Refondation progressiste – face a la contre-révolution libérale


Auteur : Clouscard Michel

Ouvrage : Refondation progressiste face a la contre-révolution libérale

Année : 2003

Entretien avec Marie-Antoine Rieu

Préface
I
Proposer « une refondation progressiste pour dépasser la
contre-révolution libérale » : le projet de Michel Clouscard
dans cet ouvrage peut sembler au-delà des limites de la
raison théorique et pratique. Trois arguments au moins
peuvent lui être opposés :
– « Quelle prétention ! »
– « C’est pas si mal que ça, le libéralisme ! »
– « Même si on voulait, c’est impossible ! ».
Trois arguments de poids, qu’il nous faut examiner avant
toute lecture.

1 « Dépasser le libéralisme. Quelle prétention ! ». Car le
libéralisme est le produit d’une longue histoire et d’un
patient travail d’élaboration politique. Pour surmonter les
tentations totalitaires et accomplir une raison pratique, de
Platon à Marx. Pour doper la libre-entreprise et sortir de
l’économie de survie en développant la rationalité
scientifique et technique. Pour faire de la République une
démocratie vivante qui donne à l’individu et à l’esprit critique
une vraie place.
Ces arguments disent une histoire et des progrès — de la
raison et des sociétés. Mais cette histoire est vivante, faite de
luttes dans les idées et les pratiques sociales. Luttes pour des
formes de justice adaptées aux formes sociales réelles, contre

l’esclavage. Pour sortir des systèmes fermés de pensée
unique et de modes de vie régimentés. Pour établir une
puissance réelle de raison partagée par les peuples à l’échelle
du monde.
La raison est un bien commun. Et la tâche d’un
philosophe est de la faire travailler, d’élaborer de la pensée et
de proposer à la discussion une nouvelle approche de la vie
humaine, à la fois théorique et pratique. Avec, en toile de
fond, la tradition philosophique, mais aussi contre ceux qui
voudraient réduire la puissance de l’élaboration
philosophique. Ou nous enfermer dans une pensée unique :
tout va très bien dans l’ultralibéralisme conquérant. Contre
ceux qui voudraient nous tenir dans la seule pragmatique –
mesurant les valeurs en bourse ou l’équipement des
ménages. Michel Clouscard oeuvre à de nouvelles mises en
débat – un forum mondial de la raison – à l’heure où le forum
social mondial pose qu’un autre monde est possible. Parce
que Aristote définissait l’homme à la fois comme « animal
raisonnable » et comme « animal politique ». Aujourd’hui,
c’est toute l’humanité – chacun d’entre nous – qui est en
charge d’accomplir cette double nature.
La prétention de dépasser le néolibéralisme n’a d’égale
que l’ampleur de la tâche humaine actuelle.

2 D’autres diraient que le néolibéralisme est un moindre
mal, qu’il faut au plus l’aménager et non le repenser ou le
« dépasser ». C’est un système social ouvert, évolutif, libéral
par définition. Avec cette grande avancée que les uns ou les
autres ne sont plus enfermés — ou moins — dans des
croyances, des tribus, des castes, des classes. Qu’on peut y
réussir si l’on est vaillant. Que la sélection sociale n’est ni
plus ni moins qu’une forme développée de la sélection
naturelle ! Et que sur l’autre rive, il n’y a que les
totalitarismes, de type nazi ou soviétique – qui ont démontré
à la fois leur nuisance et leur échec – parce qu’ils ne
pouvaient supporter la puissance de la raison critique.
Le développement de l’individu et de l’esprit critique est
un incontestable progrès de l’histoire humaine. Désormais, il
faut transformer l’essai : poser que tous les individus peuvent
s’accomplir raisonnablement – et d’abord vivre !

3 « Même si on le voulait, c’est impossible ! » répond
notre interlocuteur fictif. Le joli dicton « impossible n’est pas
français » – qui y répond en forme de boutade – peut être
mondialisé. Le présent le démontre : les peuples crient d’une
même voix contre l’injustice, celle de la pauvreté et de la
guerre impérialiste et libérale, « libératrice ». Face aux
cohortes armées et aux monstres technologiques qui se
cachent derrière la façade libérale, se trame une vraie
« contre-révolution libérale ». C’est ce qu’établit Michel
Clouscard. Un concept qui permet de nommer ce contre
quoi toute l’humanité s’élève, chaque jour. Et le « possible »
est cet horizon que se donnent des hommes, sans savoir à
l’avance quelles formes définies ils lui donneront.
Michel Clouscard nous propose un chemin d’inconfort,
parce qu’il nous propose un miroir critique et d’autres
interprétations, mais aussi des choses simples : le bonheur,
une morale citoyenne, et une éthique de progrès, un
parlement du « Travailleur Collectif ». Certes à rebours des
idéologies en vogue. Mais en traçant un horizon inouï depuis
iaton et Rousseau : la réconciliation de la subjectivité et du
politique. Non comme gendarmement stalinien de l’individu
ou squelette néolibéral d’une société profondément injuste,
mais comme puissance d’exister singulière au sein d’une vie
sociale reconstruite sur la praxis, l’oeuvre quotidienne de
ceux qui contribuent à façonner le monde.

II
C’est au quotidien que le dialogue avec Michel Clouscard
prend sens, quand les fragments éparpillés de réalité
s’ordonnent dans la logique de contre-révolution libérale :
exclure de l’emploi les moins bien lotis au nom de
« l’employabilité » – alors que toutes les sociétés savaient
trouver une place utile, même à « l’idiot du village » – et
promouvoir le fils à papa soixante-huitard en « expert » du
management mondial des ressources nécessaires au profit.
Entrer dans le dialogue avec Michel Clouscard, c’est
accepter l’inconfort que produisent ses thèses originales et
paradoxales : le néofascisme populiste est à la fois le produit
et la contrepartie du libéralisme libertaire. « L’Arabe » est à la
fois le repoussoir de la paupérisation dont chacun a peur et
l’emblème d’un sous-prolétariat mondial qui doit rester privé
de son propre développement. Le « marché du désir » où
tout est devenu marchandise, jusqu’au moindre fantasme,
engendre cette « névrose objective » d’un Occident qui, avec
toutes ses richesses, ne sait plus comment bien vivre.
Alors le négativisme ambiant, le désarroi et les
renoncements quotidiens s’ordonnent dans l’esprit engourdi
par tout un corps de métiers du « culturel-mondain », chargé
de brouiller les pistes. Les grands discours sur l’éthique et les
leçons de démocratie masquent le cynisme des agressions
impérialistes à l’échelle mondiale, à grand renfort de bombes
ou de destruction souterraine de la santé, physique et
psychique.
Ce que Michel Clouscard nomme « névrose objective »
montre l’insuffisance de la seule thérapeutique du psy ; cette
pathologie sociale, plus fondamentale même que celle de
l’OEdipe freudien, prend source dans la guerre civile invisible
entre production et consommation. Le politique se doit alors
de restaurer les fondamentaux – l’équité entre production et
consommation -, et de proposer une nouvelle praxis
politique élevant ceux qui produisent au rang d’acteurs
politiques par l’institution d’un Parlement du Travailleur
Collectif.
Les figures de proue du libéralisme de l’équité (Rawls) ou
de la démocratie procédurale (Habermas) sont invitées à la
table de discussion : quelle théorie de la pratique libérale ?
Pourquoi le libéralisme a-t-il promu le clandestin et le
« prostitutionnel » au rang de réalité licite du « marché du
désir » ? Comment comprendre toute cette économie
clandestine qui alimente le nouveau profit ? Quelles
procédures de discussion démocratique et partagée
permettront de produire de la démocratie avec la Maffia, qui
n’en a que faire, mais aussi avec ceux qui sont exclus de
toute discussion ? Autant de questions qui sont mises en
débat dans cet ouvrage philosophique novateur et fondateur.
L’ancienneté de l’oeuvre de Michel Clouscard atteste de sa
clairvoyance dans l’analyse du libéralisme : en 1972, il
publiait « Néofascisme et idéologie du désir » ; en 1981 « Le
capitalisme de la séduction » ; et après les grèves de 1995,
« Métamorphoses de la lutte des classes ». Michel Clouscard
est avant tout un philosophe complet et original parce qu’il
articule le politique et le subjectif, le citoyen et le
sujet comme en atteste le « Traité de l’Amour fou » publié en
1993.
« Refondation progressiste face à la contre-révolution
libérale » se veut une contribution aux débats publics actuels

et à la volonté mondiale des peuples pour qu’émerge un
monde plus juste.
* * *
Le dialogue entamé ici avec Michel Clouscard est un
prologue à d’autres dialogues et à des contributions à
partager. Michel Clouscard et moi-même vous convions à
prendre part à ce dialogue sur le site créé à cet effet :

http : / / http://www.philo-clouscard.com

Les nouveaux outils de communication peuvent aussi
redonner sens à la vieille tradition philosophique et
démocratique du dialogue et du partage philosophique. C’est
à cette affaire que chacun est invité.
Marie-Antoine Rieu

Introduction

Refonder le progressisme
De l’interrogation du Sphinx à la résolution de la
praxis
Refonder ? Refonder la gauche, la lutte des classes, le mouvement
ouvrier ? Après la chute du Mur de Berlin et après le séisme hx l’en, la
demande est pressante, urgente. Il faut riposter, se défendre, argumenter.
Il faut un renouveau progressiste.
Mais cela ne s’improvise pas. La riposte ne doit pas être
un rapiéçage. Un doute, une inquiétude ont saisi bien des
progressistes. Et si le politique, c’était fini ! Le social,
dépassé ! Le mouvement ouvrier, périmé ? Les jeux seraient
faits, les enjeux traditionnels balayés, la mondialisation
ouvrirait d’autres perspectives, celles d’un univers fait de
nouvelles priorités, notamment écologiques,
démographiques, sanitaires. Pire que la défaite, le défaitisme.
Le Sphinx ne répond plus ! La crise est universelle. Elle
atteint pas seulement le progressiste, mais l’homme en son
essence. Longtemps le Sphinx a décrété le fatum – le destin :
l’homme existe, il s’est reconnu, arraché aux cosmogonies ; il
a distingué l’être, le genre, l’individu, proclamé l’universel.
C’est cela même qui semble perdu : l’immédiat, la présence au
monde. Mais le sphinx n ‘a plus le pouvoir de révéler l’homme à lui-même.
Le fatum est devenu une friche spirituelle. Peut-on croire au
destin quand on ne croit à rien?

Mais si les dieux, et Dieu lui-même, nous abandonnent,
n’est-ce pas la révélation même du destin ? Prométhée,
demi-dieu et, du coup, demi-homme, seul, peut nous aider.
Le mythe ne le rend-il pas dépositaire et messager de la
praxis ? Il est notre seul ami et cherche toujours à nous aider.
Lui seul peut prendre la relève d’un Sphinx défaillant, d’un
fatum désaffecté, qui ne sait plus que rabâcher d’un air
entendu des platitudes et des tautologies du genre : l’homme,
c’est l’homme ; qui s’acharne à poser la devinette que les
enfants du cours moyen trouvent simplette — une histoire de
pattes – et qui ne sait même pas qu’il a été viré pour
insuffisance de résultats et détention de secret de
Polichinelle.
La praxis est ce que Prométhée doit nous dire et nous
apprendre…
… déjà vous imposez «il doit »… un impératif serait à l’origine de
la praxis ?
Après tout, pourquoi le philosophe ne serait-il pas
l’interprète et le confident de Prométhée ? Et quand vous
entendez « il faut », « on doit », réjouissez-vous ! Ne
retrouvez-vous pas là une nécessité, un destin ?
Il est vrai que vous revendiquez souvent le patronage de Prométhée,
au nom de la praxis éclairante. Alors, vous qui êtes un philosophe de la
praxis, aidez-nous à l’interpréter. Je voudrais simplement vous
interroger sur votre recherche. Vous achevez un traité dont le titre
complet sera: «L’être, le sujet, la praxis ». Pourriez-vous, pour le
moins, définir cette praxis ?
La praxis est le travail de l’homme au sens le plus large :
entre l’action – au long cours – et le faire – immédiat. Elle est
ce qui oriente le faire par l’expérience de l’action et ce qui
guide l’action dans la pratique. J’en ai suffisamment dit pour
déjà tourner le dos à ce pauvre Sphinx. La praxis est dans le
plus humble – le fonctionnel, l’habitude, le routinier…- mais
elle accède aussi au savoir-faire de l’artisanat d’art, de l’oeuvre
artisanale. Ce qui me semble plus essentiel, c’est qu’elle est
aussi le devoir-faire. La praxis est faire – de devoir-faire en
savoir-faire. Elle est dans la science et dans l’art…, dans la
mesure et dans l’improvisation. Inutile de préciser qu’elle est
anti-technocratique et qu’on ne peut la réduire à une morale
du travail.

Narcisse et Vulcain, les frères ennemis
Pourriez-vous traduire dans le concret cette approche conceptuelle de
la praxis. Vous avez proposé, avec Prométhée, un complexe fait de la
convergence et de l’identification de l’allégorique, du mythique, du
symbolique. Peut-on définir la praxis selon une typologie concrète qui en
révèle la logique ?
Un personnage va assurer l’incarnation même de la
praxis. Il sera la médiation entre le mythique et le concret. Il
sort des entrailles de la terre pour travailler directement un
élément du cosmos, ce qui le rend semblable aux dieux. Par
contre, dans le civil, certaines filles se moquent de lui parce
qu’il sent mauvais.
C’est A-lbéric, le nain de «L’or du Rhin » de Wagner, un cousin
de Vulcain, le dieu grec des forges !
Le procédé consiste à proposer des allégories pour
exprimer les grandes intentions de l’humain ; il sera
systématisé pour constituer les figures déterminantes de la
praxis. Celles-ci devront répondre à deux exigences de la
connaissance anthropologique : il faut traduire les liens
familiaux, à la manière de Freud, et énoncer la logique de la
praxis (le contraire et le contradictoire).
Le plus proche proche parent est le frère, c’est la plus forte
identité de l’exogamie monogamique qui, en Occident,
contraint à prendre un seul époux hors de la famille. La

moindre différence doit porter la plus grande distance,
l’antinomie radicale, le conflit le plus grave : ces frères sont
ennemis.
Le brave et simple principe d’identité, celui que le Sphinx
rabâche — l’homme, c’est l’homme — doit être repris et
enrichi de la différence apportée par la praxis. Si je reprends
l’identitaire, c’est avec quelque chose de plus : le passage de
l’interrogation du Sphinx à l’interrogation de la praxis doit se
traduire en sa radicalité. 11 doit traduire le progrès vers
l’universel qui s’accomplit en devoir-faire. L’identitaire
s’avère être le double jeu de la différence : celui de
l’identique sans différence (les frères, A et A) et celui de
l’identique devenu la plus grande différence (les frères
ennemis).
J’en viens à la partie la plus spéculative de mon
anthropologie. Une fois établi que l’identitaire est un couple,
que doit être le contraire de Vulcain ? Puisque la nature,
l’acte de Vulcain, est de produire, que peut être l’acte
contraire ?
Ce ne peut être que consommer! Consommer, c’est défaire, oh
combien, ce qui a été fait ! C’est le nier, l’absorber, le manger. On peut
sans doute considérer l’affaire sous cet angle.
Mais ce n’est pas tout. L’ironie de l’affaire est dans cette
question : consommer quoi ? Ce que Vulcain a produit,
pardi ! Autrement, de quoi et de qui, Narcisse vivrait-il ?
Narcisse serait donc le contraire de Vulcain ?
Comme consommer est le contraire de produire. C’est
bien Narcisse qui passe son temps à se regarder dans un
miroir, à ne rien faire, sinon refaire le monde à son image. 11
ne produit rien, mais ramène tout à lui-même, pour luimême.
Il se fait le centre du monde. Il est pire que parasite et
égoïste. Il se croit l’Unique. Le monde doit être son faire
valoir. Il est la négation et le refus de l’autre. Le pire, c’est
qu’il prétend faire tout cela en beauté ! Narcisse porte en lui
une esthétisation de l’ego, inoercible, surdéterminante, fatale.
C’est moi l’artiste ! Je suis différent parce que je le mérite : je
suis beau !
Narcisse et Vulcain seraient donc les frères ennemis, le couple
originel de l’humain, l’engendrement réciproque de l’unité des
contraires ?
L’un produit, l’autre consomme. L’un fait de son corps
un outil, l’autre en fait le beau spectacle que l’ego se donne à
lui-même.
Produire et consommer sont les deux actes
fondamentaux de la vie. Leur mise en relation est le
problème même de la philosophie de la praxis et de
l’existence. Cette dualité est radicalement ignorée du
consensus idéologique actuel. Nous proposons d’en faire
une composante essentielle de l’arbitrage moral et politique
qu’est l’équité.

Partie I

Etat des lieux :
le libéralisme libertaire
et son économie
politique clandestine
Comprendre le libéralisme libertaire, c’est en faire
l’économie politique, mettre à jour les ressorts qui en font la
dynamique propre et en expliquent le fonctionnement. Mais
aussi dévoiler la face cachée de l’économie politique
officielle : montrer comment le « marché », si vanté par les
penseurs libéraux comme régulateur, se constitue comme
« marché du désir » en prenant source dans l »économie
prostitutionnelle. Toute une économie politique clandestine
du libéralisme qui éclaire aussi les zones d’ombre du marché
non officiel de la modernité.

A L’ECONOMIE PROSTITUTIONNELLE DU
LIBERALISME LIBERTAIRE

1 Le pouvoir narcissique

a/ Plaire et faire, séduire ou travailler

Freud, qui ne soupçonne même pas l’engendrement
réciproque des contraires qui nous constituent, fait comme si
la praxis n’existait pas — heureux homme qui peut ne pas
savoir l’inconscient ! Pourtant, le miroir est à Narcisse ce que
le feu est à Vulcain : arme et outil. C’est le partage originel de
l’homme. A moi le plaire, à toi le faire. C’est le cogito de l’être
social : je suis mon image et/ou je suis ce que je fais.
Contradiction originelle qui sera le fondement de la lutte des
classes : d’un côté le pouvoir narcissique, de l’autre l’éthique
de la praxis. Narcisse est « en moi, plus moi-même que
moi ». Il se croit même plus beau que moi ! Il m’habite,
parasite du moi et création du même.
N’est-il pas temps — pour refonder à la base — de se
demander ce que Narcisse attend de moi et ce que je peux
faire de lui ? Ce sera proposer l’économie politique à
l’envers : révéler ce qui ne doit pas être dit par l’economisme
positiviste et réductionniste des économistes anglais et que
Marx lui-même n’a pas exploré.
Le narcissisme est le principe même du consumérisme : je
me consomme moi-même. Quelle délectation ! Restons-en
là. Moi, c’est moi. Le moi, c’est la redondance. Narcisse est
un envahisseur. Il se proclame l’identification du principe de
réalité et du principe de plaisir. Et c’est bien une vérité
essentielle à l’ontogenèse et à la phylogenèse : l’appareil

identitaire et l’appareil consumériste s’engendrent
réciproquement. C’est ce qui expliquerait la toute-puissance
de Narcisse. Il ne fait que rendre compte de la constitution
du genre humain. Ces deux dynamiques sont indissociables
en leur combat contre Vulcain.
Car le principe consumériste exclut tout travail. Pour être
lui-même, Narcisse doit être pur procès de consommation.
Mais, alors, quels sont ses moyens d’existence ? Cette
question est une balle de match, essentielle à l’économie
politique à l’envers, explicative, déjà, du marché du désir.
Elle révèle le dessous de la lutte des classes, la relation de
dépendance que le narcissisme met en place. Pour que le
consumérisme sans le travail soit possible, il faut le travail
sans consommation, l’exploitation du producteur et, à la
limite, la mise en esclavage.
Le narcissisme a comme corollaire la subordination du
travailleur par le consommateur. Les modalités de cette
soumission vont de l’accumulation primitive, du crime et de
la guerre exterminatrice, jusqu’à la soumission volontaire.
Narcisse, fort de l’identification du principe de plaisir et
du principe de réalité, peut en venir à son ultime
revendication, à ce qui fait son essence, sa puissance. Il se
prétend le cogito du Beau. C’est qu’il doute, lui aussi (comme
le cogito de Descartes). Le narcissisme est un pouvoir qui
doute de lui-même. Il est la proclamation de la beauté et de
la jeunesse et doute de sa propre beauté et de sa jeunesse.
Narcisse cache le narcissisme. Il apparaît comme
affirmation et n’est qu’interrogation. On croit qu’il n’est que
naïveté du reflet – la beauté qui s’admire elle-même – alors
qu’il n’est que doute : « suis-je Beau ? Pourquoi je veux être
Beau ? Et être le plus Beau ? Mais qu’est-ce que le Beau ? »
Pourquoi cette blessure narcissique (apportée par le stade du
miroir) ?
C’est le secret de Narcisse…, un bien triste secret qui ne
pourrait être dévoilé que sur le divan du psychanalyste : le
péché originel de la Beauté. Narcisse n’est pas assez beau
pour se moquer de l’être davantage. Il est d’abord en
concurrence avec lui-même, avec son image…, le doute. Le
beau-beau est ce qui ne s’interroge pas sur sa beauté : c’est la
réification — la statue de Praxitèle – ou la vie ordinaire du
bellâtre. Celui-ci est dans l’ontologie : la beauté va de soi.
Le beau est ontologiquement en question par la fuite du
temps. Pourquoi ne reste-t-on pas Beau et Jeune ? La beauté
se saisit en son vieillissement, en tant qu’usure de son
pouvoir. Le Beau est porteur de sa propre imperfection : il
existe de telle manière qu’il n’est qu’un moment entre deux
dépérissements.
La plus belle femme du monde doute de sa beauté : voyez
ce cheveu blanc. Le beau est l’appréhension du temps qui
défait la beauté. C’est ce que le miroir dit à Narcisse. La
beauté, elle aussi, dit le passage de la vie à la mort. La
jeunesse et la beauté sont un pouvoir vis à vis de l’Autre,
mais une parade dérisoire à l’égard de la mort. Le miroir dit
le désir d’immortalité : le désir de la Jeunesse et de la Beauté.
J’ai pu être cet instant de Jeunesse et Beauté. Et le reste du
temps, je cours derrière la Jeunesse et la Beauté. Narcisse,
c’est le désir de ne pas vieillir. En rester là, au stade du
miroir, au face à face de l’homme et de son image.
L’immortalité consiste à ne pas vieillir. Mais si le monde se
défait par le narcissisme, celui-ci refait le monde : Narcisse,
c’est le pouvoir de refaire le monde à son image.

b/ La dualité de la production et de la
consommation, du sérieux et du frivole.

Le couple Narcisse-Vulcain exprime l’origine de
l’inconscient de classe. C’est la dualité du plaire et du faire,
de la séduction et du travail, du frivole et du sérieux.
« Le Frivole et le Sérieux », c’est bien le titre de votre livre paru en
1973?
Mais qui ne fait que reprendre les catégories déjà
constituées dans « L’Etre et le Code ».
Vous avez proposé la lutte des classes en tant que dialectique du
sérieux et du frivole ?
C’est un engendrement réciproque. Un premier enjeu
était de traduire cette lutte dans le concret, l’existentiel. C’est
apporter la catégorie qui manquait, le jalon conceptuel qui
comble l’espace resté vide entre le théorique et le vécu, entre
Marx et Balzac-Proust. C’est aussi l’ambition de contribuer à
établir la relation de complémentarité de Hegel et de Marx,
du concept et de la pratique sociale. C’est aussi la remise en
question des fondamentaux de la connaissance, du principe
de plaisir et du principe de réalité.
C’est un « Manifeste de la refondation » ?
C’est un manifeste de l’existentiel auquel on rend son
espace culturel, sa double organisation sociale de la
production et de la consommation. La relation originelle des
frères ennemis – Narcisse et Vulcain – du miroir et des
forges, sera la bipolarité de la socialité. Le plaire et le faire,
les deux pouvoirs de l’humain, vont se constituer selon un
jeu dialectique d’exclusion réciproque. Les rapports de
production et de consommation se traduiront selon le jeu du
« frivole et du sérieux ».
Il faut éviter la psychologisation de ces deux termes. C’est
avant tout une relation dialectique d’engendretnent
réciproque. Pour le sérieux, le frivole est le futile, ce qui est
sans grande importance ; et pour le frivole, le sérieux est
l’esprit de sérieux, lourd et ennuyeux. Mais le frivole peut
être une notion plus profonde que le sérieux et le sérieux
peut être encore plus ludique que le frivole. Ainsi, le roman
peut être, doit être d’apprentissage, comme l’apprentissage
peut être un jeu. La dialectique du frivole et du sérieux
consiste à révéler ce qui est caché sous l’apparence et qui
constitue l’événement, le non-dit de l’un se faisant le
discours de l’autre.
Le frivole et le sérieux ne sont que le déploiement de la relation
originelle de Narcisse et de Vulcain, du plaire et du faire. Mais
comment et pourquoi ont-ils pu devenir des frères ennemis ?
Il faut remonter, en amont de leur mise en relation, à
l’origine de l’origine, le corps. Il est constitutivement dualité
du procès de production et du procès de consommation, de
l’exogène et de l’endogène, de la relation à soi et de la
relation à l’autre. Encore la fondamentale ignorance de
l’anthropologie constituée : l’identitaire se développe comme
consumérisme, immanence du principe de plaisir et du
principe de réalité. Cet état donne au corps une présence
inébranlable : Narcisse, la loi du premier occupant. La praxis
vient après, pour gâter le plaisir de consommer sans
produire ; elle apparaît alors comme un élément quasi
étranger à la consommation. C’est la relation de la
phylogenèse et de l’ontogenèse. La première est la
constitution du genre selon la praxis. La seconde est la
constitution de l’individu, de son corps-sujet selon le
principe de plaisir.
Cette problématique est quasi absente du champ culturel
de la modernité, alors qu’elle décide de la nature humaine et
de son économie politique. Il y a deux équipements

corporels : le corps constitué par Pengendrement réciproque
du principe de plaisir et du principe de réalité – du ciment
ontologique – et le corps, outil de travail, du pouce en
opposition, du prématuré et de Yhomo erectus, puis de Yhomo
habilis. Notre formule des « frères ennemis » s’explique : le
corps est fait de deux attributs en opposition.

c/ Le mimétisme concurrentiel
Reprenons le dossier de Narcisse. C’est le premier « créativiste » : il
refait le monde à son image ?
Narcisse apprend très vite l’économie politique du désir,
la loi du marché. Chaque chose a son prix. Rien de plus
tarifé que l’univers du plaisir. Mais ce n’est là qu’approche
symbolique – comme à Tokyo ces bars à hôtesses qui sont
tarifés selon la hiérarchie des salaires, où le cadre moyen né
fréquente pas le même bar que le cadre supérieur. Le
principe matriciel, c’est que la présomption narcissique doit
se soumettre au mimétisme concurrentiel. Si l’unicité
rencontre l’unicité, c’est pour se disputer. Ce qui veut dire
que l’on est tous pareils — c’est le mimétisme -, parce que
l’on se dispute la même chose – c’est le concurrentiel. Alors,
les projections narcissiques se hiérarchisent selon la réalité de
la concurrence. L’imaginaire s’objective selon le pouvoir
mondain.
L’ordre du désir est l’ordre de la guerre civile narcissique.
Sa loi est brutale, banale, triviale. C’est un simple jeu
mécaniciste de la démographie. Elle est aussi le secret de
Polichinelle, ignoré a priori de la psychanalyse, et délivré par
la bulle de comptoir : il y a bien plus d’hommes qui désirent
les femmes jeunes et jolies qu’il n’y a de femmes jeunes et
jolies.
L’économie narcissique est celle de la rareté. Elle peut
devenir alors, celle de l’économie politique : la cherté.

2 L’engendrement réciproque du marché et du désir

a/ Dépasser l’antinomie du besoin et du désir,
d’Adam Smith et de Freud
Le libéralisme libertaire sera défini, reconstitué, selon son
économie politique — le marché du désir — et selon sa
généalogie – le passage de la consommation transgressive au
pré-fascisme culturo-mondain.
Marché du désir ? C’est une métaphore ?
C’est une réalité concrète. Ainsi le tourisme sexuel. Mais
ces comportements doivent être exhaussés en concepts.
Autrement, ce ne serait que du bavardage descriptif.
Ce marché du désir sera reconstitué en procédant à la
double critique du marché et du désir. D’un côté, une
économie politique qui prétend au scientifique, à la mesure
du quantitatif, à la connaissance exacte. De l’autre, les
sciences molles, dites humaines, une connaissance fondée
sur l’inévitable OEdipe, aux multiples dérivés, une
anthropologie libidinale du sujet, qualitative.
Une première réponse : l’économie politique traite du
besoin et l’économie libidinale traite du désir. C’est déjà une
distinction élaborée, de deux ordres, des deux côtés de
l’humain : le besoin et le désir.
C’est bien le problème même de la connaissance qui est
posé : quelle est la relation des deux ordres, le marché et le
désir ! Chaque terme propose le principe d’une négation
radicale, d’un refus. La cassure radicale des deux ordres
devient celle de la philosophie occidentale, la querelle du
singulier et du particulier, la nouvelle querelle des
universaux. Soit une connaissance scientifique qui atteint

l’universel dans sa singularité même. Soit une connaissance
du sujet qui permet d’atteindre une particularité qui se
développe contre la singularité même.
C’est, encore une fois, la fatalité de la connaissance néokantienne
— l’occidental est spontanément néo-kantien — qui
se révèle, sur le plan de la philosophie de la connaissance par
la dichotomie entre empirisme transcendantal et formalisme.
L’Occident pense l’un et l’autre, l’autre ou l’un, en un
fabuleux syncrétisme éclectique, un méli-mélo qui est
interprété comme la liberté même de penser, comme
tolérance.
Il faut dépasser ce destin préfabriqué du hiatus
métaphysique et scientifique entre le besoin et le désir pour
retrouver en chaque homme l’unité de l’individu et de l’être
social.
Le hiatus entre le besoin et le désir est une relation
d’exclusion réciproque qui n’existe que pour des
corporations, des écoles de logiciens ou de grammairiens et
que l’on ne retrouve pas dans le vécu. Il ne fait que produire
une scission de la réalité. Celle d’une économie politique
arrogante et abusive, machine à quantifier, à fragmenter,
conventionnaliste, qu’elle soit bourgeoise ou même marxiste
et qui, dans tous les cas, impose un positivisme radical. Cette
économie politique ampute l’homme de son désir et ne traite
que de marchés particuliers, partiels, ceux du licite et du
normatif, de la société policée. Le reste — ce qui importe – ce
que nous désignons comme marché du désir, n’a pas
d’existence propre.
L’autre destin préfabriqué est celui du désir – combien
abusif – de l’OEdipe, du psy, du grand renfermement du sujet
privé de toute praxis. Mais il faut remarquer que les deux
réductions positivistes du psy et de l’économiste convergent
et s’épousent dans un positivisme existentiel aussi inquiétant
que celui du désir débridé.
Il faut donc faire intervenir ce qui n’existe ni pour le psy
ni pour l’économiste, ce qui est à la fois réel et rationnel,
omniprésence de ce que le positivisme et le subjectivisme ne
peuvent voir, la pure synthèse : le marché du désir.
C’est tout un marché clandestin, illicite et marginal,
doublement caché, univers parallèle qui doit réapparaître,
comme une quatrième dimension. Cette métaphore veut faire
apparaître toute la portée de la révolution copernicienne
proposée.
Alors, le dévoilement de l’inconscient, ce qui est caché,
non su et qui nous meut. L’engendrement réciproque du
marché et du désir nous donnera l’homme, qui ne peut se
révéler que dans cet échange. Fabuleuse engeance !
Naissance de la dualité, de la contradiction. Narcisse et
Vulcain, les frères ennemis.
C’est le marché qui transmue le besoin en désir. Sans le
marché, le désir n’est qu’intentionnalité « sans qualité », une
simple présence et participation aux filiations ontologiques, à
la relation de l’être, du genre, de l’individu. Ce dernier n’a
d’existence que par la relation de ces trois composantes
« antéprédicatives », préoedipiennes. L’individu est le brave
petit soldat de l’espèce qui veille à la reproduction. Avec
l’économie politique, se crée le passage de la valeur d’usage —
le besoin -, à la valeur d’échange – le désir. Il n’est de désir
que de relation à l’Autre ; il n’est de besoin que de relations
aux choses.
Quel peut être le développement du désir dans une
économie de survie ? Pour que le désir advienne, il faut avoir
quitté l’ordre du besoin, de la nécessité, échapper aux trois
déterminations ontologiques de l’être, du genre et de
l’individu. Il faut passer aux filiations oedipiennes

proprement humaines. Il faut créer – par l’exogamie
monogamique – l’enfantement de l’OEdipe : le mode de
production féodal, le mythe de Tristan et Yseult, l’interdit
comme amour de l’interdit, objective et suprême preuve
d’amour.

b/ Les trois moments constitutifs du marché du désir

(1) La genèse de l’économie politique du
prostitutionnel
Tout a commencé dans la Cité antique, avec le
chrématistique qui est l’art de s’enrichir, activité pour laquelle
Aristote manifeste peu de considération. En même temps,
apparaît « le plus vieux métier du monde ».
Le profit, prix de lapasse ?
La prostituée est « la marchandise-clé » de l’économie
politique parallèle et souterraine. Elle est à l’origine de
Pengendrement réciproque du marché et du désir.
Et le proxénète ? Le dernier des métiers ?
Vous posez le problème : est-ce l’homme qui vend la
femme ou la femme qui se vend ? Pour répondre, il faut
proposer un préalable méthodologique : l’interprétation
contradictoire. Il s’agit de faire apparaître l’aporie
constitutive de l’idéologie, de reconstituer la contradiction
qu’elle met en place et d’éliminer la fausse question. Cette
méthode interviendra constamment dans notre entretien.
Il faut – méthodologie exige – renvoyer les deux thèses
dos à dos et ne considérer que la résultante en son ambiguïté
constitutive : dans les deux cas, il y a consommation
libidinale caractérisée, référentielle. Le plaisir s’achète, le
désir est un marché : Albéric fait de l’or du Rhin le prix du
plaisir ; la femme a valeur originelle de marchandise.
La prostituée est la marchandise idéale du marché du
désir. Elle ne coûte rien, au marchand, à l’entremetteur, au
souteneur, au taulier. La matière première – la chair — est
inépuisable, toujours renouvelée, toujours disponible. Il
suffit de la mettre en valeur, en plus value. Elle ne nécessite
aucun investissement en main d’oeuvre ou équipement. Mais
cette marchandise qui ne coûte rien peut rapporter
beaucoup.
La prostitution est une bien mauvaise affaire pour la
femme : si nous avons, en termes de méthodologie, renvoyé
dos à dos le plus vieux et le dernier métier, c’est pour mieux
préciser le genre d’aliénation dont la femme est victime.
C’est une réification, une aliénation, une servitude.
Le marché du désir est l’envers de l’économie politique. Il
révèle ce qui doit être exclu pour constituer l’économie
politique licite et normative. C’est le marché qui décide de
l’interdit. C’est qu’il doit exclure la marchandise
prostitutionnelle. Alors, il peut se déployer dans l’espace du
sérieux, de la production, du besoin : l’économie politique
des économistes anglais et… de Marx.
Mais la marchandise prostitutionnelle n’est pas pour
autant rejetée et anéantie, abolie ou dépassée. Tout au
contraire : elle se fait clandestine, une autre économie,
souterraine, celle qui se constitue par l’engendrement
réciproque de l’incivisme et du consumérisme. Elle constitue
l’inconscient : ce qu’il ne faut pas savoir, qui doit même être
nié, pour que la production matérielle puisse se développer.
Alors se constituent deux univers parallèles qui doivent
s’ignorer. Celui du marché licite, de l’économie domestique,
qui commence aux Pénates, se développe sous la direction
de la matrone et de la ménagère de moins de cinquante ans

et qui s’achève par l’accession aux biens d’équipement des
ménages qui peuvent même atteindre le confort. En dessous,
le marché de la consommation mondaine, ludique, libidinale,
marginale.
Celui que vous avez défini dans « Le Capitalisme de la
Séduction » ?
En effet, « Le Capitalisme de la Séduction » est l’analyse
du développement du libéralisme libertaire. Et de cette
caractéristique nouvelle : le libéralisme libertaire accède à
deux systèmes de profit. C’est une opération dialectique qui
révèle et accomplit l’essence du capitalisme.
Première opération : exclusion, contradiction. C’est la
mise en place de la dualité des deux économies politiques,
comme contradiction de la prostituée et de la femme
honnête. C’est la constitution du « marché du vice » et du
marché de la vie domestique. Deux univers juxtaposés, la
double vie de la marchandise.
Deuxième opération : l’inclusion, la réintroduction de ce
qui a été « refoulé », rejeté. C’est l’ordre social lui-même qui
se fait le vecteur de cette opération. Ce n’est plus la
contradiction du vice et de la vertu ; ce sera l’engendrement
réciproque du narcissisme et de l’économie de marché.
Ces deux opérations constituent la légalité, la légitimité, le
normatif: le prostitutionnel n’est-il pas écarté, la
marchandise prostitutionnelle exclue ? L’hypocrisie se fait
mauvaise foi — sartrienne – et économie de marché. Ainsi se
constituent la conscience et le marché. La religion et la
morale seront les traductions idéologiques de cette
constitution originelle de la marchandise. Mais l’économie
politique, en donnant un prix à chaque chose crée aussi la

chose sans prix, donc hors marché. Il y aura la femme qui a
son prix et « l’honnête femme » qui prend la valeur de ce qui
n’a pas de prix.
C’est dans cet univers que Narcisse doit vivre le
mimétisme concurrentiel : sa consommation libidinale,
ludique, marginale doit s’accomplir selon la transgression
constitutive du marché du désir.

(2) Les trois parrains du marché du désir. Trafiquer
le produit et modeler l’usage
La marchandise originelle est celle du marché du désir :
engendrement réciproque du marché et du désir, du
narcissisme et du chrématistique. Le désir a besoin du
marché pour créer l’objet du désir et le marché a besoin du
désir pour créer sa clientèle.
Un double parrainage va se développer. Celui de
l’origine : du marché et du désir. Il faut une organisation
minimale, une mise en place, d’abord de toute la logistique
de la production, puis de celle de la distribution du produit.
L’actuel marché de la drogue est exemplaire de cette mise en
place. La Maffia ne fait que résoudre cette complexité : créer
de toutes pièces un fonctionnement relationnel sans laisser
de traces. Elle est porteuse du drame de toute entreprise
centralisée qui ne dispose ni des infrastructures ni des
services nécessaires. De là une gestion de « démocratie
directe », maffieuse.
Les deux parrains, ceux de la réciprocité du marché et du
désir, génèrent le troisième comparse qui est nécessaire à leur
commerce et au bon développement de leur affaire
commune. La situation paradoxale du marchand est de
devoir vendre une marchandise qui resterait inerte sans le
discours promotionnel de valorisation et de séduction. Cette
situation devenant la norme même du développement

économique, un troisième parrain se spécialise dans cette
médiation esthétisante qui s’accomplit avec le publicitaire.
Ce qui fera l’originalité et l’étrangeté du capitalisme actuel,
c’est bien le développement de ce troisième parrainage : le
culturel-esthétisant-promotionnel. Son rôle historique est de
proposer la synthèse des deux constituants que sont le
marché et le désir, synthèse de la matérialité du marché et de
l’intentionnalité désirante. Se révèle alors la partie cachée de
l’iceberg, l’envers de la pub.
La révolution copernicienne que je propose consiste à
récuser la dichotomie consensuelle entre culture et publicité.
Et à proposer la complémentarité structurale du marchand et
de l’intellectuel qui se croit contestataire alors qu’il apporte la
médiation nécessaire entre la marchandise-objet (la valeur
d’usage) et la marchandise-valeur (la valeur d’échange). Ce
qui fait l’essence même du libéralisme libertaire.

Marx a établi la distinction entre valeur d’usage et valeur
d’échange, fondement de l’exploitation capitaliste : la force
de travail du producteur est la seule marchandise dont la
valeur d’usage (l’activité de travail) est supérieure à la valeur
d’échange (le salaire), l’appropriation privée de la plus-value
constituant la seule source de richesse. Pourtant l’état du
capitalisme au milieu du XIX° siècle ne permettait pas a
Marx de poser le problème de la nature de la médiation entre
valeur d’usage et valeur d’échange. C’est la réalité concrète du
libéralisme libertaire qui met à jour l’importance sociale de la
médiation entre les deux valeurs avec la constitution d’un
corps de métiers du culturel-mondain. Le développement
monstrueux de la publicité a imposé aux marxistes euxmêmes
un problème que Marx ne pouvait poser : quels sont
les rapports de la production et de la consommation à partir
du moment où la consommation est aussi avérée que le
processus de production ? C’est cet espace laissé en suspens
nue nous cherchons à conceptualiser par les notions de
marché du désir et de double profit.
Il n’y a pas de discontinuité entre la matérialité de la
chose et le culturel. Il n’y a pas de différence de nature : le
culturel permet de déplacer le jeu, tantôt dans le marché,
tantôt dans le désir et d’unir les deux faces de la
marchandise. Nous ne ferons qu’indiquer ici les perspectives
de ce retournement copernicien.
On peut tout d’abord proposer le schéma historique de
l’engendrement réciproque du mercantile et du culturel. A la
base, le petit commerçant fait la « réclame » de la
marchandise. C’est le commencement de l’art de convaincre
qui va se développer en sophistique. C’est aussi le
commencement de l’art de séduire par la marchandise. C’est
le marchand qui cherche à convaincre alors que la séduction
se fait qualité de la marchandise.
La réclame du produit se transforme en promotion de
vente d’un article particulier. Celui-ci peut accéder à ce label
de qualité : la marque. C’est la première distinction
consumériste, celle des adolescents qui passent leur temps à
courir après les marques que les copains ne peuvent se payer
et que les copines admirent tellement. Déjà, la conscience
glisse vers un consumérisme sélectif, niveau élémentaire
– marque — du mimétisme concurrentiel. L’article en
promotion, tout au contraire, est la valorisation d’un produit
de l’ordre du nécessaire et du suffisant. Il relève des biens de
subsistance et d’un confort élémentaire.
Déjà apparaît une irréductible dualité, celle de deux
mercantilisations opposées : l’une, promotionnelle du désir
– comme niveau de standing, de séduction -, l’autre
promotionnelle d’un besoin légitime. Les deux voies sont
tracées : la satisfaction du nécessaire et du suffisant et la
« désirance » du marché du désir.

Tout un périple a été accompli, celui de l’engendrement
réciproque du marché et du désir : de l’objet usuel à la
marque, de l’usage banal au sélectif, de la réclame à la
publicité. Alors peut se réaliser la synthèse définitive des
deux ordres que l’on croit opposés, irréductibles : celle de la
thématique contestataire et du discours publicitaire, la
définitive mercantilisation et instrumentalisation de l’autre en
objet de désir et moyen du plaisir. Alors peut être
confectionné le produit de transgression. Il est doté de trois
parrains, trois pouvoirs qui s’épousent pour constituer le
consensus du libéralisme libertaire.
Le parrain des parrains, c’est le parrain de la Maffia. C’est
lui qui s’expose au plus grand danger, celui qui fait la cherté
de la drogue. Il est ce chef d’entreprise préposé à la
production et à la circulation du produit. Quelle
« responsabilité » ! Mais il s’efface — la clandestinité l’exige –
devant les deux autres parrains de ce qui est devenu
marchandise. Ce sont les deux préposés au marché, à la
circulation du produit, à la conquête de la clientèle, à la
promotion de vente. Il s’agit des deux gros parrains de la
culture et de la publicité. De la collusion de « l’élite
intellectuelle » et de l’état major publicitaire naîtra la synthèse
définitive du marché et du désir. Deux corps de métier se
rencontrent au sommet, se reconnaissent en leur commune
accession à la « qualité de vie ».
L’un discourt, l’autre met en pratique. L’idéologie du
plaisir et du désir apporte le principe qui recouvre tous les
besoins et tous les usages : désirez, libérez vos désirs. C’est
aussi le principe de la publicité, qui s’occupe, elle, des
travaux pratiques alors que l’élite intellectuelle promulgue les
modes d’usage et la stratégie de conquête du marche :
identifier libéralisation et liberté.
Les magazines féminins assurent l’ultime mise en
pratique. C’est la médiation nécessaire entre la théorisatioo
l’élite intellectuelle et la mise en existence mercantile et
instrumentale.
3) Mercantiliser, instrumentaliser, manipuler.
Service, usage colonial, pouvoir de classe
Que peut-il rester du désir et du plaisir si on leur enlève
tout support mercantile, toute relation avec le chrématistique
et si on envoie ses parrains en exil ? Ou à Stockholm pour
recevoir le prix Nobel ? Que serait un plaisir sans service,
réduit à lui-même ?
A son essence ?
La nostalgie coloniale du petit blanc : « ce que c’était bien
avant ». Le plaisir délesté de l’empire colonial et de son
pouvoir de classe n’est plus qu’une forme vide, plaisir sans
adjuvant idéologique – réduit à la pure fonction organique.
Cette situation coloniale n’est pas amenée pour son folklore
ou son pittoresque. Elle est ce moment républicain, hélas,
qui exprime la perte de l’Empire et la nostalgie du moyen de
la jouissance. Je peux déjà définir un principe de plaisir qui
paraîtra bien étrange au psychanalyste alors qu’il ne fait
qu’exprimer la réalité esclavagiste et colonialiste.
De même que prostitution et esclavage sont la double
face de la même médaille, le boy était à double usage. Faire
suer le burnous : service de jour, service de nuit.
Le libertinage pourtant… ?
Lequel, celui de la nostalgie du droit de cuissage ou celui
de la corruption de l’Ancien Régime ? Demandez à Figaro,
au boy, aux personnels du service domestique ce qu’ils
pensent du seigneur pas encore trop méchant homme qui
délaisse sa femme pour de la chair fraîche domestique. Trois
victimes en puissance : Figaro, la comtesse, Suzanne : le petit
peuple et la femme-épouse. Quel abus de pouvoir ! Mais

quelle que soit la collusion des pouvoirs de l’argent, de
l’épée, de la culture, le libertinage n’a jusqu’à nos jours pu
triompher du « droit naturel » républicain. Il est tenu en
respect par la montée des droits de l’homme.
Mais quand même : Casanova, Don Juan, Carmen ! Toute une
mythologie et une symbolique proposent le désir et le plaisir comme
subversion sociale. Il y a tout un ensemble contestataire qui s’oppose
justement à la mercantilisation et instrumentation !
Je me heurte là, en effet, au patrimoine culturel, au musée
culturel. Il est respectable à ce titre. Don Juan est une pièce
de musée et n’a plus cours. Il détenait les clés d’un univers
qui a disparu. Aussi faut-il respecter le gardiennage du
musée, pas du tout imaginaire. Il faut considérer les
collègues culturels qui défendent cet univers révolu tout en
critiquant leur crédulité corporatiste. Il ne faut pas
confisquer son instrument de travail à une corporation en
danger de mort. Le spectre de Don Juan est quand même
préférable à la publicité. Mais appliquons aux prétendues
subversions la théorie de la double lecture, de la révélation
de la dualité, du contradictoire, de l’aporie. Les données
mythiques peuvent être retournées comme un gant.
Vous avez cité Carmen… Elle serait la femme libre,
libérée : la transgression même, alors qu’elle peut être définie
selon son contraire : femme soumise, amoureuse du macho,
du plus bel uniforme, de la sémiologie dominante, du
pouvoir. D’abord le chef de bande, un homme traqué, héros
peu rutilant, en haillons. Et puis elle accède à l’uniforme. Ah
ce prestige de l’uniforme ! Le carabinier, surtout s’il est
gradé, est l’uniforme même du pouvoir. Mais il y a mieux : le
costume du toréador, macho suprême, mâle rutilant,
matador, qui risque sa vie pour donner la mort. Le pur
produit hollywoodien, Ava Gardner, préfèrera, elle aussi, son
matador au chanteur de charme.
Il en est de même pour Don Juan. Son « brevet » de
personnage subversif peut être retourné. Écoutez le chant de
la lavandière : « Le saviez-vous, le hussard de la garde, eh
bien ma chère, il était mon amant ». La partenaire de Don
Juan peut se vanter « d’avoir fait » Don Juan. C’est un brevet
de séduction, d’appellation contrôlée ; elle fait partie du
catalogue.
La femme pourvoit à la gratification narcissique. Narcisse
cherche la preuve de sa beauté à lui, valeur de son image. La
femme la lui apporte : « Il a fait ma conquête ». Elle se fait
alors pouvoir sur l’homme, dans la mesure où l’homme croit
la séduire.
Don Juan serait le manipulé de base, l’homme de paille qui met en
scène et en pratique le pouvoir de la féminité !
C’est ce jeu du désir qui est à l’origine du « mondain »,
catégorie nécessaire à la connaissance du libéralisme
libertaire.

3 L’irrésistible expansion du marché du désir

Une fois constitué le marché du désir, il faut en
comprendre l’expansion fondée sur une dynamique triple :
potlatch, clientélisme et marché, opèrent la synthèse
d’époques sociales différentes. Le podatch est un principe
archaïque des sociétés dites primitives, la grande fête où les
produits doivent être consommés. Le clientélisme est une
pratique des sociétés traditionnelles où certaines couches
sociales se placent sous le patronage de patriciens ou
parrains appartenant à des fractions de classe plus hautes
dans la hiérarchie, comme cela était le cas à Rome et l’est
encore dans les formes sociales maffieuses. Le marché est
cette forme sociale dans laquelle les produits sont librement
offerts à l’achat sans autre condition que de payer.

L’expansion du marché qui est au principe du libéralisme
libertaire – « Consommez !» – se fait en promouvant les
cibles nouvelles que sont le jeune et la femme, avant-gardes
des nouvelles couches moyennes, et en « normalisant » cette
consommation dans les pratiques quotidiennes. « Du pain et
du sexe ». Toute une « éducation » se met en place – génie du
capitalisme libéral – qui « supporte » la nouvelle accumulation
capitaliste et nourrit sa compétitivité.

a/ Les voies d’expansion du permissif : potlatch,clientélisme, marché. Tous les coups sont bons

L’initiation mondaine à la civilisation capitaliste fait
apparaître le « principe éducatif » du libéralisme libertaire : le
dressage par l’animation machinale. « Etre cool », par
exemple, sera la répartie mondaine à la raideur boy-scout, au
« toujours prêt », au « tiens-toi bien » de l’éducation.
Toute une symbolique et sémiologie de la prétendue
privatisation et émancipation ne sera que l’expression des
réflexes conditionnés par l’animation machinale. Tout un
comportementalisme se fait formalisation a priori des
conduites, mode d’emploi du désir. Ce «principe éducatif»
trouve ainsi l’espace social de son expansion : atteindre une
puissance au moins égale à celle de l’éducation civique et
républicaine, traiter d’égal à égal avec la loi. Ainsi se
constituent l’intersubjectivité et l’expansion de la société
permissive.
Le permissif commence par son affirmation et
justification identitaires : je vis comme ceux qui sont comme
moi ! L’Autre légitime ma particularité puisqu’elle est aussi la
sienne. Qui se ressemble s’assemble. Ce communautarisme
s’accomplit selon la bande, le club, la clientèle, le carnet
d’adresse. Il est à la fois solidarité de clan et copinage sexuel.
Mais ce qui fait l’essence du communautarisme
homosexuel est bien la réduction de l’homme à sa sexualité.
De même que l’OEdipe surdétermine les usages et fonctions
du corps, le communautarisme prétend conditionner toute
vie sociale, affective et même politique.
Il est un ghetto et une voie de garage. Ce n’est qu’un
leurre qui cache le déploiement du permissif, sa pénétration
en des lieux où on ne le suppose pas, une diversion. Ce
permissif se développe selon l’économie politique. Il n’est
pas surajouté, superfétatoire, qualité seconde. Il fait partie de
l’intentionnalité même de l’économie politique, des trois
expressions constituées par l’histoire : le potlatch, le
clientélisme, le marché.
Le potlatch est le principe de la prétendue économie du
don. C’est le cadeau le plus empoisonné, celui du plan
Marshall. Ce qu’on vous donne, vous devez le rendre, en
mieux si possible. Vous êtes débiteur, redevable. Ce plan
Marshall a eu comme récompense la tête des ministres
communistes. Et la soumission politique à l’OTAN. Le
libéralisme apporte ce cadeau : la liberté sexuelle. Mais au
prix de la soumission politique de la jeunesse.
On connaît bien la formule du clientélisme, « du pain et
des jeux » que les riches donnent aux pauvres pour avoir la
paix. Le libéralisme libertaire la reprend et la modernise :
 » du pain et du sexe ». Le jeune est la clientèle d’un nouvel
échange qui permet la jouissance au prix du renoncement au
politique. La révolution libérale est préférée à la révolution
sociale.
La troisième économie politique de l’échange est celle du
libéralisme. Le jeune et la femme peuvent être caractérisés
comme conquête de marché.
La société permissive est faite de l’accumulation des
modalités historiques de l’échange : don, clientèle, marché.

Le marché du désir est la maîtrise de ces trois univers par la
marchandise : le pouvoir d’être à la fois valeur d’usage et
valeur d’échange, de traduire le clientélisme et le don dans
les rapports de classe.

b/ Les cibles : le jeune, la femme, le marginal, les
nouvelles couches moyennes

Le jeune, la femme, le marginal deviennent, d’après vous, les
allégories militantes de la modernité capitaliste ?
Ce sont les cibles de l’initiation mondaine à la civilisation
capitaliste, c’est-à-dire d’un apprentissage et d’un usage des
archétypes de la modernité.
Quels en sont les enjeux politiques ?
Il faut faire appel au principe actuel de la lutte des
classes : ou la révolution sociale que doit accomplir le
Travailleur Collectif – ou la contre-révolution du libéralisme
social libertaire. L’essentiel du pouvoir du libéralisme a
consisté à prendre de vitesse le double projet du socialisme :
la consommation de masse garantie par la production de
série (l’accès aux biens de subsistance mais aussi au confort),
et la prétendue libération sexuelle, l’émancipation du jeune et
de la femme.
Tout ça, c’est cadeau du libéralisme !
Cela relève alors de l’économie du don. Le potlatch
consiste à offrir un cadeau que l’autre est tenu de rendre, en
mieux. Avec cet échange, les idéologues prétende
« dépasser » l’économie politique du profit. Mauss ne s’est
pas rendu compte qu’il s’agissait à la fois d’un troc devenu
symbolique de l’échange et d’une stratégie de la contrainte.
La soumission volontaire serait la résultante de l’économie du don ?
Prenons le cas du jeune, du jeunisme, le client de base. Le
libéralisme libertaire va lui apporter la consommation
sexuelle sans produire et sans avoir. C’est l’invention de la
jouissance de la modernité, une révolution aux conséquences
vertigineuses et qui n’est même pas soupçonnée des
bricoleurs de la refondation progressiste.
Il est essentiel – pour la philosophie de la connaissance et
la refondation progressiste – d’établir que la genèse des
« jeunes » est aussi la genèse des nouvelles couches
moyennes. La loi commune se développe selon deux
perspectives complémentaires, d’engendrement réciproque
même. La genèse des « jeunes » relève du clientélisme, la
genèse des nouvelles couches moyennes relève de la stratégie
du marché.
Dans la société traditionnelle, celle du face à face des
classes sociales, la jouissance est doublement interdite, pour
deux raisons contradictoires qu’il faut rappeler :
– la classe ouvrière n’accède qu’aux biens de subsistance.
Elle n’a aucune marge bénéficiaire. Elle fait de nécessité
vertu. Son salaire interdit a priori la jouissance car tout doit
être réinvesti dans les biens de subsistance ;
– la bourgeoisie, elle, dispose de la marge bénéficiaire
– l’extorsion de la plus-value – mais tout doit être réinvesti
dans l’équipement productif.
La société traditionnelle est celle de la complémentarité
de l’éthique prolétarienne et de la morale bourgeoise. Il faut
subsister, il faut réinvestir.
La jouissance, alors, ne peut être que parasitisme social
– point de vue de l’éthique (de la praxis, du travail) — ou alors
immoralité – point de vue de l’ordre bourgeois. Le mauvais
mari est un mauvais père parce que mauvais entrepreneur. Il
prend une part de jouissance sur ce qui devrait être réinvesti

dans l’équipement selon le libéralisme concurrentiel. Celui-ci
propose une normalisation pour rester compétitif et
accumuler du capital. La jouissance autorisée sera le saut au
bordel ou chez la femme entretenue. Le plaisir est clandestin
hypocrite, honteux.
La société fantasmatique est un total renversement de la
situation et des valeurs. L’éthique et la morale seront
désormais considérés comme des empêchements arbitraires
à la légitime jouissance. Ce qui est revendiqué, c’est le droit
au fantasme, l’inquiétant paradoxe de pouvoir transgresser
en toute impunité ! Nous ferons apparaître toutes les
conséquences de cet énoncé despotique.
On n’a plus à passer par le travail et la vertu pour
n’accéder qu’à une maigre part de jouissance doublement
« gendarmée ». On peut jouir sans avoir travaillé et sans avoir
économisé et accumulé, en dehors des règles du travail et de
la vie de famille. Ce parcours est la genèse du libéralis.ne
libertaire, du jeune, des nouvelles couches moyennes, du
gauchisme, du pouvoir que le capitalisme se donne : non
seulement liquidation de l’éthique et de la morale, mais
légitimation de l’abus de pouvoir.
L’économie politique du libéralisme révèle alors tout son
génie. Car ce qui est vendu ne coûte rien et rapporte gros.
L’investissement productif, le mode de production et de
mercantilisation, la publicité, tout est gratuit. La liberté
sexuelle est la plus prodigieuse conquête de marché, la
matière première d’une industrialisation et mercantilisation
d’une économie invisible.
Avant le libéralisme libertaire, la République décidait des
conditions restrictives de la jouissance. L’accès au mariage
relevait de quatre épreuves, quatre mérites de la citoyenneté.
Il fallait avoir fini ses études et disposer d’un métier, avoir
fait le régiment et disposer d’un logement. Autant de
manière de faire la cour, d’apporter des preuves d’amour…
de fonder un foyer. Sinon, la masturbation ou le bordel.
L’adolescent peut maintenant accéder à la jouissance et
même au concubinage sans avoir à accomplir ce parcours du
combattant, du mérite citoyen. Il n’a pas à attendre d’avoir
fini ses études car il est en état de formation permanente, de
recyclage, de stage. Il n’a pas à attendre d’avoir un métier,
étant soit au chômage, soit dans l’emploi précaire. Avoir fait
le régiment ? Il a été supprimé. Quant au logement : viens
chez moi, j’habite chez mes parents.
Ce jeune est devenu le client. C’est l’invention d’une
nouvelle jouissance : le pouvoir de jouir sans travailler et
sans avoir.

4 Le mondain, concept nécessaire à la
connaissance et pouvoir de classe

De la mondanité au mondain.
La refondation doit reconsidérer les fondamentaux et
même produire les concepts nécessaires à sa mission. Cela a
déjà été fait avec « le marché du désir » et « la consommation
transgressive ». Mais pour rendre compte d’une manière
synthétique de tout ce qui a été dit, et pour révéler son sens
– jeu et enjeu -, il nous faut proposer un concept de plus,
nécessaire à la connaissance du libéralisme libertaire et à sa
stratégie économico-politique. Tout un savoir-faire de ce que
nous désignerons par le mot « mondain » – faute de mieux – a
été décrit et catalogué. On peut maintenant reprendre ce mot
pour en faire un concept opérationnel.
Le mondain comme catégorie de la connaissance ?
Le mondain est à la fois catégorie de la connaissance et
catégorie d’existence du libéralisme libertaire, mais il est aussi

stratégie de camouflage du libéralisme dans la modernité
C’est aussi le non-dit des maîtres du soupçon, Marx, Freud
Nietzsche. Ceux-ci sont à leur tour soupçonnés : que cache
le discours sur le soupçon ?
Pourriez-vous formuler quelques équivalences, quelques mises en
route de ce concept ?
Le commerce de la chair derrière le commerce des
hommes, ou bien l’ambivalence de l’échange, ou bien ce qui
transmue la valeur d’usage en valeur d’échange, ou bien ce
qui permet au signifiant « d’oublier » le signifié et le réfèrent.
Ce concept de mondain doit se substituer à l’inconscient
— de la psychanalyse — et à la mauvaise foi – de Sartre. Je
reprendrai la célèbre formule « L’Inconscient est structuré
comme un langage », pour lui substituer celle-ci :
« l’Inconscient est structuré comme un marché ! ». Mais alors
se pose la question : est-ce parce que l’inconscient structure
le marché ou bien parce que le marché structure
l’inconscient ? C’est l’aporie fondamentale : une dualité
apparaît sans que l’on puisse reconnaître une antériorité
logique ou phénoménologique de l’une ou de l’autre
composante.
Aporie du mondain : est-ce le marché qui est à l’origine
du désir ou celui-ci qui est à l’origine du marche I
L’engendrement réciproque est la résolution de cette
problématique, la mise en relation du narcissisme et de
l’économie de marché.
Vous en avez apporté la démonstration avec votre ouvrage I
capitalisme de la séduction » et plus précisément dans la première
partie: «L’initiation mondaine à la civilisation capitaliste»- Vous
décrivez toute une ritualisation qui est promotion de vente et expression
narcissique…
… et surtout transgression érigée en mode d’emploi. A un
premier niveau, celui de la famille, il s’agit d’une banale
désobéissance. On fait ce que papa a défendu. On n’a pas
tous les jours seize ans. Mais comment en effet ce geste,
somme toute anodin, peut-il déclencher une avalanche de
significations de toute nature, symboliques, sémiologiques,
psychosociologiques, culturelles ? C’est qu’il y a
marchandise, achat, coût, valeur d’échange. L’énorme
imposture de la contestation et de la transgression est de
célébrer ce qu’elles prétendent dénoncer en apparaissant
sous les figures doubles : l’imprécateur thuriféraire – celui qui
vitupère et flatte tout à la fois -, le radical du parti du Marais,
etc. Ces personnages, sous couvert de remettre en question
« le système », recréent ce que le libéralisme requiert.
L’accès à la consommation doit se payer. Il y a droit de
péage. C’est le droit d’accès… à la consommation interdite.
La transgression ne fait que reconnaître et mettre en pratique
la complémentarité des deux économies politiques
déterminées par la marchandise prostitutionnelle. Nous
reprenons ici la mise en place de la société prostitutionnelle
déjà proposée. L’inconscient collectif se constitue, tout
d’abord, par la mise en relation des deux économies : un
échange, un apport de trésorerie, une circulation de l’argent
telle que la vente dans l’une apporte l’achat dans l’autre.
Alors, peut jouer la loi (non écrite, elle aussi et sans
mesure quantitative) tendancielle, de la complémentarité des
deux économies : celle du légal et quotidien et celle de
l’ilcite et du clandestin, des biens de consommation
ordinaires et du marché de la chair. Ce n’est pas parce que
ces choses ne sont pas mesurables qu’elles n’existent pas. Si
l’on ne peut faire l’histoire du marché clandestin, c’est qu’il
l’est à ce point. C’est qu’il s’agit déjà de blanchiment
d’argent, de signes extérieurs de richesse, d’échange de
service, de troc, de trafic d’influence qui ne sont pas
comptablisés et comptabilisables. Mais quel économiste a
proposé une théorie sur les origines du marché en tant que

création d’un échange régulé de la chair et de la marchandise
légale ? Il n’en reste pas moins que cet échange est appelé le
premier métier du monde.
La loi tendancielle est de constituer un ensemble fermé
fait de l’équilibre des deux économies, l’argent assurant la
continuité, la transmutation, l’autonomie du mercantile. C’est
l’argent — sa valeur – qui tend à ce que les choses se
normalisent pour le plus grand profit. Le monétarisme
(avant la lettre) normalise l’échange des contraires qui
constituent l’économie politique en tant qu’économie de
l’humain. Alors Narcisse apparaît – le mondain – comme
existence commune, rendue commune, du désir et du
marché.
Notre démarche est l’inverse de l’interprétation générale :
au commencement, il y aurait l’innocence, ensuite
corrompue par l’argent. Au contraire, le flux monétaire
permet d’écarter la guerre exterminatrice, celle de la
conquête de la chair et de la mise en esclavage. On ne tue
plus pour consommer la chair fraîche, on l’achète. Cette-ci
perd son pouvoir sauvage, incontrôlable, guerrier.
Autre fabuleux paradoxe, d’une portée incalculable :
l’argent libère du péché ! La marchandise le prend en charge
avec le prostitutionnel. Ce n’est plus la relation du bien et du
mal mais celle de la mercantilisation qui, en même temps,
exclut et inclut, désigne l’interdit et le réintègre.
Alors, la Cité est possible, la Cité antique, celle de
genèse de la marchandise. Elle est conquise sur le sacre
comme désacralisation du paganisme et du monothéismemarchandise
est le principe laïque acquis par l’équilibre des
deux marchés comme équilibre social, de la conscience et de
l’inconscient. Le client libère le pécheur et aliène le citoyen
Ce qui était interdit sort par la porte pour rentrer par la
fenêtre.
Le pouvoir de payer est la liberté d’acheter: c’est la
formule du marchand, celle, déjà, du libéralisme. Mais c’est
surtout dépénalisation : le client se rachète en
dédommageant la victime morale. C’est comme un impôt sur
la marchandise qui donne droit à la consommation. C’est le
rachat par l’impôt. On passe du sacrificiel à l’imposition, de
la culpabilité religieuse selon Max Weber au positivisme
humaniste d’Adam Smith.

B LA GENESE DU LIBERALISME LIBERTAIRE

1 La révolution sociale et la contre-révolution
libérale

a/ La production de série et la consommation de
masse
Quelle est la plus réussie, l’idéale contre-révolution
libérale ? C’est celle qui se proclame anti-réactionnaire et
même progressiste : Mai 68. Ses héritiers peuvent aller
jusqu’à désigner « les nouveaux réactionnaires ». Il faut bien
situer le jeu dialectique et historique des trois composantes
essentielles qui interviennent dès les Trente Glorieuses et qui
ont constitué le fondement même de l’idéologie et de la
stratégie du libéralisme libertaire.
Alors que le réactionnaire veut revenir en arrière,
restaurer, le libéral va de l’avant pour réaliser plus vite que le
progressiste ce que celui-ci a rêvé. Avec, en prime, la plus-value
! Alors que les deux processus – libéral et social – sont,
en termes de logique en relation inversement
proportionnelle, la propagande publicitaire et médiatique a
pu associer la promotion du libéralisme et le développement
progressiste, imposer la confusion des contraires, pour en

venir à leur identification. C’est l’histoire du diable qui se fait
bon diable et qui passe son temps à expliquer qu’il n’existe
pas : l’histoire du réformisme.
Mai 68 est cette contre-révolution où le libéralisme se
camoufle en son contraire, contre-révolution en douce, en
lapsus, à « l’insu de son plein gré », révolution du contresens
et du malentendu. Cette confusion n’est possible que parce
qu’elle ne fait qu’exprimer le principe même du libéralisme,
ce qui fait sa stratégie, son histoire : prendre de vitesse le
socialisme en réalisant à sa place ses deux projets
fondamentaux, plus-value et double profit à la clef. Il va
accomplir ce que le socialisme a rêvé. Il reprend ses deux
projets pour les récupérer, les manipuler, pour couper
l’herbe sous les pieds au socialisme.
Avant tout le socialisme doit et veut créer l’économie de
subsistance, se garantir de la famine et de la disette, libérer
l’humain du besoin élémentaire, assurer le minimum vital.
Alors, libérer l’humanité des contraintes religieuses, morales,
de l’aliénation et de la servitude.
C’est un énorme paradoxe ! Le projet du socialisme est
récupéré et accompli par l’impérialisme américain lui-même !
Et le second projet – autre énorme paradoxe — deviendra le
fondement même du capitalisme de la modernité : la
libération se fera libéralisation, marché du désir.
A la Libération, l’URSS est en proie à la famine et la
France à la disette, aux restrictions. Alors, le libéralisme va se
glisser dans la reconstruction, le re-faire la France pour en
venir – ruse et ironie de l’histoire ! – au minimum vital du
socialisme : l’économie de subsistance, garantie par la
production de série et la consommation de masse. En 2003,
on peut apprécier toute la portée de cette fondamentale
avancée sociale, puisque des continents entiers sont encore
en proie à la famine.
Cette « avancée sociale » est, bien sûr, la plus grande
exploitation possible du travailleur (taylorisme, fordisme,
etc.). Mais c’est aussi la révolution technologique la plus
décisive dans l’histoire de l’humanité. Le capitalisme se
fonde sur le progrès technologique. L’accumulation
primitive lui donne l’élan qui lui permet de prendre de
vitesse, dès le départ, le socialisme. Puis l’impérialisme
américain va s’articuler sur le processus de reconstruction de
la nation, à partir du plan Marshall. Ce qui était
embryonnaire avec la guerre deviendra « la société de
consommation ».

b/ Le libéralisme libertaire écarte le réactionnaire
et la Vieille France

Pouvez-vous nous proposer un petit jeu de rôles pour débrouiller les
pistes ?Qui est le réactionnaire ?
En Mai 68, un psychodrame s’est joué au sommet de
l’Etat. Il a révélé — à l’évidence – le jeu et les enjeux de
l’histoire. On peut traduire cette situation selon une mise en
scène freudienne… et marxiste (par allusion à « La Sainte
Famille » de Karl Marx). On aura : le Père Sévère, l’Oncle
Débonnaire et l’Enfant Terrible : de Gaulle, Pompidou,
Cohn-Bendit. En termes politiques, cela donne : le
réactionnaire, le libéral, le libertaire. Ce sont les trois figures
du pouvoir de la bourgeoisie de la modernité, les
protagonistes d’un jeu de société inédit.
Le réactionnaire est au commencement : il est la France
du patrimoine, de l’avoir, de l’accumulation, originel bailleur
de fond, combien nécessaire pour lancer le jeu libéral qui va
le mettre hors jeu. A chaque progrès de l’histoire, il a pris les
mesures conservatoires de l’acquis : de la rente du sol à la
tente (d’Etat), la famille est dépositaire du capital.

Le tandem libéral-libertaire le boute hors de l’histoire
dont il ne sera plus que le fond de jeu. L’association
objective de Pompidou et de Cohn-Bendit entraîne le départ
de de Gaulle ; l’exil à Colombey. Ce sont les nouveaux
rapports de force des trois pouvoirs : la mise hors jeu du
réactionnaire par le libéralisme libertaire.
La mondialisation est déjà là : le réactionnaire pourtant le
plus républicain, au nationalisme patriotique, qui est la
Résistance incarnée, l’homme de la décolonisation et du
combat contre l’OAS, n’est plus qu’un empêchement à la
nouvelle société, un blocage, l’immobilisme d’une Vieille
France figée dans les modèles vertueux de la consommation.
Quel est le plus réactionnaire ? De Gaulle ou Marcuse ?
Le freudo-marxisme sera à l’origine de tout un processus qui
s’achève provisoirement avec « le séisme Le Pen », celui de la
candidature d’un néofascite à la présidence de la République.
Le héraut de cette contre-révolution libérale est l’imprécateur
thuriféraire qui ne fait que promouvoir ce qu’il prétend
dénoncer. Sa critique de la société de consommation sera la
promotion du corps élitiste qui gère le culturel.
Le freudo-marxisme à la Marcuse est le fondement même
du libéralisme libertaire. L’accession au mode de production
de l’économie de subsistance — production de série et
consommation de masse — comme progrès technologique
qui entraîne un progrès social décisif, est totalement ignorée
et même détournée. Ce que le réactionnaire lui-même avait
agréé, mis en pratique, est dénié… au nom de l’authentique
révolution !
Le freudo-marxisme jette le bébé avec l’eau du bain. Il est
vrai que ce mode de production est une radicale exploitation
du travailleur (fordisme, taylorisme), qu’il est la pénétration
mondialiste de l’impérialisme américain — plan Marshall-»
qu’il est déjà capitalisme bancaire. Mais ce n’est là que le
détournement capitaliste de la production de série et de la
consommation de masse, le seul moyen de se battre contre la
faim dans le monde, le principe même du socialisme.
Le refus de ce progrès n’est autre que la ratification de
l’état géopolitique issu de Yalta et de l’impérialisme
américain. L’écologie, en toute bonne foi, servira d’argument
massue à cette idéologie moderniste. Oui à la révolution
verte, non à la production de série et à la consommation de
masse. Pas d’infrastructure qui pollue et refus du
transgénisme : famine garantie.
Mais le freudo-marxisme à la Marcuse va passer de la
négation du principe socialiste à la promotion de la contrerévolution
libertaire. Il sera le discours de la liquidation des
acquis de la révolution sociale (du Front Populaire et de la
Résistance). Il permettra de mettre hors jeu de l’économique,
du politique, du culturel, l’avant-garde de l’exception
française, de telle manière qu’elle ne soit plus que la Vieille
France, ringarde, aux évocations radoteuses.
Cette opération de la contre-révolution libérale est
particulièrement perverse. Elle consiste à confondre les deux
principes complémentaires qui ont fait l’éthique de la France
issue de la Révolution Française. D’une part la morale
bourgeoise de la rareté de la marchandise, faire de nécessité
vertu, économiser pour survivre…, tout ce qui fait la vertu.
Et d’autre part, l’éthique de la praxis, qui est le contraire
d’une morale du travail, mais qui est immanente au procès de
production, à l’acte de créer. De cette éthique naît le principe
socialiste : le droit de consommer ce que l’on a produit.
C’est l’alliance de ces deux France qui a fait l’exception
française, le Front Populaire et la Résistance, le réalisme
poétique du peuple, 1 ‘âme du monde, le sublime du film « Le
jour se lève ».

Cette alliance est toujours valable. Elle est le fondement
du peuple de France, détermination antipopuliste. C’est
l’enracinement du Travailleur Collectif de la modernité. Elle
est actuellement proposée par le couple ouvrier-employé qui
est l’opposé du système promotionnel des nouvelles couches
moyennes.
La priorité, donc, de la contre-révolution libérale, est de
liquider l’avant-garde qu’est la Vieille France. C’est à ce
niveau qu’il faut faire intervenir le second principe de la
contre-révolution : reprendre le projet socialiste de libérer
l’humanité des interdits religieux et moraux, de l’aliénation et
de la servitude. Cette libération se fera libéralisation.
Ici, on ne fera que rappeler les deux propositions
fondamentales du freudo-marxisme à la Marcuse. Le
prolétariat se serait vendu au système pour un plat de
lentilles : la participation à la société de consommation. Pour
consommer, il aurait abandonné son messianisme politique.
N’insistons pas sur ce thème, ses variantes sont infinies. Ne
résisterait encore à ce processus d’intégration qu’une élite
intellectuelle qui, à l’aide des maîtres du soupçon –
Nietzsche, Freud, Marx – oppose l’authenticité du désir à la
mercantilisation généralisée. La réponse à cette idéologie du
désir n’est autre que ce constat élémentaire : si la classe
ouvrière accède aux biens de subsistance, elle ne fait que
subsister, elle ne consomme pas ! Elle accède aux biens
nécessaires et suffisants mais non à la consommation du
surplus. Elle subsiste et utilise. Car elle accède en effet a
l’usage des équipements collectifs et des ménages, grâce aux
lois sociales, conquêtes progressistes. Est-ce que l’on
consomme un frigo ? Non, mais ce qu’il y a dedans.
Et si l’ouvrier est extorqué (de la plus-value), ne serait-il
pas de bonne guerre de se rattraper en consommant le
produit capitaliste ? Il n’y a pas intégration, mais
récupération. Et s’il est – autre face de l’aporie –
consommateur intégré, n’est-ce pas la légitime
consommation du fruit du travail ?
L’usage des équipements n’est que manipulation
fonctionnelle et au mieux accès au confort. Ni au libidinal, ni
au luxueux. Pour Marcuse, il n’y aurait de classe ouvrière que
misérabiliste.

c/ La création de la latence du désir. Réinvestir et
non consommer.

La libéralisation sera l’accomplissement de la contrerévolution
libérale. C’est l’ordre du désir qui est en jeu,
l’OEdipe, l’interdit. Aussi faut-il opposer au freudo-marxisme
– creuset du libéralisme libertaire -, « l’OEdipe de la praxis »,
concept à produire, à justifier. Dans l’immédiat, on peut
proposer son principe : l’OEdipe freudien est surdéterminé
par les rapports de production et de consommation, selon
des modalités constitutives des classes dominantes, de la
féodalité à nos jours (système de la parenté de l’exogamie
monogamique).
La famille nucléaire se « structure » comme élémentaire
économie politique. Elle repose sur une dualité constitutive.
Le père et le fils aîné sont les propriétaires de l’exploitation.
Le cadet et la femme ne disposent que de l’usufruit. L’amour
courtois sera l’alliance des subalternes de la famille et des
subalternes de la praxis, ceux qui assurent le service féodal
(le chevalier).
La famille bourgeoise répète cette dualité constitutive,
mais en apportant la résolution de la problématique de la
libre entreprise : le réinvestissement du profit dans
l’équipement productif. La problématique du désir est déjà
posée. C’est la famille qui, par son dispositif dual, doit
résoudre la contradiction de l’économie politique.

A l’origine de la famille bourgeoise, le profit ! Ça coûte
combien de profiter ? Ça sert à quoi, le profit ? A mettre en
scène le désir et l’univers de la faute. Il ne faut pas avoir peur
des mots : la démarche laïque et socialiste consiste à
proposer l’équivalent des grands mots de la religion.
Reconstituer la phénoménologie du profit, c’est reconstituer
la genèse du péché originel. Le désir naît du profit, d’une
fondamentale situation de classe. Il y a eu extorsion de la
plus-value, exploitation de l’homme par l’homme. Mais, du
coup, apparaît le moyen de la jouissance. « L’humanité ne se
pose que les problèmes qu’elle peut résoudre » ; de même, la
problématique du désir n’apparaît qu’avec le moyen
économique, financier, culturel, de la jouissance. Dès le
principe, la structure du désir est révélée : extorsion de la
plus-value, moyen de jouissance. Il y a un rapport
d’expression immédiat.
Cette situation originelle du désir ne retrouve dans
l’ontogenèse comme dans la phylogenèse. Uhomo erectus
satisfera ses besoins avec la prédation, la domestication,
l’esclavagisme. Le bébé est le consommateur absolu qui
reçoit tout sans contrepartie. L’ontogenèse et la phylogenèse
collaborent pour désigner le péché originel : l’exploitation de
l’Autre, le profiter de l’Autre, qui se fera économie de profit.
Péché originel, car situation objective, constitutive de
l’économie de survie.
Il faut convenir que ces propositions peuvent paraître
énormes : le péché originel comme double expression de la
consommation sans production. Mais il ne s’agit pas d’un jeu
subjectif car c’est la situation de l’espèce humaine. Ceux qui
pourraient se gausser d’un tel paradoxe prouvent qu’ils ne
peuvent quitter l’univers de la faute, la non-reconnaissance
d’un sujet responsable.
Le paradoxe, c’est cette dualité de l’impératif catégorique
qui doit constituer le genre humain – le devoir objectif – et
qui, pour ce faire, met en place l’accumulation primitive
fondée sur l’exploitation de l’autre. Cette capitalisation
permettra de passer à l’économie de subsistance qui se
distingue de 1′ économie de survie par l’accumulation d’un
surplus.
La praxis est cette double édification originelle du désir :
une économie politique qui assume la situation parasitaire de
l’homme dans la mesure où elle prend en charge « le péché
du monde ». La praxis, qui se fait prédation, domestication,
esclavagisme, est déjà une réponse à la situation « naturelle »
de l’homme. Elle libère de la nature, mais impose en même
temps une autre aliénation à l’homme : l’impératif
catégorique, enraciné dans une intentionnalité encore
indéterminée, prend la force de la praxis et, par le profit et
l’exploitation de l’autre, se libère du non-sens originel.
Reconstituer la phénoménologie du profit, c’est bien
reconstituer la genèse du péché originel, celle du désir.
L’interdit se constitue selon l’impératif économique.
L’intentionnalité désirante sera l’articulation de ces trois
moments de l’économie politique : extorsion de la plusvalue
; non réinvestissement dans une part de jouissance ;
réinvestissement dans l’équipement productif.
C’est la création de la latence qui caractérise le désir. Elle
est le non passage à l’acte toujours recommencé, le
ressassement de l’impuissance. Le désir « cuit dans son jus »,
névrose objective. Aussi, la problématique de la jouissance
est une problématique gauchiste : défaire l’ordre social pour
retrouver l’originelle extorsion de la plus-value qui permet
accéder à la jouissance. C’est la consommation
transgressive. Le gauchiste ne veut que la mort symbolique
du père, et en a trop besoin pour s’en défaire définitivement.
Il veut un père suffisamment fort pour s’imposer au
producteur et assez défait pour pouvoir lui soustraire la part
de jouissance : le libéralisme libertaire. Au père la honte de

l’oppression alors que le fils tire les marrons du feu. Le
gauchiste doit procéder au détournement du profit sur le
mode transgressif. La ré-appropriation du moyen de la
jouissance est l’hypocrite dénégation du moyen d’accumuler
le profit.
Pour que désir — occidental et de classe — il y ait, il faut
l’extorsion de la plus-value par le pouvoir du père et l’accès à
la jouissance par la transgression du fils.

d/ Les marchandises clandestines et vénéneuses

La consommation transgressive se constitue selon les lois
du marché. Celui-ci peut être défini comme vente à une
certaine clientèle d’un certain produit selon une certaine
promotion de vente. Le marché du désir est bien plus que la
conquête du marché. Il crée les conditions d’existence de
son propre marché. Le produit à consommer ? Il échappe
totalement à l’économie politique des économistes anglais et
même du marxisme. Celui-ci n’a défini que le procès de
production, laissant vacant tout un processus clandestin et
marginal. Aussi, paradoxalement, c’est le discours religieux
qui est au plus près des catégories de référence du marché du
désir. Saint Augustin désigne « les concupiscences ». Celles-ci
seront à l’origine du marché du désir qui ne fera que
reprendre des intentionnalités déjà montrées du doigt par la
morale et désignées comme tentations qui peuvent devenir
vices pour la religion.
On peut désigner les tentations, concupiscences, qui se
développent en marchandises clandestines d’un ténébreux
marché. Les produits à consommer : l’alcool, la drogue, le
sexe, le jeu. Cette nomenclature n’est pas limitative. Elle est
déjà un tri. On peut se demander, par exemple, si « la
violence » n’est pas devenue, elle aussi, une consommation
ludique !
Les Fleurs du Mal vont devenir les quatre ou cinq
vénéneuses marchandises clandestines qui servent de fond
de commerce au libéralisme libertaire. Comment se fait-il
que ces fondamentales marchandises ne soient pas
reconnues comme telles en un ensemble synthétique, alors
qu’elles sont devenues l’essentielle caractéristique de « la
modernité ». C’est dire l’impuissance conceptuelle du
prétendu « intellectuel de gauche » qui ne perçoit que des
lambeaux, des fragments de ce marché du désir. Il n’y a pas
d’économie politique élaborée de la marchandise clandestine,
illicite, souterraine, de ces quatre vecteurs de la
consommation transgressive. La religion et la morale ont
accompli cet exploit : créer un domaine réservé — celui du
péché – sans aucun lien avec l’économie politique ! Et cetteci,
même marxiste, doit fonctionner selon cette situation
idéologique. Les défauts et les vices n’auront pas d’économie
politique : aussi la Maffia est-elle plus éloquente sur la réelle
économie politique que l’anthropologue, l’économiste
(anglais) et le politologue confondus.

e/ La redistribution d’une part du profit comme
pouvoir d’achat du désir
Les vénéneuses marchandises clandestines sont donc le
produit à vendre. Quelles sont les cibles – prescriptives,
privilégiées – de ce marché ? Les femmes et les jeunes. Quel
est le moyen de financement ? Le pouvoir d’achat des
nouvelles couches moyennes. Qui fait la propagande publicitaire
? L’imprécateur thuriféraire. Selon quelle
stratégie ? L’initiation mondaine à la civilisation capitaliste
permet aux vénéneuses marchandises d’imposer un
consumérisme qui doit miner les valeurs de l’éducation
nationale. Cette mercantilisation permet de compléter le
tableau de la hiérarchie sociale selon le désir. On aura

l’ensemble besoin-désir qui constitue le noeud de la société
de classes.

Mai 68 marque le passage de la culture petite bourgeoise a
la culture des nouvelles couches moyennes. Ce qui
caractérise celles-ci, c’est qu’elles n’ont pas de statut de classe
alors qu’elles se font pouvoir hégémonique. On ne peut
parler de classe moyenne, mais d’accumulation de couches
qui, aussi différenciées et hiérarchisées qu’elles soient, restent
moyennes, c’est-à-dire entre deux classes sociales. C’est,
qu’en termes économiques, il ne peut y avoir que deux
classes sociales. Celle qui possède les moyens de production
et celle qui apporte la force productive matérielle directe.
Les nouvelles couches moyennes vont constituer un
ordre, celui des services, du tertiaire, du quaternaire. Cet
ordre n’est autre que l’extension maximale des services.
Ceux-ci, jusqu’aux Trente Glorieuses, étaient essentiellement
constitués selon les surplus de la bourgeoisie de l’avoir
(alors, la contradiction interne peut jouer).
Le nouvel ordre, médiateur, lui, est constitué d’apports de
la hiérarchie bourgeoise, mais aussi de la promotion de la
classe ouvrière.
La partie supérieure de ces couches moyennes est une
dérive de la bourgeoisie, la partie inférieure, une dérive de la
classe ouvrière. La contradiction interne (de la bourgeoisie),
qui joue encore, est totalement surdéterminée par cette
double constitution des nouvelles couches moyennes. C’est
maintenant la société globale qui est concernée selon deux
ruptures, symétriques, avec les classes sociales originelles.
Ces deux apports de population, combien hétérogènes au
départ, vont s’homogénéiser en tant qu’ordre, selon leur
commune vocation de médiation, de service, selon le
nouveau mode fonctionnel et relationnel, selon un commun
mode de vie.
Cette opération culturelle peut être interprétée comme
l’essentielle stratégie du libéralisme. C’est que cette
commune participation, construction de l’ordre nouveau en
sa base et en sa hiérarchie, est la négation des valeurs
originelles, celles de la bourgeoisie de l’avoir et celles de la
classe ouvrière. Toute affirmation est une négation : c’est le
même mouvement, de participer à l’ordre nouveau et de nier
les valeurs originelles. Il se trouve que cette négation n’est
autre que celle de l’éthique de la praxis et de la morale
bourgeoise ! C’est une totale « révolution culturelle », mais à
l’envers.

L’éthique n’est autre que la situation objective d’une
classe sociale pour qui la nécessité est vertu, la classe
ouvrière. Cette classe est doublement éthique, par la
production et par la consommation. Par la production, elle
« donne », elle apporte les biens de consommation aux
autres, à la bourgeoisie. Pour ce qui est de sa consommation,
elle est réduite aux biens de subsistance et d’équipement
ménager. L’ouvrier n’existe que par sa classe sociale. Et celleci
n’est autre que la « situation » éthique, objective.
Tout au contraire, la morale bourgeoise est liberté, mais
liberté de classe. Elle échappe à la nécessité de l’ordre
éthique. C’est qu’elle accède à la dualité constitutive de son
économie politique. D’une part, le mouvement de
concentration, d’accumulation et, d’autre part, celui de la
dilatation, de l’expansion. Cette dualité se manifeste en tant
que radicale contradiction de la morale bourgeoise. Elle peut
même nier cette nécessité. Fondamentalement, la liberté
bourgeoise, et plus généralement celle de la classe
dominante, est l’accès à ces systèmes opposés de la morale :
stoïcisme ou épicurisme, sacrifice ou jouissance, vertu ou
vice, etc. Le bourgeois a le pouvoir de choisir une existence
contradictoire : « alternance et syncrétisme », disait
Montherlant. Le bourgeois culturel reste « disponible » ou
« s’engage » (Gide et Sartre). Cette dualité est l’expression
culturelle même du pouvoir de classe. La liberté est la
détermination de la contradiction de classe, de ses deux
moments constitutifs.
A l’opposé, la classe ouvrière est la classe sociale qui ne
peut qu’identifier niveau de vie et genre de vie. Il n’y a pas de
marge, donc de choix. La classe bourgeoise, au contraire,
peut accéder à la contradiction du niveau de vie et du genre
de vie et même à la contradiction des genres de vie. Elle
possède cette liberté : la dualité de complémentarité.
Les nouvelles couches moyennes, en leur généalogie, sont
donc constitutivement, la négation, le refus, l’abolition de
l’éthique de la praxis et du jeu de la morale. Elles ne sont
plus concernées par la nécessité du réinvestissement
productif et sont totalement disponibles à la manipulation de
la stratégie politique et marchande du libéralisme libertaire.
C’est la liberté du libéralisme, c’est la société du salariat
généralisé qui permet d’accéder au moyen de la jouissance,
de ne plus réinvestir tout le profit dans l’équipement
productif, mais d’en extraire une part dévolue à la jouissance.
Il y aura redistribution du profit, essentiellement aux
nouvelles couches moyennes.
Deux systèmes de métiers vont se constituer selon
l’encadrement du travail – management – et selon
l’encadrement du loisir – l’animation ; ce sont deux systèmes
hiérarchisés. C’est sous ce double contrôle que se
développent les métiers qui ne sont pas de production
matérielle directe, mais qui sont nécessaires aux métiers de la
production industrielle : ingénieurs, techniciens, chercheurs.
Une part du profit national sera réinvestie comme salaire
des métiers d’encadrement du travail, ingénieurs, techniciens,
cadres. Cela donne essentiellement le cadre et les cadres
supérieurs, moyens, subalternes. Mais tout cela dans une
ambiguïté généralisée : un immense corps de métiers va
proliférer — constitué à la fois de travail productif et de
service coercitif. Le cadre est à la fois coercition douce et
forte valeur ajoutée. L’intérêt de ce système, c’est que le
pouvoir politique disparaît comme métier spécifique dans la
mesure où il se fait immanent au procès de production et au
procès de consommation.
Ce surplus salarial apparaît, en sa spécificité, lorsque,
d’une part, les biens d’équipement collectifs et des ménages
sont acquis – comme confort – et que d’autre part, on n’a
plus à les réinvestir dans l’équipement productif. C’est dire le

gros bénéfice de ce salarié, le capital jouissance dont il
dispose. Tout semble se passer comme si les force
productives et les moyens de production n’étaient plus que
les services des nouvelles couches moyennes, les services des
services (tertiaires et quaternaires) ! C’est un fabuleux
renversement des rôles, une prise de pouvoir.
Il est évident que plus l’on monte dans la hiérarchie, plus
le potentiel de jouissance s’accroît. Mais la jouissance est
aussi prévue en sens inverse, plus on descend dans la
hiérarchie. C’est la jouissance symbolique de la
consommation transgressive. L’accession aux produits du
marché du désir est alors très réduite. A la place des objets
(les marques) et services, on consomme de la symbolique,
des signes, des attitudes, des paroles. Ce modèle est alors
valable, aussi, pour les jeunes des cités de banlieues. Les
bandes – la dynamique de groupe – consomment de la
transgression. Quel jeu de dupes !
De même que le cadet et le petit bourgeois convergent
vers le même lieu – les quartiers d’artistes -, les rejetons des
nouvelles couches moyennes et ceux des banlieues —
d’origine africaine, maghrébine -, consuméristes riches et
pauvres, se retrouvent et se côtoient au Forum des Halles.
Ce sont les décideurs de la mode. Ils sont rejetés par les
rejetons de la bourgeoisie traditionnelle, car où aller pour
occuper le temps de loisir-chômage ?

f/ La mode, accès à la jouissance comme promotion
du marché du désir

Si les nouvelles couches moyennes ont conquis le moyen
budgétaire de la jouissance, ce qui en fait tout à la fois les
créatrices du modèle consumeriste et ses usagers,
l’expansionnisme quasi illimité de la consommation
transgressive se réalise essentiellement grâce aux jeunes et
aux femmes.
Les deux populations ont été l’objet d’une fabuleuse
opération de marketing exhaussé jusqu’à l’espèce humaine.
Le succès du libéralisme libertaire se fonde sur cette
universalisation d’un modèle qui s’intègre par l’existence
même. Femme et jeune représentent une énorme clientèle
potentielle. Mais, surtout, ce sont des prescripteurs, des
panneaux publicitaires vivants, des mises en pratique, des TP
du libéralisme libertaire. Le comble de l’ironie capitaliste,
c’est qu’il fait fonctionner ces deux porte-drapeaux de la
mode, à l’image de l’homme-sandwich et gratuitement. Il
n’existe pas d’institution, d’organisation caritative ou de
fondation philanthropique, à laquelle le libéralisme ne
pourrait reverser une part du bénéfice publicitaire de la
femme jeune et jolie ou du jeune qui s’émancipe. Ces deux
espèces sont utilisées à leur insu, bien que le narcissisme
prépare à une collaboration à la fois ontologique et de classe,
celle qui fera l’éternel féminin et l’éternel adolescent, ces
deux avant-gardes du consumérisme du libéralisme libertaire.
La plus fantastique campagne publicitaire visant le genre
humain lui-même, prescription de masse, ne nécessite aucun
investissement financier ! L’image de l’homme et de la
femme peut être manipulée dans tous les sens sans que le
jeune et la femme puissent intervenir. Tout est bénéfice,
profit, comme une taxation, une importation. Mais ce qui est
te plus aliénant, c’est que cette imagerie flatteuse est
interprétée par le narcissisme comme étant l’essence du
jeune et de la femme, ce qu’il faut être pour être femme et
jeune.
Cette exploitation du corps humain rend le libéralisme
libertaire redevable d’une immense dette à l’égard du jeune et
de la femme. La monstruosité de l’opération ne peut être
traduite qu’en termes de philosophie de la connaissance. Le

capitalisme est le maître d’oeuvre de la phénoménologie des
moeurs de la mise en relation du procès de production et du
procès de consommation. Ton corps est à eux. La mode
assure la médiation de l’économie de subsistance à la
consommation transgressive. C’est à coup de modes que le
libéralisme libertaire fait son chemin. Elle est encore non
délictueuse, mais elle doit faire scandale. Son porteur est
branché sans être accro. Disponibilité gidienne.
La course après les marques est une essentielle
caractéristique de la mode. C’est la rupture avec la
production de série sans accéder au luxe. Ce sont les signes
extérieurs de la cherté et de la rareté, une sélection d’affinités
électives. J’ai la marque que tu n’as pas : tu n’existes pas.
Mais si j’ai la marque que tu as, tu es complice et
concurrent : un autre univers commence. Tout un système
de signes va baliser les comportements et pénétrer le tissu
social du conformisme, ruse « entriste » du désir que nous
« inflige » le libéralisme libertaire.
Comment les femmes et les jeunes apprennent-ils le désir
du libéralisme libertaire ! Il faut inverser l’ordre de la
connaissance « bourgeoise ». Encore une fois, ce n’est pas un
être pur et désirant qui se heurte à une corruption
généralisée. C’est une consommation transgressive nécessaire
au capitalisme qui doit devenir le désir que le psychanalyste
prête au sujet en toute crédulité, en toute méconnaissance.
Le désir, ça s’apprend, au fur et à mesure qu’il fait son
marché. C’est toute une éducation, un dressage. 11 faut
d’abord connaître les raisons du marché cachées derrière les
usages, les alibis, les médiations : le produit à vendre, la
marchandise (l’alcool, le sexe, le jeu). On a pu redécouvrir,
alors, le moyen financier, salarial, de cette consommation
transgressive : la récupération d’une part du profit par les
nouvelles couches moyennes. La femme et le jeune se font
les commis voyageurs de la nouvelle marchandise, véhiculée
par la mode.
Alors la problématique du marché : comment vendre les
vénéneuses qui peuvent tellement rapporter ? Alors la
problématique du désir : comment passer à l’acte, accéder à
la jouissance ? Question commune : comment passer d’une
économie de subsistance à l’économie de la consommation
transgressive ?
Réponse du libéralisme libertaire : identifier l’accès à la
jouissance et la promotion de vente. Chaque composante est
portée, vivifiée par l’autre. Ainsi, s’impose le marché du
désir.
« L’initiation mondaine à la civilisation capitaliste » – titre
de la première partie de l’ouvrage déjà cité, « Le capitalisme
de la séduction » – reconstitue les médiations et les catégories
du passage de l’économie de la rareté à l’économie de
consommation transgressive, en partant des figures de la
création du désir. L’imprécateur thuriféraire tiendra le
discours de ce transfert.

g/ Les déviances antisociales immanentes à la
consommation transgressive

(1) Le pré-fascisme comportemental, culturo-mondain
Avec le libéralisme libertaire, le communautarisme et le
fantasmatique ont droit de cité. Le fantasme passe à l’acte et
la communauté se fait communautarisme.
Tout concept se déploie en extension et en
compréhension – les femmes – la femme -, en quantité et en
qualité, selon le fond et selon la forme. La consommation
transgressive est un concept qui peut s’axiomatiser et se

formaliser selon deux entités qui recouvrent les catégories
énumérées : le communautarisme et le fantasmatique. Le
premier dit l’extension, la forme, la quantité ; le second dit
l’intentionnalité, le qualitatif, le subjectif.
Les deux déviances doivent se soumettre au travail de la
censure. Pour être intégrées, socialisées, les conduites de
déviance doivent permettre un contrôle normatif. Le
permissif est bien le mot qui traduit cette situation de
tolérance réciproque. Les conduites de déviance sont donc
des compromis, des médiations, des transitions.
Le jeu de ces conduites est d’être mi-normatives, mipermissives,
lieu de l’échange comportemental qui permet
l’actualisation du fantasme sans encore passage à l’acte, la
mise en forme identitaire sans acte d’accomplissement social.
Je désignerai ce moment comportemental comme
expérience d’un transgressif pré-fasciste, dans la mesure où il
ne comporte ni l’économique, ni le politique, mais où il est
pur relationnel, intersubjectif, psychique.
C’est le statut du fantasme, d’une intentionnalité qui ne
doit pas sortir d’elle-même mais qui doit aussi prendre forme
sociale. Bref, le pervers polymorphe est pré-fasciste, dans la
mesure où il ne peut donner consistance politique à ses
pulsions, alors que celles-ci sont chargées d’intentionnalité.
Le pré-fascisme est une transgression qui, n’étant pas
politique ou économique, reste comportementale, échange
subjectif, littéraire, psychologique.
Dont acte. Pas de procès d’intention. Pré-fascisme
comportementaliste. Avant le fascisme. Le fascisme
économique et politique ne suit pas nécessairement ce préfascisme.
Autre caractéristique : ce pré-fascisme de la
relation privée peut s’auto-critiquer, se remettre en question
(Dostoïevski).
Et la modernité a sécrété une notion faux cul — comme
celles qui doivent cacher la réalité de la contre-révolution
libérale : le harcèlement sexuel. Celui-ci n’est qu’un repère
juridique, un délit qui ignore la consommation transgressive
du libéralisme libertaire. Et le sado-masochisme ? Et le
sadisme ? Lequel ? Celui de l’esthète ou celui de la
soldatesque ?
Car le problème qui ne peut plus être éludé, c’est celui du
passage à l’acte. Pasolini nous aide à le comprendre : la
véritable perversion du fantasme n’est autre que le passage à
l’acte, celui qui transpose le fascisme culturel en
comportement monstrueux du SS.

(2) Le communautarisme homo, négationnisme de
la femme, atteinte à la vie privée, trafic de signes

La bande adolescente du « capitalisme de la séduction » a
grandi. Le descriptif proposé dans l’ouvrage du même nom,
a pris forme moderniste : le communautarisme. Le système
des exclusions, de la femme – bannissement d’une moitié de
l’humanité ! – est devenu droit de cité. Au commencement
du communautarisme homo, la non-existence de la femme
est proposée, dans la mesure où « l’autre » la remplace, ou
bien dans la mesure où la femme n’a affaire qu’à son double.
Cette redistribution de la division des sexes est une
proclamation machiste ultra xénophobe : il n’y a qu’une race,
l’homo. L’homme est déjà suspect à l’homo. C’est peut-être
un traître…
De même qu’on a pu dire qu’il n’y avait plus que les curés
pour vouloir se marier, on pourrait avancer qu’il n’y a plus
que les homosexuels qui veulent avoir des enfants. Le mot

qui vient irrésistiblement pour définir l’univers homo
communautariste : la contrefaçon. C’est la copie d’un
modèle, copie manquée d’un acte manqué. La « folle » en
témoigne, dans la dérision. Le communautarisrne est
l’inauthentique ; il est un univers parallèle qui copie la copie
sans pouvoir atteindre son identité.
Ce détournement du genre humain, qui aurait comme
conséquence défensive un féminisme de grand
renfermement identitaire, signifierait condamner l’humanité
à une éternelle guerre des sexes.

(3) L’investissement du pré-fascisme
comportemental dans le fascisme politique

Le fantasmatique est la maximale consommation
transgressive rendue possible par la meilleure société libérale
qui soit possible. C’est le mode d’existence du particulier,
lequel est la négation de l’universel du genre (humain) et de
la singularité (du sujet). Le fantasmatique s’accomplit comme
une unicité – « ce que jamais on ne verra deux fois » -, mais
de la gratuité et de la contingence. C’est bien l’unique, mais
comme ratage de l’universalité du genre et du sujet,
caricature même de l’Un. « Réussir sa vie, réaliser son
fantasme », tel est le précepte de la libertaire désirance
libérale. C’est une privatisation maximale de l’universel, une
appropriation anomique, le particulier ne pouvant exister
que par la négation de la singularité universelle. La norme
n’est autre que l’exploitation de l’Autre. Aucun fantasme
n’est innocent.
« Fantasmez, nous nous chargeons du reste », disent les
parrains – maffieux, publicistes, culturels. Le reste :
l’approvisionnement en chair fraîche (plus ou moins), et les
quatre vénéneuses du marché clandestin.
La distinction essentielle entre le pré-fascisme culturel et
le fascisme est le passage à l’acte. C’est une notion aussi
importante que la préméditation pour le pénal. Celle-ci est
une circonstance aggravante. Le non-passage à l’acte autorise
toute une culture de la proclamation fantasmatique qui peut
procéder, d’elle-même, à toute une critique, autocensure. Il
faut non seulement reconnaître la fonction cathartique de
l’art, mais aussi s’en féliciter ! Qui ne passe pas à l’acte passe
effectivement à l’acte esthétique, ou esthétisant, à la
littérature, à Nabokoff.
Encore une fois, qu’il n’y ait pas de malentendu.
Reconnaître l’existence du fantasme, ce n’est ni le
condamner a priori, ni lui accorder droit de cité. C’est faire
apparaître une problématique éludée et falsifiée par le
consensus. Sous prétexte littéraire, on ne peut dire n’importe
quoi en éludant toute responsabilité. Ce serait d’ailleurs
réduire cette culture à l’insignifiance si elle ne devait rendre
compte à personne.
Mais demeure la présomption d’innocence. Et cette
question : s’il n’y a pas passage à l’acte, n’y a-t-il pas
incitation au passage à l’acte ?
Le couple Heidegger-Deleuze permet de situer la
problématique des rapports de la fantasmatique culturelle et
du fascisme politique, avoué. Heidegger, non seulement
incite, mais passe à l’acte. Deleuze en reste à la proclamation
comportementaliste. Heidegger relève de la sanction
politique. Deleuze doit être soumis au jugement éthique.
La mise en relation de Lacan et de Deleuze complète celle
de Heidegger et de Deleuze. Si celui-ci est dédouané de tout
fascisme politique, la querelle à propos du caractère positif
ou négatif de «l’objet partiel» révèle le versant caché de
l’anti-OEdipe. Cet objet partiel est le rappel de la fixation
sexuelle des premiers stades de la sexualité, orale et anale.

Toute une symbolique traduit ces deux archaïsmes, ces deux
économies libidinales, ce double système régressif.
Le fantasme est une histoire particulière, alors que les
stades oral et anal sont les modes d’existence de la sexualité
infantile qui n’est autre que la sexualité régressive. La
mercantilisation initiatique et l’instrumentation de l’Autre se
systématisent et se radicalisent selon le fétichisme et le sadomasochisme,
ce haut de gamme de la consommation
transgressive, les deux super-fantasmes du marché du désir.
Il s’agit de « services » lourdement tarifés par la call-girl :
les « spéciales dites aussi fantaisies », surplus de la passe
« normale », strictement minutée. Ce sont des produits de
luxe pour une clientèle qui en a les moyens, comme la jetsociety,
l’élite intellectuelle, les cadres (supérieurs, moyens,
inférieurs).
Ce n’est là qu’usage prostitutionnel ?
Justement. Où commence et où finit le prostitutionnel ?
C’est l’actuelle économie politique que j’ai définie comme
telle. La prostitution est tellement hiérarchisée qu’elle en
devient hiérarchie de classe : du travail à la chaîne,
« abattage », à la prestation erotique du mannequin (vedette
si possible), de la femme entretenue à la putain culturelle, de
la femme soumise à la femme libéralisée, la sexualité paraît
surdéterminée par la consommation transgressive.
Ma méthode propose un renversement : c’est le pouvoir
et la hiérarchie de classe qui décident du sens à donner aux
fantasmes (« anomie désirante »). Alors se développe toute
une systématique comportementale dont l’interprétation doit
être élargie. La fétichisation ne doit pas être réduite à l’objetfétiche
(bottine, culotte, etc.). Elle est une démarche a priori
de réduction symbolique du système d’objets et de services.
C’est tout le marché du désir – son système d’objets et de
services – qui est actualisé par la présence du fétiche. Alors
le fantasme est le rituel initiatique que nous avons décrit
dans « Le capitalisme de la séduction ». Le fétiche, c’est
l’accès à la production underground capitaliste. Disposer du
fétiche, c’est disposer du signal, de la mise en route de la
consommation transgressive.
Le sado-masochisme est le nécessaire complément de la
fétichisation. Mais il est aussi stade sexuel surdéterminé par
le mimétisme concurrentiel. Le complexe de l’assassin de
John Lennon en est la meilleure illustration. Le sadomasochisme
apparaît alors en sa forme mondaine la plus
significative, la plus élaborée, solution finale. «Je t’admire
tellement que je dois te tuer. Non pas que je sois bêtement
jaloux (peut-on jalouser les dieux ?), mais parce que tu es
devenu inimitable. Tu as tué le jeu. On doit te mettre horsjeu.
»
Le mimétisme concurrentiel ne fait que ratifier cette loi
« naturelle » : il se trouve qu’il y a plus d’hommes qui
désirent les femmes jeunes et jolies qu’il n’y a de femmes
jeunes et jolies. C’est la création d’une hiérarchie
« mondaine » entre les hommes et les femmes, mais
déterminante. Ce mimétisme concurrentiel se fait course à
l’instrumentation et à la manipulation, à la mercantilisation et
au prostitutionnel. Il ne peut que vouloir détruire
(concurrence) ce qu’il admire (imitation). C’est un combat
mondain, mais aussi un combat intime, constitutif de la
conscience désirante.
Cette dualité de dissolution va constituer la pathologie de
la modernité, le passage de la culture névrotique du petit
bourgeois à la dépression nerveuse de la modernité des
nouvelles couches moyennes. C’est un état de schizophrénie
sociale, mais aussi de paranoïa. Les deux psychoses guettent
le dépressif.

2 L’accession du capitalisme au double profit
La pathologie de l’auto-exploitation

Avec le marché du désir, le capitalisme accède à un
nouveau système de profit et ouvre un second front, un
second marché, souterrain, illicite, clandestin. Il serait peutêtre
temps que nos intellectuels de gauche s’en rendent
compte et « fassent quelque chose ». Le capitalisme a créé la
clientèle de ce marché : la société civile décomposée, en
mosaïque, de bric et de broc, qui fait de l’Etat un Etat
croupion, lequel ne fait qu’assurer le minima de gestion
bureaucratique et technocratique.
Il y a deux sortes de profit. Sur le travail (la plus-value) et
sur la marchandise (le bénéfice). Ma démarche consiste à
définir en termes phénoménologiques les deux profits, selon
le procès de production et selon le procès de consommation.
jusqu’à la seconde guerre mondiale, le libéralisme en était
resté (si l’on peut dire) à l’exploitation « intensive » du
premier genre. La société traditionnelle satisfait le nécessaire
avant le superflu, avant les biens et les conduites du désir,
elle doit satisfaire les besoins élémentaires.
Le marché du désir, de l’interdit, du nocturne a
métamorphosé le marché officiel, licite, juridique, selon trois
déterminations capitales :
– en lui adjoignant tout un nouveau système de profit ;
– en lui servant de vitrine publicitaire, de promotion de
vente (libéralisation sexuelle, Hollywood, Coca Cola) ;
– en lui injectant clandestinement d’énormes capitaux
(blanchiment de l’argent).
On pourrait même en conclure que ce marché du désir a
sauvé le capitalisme en crise. Du coup, le fascisme nationalsocialiste
des années folles n’est plus qu’un spectre. En tout
cas, le marché du désir a fondamentalement modifié la
relation du fascisme et du libéralisme, selon des stratégies
populistes. Ce marché du désir transforme radicalement la
relation de la conscience et de l’inconscient.
Du temps de la lutte classe contre classe, c’est le dispositif
de la dualité antagoniste de la production et de la
consommation qui joue. Le marché du désir n’intervient pas
en tant que tel. Alors que l’exploitation du libéralisme
moderniste sera le développement maximal à un triple
niveau : développement des deux marchés, le marché
traditionnel et le marché du désir ; développement d’une
double exploitation, celle du terrorisme économique et celle
de la permissivité des moeurs ; développement d’une double
économie, celle du diurne et du nocturne, du licite et de
l’interdit. Le libéralisme invente ainsi un double système du
profit.
Les nouvelles couches moyennes font intervenir la
nouvelle logique du tiers inclus, bien différente de la logique
duale du traditionnel classe contre classe. Politiquement,
c’est la troisième voie. En termes d’économie politique, c’est
le marché du désir. La société du salariat généralisé en est la
résultante socio-économique.

Partie II
Que faire face au
libéralisme libertaire ?

(1) L’urgence d’une
morale provisoire et la
nécessité d’une
éthique progressiste

suite…

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