Les conditions de la renaissance – Problème d’une civilisation


Auteur : Bennabi Malek
Ouvrage : Les conditions de la renaissance Problème d’une civilisation
Année : 2005

AVERTISSEMENT
Ce livre, comme tout livre, a son histoire. Elle épouse la vie
pathétique de Malek Bennabi. Au début de 1956, fuyant une
France où la répression anti-algérienne s’intensifiait, Bennabi
emporte dans ses bagages la traduction, réalisée par ses soins, de
son ouvrage paru en 1949 à Alger aux éditions En-Nahdha sous
le titre Discours sur les conditions de la renaissance algérienne
dont les grandes lignes furent ébauchées la veille de son
arrestation en avril 1947, quelques semaines après la parution de
son livre le Phénomène coranique. Bennabi devait écrire plus
tard: <<j’avais eu peur, en effet, de mourir dans les geôles
colonialistes sans laisser à l’Algérie, à mes frères musulmans,
une technique de renaissance tant je les voyais sacrifier leur
meilleurs moyens et le meilleur de leur temps à des futilités>>.
Arrivé au Caire, un article de !’écrivain et journaliste égyptien
Ihsan Abdelqoudous, dans la revue Rose el Youcef, le fit
découvrir à des étudiants algériens et arabes qui allaient se
mettre admirablement à son service et au service de ses idées.
La traduction que Bennabi avait réalisée de son livre fut
remaniée, sous son contrôle, par Abdessabour Chahine et Omar
Kamel Meskaoui. Comme nous l’explique Bennabi dans son
introduction, cette première édition arabe suscita un débat qui fut
propice à des développements de certains chapitres de l’ouvrage
enrichissant ainsi la deuxième édition arabe parue en 1960 au
Caire et que nous livrons pour la première fois au public
francophone grâce à la traduction de notre ami Noureddine
Khendoudi qui a aussi traduit de l’arabe la postface de Rahma, la
fille de Malek Bennabi.

Abderrahman Benamara
Alger, le 5 juin 2005

Préface
La réédition du troisième ouvrage de Malek Bennabi, Les
conditions de la renaissance, publié pour la première fois par les
éditions algériennes En-Nahda en 1949, répond à une triple
préoccupation.
Bien sûr, la réédition de cet ouvrage s’inscrit dans une
conjoncture particulière, celle de la commémoration du
centenaire de la naissance de l’un des penseurs algériens
contemporains les plus féconds, les plus exigeants, les plus
critiques au sens noble du terme critique, qui signifie indiquer ce
qui fait sens pour les personnes et les sociétés, séparer le bon
grain de l’ivraie, démêler l’accessoire de l’essentiel pour renouer
avec le primordial actionne!, ! ‘Islam social, l’Islam
civilisationnel, celui des hommes et des femmes en mouvement
unissant dans une même tension, faite de foi dans le Créateur et
de confiance dans la création, de recherche de la vérité dans le
sens de connaissances scientifiques précises et exactes et
d’efficience technicienne, des coeurs battants au rythme de la
parole divine, des neurones éveillés et des mains habiles.
Bien sûr, il est important, voire urgent de rééditer toute
l’oeuvre de Malek Bennabi, tout simplement parce qu’elle
représente une partie de notre patrimoine intellectuel, mais aussi
et surtout parce que rarement une oeuvre et son auteur n’auront
été si copieusement trahis, dénaturés aussi bien par ceux qui ont
cru bon de s’en démarquer avec une virulence agressive que par
ceux qui ont eu l’outrecuidance de tenter de se l’approprier à des
fins que Malek Bennabi dénonce de manière drastique. Ainsi en

est-il de la notion de  »colonisabilité » que d’aucuns ont voulu
assimiler à du défaitisme alors qu’il est un appel, un aiguillon à
mettre en oeuvre le célèbre verset coranique  »Dieu ne change
rien à l’état d’un peuple que celui-ci n’ait auparavant,
transformé son âme » pour justement renaître à la liberté de sujet
historique sous la forme islamo-nationale et cesser d’être
 »colonisable ». Ainsi en est-il encore du qualificatif d’islamiste »
dont Malek Bennabi a été affublé au cours des dernières
décennies dans le but de le vouer aux gémonies pour certains, de
l’encenser pour d’autres. Si l’on entend par  »islamisme » la
confusion entre religion et politique, l’adhésion à un modèle
d’organisation politique à visée théocratique dirigé par des
chouyoukh, la posture de Malek Bennabi est à mille lieues d’une
telle position. Il n’a pas de mots assez durs pour fustiger la dérive
politicienne des Ouléma en 1936 alors qu’il voue une immense
admiration respectueuse à leur principal responsable, le cheikh
Abdelhamid Ben Badis, pour le travail qu’il a initié en faveur de
la renaissance culturelle et civilisationnelle de notre société. Plus
encore, bien avant que des versets sacrés du Coran ne soient
profanés au laser et ne viennent obscurcir le ciel d’Alger et la
conscience de sa population, Malek Bennabi dénonçait déjà
l’utilisation de l’Islam à des fins de propagande politique à
l’instar du trop fameux  »avion vert d’un élu ».
Les femmes et les hommes qui prendront l’initiative de lire ou
de relire ce livre doivent savoir que la principale qualité de la
pensée de Malek Bennabi est d’être dérangeante, menaçante
même pour notre confort intellectuel apparent, fait trop souvent
de syncrétisme entre un vécu islamique, qui oscille entre
ritualisme et fidéisme, et un mimétisme malhabile à l’égard des
produits matériels et symboliques de ce qu’il est convenu
d’appeler de manière étrangement statique, la modernité.

La fécondité de la pensée de Malek Bennabi tient dans le fait
qu’elle rompt de manière claire, intransigeante et souple à la fois
avec ce syncrétisme, pour choisir la voie de l’inconfort
optimiste, de la difficulté créatrice, celle de la tentative de
synthèse théorique et pratique entre l’élan de renouveler l;Islam
et ce qui dans la pensée et dans la pratique de l’Occident peut
fouetter, stimuler cet élan sans rompre en aucune manière avec
ses catégories fondatrices.
Là encore, il faut dissiper un malentendu. Malek Bennabi
n’est pas anti-occidental. Il connaît intimement la France
notamment où il a fait, chose exceptionnelle pour un étudiant
algérien des années trente, des études supérieures de sciences
exactes et de technologie. Il est aussi l’un des pionniers du
dialogue islamo-chrétien. Il se revendique volontiers cartésien et
a des affinités partielles avec la pensée de Nietzche.
Par contre, il ne se réclame pas de la philosophie des
Lumières du XVIIIe siècle qui est le lieu et le moment de la
civilisation occidentale où s’élabore la catégorie centrale
constitutive de ce qu’il est convenu d’appeler la  »modernité »:
l’homme défini en tant qu’individu autocentré, doublement
désaffilié. En ce sens, Bennabi n’est pas un  »intellectuel moderne ».
Il n’est pas non plus un  »faqih ». Il est au sens strict un
intellectuel musulman modernisateur, vecteur d’une rationalité
actionnelle levée dans le coeur battant de la foi islamique, vécue
non sur le mode du repli et de la crispation identitaire mais sur
celui de l’ ot1verture au monde curieuse et no1·1née, expansive et
axée à la fois.
Abdelkader Djeghloul

Préface à la première édition
Pour présenter cette étude, je suis particulièrement tenté par
une biographie la plus tourmentée et la plus émouvante que je
connaisse en Algérie.
Mais il me faut y renoncer, l’auteur m’interdit formellement
d’y faire même allusion.
Je garde cependant le droit de parler de l’oeuvre où cette étude
vient prendre une place importante, en achevant d’en définir la
marque particulière et la valeur sociale que nous retrouvons
même dans Lebbeik jugé, cependant par certains lecteurs,
comme étranger à l’orbite étincelante tracée par Le phénomène
coranique.
Ce dernier livre a été présenté au public dans une préface où
l’honorable professeur Cheikh Draz me paraît avoir cédé à la
personne de l’auteur davantage qu’à l’oeuvre. Ce qui compte à
l’heure que nous vivons, ce n’est ni l’homme ni ses titres, mais les
problèmes que solutionne son oeuvre.
Ce qui nous intéresse dans Le phénomène coranique, c’est la
foule de problèmes que soulève son introduction et la méthode
nouvelle que l’auteur applique, pour la première fois, à l’exégèse
coranique.
Or, je ne crois pas que la préface ait dit quelque chose de ces
problèmes cruciaux, ni de la phénoménologie appliquée à l’étude
du Coran.

Nous sommes, d’ailleurs, persuadés que l’éminent Cheikh
Draz nous sait gré de le rappeler ici pour les jeunes musulmans.
Quoi qu’il en soit, Le phénomène coranique est une autre
nuance dans l’oeuvre qui vient compléter si opportunément cette
étude. Les deux ouvrages constituent les deux étapes d’une
même intention.
Dans l’un, l’auteur s’émeut à un spectacle: celui de la
conscience du jeune musulman saisi par le débat crucial entre là
science et la religion. C’est une conscience qui, pour elle-même,
a déjà clos le terrible débat et veut en communiquer sa
conclusion rassurante à d’autres consciences.
Mais la critique serrée, l’analyse subtile et profonde, la
logique rigoureuse qui conduisent à ce résultat sont presque
secondaires dans une oeuvre, dont la genèse et la destination
relèvent davantage du sens dramatique que du simple sens
intellectuel.
En effet, Bennabi n’est pas un écrivain professionnel, un
travailleur de cabinet penché sur des choses inertes, du papier et
des mots, mais un homme qui a senti dans sa propre vie le sens
de l’humain avec sa double signification morale et sociale.
C’est ce drame, senti avec toute l’intensité et les rigueurs d’une
rare expérience personnelle, qui fournit la matière essentielle à
l’oeuvre aussi bien dans Le phénomène coranique que dans
l’étude qu’il nous livre aujourd’hui comme un chant d’allégresse
pour saluer l’astre  »idéal » qui marque  »l’aurore des civilisations »,
depuis la nuit des temps.
Mais ce chant est aussi une marque de la raison qui cherche à
ouvrir des voies pratiques à la renaissance musulmane qu’il
annonce en nous révélant sa signification dramatique.

S’il est sensible à cet aspect, ce n’est pourtant pas qu’il soit un
intellectuel épris d’abstraction ni un esthète grisé par les belles
formes.
Ce qui l’attire, ce qui le fascine c’est le frisson humain, la
douleur, la faim, les haillons, l’ignorance. Est-il davantage le
doctrinaire qui raisonne a priori en face de ce problème?
Il l’a d’abord vécu totalement. D’autres en ont fait leur
tremplin électoral, exaltant la misère jusqu’à l’hébétement
propice à toutes les mystifications, à toutes les exploitations.
Nous savons, aujourd’hui, ce qu’un pareil état peut engendrer
de désorientation, de stérilité, de désarroi.
Mais pour Bennabi, l’expérience personnelle signifie autre
chose: une raison de méditer sur les remèdes. C’est à partir de
cette méditation que le drame devient pour lui un problème
technique. Il nous conduit par une analyse serrée et subtile dans
les arcanes de l’histoire pour nous révéler cet  »éternel retour » qui
lui inspire le beau chant mis en prologue à cette étude.
Mais avant de suggérer la solution, un travail de déblaiement
est absolument nécessaire dans un terrain encombré par les
ruines de notre décadence et la fange de plusieurs années de
démagogie électorale.
Cette oeuvre est faite magistralement dans les premiers
chapitres qui mettent en lumière cette période d’apathie à peine
animée de nos  »traditions et guerriers » à laquelle succède la
période de  »l’idée ».
Mais au fond de la conscience populaire façonnée par des
siècles de maraboutisme demeure un atavisme idolâtrique.
Si  »l’hydre maraboutique est terrassée par l’islamisme » un
néo-maraboutisme est encore possible, non plus avec des saints

et des amulettes mais des  »idoles politiques et des bulletins de
vote ».
C’est la lutte entre l’idole et l’idée qui devient l’aspect
nouveau du drame algérien.
Bien entendu, l’administration ne restera pas indifférente,
sachant le parti à tirer de tout ce qui divise le peuple algérien et
émiette ses forces. Et, par surcroît, le problème envisagé aussi
bien sur le plan de l’Islam que sur le plan politique était mal posé.
La colonisation n’est pas un simple accident, mais une
conséquence inéluctable de notre décadence. Tout le problème est
là et même l’idée serait vaine si elle n’inclut pas cette donnée
essentielle que souligne vigoureusement Bennabi en affirmant
que  »pour cesser d’être colonisé, il faut cesser d’être colonisable ».
Cette simple phrase est, je crois, le premier jet de lumière
humain qui soit venu éclairer le débat. Une lumière suprême
l’éclairait déjà par ce verset cité ici comme le fondement de toute
la thèse:  »Dieu ne change rien à l’état d’un peuple, tant que celui
ci n’a pas d’abord changé son comportement intérieur. »
Cependant, l’auteur juge utile de fournir encore la justification
historique, critique, rationnelle de ce fondement surnaturel qui
peut effaroucher l’esprit cartésien.
C’est cette justification qui l’emmène à considérer, dans les
pages où se révèle toute la profondeur de sa philosophie, les lois
qui régissent le processus des civilisations.
Dès lors, la solution du problème surgit comme une
conséquence rigoureuse de cette leçon d’histoire.
La doctrine naît fragment par fragment d’une façon
dialectique à partir de la synthèse fondamentale de toute
civilisation: l’homme, le sol, le temps.

Appliquée à l’Algérie, cette doctrine implique une adaptation
technique de l’homme analphabète, du sol ingrat et du temps
perdu.
C’est à partir d’une métaphore, d’une rare beauté littéraire et
d’une profonde intuition sociologique mise en apologue à la
seconde partie de cette étude, que l’auteur commence sa doctrine
proprement dite.
Pas à pas, il nous révèle des données qui nous apparaissent
secondaires, insoupçonnées et qui prennent ici une importance
capitale parce que leur rapport véritable avec notre évolution et
notre vie apparaît soudain.
 »Toute politique implique (et généralement ignore qu’elle
implique), disait Valéry, une certaine idée de l’homme et même
une opinion sur le destin de l’espèce, toute une métaphysique qui
va du sensualisme le plus brut jusqu’à la mystique la plus
osée. »*
Avait-on pensé le problème de l’homme, du sol, du temps, de
la femme, du costume, de l’adaptation et de la culture qui est
l’essence même de tout le problème humain?
Sa formation d’ingénieur le sert sans doute dans la
considération technique des choses, mais sa double culture lui
permet de les ramener à leur plan humain, avec cette parfaite
sérénité qui marque même sa conclusion pathétique.
Ajouterons-nous qu’il ne s’agit pas ici d’un travail uniquement
utile à l’Algérie, car cette étude déborde singulièrement la
spécificité algérienne pour embrasser l’aire de tout le monde
musulman où le problème humain se pose avec les mêmes
données fondamentales.

—————————————–

* P. Valery, Regards sur le monde actuel.

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Et en fournissant dans l’ordre moral et intellectuel l’exemple
éclatant, elle donne à cette polarisation le maximum d’intensité.
Nous espérons que cette étude servira à éclairer la marche
présente du monde musulman qui doit accorder le réveil de sa
conscience au diapason d’une conscience universelle qui cherche
douloureusement sa plénitude dans la voie de la paix et de la
démocratie.
Nous voudrions aussi que les grandes puissances accueillent
ce réveil, non comme un péril islamique mais comme la
renaissance de centaines de millions d’hommes qui viennent à
leur tour apporter leur contribution à l’effort moral et intellectuel
de l’humanité.
Puisse, en tout cas, la jeune génération algérienne, placée
dans des circonstances plus favorables, promouvoir cette
renaissance dont Bennabi s’est fait l’apôtre et le chantre.
Je ne voudrais pas le choquer en lui adressant ici mon
hommage personnel comme à un frère et à un maître.
Dr A. Khaldi

Alger, novembre 1948

Introduction
La parution de la première édition du livre en langue arabe a
révélé l’intérêt croissant que suscitent, dans le monde arabe et le
monde musulman en général, les problèmes relevant de la sociologie.
De plus en plus, la génération actuelle fait preuve de son désir
de mieux comprendre les faits sociaux et leurs mécanismes.
Il est normal, ainsi, qu’ayant lu la première édition de cet
ouvrage, certains lecteurs livrent leur opinion sur la manière dont
certains faits ont été traités.
J’ai senti lors des débats engagés avec ces lecteurs que
certaines explications que j’ai exposées ne leur avaient pas offert
l’éclaircissement souhaité. Parmi les points obscurs figure le rôle
de l’idée en tant que facteur social qui influe sur l’orientation de
l’histoire, malgré ma volonté de le préciser.
Il se pourrait que lorsque j’ai abordé ce point dans la
précédente édition, je ne l’aie pas explicité dans le détail. J’étais,
en fait, convaincu par la brève explication du rôle qu’accomplit
l’idée religieuse dans l’histoire ainsi que par les opinions de H.
Keyserling sur le sujet et sur lesquelles je me suis fondé. Je veux
parler de ses conclusions sur le rôle de l’idée chrétienne dans la
synthèse de la civilisation occidentale.
J’ai abordé ces points de vue dans le chapitre  »L’éternel
retour ». Les points de vue des lecteurs se sont accordés sur le
caractère vague et imprécis de ce point particulier et ils ont, en

conséquence, proposé, pour y remédier, de lui consacrer un
chapitre complet dans le présent ouvrage afin de clarifier le rôle
de l’idée religieuse dans l’histoire.
Et comme je ne peux que m’associer à ces observations dont
je reconnais, au demeurant, la pertinence, j’ai souhaité mettre à
profit cette édition pour lui adjoindre un chapitre qui traite en
particulier de l’effet de l’idée religieuse dans le cycle de la
civilisation, me fondant cette fois sur les considérations
psychosociales aux côtés des considérations historiques qui nous
ont convaincus dans la précédente édition.
En fait, lorsque nous abordons les choses sous cet angle, nous
livrons au lecteur l’occasion pour appréhender lui-même
l’influence directe de l’idée religieuse sur les faits
psychosociologiques qui constituent le phénomène de l’histoire.
Quand nous affirmons, dans le chapitre  »De l’entassement à la
construction », que l’idée religieuse intervient comme un
catalyseur dans la synthèse des éléments de l’histoire, nous
admettons, par là, une réalité corroborée par l’histoire des
civilisations. Néanmoins, cette confirmation intervient sous la
forme d’un  »témoignage » sur ce phénomène et non sur la forme
d’une  »interprétation » acceptable de ce même phénomène.
De ce fait, le lecteur a quelque peu raison de ne pas se montrer
satisfait de ce  »témoignage », c’est-à-dire de ne pas se laisser
convaincre par le jugement du seul historien· sans davantage de
développements sur l’idée religieuse dans son action directe dans
la conformation des âmes qui font remuer l’histoire.
C’est pour cette raison que j’ai acquis le sentiment que le
lecteur attend plus qu’un simple témoignage de l’histoire, dans
un tel sujet. Il s’attend à une analyse où il trouve des études
objectives sur ce phénomène. Je veux dire des études qui
abordent les choses dans leur essence et non dans leur forme.

J’ai essayé de répondre à ce souhait pertinent et j’ai réservé,
ainsi, dans cette édition, un chapitre sur l’effet de l’idée
religieuse dans la synthèse de la civilisation, en recourant, cette
fois, à la méthode de la psychanalyse qui dévoile clairement le
plus grand aspect du  »phénomène » dans ce catalyseur, puisqu’il
nous démontre l’influence directe de l’idée religieuse sur les
traits psychologiques de l’individu.
Je ne puis prétendre, ici, que cette méthode offre au lecteur
une  »connaissance mathématique » du sujet. C’est un sujet où les
mathématiques n’interviennent pas, vu qu’il se rapporte au
monde des âmes. Un monde où l’esprit abstrait reste incapable
de pénétrer totalement le secret. Nous pouvons, toutefois, dire
que cette voie empruntée offre au lecteur une occasion de saisir
comment se produit la catalyse sous l’impact de l’idée religieuse,
grâce à une vision directe, différente de la vision indirecte de
l’histoire.
Ce qu’il faut signaler ici, c’est que le chapitre où ce sujet est
évoqué, nous l’avons rédigé dans l’état d’esprit du sociologue
qui tente de clarifier le rôle de l’idée religieuse dans la formation
et l’évolution de la réalité sociale. Sachant que ce rôle n’est pas
tout, pour l’idée religieuse. C’est qu’avant même d’entourer la
recherche sur son rapport avec le monde du témoignage, nous
avons admis d’abord son rapport avec le monde de la
métaphysique. En termes plus précis, l’idée religieuse n’assume,
à notre sens, son rôle social que dans la mesure où elle s’en tient
à ses valeurs métaphysiques, c’est-à-dire dans la mesure où elle
exprime notre vision de l’au-delà. Mais cette vision n’est .pas le
sujet de l’exposé. Nous lui avons consacré une autre étude*, de
ce fait, notre exposé se limitera, ici, à l’aspect social.

——————————————

* Cf. Le phénomène coranique.

——————————————

D’autre part, le lecteur, trouvera dans la présente édition un
chapitre destiné à clarifier le rapport entre le principe éthique et
le goût esthétique. Ceci pour mettre en avant sa grande influence
en tant que facteur qui détermine l’orientation de la civilisation
et sa mission dans l’histoire. Je suppose que ce chapitre reste la
première étude qui aborde le rapport entre le principe éthique et
le goût esthétique, en tant que l’un des principaux critères en
sociologie.
Ainsi, nous aurons répondu de notre mieux au souhait du
lecteur, dans cette édition. Nous souhaitons répondre à son
attente avec ce que nous avons joint d’inédit pour satisfaire
l’attente du lecteur, laquelle est le meilleur gage de l’effort de
l’auteur.
M. B.
30 octobre 1960

PROLOGUE

L’astre idéal
Compagnon: voici l’heure où le pâle reflet de l’aurore glisse
entre les étoiles de l’Orient.
Tout ce qui va se réveiller s’agite déjà et frissonne dans
l’engourdissement et les oripeaux du sommeil.
Tout à l’heure, l’astre idéal se lèvera sur ton labeur, déjà
commencé, dans la plaine où repose encore la cité endor1nie la
veille.
Les premiers rayons du jour nouveau porteront très loin, plus
loin que tes pas, l’ombre de ton geste divin, dans la plaine où tu
sèmes.
Et la brise qui passe maintenant portera plus loin que ton
ombre la semence que ton geste répand.
Sème, ô! mon frère le semeur! Pour plus loin que ton étape,
dans le sillon qui va loin.
Quelques voix appellent déjà; les voix que ton pas a réveillées
dans la cité lorsque tu partais à ton labeur matinal.
Ceux qui, à leur tour, se sont réveillés vont te rejoindre, tout à
l’heure.
Chante! mon frère le semeur, pour guider, de la voix les pas
qui viennent dans l’obscurité de l’aurore, vers le sillon qui vient
de loin.

Que ton chant retentisse comme celui des prophètes jadis aux
heures propices qui enfantent des civilisations!
Que ton chant retentisse plus fort que le choeur vociférant qui
s’est levé là–bas …
Car voilà: on installe, maintenant à la porte de la cité qui se
réveille, la foire et ses amusements pour distraire et retenir ceux
qui viennent sur tes pas.
On a dressé tréteaux et tribunes pour bouffons et
saltimbanques afin que le vacarme couvre les accents de ta voix.
On a allumé des lampes mensongères pour masquer le jour
qui vient et pour obscurcir ta silhouette dans la plaine où tu vas.
On a paré l’idole pour humilier l’idée. ..
Mais l’astre idéal poursuit son cours, inflexible. Il éclairera
bientôt le triomphe de l’idée et le déclin des idoles comme jadis …
à la Kaaba.

PREMIERE PARTIE

Le présent et l ‘Histoire

suite…

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