
de banalisation de l’homosexualité – qui fut un temps dans nos sociétés un délit, un
crime même (et qui le demeure, parfois puni de mort, en de nombreux coins de la
planète, du Soudan à l’Alabama, en passant par l’Iran ou la Roumanie), lequel a d’abord
donné le Pacs, puis le mariage pour tous. Rien de tel dans le cas de l’inceste, l’un des
rares tabous à dimension universelle (les évolutions historiques allant plutôt dans le
sens d’une aggravation pénale des sanctions et d’une réprobation exacerbée), preuve
que nous touchons là au noyau dur anthropologique, au tronc commun de l’humanité,
contrairement à l’homosexualité – et ton parallèle hasardeux se retourne contre toi ! Je
note au passage que tu as plus haut sorti de son étui la vieille scie de l’homosexualité condamnée par toutes les religions – j’ai beaucoup de respect pour les curés, les imams
et les rabbins, mais je n’ai pas pour habitude de leur demander permission de penser ni
de les citer comme témoins de moralité dans le cadre de tel ou tel débat.
Homosexualité et pédophilie, l’exception serait donc la règle ? Quant aux dérives
des années 70, tout à fait sur la même ligne que toi, encore que certains militants de la
cause pédophile avaient beau jeu de rappeler que d’autres époques historiques voyaient
cette question d’un oeil bien différent du nôtre (puisque tu invoques les traditions,
rapporte-toi à la Grèce antique ou à la Rome ancienne).
Dans ta réponse à ma précédente question, tu fais un sort à la drague, mais laisses
de côté la mode, pourtant sujet de tes Mouvements de mode expliqués aux parents (1984)
et de La Création de mode (1987), alors même que Michéa assène d’emblée dans ses
Mystères de la gauche que nous vivons dans une « société de classe profondément inédite
puisqu’à la différence de toutes les civilisations qui l’ont précédée dans l’Histoire, elle
trouve le principe réel de son développement dans la mobilité incessante (ou
“flexibilité”) des individus qu’elle contribue à déraciner et dans une révolution culturelle
permanente dont la mode représente le paradigme privilégié. » Voilà qui devrait te
donner à réfléchir…

L’hétéro est-il de droite ?

SORAL
Pourquoi la banalisation de l’homosexualité mènerait-elle au mariage… qui est au
contraire sa sacralisation ! Tu manques de sens logique !
Le mariage est le contraire du banal…
En revanche, il s’agit bien d’une profanation du mariage traditionnel, donc d’une
agression contre l’hétérosexualité, ce qui semble t’échapper !
Il y a longtemps que, dans notre société, l’homosexualité est acceptée, mais aujourd’hui
nous assistons à une remise en cause de l’hétérosexualité, considérée à demi-mot
comme rétrograde et réactionnaire ! Comme le dit Pierre Bergé, l’hétéro est de droite,
voire antisémite, forcément !
De même que le combat féministe n’est plus aujourd’hui un combat pour
l’émancipation des femmes, l’égalité, mais une croisade contre le masculin, une traque, un désir de mise à mort et de castration…
D’ailleurs les deux sujets sont liés.
Même erreur quand tu prétends que l’homosexualité serait condamnée par les
institutions, alors que de tout temps elle a été officiellement condamnée par les
institutions mais protégée dans les faits par les tenants de l’institution, car au coeur de
leurs pratiques. Une condamnation de façade pour rester en phase avec la réprobation
populaire…
C’est le populo qui n’aime pas le pédé en fait, le bourgeois, lui, le tolère très bien,
du moment qu’il a les moyens !
Et aujourd’hui, c’est l’institution qui impose cette pratique contre le sentiment
populaire.
Donc, ta version qui gobe la doxa est fausse et inversée, il suffit de fréquenter ces
deux classes sociales – par exemple le milieu du foot et le milieu de l’art contemporain –
pour le savoir.
Et une vraie culture historique le confirme.En fait, tu commets le même contresens
que tous les adeptes du progressisme, qui croient que le libéralisme a été une marche
vers la lumière contre l’obscurantisme, avec l’assentiment du peuple (Voltaire), alors
qu’il n’est qu’un changement de société imposé par l’élite, selon les valeurs qui lui
permettent de se maintenir, après la mort de Dieu, par l’oppression économique : le
marché, la matière, le bougisme… contre un certain ordre traditionnel qui a tendance à
perdurer dans le peuple… et par le peuple ! (cf. Rousseau). C’est ce que Michéa appelle,
en citant Orwell, continuateur de Rousseau, la décence populaire…
Dès lors, avec tes oeillères idéologiques, tu ne vois pas ce que je veux montrer :
l’obscène de tout ça ; et obscène veut dire, si tu fais un peu d’étymologie, pas dénudé ou
autre provoc sexuelle, mais « de mauvais augure ». Oui, tout ça est absolument de
mauvais augure au regard de la paix civile…
Quant à mes livres sur la mode, lis-les, ce ne sont pas des livres sur la couture ! Le
premier est un livre de sociologie, qui montre comment les adolescents se servent des
vêtements pour exprimer un positionnement idéologique, positionnement idéologique
qui n’est le plus souvent que l’expression non sue de leur héritage de classe. Le second
oppose le sérieux du vêtement de travail et du vêtement militaire – d’où provient le réel
génie créatif, collectif, à la frivolité de la haute couture féminine – due quasi
exclusivement à des pédés mondains qui, comme l’art contemporain, recouvre du
snobisme par du baratin dans un but de commerce parasitaire…

NAULLEAU
Tu as parlé d’obscénité, tu mélangeais un peu plus haut homosexualité, pédophilie
et inceste, ce que les opposants au mariage pour tous ramassent en une expression : « le
souci de l’enfant ». Mais où se niche donc ce souci le reste du temps dans une société qui
transforme les gamins en consommateurs bien avant d’avoir appris à lire et à écrire, des
gamines en fashion victims, créatures de rêve pour pédophiles, petites poupées
peinturlurées déjà accros à la mode et au maquillage sans avoir encore, et loin s’en faut,
atteint la puberté, les uns et les autres en futurs bons petits soldats du marché, bouffés
jusqu’au dernier neurone par la propagande des marques de fringues ? Mais où se niche
donc ce souci lorsque cette jeune classe, souvent livrée à elle-même, est exposée
plusieurs heures par jour aux radiations toxiques du pire de la téléréalité, ce cancer du
petit écran, cette insulte permanente à l’intelligence ? Mais où se niche donc ce souci
quand le message délivré est que plus tu te distingueras dans les registres de la crétinerie
et de l’insignifiance, plus tu auras de chances de devenir célèbre ? Mais où se niche donc
ce souci quand des publicités américaines pour les armes à feu visent explicitement des
gamins de dix ans ? Mais où se niche donc ce souci quand les fils et filles de ces
manifestants achètent des chaussures confectionnées par de jeunes esclaves du même
âge à l’autre bout du monde ? Ne vois-tu aucune obscénité, aucune atteinte à l’enfance
dans ce tableau d’ensemble ? Que ce souci de l’enfant ne s’exprime qu’à l’occasion d’un
débat autour de l’homosexualité devrait tout de même éveiller en toi ne serait-ce qu’un
vague soupçon, ou au moins une ébauche de réflexion…

SORAL
Justement, fort, de ce constat, on doit considérer, comme le faisait déjà Christopher
Lasch dans les années 60 pour la société américaine – société de consommation qui a
toujours de l’avance sur nous dans la dégueulasserie –, que le seul rempart à cette
démoralisation d’État au service de la marchandise, via la logique du spectacle, est et
reste la famille.
La famille, quels que soient ses défauts, est le lieu structurant de l’échange non marchand,
la structure fondée, non sur la logique du capital, mais sur l’amour. Amour
d’un homme et d’une femme qui, via le couple, produit des enfants, amour des parents
pour les enfants, des enfants pour les parents, soit toute une logique du don. Les parents
donnent de l’amour à leurs enfants sans aucune conception de rentabilité, de commerce.
C’est pourquoi la société marchande, dans sa phase d’extension maximale, de

dégénérescence maximale, doit casser ce dernier bastion de l’échange non marchand,
désintéressé, du don.
Donc, fort de ton constat, non seulement tu ne dois pas abandonner la famille
traditionnelle sous prétexte que la société aurait déjà trahi les enfants, mais tu dois
d’autant plus te battre pour protéger cette dernière structure protectrice face à ce
processus de destruction…

NAULLEAU
Un refuge dans ce monde impitoyable, ainsi que Christopher Lasch a intitulé l’un de
ses essais – il parlait comme tu sais de la famille. Au-delà de cette polémique de saison,
je ne te donne pas tort sur un plan plus général. Toute la question revient à savoir si
une société peut se fonder sur un libéralisme intégral, à savoir des rapports entre les
hommes uniquement réglés par des relations contractuelles. Ou si l’existence d’un lien
véritable entre un individu et ses semblables suppose une pratique du don et du contredon
telle que Marcel Mauss l’a étudiée dans certaines sociétés primitives. Pour le
malheur grandissant de l’humanité, le marché semble avoir tranché cette question en
faveur du premier terme de l’alternative, à savoir d’une infinie extension du domaine
marchand. Disparition du concept même de gratuité, tout sera bientôt à vendre.

SORAL
Voilà effectivement comment il faut aborder la question. Il ne s’agit pas de liberté
ou d’égalité abstraites, mais de l’extension à tout : objets, humains, organes… de la
logique du marché. Comme l’a bien rappelé Pierre Bergé avec sa fameuse phrase sur la
mère porteuse qui vend son ventre comme le prolétaire vend ses bras, nous sommes tous
à Pierre Bergé ! Sans que le vieux sodomite ne nous dise jamais, d’ailleurs, ce qu’il
compte faire du gosse ! Mais puisqu’il l’a acheté, n’est-ce pas, ça ne nous regarde plus !

Arrivée de Michéa, puis de Chávez

NAULLEAU
Entrée en scène de l’Arlésienne de nos derniers échanges : Jean-Claude Michéa. Bref
résumé de son dernier ouvrage en date, Les Mystères de la gauche (encore que le soustitre,
De l’idéal des lumières au triomphe du capitalisme absolu, en donne déjà une bonne
idée) : à la faveur de l’affaire Dreyfus, le mouvement ouvrier et la gauche bourgeoise
ont scellé une alliance de circonstance, et au fond contre-nature, la dissolution du
premier dans la seconde aboutissant à ce que nous entendons aujourd’hui par gauche.
La seconde a donné au premier le baiser de l’ours, sans oublier quelques bons coups de
crosse sur la gueule pendant la Commune, s’est par la suite ralliée « au culte du marché
concurrentiel », de la « compétitivité » internationale, des entreprises et de la croissance
illimitée (ainsi – bien sûr – qu’au libéralisme culturel qui en constitue simplement la face
« morale » et « psychologique »), tous maux dont souffrent en premier lieu, les
catégories populaires. Bref, la gauche, au sens moderne, est devenue l’ennemie du prolo,
davantage même que la droite, dont rien n’est à attendre, toujours selon Michéa. Toutes
les bastilles de la réaction tombées, ne lui resteraient plus comme marqueurs que le
mouvement pour le mouvement, en avant marche de l’Histoire avec les Lumières pour
lanternes, la destruction jusqu’aux fondements du monde ancien, la légalisation du
cannabis et le mariage pour tous (je t’autorise à jubiler quelques secondes). D’où fin du
grand malentendu historique et récent retour à la case départ, à cela près que les soeurs
ennemies se nomment à présent « gauche » et « gauche de la gauche ». D’où réactivation
de l’intuition, déjà assez ancienne, de Cornelius Castoriadis qu’« il y a longtemps que le
clivage gauche-droite, en France comme ailleurs, ne correspond plus aux grands
problèmes de notre temps ni à des choix politiques radicalement opposés ». D’où, enfin,
la conviction de l’auteur que, désormais, la sortie du capitalisme ne pouvait être
envisagée sous le signe de la gauche. « Homme de la gauche sociale et de la droite des
valeurs » (encore que s’il me prenait fantaisie d’organiser un micro-trottoir à ton sujet,
90 % des personnes interrogées te classeraient probablement à l’extrême droite), ainsi
que tu te définissais plus haut, te retrouves-tu dans cette analyse ici brossée à grands
traits ?

SORAL
Je m’y retrouve d’autant plus que Michéa n’est pas l’inventeur de cette critique de la
double pensée libérale. Le premier à être allé sur ce terrain, en France, c’est Michel
Clouscard, dès 1973, avec Néo-fascisme et idéologie du désir. Livre dont j’ai préfacé la réédition au Castor Astral, justement parce que Michéa, à l’époque à la tête des Éditions
Climats, n’en avait pas voulu car trop marxiste-léniniste !
Je dois t’avouer que si je cite beaucoup Michéa, pour placer ces idées, c’est qu’en
raison de son style, très ironique et très chic, il est apprécié par la bourgeoisie qu’il
dénonce et a droit de cité au Nouvel Obs, à France Inter… Tandis que Clouscard,
considéré jusqu’au PC comme un vieux stalinien, est mort en chien crevé…
Pour répondre sur l’extrême droite, je vais d’emblée mettre les pieds dans le plat et
ne pas trop tourner autour du pot : l’extrême droite, au moins depuis 1945 et plus
encore depuis Mai 68, est une invention du gauchisme, sous sponsoring atlantiste, soit
de la droite d’affaires (ce que j’appelle la Banque) pour cacher que le national-socialisme
était socialement de gauche…
Ça aussi, c’est une des clefs de compréhension de tout ce qui se joue depuis la fin de
la Seconde Guerre mondiale…
En tant que national-socialiste français, ça m’agace d’être rangé à l’extrême droite,
qualificatif qui désigne pour moi les néo-conservateurs, les impérialistes américano-sionistes
et le pouvoir bancaire international…
Donc, ma réponse, c’est que je ne suis pas d’extrême droite, je suis national-socialiste,
mais tu peux considérer que c’est pire !
J’ajouterai, pour que tu ne me prennes pas juste pour un provocateur, un national-socialiste
français : sans besoin de recours à une théorie raciale pour des raisons
d’espace vital, ce qui correspondait à la situation allemande. L’idéologie découlant
souvent de la géographie !
Je suis national-socialiste à la manière d’Hugo Chávez soit, compte tenu du contexte
actuel de domination par le mondialisme militaro-bancaire, un authentique homme de
gauche ! Comprenne qui voudra…

NAULLEAU
En conclusion de son livre, Michéa fait un sort particulier à certaines politiques
menées en Amérique latine, « le continent où les contestations du capitalisme sont
aujourd’hui les plus vivantes et les plus radicales ». Il se trouve que vient de décéder un
des plus controversés et des plus flamboyants représentants de cette contestation, tu as
cité son nom, le Vénézuélien Hugo Chávez, combattant autoproclamé contre l’Empire,
dans l’exact sens que tu donnes à ce dernier mot (les États-Unis, les Juifs, les
oligarchies…). Es-tu en deuil ? Question dans la question : dans la mesure où il est
douteux que Bolivar ou Zapata puissent inspirer une doctrine politique adaptée aux réalités françaises (et européennes), sur quelles traditions nationales devrait, selon toi,
s’appuyer une véritable remise en cause du système ?

SORAL
Oui, je suis en deuil du comandante Chávez, que j’ai eu le plaisir et l’honneur de
croiser à Damas, et qui me plaisait beaucoup pour son style, son opposition frontale aux
membres de l’oligarchie mondialiste.
Je ne suis pas persuadé, en revanche, de la grande efficacité de ses réformes
économiques, notamment sur le plan de la production agricole, et surtout, j’ai
conscience qu’elles n’auraient pas grand sens en France, où le combat à mener n’est pas
contre l’extrême pauvreté rurale, mais plutôt contre la destruction du génie français et
de la classe moyenne entreprenoriale, ce qui est d’ailleurs très lié !
Chávez va nous manquer car les opposants populistes aux oligarques sont très peu
nombreux sur la planète, et j’aime ce qui est différent et rare. Il va me manquer parce
que c’était, lui aussi, par les actes, un authentique national-socialiste non racialiste et
chrétien comme je les aime…

NAULLEAU
Si je définissais le « populisme » comme l’une des manières (bonnes ou mauvaises,
c’est un autre débat) trouvées par les gens ordinaires de signaler que quelque chose ne
tourne pas rond à leurs yeux (ce qui, traduit dans ton langage, donnerait sans doute
qu’ils rejettent ainsi « la mascarade démocratique bipartite »), force me serait, dans le
même temps, de constater qu’ils penchent très souvent vers une alternative autoritaire.
Laissant pour le moment de côté cet aussi récent qu’édifiant sondage selon lequel 87 %
des Français « veulent un vrai chef pour remettre de l’ordre », je souhaiterais passer en
revue quelques-unes des formes actuelles que prend ce populisme, en commençant par
les cérémonies d’hommage à Staline pour le soixantième anniversaire de sa mort
(disparu un 5 mars, comme Chávez !) par des quidams de Moscou et d’ailleurs en Russie,
la réévaluation positive de sa figure historique et la relative amnésie collective quant
aux dizaines de millions de morts dont il fut responsable. Dans Comprendre l’Empire, tout
en condamnant pour diverses raisons le stalinisme, tu rappelles la proximité théorique,
insistons avec force sur l’adjectif, du communisme soviétique et du message chrétien : « Ainsi le communisme, qui fait primer le collectif et l’échange non marchand sur
l’intérêt égoïste au coeur de la logique libérale, est-il un retour, malgré son anti-religiosité
affirmée, à la mentalité chrétienne. » Débat que je voudrais éclairer
obliquement à la faveur d’un détour par un pays qui m’est cher pour des raisons
personnelles : la Bulgarie, ancien satellite de l’Union soviétique et plus fidèle alliée de
Moscou. Le pays traverse actuellement une grave crise politique sur fond de
paupérisation accélérée et d’exil de masse : chute du gouvernement, immolation de
Plamen Goranov, comme une réplique de celle de Mohamed Bouazizi en Tunisie qui
précipita les Printemps arabes, émeutes et manifestations de Sofia à Varna, pour
dénoncer qu’un salaire moyen ne permet pas même d’acquitter les factures d’électricité,
électricité dont trois entreprises étrangères détiennent le monopole et qu’elles facturent
à des prix devenus exorbitants. J’ai vécu deux années en Bulgarie avant la chute du Mur
et ce n’est certes pas moi qui entonnerais l’air de la nostalgie pour un régime policier
qui privait ses citoyens de quelques-unes des plus élémentaires libertés. Mais, avec le
recul, l’affaire se révèle décidément un peu plus compliquée que le passage de l’enfer
collectiviste au paradis occidental. Analyse récente d’un éditorialiste de France Culture :
« Après quarante années de communisme et quinze années d’une transition
démocratique douloureuse, les Bulgares espéraient que l’adhésion de leur pays à l’Union
européenne en 2007 marque le début d’une nouvelle ère de prospérité. Or il n’en est
rien… » Dans ce tableau d’ensemble, pas un mot sur l’instauration du plus brutal
capitalisme dans un pays déboussolé par la soudaineté du changement de régime, pas
un mot sur les potions purgatives concoctées à Bruxelles et avalées de force par tout un
peuple, pas un mot sur la logique du marché qui n’a cure que les Bulgares crèvent la
gueule ouverte (après s’être immolés ou défenestrés) du moment qu’ils aient au
préalable fait l’emplette d’un téléphone portable (à peine quelques mois après la chute
du mur de Berlin, l’écrivain hongrois Imre Kertész croyait déjà bon de rappeler que
« l’Europe n’est pas seulement un marché commun et une union douanière, mais aussi
un esprit et une spiritualité. »)… Lénine disait hier que le communisme, « c’est les
Soviets plus l’électricité ». Les Bulgares seraient aujourd’hui en droit de penser que le
libéralisme, « c’est le capitalisme moins l’électricité ». À toi…

SORAL
Très jolie formule que je fais mienne ! Avec tout ce qu’on me vole depuis des années
– pour ne pas parler de ton compère Éric Zemmour – je peux bien piquer un truc de
temps en temps…

Et pour ne pas me lancer dans un débat qui prendrait un livre, je dirais que la très
complexe histoire de la Russie du XXe siècle est l’affaire des Russes. Je reconnais à la fois
l’inhumanité du stalinisme, ma fascination pour le personnage de Staline et mon respect
pour l’oeuvre de Soljenitsyne.
Tout ça forme un monde, un monde différent du nôtre, un « autre continent
moral », comme on disait dans les années 70 au PCF. Un monde soviétique dont, en tant
que Français, je regrette la disparition, à la fois parce que j’aime qu’il y ait plusieurs
types de sociétés possibles, et pas la réduction du monde à cette uniformité qu’est le
mondialisme judéo-anglo-saxon, mais aussi parce que la coexistence de deux
superpuissances – l’américaine et la russe – était l’intérêt de la France sur le plan
géopolitique… En tant que patriote français, j’avoue me soucier d’abord des conditions
de vie du peuple français. Et comme je me méfie justement des universalistes à la BHL,
qui feignent toujours de se soucier des autres du moment qu’ils sont loin, surtout pour se
mêler de tout et surtout de ce qui ne les regarde pas, je vais revenir à la France où la
question de Staline est de pure forme, je dirais même purement esthétique, Staline ne
nous ayant jamais rien fait ! Donc, pour revenir à la situation française, ce qui
correspond ici au désir d’autorité et de chef par le peuple pour mettre un terme à un
trop long épisode de chienlit due à une oligarchie décadente – qu’on peut aussi appeler
démocratie parlementaire – c’est le bonapartisme.
Disons que dans l’état où est la France actuelle, je suis aujourd’hui bonapartiste,
j’aspire à l’avènement d’un leader autoritaire et patriote, soucieux du peuple et porté
par le peuple, une sorte de Chávez français qui nous ferait plus penser au général de
Gaulle qu’à Hollande ou à Sarkozy ! Je pense que seul un homme providentiel de ce
type pourrait redresser la France, en ayant le courage de s’opposer à l’oligarchie
bancaire internationale, qui règne à travers et au-dessus des politiques de droite comme
de gauche, syndicats compris. Et quand je pense à ce chef providentiel, dans le paysage
politique actuel, je ne vois que les Le Pen !
Le Front national. Le Pen père et fille

NAULLEAU
Conflit de personnes ou conflit d’idées ? Difficile de s’y reconnaître dans ta relation fluctuante au Front national : un jour, tu en intègres le Comité central, un autre, tu en
claques la porte… À moins que tu ne parviennes à me convaincre que père et fille
incarnent deux lignes politiques à ce point éloignées…

SORAL
Connaissant bien le père et la fille, je pense que beaucoup de choses les séparent
sur le plan politique, même s’ils sont inséparables pour raison familiale – ce qui est
humain – et raison commerciale (le FN est une belle entreprise), ce qui est logique !
Pour t’éclairer en me servant d’exemples précis, je dirai que Marine est plutôt sur ta
ligne et Jean-Marie plutôt sur la mienne !
Maintenant, puisque ça te démange, ce que je comprends, parlons de mon passage
au FN…
Première remarque : j’ai passé sept ans au PC, j’ai travaillé dans la mode, le
journalisme, le cinéma, j’ai fait l’acteur, le boxeur, j’ai écrit plus d’une dizaine de livres
et fait des tas d’autres choses encore, et le seul épisode de cinquante ans de vie, le plus
bref, dont parlent les journalistes, forcément à la botte puisque sinon chômeurs, quand
ils me présentent, c’est « ancien membre du Comité central du FN » ! un peu comme si
on reprochait à un séducteur qui a connu mille femmes d’avoir chopé une fois dans sa
vie la vérole ! Je plaisante, mais c’est bien de ça dont il s’agit dans leur esprit ! Pourquoi
serait-il infamant d’être passé par le FN ? Le FN a été fondé en 1972, il n’a jamais été au
pouvoir. Idéologiquement, il y a un siècle, le FN aurait été un parti de centre gauche, à
la gauche de Clemenceau… Je n’ai jamais bien compris pourquoi cette diabolisation ?
Ou plutôt j’ai fini par la comprendre après vingt-cinq ans de pratique et de réflexion : le
FN est un parti que les Juifs n’aiment pas ! Plus précisément, la communauté juive
organisée, pour ne pas faire de généralisation comme elle le fait, elle, en permanence.
Le Front national est un mouvement politique que le CRIF n’aime pas parce qu’il n’en a
pas le plein et total contrôle ! Mais avec Marine, ça finira sans doute par s’arranger.
Beaucoup sont ceux qui y travaillent de l’intérieur comme à l’extérieur : ça s’appelle la
réintégration de « l’arc républicain » (républicain pour loge + synagogue)…
Que reproche-t-on à Le Pen, en fait ? D’avoir eue raison sur tous les sujets :
immigration, Europe, trente ans avant les autres ? Non. Tout le monde le pille
aujourd’hui, à gauche comme à droite, sans jamais lui rendre raison. On lui reproche en
fait deux « dérapages » verbaux ! Le « point de détail » et « Durafour crématoire ». Bref,
comme je l’ai sous-entendu, d’avoir heurté la susceptibilité juive. Je pense qu’il faut
remonter à Louis XIV pour qu’un mauvais jeu de mots puisse vous coûter votre carrière politique par lettre de cachet. Même Louis XV n’avait plus ce pouvoir…
Cela en dit long sur un certain cancer antidémocratique au sein de la République
française, et là je ne parle plus du FN !
Maintenant, pourquoi suis-je allé au FN ?
Un : pour montrer qu’on pouvait être un écrivain connu, pas un clochard, venir de
la gauche, de la branchitude même, et n’avoir rien à foutre de cette diabolisation.
J’avais été au PC malgré Staline et le goulag, pourquoi pas chez Le Pen ? J’y suis donc
allé en souriant en 2007, pour les présidentielles, comme d’autres vont aujourd’hui au
spectacle de Dieudonné pour dire merde au Système. Ça tourne toujours autour du même
sujet…
Deux : j’y suis allé pour faire évoluer le seul parti que je croyais encore indépendant
des puissances d’argent et des réseaux. Évoluer sur deux points : un, la question sociale.
Deux, la question de l’Islam que je ne confonds pas avec la question de l’immigration,
même si la présence de l’un en France est la conséquence de l’autre. Sur le premier
point, je pense y être arrivé. Aujourd’hui, avec Marine et Philippot, le FN a rompu avec
ses fascinations libérales et avec son antiétatisme incohérent : un État-nation fort passe
par un puissant corps de fonctionnaires. Sur le second point, la réconciliation des
Français de souche, chrétiens, avec les Français musulmans issus de l’immigration, au
nom de l’amour commun de la France et du « Front de la foi » contre la laïcité agressive,
j’ai plutôt échoué, et pas à cause du père : cette ligne était celle de Jean-Marie Le Pen
dès 1958 sur la question algérienne, tu peux le vérifier, mais à cause de l’amant de la
fille, Louis Aliot, pied-noir anti-bougnoule qui s’est toujours opposé à mon travail de
réconciliation nationale. Ce que j’appelle aussi réconciliation de la gauche du travail
avec la droite des valeurs. Voilà pourquoi je suis venu, voilà pourquoi je suis parti…
Je n’ai donc aucune honte d’être allé au FN, puisque j’y suis allé pour deux très
bonnes raisons. J’en suis aussi parti pour une raison très claire : parce que je n’y ai
réussi mon travail de transformation qu’à moitié. J’ai réussi sur la question sociale, j’ai
échoué sur la question raciale, pour caricaturer !
Voilà, résumé, l’histoire de mon bref passage au Front national. En es-tu satisfait ?

NAULLEAU
Satisfait que tu me places sur la même ligne que Marine Le Pen ? Non. Même si, au
regard des provocations dont tu t’es fait une spécialité, je rangerais ta boutade au rayon
des taquineries. Satisfait que tu ne puisses comprendre qu’un jeu de mots aussi navrant
que « Durafour-crématoire », qu’une réflexion aussi bête que « personnellement, je n’ai jamais vu de chambre à gaz » (Jean-Marie Le Pen n’a pas non plus vu de ses yeux
Jeanne d’Arc, il croit pourtant à son existence, me semble-t-il, au point de la célébrer en
grande pompe chaque 1er mai), puisse heurter la susceptibilité non seulement des Juifs,
mais aussi d’un goy dans mon genre ? Non plus. Satisfait que tu demeures dans le vague
quant au programme concret qu’appliquerait l’homme providentiel que tu appelles de
tes voeux ? Non, décidément. D’autant que dans Comprendre l’Empire, tu places la barre
très haut : « Ou alors pourquoi pas ? Dans un élan spiritualiste, la sortie finale du
capitalisme par la prise de conscience de l’Âge sombre et du Kali Yuga… » Le Pen en
Vishnou ?

Le Pen en Vishnou ?

SORAL
Je ne plaisantais pas du tout sur toi et Marine Le Pen, je crois qu’elle est comme toi
une moderne, attachée comme toi à l’aspect formel de la République et des droits de
l’homme, et soucieuse de la question sociale. Elle n’est d’ailleurs pas opposée au
« mariage pour tous ». Quant à ce que tu reproches au père, j’ai l’impression que tu ne
connais pas du tout le sujet. Sujet sur lequel je ne pourrai malheureusement pas
t’éclairer, puisque ça tombe sous le coup de la loi !
À ce propos, que penses-tu de la loi Gayssot ? Parce que, pour moi, il est là le
scandale : pas Faurisson, professeur injustement persécuté pour ses travaux iconoclastes,
mais cette loi qui interdit d’étudier dix années d’Histoire et qui oblige, sous peine de
prison, à prendre pour vérité révélée les conclusions d’un tribunal militaire. C’est
marrant comme les « démocrates » cessent de l’être quand ça devient risqué de défendre
la liberté. La liberté des perdants et des faibles. Parce que les faibles, en France, les
maudits, les persécutés, depuis 1945, ce sont Le Pen et Faurisson, pas les pédés
sponsorisés par Pierre Bergé ou le NPA, et autres groupuscules gaucho-trotskistes,
soutenus par la CIA (contre les staliniens du PCF, guerre froide oblige, puis contre les
résistances nationalistes, Nouvel Ordre Mondial oblige…).
En fait, tu trouves normal que Le Pen ait été ostracisé – exclu de l’arc républicain
(par la haute maçonnerie juive) – pour faute de goût ? ! Mais que Mitterrand ait été élu,
malgré le faux attentat de l’Observatoire, les exécutions des militants FLN quand il était ministre des colonies (sous un gouvernement socialiste !), sans oublier la francisque !
Que Chirac ait été président malgré le « bruit et les odeurs » et l’appel de Cochin
(discours totalement Front national qu’il a passé son temps depuis à se faire pardonner
auprès des mêmes qui ont ostracisé Le Pen), qu’un Fabius appelle à l’assassinat d’un
président légitime en exercice – Assad – alors que le « sang contaminé » qu’il a déjà sur
les mains aurait dû lui valoir la retraite politique forcée, cela ne te gêne pas plus que ça,
visiblement !
Moi je pense que c’est pour ça, pour tes pudeurs et tes « offuscations » à deux
vitesses, que tu peux commenter le foot à la télé, je pense même que tu le sais fort bien !
Quant à ton allusion ironique à la question de la Tradition, à ta méconnaissance du
lien historique existant souvent entre progressisme social et despotisme éclairé – qui est
toute l’histoire de la monarchie – à ta négation au fond de toute transcendance en
politique (ou de politique de la transcendance), je crois que cette attitude est la parfaite
expression de l’arrogance et de la naïveté de l’homme de gauche contemporain. Ça me
fait penser à Emmanuel Todd, tout petit penseur des années 2000, traitant avec mépris
de nazi un immense penseur comme Carl Schmitt, auquel il ne comprend rien, partant
de sa petite grille de démographe et de statisticien…
Même si tu ne le dis pas, tu fonctionnes comme tous ceux qui pensent que tout
système politique d’avant 1789 est de l’obscurantisme. Qu’avant les Lumières, tout
n’était qu’aliénation et ténèbres. Je t’ai vexé tout à l’heure en te comparant à Marine Le
Pen, j’aurais dû te comparer à Mélenchon, tu l’aurais moins mal pris alors qu’ils sortent
tous deux de la même matrice : le modernisme !
Mélenchon a d’ailleurs été créé pour ça par le Système : faire contrepoids au Front
national de droite par un Front de gauche, afin que Marine Le Pen, malgré la crise, ne
monte pas trop haut…

NAULLEAU
Pout ta gouverne, à la suite de notre dernier face-à-face médiatique, Mélenchon a
menacé de me casser les jambes. Oui, les deux. Si tu parvenais au pouvoir, il ne fait
pour moi aucun doute que je figurerais parmi les premières victimes de tes purges, mais
je me rassure un peu en me disant que ça n’arrivera pas de mon vivant. Mi-Marine Le
Pen, mi-Emmanuel Todd, je sais enfin ce que ressentit la créature du docteur
Frankenstein ! Ce que tu prends de ma part pour un mépris de la Tradition (et bien à
tort, tu t’en aviseras dans la suite de nos entretiens si tu ne m’as pas fait liquider avant
leur terme), c’est plutôt une impatience devant ta manière répétée d’esquiver le débat concret. En attendant le roi du monde, ainsi que s’intitulait l’excellent roman d’Olivier
Maulin que j’ai autrefois édité à L’Esprit des Péninsules. Fort bien. Mais ton despote
éclairé se contentera-t-il de paraître et de guérir les plaies de la société par simple
imposition des mains (ou par imposition du grand capital ?), ainsi que les monarques du
temps passé avec les écrouelles des malades ? Sortira-t-il de l’Union européenne ? De
l’euro ? Pendra-t-il les banquiers aux réverbères ? Nommera-t-il Robert Faurisson
ministre de la Culture ? Sors enfin du registre incantatoire et déballe ton programme,
camarade !

Soral déroule son programme. Naulleau avoue qu’il
ne détient aucun compte en Suisse ou à Singapour.

SORAL
Je vois que tu ne m’as pas répondu sur la loi Gayssot… C’est plus facile de poser les
questions que d’y répondre, n’est-ce pas ?
Mon programme ? Il serait celui de tous les critiques libres et pertinents sur la
dérive financière : s’émanciper de la dictature de la grande Banque (UE, FMI, Banque
mondiale) pour revenir à une économie mixte avec planification d’État, pour les
secteurs stratégiques, et du protectionnisme raisonné à l’échelle continentale. C’est ce
que proposent Todd, Marine Le Pen, Dupont-Aignan, c’est ce que préconisait Maurice
Allais, notre seul prix Nobel d’économie ! C’est au fond ce que dicte le bon sens, le
respect du peuple du travail dans son acception la plus large – pas celle d’Arlette
Laguiller : salariés, mais aussi classe moyenne entrepreneuriale, etc.
Je viens d’ailleurs de rééditer chez Kontre-Kulture un livre de Francis Delaisi sur le
sujet. Il s’agit d’une apologie de l’économie nationale-socialiste et de l’étalon-travail
contre les chaînes de l’usure et la prédation financière anglo-saxonne… Tu devrais le
lire ! Je suis sûr que tu n’as pas une grosse formation en économie, que tu n’es pas
passionné par la question monétaire… J’ai l’impression que tu es plutôt sur la politique
des idées que sur celle – plus concrète et plus sérieuse – de la gestion. Du rapport
Capital/Travail.
Bref, mon programme est exactement celui que redoute la puissance bancaire qui a
pris les pleins pouvoirs en France depuis 1973 : retour du pouvoir politique – émanation des intérêts supérieurs de la nation et du peuple – sur le pouvoir de la finance
internationale. Retour du pouvoir du producteur et du gestionnaire sur celui du
liquidateur et du parasite… Une fois qu’on a dit ça, on admet presque aussitôt que,
compte tenu du système en place, ça a peu de chance de se faire par les voies
électorales, même si la crise nous donne chaque jour plus de crédibilité !

NAULLEAU
Tu n’en es certes pas à un paradoxe près, mais te réclamer à la fois du sérieux en
économie et du programme du FN en la matière, tout de même ! Voilà un parti passé
sans aucune réflexion théorique sérieuse du néolibéralisme de Jean-Marie Le Pen à
l’étatisme de sa fille (quand j’ai interrogé Le Pen père à ce sujet, il m’a répondu qu’il
avait bien fallu s’adapter à l’évolution du monde, ce qui est un peu court comme
explication). Quant à Marine Le Pen, elle se prend plus souvent qu’à son tour les pieds
dans le tapis dès qu’on aborde ton sujet de prédilection.
Face à Anne-Sophie Lapix sur le plateau de Dimanche+ en janvier 2012, Marine Le
Pen qui s’empêtrait dans les chiffres, les raisonnements, les taxes, les allocations, qui
bafouillait son vocabulaire économique à la manière d’une langue étrangère dont elle
venait tout juste d’acquérir les rudiments, je n’avais rien vu de plus comique depuis la
difficile sortie d’Henri Krasucki en 1989 lorsqu’il confondit les milliers et les millions de
francs qu’il était venu apporter aux grévistes de Peugeot. Lui avait au moins l’excuse
d’un ou deux coups dans le nez…

SORAL
Ça, pour moi, tu vois, c’est typiquement une phrase de journaliste du Système…
Si les autres partis sont si forts en économie, alors pourquoi est-on dans cette
merde ? Pourquoi la crise, cette quasi-faillite du système qu’on ne peut expliquer par
aucune catastrophe naturelle : climatique, épidémique ?
Si j’étais méchant, je te démontrerais que tu n’as aucune culture économique
sérieuse, tu es typiquement un homme d’idées, un homme de gauche non marxiste, qui
ne connecte pas, faute de la formation adéquate, le monde de la production et le monde
des symboles – infra et superstructure – ce qui est normal, après tout, tu viens de la
littérature et toute ta politique est un monde de mots, de valeurs, comme un décor de théâtre en carton qui recouvre un réel concret fait de sueur et de sang !
Mais pour te répondre encore un peu plus cruellement, je te dirai que ce n’est pas
moi qui dis que le FN est le seul parti à avoir un programme économique cohérent –
cohérent au regard de la crise et des solutions pratiques qu’elle exige – c’est Emmanuel
Todd ! Il s’est d’ailleurs fait tirer les oreilles pour avoir trop joué à ce petit jeu de la
vérité en période préélectorale et il a dû faire amende honorable depuis – se déshonorer
pour ne pas perdre sa place de clerc, de chien de garde – en sortant son concept
grotesque, auquel il ne croit pas lui-même, du « Hollandisme révolutionnaire » !
Tout ça t’aurait-il échappé ?
À moins que tu me dises que Todd est un intellectuel de troisième zone ou un
penseur d’extrême droite ?

NAULLEAU
Lorsqu’elle était au pouvoir, Margaret Thatcher et son néolibéralisme en roue libre
figuraient parmi les références majeures du Front national. Nous venons d’apprendre
son décès (nos échanges tournent décidément à la rubrique nécrologique) non pas deux
siècles, mais à peine une vingtaine d’années après son passage aux affaires, sa doctrine
représente désormais l’horreur absolue pour le même Front national. Et c’est moi qui
manque de sérieux en matière d’économie ?

SORAL
Je parle du FN d’aujourd’hui. Pas celui du temps où je le combattais quand j’étais
moi-même au PCF.
Je parle du FN social et antilibéral que je peux soutenir en partie aujourd’hui, et ce
d’autant plus que je suis pour quelque chose dans son évolution !
Pourquoi voyages-tu à nouveau dans le temps ? Procédé politique parfaitement
malhonnête. Et pourquoi pratiques-tu ce voyage dans le temps uniquement pour le FN ?
L’UMP ralliée à l’OTAN et à l’atlantisme est gauliste, d’après toi, aujourd’hui ? Et le PS
encore socialiste au sens de Jaurès ?
La différence, c’est que le FN a changé… en bien ! Quand tous les autres ont changé en mal !

NAULLEAU
« Représentant du système » est devenu avec « bobo » une arme de disqualification
massive, une manière de refuser le débat, d’anéantir, au sens littéral de renvoyer au
néant, tous les contradicteurs – navrant que tu tombes dans ce pavlovisme rhétorique
très à la mode (parmi les staliniens de jadis « bobo » se disait « petit-bourgeois »,
« représentant du système » se traduisait par « ennemi de classe », etc.). Que propose au
juste le FN en matière économique, dis-le moi ? La sortie de l’euro ? Les économistes se
divisent sur le sujet, les uns en exagérant les risques, les autres en minimisant les
conséquences, selon qu’ils y soient favorables ou pas. Un saut dans l’inconnu auquel ne
résisterait sans doute pas l’Union européenne elle-même, sans parler du reste, si bien
que les effets négatifs l’emporteraient probablement sur les avantages (possibilité
retrouvée de dévaluer et donc de gagner en compétitivité pour certains pays, dont la
France, par rapport à l’Allemagne notamment). Une question très difficile à trancher,
sauf depuis une tribune où proclamer que la sortie de l’euro est pour notre pays la
solution à tous les maux qui l’accablent produit toujours son petit effet – surtout quand
l’oratrice n’est pas près d’arriver aux affaires et d’en assumer la décision ! S’il est
possible que tu sois plus savant que moi dans les matières économiques, il est en
revanche certain que je suis moins doué en gestion, pour reprendre ton mot, que ton
ami Philippe Péninque, cofondateur du mouvement Égalité et Réconciliation que tu
diriges, conseiller de Marine Le Pen et avocat fiscal à l’origine de l’ouverture du compte
en Suisse de Jérôme Cahuzac. Cette manière, pour Péninque et Cahuzac, de s’affranchir
des règles communes sur l’impôt, ce libéralisme économique poussé jusqu’à ses ultimes
conséquences, où l’illégalité le dispute au cynisme, n’est que l’autre face indissociable du
libéralisme culturel que tu ne cesses de pourfendre dans nos échanges et ailleurs – même
un enfant de dix ans serait aveuglé par cette évidence ! À mon tour de te renvoyer à
l’école pour réviser l’histoire des idées dans la seconde moitié du XXe siècle. Plusieurs
questions en une seule, tu l’auras remarqué…

SORAL
La question du compte en Suisse est un truc de puceau.
Peut-être n’as-tu pas encore assez d’argent pour en avoir un ?
La question économique, c’est la question de la dette, de la logique de la dette, la
question de la loi de 1973, la question du protectionnisme raisonné. Et si le FN peut être en mesure de mener cette politique, c’est qu’il est le seul parti encore indépendant du
pouvoir bancaire, de la domination du politique et de l’économique par la grande
Banque internationale.
Tout le reste, c’est du flan ! Et ce ne sont pas quelques comptes de particuliers en
Suisse qui vont changer la donne. L’affaire Cahuzac est une mascarade pour lecteur du
Canard Enchaîné…
Je crois que pour comprendre de quoi je parle, il faudrait que tu étudies l’histoire
économique de l’Allemagne de 1918 à 1939.Via Kontre-Kulture, je viens de rééditer trois
livres sur le sujet (Manifeste pour briser les chaînes de l’usure de Gottfried Feder, Le Travail
et l’usure d’Ezra Pound et La Révolution européenne de Francis Delaisi). Suis mon conseil :
lis-les !
Mais à mon tour de te poser une question : pourquoi cet acharnement contre le FN ?
Pourquoi le FN n’aurait-il pas le droit, après les échecs de tous les autres, d’avoir le
droit à son expérience économico-politique ?
Je ne suis même pas sûr que tu puisses argumenter sur cette question. Mais ce dont
je suis sûr c’est que tu as compris que cette question, c’est ta sécurité de l’emploi !

NAULLEAU
Pas mal, le truc du puceau, du moins dans le registre de la pirouette – tu devrais
faire de la télévision ! Ton copain Péninque, conseiller de Marine Le Pen, spécialisé
dans l’ouverture de comptes en Suisse et autres pays accueillants aux fortunes plus ou
moins honnêtement constituées et le FN serait « le seul parti encore indépendant du
pouvoir bancaire, de la domination du politique et de l’économique par la grande
Banque internationale » ? Encore heureux qu’il ne soit pas juif, tu en aurais sans aucun
doute tiré quelques conclusions définitives… sinon, tu as vu juste, je ne suis pas assez
riche pour intéresser les banquiers de Singapour.
Plus sérieusement, dans Le Pen, une histoire française, la biographie qu’ils consacrent
au fondateur du Front national, et dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne prend
jamais la forme d’un pamphlet ou d’une charge sabre au clair, Pierre Péan et Philippe
Cohen soulignent le goût pour l’argent de leur objet d’étude, un appétit qui lui fait frôler
de très près la ligne blanche entre le légal et l’illégal, entre le moral et l’immoral. Ce qui
invalide définitivement le procès en béatification que tu instruis en faveur de tes amis
ou ex-amis. Surtout que l’éloignement des hautes fonctions politiques nous a épargné de
vérifier si leur honnêteté aurait résisté à l’épreuve du pouvoir (j’aime bien cette phrase
de l’ancien procureur Éric de Montgolfier : « Je ne sais pas si je suis un homme honnête ou un homme qui n’a jamais été tenté »).

SORAL
Péninque est un ami et un patriote qui essaie, comme beaucoup, d’échapper à la
brutalité de l’État, à un pouvoir d’État hostile à ce qu’il représente. Je ne vois pas
pourquoi tu lui reproches d’être intelligent et efficace.
De plus, autre malhonnêteté, on ne voyage pas dans le temps quand on prétend
donner des leçons de morale. Péninque, dans le cadre d’une activité d’avocat-conseil, a
ouvert un compte en 1992, soit il y a 21 ans, à un type qui depuis est devenu ministre
socialiste. Il y a 21 ans, lui-même n’était pas non plus conseiller de Marine Le Pen qui
était elle-même encore au lycée…
Si je voulais être un peu méchant, je te dirais ceci : si le Naulleau idéaliste d’il y a
21 ans, le Naulleau poète, le Naulleau éditeur de littérature difficile voyait le Naulleau
commentateur de football à la télé d’aujourd’hui, il dirait quoi ? Je pense, moi, qu’au
regard de son idéal, Péninque, que je connais bien, est sans doute plus cohérent que toi,
et surtout, lui, ne se permettrait pas de te donner des leçons de morale « de gauche »
En fait, j’ai découvert un truc avec Le Pen, c’est que les types dits d’extrême droite,
qui en prennent plein la gueule depuis 1945, sont souvent bien plus humains que les
puceaux de gauche, idiots utiles et bénéficiaires symboliques de cette belle droite
d’affaires qui a gagné la guerre contre le socialisme de troisième voie… Bref, ton
attaque contre Péninque est très au-dessous de la réalité et du sérieux du combat
politique. Pour moi, c’est du niveau du Canard Enchaîné, que je considère, pour les
raisons susdites, comme le canard prétendument subversif le plus surfait qui soit !

NAULLEAU
Personne ne se résout facilement à faire rimer « copain » avec « coquin », rien de
plus humain et de plus rassurant au fond (toujours mieux que ce gamin soviétique élevé
au rang de héros national pour avoir dénoncé ses parents). Cahuzac traîne derrière lui
une réputation d’affairisme (en rapport avec les laboratoires pharmaceutiques
notamment) bien antérieure à ses fonctions de ministre. Ton associé devait bien se
douter que ce compte suisse n’était pas destiné à soutenir l’action de la Croix-Rouge.
Que l’affaire ne casse pas trois pattes à un canard, même enchaîné, nous en sommes d’accord, mais dénoncer un système tout en soutenant certains de ses acteurs, gare aux
adducteurs idéologiques ! Et je ne vois pas bien ce que le patriotisme vient faire là-dedans,
à moins que tu ne veuilles parler de patriotisme helvétique. Quant aux Naulleau
(x) d’hier et d’aujourd’hui, ils tombent tous deux d’accord pour dire qu’à cinquante et
quelques années, on est un jeune commentateur, mais un très vieux footballeur. J’ai
pratiqué ce sport avec passion, j’ai aimé me lever tous les dimanches à l’aube, qu’il
pleuve, vente ou neige, par toutes les températures, j’ai aimé traverser Paris désert
jusqu’à un train de banlieue pour aller en découdre sur des terrains qui n’en avaient
parfois que le nom. J’ai aimé la camaraderie des vestiaires et j’ai aimé la solidarité du
maillot, j’ai aimé gagner et j’ai détesté perdre, j’ai adoré marquer des buts (c’est le
boulot d’un avant-centre) et jouer quelques saisons dans la même équipe que mon frère
Franck (mon salut au passage sur les frangins Revelli, fidèles apôtres du grand SaintÉtienne).
Bien après avoir arrêté le football, j’ai publié un pamphlet intitulé Au secours,
Houellebecq revient ! La télévision m’a repéré, je suis passé de l’écrit à l’écran par la
littérature, sans aucune protection ou relation. Je n’ai pas changé de vie, mais les fins
de mois ne tombaient soudain plus le 10 ou même le 5. J’avais auparavant longuement
expérimenté ce que beaucoup de Français ne connaissent que trop bien, le souci
constant de l’argent qui manque et, si tu veux savoir, ça ne m’a pas plu. Du tout.
J’apprécie la parenthèse, pourquoi le cacher ? Mais je reviendrai un jour à l’édition, à la
littérature de l’Est, à l’essentiel.

Du foot amateur, du foot spectacle et du foot
business

SORAL
Si tu as aimé le foot amateur, bénévole, tu devrais d’autant moins cautionner ce
foot pognon, ce foot spectacle vulgaire et immoral qui en est la pire trahison et l’exacte
antithèse…
Mais pour revenir au sujet, je parle du patriotisme qui consiste, quand on ne
cautionne pas un régime, à ne pas trop être la victime de son système d’oppression
fiscale ! C’est pourtant assez facile à comprendre… Pas pour Cahuzac, mais pour Péninque …

Pourquoi un patriote français irait-il, de bonne grâce, servir de vache à lait à ses
ennemis politiques ? Sais-tu que des gens comme Péninque subissent, de la part du
régime, pour les punir de ne pas vouloir en être, contrôles fiscaux sur contrôles fiscaux
pendant que le fils Fabius organise des parties de poker illégales à plusieurs millions
d’euros dans son immense appartement tout en touchant le RSA ?
Ton argument est encore un argument de moraliste en carton-pâte. Ce moralisme
politique de la gauche, de déclaration, qui ne tient pas cinq minutes devant la vie
réelle !
Ça me fait penser à Jean-Marc Ayrault, le prof d’allemand franc-mac, qui n’a jamais
rien fait de sa vie à part n’être qu’un pur parasite politique, critiquant le manque de
patriotisme fiscal de Gérard Depardieu ! Arrêtons la tartuferie et rejoins-moi dans le vrai
monde : celui où tu acceptes de devenir commentateur de football, comme j’ai pu être
prof de mode, parce que dans la vie, avant toute chose, il faut d’abord manger et
nourrir sa famille…

Naulleau répond enfin à Soral sur la loi Gayssot
Du révisionnisme et de la liberté d’expression

NAULLEAU
Et je te réponds sur la loi Gayssot qu’au nom du droit des chercheurs à chercher, des
historiens à travailler sur l’Histoire, je partage tes critiques. Mais tu devrais chaque
matin rendre grâce à Jean-Claude Gayssot de t’avoir élevé, ainsi que quelques autres
penseurs qui exhalent une odeur de fagot sur Internet, à la dignité de martyr de la
liberté d’expression ! Ton aura, l’intérêt que tu suscites tiennent en grande partie à ce
que tes fans voient en toi un homme empêché de dire, sinon sur la Toile, certaines
vérités scandaleuses, un intellectuel bâillonné par des lois scélérates. Encore une bonne
raison d’abolir la loi Gayssot ! Sans oublier l’inévitable concurrence victimaire qu’elle
ouvrait et dont témoigne son extension en 2011 au génocide arménien (retoquée par le
Conseil constitutionnel). Un épisode à la suite duquel j’ai par ailleurs profondément
évolué sur la question du droit de vote des étrangers pour certaines élections, je te
renvoie à la chronique que j’avais à l’époque donnée sur RTL : « Ankara, on le sait, ne
veut pas entendre parler d’une loi pénalisant la négation du génocide arménien, une loi dont débattront pourtant tout à l’heure les députés français. Et sort l’artillerie lourde, un
véritable tir de barrage verbal, depuis la menace de représailles économiques jusqu’à
l’invitation faite à notre pays de s’intéresser à son propre passé, algérien notamment,
plutôt qu’à celui de la Turquie. Pour inadmissibles que soient ces pressions sur la
représentation nationale, elles ne sauraient cependant occulter la seule question qui
vaille : après la reconnaissance par l’Assemblée en 2001 du génocide arménien, fallait-il
à nouveau légiférer en ce domaine ? Plus généralement, est-ce aux parlementaires de
fixer la vérité historique une fois pour toutes et d’ainsi pénaliser les travaux des futurs
chercheurs ? Chaque nouvelle loi mémorielle vient ranimer ce débat. Mais l’affaire qui
nous occupe prend un tour très particulier du fait que Valérie Boyer, députée UMP des
Bouches-du-Rhône à l’origine de cette initiative, ne se cache nullement d’avoir relayé
une demande formulée de longue date par la communauté arménienne et de s’être
inspirée des travaux de l’avocat marseillais Philippe Krikorian pour en verrouiller les
aspects juridiques. Sous couvert d’intentions fort louables, la France s’apprête ainsi à
franchir un nouveau pas en direction du cauchemar communautaire, se rapprochant un
peu plus du jour où le débat public résonnera jusqu’à saturation des demandes
incessantes, concurrentes et parfois contradictoires des différents groupes de pression à
l’oeuvre. Les précédents fâcheux ne sont déjà que trop nombreux. Citons l’éviction de
Louis-Ferdinand Céline des célébrations nationales pour l’année 2011, sur intervention
de Serge Klarsfeld, au nom de l’Association des fils et filles de déportés juifs de France,
tandis que le CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France) s’associait à
la plainte d’un ressortissant congolais établi en Belgique pour faire interdire l’album
Tintin au Congo, suspecté de racisme. Faudra-t-il un jour négocier la liberté de penser, de
lire, de chercher avec les représentants de chaque communauté ?
Autre chose encore : certains n’ont pas manqué de souligner les arrière-pensées
électoralistes de la proposition de loi déposée par Valérie Boyer. C’est par ricochet une
jolie pierre dans le jardin des partisans du droit de vote pour les étrangers – que se
passerait-il si les élus de la République, en plus de la pression de nos compatriotes, se
réclamant de telle ou telle origine, devaient en plus subir celle des communautés
étrangères ? Décidément, que l’Assemblée cède aux menaces de la Turquie et ne vote pas
la loi Boyer, ou qu’elle la vote pour satisfaire une revendication communautaire, je
crains fort que ce 22 décembre soit un jour à marquer d’une pierre noire pour la
démocratie à la française. »

SORAL

Certes, nous sommes à peu près d’accord, mais revenons justement à l’origine de
cette dérive…
Là aussi, si j’étais méchant, je te sortirais la liste des hommes qui sont aujourd’hui
en prison en Occident pour révisionnisme.Tu verrais qu’il ne s’agit pas du tout d’une
discussion de salon, d’un petit jeu voltairien. Tu as entendu parler des persécutions de
Ernst Zündel, Horst Mahler, de Vincent Reynouard en France ? Ce qu’a subi depuis
quarante ans un Robert Faurisson ? Tu veux que je te montre les photos de son visage
défiguré pour te ramener un peu à la réalité ?
Quant à moi, je viens de subir ma quatrième agression en réunion pour mes idées.
Tu as déjà été agressé, Éric, par un commando d’une dizaine de types cagoulés et
gantés, armés de matraques, de marteaux, de poings américains qui veulent te faire la
peau pour te faire taire parce qu’ils n’ont en réalité aucun argument à opposer aux
vérités que tu assènes ? Qui te jettent de l’acide au visage pour te terroriser ? Moi, ça
m’est encore arrivé avant-hier.
Donc, pas trop de dialectique, il y a un Système, des opposants réels qu’on doit
appeler des résistants et qui sont persécutés, méchamment, violemment, cruellement,
pour leur travail de vérité.
Moi, ça ne me fait pas du tout rigoler…

NAULLEAU
Inadmissible que tu sois victime d’agressions à répétition – surtout aussi violentes,
rien ne saurait le justifier. Il n’empêche que tu dois sortir d’une ambiguïté : soutiens-tu le
« travail de vérité », ainsi que tu le nommes, de Faurisson, Ernst Zündel, Horst Mahler et
des autres, au nom de la liberté d’expression ou penses-tu qu’il y ait des raisons sérieuses
de mettre en doute l’histoire officielle de la Seconde Guerre mondiale sur le point précis
de l’extermination des Juifs et de l’existence des chambres à gaz ? Te réclames-tu du
révisionnisme et du négationnisme ou du droit de l’historien à faire son travail ?

SORAL
La loi Gayssot m’interdit de répondre librement à cette question et tu le sais, ce qui
est déjà, en soi, un scandale démocratique et constitutionnel.
Mais pour te donner tout de même une réponse, s’il a fallu imposer à la hâte une

telle loi, une loi du silence par la menace et la punition, par rapport aux points que ne
cessaient de marquer les révisionnistes face à l’histoire officielle issue du tribunal de
Nuremberg, c’est que le Système n’avait aucune autre solution pour s’en sortir face aux
questions posées par les révisionnistes. Face à leurs questions gênantes et à des réponses
qui l’étaient encore plus !
Les révisionnistes sont les prisonniers politiques de l’Occident contemporain, et le
sort qui leur est réservé, par les soi-disant démocraties avancées, est le grand scandale
intellectuel, moral et politique de notre temps. Et là encore, tu n’es pas sans savoir ce
qu’il en coûte de seulement s’intéresser publiquement au révisionnisme, sur le plan de la
carrière, ça coûte encore plus cher que de voter FN !
Je dirai, pour conclure de façon sereine et définitive sur cette question, que toute
recherche historique est, par essence, révisionniste, puisqu’elle doit s’efforcer, par la
recherche et le recul, de passer de l’idéologie politique de l’histoire immédiate à
l’exactitude d’une science, humaine certes, mais apaisée par le recul du temps… Donc,
oui, je suis révisionniste, il n’y a d’historiens que les révisionnistes, et les
antirévisionnistes sont soit des agents de propagandes, soit des lâches, soit des
imbéciles.

Du révisionnisme, suite. Et des origines
des engagements politiques de Soral

NAULLEAU
L’histoire est par nature révisionniste, nous en sommes d’accord, puisque les
historiens ne cessent d’éclairer d’un jour nouveau les événements passés et d’anéantir au
passage les certitudes collectives sur tel ou tel épisode de l’Histoire de France, dont on
découvre parfois à cette occasion qu’il tenait d’une fable colportée de génération en
génération (« Une même langue, des légendes communes, voilà ce qui constitue les
nationalités », dit significativement Barrès, qui ne parle donc pas d’une histoire
commune et ne fait nulle référence à la vérité). Mais la forme particulière de
révisionnisme que tu évoques, celle qui prend pour unique sujet d’intérêt l’existence des
chambres à gaz et, plus généralement, la Shoah, n’est que de manière trop évidente le
cache-sexe d’un antisémitisme en quête de caution scientifique. Ferais-tu exception à la règle ? Mais peut-être faut-il ici quitter l’échange des idées pour déplacer nos échanges
sur le terrain psychologique… Je m’explique : que je te lise ou que je t’écoute, ou plus
généralement chaque fois qu’il est question de toi, me revient en mémoire ce passage du
Voyage au bout de la nuit où Céline explique que, dans la vie, il faut trouver « une bonne
raison de se faire dérouiller ». D’abord parce que vous avez semble-t-il trouvé la même
raison, ensuite, parce que l’expression est plus que jamais à entendre au sens littéral
après la nouvelle et violente agression dont tu as réchappé et, enfin, parce je me
demande si l’approche intellectuelle ne sert pas chez toi à dissimuler cette clé fournie en
ouverture de Comprendre l’Empire : « Quant à la motivation de l’auteur, le pourquoi
d’une telle prise de risque pour si peu d’adhésion – domination impériale oblige – peut-être
une envie d’entrer dans la légende plus forte que celle d’entrer dans la carrière ? »

SORAL
Ce qui m’intéresse, c’est la vérité. Quand on cherche, on cherche à trouver, c’est
tout. Faurisson dit que son souci, c’est l’exactitude, ce en quoi je le crois volontiers. Il
suffit pour s’en convaincre de comparer sa méthode, son attitude à celles de ses
détracteurs…
Quand je me suis mis en quête de la vérité, d’abord par la lecture de Marx et la
compréhension des rapports de classes, de la lutte des classes, je n’avais aucun a priori
sur les Juifs, je suis venu à ma vision du monde par les faits et mes lectures, par la
réalité. Et je n’ai eu besoin pour ça d’aucun recours à l’extrême droite. Tout est déjà
dans La Question juive de Marx – tu devrais le lire ! Bref, tout ce que je dis est vérifiable
et argumenté. C’est pourquoi, d’ailleurs, je ne suis victime que d’attaques physiques et
de la loi du silence. Personne ne m’attaque jamais sur le terrain de la cohérence, de
l’Histoire et des faits. Toi non plus d’ailleurs, tu verses comme les autres dans
l’anathème, la moraline, la recherche de motivation cachée… La vérité, c’est que j’ai
découvert la domination juive alors que j’étudiais la lutte des classes, les deux
s’articulent d’ailleurs historiquement très bien. Je ne suis pas parti d’un présupposé
antisémite pour y arriver à tout prix, comme peut-être certains qui ont baigné dans un
environnement d’extrême droite. Moi, Savoyard, des Juifs, je n’en ai jamais entendu
parler avant de les rencontrer moi-même dans la mode, le journalisme, le cinéma,
l’édition, la politique… tous ces secteurs où je les ai découverts dominants. « Sûrs d’eux-mêmes
et dominateurs » comme le dénonçait aussi le général de Gaulle avant de se faire
virer par Cohn-Bendit ! Et comme je te l’ai déjà dit, mais tu as du mal à percuter ! J’ai
avec moi, pour partager ma vision du monde, TOUS les penseurs et témoins majeurs de l’Histoire : de Cicéron à Jimmy Carter en passant par Shakespeare et Allende… Et
l’accusation d’antisémitisme, terme impropre et qui ne veut rien dire, ne pèse pas lourd
face à l’argumentaire déployé dans le camp d’en face sur la domination juive, cette
communauté juive organisée internationale qui règne aujourd’hui sur le monde
occidental, par la montée de ce capitalisme financier qui a remplacé la féodalité
chrétienne. C’est du Werner Sombart, celui à qui Jacques Attali a tout pompé pour se
vanter de ce qu’il nie quand c’est moi qui le dis !
Après, que tu considères l’héroïsme, la droiture morale, la fidélité à l’idée du bien et
du vrai comme une pathologie, un problème psychologique, démontre juste, pour moi,
que tu es passé de l’autre côté. Du côté du mensonge, de la soumission et du relativisme
bourgeois. Et ça, c’est ton problème, mais il ne te donne aucun droit moral sur moi. Je
serais même plutôt persuadé du contraire…

Psychologie ou pathologie ?

NAULLEAU
Je te parle de psychologie, tu me réponds pathologie. Depuis l’autre côté de la
vérité, puisque tu me relègues dans le premier et que tu détiens la seconde, j’essaie
seulement, tout indigne que je sois de m’y essayer si je te lis bien, de comprendre ta
pensée dans sa complexité. Dans Vers la féminisation ?, tu te réclames pourtant de cet
axiome de la phénoménologie néokantienne : « La perception est intention. » Ou serais-tu
le seul être sur terre à percevoir la réalité nue ? On a ainsi remarqué chez Jean-Marie
Le Pen un intérêt marqué, pour ne pas dire une tendresse, pour les vaincus de l’Histoire,
de nature à éclairer tant le personnage que sa doctrine. J’ai également gardé souvenir
d’une interview de Konk par Thierry Ardisson où ce talentueux dessinateur de presse,
viré d’un peu partout (dont Le Monde) pour négationnisme, manifestait une
hypersensibilité en faveur de l’homme seul contre tous, se nommerait-il Klaus Barbie –
qu’il représenta au moment de son procès derrière des barbelés avec une étoile jaune, je
crois bien. Je cherche à identifier chez toi l’élément caché (qui ne saurait occulter le
penseur) : tu as certes répété sur tous les tons que la psychologie, c’était l’infini à la
portée des gonzesses, alors pense à Kant pour me répondre.

SORAL
Là, tu fais un énorme contresens. Je ne me réclame pas du néokantisme, mais de la
sociologie marxiste du « point de vue » qui s’y oppose totalement. Ce fut notamment
l’enjeu philosophique de la première moitié du XXe siècle entre marxistes et
existentialistes (le combat de Lukàcs contre Sartre pour ceux qui ont encore cette
culture), théorie sociologique qui me semble beaucoup plus sérieuse que celle de la
réduction phénoménologique et de l’épochè !
Si la perception est intention, elle est intention de l’intérêt souvent inconscient mais
pratique, d’abord l’intérêt de classe, une vision du monde étant presque toujours et
d’abord fonctionnelle et dans un but d’optimisation des potentialités du sujet, sinon on
sombre dans une logique de mort, forcément marginale et rapidement marginalisée par
l’Histoire comme pathologique et dysfonctionnelle… Ce qui ne veut donc pas dire du
tout : invention radicale, liberté, mais vision partielle d’une totalité, ce qui ne renvoie ni
à Kant ni à Schopenhauer, mais à Hegel…
Donc, je vois le monde comme un déclassé. J’ai d’ailleurs pas mal écrit sur la
sensibilité du déclassé, sa conscience double de bourgeois devenu victime de la
bourgeoisie, cette vision stéréophonique, puisqu’à double point de vue, ou « en relief »
qui a beaucoup à voir phénoménologiquement avec la « conscience naturelle » dont
parlait Rousseau, cette vision qui était la sienne, et qui en fait un penseur bien plus
lucide, bien plus moral et profond que Voltaire, qui ne fait, lui, qu’exprimer,
formellement, de façon cynique, mais très naïvement sur le fond, l’intérêt de la
bourgeoisie et du libéralisme montant…
Je ne prétends pas à l’extra-lucidité, mais à une vision plutôt réaliste parce que
vaste des choses. Plus réaliste et plus vaste que celle de mes clercs concurrents. Seul Dieu
voit tout ! Et comme le disait Lucien Goldmann, il se tait… Vision lucide, donc, due à ma
praxis, c’est-à-dire à mes origines et à mon vécu.
Et si, de ce point de vue, effectivement, j’ai plus de compassion pour les perdants de
l’époque que pour les vainqueurs, c’est sans doute un peu par compassion chrétienne, je
le reconnais – je n’aime pas m’acharner sur les vaincus, c’est en ça que je suis un
helléno-chrétien et pas un pur gréco-romain à qui il manquait le Christ, la charité –
mais c’est surtout parce que, dans la séquence historique qui est la nôtre, les vainqueurs
– soit l’oligarchie occidentale qui règne sur le Capital, et notamment sur le Capital
financier mondialisé, et qui n’a fait que renforcer son pouvoir par les deux dernières
guerres mondiales – cette oligarchie, donc, me semblent l’engeance la plus moralement
dégueulasse que la terre ait portée, par sa cruauté, sa fourberie, sa vulgarité… Une
clique qui, à l’inverse des valeurs d’élite traditionnelles que sont l’héroïsme et la bonté, l’élégance et la recherche de la vérité, règne sur notre monde essentiellement par le vol
(l’usure, le prêt de fausse monnaie à intérêt) et le mensonge : la falsification des
véritables rapports de force historiques, géopolitiques, idéologiques par l’escroquerie des
« droits de l’homme » ; la falsification de l’Histoire. Voilà ma réponse.
Et quand on a bien démontré et articulé tout ça à partir du réel, il n’y a plus besoin
de chercher un alibi psychologique caché, donc bien une anomalie psychopathologique,
pour expliquer et justifier mes positions. On est tout simplement dans la volonté
d’exactitude et de sérieux, la volonté du bien.
Maintenant, je comprends très bien que certains, qui tiennent le couteau par le
manche, dont les origines sociales et communautaires en font les bénéficiaires du monde
actuel, trouvent très positive l’évolution du monde tel qu’il va. Mais je les mets au défi
de défendre cette vision – qui n’est autre que celle du mondialisme marchand généralisé
au nom des valeurs de l’Ancien Testament, soit la vision de messieurs Netanyahou,
Attali et Lévy… – de défendre leur vision, dis-je, au nom de l’unité du bien, du beau et
du vrai d’Emmanuel Kant. Puisque tu voulais partir de Kant, on y revient !

NAULLEAU
Si, ce qu’à Dieu ne plaise, j’étais psychanalyste, je mettrais tout de même en
évidence ta difficile quête, sinon du père (encore que tu évoques parfois la figure de
Jean-Marie Le Père, pardon, Le Pen, avec des accents filiaux), du moins du pair.
Militant du PCF, puis rupture avec Colonel-Fabien, membre du bureau politique du FN,
et aujourd’hui poursuivi en justice par Louis Aliot, désormais copain comme cochon avec
Dieudonné, que tu qualifiais autrefois dans Jusqu’où va-t-on descendre ? d’« ex-comique »,
d’« inculte » et, plus grave, de détenir « une énième rente de culpabilisation
communautaire » (c’est toi qui soulignes), etc. Je cherche l’image dans le tapis, je
cherche ton rosebud, quelque chose résiste ici obstinément à la seule grille de lecture
rationnelle et idéologique…

SORAL
La psychanalyse à tout bout de champ pour parler de politique, c’est vraiment ton
côté homme de gauche des années 70 !
Le fil rouge de tout ça me semble clair, pourtant, c’est une constante opposition au mensonge bourgeois. Je m’étonne que ça ne te semble pas plus évident. C’est pourtant
la constante de toutes les consciences depuis le milieu du XIXe siècle, et je pense même
que la psychanalyse a été inventée pour tenter de libérer la bourgeoisie de ce poids de
culpabilité par un mensonge bien plus subtil encore : l’inconscient freudien comme
inconscience de la domination de classe !

NAULLEAU
Tu m’auras mal compris à propos de la psychanalyse, dont je suis loin d’être un
adepte. J’exprimais juste ici la conviction partagée avec notre cher Michéa dans Le
complexe d’Orphée qu’il y a toujours « derrière chaque self-made-man proclamé (et le
rebelle de gauche participe, sous ce rapport, de la même mythologie que l’entrepreneur
du Medef), un rosebud caché qui en éclaire la vérité profonde, c’est là – depuis 1941 –
l’éternelle leçon de Citizen Kane. » De méditer utilement sur cette phrase ne doit pas
t’empêcher de répondre au sujet de mon hypothèse en général, d’Aliot et Dieudonné en
particulier.

SORAL
Alors, pour répondre à ta question, je dirai que ma haine de l’injustice et du
mensonge me vient probablement, en partie, et de surcroît à ma conscience naturelle de
déclassé, de la relation que j’ai eue durant l’enfance avec ma soeur cadette et avec mon
père. Une vilaine relation triangulaire fondée sur la séduction, la violence et le
mensonge, sur laquelle je me suis un peu étendu dans deux livres : Misères du désir, puis
CHUTe !, éloge de la disgrâce…
Et comme je n’aime pas trop me vautrer dans le pathos ni me répéter, je conseille
aux lecteurs que ce point intéresse de s’y référer directement. Ça me fera vendre en plus
quelques ouvrages supplémentaires !
Mais quelle que soit l’origine intime de ma sensibilité à l’injustice et au mensonge,
je ne vois pas en quoi ça remet en question la valeur objective de la description de ces
injustices et de ces mensonges sociaux. C’est là que ton procédé est un peu biaisé. Bien
sûr, si j’étais fils de famille et héritier comme Beigbeder, je serais moins profondément
sensible à ces questions. Et alors ? C’est très de droite, ce procédé, qui revient en gros à
expliquer la lutte des classes par la jalousie !

Bref retour sur le Front

NAULLEAU
Pour élargir la perspective et revenir dans le même temps à des moutons que nous
avons laissés depuis un moment brouter en liberté (mais après tout, les digressions font
partie des plaisirs de la conversation), il apparaît que l’hypothèse du despote éclairé et
autres variantes de l’homme providentiel n’aient guère le vent en poupe, où que porte le
regard. Ce qu’on voit émerger de manière plutôt brouillonne et parfois contradictoire,
c’est d’abord en France un ralliement progressif d’une fraction des électorats de droite
comme de gauche au lepénisme couleur Marine – voir les résultats des dernières
législatives partielles. L’élève dépasse le maître, la fille fait mieux que le père. Tu
m’opposeras sans doute que c’est au prix des reniements que tu dénonçais plus haut.
Serait-ce que, comme disait l’autre, tu as les mains pures, mais que tu n’as pas de
mains ? Serait-ce que tu te complaises dans une déploration millénariste en attendant la
fin du monde d’aujourd’hui et l’éventuelle naissance d’un ordre nouveau sur les ruines
de celui-ci ? Mais le peuple dont tu te réclames et que tu défends attend que l’on se
préoccupe de lui ici et maintenant. Avant de poursuivre mon tour d’horizon, je te laisse
faire un sort à mes objections et me donner ton sentiment sur l’apparente validation par
les urnes des stratégies de Marine Le Pen.

SORAL
Que les gens votent FN lors d’élections partielles est très bon signe, puisque le FN
est pour moi le parti qui a le meilleur programme économique – c’est pourquoi les
experts officiels affirment qu’il n’en a pas ! Ma crainte, c’est plutôt que Marine soit
engluée dans un jeu de politique politicienne qui l’amènerait en douce à servir de force
d’appoint à la droite classique pour faire élire Copé en 2017. Nous refaire le coup de
Sarkozy, en somme, avec cette insupportable phrase de bistrot « que lui au moins pourra
appliquer la politique qu’on ne laisserait pas faire à Marine et au FN… » Mon inquiétude
est celle-ci, ne te méprends pas : que Marine, à force de carottes et de bâtons, devienne
une sorte de Mélenchon de droite pour faire passer la droite. Je préférerais de beaucoup
une Marine à la Chávez, une Marine Evita Perón… Et je pense que le peuple de France
n’est pas loin d’être prêt pour ça, comme il a souhaité le retour de Gaulle en 1958… J’ai simplement peur que Marine n’ait pas les épaules pour ça, le passé, le vécu, la légitimité
profonde… que face au pouvoir, elle soit beaucoup trop avocate et pas assez souffrance
et colère. Je parle de colère sociale légitime, authentique, comme l’était celle de
Chávez… Si tel était le cas, elle aimerait Dieudonné, or je suis bien placé pour savoir
qu’elle le déteste et que c’est la bourgeoise de droite en elle qui le déteste…

Entrée en scène de Dieudonné De la Shoah
et de l’antisémitisme

NAULLEAU
Précisément, j’ai soutenu Dieudonné (à mes yeux l’un des comiques les plus doués de
sa génération, en solo ou en duo avec Élie Semoun) tant qu’il est resté… soutenable. Je
contestais notamment que son sketch du colon israélien ait été une raison suffisante
pour le bannir des écrans de télévision. Je me suis ensuite étonné que cette sanction ait
été prononcée par une instance invisible, dont les arrêts paraissent pourtant sans appel
– la mort médiatique sans phrases ! Mais comment ne pas être atterré par la dérive qui
s’en est suivie, comment ne pas être dégoûté que la volonté de choquer la bourgeoise,
pour reprendre ta terminologie, prenne la forme de ce sinistre happening du Zénith où
il fait remettre un prix de la liberté d’expression à Faurisson par un comparse vêtu à la
manière des déportés. La liberté d’expression et l’humour sont pour moi solubles dans la
pure volonté de cracher sa haine à la gueule des gens. Cela vaut pour le lamentable
épisode dont il vient d’être question comme pour le film islamophobe à la con
L’Innocence des musulmans et même pour les caricatures de Mahomet.

SORAL
Je crois que tes a priori sur les révisionnistes, fondés sur la trouille doublée d’une
méconnaissance totale du sujet, faussent totalement ton jugement. Sur Faurisson, sur
Dieudonné… Dieudonné, et c’est le seul, a juste eu un comportement héroïque face à la
persécution que lui a fait subir la toute-puissante communauté juive organisée pour son
insoumission au sionisme. Et pour moi, l’épisode du Zénith est un sommet
d’insoumission. Sommet d’insoumission et d’humour, face à une clique de salopards et de
menteurs, sans doute la pire que l’Histoire ait connue. D’ailleurs, pour ta gouverne, je peux te citer un certain nombre de Juifs, de qualité, pas des minus comme Timsit ou
Bruel, je veux parler de William Klein et Gilad Atzmon, par exemple, qui soutiennent
Dieudonné, le trouvent drôle et n’y trouvent rien à redire. Et ce que j’estime, moi,
risible, c’est que ce soit toi, un petit goy né dans les années 60, qui se croie le devoir,
d’ailleurs fort rentable, d’en juger. Un juif cohérent – donc tribal et élitiste – te dirait
que ça ne te regarde pas ! C’est une histoire entre Juifs dominateurs et goïms insoumis
et tu ne fais partie, il me semble, d’aucune de ces deux catégories.

NAULLEAU
J’ai eu une vision. Le capitaine Soral fièrement dressé à la proue de la caravelle
« La Vérité » fend la mer de l’Ignorance (ses eaux agitées et ses abysses, ses récifs et ses
requins) et cingle droit sur les îles de la Trouille, dont il va prendre possession avant
d’en évangéliser tous les habitants. À sa remorque, une flottille de marins d’eau douce,
borgnes pour les plus clairvoyants, aveugles pour la plupart, s’efforcent de suivre son
sillage pour aborder le pays de l’Éternelle Lumière (pour ma part, je rame à tous les
sens du terme dans mon canot de sauvetage). Grandiose ! Mais un autre vaisseau
apparaît, dont le capitaine embouche un porte-voix pour s’adresser à moi : « Mon frère,
entre dans l’espérance, je t’affirme que conformément à ce qui est dit dans la Bible,
l’univers fut créé voilà six mille ans, oui, Adam cohabitait avec les dinosaures. Je
comprends qu’il est plus confortable (et surtout plus rentable !) pour toi de prétendre le
contraire, mais je trouve risible qu’un petit chrétien né dans les années 60, comme toi se
croie le devoir de juger la Création ». Un radeau se laisse à présent deviner entre deux
vagues, le seul passager encore un peu vaillant trouve la force de chuchoter : « En
réalité, je te le dis, notre planète est plate… », j’approche mon oreille de ses lèvres
blanchies par le sel et la soif, je crois entendre : « Et je trouve risible qu’un petit terrien
né comme toi dans les années 60… » Internet bruisse des mêmes complots que tu
dénonces, des mêmes procès en couardise intellectuelle que tu instruis, des mêmes
arguments d’intimidation dont tu uses… Pourquoi tourner autour du pot ? En admettant
que les chambres à gaz (et, plus généralement, j’imagine, l’extermination des Juifs)
relèvent d’une légende, pourquoi tant de personnes, la quasi-totalité pour ainsi dire, la
tiendraient-elles pour un fait historique ? Tu crains à juste titre de tomber sous le coup
de la loi Gayssot, mais donne-moi juste les hypothétiques raisons d’accréditer une thèse
que l’on sait fausse !

SORAL
Tu sais très bien que je ne peux pas légalement répondre à ta question. Une loi –
anticonstitutionnelle – a été votée en France pour m’interdire d’argumenter à ce sujet.
Ça devrait déjà te mettre la puce à l’oreille !
Mais moi, ce qui m’étonne, c’est qu’il suffit de se balader une demi-heure sur
Internet, armé de son intelligence et de son esprit critique, pour ébranler tout l’édifice
de la pensée dominante officielle sur le sujet…
D’ailleurs tu sais bien que toute pensée officielle dominante, est d’abord et toujours
une idéologie de domination.
Et pour retourner ton argument : selon ta théorie, les dissidents de la Corée du Nord
sont donc des fous et des crétins puisqu’ils contestent une vérité historique – l’idéologie
dominante de la Corée du Nord, via sa version officielle de l’Histoire – partagée par tout
le reste de la population coréenne du haut en bas ?
Or, sur la question des chambres à gaz, ici, c’est la Corée du Nord !
J’ajouterai que l’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs et qu’en 1945, à la
suite du grand conflit de l’histoire de l’humanité, conflit qui s’est joué, je te le rappelle,
essentiellement entre Européens blancs monothéistes, certains ont gagné et d’autres ont
perdu dans ce qu’on peut bien appeler une lutte à mort…
Et la réalité, constante, c’est : pas de pitié pour les vaincus !
J’ajouterai enfin, pour finir d’enfoncer le clou sur le sujet, que soixante-dix ans de
recul, c’est très peu en Histoire pour juger de la vérité historique. Je prends d’ailleurs le
pari qu’un lecteur de ce livre, qui le retrouvera disons chez un bouquiniste dans cent
ans, te prendra pour un petit jdanovien et moi pour un courageux combattant de la
vérité !
Un combat pour la vérité qui se sera d’ailleurs déplacé entre-temps sur un autre
sujet clé de la domination future, dévoilant aux esprits critiques le nouveau rapport de
force auquel nous ne pensons pas encore aujourd’hui…
Bref, je suis révisionniste et le révisionnisme historique, quel que soit son sujet
d’étude – les dessous de la Révolution française, ceux de la colonisation au nom des
droits de l’homme ou de l’antifascisme institutionnel depuis 1945 –, finit toujours par
triompher dans le temps, quand ces vérités ne mettent plus en danger les intérêts des
dominants des temps nouveaux…

NAULLEAU

Tu te trompes, c’est une autre révolution copernicienne qui changera le regard sur
la Shoah, quand le récit historique ne tournera plus autour de l’astre noir d’Auschwitz,
mais se dilatera aux dimensions des Terres de sang, ainsi que les nomme Timothy Snyder
dans son ouvrage du même nom (Gallimard, 2012), c’est-à-dire aux dimensions de ces
territoires européens, entre Allemagne nazie et Russie stalinienne, où régna pendant
plusieurs dizaines d’années la tuerie de masse des populations juives — et de beaucoup
d’autres.
Je me suis baladé sur le Net, comme tu dis – et bien plus longtemps qu’une demiheure
! J’ai caboté d’île en île, car l’archipel du négationnisme présente un aspect très
éclaté. J’y ai pris connaissance de certaines tentatives pour nier l’existence des
chambres à gaz, simple étape vers la réfutation des camps de la mort, elle-même
entendue comme un travail préparatoire à la remise en cause de l’extermination
planifiée des juifs. Je ne sais plus lequel de ces courageux « combattants de la vérité »
protestait même avec indignation contre le fait que certains propos de Hitler, hostiles
aux Juifs, avaient été sortis de leur contexte ! Digne d’un sketch du Desproges de la
grande époque… sauf que là, ce n’est pas pour rire. Par ailleurs, curieux, très curieux
argument que celui de la Corée du Nord. Il se trouve que le monde entier, à l’exception
des malheureux habitants de ce pays, juge que cette démocratie dite populaire est un
régime de fous dangereux, mené par une dynastie de paranoïaques en phase terminale.
Admettons, en simplifiant à des fins de démonstration, qu’Israël soit aujourd’hui le seul
pays au monde à soutenir qu’aient existé des chambres à gaz, que les nazis aient mené
une politique d’extermination de millions de Juifs, etc., il y aurait en effet de quoi se
poser des questions. Mais c’est toute la planète, ou presque, qui le pense ! En résumé, si
je suis un futur Jdanov, c’est toi l’actuel Kim Jong-un, isolé dans sa croyance.

SORAL
Moi, je te réponds qu’en dehors de la Corée du Nord et de l’Iran actuel, c’est toute la
planète qui est sous la domination d’Israël !
J’ajouterai aussi, sans provocation, que pour un peuple génocidé, il se porte plutôt
bien. Si les Indiens d’Amérique avaient subi pareil génocide, le président des États-Unis
serait Iroquois ou Comanche, pas moins !
Mais tu sais bien que discuter sérieusement de ce sujet est interdit et que je ne peux
pas argumenter sans risquer la prison. Et pas en Corée du Nord ou en Iran : ici, dans
notre belle démocratie, pour délit d’opinion.
Mais je peux quand même te répondre un truc : au bout d’une demi-heure de

discussion privée, je n’ai jamais rencontré aucun membre de l’élite, politique,
culturelle… qui ne soit pas révisionniste ! Je dis bien aucun. Tous savent très bien que ce
dossier pue la merde et qu’il ne tient que par la terreur morale et judiciaire…
Quant aux négationnistes, je ne sais pas ce que c’est et je crois même que ça n’existe
pas. Aucun révisionniste ne s’est jamais prétendu ni déclaré négationniste. Ce sont les
tricheurs du camp d’en face qui ont inventé ce terme pour les disqualifier, comme ils
inventent aujourd’hui israélophobie pour refus de se soumettre à la domination sioniste
et au racisme israélien !
Ce que je vois, au final, sur mes positions politiques ou sur cette question historique,
c’est que tu n’es jamais sur les faits, toujours dans le procès d’intention, le glissement
sémantique…

La Shoah : Histoire ou religion ?

NAULLEAU
Que l’extermination des Juifs ait été parfois instrumentalisée à des fins politiques et
géopolitiques, la question ne fait plus débat depuis longtemps. Parmi tant d’autres
interventions, celle datée du 3 décembre 2009, de Jean Bollack dans Au Jour Le Jour
(PUF, 2013) : « Une fois de plus la voix juive d’Evelyn Hecht-Galinski proteste dans une
lettre à l’éditeur. Le Conseil central des Juifs en Allemagne s’élève systématiquement
contre toute critique de la politique d’Israël qu’il assimile à de l’antisémitisme.
L’accusation sert de bouclier : « Un essai, écrit-elle, d’anéantir toute critique d’une
idéologie ou d’un mouvement politique avec la massue morale (d’une défense d’avance
légitimée) », et elle rappelle l’interdiction, selon les droits de l’homme, (article 17, 2e
alinéa), de priver une personne de son habitat et de son territoire. » On est très loin,
Dieu merci ! de ta vision d’une « tribu » unanime contre le reste du monde.
Que soit apparus un « Shoah-business » et dans son sillage, nature humaine oblige,
quelques escrocs par l’odeur alléchés, qui songerait à le nier ? Voilà ce qu’en dit Imre
Kertész dans L’Holocauste comme culture : « La négation d’Auschwitz s’est formée. Mais le
personnage de l’imposteur d’Auschwitz a également vu le jour. Nous connaissons
aujourd’hui un gourou de l’Holocauste, un homme couvert de prix littéraires et
humanitaires, qui donne des informations de première main sur son expérience

indescriptible d’enfant de trois ou quatre ans au camp d’extermination de Majdanek –
alors qu’il a été prouvé qu’entre 1941 et 1945, il n’a pas mis les pieds hors de sa
résidence bourgeoise en Suisse, sauf peut-être en poussette, pour une promenade de
santé. » Non, tu ne rêves pas, ces lignes tombent de la plume d’un authentique rescapé
d’Auschwitz (qui consacre par ailleurs plusieurs passages, susceptibles de glacer les
sangs du plus blasé des lecteurs, à la fumée qui s’échappait des fours crématoires). Mais
que vaut cet exemple au regard de millions de victimes bien réelles, mais pourquoi, si
l’on y tient, ne pas se contenter de dénoncer telle ou telle dérive et nier le calvaire de
tant d’hommes, de femmes et d’enfants ?

SORAL
Qui songe à nier le calvaire de tant d’hommes et d’enfants, qui n’a d’ailleurs, au
passage, rien d’unique dans l’Histoire, pour preuve : le Cambodge, le Rwanda… Même
Faurisson ne le fait pas.
Mais arrêtons avec l’expérience indes-criptible mille fois décrite, suivie de la
souffrance irréparable à réparation constante, sonnante et trébuchante ! Ça, c’est du
Elie Wiesel, de « l’énaurme » escroquerie…
On parle de deux choses, simples et sérieuses. Une, la surexploitation de la mémoire
pour rendre un peuple intouchable, incriticable, ainsi que le pays qui l’incarne : Israël.
Deux, de l’interdiction, par une loi anticonstitutionnelle, d’étudier cette période
historique, 1933-1945, de façon sérieuse et critique. Tu as à redire contre ça ? Or des
gens sont persécutés pour ça aujourd’hui en Occident. Les seuls prisonniers politiques en
Occident le sont sur ce sujet et sur ce sujet seulement. Ça vaut la peine qu’on se
mobilise, non ? C’est facile de pleurer les persécutés d’hier, moi je te parle de te bouger
pour les persécutés d’aujourd’hui !

NAULLEAU
Mais s’il faut penser la Shoah, voire la discuter, pourquoi le faire de manière si
mesquine, si hideuse, si obsessionnelle, comme on le voit chez nombre de tes martyrs de
la liberté d’expression ? C’est encore chez Jean Bollack que je trouve à ce sujet une
interrogation à la fois radicale et supérieure, tant du point de vue de l’expression que du
niveau intellectuel et spirituel : « Quand les “orthodoxes” israéliens se réclament des six millions de victimes juives, comme s’ils étaient chargés de gérer un héritage
théologique, ils “oublient” que la plupart des morts étaient des croyants assez tièdes, à
l’Est et à l’Ouest, et un plus grand nombre d’entre eux, des incroyants, des athées, des
convertis, tout ce que l’on veut. L’appropriation est brutale, entièrement abusive ; c’est
une falsification de l’Histoire. » Ça vole plus haut, tout de même !
Petit détour par le Cambodge, justement, pour bien mesurer, si besoin en était, ce
qui nous sépare en largeur et en profondeur sur ce sujet. Rithy Panh est un réalisateur
cambodgien qui a survécu aux camps de travail des Khmers rouges, où plusieurs de ses
parents perdirent la vie dans les conditions qu’on imagine. Dans son dernier film,
L’Image manquante, il revient à nouveau sur la période où son pays subit cette
extravagante et monstrueuse dictature. Il choisit de le faire en mêlant des documents
d’archive et la reconstitution de certains épisodes où tous les personnages sont
représentés par des figurines en bois d’une facture volontairement naïve – joli pied de
nez aux idéologues khmers qui entendaient sculpter dans sa chair même l’homme
nouveau qui servirait à leur projet dément, ainsi qu’émouvante référence au premier
métier de Rithy Panh : la menuiserie. Voilà ce qu’il écrit dans sa note d’intention :
« Depuis des années, je cherche une image qui manque. Une photographie prise entre
1975 et 1979 par les Khmers rouges, quand ils dirigeaient le Cambodge. À elle seule,
bien sûr, une image ne prouve pas le crime de masse ; mais elle donne à penser ; à
méditer. À bâtir l’Histoire. Je l’ai cherchée en vain dans les archives, dans les papiers,
dans les campagnes de mon pays. Maintenant, je sais : cette image doit manquer. » Et
plus loin : « Certaines images doivent manquer toujours, toujours être remplacées par
d’autres : dans ce mouvement il y a la vie, le combat, la peine et la beauté, la tristesse
des visages perdus, la compréhension de ce qui fut, parfois la noblesse, et même le
courage : mais l’oubli, jamais. » Toi et moi nous tenons donc de part et d’autre d’une
irréductible ligne de fracture. L’image manquante, celle des chambres à gaz, sert pour
toi de prétexte à une entreprise obsessionnelle de suspicion, cancer de l’entendement
avec prolifération de métastases, car pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? (la Solution
finale ne serait-elle pas une légende ? D’ailleurs, les nazis en avaient-ils vraiment après
les Juifs ? etc.). Pour moi, l’image manquante oblige. Elle nous oblige à davantage
encore d’humaine fraternité envers ceux auxquels tout a été pris, jusqu’à la preuve
ultime du crime commis contre eux, même si, à force de patience, leurs noms et leurs
visages nous ont été rendus avec le temps.

SORAL

Excuse-moi, mais je refuse, par esprit de justice et de sérieux, de tomber dans ton
baratin compassionnel psychologisant. Tout ça, pour un intellectuel, un honnête
homme, c’est de la littérature, de la mauvaise littérature. Du Marek Halter ou du Martin Gray…
Moi j’ai lu Paul Rassinier qui raconte sa vie dans les camps. J’ai étudié l’évolution
du discours dominant sur la question des camps, des années 50 à aujourd’hui, j’y ai
clairement vu l’évolution mythologisante, l’interdiction de l’étude historique et la
persécution d’État, et le tout au service de la puissance sioniste et de rien d’autre, jamais
des victimes réelles. Et ce que je remarque, une fois de plus, c’est que cette soi-disant
compassion pour la version officielle des vainqueurs te permet chaque fois de te
déguiser en courageux humaniste alors que tu n’es jamais, sur ce sujet encore, qu’un
valet de l’idéologie dominante, pour ne pas dire écrasante…
Le vrai courage compassionnel, à mon avis, consisterait, comme l’a fait Céline
subtilement dans ses deux derniers romans, D’un Château l’autre et Rigodon, comme l’a
fait timidement Oliver Stone récemment, à dire, après soixante-dix ans d’injures, que la
victime oubliée de la Seconde Guerre mondiale, masquée par la surexposition de la
souffrance juive, masquée aussi par la reconnaissance de l’immense souffrance du
peuple russe, c’est le peuple allemand martyrisé.
Ça serait courageux de ta part d’avoir un peu de compassion, pour une fois, pour ce
qu’a subi le peuple allemand depuis 1939. Courageux en plus d’être indiscutable au
regard de l’Histoire dépassionnée des chiffres et des faits. Sans jugement de valeur
frelaté, sans considérer que certains morts valent plus que d’autres, à les traiter en
chiens crevés conformément à la vision haineuse de l’Ancien Testament…
Mais là, tu restes dans le convoi des maîtres, à tirer sur l’ambulance, et j’ai du mal à
croire que tu crois toi-même à ta posture d’honnête homme. Ou alors tu es beaucoup
moins fin que tu t’efforces de le laisser croire par tout ce lourd alignement de citations
littéraires de troisième rang, censées nous faire oublier Céline, Dickens et Dostoïevski…
Non, je crois simplement que dans ce dialogue avec moi, tu te fais plaisir, mousser
même, tout en protégeant ta place, ton gagne-pain. Car c’est vrai que tu as beaucoup à
perdre à me suivre sur ce terrain-là !
Pour survivre à ce que te coûterait de me donner raison, il faudrait que tu aies le
courage d’un Dieudonné, son talent, ce qui, admets-le, est loin d’être certain. Tout le
temps que tu as passé à noter les autres à la télé fait qu’on ne se pose pas la question,
finalement, de ce que vaut ce que tu écris, toi… Tout ton travail se résume à arbitrer
selon des règles imposées par d’autres, que tu valides implicitement, comme au foot, et
qui ne sont rien d’autre, quand on gratte, que le droit du plus fort.
Les droits de l’homme… fort !

Pour moi, tu ne fais qu’exprimer de façon tortueuse la vision du vainqueur. De celui
qui a gagné parce que dans la bagarre, il fut le plus cruel et le plus fourbe des deux…

NAULLEAU
En l’occurrence, mon baratin compassionnel est aussi celui de Rithy Panh, c’est-à-dire
d’un homme qui a éprouvé dans sa chair la dictature, l’oppression, la volonté
d’extermination de tout un peuple – ce qui en fait un intervenant au moins aussi qualifié
que tel ou tel intellectuel de salon, bien au chaud dans ses délires, et qui prend soin de
ne consulter que des livres où il sait d’avance pouvoir trouver de quoi renforcer ses
certitudes. Livres dont il ne lèvera le nez que pour s’en aller surfer sur des sites internet
où rien ne l’invitera jamais à penser contre lui-même, bien au contraire. En ouverture de
ces entretiens, je t’ai dit que la vérité d’un homme de lettres était, selon moi, à chercher
dans ses livres. J’y ajoute à présent la conviction que la vérité esthétique se porte
parfois garante de la vérité tout court. Dans les propos des conspirationnistes de tous
poils, et plus particulièrement ceux qui s’expriment à propos de la Shoah, je ne discerne
qu’idée fixe, obsession morbide, rabougrissement de la pensée, étroitesse d’esprit,
stérilité. Chez Imre Kertész, je reviens à L’Holocauste comme culture, j’entends au
contraire l’audace, la volonté de penser jusqu’à ses ultimes conséquences une expérience
extrême, au point de prendre parti contre La Liste de Schindler (« Aujourd’hui, nous
vivons dans la cacophonie du kitsch gros comme un dinosaure de Spielberg ») et pour La
Vie est belle de Roberto Benigni, au motif que seul un conte peut informer « sur
l’absurdité de ce monde terrible et sur la force spirituelle impuissante, faillible et
pourtant inflexible de l’homme confronté à cette absurdité. » Auschwitz s’échappe
obstinément d’entre les mailles de la réalité (et par conséquent d’entre celles du réalisme
cinématographique), même et peut-être surtout aux yeux de ceux qui en furent les
victimes directes, telles sont deux des leçons prodiguées par le prix Nobel de littérature
2002.Quant à mon intuition sur la vérité esthétique, je préfèrerai toujours les vertiges
chrétiens de Paul Gadenne dans La Plage de Scheveningen : « Nous étions des hommes,
et nous découvrions qu’être des hommes, c’était répondre au même nom que nos
bourreaux. L’honneur des hommes, notre honneur, était entaché. » ou telle fulgurance
extraite du même livre : « Plus tard, à la vue d’une photographie représentant la petite
construction entourée d’arbres maigres, d’où personne n’était jamais sorti vivant, et qui
marquait le terme d’un horrible voyage, il devait se demander comment ces arbres
n’avaient pas refusé de pousser là. » aux hideuses vidéos auto-promotionnelles de Vincent Reynouard.

Sur les camps, toujours

NAULLEAU (SUITE)
Pour autant, tu n’as pas tort au sujet de l’évolution du discours sur les camps –
encore qu’il serait sans doute plus juste de parler de la perception des camps. Les
victimes sont peu à peu devenues les héros des temps modernes – quand il fallait
autrefois accomplir un exploit, il suffit à présent de subir un préjudice pour obtenir son
quart d’heure de gloire, et dans la mesure où le déporté juif apparaît désormais comme
la victime entre toutes, la Seconde Guerre mondiale finit parfois par se résumer à la
Solution finale (soit dit en passant, l’avènement du règne victimaire inspire à Zygmunt
Bauman cette réflexion fulgurante : « La culture du statut-de-victime-et-compensation
ressasse l’antique tradition de la vendetta, que la modernité s’efforça tant de proscrire et
d’enterrer, mais qui à l’époque moderne liquide semble sortir de son tombeau
réincarnée. »). Qu’il y ait risque de mythologisation, je ne le conteste pas, que les
souffrances du peuple allemand en aient été occultées (tout comme le débarquement
allié continue de faire écran à Stalingrad), j’en suis d’accord, tellement d’accord même
que je ne t’ai pas attendu pour m’exprimer à ce sujet (oui, au fait, il m’arrive de cesser
de parler de football pour écrire, tu devrais te renseigner !) à travers une recension déjà
vieille d’une dizaine d’années du magnifique livre de W.G. Sebald : De la destruction
comme élément de l’histoire naturelle. Extrait de ma chronique : « Évoquer les
bombardements alliés à partir de 1943 sur la plupart des grandes villes allemandes
équivaudrait à ouvrir un placard où achèvent de pourrir non pas un unique cadavre,
comme dans les romans policiers, mais les restes d’environ “six cent mille victimes
civiles”. L’auteur avance en effet que la profondeur de l’empreinte laissée par cette
apocalypse sur la société allemande est inversement proportionnelle à sa presque
invisibilité dans la littérature nationale. Afin d’étayer le premier terme de l’axiome,
Sebald affirme sans mollesse que le miracle allemand s’explique par « un flot d’énergie
psychique, intarissable jusqu’à ce jour, dont la source est le secret gardé par tous les
cadavres emmurés dans les fondations de notre système politique ; un secret qui a lié les
Allemands dans les années de l’après-guerre, qui continue encore de les lier plus

efficacement que tout objectif concret n’aurait su le faire et je pense ici à la réalisation
de la démocratie », avant d’ajouter, histoire de mieux agacer des dents qu’on entend
déjà grincer : « Il n’est peut-être pas hors de propos de rappeler ce contexte, en ce jour
où le projet de la Grande Europe, qui a déjà échoué par deux fois, entre dans une
nouvelle phase et où la sphère d’influence du deutsche mark, l’histoire a une propension
à se répéter, s’étend sur un territoire à peu près aussi vaste que celui qui était occupé en
1941 par la Wehrmacht. » Et pour mieux appuyer le deuxième terme de sa
démonstration, il passe au crible critique, parmi « les rares documents que nous a
transmis la littérature », trois romans malgré tout inspirés d’une poétique des ruines
allemandes, La Cathédrale de Peter de Mendelssohn, Nekyia de Hans Erich Nossack et La
Ville au-delà du fleuve de Hermann Kasack. En quelques mots, et pour rester dans notre
thème, disons qu’au terme de l’examen ne demeure de ces trois oeuvres qu’un paysage
digne de Dresde ou de Hambourg après les raids britanniques. Impitoyable démolition
dont la sévérité paraît parfois quelque peu excessive, en particulier dans le cas de
Kasack, mais toujours appuyé sur une analyse serrée des pièces à conviction et une
étourdissante érudition. Dans le placard ouvert par W.G. Sebald macère depuis une
soixantaine d’années la mauvaise conscience des enfants et petits-enfants respectifs des
barbares nazis et des civilisés alliés. On ne saurait donc s’étonner qu’un déplaisant
parfum de gêne s’exhale de ces pages. Malaise métaphysique que d’aucuns s’efforcent de
dissiper au moyen d’une comptabilité macabre : six millions d’êtres partis en fumée
contre six cent mille personnes écrasées sous les bombes, ou en faisant valoir que le
châtiment collectif tombé du ciel était le seul moyen d’arracher le mal à la racine. Il
faudrait un Bernanos pour dire tout le dégoût qu’inspire cette philosophie de parfait
salaud. Faute de mieux, on peut toujours méditer ce passage cité par Sebald du Journal
d’un désespéré de Friedrich Reck qui a pour cadre une gare de Haute-Bavière, le 20 août
1943 : « Une valise en carton tombe sur le quai et répand son contenu. Des jouets, une
trousse à ongles, du linge en partie brûlé. Pour finir, le cadavre d’un enfant calciné et
réduit à la taille d’une momie, que la femme à moitié folle a transporté avec elle comme
relique d’un passé encore intact quelques jours auparavant ».

SORAL
Bien ! Tu n’as qu’à enlever ton inutile préambule où tu te caches, une fois de plus,
derrière un écrivain pour exister – écrivain qui ne t’a rien demandé et dont la citation
ne te confère aucune dignité supplémentaire (je peux jouer moi aussi à ce petit jeu-là) – et tu finis par dire tout comme moi !

Tu dis comme moi tout en accréditant en douce la thèse, qui fait partie de la
domination mémorielle, que le troisième Reich et les camps n’auraient existés QUE pour
les Juifs, alors que le Reich allemand a persécuté – eux pensaient combattus – bien
d’autres gens : les droits communs, les communistes, les Tziganes, les apatrides, les
Polonais, etc. Cinquante millions de morts que tu contribues à mépriser avec ton
judéocentrisme.
En fait, les Juifs et les camps, c’est un peu comme les Juifs et les pieds-noirs :
comme il n’y a qu’eux qui pleurnichent et qui quémandent, les braves gens sont
persuadés que tous les rapatriés d’Algérie étaient juifs ! Il faudrait que tu réfléchisses un
peu à ça : comme en Algérie, les Juifs dans les camps étaient une minorité. Il suffit de
regarder les documents filmés de la libération des camps pour le vérifier…
Et là où tu vois toujours de la souffrance, la même souffrance, soixante-dix ans
après, moi, je vois surtout l’impudeur et le racolage. Et je le dis d’autant plus à l’aise que
ceux qui pleurnichent aujourd’hui – et qui rackettent, car tout ça est aussi, et surtout,
une histoire de gros sous et de domination par la terreur symbolique – ne sont pas ceux
qui ont souffert et qui souvent se taisent. Par pudeur, par conscience et respect de
l’indicible justement…
J’ai connu un Français du STO qui avait vécu le bombardement de Dresde. Rien de
plus horrible que ce déluge de phosphore sur des civils. Et bien, il refusait d’en parler en
public, ça lui semblait obscène, un truc de saltimbanque, de racoleur et de prostituée du
sentiment. Ça, je comprends très bien !
En fait, je vais te le dire tout net, ton côté critique littéraire me fait autant chier que
ta compassion bien-pensante pour un prix Nobel de littérature probablement politique
et surfait (ni Proust, ni Musil, ni Céline n’ont eu le Nobel, que je sache ?). Que tu saches
lire des livres, on est beaucoup à savoir le faire ! Moi ce qui m’intéresse, quand
j’échange avec toi, c’est ce que tu penses, toi, toi et pas ces écrivains étrangers
formidables dont tu te pares comme une demi-mondaine trop maquillée pour cacher une
certaine indigence de pensée, pour ne pas dire un colossal conformisme ! Et pardonnemoi
de te le dire tout net : tout comme je trouve que Marc-Édouard Nabe écrit faux,
surfait, je trouve que tu penses creux. Tes extases, je les ressens comme des extases
d’opéra, pour ne pas dire des poses. Je n’y crois pas. J’attends le moment où tu vas me
faire un clin d’oeil pour me dire que c’est pour la galerie, pour te faire bien voir des
lecteurs, des journalistes, des éditeurs, des décideurs… Je ne peux pas croire que tu sois
à la fois si conformiste et si lourd.

Ça commence à cogner

NAULLEAU
Il y eut tout d’abord Minerve, sortie tout armée (et même casquée !) de la tête de
Zeus. Il y eut ensuite le baron de Münchhausen, capable d’échapper aux sables
mouvants en tirant sur son propre col. Puis vint enfin le détenteur et négociant exclusif
de vérités en gros et au détail, Alain Soral (maison fondée en 1958), lequel vit comme
une intolérable intrusion dans son dialogue avec lui-même toute référence à d’autres
écrits que les siens, à d’autres pensées que la sienne. J’avoue qu’il m’arrive de lire des
livres, je concède en retenir parfois quelque chose, je pousse l’impudence jusqu’à parfois
les citer dans nos échanges. Gaffe à toi, à force de me dire ce qu’il faut ôter ou garder
dans mes questions, remarques ou répliques, tu finiras par parler tout seul, ce qui
marche très bien dans tes vidéos sur le site Égalité et Réconciliation, mais ce qui peut
devenir un problème dans un livre d’entretiens (n’oublie pas de fermer la lumière en
partant). Imre Kertész, prix Nobel « probablement politique et surfait » ? Traduction : je
ne l’ai pas lu, mais j’ai un avis. Décidément, tu devrais faire de la télé, c’est la règle d’y
parler d’un livre sans l’avoir ouvert. Par ailleurs, j’ai déjà assez de fil à retordre avec ce
qui se trouve dans ton esprit pour me soucier de ce qui n’existe que dans ton
imagination, clins d’oeil et autres.

SORAL
Une fois de plus, tu réponds à côté et tu fais des phrases, moi je te repose la
question, claire et nette : quel que soit le talent de ton prix Nobel, dont je me contrefous
en l’occurrence, est-ce que tu penses que 6-3 = 6 ? Or, c’est ce que nous oblige à croire
la loi Gayssot. On est au XXIe siècle et c’est pour moi encore bien plus violent, et absurde,
que de nous obliger à croire que la Terre est plate !
En fait, j’ai l’impression que tu cites des écrivains un peu comme les aristos
décadents faisaient dire des messes ! Ce sont pour toi des mantras, tu as l’impression que
ça va te protéger. Donner de la profondeur à ta pensée, indigente, je le répète, de
l’élégance à ta position, conformiste et lâche, je le répète aussi.
Tout ton procédé consiste en fait : un, à me poser des questions comme si tu étais
un juge, au-dessus de tout soupçon, sous prétexte que tu es du côté de l’idéologie

dominante et du confort mondain, tandis que je suis dans la tourmente. Deux, à faire de
l’ironie sans jamais aborder le fond des questions que je te pose au travers de mes
réponses. Trois, à citer des auteurs pour te cacher derrière. Ce procédé en trois temps te
permet simplement de donner aux esprits superficiels l’illusion de l’esprit et de la
profondeur sans jamais te mouiller. Voilà. Moi c’est tout ce que je vois. Nous verrons bien ce que verra le lecteur…

NAULLEAU
Parlons-en, du lecteur ! Mais avant d’y venir, il me semble que tu oublies ou feins
d’oublier que notre entretien devait à l’origine porter sur le seul thème du Front
national. Et dans la mesure où tu en as été membre, au contraire de moi, il était logique
que je pose les questions, non pas à la manière d’un inquisiteur, mais pour éclairer ce
parcours qui devient assez commun, ce passage de la gauche à l’extrême droite, perçue
par certains comme la seule à se soucier encore du peuple et même, dans une certaine
mesure, la seule à porter les véritables valeurs de gauche (joli tour de passe-passe
exécuté par ton amie Marine, bien plus futée que son père sur ce coup-là…). Il subsiste
des traces du projet original dans la structure de ces Dialogues désaccordés. Ce qui
m’amène à expliquer pourquoi j’ai accepté de faire ce livre d’échanges. D’abord, parce
que j’aime réagir aux incitations extérieures (plusieurs de mes publications précédentes
sont des commandes) et voir ce que cela donne : va-t-il se passer quelque chose ou rien ?
Ensuite, parce que je suis ouvert à la discussion avec quiconque se présente dans les
mêmes dispositions. Aussi profondes que soient les divergences avec cet interlocuteur (et
avec toi, on atteint le stade abyssal), nous n’en restons pas moins l’un et l’autre des
Mitmensch, des compagnons de traversée entre deux néants. Quant au lecteur, ton
lecteur, plus précisément, il a longtemps été pour moi un jeune homme pâle qui
m’abordait dans la rue ou dans le métro, Comprendre l’Empire à la main, pour me dire :
« Il faudrait faire venir Soral dans vos émissions, M. Naulleau, il n’est jamais invité à la
télévision, parce qu’on sait bien qui tient les médias en France. » Je parie que de se
retrouver ainsi exposées en toute liberté dans notre livre, il en sera de la plupart de tes
théories comme de ces momies qui tombent en poussière lorsqu’on les exhume de leur
sarcophage pour les exposer à l’air libre. Mais tu as raison, le lecteur jugera.

SORAL

Je crois, moi, que tu ne mesures pas les emmerdes que vont t’attirer ce livre,
simplement pour m’avoir permis, par tes questions prudentes et sarcastiques, d’exprimer
ma pensée et d’argumenter devant ton public. Rien que pour ça, c’est vrai, quels que
soient mes agacements au regard de tes procédés, je dois te remercier. Même si tu le fais
à la faux-cul et en douce, tu es le seul à le faire depuis mon éviction de chez Taddéi à la
demande des mêmes (liste de Cohen oblige)1 !

Après Chávez, le cas Beppe Grillo

NAULLEAU
Reprenons le fil. Du côté de l’Italie, à présent, le visage du populisme prend celui de
l’ancien comique Beppe Grillo, leader du Mouvement 5 étoiles, également marqué par
une volonté de retour à l’autoritarisme, qui prend parfois dans son entourage proche la
forme d’une nostalgie de Mussolini, également caractérisé par sa manière de mordre sur
les sympathisants de droite comme de gauche. Mais Grillo joue la paralysie du jeu
démocratique, l’accession de députés issus de la société civile au Parlement, le retour des
cahiers de doléances, le refus d’un gouvernement formé de politiciens professionnels. En
deux mots, le retour et le recours au peuple, à son expression directe. Une voie pour
l’avenir ?

SORAL
Oui, Grillo c’est le Dieudonné italien et c’est aussi un très bon signe, pas vraiment
bleu marine, plutôt rouge brun… Grillo n’a pas peur de discuter avec CasaPound (toi qui
aimes la poésie et la littérature, tu devrais t’intéresser à l’Ezra Pound politique, tu
comprendrais bien mieux Soral !), ce que Marine ne ferait jamais dans son souci de
respectabilité… Mais respectable aux yeux de qui, justement ? Des détenteurs du
pouvoir, c’est là que le bât blesse… Pepe Grillo, ça va tout à fait dans le sens de mes
espoirs et de mes analyses. Je crains juste qu’il soit un peu trop libertaire et utopique,
trop poreux aux influences trotskistes qui tournent déjà autour de lui avec l’argent de la
fondation Rothschild, exactement comme autour d’un Coluche en d’autre temps…

Derrière Grillo, il y a le même genre de gugusses que ceux qui se tenaient derrière
Coluche à l’époque : les Romain Goupil, Jacques Attali et autres représentants de la
gauche pas très catholique qui le lâchèrent, après l’avoir manipulé, quand il commença
à s’intéresser au parcours d’un Gérard Nicoud, successeur de Pierre Poujade et lui
authentique représentant du peuple en colère…
Goupil, le renard gauchiste dont l’atlantisme fut plus tard clairement révélé lors de
son intervention publique en faveur de la pacification de l’Irak.
Face à ces manipulateurs atlanto-trotskistes, j’ai juste peur que ce Grillo soit encore
trop libertaire, trop « antifasciste », pour représenter un espoir authentique d’alternative
de gestion dans une Italie qui donnerait le la à l’Europe…

Soral s’indigne contre les Indignés

NAULLEAU
Retour en France avec une forme mutante de populisme, le mouvement des
Indignés qui s’est répandu par vagues concentriques autour du best-seller de Stéphane
Hessel, récemment disparu, jusqu’aux États-Unis avec Occupy Wall Street…

SORAL
Et voilà, nous y sommes ! Tu devances mes pensées… Les indigènes et le gâteux
Hessel, ce sont ces fameux réseaux trotskistes sous contrôle atlantiste, toujours là, depuis
Mai 68, pour pourrir et amener sur des voies de garage libertaires, les volontés
d’insurrection populaire avec alternatives de gestion authentiques. Les Indignés et
Hessel, c’est de la merde, comme tout ce qui vient de l’ONU relayé par des étudiants !
D’ailleurs, signe qui ne trompe pas, à la Bastille, au moment fort des Indignés,
justement, il y avait des petits nervis à talkie-walkie, en général proches du NPA, qui
parcouraient la foule des jeunes à la recherche des « soraliens » pour les chasser. Tu
peux le vérifier sur Internet. Toujours cette même escroquerie antifasciste qui contrôle le
mouvement étudiant pour le ramener à Cohn-Bendit, à l’UE et à l’atlantisme !

NAULLEAU
À la mort de Hessel, comme en d’autres circonstances, les hommes raisonnables (je
vois en eux les représentants de la common decency chère à Orwell et réactivée par
Michéa) se sont une fois de plus retrouvés entre deux feux. D’un côté, les hommages
délirants rendus à un homme de courage et de conviction mais penseur mineur ; de
l’autre, les commentaires méprisants de tous les ricaneurs professionnels dont il faut
croire que notre pays possède d’inépuisables bataillons. Plutôt que de stigmatiser la
naïveté du slogan « Indignez-vous ! », il aurait peut-être fallu retenir du message qu’il
s’efforçait d’introduire une forme minimale de transcendance dans une société où
l’accomplissement personnel se confond avec la possession du nouveau portable lancé
sur le marché, où les préoc- cupations eschatologiques ne portent plus sur la date du
Jugement dernier, mais sur celle des prochains soldes d’été.

SORAL
Là encore, désolé de te faire remarquer que les seuls qui lui ont craché à la gueule,
de façon particulièrement indécente dans un monde encore un peu chrétien, sont les
Juifs sionistes qui lui reprochaient, en raison de ses positions respectables sur la
Palestine, sa trahison à la fidélité tribale !

De l’empire et de la théorie du complot

NAULLEAU
Le moment paraît bien choisi pour aborder ton obsession juive, et plus précisément
ton obsession anti-juive. Ta pensée, telle que tu l’exprimes notamment dans Comprendre
l’Empire, s’inspire de thèses très en vogue dans certains milieux jusqu’à la Seconde
Guerre mondiale, celles de l’accaparation par une élite juive de la Banque et des centres
de décision planétaires à des fins de domination du monde. Volonté de domination à
travers la Banque (d’ailleurs, en simplifiant, pour toi, l’Empire, c’est la Banque) qui
découlerait naturellement du concept de peuple élu, et se caractériserait par, je te cite, « une violence assumée et encore accrue par l’idéologie de ses dirigeants et cadres,
majoritairement formés à l’inégalitarisme méprisant de l’Ancien Testament… » À ce
stade, une remarque et une question. La remarque : il arrive, certes rarement, mais il
arrive tout de même que les racistes, les islamophobes, les misogynes, les antisémites et
consorts me rendent envieux : cela doit être tellement reposant d’avoir trouvé sa place
dans le monde, de vivre dans la certitude, d’avoir démasqué le coupable, d’avoir trouvé
la raison de tous les maux de l’existence… Je pense alors à cette phrase de Léon-Paul
Fargue dans Suite familière : « Ces gens qui remuent des idées, toute la vie, comme des
osselets, comme des boutons dans une boîte, avec un bruit de cailloux roulés sur la
grève… » Mais il faut croire que le repos n’est pas mon truc. La question : n’as-tu pas
l’impression de retarder d’une guerre, d’être devenu le ringard de service ? Pour citer à
nouveau Imre Kertész, survivant des camps nazis et prix Nobel de littérature 2002, j’ai
plaisir à te le rappeler : « Tout comme un physicien qui n’a pas entendu parler de la
théorie quantique n’est pas un physicien, un antisémite qui ne compte pas avec
Auschwitz ne peut pas être, pour ainsi dire, un véritable antisémite, crédible, sérieux et,
au moins dans le cadre de son idée fixe, formé et informé. » Avant de poursuivre sur le
même sujet, je te laisse répondre à cette première salve.

SORAL
C’est marrant qu’aussitôt abordée la question révisionniste de l’exactitude en
Histoire, tu dévies sur du terrorisme moral à deux balles ! Je ne vois pas en quoi les
camps de concentration, invention anglaise mise en place pour la première fois en
Afrique du Sud contre les Boers, et qu’on appelait en Russie soviétique « goulags »,
empêcherait de penser l’Histoire ? Et notamment l’histoire des Rothschild ! Du processus
financier et de sa domination croissante sur les deux derniers siècles ! Tu me cites Imre
Kertész, je t’oppose Werner Sombart !
Excuse-moi de te répondre crûment, mais avec ce genre d’argumentaire tu aurais pu
m’impressionner quand j’avais vingt ans. Depuis, j’ai énormément lu, je me suis cultivé,
et ton truc sur Auschwitz, changement de paradigme, pour moi, c’est du même tonneau
que la coupure épistémologique d’Althusser. De la charlatanerie, de la religion qui ne dit
pas son nom !
Si les Japonais avaient gagné la guerre, la grande phrase serait : comment penser
le monde après Hiroshima ? Si c’était les Allemands : après Dresde…
Quant à ma vision du monde, avec un peu d’honnêteté, tu admettras qu’elle est
partagée par les plus grands esprits du monde depuis le Christ jusqu’à Bobby Fischer en passant par Voltaire et Karl Marx… Donc, je ne me vois pas du tout dans la posture de
l’esprit épais. Je pense même, pour répondre à une autre de tes questions, que je suis à
la fois dans le plus pur classicisme et de l’avant-garde ! Les années qui viennent vont te
le démontrer, et nous le démontrent déjà avec l’affaire Madoff, l’arrogance d’un
Netanyahou et les mensonges du rabbin Bernheim…
Vois-tu, en insistant encore un peu, tes questions peuvent à coup sûr me pousser
vers la prison – car c’est ça, la réalité – mais vers la culpabilité ou le doute, non. Désolé,
mais j’ai depuis longtemps dépassé le stade du doute pour passer sur ces questions dans
le domaine de l’érudition ! Chez moi, c’est la connaissance qui guide la morale, pas la
pseudo-morale qui interdit la connaissance…

NAULLEAU
Ce qui me sidère, c’est que l’on puisse croire et faire croire qu’un juif agirait
nécessairement en tant que juif, et qui plus est en fonction d’un encodage millénaire,
d’un dessein collectif dont chaque individu serait comptable depuis les origines (comme
si le spectre des opinions professées par des individus juifs ne se révélait pas aussi divers
et bigarré que celui de n’importe quels autres « représentants » de n’importe quelle autre
confession, ethnie, groupe…). Délire qu’il est à la fois aisé et périlleux de contredire, car
de combattre pied à pied certaines idées finit par les accréditer aux yeux des convaincus,
par principe affranchis qu’ils sont du principe de réalité. La transposition sur un autre
plan de ces conversations de rue où de jeunes Arabes finissent par me dire que c’est bien
connu, les juifs sont tous des richards qui se serrent les coudes, alors même que notre
quartier commun, pour le moins mélangé, offre de la communauté juive toutes les
situations sociales imaginables (sauf la grande bourgeoisie, il est vrai), du petit retraité
au boutiquier en passant par les professions libérales et aussi tous les rapports possibles
à la religion, des loubavitch aux laïcs, sans oublier les multiples nuances intermédiaires.
Au pire, cela donne le sinistre Youssouf Fofana et son gang des barbares, au mieux, une
conversation entre voisins où je finis par dire à mes interlocuteurs qu’il est certes moins
fatigant, mais aussi moins efficace de toujours imputer aux juifs ses propres difficultés,
plutôt que de se bouger les fesses pour en sortir.

Individus, systèmes de valeurs et visions du monde

SORAL
Partant de l’individu, on ne peut rien penser, ce qui est assez pratique quand on ne
veut rien savoir !
Mais en sociologie, vois-tu, il y a des systèmes de valeurs, des visions du monde, à la
fois produits et portés par des groupes, des communautés humaines… On peut appeler
ça par exemple : l’idéologie bourgeoise, qui n’abolit pas la diversité des individus
bourgeois, mais qui n’interdit pas non plus de penser la bourgeoisie comme classe, avec
sa vision du monde, ses valeurs, sa destinée historique… Il y a de très bons romans làdessus
! Donc oui, il y a une vision juive du monde, il y a un monde juif, comme il y a
un monde musulman, un monde chrétien… Et les juifs sont d’ailleurs les premiers à le
revendiquer ! Tu es en fait bien plus négateur du juif que moi !
Ce monde juif s’appuie sur une histoire, la Diaspora (dispersion et désir de retour à
la terre promise), sur deux livres, la Thora et le Talmud, sur une épopée récente, le
sionisme… et tout ça peut s’étudier, se constater, se comparer. Moi, je combats une
certaine vision juive du monde, pas des juifs en particulier, et j’ai d’ailleurs dans ce
combat les meilleurs juifs avec moi, au cas où cela t’aurait échappé : Bernard Lazare,
Karl Marx, Abraham Léon, Israël Shahak, et aujourd’hui Gilad Atzmon, dont je suis
l’éditeur… Et tous ces honnêtes gens, comme moi, combattent cette vision tribale et
dominatrice (cf. de Gaulle, autre imbécile antisémite !) au nom d’une vision hellénochrétienne,
authentiquement universaliste et compassionnelle, donc de gauche, rassuretoi
! Moi, tu vois, contrairement à toi, je ne nie pas l’existence du juif comme le faisait
Sartre (pour se faire pardonner d’avoir passé la guerre au Flore à plagier Heidegger et
qui, au passage, a fini talmudiste sous l’influence de Benny Lévy…). De même que je
combats l’impérialisme oligarchique américain sans jamais en rendre le petit peuple
américain responsable, je combats le suprématisme juif, comme l’ont fait des dizaines et
des dizaines d’esprits éclairés dans l’Histoire avant moi, au nom de la Grèce et du Christ,
sans jamais en rendre responsable les juifs sur les bords, comme les appelle Israël
Shamir, le petit juif du quotidien.
Et même ce suprématiste juif, contrairement à toi, je ne le nie pas, je reconnais qu’il
existe, je l’étudie, je l’admire même, comme on peut admirer pour sa maîtrise, sa
technique, sa cohérence interne, l’adversaire que l’on combat. Je te dirai même que les
juifs intelligents me respectent pour ça, alors que toi, ils te méprisent, comme un goy,
un gentil, cet éternel dominé jobard qui ne voit jamais rien !
Bref, je combats cet esprit juif qui domine l’époque et qui l’avilit, ce mauvais esprit
décrit par tous nos penseurs, nos historiens, nos écrivains, nos poètes, comme je
combats la mentalité bourgeoise qui en est le rejeton…

Maintenant, libre à toi de me prendre pour un imbécile, un ringard… Imbécile et
ringard comme Louis-Ferdinand Céline alors ? Comme Marcel Jouhandeau, comme
Salvador Allende, comme Simone Veil, Ezra Pound, Knut Hamsun, Alexandre
Soljenitsyne… la liste est tellement longue ! Les plus grands génies de l’Histoire y sont
quasiment tous. Et toi, à ce cortège de génies subtils et certifiés, qu’as-tu à m’opposer ?
François Mauriac ? Jean-Paul Sartre ? BHL ? Ton prix Nobel 2002 ? Tu n’as à m’opposer
que l’écrasante et vulgaire victoire de l’époque !

NAULLEAU
Pas mal, Mauriac… Quant à l’opinion du juif moyen sur nos personnes respectives,
je suppose que tu t’appuies sur des sondages réalisés avec toute l’exactitude scientifique
requise. Un peu de sérieux : je reste en effet attaché à l’individu, un des fâcheux effets
de mon indécrottable humanisme (petit-) bourgeois. Ta volonté de réduire l’individu à
une abstraction, de dissoudre le particulier dans le général trahit à la fois une faiblesse
d’esprit et une infirmité de l’âme. Dans Comprendre l’empire, tu établis pourtant toi-même
une distinction aussi pertinente qu’utile entre les différentes générations des
musulmans de France ou, mieux encore, au sein d’une même classe d’âge, entre d’une
part « cette nouvelle génération de Français musulmans intégrés, diplômés et
entrepreneurs, cherchant dans la théologie islamique les raisons de sortir de la
catastrophique posture victimaire imposée par SOS Racisme afin de pouvoir aimer
pleinement et sincèrement leur pays » et, de l’autre, « cette nouvelle génération de
paumés, issus des ghettos de la relégation et d’un déclassement chaque jour aggravé par
la crise mondiale, porteurs d’une idéologie délinquante américaine libérale prolongeant
désormais dans un salafisme bricolé et superficiel leur haine revancharde d’une France
coloniale qui ne l’a jamais été de leur vivant. » Tu bats ainsi en brèche l’idée d’une
vision musulmane du monde, et même de la France ! pour mieux restituer la diversité
des postures, des pratiques et des pensées. Un pas dans la bonne direction : ne te reste
plus qu’à comprendre que le musulman du XXIe siècle, stigmatisé comme incompatible
par essence avec le projet républicain, puisque représentant d’un islamo-fascisme
(concept assez vague pour s’imposer sans coup férir dans l’espace médiatique), a
succédé à l’Israélite du XIXe siècle, dénoncé pour les mêmes raisons et avec les mêmes
mots comme judéo-bolchévique, corps étranger à la nation. En bon historien, tu devrais
laisser le passé éclairer le présent, et réciproquement.

SORAL
Je ne vois pas en bonne logique où est l’argument !
Il y a des catégories et des sous-catégories. Il y a le Coran, qui est un, et divers types
de musulmans, comme je l’écris. De même pour le judaïsme et les juifs, je viens de me
fendre d’une longue digression pour te l’expliquer… Mais ne pas réduire les musulmans,
les chrétiens ou les juifs à un seul type ne signifie pas que l’islamité, la chrétienté et le
judaïsme disparaissent totalement dans l’atomisation individuelle au point qu’on ne
peut plus rien en dire !
Donc, pour me répéter, puisque je veux bien admettre que le sujet est dangereux et
sensible : il y a le judaïsme, par la Thora et le Talmud, et différentes catégories de juifs
à ne pas confondre ni mélanger, ce que je sais faire aussi très bien, sans pour autant
déclarer, avec l’escroc Jean-Paul Sartre, que le juif n’existe pas et que c’est l’antisémite
qui le crée. Énorme bobard en forme d’excuse pour sa mauvaise guerre, mais auquel tu
penses bien qu’il ne croyait pas lui-même…
Tout ça s’appelle la précision, l’exactitude, la complexité… C’est une exigence de
pensée, pas un prétexte pour ne plus rien penser du tout… de peur de s’attirer des
ennuis !
Pour te prendre d’ailleurs sur ton terrain, tu admettras bien qu’il existe plusieurs
types d’écrivain, mais que l’écrivain existe bel et bien comme catégorie ou comme genre
et qu’il n’est pas interchangeable avec le plombier !
Dieudonné « sale nègre »

NAULLEAU
Je n’ai rien contre les étrangers, ma concierge est portugaise… vieille antienne.
Tout raciste a son Noir, tout antisémite a son juif, tu édites Gilad Atzmon, fort bien. Le
problème, c’est que tu ne cesses de mettre en avant des exceptions plutôt que la règle, à
savoir tel rabbin bien allumé ou les excités de la Ligue de Défense Juive – quitte
d’ailleurs a tout confondre : à titre personnel, je me contrefous des délires d’un agité de
la kippa à Jérusalem, tandis que les discours haineux qui appellent à s’en prendre à ta
personne ou à celle de Dieudonné posent un problème républicain, sans parler de la sécurité publique. Dans la harangue de rue d’un des responsables de la LDJ (prononcée
lors d’une cérémonie à la mémoire d’Ilan Halimi) que tu commentes sur ton site en
compagnie de Dieudonné, avec beaucoup d’humour, il faut le reconnaître, on entend
distinctement fuser « Sale Noir ! » à l’adresse de ce dernier, et « Qu’il crève ! » à ton
intention, sans que cela paraisse le moins du monde déranger la pauvre Véronique
Genest au premier rang. Mais tu ne peux ignorer que les discours et les agissements de
la LDJ ont été condamnés par de nombreuses institutions et personnalités juives, qui ne
se reconnaissent en aucune façon dans ce jusqu’au-boutisme communautaire. Mon
hypothèse est que, pour exister, vos deux extrémismes ont besoin l’un de l’autre, qu’ils se
nourrissent réciproquement. Tu dénonces, parfois à très juste titre, ce qui s’est dit lors de
cette cérémonie, mais tu glisses aussi dans tes commentaires qu’il n’y a pas d’actes
antisémites en France (sous prétexte de quelques cas avérés de bidonnage) et, mieux ou
plutôt pire encore, tu laisses tomber froidement qu’on n’a pas vu les corps, seulement les
cercueils, des trois enfants froidement assassinés par Mohamed Merah dans le lycée
Ozar Hatorah – un exercice de négationnisme sur le vif ! De quoi enrager tes détracteurs
et remettre un jeton dans le bastringue de la surenchère haineuse. Tu te définis comme
un combattant de la vérité. La seule vérité qui reste à établir dans l’affaire Merah, c’est
de savoir comment ce type a pu se balader à travers le monde, et jusqu’en Israël ! sans
que les services français ne s’en préoccupent outre mesure. Tu préfères la provocation,
la montée des tensions, au péril de ton intégrité physique, et peut-être un jour de ta vie.

SORAL
C’est-à-dire que contrairement à toi, je ne suis pas un spectateur de tout ça, qui
donne des notes comme au patinage artistique, je suis un combattant dans l’arène. C’est
moi qui prends les coups !
Et tu sais très bien comment se comporte le bon citoyen éduqué dès qu’un autre
automobiliste percute sa bagnole !
Donc admire déjà le calme qui est le mien quand on me menace en permanence, on
m’agresse quatre fois, on m’ostracise, on m’insulte, on me diffame sans que je puisse
répondre, on me tape au porte-monnaie par de multiples procès et on menace de violer
ma femme. Rien de moins !
Quand à l’affaire de Toulouse, je suis ancien journaliste d’enquête, je crois avoir une
bonne formation politique, vu mon parcours, sur ce que sont les opérations secrètes,
sous faux drapeaux et autres montages de l’État profond… Et je dis, sans aucune
animosité, que dans l’affaire Merah, tout pue le montage, la manipulation, que rien

n’est crédible ni démontré…
Je disais déjà la même chose à l’époque sur l’affaire de Carpentras, quand derrière
Fabius et Mitterrand, tout le monde criait à mort et au loup en montrant Le Pen qui n’y
était pour rien. (La plupart des juifs de PACA votaient d’ailleurs FN à l’époque, y
compris le déterré Germon – j’ai interviewé sa veuve – par nostalgie de l’Algérie
française…) Et à l’époque on risquait, pareil, le lynchage physique, quand on
soupçonnait que ce soit un pur montage orchestré par la police secrète de Pierre Joxe,
comme aujourd’hui par celle de Netanyahou…
Tu veux qu’on ressorte le dossier et qu’on le mette à plat pour voir comme cette
affaire pue et ce qu’il en reste ?
Pour moi, Merah, c’est Carpentras, mais cette fois pas pour diaboliser Le Pen et le
FN – autres temps, autres moeurs – mais pour diaboliser le nouveau bouc émissaire
désigné par les mêmes : le musulman…
Quant aux agressions antisémites en France, la réalité, c’est que ce sont les juifs qui
menacent, punissent et agressent en permanence les insoumis à ce qu’ils représentent :
les intérêts sionistes en France et leur domination communautaire parfaitement
démontrée par le dîner annuel du CRIF. Je le dis parce que je le sais, les statistiques
antisémites en France sont fournies par la Communauté juive organisée et elles sont
parfaitement mensongères !
De même que les cimetières juifs sont les cimetières les moins profanés de France,
bien après les cimetières musulmans et catholiques – qui sont les plus vandalisés. Je dis,
et je démontre, que les juifs sont en France les moins victimes d’agressions de toutes les
communautés présentes sur le territoire, puisque nous devons désormais, sous leur
influence et contre la loi française, parler par communautés…
Agresser un juif aujourd’hui, ne serait-ce que verbalement, c’est comme s’en prendre
à un noble sous Louis XIV ! Essaie, tu vas voir ce qui va t’arriver ! En quelques jours,
après une bonne kabbale bien orchestrée, tu rejoins la liste de Cohen avec Soral et
Dieudonné !

NAULLEAU
Sans verser dans une comptabilité macabre, on peut supposer que le nombre de
tombes profanées est proportionnel à l’importance des populations – par conséquent, les
chrétiens doivent en être statistiquement les principales victimes, suivis par les
musulmans puis les juifs. Et je doute fort que les auteurs de ces actes odieux soient
principalement mus par l’antichristianisme, l’islamophobie ou l’antisémitisme. J’y vois plutôt les agis-sements de petits cons désoeuvrés. Pour ce qui est du dîner du CRIF, je l’ai
dit et je le répète, je suis sidéré, outré, choqué de voir les plus hauts responsables du
pays se faire parfois remonter les bretelles et reprocher leur action sur une base
confessionnelle (en ce sens, le retour de Roger Cukierman est une catastrophe !) – de
nombreux Fran-çais juifs partagent mon effarement. En attendant le jour béni où le
président de la République et son Premier ministre seront contraints d’effectuer une
véritable tournée des popotes communautaires, de passer sous les fourches Caudines du
CRIF, du CRAN, du CLIP, du CRAP et du BANG, du VLOP, du ZIP et du SHEBAM ! Mais
puisque tu proposes de mettre à plat le dossier Merah, fais donc, je t’en prie…

L’affaire Merah, c’est un peu la version française
des attentats du 11 septembre

SORAL
Je le répète, l’affaire Merah a tout d’une opération de manipulation menée parce ce
qu’Aymeric Chauprade appelle l’État profond – dans les faits une opération conjointe
franco-israélienne – et ce dans le but à la fois de diaboliser les musulmans en les
associant au djihad tout en rendant les Français sensibles à la cause israélienne…
L’affaire Merah, c’est un peu la version française, petit budget, des attentats du
11 septembre, le versant français de la stratégie néoconservatrice et sioniste du « choc
des civilisations ». Rien ne tient dans le dossier. Je pense que tu le sais ?
À commencer par le personnage de Merah : petit voyou de province, agent de la
DCRI, voyageant à la fois au Pakistan et en Israël, ce qui exige déjà d’avoir deux
passeports…
Merah c’est un peu notre Mohamed Atta, un petit Lee Harvey Oswald…

NAULLEAU
Une théorie du complot justifiée par une autre théorie du complot ! Un peu court,
jeune homme…

SORAL
Un peu court ? Il y a des théories du complot crédibles et d’autres grotesques.
Quand on a un peu la culture des logiques d’État, de leur tradition et de ce que valent
leurs services spéciaux, on sait qu’Al-Qaïda est une vaste rigolade pour lecteur de Paris
Match, mais on prend en revanche très au sérieux la longue liste d’opérations sous faux
drapeaux montées par la CIA et le Mossad, soit conjointement, soit séparément, qui,
rien que pour l’histoire récente et qui nous concerne, va de l’assassinat de Kennedy aux
attentats du 11 septembre en passant par la fameuse et très gênante affaire de l’attaque
du Liberty…
D’ailleurs, les gens comme toi ne disent-ils pas que remettre en cause les attentants
du 11 septembre revient à nier l’existence des chambres à gaz ? Je crois que cette phrase
a été prononcée conjointement chez Taddeï par Hélène Cixous et Marin Karmitz – deux
bons patriotes catholiques – pour faire taire un Mathieu Kassovitz qui n’avait pas
compris, du haut de sa naïveté de nanti gauchiste, où il mettait les pieds !
Tiens, à ce propos, j’aimerais bien que tu me dises ce que tu penses, toi, des
attentats du 11 septembre ?

NAULLEAU
Marrant, ça, ceux qui me posent cette même question dans la rue ou dans le métro
ont souvent un de tes livres sous le bras ! Il existe bien des façons valables d’y répondre,
au nombre desquelles je ne classerai pas celle que tu proposes dans Comprendre
l’Empire : « Une vérité officielle sur les attentats du 11 septembre tellement intenable –
avec notamment les questions troublantes de l’écroulement des trois tours du WTC, dont
la tour n° 7 tombée sans le moindre avion, et l’avion tout aussi introuvable du
Pentagone… – que plus d’un Américain sur deux n’y croit plus et pense aujourd’hui,
comme de hautes personnalités du monde entier, à un inside job impliquant services
américains et isaréliens… » Neuf lignes, emballé, c’est pesé ! Allusion, flou artistique,
c’est ce qui s’appelle en dire trop ou pas assez. À moins, bien entendu, que le but ne soit
que de jeter le doute dans des cervelles malléables. Ce que je pense du 11 septembre ?
Qu’au sujet de Ben Laden, les Américains auraient été bien inspirés de relire la légende
du Golem ou l’histoire de Frankenstein (la seconde se trouvant d’ailleurs inspirée de la
première), quand la créature échappe à son créateur et se retourne contre lui. Et que cet
attentat fut, au sens littéral, un cadeau tombé du ciel pour les Faucons américains, qui
s’en servirent de justification pour envahir l’Irak (puisque tu fais si grand cas des

opinions des Américains moyens, je t’indique au passage qu’une majorité d’entre eux
pensent aujourd’hui encore que les pirates de l’air étaient irakiens) et instituer un
programme d’espionnage aux dimensions planétaires à faire pâlir d’envie toutes les
dictatures passées, présentes et futures. Non, je ne crois pas que les attentats du
11 septembre furent commis par la CIA et le Mossad alliés. Non, je ne crois pas que
toutes les personnes juives présentes dans les tours furent prévenues et préventivement
évacuées. Non, je ne crois pas que la face du diable apparut dans les fumées de
l’incendie. Non, je ne crois pas que cela ait le moindre rapport avec les chambres à gaz.
Non, je ne connais à titre personnel ni Hélène Cixous ni Marin Karmitz. Non.

SORAL
Ouais. Tu tapes encore à côté. D’abord, ces quelques lignes dans mon livre résument
des dizaines et des dizaines d’articles sur mon site Égalité et Réconciliation 1, plusieurs
livres vendus, voire édités par ma maison d’édition Kontre-Kulture. Un très dense et très
sérieux matériel documentaire que je t’invite à découvrir et qui m’autorise effectivement
ce résumé, cette synthèse dans un livre dont ce n’est pas le sujet central.
Ensuite, tu dis bien à qui profite le crime. Concession importante. Tu montres que tu
as compris, mais tu ne vas pas jusqu’au bout, une fois de plus. Tu es là comme ailleurs –
sur l’instrumentalisation de la shoah notamment – dans le parfait dosage, celui du
parfait résistant à franscisque, collabo mais avec carte de l’Armée secrète (mon oncle
Jean et mon père en étaient membres c’est pourquoi je choisis cette filière et cette
obédience) au cas où le vent tournerait ! Tu ne veux pas passer pour un con ni pour un
salaud, mais tu ne prends aucun risque. La vérité ne t’intéresse pas, au fond. Trop
dangereux, tu fais dans l’esthétique, l’équilibre. L’important n’est pas ce qu’a été ou n’a
pas été Ben Laden – qui n’avait absolument pas les moyens d’orchestrer le
11 septembre, seul l’État profond américain allié aux Israéliens avait le niveau pour
réaliser un truc aussi complexe et tous les spécialistes le savent… – mais l’important, disje,
est que tu passes pour le parfait honnête homme !

NAULLEAU
Réfutation qui serait plus convaincante si cette pratique de l’allusion faite comme
en passant ne constituait un véritable système dans Comprendre l’Empire. Premier exemple en p. 67 : « Un lien évident entre la mort du président Kennedy et sa tentative
de reprendre le pouvoir sur la Banque, qui fait si peur aux élites américaines que même
Oliver Stone, dans son film JFK, se garde bien de seulement l’évoquer ! » Soit un
classique du complotisme : on nous cache tout, on nous dit rien ! Ou plus précisément :
si on ne vous en parle pas, c’est bien la preuve que ça existe ! D’autant que tu ajoutes
pour la bonne mesure : « C’est cette même opposition à la Banque qui vaudra aussi, sans
doute, au général de Gaulle son éviction du pouvoir en 1969. » Sans doute, sans doute…
Deuxième exemple en p. 165 : « Quant à l’inutile débat sur l’innocence ou la culpabilité
du petit capitaine-alibi, il fallait forcément que Dreyfus fût innocent pour qu’il y ait
“affaire” ; puisque si Dreyfus avait été Juif et coupable, le monde n’en aurait pas plus
entendu parler que s’il avait été innocent, mais Breton. »
Et tu me parles de sophisme ?

SORAL
Je ne comprends pas ton argumentation.Tu es sûr de bien savoir ce qu’est la
logique ? Il n’y a aucun sophisme là-dedans, ni paralogisme, juste l’énoncé de réalités
partagées à peu près par tous ceux qui ont un peu de culture politique, historique et de
la bouteille.
Je me demande même, à te regarder insister autant pour me contrer
systématiquement sur tous ces sujets où je suis moi du côté du doute argumenté et toi du
côté du ricanement et de la version officielle chaque jour plus intenable sur les trois
sujets évoqués, ce que tu défends ?
Je répondrai : ta place.
Tu défends ta place en me contrant systématiquement, car tu es bien plus que moi
dans un système rhétorique, comme je l’ai déjà constaté et décrit précédemment : ironie,
citations creuses et refus du débat sur le plan des faits…
Ton attitude même démontre que tu sais à quel point il serait dangereux d’aller au
fond sur ces questions-là : Nuremberg, la mort de Kennedy, l’éviction du général de
Gaulle par Mai 68, le 11 septembre… Sujets qui renvoient tous à la domination
impériale américano-sioniste, judéo-protestante.
Comme je le dis souvent à d’autres qui usent de la même stratégie rhétorique
d’évitement que toi : « Si vous êtes tellement persuadés que ce lobby n’existe pas, alors
pourquoi en avez-vous si peur ? »
Or, compte tenu de ton parcours et de ton métier, proche du mien, je sais
pertinemment que tu as à peu près constaté et compris la même chose que moi. Ce n’est pas possible autrement. Et comme tu as compris et que tu sais, tu sais aussi ce que ça
coûte de jouer au jeu de la vérité sur ces sujets-là.
J’espère simplement que suffisamment de lecteurs s’en rendront compte malgré ton habileté…

Arrivée de l’inspecteur Derrick

NAULLEAU
Petit intermède consacré à la série Derrick, véritable sujet de désaccord entre nous.
Tu la définis dans Jusqu’où va-t-on descendre ? comme une « mauvaise série en beige et
vert, et d’un ennui sans fond, imposée à la place du Commissaire Maigret par quinze ans
de persévérance politique, pour bien faire comprendre au peuple français que
désormais, dans la France européenne, la police sera faite par les Allemands. » En ma
qualité d’admirateur inconditionnel des aventures de l’inspecteur munichois (une série
toute en nuances, toutes les nuances de marron qu’on peut trouver en Bavière !), je te
trouve aussi naïf que mal inspiré de l’opposer à Maigret, puisque l’Allemand et le
Français tombent d’accord sur l’essentiel, partagent la commune obsession de réparer les
entorses faites à la légalité, de réparer les accrocs infligés à l’étoffe du réel, c’est-à-dire
de rétablir l’ordre du monde. Et voilà que surgit le passé (Waffen-) SS de l’interprète
principal, Horst Tappert, qui entraîne la déprogrammation simultanée de la série des
deux côtés du Rhin. L’épuration à titre posthume, il fallait y songer…

SORAL
Tu te doutes bien que cette révélation tardive, la même que pour Günter Grass au
passage, sans doute un pote à toi (et un sacré faux-cul) me fait grandement rigoler !
Quant à Maigret, créature de Simenon, tu veux qu’on parle de l’antisémitisme de
Georges Simenon ? C’est du carabiné ! À côté, je suis un tout petit joueur…
Donc, oui, tu as raison, Derrick/Maigret, même combat, finalement ! Mais je préfère
quand même l’antijudaïsme à la française, il est plus nuancé, plus fin, moins radikkkal !

NAULLEAU
Le Tambour de Günter Grass, l’un de mes premiers grands chocs littéraires… Et, plus
tard, la première occasion de vérifier qu’une adpatation cinématographique, aussi
réussie soit-elle (ce qui est le cas du film de Volker Schlöndorff), échoue toujours à
restituer les émotions d’un roman et, plus fondamentalement, l’expérience si singulière
de la lecture. Apprentissage de la déception, entrée dans l’âge adulte. Autre charge anti-
Derrick de ta part dans l’abécédaire mentionné plus haut, cette fois à l’entrée « Arte »,
une chaîne née selon toi : « de la volonté politique de créer de toutes pièces – à partir
d’un vide historique, pour ne pas dire d’un antagonisme – une unité de sensibilité des
élites allemandes et françaises dans la logique de Maastricht ; soit le pendant bourgeois
du rôle joué auprès des pauvres par l’Inspecteur Derrick. » À replacer dans le contexte
actuel d’une contestation grandissante (immédiatement assimilée, cela va sans dire, à
une poussée de germanophobie) de la politique économique imposée à l’Europe par
l’Allemagne et sa chancelière, une politique qui correspond parfaitement à ses intérêts
nationaux et à certaines de ses particularités (entre autres une croissance liée aux
exportations plutôt qu’à la demande intérieure et favorisée par la désinflation salariale),
beaucoup moins à ceux de la France, sans parler de la Grèce ou de l’Espagne. Et c’est
ainsi que, comme tu le suggérais sur un autre sujet, tu te retrouves sur la même ligne
qu’Emmanuel Todd, et même débordé (sur ta droite ? Sur ta gauche ? Des deux côtés à la
fois ?) par son analyse radicale d’une Europe entièrement contrôlée, pour leurs plus
grands profits, par le patronat allemand (via sa marionnette Angela Merkel) et les
banques – toute prétention de la France à influer sur le cours des événements, quel que
soit le locataire de l’Élysée, devenant du même coup risible. Bref, sommes-nous selon toi
aussi le cocu du couple franco-allemand ? Ce rapprochement au moins théorique avec
Todd et d’autres vaut-il signe que les lignes se sont mises à bouger ?

SORAL
Je suis d’accord là-dessus avec Todd, sauf qu’au-dessus du patronat allemand, il y a
la Banque, Wall Street et la City, et elle n’est pas tenue par les Allemands ! Les
Allemands, c’est le Capital productif industriel, pas le Capital financier cosmopolite…
Celui que Todd, petit-fils du rabbin de Bordeaux, a tendance à ne jamais voir ! Difficile
de dire si c’est un manque de clairvoyance ou un reste de solidarité tribale !

D’Hannah Arendt et de la féminisation du monde

NAULLEAU
Tu es décidément indécrottable ! Passons à présent du petit au grand écran, ainsi
que nous y invite la sortie du film de Margarethe von Trotta Hannah Arendt. Dans la
mesure où tu réserves un sort bien cruel, et à mon avis injuste, à la philosophe
allemande dans Vers la féminisation ? cela nous permettra à nouveau de tendre le fil
rouge de tes publications, ainsi qu’annoncé au début de notre conversation. Film bien
décevant tant sur la forme – l’académisme pour seul morne horizon cinématographique,
que sur le fond puisque l’essentiel (le procès Eichmann, la réflexion sur la banalité du
mal…) ne cesse de disparaître sous des aspects anecdotiques (les relations d’Hannah
Arendt avec son mari, avec sa secrétaire, avec ses amis…). Par pure charité chrétienne,
je m’abstiendrai de commenter les rétrospectives, comme on dit au Québec, consacrées à
sa liaison avec Heidegger, sinon pour dire qu’elles se situent au niveau du plus niaiseux
des romans-photos et en esquivent tant le mystère que la signification. Cela précisé, je
diviserai mon propos en deux parties : d’abord Hannah Arendt, ensuite la
« féminisation ». Au sujet de la première, je me suis certes souvent amusé, et parfois
irrité, de ce qu’il semble exister une phrase de Hannah Arendt à placer dans tout débat
intellectuel, quel qu’en soit le sujet, de ce que sa réflexion paraisse avoir embrassé tous
les domaines de l’existence (au temps du communisme, c’est de Lénine et de ses écrits
qu’on se servait pareillement comme d’un couteau suisse dans les pays de l’Est. Mais au
moins se permettait-on parfois d’en rire sous cape, quand on est prié de garder son
sérieux dès qu’il est question d’Arendt), de ce que La Crise de la culture soit devenue pour
certains débatteurs ou orateurs une référence mécanique, obsessionnelle pour tout dire,
la source de toute réponse à toute question, l’équivalent du Manuel des Castors Juniors
pour les lecteurs de Picsou Magazine (ou des ouvrages de Michéa dans nos entretiens !) À
ce point soucieux de démontrer que « l’esprit féminin se montre le plus souvent
incapable d’une vision globale cohérente, faute de pouvoir replacer ses analyses
psychologiques dans leur juste perspective économico-sociale », il n’empêche que dans
Vers la féminisation ? tu renvoies toute son oeuvre au néant par le commentaire d’à peine
quelques lignes tirées des Origines du totalitarisme (un ouvrage en trois volumes !)
Illustration d’un des aspects de ce que je nommerai « la méthode Soral » où le sérieux de
certaines analyses (pas moins contestables pour autant de mon point de vue) alterne
avec une parfaite désinvolture intellectuelle – et j’en donnerai d’autres exemples. Mais la parole est à la défense.

SORAL
J’ai lu les trois tomes de la somme d’Hannah Arendt sur le totalitarisme, sujet et
thèse qui lui valent sa renommée mondiale (et complaisance atlanto-libérale qui lui
valut aussi sans doute sa nationalité américaine)… Le problème, ou plutôt la question,
c’est que j’ai lu aussi une bonne partie de l’oeuvre de Marx, pas mal de Hegel, de Lukàcs,
plus Goldmann, Sève, Lefebvre… C’est pourquoi je peux affirmer que le totalitarisme
d’Hannah Arendt, face aux grands penseurs de l’Histoire, aux grands penseurs de la
séquence bourgeoise, de l’épopée du capitalisme… c’est du psychologisme de bonne
femme ! Ça ne vaut rien. C’est juste de l’idéologie dominante d’après-guerre au service
de l’american way of life. Et je pense que je serai rejoint dans cette analyse par tous les
penseurs sérieux du futur qui auront, eux, le recul suffisant pour juger de notre séquence
historique…
D’ailleurs, pour démontrer l’absurdité de la théorie du totalitarisme, il suffit de
constater que tous les systèmes prétendument totalitaires ont été renversés, ce qui
prouve qu’ils ne l’étaient pas assez ! Tandis que le seul système qui tienne encore, c’est
justement la démocratie de marché, ce qui tend à démontrer que totalitaire, elle l’est en
réalité beaucoup plus !

NAULLEAU
La féminisation, à présent. Si les femmes sont selon toi par nature inférieures aux
hommes dans le domaine de la pensée, tu l’expliques dans le livre cité par une
« dissymétrie de l’oedipe », d’origine biologique, d’où « deux structures différentes de
représentation ». Et d’enfoncer le clou : « De par sa structuration oedipienne, l’esprit
féminin, qui n’a pas connu la rupture du meurtre du père et le saut catégorique qu’il
impose, se meut donc à l’intérieur d’un seul ordre de représentations et d’une seule
catégorie mentale constituant à la fois sa sensibilité et son entendement : le
psychologico-affectif. » Première remarque : j’ai toujours accordé aussi peu de foi aux
histoires du barbu du pôle Nord qu’à celles du barbu de Vienne (du moins me suis-je un
temps laissé bercer par les premières). Deuxième remarque : tu bases ton raisonnement
sur une interprétation hyperbolique de la Vulgate freudienne (contestée au sein même de la psychanalyse) d’un mythe autrement plus complexe. Enfin, sans doute emporté
par ton élan, tu établis un lien direct entre les supposées moindres capacités de
pénétration intellectuelle des femmes à leur impossibilité de pénétration sexuelle active.
Nous sommes là à mi-chemin de L’Almanach Vermot et du propos de comptoir. Les bras m’en tombent.

SORAL
Déjà, partant de l’oedipe qui est la seule partie valable et durable, à mon avis, de
l’oeuvre de Freud, je suis assez sûr de ma théorie. Théorie qui rejoint au passage la
pensée de tous les penseurs classiques et éminents sur la femme, de Kant à Weininger en
passant par Schopenhauer…
Il suffit de relire le passage de Vers la féminisation ? que tu cites toi-même, et d’y
réfléchir, pour comprendre que ça tient plutôt bien !
D’ailleurs, cette petite théorie de la « dissymétrie de l’oedipe » m’a valu le respect de
Michel Clouscard, un des derniers grands penseurs français des années 70, le respect
d’Alain de Benoist et de beaucoup d’autres, y compris de ton camarade Zemmour dont la
plupart de la production est une copie tardive et journalistique de la mienne ! Quant à
la suite de ta critique, qui se veut ironique et cassante, je vais y répondre en deux temps.
Un. Cette idée de la volonté et de capacité d’analyse, liée au besoin organique, donc
masculin, de pénétration, s’appuie sur ce que Lucien Goldmann lui-même, s’appuyant
sur les travaux de Jean Piaget, appelle « l’épistémologie génétique », une théorie de la
connaissance qui renvoie à la très subtile logique de Hegel et notamment à la question
du passage de l’en-soi au pour-soi, soit sur les liens d’engendrement existant entre la
logique interne du fonctionnement du corps à la conscience possible du logos… Et que
tu n’y comprennes rien ne m’étonne pas car d’une façon générale j’ai pu remarquer que
tu ne pensais pas. Tout chez toi ressort de l’idéologie, jamais du concept, et ce n’est pas
rare. Très peu de gens accèdent au concept, ça demande une virilité intellectuelle, une
capacité à pénétrer l’objet justement, à se défaire de toute peur de la doxa, dont tu me
sembles dépourvu…
Première mise au point et premier constat qui m’amène au second : nos échanges
ressemblent beaucoup, je trouve, toutes proportions gardées, aux échanges entre
Rousseau et Voltaire. Je suis un rousseauiste, toi un voltairien. Moi, un penseur sauvage
(Rousseau parlait de « conscience naturelle », soit de la capacité de penser hors des
cadres idéologiques présents), toi, un idéologue mondain – mondain au sens de soumis
sans distance critique aux normes du monde actuel, à la doxa… Pour moi, tout est mondain chez toi, comme c’est le cas chez tous les journalistes de gauche… Et ton style
d’écriture en est pour moi la parfaite démonstration : tu fais du genre, de l’ironie,
comme Voltaire, mais il n’y a pas de fond, sinon l’adhésion permanente, légèrement
déguisée par un peu d’érudition tape-à-l’oeil à l’idéologie dominante. Tes critiques de
mon oeuvre – car j’en ai une petite quoi que tu dises – me font penser aux railleries d’un
Voltaire commentant le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les
hommes de Rousseau. Railleries qui démontrent, avec le recul de l’Histoire, qu’il n’avait
simplement rien compris, du haut de son arrogance mondaine totalement soumise à
l’idéologie dominante de l’époque (à savoir le libéralisme anglais), à la si moderne et si
subtile pensée historique, dialectique et authentiquement critique de Rousseau…
Il ne reste rien de l’oeuvre philosophique de Voltaire aujourd’hui. Juste son
antisémitisme carabiné et sa malhonnêteté bourgeoise, laquelle lui vaut très justement
de trôner au Panthéon… comme d’autres animent à la télé !
On peut d’ailleurs, dans l’ordre de l’arrogance et de la fausse intelligence, ranger
Sartre dans le même sac (à merde) que Voltaire. Ces deux cons prétentieux sont de la
même race – race des faux-culs et des salauds. De Gaulle lui-même l’exprimait
inconsciemment quand il disait à propos de Sartre en 68 : « On ne met pas Voltaire en
prison… » Effectivement, il n’y a aucune raison ! Et tu pourras vérifier toi-même en
relisant Situations, qu’il n’a pensé toute sa vie que des conneries, qu’il n’a jamais pensé
en fait, juste singé l’intelligence philosophique et tapé à côté.
Bref, je crois que ce n’est pas un hasard si je suis un combattant et toi un
commentateur. Si je critique le sionisme et toi le football !
Nous sommes chacun à notre place…

Le monde tel qu’il va et ne va pas, entre Virgin
Megastore et Kaaba

NAULLEAU
Je suggère qu’à propos de ta comparaison entre nos modestes personnes et
Voltaire/Rousseau, ton « toutes proportions gardées » figure en gras et souligné dans le
texte. Mais ne verserais-je pas ainsi de nouveau dans une coupable ironie ? Récidiviste !
Adhésion permanente à l’idéologie domi-nante ? Puisque tu es tout sauf con ou ignorant, j’en déduis que tu feins d’ignorer ce qu’est en vérité l’idéologie dominante. L’idéologie
dominante, c’est à gauche un humanisme dévoyé jusqu’à la stupidité, tel qu’exprimé par
le personnage d’Adélaïde dans Merci qui ?, roman foutraque mais vengeur de François
Cérésa : « Pendant que j’envoie la soudure, elle stigmatise les victimes qui se font
rectifier le portrait dans les cités à coups de cutter ou de batte de base-ball… elle déclare
que ceux à plaindre, c’est les bourreaux… Des victimes de l’immigration, de la police, du
grand capital, du profit mondial, des compagnies pétrolières, de la misère, du quotidien
dans les clapiers. Pas les autres. Pas les nantis. Elle parle comme les rappeurs, avec des
raucités de voix, des « enculés » à toutes les phrases, des rodomontades, les mains en
avant, les index tendus… » Les descendants de Victor Hugo sont devenus fous, ils
confondent ses Misérables et leur racaille… L’idéologie dominante, c’est à droite, le
marché, la consommation et la croissance pour sainte trilogie, dont les employés du
Virgin Megastore, pour cause de dépôt de bilan, ont récemment pu éprouver la
traduction en actes : des hordes d’individus alléchés par les soldes, transformés en
pillards, résolus à piétiner quiconque, même un futur habitué de Pôle emploi, se
dresserait entre eux et les bonnes affaires. Du côté de l’Orient, des foules de pèlerins en
circumambulation autour de la Kaaba de La Mecque, du côté de l’Occident, des cortèges
de zombies en orbite autour des présentoirs d’iPad des Champs-Élysées. C’est ce tableau
d’ensemble que tu devrais essayer d’interpréter plutôt que de me chercher de mauvaises querelles…

SORAL
Je pourrais déjà te répondre, pour couper court, que l’idéologie dominante, c’est
Auschwitz. Tout part de là et tout y ramène…
Et j’y ajouterai que renvoyer dos à dos le capitalisme financier anglo-saxon et la
montée de colère islamique instrumentalisée, c’est encore et aussi l’idéologie dominante.
C’est même la plus perverse car la plus subtile, c’est celle de ton partenaire Zemmour.
Celle qui te permet de rester à la télévision tout en te prétendant libre, à défaut d’être
insoumis.
La vraie critique de l’idéologie dominante, c’est celle qui démontre que les
territoires perdus de la République sont voulus, et causés par les territoires occupés de la
République… Que la délinquance sous-prolétaire ethnicisée actuelle est la créature, la
volonté de la délinquance en col blanc, celle incarnée par BHL – cocréateur de SOS
racisme – que tu fais semblant de critiquer en ne disant jamais que ses inexplicables
prérogatives en France ne s’expliquent que par son rôle d’agent israélien et de

l’immense pouvoir d’Israël sur la France. De la domination sur notre pauvre pays
chrétien de cette vision frankiste et sataniste de l’oligarchie mondialiste sioniste et
prosioniste…
Renvoyer dos à dos ces deux nuisances, la consommation US et la radicalisation
islamique, alors que l’une est le fruit de l’autre, le fruit voulu, c’est aider à ce que le
peuple ne comprenne pas la hiérarchisation des effets et des causes. À ce qu’il ne voie
pas quelles sont les priorités politiques, la marche politique à suivre pour sortir de cette
merde, en grande partie programmée, où les mêmes qui ont organisé l’immigration de
peuplement, les mêmes qui ont empêché l’assimilation de ces immigrés par la
propagande antiraciste, sont également les mêmes qui montent aujourd’hui le danger de
la délinquance islamiste en épingle, qui l’instrumentalisent avec Merah… parce que ça
sert doublement les intérêts de l’oligarchie financière et ceux d’Israël, deux réseaux
dominants qui ne sont pas sans lien.
On dévie la colère vers des minables instrumentalisés, alors que les responsables
sont en haut, tes employeurs, et on légitime Israël comme rempart de la civilisation
menacée… C’est exactement le rôle objectif joué par le livre La France Orange mécanique
édité par David Kersan (petit agent sioniste de droite, pour ne pas dire d’extrême-droite)
et que vous avez encensé, toi et ton compère Zemmour, gauche mondaine et droite
sioniste la main dans la main…
Cacher la cause et le but derrière le constat. C’est ce que tu contribues à faire
subtilement, en douceur… C’est, au sens 1940 du terme, de la collaboration subtile !
Et que tu sois un collabo du Système, tes activités professionnelles le démontrent
pour moi incontestablement. Tu n’es pas à Londres comme moi et Dieudonné, tu es à
Vichy, dans une posture à la Mitterrand, duplice et prudente ! Pendant que j’essaie
d’aider le peuple de France à échapper au piège du choc des civilisations, tu valides le
football-spectacle à la télévision. C’est un fait. Ton rôle est de donner une caution de
gauche, nuancée, douce à tout ça, comme celle de Zemmour est de lui donner une
caution bourgeoise de droite…
Tu as été coopté pour ça. Et tu ne peux te maintenir qu’à cette condition. Peut-être
que ton intellect ne parvient pas à le déduire, mais je suis sûr que ton instinct le sait !
Sur tous les sujets, tu sais exactement où est la ligne à ne pas franchir, et tu ne la
franchis jamais, y compris dans ce livre, pour garder ton boulot. Exactement comme
Gaccio l’a fait avant toi avec Dieudonné…
Je ne dis pas que ce n’est pas stratégique, je dis que ça n’est ni courageux ni moral !

NAULLEAU
À croire que sur le plan intellectuel, tu es né sous le signe du taureau ! À peine voistu
s’agiter une muleta que tu fonces, naseaux fumants. Mais à côté du torero, pour le
coup… Loin d’établir une équivalence entre capitalisme et islam, j’opposais au contraire
une forme d’horizontalité dépourvue de toute transcendance et une forme de verticalité
qui en constitue, selon moi, l’une des réponses (voir le phénomène des convertis,
notamment). Car ce n’est pas Chávez, pas plus que Beppe Grillo ou feu Stéphane Hessel,
le véritable héros de la jeunesse contemporaine, c’est l’inénarrable Kim Dotcom, escroc
à la carte téléphonique, symbole du bling-bling et du kitsch, incarnation à ce point
vulgaire, adipeuse et hyperbolique du capitalisme moderne que nul caricaturiste n’aurait
eu l’imagination assez débridée pour le concevoir. Créateur d’une plateforme de
téléchargement illégal de produits culturels (Megaupload) perçue comme un bastion de
la liberté par des adolescents, qui ne peuvent même plus concevoir que le moindre
obstacle (droit d’auteur, lois sur la propriété intellectuelle, lois tout court…) vienne
contrarier leur frénésie de consommation. Et comme notre ami offrit jadis une prime de
100 000 dollars à quiconque favoriserait l’arrestation de Ben Laden, tout va donc pour le
mieux dans le meilleur des empires du bien. À ceci près qu’après avoir en définitive
abattu toutes les barrières, repoussé derrière l’horizon toutes les limites, nous entrerons
dans La Vie liquide, pour emprunter de nouveau à Zygmunt Bauman : « La vie liquide est
une vie de consommation. Elle traite le monde et tous ses objets animés ou inanimés
comme autant d’objets de consommation, c’est-à-dire des objets qui perdent leur utilité
(et donc leur éclat, leur charme, leur pouvoir de séduction et leur valeur) pendant qu’on
les utilise. Elle façonne le jugement et l’évaluation de tous les fragments animés et
inanimés suivant le modèle des objets de consommation. » La non-mise à disposition
immédiate d’un film tout juste sorti sur les écrans s’apparente désormais à une forme
d’intolérable souffrance et justifie qu’on s’approprie l’objet culturel en question par le
vol sur Megaupload ou ailleurs, comme on ne saurait moralement condamner qu’un
grand blessé fracture une armoire à pharmacie pour se procurer un flacon de morphine
(de fait, les travaux de la mission dite Lescure sur l’adaptation des politiques culturelles
au numérique ont dû tenir compte de cette nouvelle donne psychologique). Comment
s’étonner qu’emportés par les flots de la vie liquide, certains éprouvent la nécessité de
s’accrocher à ce qui surnage encore, une religion en expansion, par exemple. Voilà ce
que je voulais exprimer, je reviendrai ultérieurement sur le nouveau procès en
collaboration que tu instruis contre moi.

SORAL
Bien joué, une fois de plus, pour passer à côté du sujet en prétendant aller au fond
des choses. Je te parle de la stratégie impériale du « choc des civilisations » pour nous
amener à la Troisième Guerre mondiale, Troisième Guerre mondiale dont les buts
d’après-guerre sont sans doute ce que nous énonce la fameuse lettre d’Albert Pike (lettre
qui est peut-être un faux mais où il est écrit que le gouvernement mondial du nouvel
ordre mondial surviendra après trois guerres mondiales voulues et provoquées à ce
dessein…) et toi, tu me parles du grand drame du téléchargement illégal !
Tu as vraiment l’art de dévier tous les sujets qui fâchent vers des marronniers télés !
En fait, ta complainte contre le téléchargement illégal, c’est exactement l’argument
profond dont ont besoin Pascal Nègre et Universal pour justifier leurs pertes et cacher
leur incompétence artistique abyssale, ça tombe foutrement bien !
Le problème, c’est que le mec de Megaupload est en prison. Histoire insignifiante,
mais que Netanyahou trépigne toujours, lui, pour que l’armée américaine attaque l’Iran.
Ça me semble autrement plus sérieux et plus en rapport avec le sujet global : ce qui fait
tourner le monde actuel et pourquoi il se porte si mal…

NAULLEAU
Je te parle du téléchargement illégal comme symptôme – et nullement comme
drame. Je ne vais certes pas verser une larme sur le sort de tous ces chanteurs qui
viennent pleurnicher à la télévision dès qu’on les tape au portefeuille. Que n’ont-ils
protesté quand le photocopillage détruisait des pans entiers de l’édition ? Et quand un
artiste multimillionnaire vient publiquement se féliciter qu’avec la sanctuarisation de
l’exception culturelle (à laquelle je suis par ailleurs favorable pour un tas de raisons), on
soit parvenu à « sauvegarder le modèle français », j’essaie de me figurer la réaction d’un
sidérurgiste lorrain ou d’un ouvrier du pneu foutu à la porte, qui se demande comment il
va payer la prochaine traite de son pavillon. Les seules barrières érigées contre la
mondialisation le sont comme par hasard en faveur des riches et non des pauvres. Et
que les premiers fréquentent les mêmes cercles que les décideurs politiques relève sans
doute du hasard. Tout ça pour te dire que si le tableau d’ensemble que tu dresses dans
Comprendre l’Empire me paraît très juste dans sa description d’un désastreux processus
historique (abolition de toute transcendance, affaissement de toutes les verticalités,
victoire écrasante du matérialisme sur la spiritualité…), je déplore que tes obsessions
idéologiques te conduisent à en faire porter l’entière responsabilité sur tes Usual

Suspects : la Banque, la franc-maçonnerie, etc. Tu négliges, selon moi, pour commencer,
la dimension prométhéenne du projet des Lumières, celui d’une refondation de l’Homme
entendu comme un être nouveau, entièrement distinct de l’être ancien, coupé d’un passé
globalement situé sous le signe de l’obscurantisme. En second lieu, tu ne te demandes à
aucun moment comment il se fait que ce que nous recélons en nous de plus égoïste l’ait
si aisément emporté sur la logique du don et du désintéressement dont Marcel Mauss a
pourtant prouvé que, toutes latitudes et longitudes confondues, elle se trouvait à la base
des sociétés humaines dignes de ce nom. Pour l’excellente raison qu’en bon idéologue, tu
ne retiens des faits et des événements que ce qui vient conforter ta grille de lecture
préétablie.

SORAL
Merci pour l’hommage rendu à Comprendre l’Empire dans lequel il y a tout ça, plus
ce que tu dis ne pas y être et bien plus !
Je lis d’ailleurs ta réponse sans rien avoir envie d’y enlever jusqu’à ce que tu écrives
le mot obscurantisme. J’en profite pour préciser que cette opposition
Lumières/obscurantisme, si chère à Mélenchon la truelle, n’existe pas. Pas plus que
l’absolutisme ou le négationnisme.
Ce sont des pseudos concepts de combat idéologique, du même niveau que
l’antifascisme. S’en servir ou pas dans le débat est ce qui distingue pour moi le
journaliste de l’intellectuel…
Bref. Je me pose toutes les questions que tu poses, et contrairement à ce que tu
affirmes, mes lecteurs le savent. Simplement, contrairement à toi, je réponds à ces
questions.
J’y réponds en m’appuyant sur les mêmes penseurs que toi – critiques du libéralisme
– dont le meilleur exemple actuel est Michéa, même s’il n’a rien inventé. Puis j’ose aller
plus loin, comme m’y invite la séquence historique en cours, en passant des concepts :
l’idéologie moderniste, aux réseaux qui les portent : principalement la franc-maçonnerie
et sa religion prométhéenne, luciférienne… Et c’est là, en mettant des noms sur les
concepts, on nommant des groupes et des hommes : Grand Orient, Peillon, Attali… et
pas seulement des forces abstraites, Lumières, libéralisme… que je prends des risques et
des coups.
Les coups, tu fais finalement partie de ceux qui me les donnent avec ton petit « je
vais trop loin ».
Mais les risques me valent en compensation un respect et une aura qui justifient que je sois traduit, malgré l’omerta que je subis en France, en japonais, en coréen, en russe,
en italien… Beaucoup de gens, tu vois, et pas que des imbéciles ; des lecteurs
chevronnés de livres à concept, pas de littérature, pensent – je dis bien pensent – que
mes analyses tiennent très sérieusement la route. Que ma vision est à la fois cohérente
(logique interne) et fonctionnelle (valeur de vérité) au regard de ce qui advient.
Simplement, elle se heurte au pouvoir qu’elle décrit, et qu’elle combat en le décrivant.
Tout ça est assez logique et assez classique finalement…
Quoi que tu dises, mon travail existe par lui-même. Il passe au-dessus de tes
critiques ironiques et partielles pour rencontrer son public en raison de ses qualités ;
qualités ni mondaines ni littéraires ; donc fort peu subjectives, que sont la cohérence et la fonctionnalité…

NAULLEAU
À vrai dire, on aurait pu imaginer un entre-deux des foules religieuses ou
consuméristes que je décrivais plus haut, à savoir les masses de La Manif Pour Tous qui
continuent de protester contre la loi qui ouvre le mariage aux couples de même sexe. À
condition d’y voir une démarche qui réintroduirait une dimension spirituelle dans les
grands débats de société. Il n’en a rien été, puisque le mouvement s’est radicalisé jusqu’à
en laisser les rênes aux plus extrémistes – beaucoup moins soucieux de la dimension
supposément anthropologique du débat (je n’y reviens pas, nous en avons déjà discuté)
que de casser du pédé. Ce qui pose par ailleurs au moins deux questions que je soumets à
ton appréciation. D’abord, en voyant et entendant toutes ces personnes réclamer
l’abrogation d’une loi déjà votée et promulguée (et, soit dit en passant, soutenue par
une large majorité de Français), je me demandais ce qu’on pourrait bien opposer à un
salafiste qui déclare pareillement placer la charia au-dessus des lois de la République.
Ensuite, si l’on considère avec Gramsci que la domination politique doit être précédée
par la domination des idées, à savoir la victoire dans le combat intellectuel, comment
expliquer que la droite méconnaisse à ce point ce principe de base ? Aucune pédagogie,
peu de tentatives sérieuses d’investir le champ de la disputation par des arguments
rationnels et ordonnés. Au lieu de ça, tout un petit folklore contre-productif, crânes
rasés et Civitas, slogans haineux et épuration des éléments les plus modérés telle la
malheureuse Frigide Barjot.

SORAL
Si tu parlais un peu moins de football à la télé et que tu participais, comme moi, à
des conférences avec l’Action française, dans la tradition du Cercle Proudhon, ou à des
débats entre des musulmans patriotes comme Albert Ali et Civitas – toutes conférences
qu’on ne retrouve pas bien sûr sur les chaînes pour lesquelles tu travailles (et qui
appartiennent toutes à des banques, des marchands d’armes ou des agents sionistes) –,
mais que l’on peut retrouver intégralement sur le site Égalité et Réconciliation, tu
verrais que ce que tu dis est simplement faux, pour ne pas dire mensonger.
Le seul débat intelligent sur la question du mariage pour tous, qui en a fait une
question de civilisation, d’anthropologie, et pas une question vide d’égalitarisme
abstrait, a été tenu à droite, et je ne parle pas de la droite libérale, qui est pour, comme
l’ont dénoncé Stéphane Bern et Laurent Ruquier en balançant Copé… Le seul débat
intelligent, nuancé est venu de la droite traditionnelle – sans parler d’ailleurs de
pédopsychiatres cliniciens apolitiques qui, eux aussi, ont exprimé toutes leurs réticences
sur les conséquences de cette loi sur les enfants, dans des colloques et des conférences de
très haute tenue, également toutes relayées sur Égalité et Réconciliation.
À ce stade de l’échange, je finis par me demander si toute ton attitude ne consiste
pas à te construire une vision tronquée de la réalité pour justifier une position mondaine
et confortable que tu ne pourrais pas assumer sinon !
Si tu as du mal à comprendre ce que je veux te dire, c’est simple, tu vas sur le site
Égalité et Réconciliation et tu regardes, écoutes, les diverses conférences que nous avons
relayées, provenant comme tu le dis de la réaction, et tu les compareras aux
interventions de Pierre Bergé pour qui tu roules objectivement, puisque tu auras beau
tortiller du pseudo-concept, on est dans cette affaire pour ou contre cette loi et ses
conséquences. Et toi, tu es pour, avec tout ce qu’elle représente…
Et Pierre Bergé a plus de pouvoir que Civitas, il représente bien plus la logique
libérale que Civitas. Je pense qu’à ce stade de mise au point, ça ne peut plus
t’échapper !

Salafisme et mariage pour tous

NAULLEAU

Bergé, je me mets régulièrement sur la gueule avec lui, fausse piste. Par ailleurs, ce
doit être la quatrième ou cinquième fois au long de ces entretiens que tu t’efforces de me
résumer à une activité de chroniqueur footballistique. À moins que tu ne succombes
précocement aux atteintes d’une maladie dégénérative qui te pousserait à radoter, tu
m’évoques plutôt un boxeur dans les cordes qui s’accroche régulièrement à son
adversaire et refuse le combat. Je ne cherche ici ni à garder ni à gagner la moindre
place – pas plus que je ne mets en doute la sincérité de tes opinions en les réduisant à
un fonds de commerce, et pourtant, tu en vis. Reviens donc au centre du ring, réponds à
ma question sur les salafistes et les opposants à la loi sur le mariage pour tous ! Et
profites-en, si tu veux bien, pour préciser ton allusion à l’affaire Bern-Ruquier-Copé, qui
risque de paraître fort obscure à certains de nos lecteurs.

SORAL
Ça doit lui faire une belle jambe à Pierre Bergé que tu lui mettes sur la gueule,
comme tu dis – ce qui est purement médiatique et mondain – car en vrai, tu ne lui mets
rien du tout, quand on compare son pouvoir au tien !
Et tu es pour la loi, comme lui. Ça, c’est concret. Donc, résumé, quand on arrête
l’enfumage : tu le titilles un peu à table, ça fait partie du jeu, de l’animation. Et ensuite,
tu vas voter avec lui. Pour lui. Point.
Ça, c’est ce que j’appelle boxer. Moi, je boxe aussi dans la vie, j’ai même mon
diplôme d’instructeur ! Toi tu ne boxes pas, tu danses, tu valses… Plutôt bien d’ailleurs !
Mais moi qui te regarde avec le regard du boxeur, je trouve juste que tu tournes en rond
autour du pot en faisant des entrechats !
Tu me parles aussi des salafistes ?
Sache que, pour un musulman, c’est un terme qui ne veut rien dire, sinon fidèle au
canon originel, ce qui est encore interprétable de multiples façons… Ce qui compte, c’est
de comprendre le jeu que jouent les pétromonarchies du Golfe et l’islam politique
qu’elles promeuvent dans le jeu impérial. La théologie islamique est totalement hors
sujet. C’est même un piège.
Pour répondre à la question du salafisme : l’Empire aujourd’hui, pour asservir les
peuples et disloquer les nations se sert d’un certain islam, à la fois extrême et de
collaboration. L’association de ses deux termes en apparence opposés est toute la
subtilité de la stratégie. Islam radical et pourtant de collaboration actuellement à
l’oeuvre en Syrie notamment. Et cet islam violent, délinquant est porté et financé par
l’Arabie saoudite et le Qatar avec la bénédiction des États-Unis. De façon plus subtile et plus discrète, les Frères musulmans jouent, en Tunisie et en Égypte, le même jeu de mise
au pas et de déstabilisation impériales…
Voilà ce qu’on peut dire de sérieux sur ce que les journalistes appellent le salafisme.

NAULLEAU
Pas d’éclaircissement sur l’affaire Bern-Copé. Et surtout pas de réponse à ma
question : réclames-tu, comme les salafistes et comme le Printemps français, qu’au nom
de convictions religieuses, on puisse abolir des lois de la République ? Existe-t-il, en
certaines situations exceptionnelles, des principes moraux, anthropologiques, ou tout
autre adjectif à ta convenance, qui devraient selon toi s’imposer à ceux de la démocratie
parlementaire ?

SORAL
Sur l’affaire Bern-Copé, inutile d’en faire des tonnes. Bern et ton ancien employeur,
Ruquier, ont juste balancé que Copé leur avait dit lors d’un dîner qu’il était à titre
personnel pour le mariage homo mais qu’il se positionnait contre publiquement pour
raison politique. Comme ils sont un peu moins immoraux que ce maître du mensonge
présidentiable, et surtout que ce sujet les touche dans leur chair, c’est le cas de le dire, ils
l’ont balancé. C’est tout.

NAULLEAU
Quand un homme politique pousse aussi loin le cynisme, je ne trouve pas anormal
de le dénoncer – surtout que Copé en faisait des caisses sur le sujet. S’il se montre de
plus assez con pour s’en vanter auprès de deux personnalités médiatiques,
homosexuelles de surcroît, la conclusion s’impose d’elle-même : bien fait pour sa gueule !

SORAL
Tout à fait d’accord. Maintenant, venons-en au dur de ta question. Je suis bien

évidemment agacé par une certaine islamisation de la France. Pas parce que je suis
contre les valeurs de l’islam, valeurs saines et viriles dans lesquelles je me retrouve
plutôt bien, comme en son temps Napoléon Bonaparte, mais parce que cette profonde
transformation culturelle participe d’une disparition de la France, de ma France. De
cette France du catholicisme, de Charles Trenet et de Charles de Gaulle à laquelle je suis
profondément et affectivement attaché. Je n’aime pas qu’on touche à mon décor !
Surtout la cinquantaine passée. Plus on avance dans l’âge, moins on aime le
changement !
Maintenant, une fois qu’on a dit ça, je ne me cache pas derrière la religion de la
République et de la démocratie parlementaire, je cherche les causes.
J’y trouve tout un tas de manipulations et de trahisons, patronales, maçonniques,
sionistes… qui me font dire que cette République française, cette démocratie
parlementaire que tu chéris, n’est pas un rempart à l’islamisation, bien au contraire,
mais la cause et le problème.
Donc, si j’admets le constat : l’islamisation, et pas que l’islamisation d’ailleurs,
l’américanisation bien plus encore, la sionisation au lieu d’agiter le mantra
démocratique, comme toi, je cherche d’où ça vient et où ça nous mène. Et c’est parce
que ça nous mène à la guerre civile et que ça vient de cette putain fardée qu’est la raie
publique parlementaire – en réalité la domination des réseaux sionistes et maçonniques
et leur désir de soumettre la France en la divisant comme il en a été précédemment de la
Yougoslavie ou du Liban – que je sais que ta démocratie parlementaire, autant dire le
pouvoir de l’argent, soit de la finance mondialisée et de ceux qui la tiennent, n’est
sûrement pas le rempart, la solution à cette disparition de ma France, mais qu’elle est le
problème, pour ne pas dire le projet pervers, dont l’islamisation n’est que la
conséquence, l’instrument.
En fait, une fois de plus, je lutte contre les causes quand tu ne fais que très superficiellement
déplorer les effets.
Et je remarque qu’il est bien vu aujourd’hui de constater ces faits : islamisation,
délinquance, immigration… faits qui ont été niés pendant quarante ans par ta
république parlementaire alors qu’ils étaient dénoncés par Le Pen, mais qu’il est
toujours aussi dangereux de remonter aux causes.
Si dangereux que même Marine Le Pen n’ose plus trop le faire aujourd’hui,
contrairement à son père…

NAULLEAU

Loin d’en négliger les causes pour n’en déplorer que les effets, je t’expliquais tantôt
que l’expansion de l’Islam s’explique, selon moi, en partie par une réponse au
matérialisme en roue libre des sociétés occidentales, à l’atomisation accélérée des
individus, lesquels se replient sur des valeurs communautaires, comme d’autres, aux
États-Unis ou ailleurs, se réfugient dans des gated communities, interdits aux nonrésidents,
gardés aux deux extrémités par des vigiles armés jusqu’aux molaires.
Emménager dans un de ces espaces de protection et d’exclusion est à mes yeux
l’équivalent de certaines conversions à l’islam (j’exclus ici les motivations strictement
métaphysiques). Bref, nous cinglons droit vers un monde de Cyclopes, tel que décrit par
Homère dans L’Odyssée : « Ils habitent le haut des plus hautes montagnes/en des antres
profonds, chacun y fait la loi/dans sa famille, et reste insoucieux des autres », où le
règlement intérieur et/ou la charia se substitueront aux lois de la République. Tragédie
programmée. Par ailleurs, permets-moi de te dire que les saines et viriles valeurs de
l’islam que tu fais tiennes se confondent en partie avec cette propension
méditerranéenne, toutes nationalités et religions confondues, à palabrer au café
pendant que les femmes font tourner la baraque, et à se croire le centre du monde du
seul fait d’être né avec un pénis entre les jambes, bien encouragé dans cette attitude par
ce cri du coeur maternel (« Mon fils ! ») que vient moduler une grande variété d’accents.
Enfin, il apparaît que la liberté, entendue dans son acception occidentale, est un
fardeau trop lourd pour certaines femmes, qui préfèrent en revenir à une forme de
soumission, toujours d’après les critères occidentaux, celle du hijab, et même de la
burqa, entre autres exemples (la rappeuse Diam’s s’est ainsi imposé le voile, mais
délivrée de la dictature de la sveltesse et du statut de femme-objet en prenant 30 kg).
On entre là dans une dimension vertigineuse, mais toi, tu préfères les certitudes aux vertiges. Je t’envie, parfois…

SORAL
Pour te contrer simplement, je te dirai qu’il n’y aurait pas en France cette question
de l’islamisation, s’il n’y avait pas eu auparavant cette délirante politique
d’immigration. Ce regroupement familial voulu par le patronat et les loges, auquel
s’opposait le général de Gaulle, et qui ne se justifiait plus du tout, en termes de
demandes d’emplois, après 1973 et le premier choc pétrolier marquant la fin des Trente
Glorieuses… Elle est là, la cause de l’islamisation de la France, et elle n’est pas de la
volonté, tu le reconnaîtras, ni des musulmans ni des immigrés.
Ce sont nos dirigeants qui ont créé tout ça. Et comme ça n’a pas grand sens, au

regard des besoins de l’économie comme de l’intérêt supérieur de la France, il est grand
temps de demander à nos chers démocrates en vertu de quoi et de qui ils ont agi ?
Maintenant, puisque tu me parles aussi des débordements de jeunes, suite à La
Manif Pour Tous, je vais te demander de les comparer aux événements du Trocadéro,
suite à la cérémonie du foot spectacle (auquel tu collabores) et surtout aux manifs
provoquées par la mort du petit Clément Méric bien instrumentalisée par Mélenchon !
Comparons tout ça et voyons où sont la bêtise crasse, la violence incontrôlée, la
civilisation…

NAULLEAU
Quel rapport entre les agissements de casseurs lors de la présentation par le PSG du
Trophée de champion de France et des manifestations militantes ? Aucun doute que la
bêtise crasse s’exhibait dans toute sa hideur au Trocadéro, mais pas grand-chose à voir
avec le football proprement dit. Pour ce qui est des cérémonies consécutives au meurtre
de Clément Méric, difficile d’imaginer qu’elles se dérouleraient dans une atmosphère
apaisée. Le coupable présumé appartient à la Troisième Voie de Serge Ayoub. Comment
te situes-tu par rapport à ce mouvement ?

SORAL
Le rapport, c’est que, dans les deux cas, on a des manifestations de rue, mais dans
un cas, on a des familles qui se battent pacifiquement pour le bon sens et la civilisation
sans rien casser, et le pouvoir socialiste leur fait taper sur la gueule par les forces de
police, tandis que dans l’autre on a des sauvageons décérébrés qui cassent tout et le
même pouvoir laisse faire. Il me semble qu’il y a des conclusions politiques à tirer sur ce
que le pouvoir veut bien voir et ce qu’il ne veut pas voir…
Pour parler de l’affaire Méric, je pense que c’était un petit con, que c’était lui
l’agresseur (ce qui est dorénavant prouvé par l’enquête) et que c’est bien triste pour ce
pauvre Esteban, apprenti boulanger d’origine espagnole et défenseur de la cause
animale, qui n’avait pas mérité ça !
Quant au mouvement Troisième Voie de Serge Ayoub, si son style n’est pas du tout
le mien, sur le discours lui-même, qui n’est plus un discours skinhead des années 80,
raciste, mais un discours social dans la lignée du socialisme révolutionnaire de Georges

Sorel, je le trouve, sur le fond, c’est vrai, assez proche du mien. Maintenant ce que les
médias appellent mouvement est un groupe d’une quarantaine d’individus avec quelques
centaines de sympathisants. Pas de quoi inquiéter la République ! Un pouvoir de
nuisance, pour compléter, bien inférieur à celui de Pierre Bergé et de ses réseaux ! Tu
vois, toi tu titilles Bergé mais tu votes avec lui. Moi je fais un peu pareil avec Ayoub,
mais ça n’a pas du tout le même poids !
Rassure-moi : tu n’as pas pleuré aussi sur la mort du petit Méric ignoblement
assassiné par un fasciste ?

L’affaire Méric

NAULLEAU
Pour commencer, si tu n’es pas navré par la mort d’un gamin, qui plus est
prometteur, nous dit-on, c’est que rien ne peut te navrer. J’ai des gosses à peu près du
même âge, pas toi il me semble, je plaiderai donc les circonstances atténuantes quant à
ta réaction. Même si tu fais preuve d’un cynisme, qui aurait sans aucun doute produit
son petit effet parmi les comtesses et autres marquis assemblés dans les salons du
XVIIe siècle, lorsque tu réserves ta compassion à celui qui porta le coup fatal (armé d’un
poing américain) – ils en auraient si bien agité d’aise leurs éventails que tu aurais
manqué t’envoler. Plus généralement, il se trouve que la gauche vit, ou plutôt survit, sur
deux idées exploitées jusqu’au trognon, deux logiciels en voie d’épuisement. D’abord,
que nous n’avons toujours pas été assez loin sur la voie du progrès, surtout comparé à
d’autres pays (en vérité, même si cela échappe à mon attention défaillante, nous vivons
sous la dictature d’un ordre répressif, patriarcal, machiste et liberticide – liste non
exhaustive, il règne dans ce pays une censure si féroce que la possibilité de s’exprimer
n’est encore pour nous qu’un rêve lointain, le sabre et le goupillon pèsent toujours sur
nos têtes à la manière d’épées de Damoclès, etc.). Ensuite, que « le ventre est encore
fécond d’où a surgi la bête immonde. » Or, et je tombe là d’accord avec toi (tout
arrive !), j’ai beaucoup de mal à croire que tel ou tel groupuscule de crânes rasés, en
dépit de la violence de leurs discours, constitue un réel danger pour la démocratie. Je
trouve terrible que des jeunes gens sacrifient leur vie à semblables illusions. Quant à
commenter le fait que la fatale rencontre des ennemis jurés d’extrême droite et

d’extrême gauche ait eu lieu à l’occasion des soldes Fred Perry, je jette l’éponge – il
faudrait ressusciter Phillippe Muray afin d’en tirer tous les enseignements.

SORAL
Désolé, mais je suis tellement navré par les milliers de gosses égorgés en ce moment
même en Syrie par des ordures cautionnées par toute notre intelligentsia, le vampire du
Quai d’Orsay, Fabius, en tête – je ne t’ai d’ailleurs pas entendu t’exprimer sur cet autre
sujet risqué qu’est la Syrie ? – que je n’ai plus de larmes pour ce petit con, véritable
synthèse de ce que peut produire de plus grotesque, dans l’insignifiance stupide et
l’arrogance, la France bien-pensante contemporaine. Je ne vais donc pas faire semblant,
ce n’est pas ma spécialité.
Quant à la remarque sur les enfants, j’ai moi aussi un enfant, une petite fille, et ma
terreur est, entre autres, qu’elle finisse, à cause des méfaits de l’Éducation nationale,
avec le même cerveau que ce petit crétin haineux, laid, arrogant et lâche au même âge,
donc ça ne me fait pas rigoler du tout.
Ce qui m’inquiète, moi, ce n’est pas la disparition du petit Méric, c’est sa
multiplication ! Tu vois que je prends, comme toi, ce drame très au sérieux…
Pour le reste, tu admets comme moi que la gauche officielle est menteuse et
manipu-latrice, qu’elle prétend lutter courageusement contre ce qui n’existe plus qu’à
l’état de cadavres : l’ordre patriarcal et la religion… Et que c’est de ces mensonges, que
tu décris aussi très bien, inutile que je te paraphrase, qu’est mort ce petit suppôt de
Besancenot et de Mélenchon. Moi, par mon travail critique et mes livres, depuis vingt
ans, j’ai tout fait pour le sauver. Je n’en dirai pas de même de Charlie Hebdo, de Libé et
de Canal+… Ce sont sur eux qu’il faut déverser ton fiel !

Entrée en scène du Misanthrope et sortie
de Dominique Venner

NAULLEAU
Puisque je te sais très friand de mes citations, je t’offre ce commentaire de Jean-

François Sivadier sur Le Misanthrope de Molière : « Deux hommes au bord du plateau, au
seuil du monde civilisé. Deux hommes, comme un seul qui dialoguerait avec lui-même, se
combattent et s’accouchent l’un et l’autre d’une parole qui prend rapidement pour
chacun des deux des allures de manifeste. L’un prône l’absence totale de compromis, la
sincérité absolue jusqu’au chaos, l’autre un accommodement bienveillant avec le jeu
social pour maintenir un ordre. L’un rêve d’une société sans masque, l’autre appelle cela
la jungle. Alceste est radical (les hommes sont divisés en trois catégories : les
franchement mauvais, les lâches et lui-même), Philinte est modéré. Nous sommes séduits
par l’un, exaspérés par l’autre et puis inversement. » Te reconnais-tu, nous reconnais-tu
dans ce tableau ?

SORAL
Un peu, oui. Mais je ne pense pas être si radical que ça. C’est le relativisme intégral
de l’époque récente qui me fait passer pour tel.
Dans ma vie de tous les jours, avec les autres – et il me semble que c’est le plus
important – je suis plutôt cool et accommodant. Je sais que la Terre n’est pas le ciel et
qu’il faut faire la part des choses. C’est la raison d’ailleurs pour laquelle dans la
structure politique que j’ai créée – Égalité et Réconciliation – je pousse à la critique
radicale, au sens d’intégrale et d’intègre, parce que c’est bon pour le cerveau – mais que
j’interdis sous peine d’exclusion toute action violente. Si tu me lis bien, ma radicalité
d’analyse débouche bien plus sur l’humour, humour noir certes, que sur l’imprécation.
C’est d’ailleurs, je pense, la raison de mon succès. Je fais réfléchir et marrer les gens à
qui je fais plus penser au Professeur Choron, à Hunter S. Thompson qu’à Staline ou
Hitler ! Cette dimension comique et fataliste transpire de tous mes livres et de mes
vidéos, et je m’étonne que cette constante, constitutive de mon style, ait échappé au
critique émérite que tu es !
Tu vois, moi aussi, je suis capable d’ironie…

NAULLEAU
Dans la très belle mise en scène du même Jean-François Sivadier à l’Odéon, Alceste
finit par sans fin tourner en rond autour d’une piste tracée dans la sciure. C’est de cette
même manière que je t’imagine ressasser tes obsessions. Du coup, je m’inquiète pour toi, surtout depuis que l’historien d’extrême droite, ancien membre de l’OAS, notoire
opposant au mariage pour tous, Dominique Venner, a décidé de rompre son propre
cercle en se suicidant à Notre-Dame après avoir expliqué : « Alors que tant d’hommes se
font les esclaves de leur vie, mon geste incarne une éthique de la volonté. Je me donne
la mort afin de réveiller les consciences assoupies. Je m’insurge contre la fatalité. Je
m’insurge contre les poisons de l’âme et contre les désirs individuels envahissants qui
détruisent nos ancrages identitaires et notamment la famille, socle intime de notre
civilisation multimillénaire. Alors que je défends l’identité de tous les peuples chez eux,
je m’insurge aussi contre le crime visant au remplacement de nos populations. » Le FN
lui a exprimé son respect, et toi ?

SORAL
Tu vois, je suis si fin que je pense avoir répondu par anticipation à cette question
dans ma réponse précédente : la grande différence entre Venner et moi, ce n’est pas
qu’il était pagano-européen et que je me sens plutôt helléno-chrétien, ce n’est pas sa
haine de l’islam et son étrange silence sur le judaïsme aux antipodes aussi de mes prises
de positions publiques, c’est qu’il n’avait aucun humour. Aucun humour dans son oeuvre
comme dans sa vie de tous les jours (je le sais pour l’avoir croisé quelques fois chez un
ami commun), alors que je suis, moi, dans la vie quotidienne un sacré rigolo, tous les
gens qui me connaissent et me côtoient te le diront.
Cela dit, je respecte son geste, et je pense souvent au suicide moi-même. J’y pense
depuis l’adolescence, chaque fois que la vie me paraît trop laide, trop injuste, trop
violente… Tu n’y penses jamais, toi ?

De la Syrie et du suicide. Ça sent la fin.

NAULLEAU
Pas depuis que j’ai des enfants, en tout cas. Sauf circonstances exceptionnelles
(maladie invalidante…), j’y verrais une forme de démission, de lâcheté même, puisque
j’ai pris la responsabilité que d’autres êtres viennent au monde, un monde de moins en moins accueillant pour les nouveaux venus, qui plus est. Quand tu deviens père, la
défenestration cesse d’être une option, j’en ai convaincu quelques amis. Cela dit,
j’entends les objections présentées par certains, comme Charles Juliet dans son Journal
1957 – 1964 : « Ceux qui affirment qu’il est lâche de se suicider, que savent-ils de la
souffrance, de la difficulté de vivre ? De l’épuisement ? Il peut y avoir un tel amour, une
telle exigence, une telle affirmationn de vie dans un suicide. » Mais tu évoquais un peu
plus haut la Syrie – sujet risqué, d’après toi, tu n’as pas tort. Vaste sujet, en tout cas. Et
longue réponse, par conséquent. J’irai cependant droit au but : l’Occident a selon moi
perdu tout droit de donner des leçons de démocratie au reste du monde en général et
aux pays arabo-musulmans en particulier, et a fortiori de s’immiscer dans leurs affaires
intérieures. On pourrait partir de ce qui m’a toujours paru dépasser les limites d’une
boutade de la part du poète libanais Salah Stétié dans un texte sur l’Islam : « Il faut
reconnaître qu’entre Hitler et Staline, le Nord n’a guère eu de chance avec ses
prophètes. » On pourrait aussi souligner que, de manière plus troublante, les pays de
tradition chrétienne figurent parmi ceux où s’épanouissent avec le moins de vergogne le
matérialisme, l’usure et l’appât du gain – contre le message explicite délivré par le
Christ, qu’on se rappelle seulement l’épisode des marchands du temple. En un mot, il
serait aisé de mesurer l’écart saisissant entre les principes proclamés et ce qu’il en
subsiste au moment de les mettre en pratique (sur un mode mineur, un agriculteur
faisait l’autre jour remarquer que la formation spirituelle dispensée par les Jeunesses
agricoles chrétiennes n’avaient pas empêché ses adhérents d’infliger aux animaux les
horreurs de l’élevage en batterie).
Cynisme et hypocrisie qui culminèrent lors de l’extravagante invasion de l’Irak, sous
prétexte farfelu de représailles des attentats du 11 septembre et sur la base de preuves
inventées de toutes pièces. De l’occupation américaine resteront les images de ce
prisonnier dénudé tenu en laisse comme un chien par la sympathique Lynndie England
(qui ne regrette rien, d’après ses récentes déclarations) et des tortures pratiquées dans
les geôles d’Abou Ghraib. De la longue mission des troupes coalisées en Afghanistan,
celles de Marines urinant sur des cadavres de combattants talibans (songe que dans
Jeunesse du sacré, Régis Debray pouvait encore écrire : « Avez-vous déjà giflé un
cadavre ? Que celui qui peut s’en vanter, par extraordinaire, lève la main. » Il lui
semblait donc que toutes les limites n’avaient pas encore été franchies, qu’il demeurait
au plus secret de l’homme un ultime sanctuaire que nul n’oserait violer, il n’avait pas
encore vu à l’oeuvre les boys venus du Missouri, de l’Arkansas ou d’autres États
hautement civilisés et civilisateurs).
De Guantànamo, les images d’une zone de non-droit, où peu importe que l’on soit
coupable ou innocent. Tous nos principes les plus sacrés – droits de l’homme, justice, respect de la mort… foulés aux pieds. Et des pays en proie au chaos depuis le départ des
soldats venus instaurer la démocratie, telle que nous l’entendons, et assurer la sécurité
des populations, selon la terminologie officielle (800 Irakiens ont trouvé la mort dans
des attentats pour le seul mois d’août 2013 !) Même tableau de désolation en Libye
depuis l’élimination du délirant Kadhafi, les milices règnent à Tripoli, les assassinats
politiques ou crapuleux se multiplient – et petite touche d’humour noir, l’inénarrable
BHL est, en tant que Juif, désormais interdit de séjour dans le pays qu’il se vante, à tort,
d’avoir décisivement contribué à libérer de la dictature (ce qui, récemment encore, ne
l’empêchait pas d’affirmer avec son habituel aplomb que « les Lybiens vivaient
infiniment mieux sous Zeidan que sous Kadhafi. » Pour information, Ali Zeidan vient
d’accepter la démission de son vice-premier ministre – raisons invoquées : « des
problèmes et des obstacles qui ont eu lieu dans les différents secteurs de l’État, la
détérioration de la sécurité et les assassinats découlant de la politique de centralisation
administrative adoptée par ce cabinet. » Comment dit-on : « Tout va très bien madame
la marquise » en arabe ?) Quant au sanguinaire Bachar al-Assad, il est devenu le
Charybde du Scylla que représente le fondamentalisme islamique, où se recrute le plus
fort contingent parmi les opposants à son régime. La question se pose désormais
sérieusement de savoir si les anciennes dictatures régionales n’étaient pas préférables à
l’actuel capharnaüm. Il ne s’agit pas de soutenir tel ou tel régime de sadiques
tortionnaires, ni d’établir une différence entre les bons et les mauvais égorgeurs, comme
tu sembles vouloir le faire, mais peut-être, aussi difficile, aussi douloureux, aussi contrenature
que cela puisse nous paraître, de se ranger à l’idée que ces pays doivent être
laissés libres de construire leur propre destin historique. Et puis je vois mal en quoi
l’usage d’armes chimiques en Syrie constituerait le franchissement d’une ligne rouge par
rapport au massacre de ces mêmes populations civiles au moyen d’armes
conventionnelles – sans parler de toutes les autres atrocités. Pour ne rien dire de cette
soudaine compassion envers les chrétiensd’Orient, après avoir si longtemps toléré leur
persécution. Quoi qu’il en soit, si la France et l’Union européenne faisaient preuve de
conséquence et de cohérence, elles en appelleraient nuit et jour, au nom même de leurs
valeurs, au rétablissement dans ses fonctions de Mohamed Morsi, président égyptien
légitimement élu avant que les militaires ne le débarquent. Mais dans la mesure où
celui-ci est islamiste, nos dirigeants acquiescent tacitement au coup d’État et à
l’interruption du processus démocratique. Comme jadis en Algérie, on connaît la suite…

SORAL

Pour une fois, je ne rien à redire – tu fais quasiment du Soral,excepté que les islamites égyptiens, ou tunisiens, étaient tout autant dans la main des américains que les militaires, ce qui rend l’analyse du chaos égytiens et tunisiens à venir d’autant plus compliquée…

Sauf à penser qu’un chaos arabo-musulman généralisé est le but poursuivi par l’oligarchie occidentale.

Mais là, ça m’obligerait à parler du projet du Grand Israël, soit de cette ultime guerre défensive d’annexion  qui rendrait enfin l’Etat sioniste viable, sans la protection des Etats-Unis. Mais c’est un sujet si brûlant et si dangereux que je préfère, pour ta sécurité, le garder pour moi et pour un autre livre, si tu veux bien !

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Éric Naulleau
ESSAIS
Petit déjeuner chez Tyrannie (suivi du Crétinisme Alpin écrit par Pierre Jourde), La Fosse aux ours, 2003.
Le Jourde & Naulleau. Précis de littérature du XXIe siècle, en collaboration avec Pierre Jourde, Mots et Cie, 2004.
Au secours, Houellebecq revient !, Chiflet & Cie, 2005.
La Situation des esprits, en collaboration avec Jean-Philippe Domecq, La Martinière, 2006.
Parkeromane, Jean-Claude Gawsewitch Éditeur, 2010.
Pourquoi tant d’E.N. ? Chroniques et polémiques, Jean-Claude Gawsewitch Éditeur, 2012.

Alain Soral
ESSAIS ET ROMANS
Les Mouvements de mode expliqués aux parents, (en collaboration avec Hector Obalk et Alexandre Pasche), Robert Laffont,
1984.
La Création de mode, S.I.S., 1987.
Sociologie du dragueur, Éditions Blanche, 1996.
Vers la féminisation ? , Éditions Blanche, 1999.
La Vie d’un vaurien, Éditions Blanche, 2001.
Jusqu’où va-t-on descendre ?, Éditions Blanche, 2002.
Socrate à Saint-Tropez : texticules, Éditions Blanche, 2003.
Misères du désir, Éditions Blanche, 2004.
CHUTe ! Éloge de la disgrâce, Éditions Blanche, 2006.
Comprendre l’Empire – Demain la gouvernance globale ou la révolte des Nations ?, Éditions Blanche, 2011.
Chroniques d’avant-guerre, Éditions Blanche/Kontre Kulture, 2012.

Yacht People, (en collaboration avec Dieudonné et Zéon), Kontre Kulture, 2012.

FIN.