La garde du Diable Des SS en Indochine


Auteur : Elford George Robert
Ouvrage : La garde du Diable Des SS en Indochine
Année : 1971

Traduit de l’anglais par
Claude Elsen

 

 

« Nous sommes la Garde du Diable,
le Bataillon des Damnés… »
(Chant de marche de la Légion).

 

A ma seconde famille :
Süleiman, Hüsnie, Ibrahim, Djafer, Sümer et mon petit Yüksel Yalcin, à
Kamil-Oba (Turquie)
G. R. E.

 

 

NOTE DE L’ÉDITEUR
L’auteur de ce récit est zoologue de son métier. Au cours de ses travaux en Extrême-Orient, il a rencontré, dit-il, toutes sortes de gens, dont certains exceptionnels, tel Hans Josef Wagemüller, le héros de La Garde du diable. Partisanjaeger SS — chasseur de partisans en Russie pendant la Seconde Guerre mondiale — ce dernier a passé plus de cinq ans en Indochine française, dans la Légion étrangère à se battre contre « le même ennemi sous un uniforme différent ». L’histoire de Wagemüller et de ses compagnons, anciens nazis comme lui et comme lui légionnaires en Indochine française, a inspiré à George Robert Elford le récit d’aventures, écrit à la première personne, que nous publions aujourd’hui en français.

 

 

1.
Capitulation sans conditions
La nouvelle de la capitulation allemande nous parvint par radio au coeur des montagnes de Tchécoslovaquie, à l’est de Liberec.
Nous étions là depuis presque un mois, tenant un col important et attendant l’arrivée des Russes. Mais les jours passaient, rien ne menaçait nos positions et les partisans locaux eux-mêmes se gardaient de nous attaquer. Un silence insolite pesait sur les pics et les vallées — la sorte de tranquillité maussade qui, au lieu de détendre les esprits, accroît leur tension. Si étrange que cela puisse paraître, après cinq ans de guerre et des centaines d’engagements avec l’ennemi, soldats réguliers ou insurgés, nous n’étions pas en état de supporter le calme de la paix. De toutes les fonctions naturelles qui avaient jadis été les nôtres, nous semblions n’avoir conservé que celles qui étaient indispensables à notre survie immédiate : manger, dormir, guetter les bois — et presser la détente.
Aucun d’entre nous ne doutait que la fin fût proche. Berlin était tombé et Hitler était mort. Les communications militaires étaient depuis longtemps coupées, mais nous pouvions encore capter les radios étrangères .et notamment celles des Alliés victorieux. Nous savions aussi que notre saga ne s’achèverait pas avec la capitulation de la Wehrmacht, qu’il n’y aurait pas de retour au foyer pour les guerriers fatigués de l’armée vaincue. Nous ne serions pas démobilisés mais mis hors la loi. Les Alliés n’avaient pas combattu seulement pour remporter une victoire militaire : leur principal objectif était la vengeance.
La dernière dépêche que nous avions reçue de Prague, huit jours plus tôt, nous avait ordonné de tenir nos positions en attendant de nouvelles instructions — qui ne nous parvinrent jamais. Nous avions vu venir à nous, à leur place, de petits groupes de soldats allemands hagards, des hommes mal rasés et aux yeux cernés qui avaient appartenu à toutes les armes, Wehrmacht, SS, Luftwaffe et SD (Service de sécurité). Il y avait parmi eux les survivants d’une brigade d’infanterie motorisée décimée, un groupe de servants de la Luftwaffe, un escadron blindé à qui ne restaient que deux chars en ordre de marche cinq camions d’un bataillon d’intendance et un peloton de Feldgendarmes. Les débris d’un bataillon d’Alpenjaeger avaient fait retraite depuis le Caucase jusqu’à nous. Nous attendions tous un dernier ordre raisonnable — l’ordre d’évacuer la Tchécoslovaquie et de rentrer en Allemagne — au lieu de quoi nous reçûmes celui de cesser les hostilités.

Pour nous, enfoncés en territoire ennemi, la nouvelle de la capitulation équivalait à une sentence de mort. Nous ne pouvions nous rendre à personne, sinon aux partisans ou à la milice tchèques, qui ne respectaient ni les conventions ni l’honneur militaires. Nous ne pouvions espérer aucun quartier des partisans : nous avions tué trop des leurs. En fait, nous ne pouvions non plus nous attendre à être traités en prisonniers de guerre par l’Armée rouge, nous qui appartenions à l’ennemie suprême, la Waffen SS. Dans un sens, nous nous sentions trahis. Si nous avions su d’avance que nous serions abandonnés à notre sort, nous nous serions retirés malgré les ordres. Nous en avions assez fait pour ne pouvoir être accusés de lâcheté.
Depuis cinq longues années, nous avions tout abandonné, nos foyers, nos familles, notre travail, notre avenir, pour ne penser qu’à la patrie — et à présent la patrie n’était plus qu’un cimetière. Il était temps de penser à notre propre destin et de nous demander si ceux que nous aimions avaient survécu à l’holocauste provoqué par les superforteresses volantes au cours des deux dernières années de la guerre. Mais le Q.G. nous avait ordonné : « Restez où vous êtes et tenez le col » — après quoi il avait lui-même regagné l’Allemagne. Nous ressemblions à la sentinelle romaine qui avait continué à monter la garde pendant que le Vésuve envahissait Pompéi.
Nous avions survécu à la plus grande guerre de l’Histoire, mais si nous voulions survivre à la paix la plus sanglante de l’Histoire, il nous fallait atteindre les lignes américaines, à plus de 300 km de là. Ce n’était pas que nous croyions beaucoup à l’esprit chevaleresque des Américains, mais du moins étaient-ils des Anglo-Saxons, civilisés et chrétiens à leur manière, alors qu’autour de nous, dans la vallée, il n’y avait que les hordes mongoles, les Tatars d’un Gengis Khan motorisé — Staline. Je savais qu’il nous fallait choisir entre deux solutions : être battus à mort par des hommes des cavernes ou nous soumettre à une forme d’exécution plus civilisée.
Pour atteindre la Bavière et les lignes américaines, nous devions traverser l’Elbe, contrôlé par les Russes, mais nous avions encore confiance en notre force et nous en avions vu d’autres. Des soldats allemands ne succombent pas facilement. Nous pouvions être vaincus mais non point écrasés.
Pendant toute une journée, le capitaine d’artillerie Ruell avait essayé en vain de contacter le Q. G. du maréchal Schörner. Il réussit enfin à entrer en contact avec le G. Q. G. à Flensburg. J’étais près de lui et je le vis blêmir. Lorsqu’il ôta son casque d’écoute, il tremblait de tous ses membres et me dit avec peine :
— C’est la fin… La Wehrmacht capitule sur tous les fronts. Keitel a déjà signé l’armistice… Capitulation sans conditions…
Il s’essuya le visage et accepta la cigarette que je lui offrais.
— La patrie est perdue, murmura-t-il en regardant dans le vide. Que va-t-il se passer, maintenant ?
Soudain, nous comprîmes pourquoi les Russes n’avaient pas essayé de franchir le col : le commandement soviétique savait que la guerre allait finir — à quoi bon sacrifier des soldats deux minutes avant midi ? Mais notre présence était connue : six heures après l’annonce officielle de la capitulation allemande, des avions russes survolèrent nos positions et lâchèrent des tracts nous invitant à déposer les armes et à descendre dans la vallée en arborant un drapeau blanc. Les tracts disaient : « Officiers et soldats allemands, si vous obéissez aux instructions, vous serez bien traités. Vous recevrez la nourriture et les soins médicaux dus aux prisonniers de guerre aux termes des articles de la Convention de

Genève. La destruction du matériel et des équipements est strictement interdite. Le commandant allemand local sera responsable de la reddition en bon ordre de ses hommes. »
Si notre situation n’avait été aussi sérieuse, nous aurions ricané de cette allusion à la Convention de Genève, que le Kremlin n’avait ni signée ni reconnue. L’Armée rouge pouvait nous promettre n’importe quoi en se référant à une convention dont les clauses ne la liaient pas…
Le lendemain matin, nos sentinelles virent une voiture de reconnaissance soviétique se diriger vers nos positions arborant un grand drapeau blanc. J’ordonnai à mes hommes de ne pas tirer et à un peloton de s’aligner. Nous étions tous rasés et en tenue correcte. Je voulais recevoir les officiers soviétiques avec respect. Mais la voiture s’arrêta à trois cents mètres de nos postes avancés et, au lieu de nous envoyer des parlementaires, l’ennemi s’adressa à nous au moyen d’un haut-parleur :
— Officiers et soldats de la Wehrmacht, le haut commandement soviétique sait qu’il y a parmi vous des fanatiques nazis et des criminels de guerre qui pourraient essayer de vous empêcher d’accepter les termes de l’armistice et, conséquemment, de rentrer chez vous. Désarmez les criminels de la SS et du SD, et livrez-les aux autorités soviétiques… Officiers et soldats de la Wehrmacht, désarmez les criminels de la SS et du SD ! Vous serez généreusement récompensés et autorisés à rejoindre vos familles…
— Sales menteurs ! dit en ricanant l’Untersturmführer Eisner en observant les Russes dans ses jumelles. Autorisés à rentrer chez eux… Elle est bien bonne L’ennemi connaissait mal les soldats allemands qu’il combattait depuis si longtemps. La lâcheté et la trahison n’avaient jamais été notre fort — ni la naïveté. Ils nous avaient, depuis juin 41, qualifiés de « criminels fascistes » ou de « chiens nazis », et, dans le passé, n’avaient jamais fait de distinction entre les diverses armes. Pour Staline, Wehrmacht, SS ou Luftwaffe, c’était tout un — mais à présent il essayait de dresser la Wehrmacht contre la SS et vice-versa…
Le haut-parleur recommença à glapir. Eisner se mit au garde-à-vous et me dit :
— Herr Obersturmführer, je demande la permission d’ouvrir le feu.
Le colonel Steinmetz, qui commandait le petit groupe d’infanterie motorisée, protesta :
— Il n’en est pas question ! On ne tire pas sur des parlementaires.
— Des parlementaires, Herr Oberst ? s’écria Eisner avec un sourire amer. Ils s’abritent derrière un drapeau blanc pour faire de la propagande communiste…
— Quand même, dit le colonel, nous pouvons leur dire de se retirer, mais nous ne devons pas tirer.
Officier de la Wehrmacht, le colonel Steinmetz n’avait pas d’autorité sur les SS, mais comme il était mon supérieur en grade et comme je voulais éviter toute discussion inutile, surtout devant les hommes, je lui rappelai poliment que j’avais la charge du col et de ses défenseurs. Mon intervention parut quand même le vexer.
Le haut-parleur glapissait toujours. Eisner haussa les épaules et se remit à observer l’ennemi aux jumelles. J’échangeai un regard avec Erich Schulze. Eisner et lui étaient mes compagnons d’arme depuis plusieurs années. Bernhardt Eisner avait été mon bras droit depuis 1942. C’était un combattant calme et dur. Son père et son frère aîné, propriétaires terriens, avaient été tués par les communistes au cours de la brève « révolution prolétarienne » qui avait suivi la Première Guerre mondiale. Pour Bernhardt, aucun communiste n’aurait dû être laissé en vie. Schulze, qui avait rejoint mon bataillon en 1943 était plutôt une tête chaude, mais il était toujours discipliné.

A quelques pas de nous, deux jeunes soldats étaient accroupis derrière une mitrailleuse lourde, pointée sur la voiture soviétique. Ils avaient à peine dix-neuf ans. Mobilisés en 1944, ils n’avaient pas connu les véritables épreuves de la guerre.
Je demandai un micro et m’adressai aux Russes :
— Ici le commandant allemand. Nous n’avons pas reçu confirmation officielle de l’armistice et nous tiendrons nos positions jusqu’à ce qu’elle nous soit parvenue. Je demande au commandement soviétique de me faire tenir un document authentique relatif à l’armistice. Je demande également que le groupe de propagande soviétique s’abstienne d’utiliser le drapeau blanc pour faire de la propagande subversive. Je demande à ce groupe de se retirer dans les cinq minutes. Passé ce délai, je donnerai ordre d’ouvrir le feu.
— Officiers et soldats allemands, désarmez les criminels de la SS et du SD et livrez-les aux autorités soviétiques ! Vous serez généreusement récompensés et autorisés à rentrer chez vous…
Je répétai ma mise en demeure. Il y eut une pause, puis le :haut-parleur se remit à débiter ses injonctions :
— Officiers et soldats allemands, désarmez les criminels de la SS et du SD… J’ordonnai :
— Feu !
La voiture prit feu, puis explosa. Lorsque la fumée et la poussière se dissipèrent, nous vîmes deux soldats soviétiques s’enfuir sur la route.
— Ça devrait leur suffire pour l’instant, dit Eisner en allumant une cigarette. C’est le seul langage qu’ils comprennent.
Une heure plus tard, une escadrille de Stormoviks sortit des nuages, avec l’intention manifeste de nous mitrailler et de bombarder nos positions. Mais, pour nous atteindre, il leur fallait voler à l’horizontale entre les hautes parois rocheuses, puis piquer sur le petit plateau que nous occupions. Les pilotes russes connaissaient leur métier, mais la chance n’était pas avec eux. J’avais déployé huit 88 et dix mitrailleuses lourdes de manière à couvrir cet étroit corridor, et nos servants, eux aussi, connaissaient leur métier. En quelques minutes cinq des appareils furent abattus, deux autres touchés, et un troisième alla s’écraser contre une paroi rocheuse de cent mètres. Les quatre derniers abandonnèrent la partie et disparurent dans les nuages. Nous vîmes deux pilotes soviétiques descendre en parachute. L’un des deux heurta un rocher, manqua son atterrissage et tomba dans le vide. L’autre, un jeune lieutenant, atterrit sur un de nos camions. Nous le fîmes prisonnier. Le capitaine Ruell, qui parlait parfaitement le russe, l’accueillit d’un « Zdrastvuitié, tovarich ! » qui parut surprendre notre visiteur. Mes hommes le fouillèrent. Je lui rendis son livret matricule et même son Tokarev automatique, après en avoir ôté le chargeur. Cela parut le surprendre encore davantage. Il essaya en vain de sourire et dit :
— La guerre est finie… Plus tuer… Plus tatatata…
Il cachait si mal sa terreur que je ne pus m’empêcher de sourire. On devait lui avoir dit que les Allemands étaient des mangeurs d’hommes.
— Plus de tatatata, hein ? dit Schulze.
— Da, da… Plus de guerre…
Schulze lui donna une bourrade dans le ventre.
— Plus de guerre, mais il y a cinq minutes encore tu voulais nous démolir…
— Ja, ja, répéta le Russe, les yeux fixés sur les insignes SS de Schulze.
— Laissez-le, dit le capitaine Ruell. Vous lui faites peur.

La présence du capitaine parut rassurer un peu l’autre.
— Ne laissez pas les SS me tuer, dit-il… Il n’y a que huit mois que je vole. Je voudrais rentrer chez moi…
— Et nous donc ! répliqua le capitaine Ruell avec un sourire amer. Figurez-vous que nous nous battons depuis cinq ans !
— Ne laissez pas les SS me tuer…
— Les SS ne vous tueront pas.
Schulze lui offrit une cigarette, que le pilote prit en tremblant, puis lui tendit une gourde de rhum.
— Tiens, tovarich. Bois un coup de bonne vodka SS… Comprenant que sa vie n’était pas en danger, le Russe se détendit.
— Notre commandant dit vous pas vouloir vous rendre, dit-il. Vous devoir vous rendre… Il y a deux divisions dans la vallée ; quarante chars et artillerie lourde doivent arriver dans un jour ou deux.
— Tu en as dit assez pour passer en conseil de guerre, tovarich ! s’écria Schulze en lui donnant une claque dans le dos.
— Vous ne devez pas parler à l’ennemi de l’état de vos forces, lui expliqua en russe le capitaine Ruell.
— J’ai seulement dit que l’artillerie lourde est en route.
— On s’en fout, dit Schulze en haussant les épaules. Il y a une montagne entre ton artillerie et nous.
Le Russe hocha la tête et montra du doigt une crête à six ou sept kilomètres vers le sud-est.
— La montagne pas vous aider. L’artillerie s’installer là.
— C’est absurde, dis-je. Il n’y a pas de route.
— Il y a une route, dit le capitaine Ruell. Au début de mars, nous avions cinq Bofors là-haut.
Je vérifiai sur la carte. C’était exact. Si les Russes installaient de l’artillerie lourde sur cette hauteur, ils pourraient nous atteindre par tir direct.
Nous donnâmes au pilote un bon repas et le laissâmes partir. Follement heureux, il nous promit de tout faire pour nous si nous nous retrouvions après nous être rendus.
— Nourriture, vodka, cigarettes, Kamerad ! Je m’appelle Fjodr Andrejevitch. Je dirai à notre commandant vous bons soldats, bien vous traiter…
— Mais oui, mais oui, grogna Eisner en le regardant s’éloigner. Dis ça à ton commandant et tu seras toi-même fusillé comme un sale fasciste… Nous n’aurions pas dû le laisser partir. Il a vu tout ce que nous avons.
— Nous n’avions pas le choix, dit sèchement le colonel Steinmetz. La guerre est finie, Herr Untersturmführer.
— Pas pour moi, Herr Oberst, répliqua calmement Eisner. Pour moi, la guerre sera finie quand je reverrai ma femme et mes deux fils. Ce sera la première fois depuis août 43… Et j’ai l’impression qu’elle n’est pas finie pour les Russes non plus : ils nous ont tout de même envoyé leurs bombardiers !
Je le pris à part et lui dis d’un ton confiant :

— Ne t’en fais pas pour Ivan, Bernhardt. Que peut-il dire ? Que nous avons des hommes, des armes, des chars et des canons ? Plus il en dira, moins ils seront pressés de venir jusqu’ici… Nous en avons tué assez pour nous permettre d’en relâcher un !
Eisner ricana.
— J’ai lu quelque part que, pour les colons américains, les seuls bons Indiens étaient des Indiens morts. A mon avis, c’est également vrai pour les bolcheviks.
— Ce pilote n’en est peut-être pas un.
— Peut-être pas… pas encore. Mais pour moi, un type qui sert Staline est toujours bon à tuer. {II alluma une cigarette et m’en offrit une.) Je sais que nous sommes vaincus, Hans. Je sais que,. d’ici longtemps, nous n’aurons plus de patrie. Je sais que. les Alliés sont capables de diviser le Reich en une cinquantaine de petites principautés, comme il y a cinq siècles. Même vaincus, même sans armes, nous leur faisons peur… Mais je ne supporte pas l’idée d’avoir été vaincu par cette racaille communiste. Je sais qu’au cours de l’Histoire aucun conquérant ne s’est jamais montré tendre envers l’ennemi vaincu. Nous pourrions survivre à une victoire des Américains et des Anglais, mais jamais à une victoire des Soviétiques. Staline ne se contentera pas de son butin actuel : il essayera de nous prendre aussi nos âmes, nos pensées, notre identité nationale. Je les connais : j’ai été leur prisonnier. Cela n’a duré que cinq jours, mais ils ont quand même essayé de faire de moi un traître. Les Russes sont des voleurs de cerveaux, Hans. Après avoir violé nos femmes, ils en feront des communistes. Staline sait y faire et, maintenant, il aura tout le temps nécessaire. Il accroîtra sa pression centimètre par centimètre. Je suis prêt à abattre quiconque travaille pour lui.
— Ça ferait pas mal de monde, Bernhardt, à commencer par les Anglais et les Américains… Non seulement ils ont travaillé pour lui, mais ils l’ont arraché à son lit de mort et en ont fait un géant.
— Staline leur en sera sûrement reconnaissant… Attends un an ou deux : Churchill et Truman connaîtront quelques nuits d’insomnie grâce à la sottise de Roosevelt…
— Pour l’instant, cela ne nous avance guère.
— En effet. Si tu décides de te rendre, Hans, laisse-moi quand même un revolver et quelques grenades. Je m’arrangerai pour rentrer seul.
— Tu ne seras pas seul. Je n’ai pas envie, moi non plus, d’être pendu sur la grand-place de Liberec…
Au début de l’après-midi, les avions soviétiques se montrèrent de nouveau, mais ils se contentèrent de nous jeter de nouveaux tracts, des coupures de journaux annonçant la fin des hostilités et des photocopies du protocole d’armistice signé par le maréchal Keitel. Nous étions encore invités à déposer les armes et à gagner la vallée avec un drapeau blanc.
— Cette fois, ça y est, dit le colonel Steinmetz en chiffonnant un tract entre ses doigts.
Et, comme pour donner l’exemple, il détacha son étui de revolver et le jeta sur un rocher. Je n’attendais rien d’autre de sa part. C’était un officier de la vieille école, qui s’en tiendrait toujours aux ordres. Tels des automates, ses trois cents hommes et officiers commencèrent à défiler devant nous en déposant leurs armes. Mais les artilleurs, le petit détachement de tankistes et les Alpenjaeger ne les imitèrent pas — et, avec une assurance tranquille née de l’habitude, les SS occupèrent les positions évacuées.
— Je suis désolé, dit calmement le colonel Steinmetz. Je ne peux rien faire d’autre. Je remarquai qu’il avait les larmes aux yeux.

— Il n’y a plus de haut commandement, Herr Oberst, lui fis-je remarquer, et le Führer est mort. Vous n’êtes donc plus lié par votre serment d’allégeance.
Il sourit d’un air las.
— Si nous avions voulu désobéir aux ordres, dit-il, nous aurions, dû le faire il y a longtemps, après Stalingrad. Et non pas sur le front, mais à Berlin.
— Vous songez à un 20 juillet réussi, Herr Oberst ?
— Non. J’estime que ce qu’a fait Stauffenberg était la pire des lâchetés. S’il était tellement sûr d’avoir raison, il aurait dû abattre Hitler de sa main et en accepter les conséquences. Je ne, crois pas au meurtre d’officiers supérieurs. Le Führer aurait dû être déclaré incapable de diriger la nation. Si Rommel ou Guderian avait pris les leviers de commande, nous aurions pu gagner .sinon la guerre, du moins une paix honorable.
— Il est trop tard ou trop tôt pour discuter de l’action du Führer, colonel Steinmetz, ne pensez-vous pas ?
— Vous avez raison. Tout ce que nous pouvons faire, à présent, c’est arborer le drapeau blanc.
— Nous n’avons pas de drapeau blanc, Herr Oberst, dit d’un ton sarcastique le capitaine Ruell. Les drapeaux blancs ne font pas partie de l’équipement habituel de la Wehrmacht.
Le colonel hocha la tête.
— Je sais que c’est pénible, Herr Hauptmann, mais si nous refusons de nous rendre, les Russes nous traiteront comme nous avons traité leurs partisans.
— Attendez-vous autre chose d’eux, Herr Oberst ? demanda Eisner.
— La guerre est finie. Rien ne justifie de nouvelles brutalités… Qu’avez-vous l’intention de faire ? me demanda-t-il.
Je lui dis que nous devrions essayer de gagner la Bavière, mais cela fit sourire le colonel.
— Les divisions russes sont probablement déjà en route vers la ligne de démarcation, dit-il. Toutes les routes et tous les ponts seront coupés entre nous et les Américains. Staline ne fait confiance ni à Churchill, ni à Truman. Il a exterminé son propre état-major. Croyez-vous qu’il se fiera à Eisenhower, ou à Montgomery ? Pour lui, le temps de K nos héroïques alliés occidentaux » est révolu. D’ici quelques semaines, les alliés occidentaux seront qualifiés d’impérialistes bourgeois décadents et Staline déploiera un million d’hommes sur les frontières occidentales du territoire qu’il a conquis. D’ailleurs, Herr Obersturmführer, vous ne devriez pas attendre grand-chose des Américains. J’ai entendu leur radio…
— Nous aussi, dit Eisner.
— Dans ce cas, vous devriez connaître leurs intentions. Le vainqueur a toujours raison et le vaincu toujours tort ! Je dis doucement :
— Nous n’avons pas l’intention de nous rendre, Herr Oberst. Ni ici, ni en Bavière.
— Vous voulez continuer à vous battre ?
— Si c’est nécessaire… et jusqu’à ce que nous soyons en lieu sûr.
— Où, par exemple ?
— En Espagne, en Amérique du Sud… le Diable seul le sait !
— Ne comptez pas trop sur Franco. Il est seul, à présent, et des jours difficiles l’attendent. Staline sait qu’il peut rouler tout le monde sauf Franco. Il considérera l’Espagne comme un lieu de résurrection possible pour le phénix nazi… Quant à l’Amérique du Sud, pour l’atteindre il vous faudra des papiers et beaucoup d’argent. Avez-vous seulement assez

 de vivres pour gagner la Bavière ? Je sais que vous avez des armes, mais cela pourrait vous demander deux mois, par les montagnes. On ne se nourrit pas de cartouches…
— Nous avons deux semaines de vivres. On peut toujours trouver à manger : l’été approche et, même dans les montagnes, il y a des villages et des fermes.
Le colonel hocha la tête avec réprobation.
— Vous avez l’intention d’attaquer les fermes et les villages ? Tirerez-vous si on refuse de vous ravitailler ?
— C’est une question de survie, colonel Steinmetz, dit Eisner… Avez-vous déjà vu une guerre humanitaire ?
— Ce ne sera plus un acte de guerre mais de pur banditisme… Je crois que vous êtes en mesure de le faire, mais vous ne passerez pas inaperçus. Les Tchèques vous verront et les Russes connaîtront votre destination. On parlera de vous en Bavière avant même que vous n’y arriviez.
J’intervins :
— Vous voulez dire qu’un comité d’accueil américain pourrait nous attendre à la frontière, Herr Oberst ?
— Exactement. Et si, jusqu’ici, vous n’avez rien fait que les Alliés puissent qualifier de crimes de guerre, vous feriez mieux de ne pas commencer.
— Herr Oberst, dis-je doucement mais avec fermeté, si nous atteignons la Bavière, rien ne nous empêchera d’aller plus loin, ni les Américains ni le Diable en personne. Nous avons renoncé à beaucoup de choses et nous sommes prêts à en sacrifier beaucoup d’autres encore, y compris notre vie — mais pas notre droit de rentrer chez nous. Là-dessus, il n’y a pas de compromis possible.
— Je voudrais être aussi jeune que vous, Herr Obersturmführer, mais je suis fatigué, si fatigué…
Malgré le pessimisme du vieux soldat, quelque chose me disait que nous avions une chance de réussir et de sauver au moins nos têtes. La perspective d’être pendu par les partisans ou, au mieux, expédié dans un camp de la mort en Sibérie, ne me séduisait pas du tout. Le colonel, lui, pourrait s’en tirer, il pourrait même un jour rentrer chez lui — mais les SS n’avaient pas d’illusions à se faire sur leur avenir. Aucun officier soviétique ne lèverait le petit doigt pour nous protéger et, si les Tchèques décidaient de se débarrasser de nous, les Russes oublieraient vite leurs références à la Convention de Genève. Depuis sept ans, les Tchèques attendaient ce jour et je ne pouvais même pas les en blâmer : rien qu’en 44, nous avions tué plus de trois mille de leurs partisans…
— Nous devrions rester dans les montagnes, dis-je, et éviter le contact avec l’ennemi. Nous avons d’excellentes cartes et, si c’est nécessaire, nous tiendrons tête à une brigade soviétique.
— Avec quelques centaines d’hommes ?
— Nous avons au moins cent mitrailleuses légères, colonel Steinmetz, dit Eisner. Avec ça, nous leur ferons croire que nous sommes une division entière.
— Pendant combien de temps ?
— Nous pouvons jouer à cache-cache dans les bois jusqu’au Jugement dernier, Herr Oberst ! s’écria Schulze. Il faut au moins essayer ! Se rendre ici équivaut à un suicide. Qu’avons-nous à perdre ?
Eisner et le capitaine Ruell partageaient son opinion.

— D’ici jusqu’en Bavière, dit Ruell, ce ne sont que montagnes et bois. Je suis sûr que nous avons tous fait une dizaine de fois de tels voyages.
Le colonel hocha la tête à nouveau.
— Se cacher dans les bois, se glisser dans la nuit comme des loups, voler sa nourriture, tuer des gens s’ils résistent… Non, messieurs. J’ai été un soldat toute ma vie et je la finirai en soldat, en obéissant aux ordres de mes supérieurs.
— Vous parlez du commandant soviétique, dans la vallée ? demanda Eisner d’un ton amer. Le colonel fronça les sourcils.
— Non, je parle du maréchal Keitel et du grand-amiral Doenitz.
— Keitel et Doenitz ne savent pas dans quel pétrin nous sommes, Herr Oberst.
— Sans doute. Il leur faut s’occuper des quatre-vingts millions d’Allemands et nous ne sommes que quelques centaines. Nous ne sommes pas tellement importants, messieurs. Nous ne sommes ni des héros ni des martyrs, seulement un élément de statistique. La mort d’un individu peut être très triste. Lorsqu’il s’agit de cent, on parle de tragédie, mais lorsque dix millions d’hommes meurent, cela relève seulement de la statistique. Je crois toujours à la discipline, même dans la défaite. Et nous sommes vaincus.
— Moi, je ne me sens pas encore vaincu, dit Schulze. Pas tant que j’aurai ça… Il tapota la crosse de sa mitrailleuse. Je dis au colonel :
— Herr Oberst, je suis convaincu que vous feriez mieux de vous rendre aux Américains.
— Je vous ai déjà conseillé de ne pas trop compter sur les Américains, Herr Obersturmführer. Il y a longtemps que les vainqueurs se sont mis d’accord sur ce qui va se passer maintenant… Mais je vous accorde qu’une prison américaine est sans doute plus confortable que celle de Staline. Staline tuerait volontiers un million d’Allemands. Les Américains, eux, voudront faire la preuve que ce qu’ils font est juste et légal. Le jour venu, ils vous serviront un bon petit déjeuner, ils vous offriront de vous raser, de prendre un bain et, si vous le souhaitez, ils pourraient même vous pendre avec une corde parfumée. Mais le résultat sera le même.
Je m’adressai aux hommes pour leur dire que la décision du colonel Steinmetz était en accord avec le code militaire, mais que l’armée allemande avait cessé d’exister et que, dès lors, je ne les considérais plus comme mes subordonnés, seulement comme mes camarades. A eux de décider ce qu’ils feraient. Pour ma part, ajoutai-je, je partais pour la Bavière.
Les artilleurs, les tankistes et les Alpenjaeger décidèrent de se joindre aux SS.
— Vous êtes peut-être une bande de salauds, dit le capitaine Ruell, mais vous échouez rarement. Je vais avec vous !
L’infanterie motorisée et les hommes de l’intendance choisirent de suivre le colonel Steinmetz. Celui-ci me serra la main et me tendit son étui à cigarettes en or, sa montre et une lettre, en me disant avec un sourire désabusé :
— Soyez prudent, Herr Obersturmführer. Je vous souhaite bonne chance. Voulez-vous prendre soin de ces objets et les donner à ma femme, si elle vit encore et si vous la retrouvez ?
— Comptez sur moi, Herr Oberst.
Ses officiers et ses soldats, suivant son exemple, commencèrent à distribuer leurs affaires personnelles à ceux qui restaient. En échange, nous leur donnâmes des chemises,

des sous-vêtements, de la nourriture, des cigarettes et la plus grande partie de nos médicaments. Puis le colonel Steinmetz rassembla ses hommes, nous nous saluâmes et ils partirent en chantant — le colonel, six officiers et sous-officiers sous un drapeau blanc confectionné avec un drap de lit et, derrière eux, deux cent soixante-dix soldats, battus mais non brisés.
Les Russes et un bataillon de la milice, avec six chars et une douzaine d’obusiers, les attendaient quelque trois kilomètres plus bas, autour d’une ferme isolée. Dans la vallée, près du village, nous pouvions voir d’autres hommes de l’Armée rouge.
La route en lacets s’enfonçait dans les bois et nous n’entendions presque plus les hommes qui chantaient.
Leur chant fut brutalement interrompu par le staccato d’une douzaine de mitrailleuses et la sourde détonation des obusiers. Cela ne dura pas cinq minutes, puis ce fut à nouveau le silence.
Debout sur un rocher surplombant la vallée, le capitaine Ruell ôta ses lunettes de campagne et leva lentement la main pour saluer. Des larmes coulaient sur ses joues et sur sa croix de fer. Schulze pencha la tête, couvrant son visage de ses mains. J’avais moi-même les yeux brouillés et l’estomac noué. Seul Eisner resta impassible, son visage de bronze tourné vers la vallée.
J’aurais voulu dire quelque chose à mes hommes, mais Eisner parla pour moi :
— Voilà la paix que vous offrent les Soviets, les gars. Il y a des moyens plus faciles de se faire hara-kiri…
Trois P0-2 venus de la vallée se mirent à survoler les montagnes. Nous nous dispersâmes et nous mîmes à couvert, bien décidés à ne pas nods manifester, quoi que pût faire l’ennemi. Dans un lent carrousel, les avions passèrent et repassèrent au-dessus du col. Le capitaine Ruell brancha rapidement notre radio sur la longueur d’ondes des Russes et nous traduisit la conversation échangée entre le chef d’escadrille et un poste de commande quelque part dans la vallée.
— Igor, Igor… Ici Znamia… Ponemaies ? Il n’y a plus d’Allemands, ici… Vous les avez tous eus !
— Znamia, Znamia… Il n’y a pas de SS parmi eux. Nous avons examiné tous les corps. Fjodr Andrejevitch dit que le commandant SS et ses deux officiers ne sont pas parmi les morts. Znamia, Znamia… Cherchez encore.
Fjodr Andrejevitch — le pilote russe à qui nous avions rendu la liberté et qui nous avait promis des vivres, des cigarettes, de la vodka… Eisner murmura tranquillement :
— Qu’est-ce que je te disais, Hans ?
— Il n’y a plus personne, répéta le pilote. Je vois les emplacements des canons et deux chars. Znamia, Znamia… S’il y avait d’autres hommes, ils ont dû se retirer dans les bois.
— Igor, Igor… Essayez de les repérer. Ponemaies ?
Quinze minutes plus tard, les P0-2 s’en allèrent et, peu après, nous vîmes deux compagnies d’infanterie soviétique faire mouvement sur la route, derrière trois chars d’assaut. Leur avance était lente, car à une dizaine de mètres devant les chars, un groupe de spécialistes cherchait d’éventuelles mines. Nous les laissâmes s’avancer jusqu’à la cinquième boucle de la route au-dessous du col, là où elle s’étrécissait pour traverser un petit pont entre les parois rocheuses. Ni le pont ni la route n’avaient été minés. Nos hommes du

génie avaient eu une meilleure idée : ils avaient élargi une crevasse naturelle, à flanc de montagne, et l’avaient bourrée de près de deux tonnes d’explosifs.
Bernhardt Eisner, qui observait l’ennemi aux jumelles, leva lentement la main. A quelques mètres de lui, un jeune soldat était assis, les yeux fixés sur la main d’Eisner, prêt à appuyer sur la poignée du détonateur électrique. La colonne russe se remit à avancer. Eisner baissa la main.
— Los !
Il y eut une seconde de silence total, comme si la mise à feu ne se fût pas produite, puis la terre se mit à gronder. Les rochers parurent se soulever, des pierres et des débris de bois jaillirent d’un geyser de flammes et de fumée grise. Les chars s’arrêtèrent. Les fantassins se dispersèrent, cherchant un abri. Au-dessus de la route, la paroi rocheuse parut vaciller et s’écroula dans une cascade de terre, de pierre et de pins déchiquetés, emportant avec elle chars, voitures et soldats soviétiques. Nous attendîmes que la fumée et la poussière se fussent dissipées et nous ouvrîmes le feu, avec deux 88, sur les survivants — une voiture et une cinquantaine d’hommes. Nous n’eûmes à tirer que huit obus.
— Fin de la Deuxième Guerre mondiale ! dit Erich.
Schulze lorsque le silence fut revenu.
— Oui, dit Eisner. Et voilà les premiers morts de la troisième guerre mondiale…
Nous arrachâmes nos galons et nos insignes, nous déchirâmes nos papiers d’identité, nos livrets militaires et les lettres que nous avions gardées, et nous brûlâmes le tout. Les chars et les canons furent poussés dans le précipice. Ces fidèles compagnons, qui nous avaient bien servis, ne devaient pas tomber aux mains de l’ennemi. Les munitions pour fusils, mitrailleuses et mitraillettes avaient été distribuées aux hommes. Nous avions plus qu’assez de cartouches et de grenades. Chaque homme pouvait porter cinq chargeurs, une centaine de cartouches et six grenades. Nous partageâmes équitablement nos réserves de fromage, de lard, de margarine et de conserves. L’eau ne posait pas de problème : il y avait, dans les montagnes, quantité de criques et de ruisseaux.
Nous avions parcouru environ cinq kilomètres lorsque les Stormoviks revinrent survoler le plateau. Cette fois, ils pouvaient le faire sans risques. Ils bombardèrent et mitraillèrent pendant une heure les positions que nous avions abandonnées, sans interruption, avec un zèle et une détermination dignes de bons communistes. Leur action serait certainement citée par les historiens soviétiques comme une grande victoire russe…
Pendant sept semaines, nous marchâmes dans les montagnes, surtout de nuit, nous reposant dans des ravins écartés ou dans des grottes lorsque nous en trouvions. Il n’était pas nécessaire de recommander aux hommes d’économiser la nourriture : notre ration était d’un repas par jour.
Chaque jour, nous voyions des escadrilles de P0-2 effectuer des vols de reconnaissance au-dessus des bois, parfois presque au ras des arbres. Heureusement, nous les entendions venir d’assez loin pour avoir le temps de nous disséminer et de nous camoufler. Avec nos casques garnis de feuillage, nous ressemblions plus à des buissons qu’à des hommes et, lorsqu’un soldat s’immobilisait personne ne l’eût distingué à vingt mètres.
Au bout d’une semaine environ, les avions cessèrent de nous ennuyer. Les Russes avaient renoncé à nous repérer du ciel — mais, en revanche, ils avaient entrepris de barrer tous les ponts et toutes les routes, nous obligeant à emprunter des chemins invraisemblables.

Lorsque nous avancions de sept ou huit kilomètres en une nuit, nous nous estimions satisfaits. C’était un véritable jeu de cache-cache. En fait, l’ennemi n’avait jamais su où nous étions vraiment et, grâce à cet élément de surprise, nous étions assez forts pour faire front à un bataillon russe.
Nous aurions pu franchir les barrages routiers, mais cela eût révélé notre présence et notre direction. En évitant le contact, nous tenions en haleine le commandement soviétique, qui pouvait seulement supputer notre destination. Nous souhaitions faire durer ce mystère aussi longtemps que possible, en prévision de la partie la plus périlleuse de notre voyage : la traversée de l’Elbe. C’est pourquoi j’avais décidé de contourner les barrages et de suivre seulement des sentiers de chèvres. Erich Schulze, qui était né et avait grandi dans les Alpes, et quelques chasseurs alpins autrichiens nous furent d’un immense secours.
Dans une petite clairière, pas très loin de notre piste, nous aperçûmes un pavillon de chasse à demi démoli et Eisner repéra deux camions de l’Armée rouge parqués sous les arbres — découverte peu rassurante. Deux GMC pouvaient transporter quatre-vingts hommes, et nous ne pouvions éviter l’endroit sans avoir à faire un détour de trente kilomètres. Je décidai d’attendre pour voir si c’était seulement une coïncidence ou un piège qui nous était tendu. Et soudain nous entendîmes des bruits de cognées et d’arbres abattus : les Russes coupaient seulement du bois…
Nous aurions voulu rester cachés jusqu’à leur départ, mais le sort en décida autrement. Escorté par une douzaine de soldats soviétiques, un petit groupe de prisonniers allemands émergea des bois, poussant et tirant de lourds troncs d’arbre, tandis que les Russes s’amusaient à les injurier, à se moquer d’eux et à leur donner des coups de pied.
Schulze poussa un juron et me tendit ses jumelles :
— Gottverdammte noch mal ! Regarde : ce sont des officiers !
Je distinguai, en effet, deux officiers parmi les prisonniers. C’étaient eux que les Russes traitaient avec le plus de brutalité.
— Le plus grand est un capitaine, dit Eisner. L’autre, je ne sais pas.
— Il faut faire quelque chose, dit Schulze.
Je regardai mes hommes. Sales, mal rasés, épuisés, leurs visages disaient pourtant leur désir d’agir. Répondant à leur question silencieuse, je dis sèchement :
— Je suis d’accord pour les libérer, mais si nous voulons atteindre la Bavière il nous faudra, ensuite, monter une sérieuse action de diversion.
Depuis quelques jours, nous avancions vers le nord-ouest, en direction d’une petite ville allemande, Sebnitz, où nous espérions trouver de l’aide pour traverser l’Elbe. Nous ne pouvions libérer les prisonniers sans tuer les Russes et, conséquemment, sans révéler notre présence à l’ennemi — ce que j’essayais précisément de faire. Une ligne tirée sur la carte entre le col que nous avions évacué et la petite clairière que nous observions aboutirait inévitablement à un point de la frontière proche de Sebnitz. Que faire ? Ce fut le capitaine Ruell qui trouva la seule solution possible :
— Nous voulions gagner Sebnitz, dit-il en nous invitant à regarder la carte. Si nous attaquons les Russes ici, nous disposerons sans doute du reste de la nuit avant que l’ennemi envoie quelqu’un pour savoir ce qui s’est passé. Nous sommes à peu près… ici. Après avoir libéré les prisonniers, nous devrions reculer vers le sud, en nous éloignant de Sebnitz et de la frontière allemande. Il y a un petit village.., là. Nous pourrions y arriver vers minuit.

De toute manière, il nous faut des vêtements civils. Un raid rapide sur le village pourrait tromper les Russes, surtout si nous nous emparons de papiers d’identité tchèques.
— Pour quoi faire ? demanda Schulze.
— Les Russes pourraient en déduire que nous nous dirigeons vers l’intérieur, en direction de l’Autriche.
— Bonne idée, Herr Hauptmann, dit en souriant un jeune lieutenant des Alpenjaeger autrichiens. C’est précisément là que nous aimerions aller. Pourquoi ne pas le faire ?
— Non, dit le capitaine Ruell. Après avoir attaqué le village, nous reviendrons vers le nord et nous franchirons la frontière à Sebnitz, comme prévu.
L’idée me parut réalisable et je donnai mon accord. Vers cinq heures du soir, les deux camions chargés, les Russes firent s’aligner les prisonniers. Ils étaient vingt-trois, escortés par douze soldats. Schulze fit prendre position à une trentaine de tireurs d’élite, en leur disant :
— Visez bien. Une seule cartouche chacun, sans quoi vous pourriez blesser les prisonniers.
— Vous en faites pas, répondit un des hommes. A deux cents mètres, nous sommes capables d’atteindre une souris entre les deux yeux.
Schulze attendit que les prisonniers fussent dans les camions et commanda :
— Feu !
Trente-six fusils firent feu en même temps. Nos tireurs avaient bien visé : il n’y eut pas un seul survivant…
Nos camarades libérés nous apprirent qu’ils avaient été faits prisonniers cinq jours avant la capitulation. La plupart étaient des officiers. Le capitaine qu’avait repéré Eisner était l’ancien commandant d’un bataillon des transmissions. Il avait naïvement cru que le commandant soviétique l’écouterait lorsqu’il avait protesté contre le fait que des officiers prisonniers fussent obligés de se livrer à des travaux manuels. L’autre, qui était saoul, l’avait traité de « chien fasciste » et avait ordonné à ses hommes d’arracher aux officiers « germanski » leurs galons et leurs insignes, après quoi il avait glapi :
— Maintenant vous n’êtes plus des officiers, mais de simples soldats… tvoy maty !
Le capitaine Waller et le lieutenant Mayer avaient pourtant été autorisés à conserver leurs galons « pour montrer ce qui arrive à des officiers fascistes qui se plaignent ».
— Et maintenant, vous allez abattre des arbres. Nous avons besoin de poteaux téléphoniques. Vous les avez tous détruits. A présent, vous allez en faire de nouveaux, d’ici jusqu’à Moscou !
Je dis au capitaine Waller :
— Vous avez de la chance que nous soyons passés par ici, Herr Hauptmann.
— C’est vous qui en avez eu d’arriver jusqu’ici, répondit-il en souriant. Les SS ne sont pas traités en prisonniers de guerre, Herr Obersturmführer. J’ai vu de mes yeux les Russes abattre quatre cents de vos hommes à la mitrailleuse, sur la Vistule… Mais pas leurs officiers, toutefois : ceux-là seront jugés et pendus, les Américains et Staline se sont mis d’accord là-dessus. C’est même le seul accord américano-soviétique que Staline respectera ! Tâchez de ne pas vous faire prendre…
— Ils ne nous auront pas, Herr Hauptmann, en tout cas pas vivants et sûrement pas moi !

— Vous pouvez remercier Himmler ! poursuivit Waller. C’est une folie d’avoir tué les Juifs comme il l’a fait. Tout le reste aurait pu passer, mais les Juifs… Les Juifs sont une puissance mondiale, mais pas ceux que Himmler a passé son temps à exterminer. Ceux-là n’avaient rien fait et n’auraient jamais rien fait contre le Reich, mais à présent leurs fantômes reviennent, en uniformes de vainqueurs ou en robes de juges.
— En quoi cela nous concerne-t-il ? s’écria Schulze. Moi, je chassais les partisans dans ces saloperies de marais russes et dans les forêts de Bielgorod. Qu’on pende les Einsatzkommandos ou les hommes de la Gestapo. Ce sont eux qui ont massacré les Juifs, ce n’est pas moi. Sommes-nous responsables de ce qu’on fait ces abrutis ?
— Posez la question à Staline…
— Staline se fout des Juifs. Il les a toujours considérés comme des capitalistes pourris. La plupart des Juifs d’Ukraine ont été exécutés par la milice ukrainienne !
— A quoi bon discuter ? dit Eisner. Himmler a tué les Juifs, et maintenant le monde a besoin d’un bouc émissaire — nous. Tout est la faute des SS. Nous avons assassiné tout le monde, pillé les cadavres et, maintenant, nous rentrons chez nous les poches pleines d’or volé aux Juifs. Nous sommes le fléau de Dieu, le Diable incarné, les Teutons. On assassine en ce moment même un million de prisonniers allemands en Sibérie en les faisant crever de faim, mais quelle importance ?… Oui, nous avons fusillé une centaine d’otages. Eux, ils pendent des officiers après une parodie de jugement. A mes yeux, c’est la même chose. Je sais que les SS ont détruit Lidice. Je n’y étais pas, mais s’ils l’ont fait, il devait y avoir une raison. On dit que les meurtriers de Heydrich étaient des Tchèques venus de Londres. Pourquoi se sont-ils cachés à Lidice ? Ils auraient dû se faire tuer en soldats, ces courageux paras. Personne ne les aurait confondus avec les habitants de Lidice. Et quand bien même ! Si nous parlions de Hambourg, où les bombes des Alliés ont fait quatre mille morts en quelques heures ? Et des cent mille civils tués à Dresde ? Juste avant la fin des hostilités… Devons-nous considérer les Alliés comme des saints parce qu’ils ont exécuté ces gens à la bombe plutôt qu’à la mitrailleuse ? Gottverdammte, la pensée de rentrer chez nous est la seule chose qui nous ait fait survivre, et maintenant on nous dit que nous serons pendus. Il y a de quoi devenir fou !
— Je suis désolé, dit le capitaine Waller. Je ne voulais pas vous bouleverser, surtout après ce que vous avez fait pour nous. Mais j’ai pensé qu’il valait mieux que vous sachiez la vérité plutôt que de vous jeter dans un piège.
— Qu’ils essayent de me prendre au piège ! gronda Eisner. Je n’ai pas encore tué un Américain, mais je ne les crois pas plus coriaces que les Ivan — et ceux-là, j’en ai tué pas mal.
Je l’interrompis
— Ça suffit pour l’instant. Nous avons mieux à faire que de discuter de la politique d’après-guerre. Si nous repartions ?
— Bonne idée, dit le capitaine Ruell. Mais avant de partir, laissez-moi piéger ces GMC. Cela aidera les Ivan à redescendre plus rapidement dans la vallée…
Les hommes éclatèrent de rire. Je savais qu’ils étaient à bout de nerfs. Mes hommes n’étaient pas des tueurs en liberté, mais ils se savaient pourchassés, hors-la-loi. C’étaient des soldats courageux qui s’étaient laissé saigner à blanc pour défendre la patrie. La majorité d’entre eux avaient été mobilisés dans la SS comme les autres dans d’autres armes. Nous étions certes des nazis, mais qui ne l’était pas, dans le Troisième Reich de Hitler ? Personne ne pouvait occuper une situation dans le Reich sans devenir un nazi — et si

quelqu’un le faisait, son fils était volontaire pour la SS, la « garde d’élite ». D’autres s’y étaient engagés parce que c’était considéré comme un honneur. Les uniformes, la nourriture, la solde et le traitement y étaient meilleurs, les permissions plus fréquentes. Mais personne ne s’était enrôlé dans la SS parce qu’on lui avait dit : « Entrez dans la SS, vous pourrez tuer des Juifs ou garder des camps de concentration. » Je ne contesterai jamais que la SS avait probablement été la force combattante la plus brutale de l’histoire de la guerre. Nous étions des durs, peut-être même des fanatiques. Nous n’avions peur de rien ni de personne. On nous avait appris à être braves. Notre brutalité était seulement le fruit d’une discipline de fer et d’une foi inébranlable dans la patrie. Nous exécutions les ordres. Si on m’avait donné celui d’exécuter des Juifs, des tziganes ou des prisonniers de guerre, je l’aurais fait, comme j’aurais abattu un cerf si on me l’avait ordonné. Si cela est un crime, on devrait pendre tous les soldats du monde qui n’abattent pas leur officier lorsqu’un ordre leur déplaît… Les miens avaient été d’assurer la sécurité des trains de ravitaillement, de défendre des ponts contre l’infiltration de l’ennemi et de pourchasser des partisans après une attaque contre une garnison — et c’était exactement ce que j’avais fait. Lorsqu’on m’avait ordonné de prendre des otages, j’en avais pris et dix d’entre eux avaient été exécutés pour chaque soldat allemand assassiné par les partisans. Ceux-ci avaient toujours su que s’ils commettaient des meurtres, il y aurait des représailles.
Les partisans n’avaient jamais prévenu un soldat allemand qu’ils allaient le tuer. Nous avions dit aux partisans que s’ils tuaient un soldat allemand, Piotr ou Andrei mourrait. Nous leur avions donné une chance, eux ne nous en avaient donné aucune. Qui était le plus coupable ? Qui était vraiment responsable de la mort des otages ? Les partisans étaient aussi « innocents » que le levier de la guillotine, qui ne tue pas mais libère seulement la lame…
Dès que l’obscurité tomba, nous fîmes mouvement conformément au plan du capitaine Ruell. En suivant une route de forêt, nous arrivâmes vers minuit à proximité du village et nous déployâmes à l’orée des bois. Schulze et quelques hommes partirent en reconnaissance, pour s’assurer qu’il n’y avait pas de Russes dans le voisinage. Ils ne repérèrent qu’un groupe de miliciens tchèques dans l’ancien bâtiment des pompiers locaux, à l’entrée duquel Schulze vit un camion allemand capturé par l’ennemi, mais aucune sentinelle. Je formai trois groupes de trente hommes chacun, commandés par Schulze, Eisner et moi-même. Les autres resteraient en arrière, sous le commandement du capitaine Ruell, à qui je dis de ne pas intervenir s’il y avait du grabuge mais de reprendre la direction du nord, selon notre plan initial.
Lorsque nous pénétrâmes dans le village, des chiens se mirent à aboyer furieusement. Je dis à mes hommes :
— Ne tirez qu’en cas d’absolue nécessité. Si vous devez tuer, utilisez vos baïonnettes et ne manquez pas votre coup.
Eisner ajouta :
— Et si vous voyez une fenêtre s’allumer, occupez la maison et emparez-vous de toute personne éveillée.
Je m’aperçus avec soulagement qu’une nouvelle bataille de Stalingrad n’eût pas dérangé les miliciens, que nous trouvâmes profondément endormis, cuvant leur vin sur une douzaine de matelas éparpillés sur le sol.
— Ils ne s’en font pas, les veinards ! dit un jeune soldat pendant que nous désarmions les miliciens endormis. Je les envie. Mon vieux, dormir comme ça…

L’occupation du village ne posa aucun problème et je n’eus même pas à donner d’ordre à mes hommes. Un détachement coupa les fils téléphoniques, deux pelotons allèrent prendre position avec leurs mitrailleuses à l’entrée de la localité, quatre hommes occupèrent le clocher, par mesure de précaution ( une cloche d’église peut donner l’alerte à des kilomètres à la ronde). Nous coupâmes aussi les fils des sirènes d’alarme de l’église. Par groupes de cinq hommes chacun, nous fouillâmes toutes les maisons, nous emparant de vêtements civils, de vivres et de papiers personnels, à la consternation des habitants. Certains de ceux-ci parlaient allemand. Nous leur dîmes que nous étions autrichiens, que nous rentrions chez nous et que nous étions désolés de devoir leur prendre leurs papiers pour pouvoir sortir de Tchécoslovaquie. Je savais que la chose, avant l’aube, serait rapportée au commandement soviétique le plus proche.
Nous mîmes enfin le pied sur le sol allemand — au bord de l’Elbe, bien que du mauvais côté.
A l’orée du bois, il y avait une vieille ferme, avec la carcasse carbonisée d’un Tigre au milieu des ruines d’une grange. Des enfants jouaient autour du char inutilisable et de la fumée sortait d’une cheminée. Nous observâmes les lieux pendant plusieurs heures, sans apercevoir un seul Russe. Au crépuscule, Schulze décida d’aller en reconnaissance. Il revint avec le fermier Hans Schroll, un invalide de guerre d’une cinquantaine d’années, qui se déplaçait avec des béquilles.
— Je vais essayer de vous aider, dit-il, mais restez dans les bois, pour l’amour du Ciel ! Les Russkis viennent chez nous tous les jours, on ne sait jamais d’avance à quelle heure.
— La vie ne doit pas être facile pour vous, lui dit le capitaine Ruell.
— Vous appelez ça une vie ? On ne compte plus les agressions, les vols, les viols et les crimes. Je suis le seul homme à des kilomètres à la ronde — et encore, une moitié d’homme.
— Non, Herr Schroll, dit Schulze. Vous êtes plus qu’un homme.
— Les Russkis ont emmené toute la population mâle, poursuivit Schroll. Ils ne m’ont pas pris à cause de ma jambe. Aujourd’hui, on peut estimer qu’on a de la chance quand on a une jambe en moins, et une femme n’est en sûreté que si elle est enceinte de sept mois ou si elle a moins de sept ans…
Il resta un moment avec nous et, à travers ses propos, nous commençâmes à nous faire une idée de la patrie souillée. Un bataillon de la Wehrmacht se battait toujours sur une crête, à moins d’un kilomètre de là, lorsque les envahisseurs avaient violé la femme de Schroll pour la première fois.
— L’un des Russkis m’a menacé de m’abattre si je bougeais, dit-il. C’était la racaille de première ligne. Finalement, un major est arrivé et a essayé de les envoyer au combat. Vous savez ce qu’ils ont fait ? Ils lui ont pris son pistolet et l’ont jeté dehors à coups de pied…
— Et maintenant ? demandai-je.
— Na ja, dit Schroll avec un sourire résigné… Les soldats d’occupation sont plus civilisés : quand ils viennent voir ma femme, ils me font sortir de la pièce avec les enfants…
— Vous voulez dire que…
— Jawohl, Kameraden. Les maisons allemandes sont devenues des bordels pour l’Armée rouge. Mais nous ne pouvons pas condamner nos femmes et nos filles : tout est notre faute. Nous aurions dû nous battre comme les Japonais, avec leurs pilotes-suicide et leurs torpilles humaines. Nous n’avons pas tué assez de Russes.

Il nous parla du ponton de Pirna, dont quatre T-94 et plusieurs nids de mitrailleuse gardaient les approches.
— Aucun Allemand ne peut traverser sans laissez-passer. Vous n’y arriveriez pas, mais je vous donnerai une barque.
La vieille embarcation n’aurait pu porter que huit hommes à la fois. Nous dûmes attendre dans la forêt que le fermier l’eût remise en état. Il la laissa à un endroit convenu, dissimulée dans les buissons du rivage. Nous y trouvâmes cinq miches de pain noir, un sac de biscuits, deux bouteilles de Schnaps et un billet avec ces seuls mots : « Glück auf ! » [1]
Une mince tranche de pain noir — la première depuis des semaines — et une gorgée de Schnaps nous remontèrent le moral. La barque nous servit à transporter les vêtements et les armes sur l’autre rive. Les hommes, eux, firent la traversée à la nage, car il eût été trop long et trop dangereux d’utiliser l’embarcation. Neuf d’entre eux n’atteignirent pas l’autre côté de l’Elbe.
Nous avancions vers la zone américaine. A quatre reprises nous rencontrâmes des patrouilles de Russes ou des miliciens tchèques, que nous dûmes tuer. Nous étions plus résolus que jamais à atteindre la Bavière. Nous ne prenions plus la peine d’éviter les barrages routiers ou les camps ennemis, mais nous les attaquions, utilisant nos munitions comme si nous en avions d’inépuisables réserves. Lorsque nous arrivâmes enfin à Wunsiedel, en Bavière, nous n’étions plus que quarante-deux. Trois cent dix-sept de nos camarades étaient tombés en route pour nous permettre d’atteindre notre objectif.
A cinq kilomètres de la frontière, nous rencontrâmes notre première patrouille américaine — une jeep et un groupe de jeunes soldats commandés par un lieutenant. Propres, bien habillés, manifestement bien nourris, ils étaient assis près de la jeep et ils mangeaient. Nous aurions pu les abattre comme des lapins, mais je n’en vis pas la nécessité et décidai d’aller à eux, seul et désarmé, en laissant mes camarades cachés dans les buissons.
Ils me regardèrent approcher avec étonnement. Le lieutenant était un beau jeune homme d’une trentaine d’années, grand et blond comme certains d’entre nous. Il ôta ses lunettes de soleil pour mieux me voir.
— Qui êtes-vous ? me demanda-t-il. Que faites-vous ici ?
Je bénis ma mère de m’avoir forcé à apprendre l’anglais…
— Que voulez-vous que je fasse ? dis-je. Je rentre chez moi.
— Qui êtes-vous ?
— Un officier allemand qui vient de très loin.
— Vous avez une arme ?
— Seulement un canif.
— Donnez-le-moi.
Je lui tendis mon couteau. Il ordonna à ses hommes de me fouiller, puis, rassuré, m’offrit une cigarette et entreprit de me questionner.
— Vos nom, grade et unité ?
— Hans Josef Wagemüller, Obersturmführer, vingt-et-unième commando spécial de Partisanjaeger.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda un soldat au visage couvert de taches de rousseur.
— Chasseur de partisans, traduisit le lieutenant. Votre dernière position de combat ?

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1. — « Bonne chance ! » (N.d.T.).

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— Liberec, en Tchécoslovaquie.
— Vous avez tué des Américains ? demanda un petit caporal trapu. Je souris.
— S’il y en avait dans l’Armée rouge, sûrement…
— Wehrmacht ou SS ? dit le lieutenant.
La question m’amusa : il n’y avait d’Obersturmführer que dans la SS ; la Wehrmacht, elle, avait des lieutenants. Je haussai les épaules.
— Wehrmacht, SS, Luftwaffe quelle différence ?
— Une sacrée différence ! Les hommes de la Wehrmacht et de la Luftwaffe peuvent rentrer chez eux, mais nous pendons les égorgeurs de la SS… Donnez-moi votre livret.
— Je n’en ai pas.
— Pourquoi ?
— Il m’encombrait, je l’ai jeté.
— Vous vous croyez drôle ? Il se tourna vers le petit caporal.
— Tu ferais mieux d’appeler le quartier général, Joe.
Les autres avaient braqué leurs armes sur moi.
— A votre place je me tiendrais tranquille, lieutenant, dis-je. Ne me menacez pas : en ce moment même, il y a au moins une douzaine de fusils pointés sur vous. Mes hommes sont d’excellents tireurs et ils sont un peu nerveux en ce moment…
Les soldats se figèrent. Je levai la main. Mes camarades sortirent lentement des bois, l’arme au poing. Les Américains ne bougèrent pas. Le lieutenant porta la main à son holster, mais je l’arrêtai.
— Laissez ça tranquille, lieutenant. Nous n’allons pas nous entretuer. La guerre est finie.
Nous les emmenâmes dans les bois avec leurs armes et leur jeep.
— Nicht schiessen, Kamerad, murmura le petit Joe en un allemand rocailleux. Pas tirer…
Je remarquai avec amertume que même un égorgeur SS devenait un « camarade » lorsque la force changeait de camp…
Le visage du lieutenant exprimait une terreur certaine. Il devait penser que nous allions les abattre sans autre forme de procès. Je leur ordonnai de s’asseoir sur un tronc d’arbre et leur racontai brièvement la reddition du colonel Steinmetz et notre odyssée en Tchécoslovaquie.
— Vous voulez dire que les Russes les ont tués malgré leur drapeau blanc ? demanda le lieutenant. Drôle de façon de traiter des prisonniers !
— Vous trouvez qu’il est plus élégant de les pendre ?
— Nous ne pendrons personne sans jugement ! protesta-t-il.
— Ouais… Nous avons entendu votre radio, lieutenant. Nous connaissons vos intentions concernant les prétendus criminels de guerre. Une nouvelle catégorie de maudits, dont fait partie quiconque a servi dans la SS… Si vous pensez aux massacreurs de Juifs ou à ceux qui ont préféré garder les camps de concentration, vous avez peut-être raison. Mais savez-vous que, d’après les ordres de Hitler, tout soldat allemand servant à l’arrière avait le droit de se faire envoyer au front ? Croyez-vous que nous, les soldats du front, n’avions pas de mépris pour les salauds qui préféraient massacrer des Juifs à des milliers de kilomètres de ce front ? Je suis un officier SS, lieutenant, et j’ai combattu des terroristes dont l’ombre seule vous aurait rendu fou. Ce n’étaient pas des détenus des camps de

concentration mais des insurgés, qui se moquaient bien des lois de la guerre. Mais vous-même, lieutenant aux mains propres, que feriez-vous des partisans capturés derrière vos lignes, de ces hommes en civil qui feraient sauter vos ponts et dérailler vos trains, qui poignarderaient vos copains dans le dos ou jetteraient des grenades dans vos mess d’officiers ? Ne le pendriez-vous pas ?
— Mais les SS… pendant l’offensive des Ardennes…
— Je sais. Quelques salauds ont assassiné un groupe de prisonniers américains à Malmédy. Si c’est vrai, retrouvez-les et pendez-les si ça vous chante. Mais alors pendez aussi ceux d’entre vous qui ont abattu des prisonniers allemands… Ne jouez pas les petits saints, lieutenant ! Chicago et Al Capone existaient longtemps avant la SS ! Rappelez-vous aussi que, parmi nous, il y a des milliers d’hommes qui ont été enrôlés dans la SS sans qu’on leur demande leur avis. Auraient-ils dû refuser de marcher ? Et les tankistes, les artilleurs SS sont-ils aussi des criminels de guerre, à vos yeux ? Voulez-vous les pendre tous, lieutenant ?
— Le cas de chacun sera examiné…
— Bien sûr. Un demi-million de procès en perspective !
Après un long silence, le lieutenant me demanda d’un ton hésitant :
— Et maintenant que comptez-vous faire ?
— Rentrer chez nous… j’espère.
— Vous n’y arriverez jamais. Toutes les routes sont barrées, chaque pont est gardé par la MP et les Allemands doivent avoir un laissez-passer pour se déplacer.
— Les Russes aussi avaient barré les routes. Cela ne nous a pas arrêtés, lieutenant. Il prit une cartouche de Camels dans la jeep.
— Vous voulez des cigarettes ?
— Essayeriez-vous de nous acheter, lieutenant ?
— Nous en avons plus qu’il nous en faut.
— Je sais. Vous autres, les Américains, vous semblez avoir trop de tout… sauf de bon sens et de sagesse politique. Gardez vos cigarettes : nous avons perdu l’habitude de fumer.
Son visage s’assombrit.
— Que comptez-vous faire de nous ?
— Ça dépend. Vous devez vous rendre compte qu’avec votre jeep et votre radio vous pourriez être très dangereux pour nous. Nous n’avons aucune envie de finir dans vos prisons, en attendant la corde.
— Nous ne vous trahirons pas !
— Ça, lieutenant, nous allons nous en assurer. Il pâlit derechef.
— Vous n’allez tout de même pas nous tuer ?
Le petit Joe dit d’une voix tremblante :
— Vous venez de vous désolidariser des criminels de guerre… Vous avez dit que vous vouliez rentrer chez vous. Bon sang, mon vieux, moi aussi !
Je me concertai avec Schulze et Eisner. Nous estimâmes que le moment était venu de nous disperser. Si nous restions tous ensemble, ils nous faudrait tôt ou tard affronter les troupes américaines, ce que je voulais éviter — alors que, deux par deux, nous avions plus de chances de passer inaperçus.
Notre conversation à voix basse avait accru l’inquiétude des Américains. Le lieutenant s’approcha de nous.

— Écoutez, me dit-il… Nous ne ferons rien pour vous empêcher de rentrer chez vous, mais vous avez pris nos armes et vous savez comme moi que je ne peux regagner la base et dire à mon commandant que nous avons été désarmés par des Allemands. Cela me coûterait mon grade.
Je dus en convenir. Soulagé, il insista :
— Pourquoi ne pas en rester là ? Laissez-nous partir. Nous ne dirons rien.
Je lui fit signe de me suivre un peu plus loin et lui tendis mes jumelles.
— Regardez, dis-je. Là-bas, à deux ou trois kilomètres, il y a une tour de bois. Elle sert aux chasseurs.
— Oui, je la vois.
— Nous y laisserons vos armes. D’accord ?
— D’accord.
J’ordonnai à mes hommes d’ôter la tête de delco de la jeep et d’arracher les fils de la radio.
— Vous devrez aller les chercher à pied, lieutenant. Nous laisserons ces pièces avec vos armes. Et ne vous pressez pas trop…
Je le saluai et nous nous mîmes en marche. Je n’avais pas fait dix pas qu’il me héla. Je me retournai.
— Évitez les grand-routes et n’allez pas à Bayreuth, me cria-t-il. Le commandant du contre-espionnage est un major juif dont toute la famille a été tuée par les SS, en Pologne…

 

2.
La patrie souillée
Nous prîmes notre dernier repas tous ensemble dans une carrière de sable abandonnée, près de Cham, dans la forêt bavaroise. Les hommes parlaient à voix basse du long voyage qui leur restait à faire. Ceux qui étaient originaires de Bavière ou de Souabe étaient naturellement plus optimistes que ceux qui auraient à traverser tout le pays, pour rejoindre leur famille à Aix-la-Chapelle ou à Hambourg — à supposer qu’ils eussent encore un foyer et une famille, ce dont aucun d’entre eux n’était sûr.
La pensée que nous allions nous disperser nous pesait. Nous avions fait beaucoup de chemin ensemble et, ensemble, nous nous sentions forts. A présent, en vêtements civils et nos armes au fond d’une mare, nous nous sentions sans défense.
Je donnai mes derniers conseils.
— Pas plus de deux hommes ensemble, leur dis-je, et rappelez-vous que vous êtes censés être des réfugiés tchèques recherchant vos frères, vos soeurs ou vos amis. Si quelqu’un vous parle allemand, ne vous arrêtez pas ou feignez de ne pas comprendre. Peu d’Américains parlent le tchèque. Ne faites rien qui puisse vous faire remarquer et noyez-vous dans la foule. Les paysans vous aideront, mais évitez les villes, où il se trouverait toujours des gens pour vous trahir pour une boîte de viande ou un morceau de pain. Chaque fois que vous le pourrez, faites semblant d’avoir une occupation pacifique. Portez une bêche ou un outil quelconque et allez à travers champs : l’ennemi croira que vous êtes des paysans. N’essayez jamais de vous emparer d’un véhicule, mais vous pouvez faire de l’auto-stop, comme le ferait un véritable réfugié tchèque… Et si la vie vous devient impossible, venez chez moi, à Constance, sur la frontière suisse : nous y trouverons des gens pour vous aider… J’étais le seul à être sûr d’avoir encore un foyer. Constance n’avait jamais été bombardée et ses habitants n’avaient pas trop souffert des rigueurs de la guerre. La ville était située à proximité de la localité suisse de Kreuzlingen et la frontière était à deux pas. Pendant la guerre, Constance n’avait jamais connu le black-out : la nuit, toutes les lumières brillaient, comme dans les villes et les villages suisses avoisinants, pour tromper les bombardiers alliés.
Le soleil s’était couché. Nous nous serrâmes la main et nous souhaitâmes bonne chance. Lorsque l’obscurité tomba, les hommes commencèrent à s’éloigner, seuls ou à

deux ou trois. J’embrassai Eisner et Schulze, qui allaient essayer d’atteindre Francfort et Munster.
— Vous avez mon adresse, leur dis-je. Les miens vous diront où vous pourrez me trouver.
Je savais qu’ils avaient gardé chacun leur pistolet. Je leur demandai d’être prudents.
— T’en fais pas, Hans, me dit Eisner. Nous y arriverons.
Quelques minutes plus tard, j’étais seul, fugitif dans mon propre pays.
J’étudiai longuement la carte, puis la déchirai. J’avais décidé de suivre le cours de la Naab, de traverser si possible le Danube à Regensbourg, puis de gagner Augsbourg, où j’avais des parents — à supposer, bien sûr, qu’ils fussent encore là et encore vivants. Tous ces « si étaient devenus les compagnons de chaque soldat allemand rentrant chez lui : « Si je peux traverser ce fleuve.., si je peux prendre cette route… si j’arrive chez moi… s’ils sont encore en vie… si… si… si… »
L’homme était assis sur un petit rocher, au bord de l’eau. Il ne devait pas avoir trente ans, mais sa moustache et sa barbe broussailleuse empêchaient de deviner son âge exact. Il portait une culotte de cuir tyrolienne, un pull à col roulé et un vieux chapeau. Il pêchait à la ligne, avec une canne improvisée. Si je n’avais pas décidé de faire une toilette sommaire dans la rivière, je ne l’aurais même pas vu, si bien dissimulé qu’il était dans les buissons.
— La pêche est bonne ? lui demandai-je. Il m’observa une seconde, puis me fit signe de m’asseoir et me dit en me tendant une main distraite :
— Je m’appelle Pfirstenhammer.
— Hans Wagemüller. Vous pouvez m’appeler Hans.
— Et moi, Karl. Vous venez de loin ?
— Plutôt.
— Faim ?
— Un poisson grillé ne me déplairait pas.
— Servez-vous. Vous avez du pain ?
— Non, mais j’ai des biscuits et un peu de margarine.
— Bravo ! … D’où venez-vous ?
— De Liberec, en Tchécoslovaquie… J’ai fait quelque quatre cents kilomètres.
— En vous battant ?
— Pas mal, oui. Il nous a fallu près de huit semaines pour arriver jusqu’ici.
— Et où allez-vous ?
— A Constance… Dites, vous ne seriez pas de la Gestapo ?
— Dieu merci, non. Mais vous feriez bien de vous méfier : les Américains pourchassent les SS dans toute la région.
— Qui vous a dit que j’étais dans la SS ?
— Seul un SS ou un parachutiste a pu faire un tel voyage… Moi, je marche depuis mars.
— D’où venez-vous ?
— De Poznan, en Pologne.
— Je connais. J’y suis passé deux fois.
— Sale coin, hein ? J’étais dans un train de prisonniers, à destination de l’Ukraine.
—Et ?

— Je connaissais l’Ukraine. Pas envie de retourner au paradis de Staline. J’ai fait ce que tout bon para est censé faire : j’ai sauté… et pas tout seul.
Le bouchon s’enfonça dans l’eau. Karl tira d’un coup sec sur la ligne et prit un nouveau poisson.
Nous les fîmes griller sur un petit feu de branchages. C’était mon premier repas chaud depuis des semaines et il me fit me sentir mieux. Je m’allongeai sur l’herbe et demandai à Karl :
— Quelle est la ville la plus proche ?
— Ingolstadt… ou ce qui en reste. C’est là que nous devrions traverser le Danube.
— J’ai essayé de le faire à Regensbourg mais il y avait des MP qui contrôlaient tout le monde.
— Je sais. J’ai essayé aussi, il y a cinq jours. Ils semblent ramasser quiconque a l’air d’un soldat déguisé.
— Et si on a des papiers ?
— Ça dépend lesquels. Les MP ont l’habitude d’embarquer tous les suspects et de les interroger dans un camp. On risque d’avoir à attendre son tour pendant un mois ou deux, mais ils ont le temps. Ils sont ici pour y rester.
— Ils ne pourront pas rester éternellement !
— Non, bien sûr. Ils finiront par mettre en place un pseudo-gouvernement démocratique, dont la seule obligation sera de dire « Yes, sir » aux Alliés et « Schweinhund » aux citoyens allemands. Quant à Staline, il n’abandonnera pas un pouce du territoire qu’il a conquis, c’est certain. La patrie est kaput… Quels papiers as-tu ?
— Des papiers tchèques.
— Ça pourrait aller, si tu parles le tchèque.
— J’en connais une cinquantaine de mots.
— Mauvais ; ça… Les MP ont des petits manuels avec les mots les plus importants d’une dizaine de langues… Tu as de la chance d’être arrivé jusqu’ici.
— Et toi ?
— Je suis de Breslau et je parle le polonais comme un vicaire de Varsovie. J’ai une carte de « personne déplacée » polonaise.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Une carte de réfugié que les Alliés donnent à toutes les victimes du nazisme se trouvant en Allemagne.
— Comment l’as-tu eue ?
— J’ai assommé un Polonais… Na ja, la vie est difficile, Hans. Il pourra toujours en obtenir une autre…
— Je suis né à Dresde.
— Dresde n’est plus qu’un point sur la carte, comme Hambourg, Düsseldorf, Mannheim et des tas d’autres villes. Les Alliés nous ont gâtés… Mais du moins les Américains et les Anglais ont-ils une certaine discipline, eux. En zone soviétique, c’est la peste noire : les Ivan sont libres de faire ce qui leur plaît, et ils sont encore pires que la Gestapo. La vie, là-bas, est un cauchemar permanent.
— Tu as encore de la famille à Breslau ? Son visage s’assombrit.
— J’en avais. Ma mère et ma soeur aînée sont mortes. La cadette est dans le Hanovre, chez des parents. Mon père était capitaine dans l’infanterie. Les Russes l’ont fait prisonnier

près d’Orsha. Ils l’ont forcé à grimper dans un arbre par moins vingt et à crier « Heil Hitler ! » jusqu’à ce qu’il meure de froid… Quant à ma mère et à ma soeur, les Russes les ont abattues après les avoir violées. La petite, qui n’a que treize ans, leur a échappé par miracle.
— Je suis désolé…
— Tout ça, je me le rappellerai tant qu’il y aura des communistes sur la terre. Je ne crois d’ailleurs pas que nous en ayons fini avec eux. La prochaine fois, nous serons plus malins.
— Et maintenant, où comptes-tu aller ? Il haussa les épaules.
— Comment savoir ? Une seule chose est sûre : nous ne pouvons pas rester en Allemagne, si nous ne voulons pas être pendus.
— Moi peut-être, mais pas toi ! Personne ne songe à pendre les paras comme criminels de guerre !
— Ne sois pas aussi naïf, dit Pfirstenhammer avec un rire sans gaieté. Tout le monde sera pendu. Les SS ne sont qu’en tête de liste. On pendra les généraux parce qu’ils ont été assez imprudents pour perdre la guerre, les hommes de la Luftwaffe parce qu’ils ont réduit Coventry en poussière, ceux de la Kriegsmarine parce qu’ils ont torpillé des navires, les médecins parce qu’ils ont soigné les nazis et le cuisinier de Hitler parce qu’il ne l’a pas empoisonné en 1939… Tout le monde a été complice des crimes du Führer, Hans ! Tout le monde a sa part de responsabilité.
— Ils ne peuvent tout de même pas pendre ou emprisonner les deux tiers des Allemands !
— Ce ne sera pas nécessaire. D’ici un an, ils trouveront un tas de bons patriotes allemands pour faire leur sale boulot à leur place. Tous les pays ont leurs traîtres, pourquoi ferions-nous exception ? Certains nazis réussiront à passer à travers le filet et ce seront eux qui crieront le plus fort pour réclamer justice, dénazification et démocratie. Attends que la vague retombe… Tu verras vingt millions d’antinazis et dix millions de résistants convaincus dire « Yes, sir » chaque fois qu’un caporal américain lèvera le petit doigt. Ils seront plus antinazis que le grand rabbin de Jérusalem !
— Tu n’as plus foi en notre pays, pas vrai ? lui demandai-je lentement.
Il ne répondit pas. Nous restâmes silencieux un instant, puis je lui dis :
— Karl… veux-tu venir avec moi ?
— A Constance ? C’est en zone française…
— Et alors ? C’est un avantage ou un inconvénient ?
— Ça pourrait être assez bon. Les Français sont probablement trop paresseux pour se livrer à la chasse à l’homme. Ils doivent chasser plus volontiers les filles.
— Alors ? Tu viens avec moi ?
— Je n’ai rien contre Constance, dit-il.
Nous traversâmes le Danube à la nage, le soir même, et nous marchâmes vers Augsbourg. Nous nous déplacions de nuit et dormions pendant la journée, dans des bunkers abandonnés, des ruines, des camions et des tanks brûlés ou des fermes écartées. La chance, la prudence et surtout l’assistance de nos compatriotes nous permirent d’échapper à d’occasionnels poursuivants et d’éviter les contrôles. Parfois, des paysans — surtout des femmes et des enfants — nous conduisaient d’une ferme à une autre ferme, d’une forêt à une autre forêt. Un jeune fermier, ancien combattant amputé des deux bras, nous aida à contourner Landsberg, où étaient emprisonnés un certain nombre de nazis et dont

les environs étaient particulièrement bien gardés. Notre guide avait fait passer ainsi deux cents fugitifs, sans accepter d’eux aucun payement.
Des paysans nous dirent que les Américains fouillaient les villages, mais on les voyait toujours venir et on avait le temps de cacher les fugitifs dans les champs ou les bois. Dans les villes, c’était différent, car les MP surgissaient sans avertissement, barraient les rues, fouillaient un quartier maison par maison, de la cave au grenier, et même les ruines, accompagnés de chiens policiers. Beaucoup de traîtres les aidaient.
— Ici, au village, nous n’avons pas de traîtres, nous dit fièrement un fermier. Nous leur ferions leur affaire.
Il était réconfortant de penser que les vainqueurs n’avaient pas encore réussi à corrompre tout le monde.
Je décidai de ne pas chercher à voir mes parents d’Augsbourg. Pourquoi prendre des risques inutiles ?
Nous continuâmes donc à avancer dans les champs et les bois. Nous assistâmes à beaucoup de scènes de débâcle, mais nous ne rencontrâmes personne qui condamnât le Führer.
— Tu ne peux pas rester ici, mon garçon, me dit mon père en m’embrassant, les yeux pleins de larmes, ayant encore peine à croire que j’étais revenu. Deux officiers français occupent ta chambre et ils rentrent habituellement avant minuit. L’un des deux est assez gentil, mais l’autre, un capitaine, nous déteste. Il t’arrêterait à l’instant même où il te verrait.
— Tu seras plus en sûreté en Suisse, dit ma mère, et tu seras près de nous. Tu devrais aller voir Josef Weber. Il t’aidera à passer de l’autre côté.
— Weber ? Le vieux commandant de sous-marin ? Il est donc revenu ?
— Il nous demande tout le temps de tes nouvelles.
Nous ne restâmes à la maison que le temps de nous laver et de nous raser. Je mis un de mes vieux complets et en donnai un autre à Karl. Ma mère bourra une petite valise de linge et de sandwiches, en s’excusant de ne pouvoir faire mieux. Elle me mit dans la main une petite bourse de cuir, dont le poids m’étonna.
— Ce sont des bijoux et quelques pièces d’or que ton père a gardées.
— Il ne faut pas…
— Si. Nous n’en avons pas besoin, Hans. Les femmes allemandes ne porteront pas de bijoux avant longtemps.
Je donnai à mon père l’étui à cigarettes, la montre et la lettre du colonel, en lui demandant d’essayer de retrouver la femme de Steinmetz lorsque cela lui serait possible. Après quoi nous repartîmes aussi discrètement que nous étions arrivés.
Je connaissais Josef Weber depuis mon enfance. En ce temps-là, il commandait le ferry-boat entre Friedrichshafen et Romanshorn, sur la rive suisse du lac. En 1941, il avait été enrôlé dans la marine et en 1943, lorsque je l’avais revu au cours d’une permission, il commandait un sous-marin.
— Bienvenue à bord ! me dit-il en me serrant contre lui. Heureux de te retrouver entier.
Il serra la main de Karl et je lui dis notre intention de passer en Suisse.
— Sage décision, Hans. Surtout en ce qui te concerne.
— C’est ce que tout le monde me dit. Mais enfin quoi, capitaine ? Je n’ai jamais tué un Juif !

— Je te crois, mais il faudrait encore en convaincre les Alliés, Junge !
Il alla dans une autre pièce et en revint avec des vestes, des cravates et un petit appareil photographique.
— Changez de veste et de cravate, nous dit-il. Je vais prendre des photos pour vos nouveaux papiers. Il ne faut pas qu’elles paraissent trop récentes…
Cela fait, Weber mit son chapeau et nous dit :
— Mettez-vous à l’aise. Vous trouverez de quoi boire dans le placard. Je reviendrai dans une bonne heure. Si quelqu’un venait, n’ouvrez pas et éteignez la lumière. Si on insiste pour entrer, ce seront sans doute des Français… Maintenant, suivez-moi.
Il nous conduisit dans une petite pièce avoisinante et nous montra une trappe presque invisible.
— En cas d’ennuis, descendez dans la cave et attendez-moi.
— Vous vous attendez à des ennuis, Herr Weber ? demanda Karl.
— Je m’y attends vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ça fait partie du boulot. Dans la cave, il y a une sortie de secours cachée derrière une vieille armoire. Par là, on peut atteindre le lac.
— Votre petit bunker personnel, capitaine, en quelque sorte… dit Karl.
— Oui, et meilleur que celui du Führer : le sien n’avait pas de sortie de secours !
Il était plus de minuit lorsque l’ancien commandant revint, en compagnie d’un homme aux cheveux gris et à l’air sévère qui nous serra la main mais ne se présenta pas. II tira de sa poche un petit carnet et nous dit sans autres préliminaires :
— Donnez-moi votre numéro matricule.
Il prit quelques notes, nous posa encore quelques questions, puis hocha la tête et dit simplement à Weber :
— C’est d’accord.
II nous tendit deux grandes enveloppes jaunes qui contenaient des certificats de naissance suisses, des cartes d’identité, cinq cents francs suisses et une adresse.
— Herr Weber va vous faire traverser le lac, dit-il. Présentez-vous dès que possible à cette adresse. Bonne chance !
L’homme parti, je dis à Weber :
— Capitaine, si je ne vous connaissais pas, j’aurais l’impression que nous avons affaire à la Gestapo… Qui est ce type ?
— Ne sois pas si curieux, Hans, répondit simplement Weber… Vous voilà parés. En route.
L’adresse que nous avait donnée l’inconnu était celle d’une petite villa Renaissance près de Zurich. La plaque de cuivre apposée sur la porte de chêne poli disait : Ingénieur Dipl. H. .M. Une petite dame à cheveux blancs nous ouvrit.
— Monsieur l’ingénieur n’est pas encore là, mais entrez, je vous prie. Il va rentrer d’un instant à l’autre.
Elle ne nous demanda même pas qui nous étions ni pourquoi nous venions — pas plus d’ailleurs que « Monsieur l’ingénieur », un peu plus tard. Il se contenta de nous conduire à une magnifique propriété, au bord du lac, à l’entrée de laquelle une plaque disait : Pension de famille.

— Vous resterez quelque temps ici, nous dit-il. Votre pension est payée, mais les pourboires ne sont pas interdits.
— Qui paie tout cela ? demanda Karl.
— Peu importe, dit sèchement notre guide, qui avait accent suisse prononcé.
La tenancière de la pension, une grande femme énergique d’une cinquantaine d’années, ne se montra pas plus bavarde. Elle portait un long collier de perles avec un papillon en or. Elle nous dit seulement :
— Vous rencontrerez sans doute d’autres messieurs qui passent par chez nous. Ne vous occupez pas plus d’eux qu’ils ne s’occuperont de vous. Vous avez traversé des moments difficiles. Reposez-vous. Sortez en ville, jouez au tennis dans le parc ou aux échecs dans la bibliothèque, mais ne posez pas de questions… Autre chose : si vous avez des appareils photographiques, déposez-les à la réception. Il n’est pas permis de prendre des photos dans notre établissement. J’espère que vous le comprenez.
Trois semaines plus tard, Eisner et Schulze arrivèrent à leur tour. Ils avaient suivi la même filière que nous.
— Mes enfants sont morts, me dit Eisner. Leur école a été bombardée en avril. Et ma femme est la maîtresse d’un sergent américain…
— Quant à moi, dit Schulze, je n’ai trouvé qu’un trou à la place de ma maison. Ma famille est portée disparue depuis décembre… Qu’est-ce que c’est que cet endroit ?
— C’est la Prinz Albert Strasse transformée en club d’échecs, répondit Karl.
Cette allusion à l’ancienne adresse de la Gestapo, à Berlin, nous fit sourire. Karl poursuivit :
— Vous n’aurez qu’à vous laisser vivre, sans poser de questions. Vous rencontrerez des messieurs distingués au petit déjeuner. Nous ne savons pas qui ils sont, mais ce n’étaient sûrement pas des sergents de la Wehrmacht…
— J’ai peur que vous ne deviez quitter la Suisse, nous dit le policier en civil. Nous sommes soumis à de fortes pressions diplomatiques. Nos autorités seraient disposée à fermer les yeux, mais vos papiers laissent à désirer.
J’avais déjà remarqué que plusieurs des hôtes de « pension » étaient partis au cours des dix derniers jour.
— Quand sommes-nous censés partir ? demanda Eisne. Et pour aller où ?
Le policier lui répondit avec une tranquille bienveillance :
— Inutile de vous affoler. Disons d’ici trois semaine : Vos papiers sont encore bons pour un autre pays que la Suisse et le monde est grand.
Lorsqu’il fut parti, Eisner nous dit :
— J’ai l’impression que quelqu’un, quelque part, tient cette organisation suisse à bout de bras. Et que je sois pendu si ce n’est pas la Gestapo !
— La Gestapo est détruite, dit Schulze.
— Détruite, mon oeil ! Je me demande si le patron de ton Josef Weber, à Constance, n’en faisait pas partie Son visage m’a paru familier, mais je n’arrive pas à 1~ situer.
— Quelle importance ? dis-je.

 

 

3.
Le bataillon des damnés
Le vieux porche voûté, orné du drapeau tricolore, était ouvert et engageant. Au terme d’un voyage qui nous avait fait parcourir la moitié de l’Europe déchirée par la guerre, nous étions enfin en sûreté — ou du moins l’espérions-nous. Nos faux papiers n’avaient pas trompé longtemps les Français. On avait complaisamment écouté nos histoires, mais seulement parce que telle était la tradition de la Légion étrangère. Le bref discours d’adieu du commandant Barbier nous l’avait bien fait entendre :
— Vos papiers disent que vous venez de Hollande, de Pologne, de Suisse et Dieu sait d’où encore. Ne croyez pas que nous avons avalé cette choucroute… Vous êtes des canailles nazies, des tueurs professionnels qui ne peuvent renoncer à tuer ou qui préfèrent une balle à la corde. En Indochine, vous aurez l’occasion de tuer et de recevoir toutes les balles que vous souhaitez. Peu nous importe que vous mouriez ou que vous surviviez. Vous appartenez désormais à cette armée et vous portez son uniforme, mais rappelez-vous que nous ne nous faisons pas d’illusions sur votre allégeance au drapeau tricolore. Vous avez réussi provisoirement à vous soustraire au bourreau, mais ne vous réjouissez pas trop vite : en Indochine,. la mort sera votre fidèle compagne.
Le départ des Japonais avait créé, en Indochine, un vide dangereux que l’armée française d’après-guerre n’était pas en mesure de combler. Les forces britanniques étaient sur le point de se retirer aussi, et les soldats du général de Gaulle avaient fort à faire en France pour empêcher l’anarchie et la mainmise communiste sur Paris. L’ancienne armée coloniale avait subi pas mal d’humiliations et ses survivants n’avaient qu’un désir : rentrer chez eux aussi vite que possible. Si la France voulait conserver son empire, elle avait un besoin pressant de combattants aguerris. La Légion étrangère avait donc accueilli quiconque était prêt à servir sous le drapeau tricolore — y compris les anciennes « canailles nazies ».
La vie était dure pour les anciens combattants allemands. Les soldats d’une armée vaincue ont rarement un sort enviable, surtout lorsqu’ils n’ont pas de foyers où rentrer. Une persécution implacable et une détention prolongée attendaient ceux qui s’en étaient remis aux vainqueurs : interrogatoires, dégradation, procès en « dénazification »… Vae victis ! Malheur aux vaincus ! Les vainqueurs avaient imaginé une nouvelle étiquette

pour mettre hors la loi l’ancien noyau de la puissance militaire allemande : « criminels de guerre D. Aucun vainqueur, au cours de l’Histoire, n’avait jamais pendu les généraux ennemis, pas même Attila ou les Visigoths. La revanche des Alliés ressemblait à la Sainte Inquisition. Tout général, tout officier d’état-major, tout fonctionnaire tombaient automatiquement sous cette définition maudite. Tous les officiers qui avaient servi dans la SS, que ce fût à Dachau ou dans la division SS Viking, avaient été jugés en bloc et traités comme des criminels. Dans les trois zones d’occupation, la chasse aux SS était ouverte. Les Français, eux, avaient eu une meilleure idée. Aux officiers SS arrêtés, ils donnaient le choix : être pendus ou s’engager dans la Légion étrangère.
Depuis le jour de l’armistice, des anciens combattants aguerris n’avaient cessé de choisir la seconde solution.
C’étaient des soldats bien entraînés, qui ne posaient guère de questions sur ce qu’on attendait d’eux et qui apprenaient vite les quelques dizaines de mots français nécessaires. Les fusils parlent tous la même langue…
Après avoir passé quelques mois sous notre nouvel uniforme, nous cessâmes de nous soucier de ce que les Français pouvaient savoir de notre passé. Il nous était devenu difficile d’ailleurs de feindre l’ignorance en matière militaire et de jouer les recrues stupides, alors que nous aurions pu donner des leçons à nos sergents et à nos caporaux. Erich Schulze, par exemple, avait gagné en Russie deux croix de fer en quatre ans, bien qu’il se fût engagé à la Légion avec les faux papiers d’un employé de la compagnie d’électricité de Zurich… Lors de nos premiers exercices de tir, je lui avais dit :
— Pour l’amour du Ciel, ne fais pas le malin ! Tu es censé être un gratte-papier suisse et non Guillaume Tell..
Il ne m’avait pas écouté et, sans ciller, avait placé toutes ses balles au centre de la cible.
— Que faisiez-vous dans le civil ? lui avait demandé le sergent Maurier.
— Dans le civil, sergent ? J’étais déjà dans l’armée…
— Laquelle ?
— La mauvaise ! Maurier avait ricané :
— Salauds d’Allemands…
Il détestait les Allemands, mais je ne le vis jamais se montrer délibérément méchant ou injuste. Nous n’aimions pas non plus les Français, mais, après tout, notre mariage avec eux n’était pas un mariage d’amour, mais de convenances.
Vers Noël, nous commençâmes à nous exercer à la mitrailleuse lourde. A huit cents mètres, Eisner réduisit en miettes sa cible mouvante, un camion. Le sergent Maurier lui demanda :
— Et vous, que faisiez-vous dans le civil ?
— Éleveur de volaille, répondit Bernhardt.
— Vous avez du culot, dit Maurier, mais vous savez tirer. Pas étonnant que les Alliés ne vous aient pas descendus… J’aimerais vous voir tirer ainsi sur les Viets. Vous savez ce qu’ils emploient, ces mangeurs d’hommes ? Des flèches empoisonnées qui tuent leur homme en un quart d’heure. Pour vous, ce serait sans doute un peu plus long, car vous êtes coriaces, salauds d’Allemands… Rompez [2] !
Il s’éloigna en direction d’un petit monticule d’où il avait dirigé le tir. La mitrailleuse d’Eisner se dirigea lentement vers lui et je lus dans les yeux de Bernhardt le désir de tuer.

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2. — En français dans le texte, comme tous les mots en italique dans la suite de ce récit. (N.d.T.).

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— Fais pas ça, idiot ! s’écria Schulze.
L’arme d’Eisner se mit à cracher le feu. Les balles soulevèrent le sable à moins de cinq mètres des pieds du sergent Maurier, qui pâlit mais ne broncha pas. D’une dernière balle, Eisner coupa en deux un petit sapin. Il alla le ramasser et le planta dans le sable devant le sergent, en lui disant :
— Noël est proche, sergent. La fête de l’amour… Je sais que vous avez une nombreuse famille et que votre paie n’est pas très élevée. Voici un arbre de Noël pour vos enfants…
Plus jamais, par la suite, Maurier ne nous traita de « salauds d’AlIemand ».
Oran, Colomb-Béchar, le Sahara…
Pendant plusieurs mois, nous nous entraînâmes de huit à dix heures par jour. C’était assez normal : dans le désert, il n’y avait rien d’autre à faire — bien que l’exercice dans ce décor ne parût pas d’une utilité évidente pour des soldats appelés à servir en Indochine…
Je dois reconnaître que les préjugés des Français à notre égard n’étaient pas trop profonds. Le haut commandement se rendait probablement compte qu’un ancien officier allemand en savait plus long sur la guerre qu’un caporal nord-africain, et la promotion des anciens combattants allemands n’était pas entièrement hors de question.
Nous ne fûmes pas fâchés de quitter l’Afrique pour l’Indochine. Pour la plupart d’entre nous, l’Orient représentait d’abord un voyage agréable aux frais de l’Etat, des pagodes dorées, des filles exotiques et la perspective d’échapper au soleil écrasant. Les combats ? Que pourraient faire quelques milliers de rebelles contre la crème de l’armée ? Nous serions peut-être amenés à nous livrer à quelques brèves actions de police, mais personne ne s’attendait à de vraies batailles — dont nous n’avions d’ailleurs pas peur, après tout ce que nous avions connu. La réflexion du commandant Barbier — « En Indochine, la mort sera votre fidèle compagne » — n’effrayait personne. Ce bon commandant détestait manifestement les Allemands si profondément qu’il s’était amusé à nous faire peur. Quant au sergent Maurier, et à ses flèches empoisonnées… Maurier était un vieux polichinelle qui se considérait comme un ancien combattant, alors que, selon Eisner, le seul danger qu’il eût probablement jamais affronté était une constipation chronique due au manque d’exercice (nous savions qu’il avait passé sept mois, en 40, dans la ligne Maginot, et le reste de la guerre dans un camp de prisonniers, en Saxe).
Les Français n’ont jamais été de remarquables « ménagères », mais leur régime en Indochine était en fait le pire pétrin politique, militaire, social et économique où une puissance coloniale eût jamais pu se fourrer. Le communisme n’y était pas pour grand-chose : c’était un pétrin purement français. Durant toutes les années que j’ai passées là-bas, je n’ai jamais réussi à comprendre vraiment ce que les Français voulaient ou ne voulaient pas faire, ni comment ils projetaient d’affronter la situation, quelle qu’elle fût. Dans le Nord, c’était différent. Malgré tout ce qu’on pouvait lui reprocher, Hô Chi Minh maintenait l’ordre — le genre d’ordre que la .Guépéou soviétique avait instauré après la Révolution russe, mais l’ordre quand même. Les morts ne se plaignaient plus et, sous la menace des baïonnettes, les vivants s’inclinaient. La population du Sud, elle, était divisée en une douzaine de partis politiques et de sectes religieuses. Chacun de leurs chefs avait des vues différentes sur chaque problème, des buts et des méthodes différentes, mais tous étaient corrompus jusqu’à la moelle. Chaque parti avait son armée, composée de bandits de droit commun, de trafiquants et de ruffians, souvent au nombre de vingt mille, prêts à se battre avec ou contre les Français, ou même entre eux. En fait, ces groupes politiques n’étaient qu’une forme orientale de la Mafia sicilienne, vivant du vice, de la prostitution et

du trafic de la drogue. Il arrivait souvent qu’une de ces armées privées collaborât avec les Français pendant un mois ou deux pour combattre les partisans ou un groupe rival de rebelles ; après quoi, elle changeait de camp et aidait le Viêt-minh à exterminer une garnison française. Le chef d’une armée de ce genre passait fréquemment la soirée dans une boîte de nuit de Saïgon en compagnie d’un général français, au moment même où, à cinquante kilomètres de là, ses hommes massacraient les soldats dudit général. Quelques semaines plus tard, les mêmes hommes ralliaient les forces françaises et y étaient bien accueillis au lieu d’être désarmés, jugés et pendus. C’était un chaos total, qu’aucun Allemand sain d’esprit ne pouvait comprendre, encore moins admettre. Les Allemands supportent les épreuves mais pas le chaos. Nous avions parfois envie de nettoyer Saïgon à la mitrailleuse, de bar en bar, de maison en maison, de bordel en bordel, en commençant par des chefs de parti comme Diem et son pseudo-gouvernement — tout ce système pourri qui faisait du pays un marécage où s’engouffraient l’argent, le matériel et les hommes.
Ce fut pour nous un soulagement lorsque nous fûmes envoyés dans la jungle pour nous battre. Nous fêtâmes l’invasion du Nord comme la première action véritable des Français. Mais malheureusement et une fois de plus, cette victoire facile ne fut pas suivie par les mesures politiques et sociales qui se fussent imposées et qui eussent pu consolider la maison. Les Français ne firent qu’ajouter un peu plus d’ordures à celles qui existaient déjà.
Viet Tri, un petit village au nord de Hanoï, était devenu le quartier général de la Légion. Le seul avantage, pour nous, de l’invasion du Nord était que Hanoï semblait moins infesté par les fourmis rouges qui nous avaient empoisonné l’existence dans le Sud. Nous étions toujours mêlés à des troupes de toute origine, dont la majorité était complètement perdue dans le genre de guerre que nous étions obligés de faire.
Les mouvements de partisans se développaient. Les engagements devenaient plus fréquents et nous subissions de lourdes pertes. Des troupes mélangées ne se battent jamais bien. Des hommes de tempéraments différents, qui n’ont pas la même expérience ni la même conviction, se gênent mutuellement. Un jour, nous étions déployés autour d’un pont à l’ouest de Hanoï où, selon les renseignements, on s’attendait à une attaque de partisans. Eisner avait envoyé trois légionnaires nord-africains, en jeep, à quelques kilomètres au nord, avec mission de surveiller une piste. Nous les vîmes revenir à toute allure, dans un nuage de poussière.
— Ils arrivent ! crièrent les hommes.
— Combien sont-ils ? demanda Eisner.
— Un millier, répondit le caporal nord-africain. Bernhardt alluma une cigarette, demanda une tasse de café et commenta tranquillement :
— S’ils ne sont que cent, nous n’en ferons qu’une bouchée.
— Je vous dis qu’ils sont un millier ! rectifia le caporal.
— Bien sûr. Mais si vous en avez vu mille, c’est qu’ils sont au maximum une centaine… Il avait raison. Le détachement du Viêt-minh comptait soixante-dix hommes, dont nous eûmes facilement raison. Si nous n’avions pas été là, les Nord-Africains auraient évacué le noeud routier et un convoi qui devait y passer une heure plus tard aurait été détruit.
Nous passions le plus clair de notre temps à essayer de soutenir les pelotons défaillants ou à sauver ceux dont les positions étaient menacées par les partisans — comme nous l’avions fait pour les Hongrois et les Roumains, en Russie, pour les Italiens en Grèce et en

Afrique. Le Viêt-minh l’avait vite compris : il nous évitait et concentrait ses attaques sur les points tenus par les Africains.
Au printemps de 48, nous fûmes dotés d’un nouveau commandant, un petit homme trapu avec une moustache à la Clark Gable, officier réaliste ouvert aux avis des spécialistes, même si ceux-ci étaient d’anciens nazis. Pour le colonel Simon Housson, l’action militaire et les questions politiques étaient choses différentes.
Quatre jours après son arrivée, il nous convoqua, Eisner et moi, et nous dit d’un ton grave mais amical :
— J’ai vu les rapports concernant votre action et je crois que nous nous entendrons. Je n’ai pas une sympathie particulière pour les nazis, mais j’ai eu affaire à vous, en combat loyal, pendant la guerre et je sais apprécier la valeur militaire. Comme vous le savez sans doute déjà, on vous a envoyés ici pour vous faire tuer. Vous avez refusé de céder là ou des centaines d’autres ont succombé. Désormais, nous ferons équipe. Ce que vous étiez et ce que vous avez pu faire avant d’entrer à la Légion m’importe peu. A présent, nous sommes seulement des Européens, chargés d’endiguer un raz de marée dont les vagues menacent de gagner votre pays et le mien. Si les communistes devaient l’emporter ici, ils répandraient la mort et la destruction partout ailleurs, y compris en Europe. Nous sommes embarqués sur le même bateau et nous devons oublier le passé.
Nous parlâmes longuement de la situation. Le colonel parut impressionné par certaines de nos remarques et, bientôt, notre entretien se mit à ressembler à une conférence d’état-major. Le colonel fit apporter des sandwiches et de la bière. Il nous appelait « messieurs », ce qui, pour nous, était assez nouveau. Au bout d’une heure, nous commençâmes à le regarder du même oeil que les marins naufragés regardent un phare.
— Ce que vous me dites se défend, conclut-il. Le Viêt-minh applique la stratégie et la tactique des partisans soviétiques et chinois. D’après ce que vous m’avez dit, je déduis que vous êtes capables de leur tenir tête efficacement, si on vous en donne l’occasion. Après tout, vous les connaissez depuis longtemps.
Il me tendit une mince liasse de papiers dactylographiés.
— Voici une traduction de certains écrits de Mao Tsé-toung sur la guerre subversive. Je suis sûr que cela vous rappellera ce que vous avez connu en Russie, mais adapté aux conditions locales. Étudiez ces textes. J’ai l’intention de vous rassembler en une seule unité combattante, composée uniquement d’Allemands. Si je réussis, je veillerai à ce que vous retrouviez vos anciens grades.
Il nous serra la main. C’était le premier officier français qui le faisait, et nous en eûmes les larmes aux yeux. Je lui dis avec chaleur :
— Si vous faites cela, mon colonel, nous ferons en sorte que vous soyez l’officier le plus décoré d’Indochine !
— Je ne le fais ni pour être décoré ni par sympathie pour vous, dit-il. Je le fais pour la France. Elle ne doit pas connaître une nouvelle défaite, surtout du fait de ces sauvages de l’âge de pierre. Si cela pouvait servir mon pays, je m’allierais avec le Diable lui-même. Je ne veux pas voir le drapeau rouge flotter en Indochine… ni sur la tour Eiffel.
Le Viêt-minh n’était pas un nouveau venu en Indochine ni, comme beaucoup de gens pourraient le croire, un phénomène d’après-guerre. Le mouvement était né en 1941, dans la ville chinoise de Tienshui, et son objectif initial était de combattre l’envahisseur japonais pour s’assurer ensuite le droit à l’autodétermination. Son chef était un communiste

endurci, Hô Chi Minh, qui avait bénéficié de l’appui total des Alliés. Pendant la guerre, les Américains lui avaient fourni des armes, des conseillers et des commandos. A la défaite japonaise, les forces britanniques avaient occupé la moitié Sud du pays, mais les Anglais avaient bientôt confié le pouvoir et l’administration aux anciens colonisateurs français. Hô Chi Minh s’était senti trahi, non sans raison : son Viêt-minh n’avait pas combattu les Japonais pour préparer le retour des Français. Lorsqu’il avait compris que les Alliés n’étaient pas disposés à lui accorder l’indépendance, il avait dissous le parti communiste, appelé tous les « patriotes » indochinois à se rassembler sous le drapeau de la libération, quels que fussent leurs convictions politiques — et il avait été entendu.
Les Français avaient réinstallé l’empereur Bao-Daï, homme faible et corrompu, et cela avait encore élargi le fossé entre eux et le peuple indochinois. Il eût pourtant encore été possible d’empêcher la guerre. En août 45, l’empereur mal aimé avait abdiqué, transmettant ses pouvoirs à Hô Chi Minh, qui avait alors créé dans le Nord un gouvernement populaire, comprenant non seulement des communistes mais les chefs des diverses factions politiques et sectes religieuses. Lors de la célébration, à Hanoï, de la République démocratique du Viêt-nam, les invités d’honneur de Hô n’avaient pas été, chose curieuse, des délégués soviétiques mais des officiers américains. Les Etats-Unis avaient paru très satisfaits de ce qui se passait dans le Nord.
Hô Chi Minh avait eu à surmonter d’énormes difficultés. La conférence de Potsdam avait divisé l’Indochine en deux zones d’occupation. Après les premières élections générales, en 1946, le parlement vietnamien comprenait encore quelques partis ouvertement anticommunistes, mais les communistes occupaient déjà toutes les positions clefs. Élu président de la République, Hô Chi Minh s’était attribué des pouvoirs dictatoriaux et avait commencé à liquider ses anciens alliés non communistes. Il souhaitait encore sauvegarder la paix, notamment avec la France, et était même prêt à faire certaines concessions, assurant qu’une Indochine indépendante resterait au sein de la Communauté française. Mais le général de Gaulle était bien décidé à restaurer la grandeur de la France et à ne pas abandonner un pouce de territoire. Lorsque la conférence de Fontainebleau avait échoué, les partisans de Hô avaient commencé à attaquer des garnisons françaises isolées. Le général Valluy, pour donner une leçon aux communistes, avait ordonné (avec l’assentiment du gouvernement français) un bombardement massif de Haiphong, qui avait fait plus de 4 000 victimes civiles. Il n’avait fallu à Nguyen Giap que quelques semaines pour mobiliser ses partisans et exterminer une dizaine de garnisons dans le Sud. C’est alors que la Légion avait envahi le Nord. Hô Chi Minh s’était réfugié en Chine et le Viêt-minh s’était retiré dans les montagnes, qu’il connaissait bien.
En fait, la guerre d’Indochine n’avait pas commencé à un moment précis et il faut reconnaître que le Viêt-minh n’en était pas l’unique responsable : il y avait aussi la sottise politique des Anglais et des Américains, leur stratégie sénile, et l’arrogance des Français. Mais c’est le sadisme et l’inhumanité habituels des communistes qui avaient transformé cette guerre en un massacre et l’Indochine en un vaste abattoir où les forces en présence se livraient à une boucherie sans pitié.
J’étais là dès le début et je sais que ce ne sont pas les Français qui avaient pris l’initiative des atrocités et de ce qu’on peut qualifier de génocide. Le génocide est une spécialité communiste. Les camps d’extermination de Hitler s’inspiraient eux-mêmes des camps de la mort staliniens en Sibérie. Le Guépéou existait longtemps avant la Gestapo. Hô Chi Minh et Nguyen Giap avaient pris auprès des Soviétiques des leçons de subversion

et de meurtre longtemps avant que les cheminées d’Auschwitz n’eussent commencé à fumer.
Un intermède piquant…
Accompagnés par le colonel Housson et son aide de camp, le lieutenant Derosier, deux civils à l’air sévère débarquèrent un jour dans notre casernement. Leur visite fut brève mais, lorsqu’ils s’en allèrent, ils emmenèrent Karl Stahnke avec eux. Stahnke avait été, pendant la guerre, un agent de la Gestapo — le seul parmi nous, à notre connaissance. Sa vie passée était une énigme, même à la Légion. Il n’en parlait jamais, sauf pour faire allusion aux méthodes de torture utilisées par l’« Organisation ».
Il ne devait pas avoir été un agent très brillant, car peu de ceux-ci avaient été pris et jugés après la guerre. Les hommes de la Gestapo avaient d’excellents papiers et de bons « contacts » dans le pays et à l’étranger, dans plusieurs pays, y compris chez les Alliés victorieux. Ils étaient en mesure de faire appel à l’aide de gens influents parmi leurs « associés » du temps de guerre, car ils détenaient des dossiers compromettants pour eux. Eisner était convaincu que notre « réfugié » de Zurich, « Monsieur l’ingénieur », la propriétaire de la pension de famille et peut-être même quelques hauts fonctionnaires et officiers de police du canton avaient été d’une façon ou d’une autre de ceux-là. Bref, si Stahnke n’avait trouvé comme refuge que la Légion étrangère, c’était qu’il s’était mal débrouillé.
— Nous n’entendrons plus parler de lui, dit Eisner. Il n’aurait jamais dû venir ici. Le Deuxième Bureau l’a épinglé. Pense donc, il a même opéré en France !
Eisner se trompait. Quelques mois plus tard, nous retrouvâmes Karl Stahnke… dans un bar de Hanoï. Il portait un élégant complet tropical, avait les poches bourrées d’argent et semblait passablement ivre.
— Merde alors, Kameraden ! s’écria-t-il joyeusement en nous voyant. Ne me regardez pas comme si j’étais un fantôme ! Asseyez-vous… Comment allez-vous ?
— Et toi, Karl ? demanda Schulze. Nous pensions qu’ils t’avaient réglé ton compte…
— Qui ça, « ils » ?
— Le Deuxième Bureau.
— Ah ! Ceux-là ?… Que pensez-vous de ça ? dit-il en nous montrant son complet coûteux.
— Ne nous dis pas que tu as été seulement démobilisé ? dit Eisner.
— Démobilisé ? Il n’est pas aussi facile de quitter la Légion… Non, les gars, Oncle Stahnke fait toujours son métier. On a capturé à Hué une dizaine de terroristes qui semblaient en savoir long mais n’avaient pas envie de parler. Les Français ont pensé que ma vieille expérience pourrait leur être utile…
— Tu veux dire qu’ils savent ce que tu faisais à la Gestapo et qu’ils ont fermé les yeux ?
— J’ignore ce que les Français savent au juste, mais ils savent sûrement quelque chose, sans quoi ils ne m’auraient jamais envoyé à Hué… Mes enfants, rien ne manque, à Hué, à part un portrait du Führer !
— Et les Français dont tu t’es occupé à Calais, Karl ?
— Les Français ? Pour ceux avec qui je travaille, ce n’étaient pas des Français, mais de sales communistes !
— Sans blague ?
— Ne soyez pas aussi naïfs. Le Grand Chef a une liste complète des types dont je me

suis occupé à Calais. Vous savez ce qu’il a dit ? « Vous nous avez épargné pas mal de travail, Stahnke… Maintenant, faites parler les cocos ! »
— Et tu les as fait parler ? Stahnke eut un rire d’ivrogne.
— Personne n’a jamais refusé de parler à ce bon Oncle Stahnke ! J’ai eu un entretien très fructueux avec les communistes de Hué. L’un d’eux avait suivi les cours d’une école d’Agitprop, en Russie. Un têtu ! Il m’a fallu six heures pour le convaincre d’ouvrir la bouche. Je lui avais dit en commençant : « Pour toi, les carottes sont cuites. Tu ferais donc mieux de tout dire à Oncle Stahnke, de façon à avoir une mort rapide et sans souffrance. Mais si tu refuses de parler, tu n’en finiras pas de mourir… » Croyez-vous qu’il ait apprécié mon offre ? Pas du tout. Il m’a tenu éveillé toute une nuit, mais quand j’en ai eu fini avec lui, il a quand même chanté sa chanson, pendant que je lui travaillais les couilles avec un casse-noix…
Stahnke vida son verre et conclut :
— Vous feriez bien de vous préparer, les gars : bientôt, ça va barder. La Légion aura besoin de tous les salauds d’Allemands, sans quoi le monde pourrait bien se réveiller, un matin, pour voir le drapeau rouge flotter de Hanoï à Londres et de Stockholm à Rome…
Karl Stahnke savait ce qu’il disait. Au cours de l’été 48, tous les anciens soldats allemands furent soigneusement passés au crible, sérieusement cette fois, tandis qu’un capitaine français à lunettes nous mettait sous le nez tous les détails de notre véritable passé, en consultant une énorme pile de dossiers. Anciens parachutistes, chasseurs de partisans, hommes des commandos, de la Wehrmacht, de la SS, nous fûmes regroupés en nouveau bataillon comptant quelque six cents hommes, partagés en trois compagnies. Nous devînmes une sorte d’unité spéciale, dont on attendait qu’elle accomplit l’impossible avec le minimum de soutien. Les Nord-Africains nous baptisèrent « le bataillon kamikaze ». Le colonel Housson réussit même à faire rendre à certains d’entre nous leur ancien grade. C’était tout ce qu’il pouvait faire pour nous : pour Paris et le haut commandement français, nous étions le Bataillon des Damnés, dont le sort avait peu d’importance. Nous nous mîmes donc à l’oeuvre pour gagner leur respect.

 

4.
« Le convoi doit passer ! »
Certains combattants nord-africains et autres de la Légion étrangère étaient de magnifiques soldats, incroyablement braves à l’attaque et tenaces dans la défensive. Ce dont ils manquaient, c’était d’une nourriture convenable, des soins médicaux, des munitions à suffisance et des renforts appropriés, mais surtout d’une connaissance de la lutte contre les insurgés. Ils avaient été entraînés aux combats de la guerre conventionnelle, dans le désert nord-africain et les montagnes de l’Atlas — sur quoi on les avait envoyés en Indochine pour y faire une guerre non conventionnelle, dans la jungle et les marais d’un pays qu’ils ne connaissaient pas et où la moitié s’était fait tuer par les Viets. Pour eux, l’impénétrable océan de bambous et de lianes était un monde profondément hostile, plein de pièges, de tigres, de scorpions, de serpents venimeux, de maladies et d’ennemis invisibles — parmi lesquels des ennemis humains qu’ils ne pouvaient apercevoir, moins encore détruire.
Pour nous, c’était différent. Nous nous étions adaptés à notre nouvel environnement et j’avais appliqué les nouvelles règles du jeu avec une discipline énergique. Les anciens combattants allemands étaient capables d’endurer plus de souffrances et d’en souffrir moins que les autres. Leur expérience de la guerre en Russie leur avait appris beaucoup de choses, notamment en matière d’hygiène et de soins personnels, plus que jamais indispensables dans ce pays où il était essentiel de veiller à sa bonne condition physique.
En 1948 ou 49, je lus un livre écrit par un officier britannique nommé Spencer Chapman, qui avait passé plusieurs années dans la jungle malaise à conduire la guérilla contre les Japonais. Cet ouvrage, The Jungle is Neutral [3], était pour moi un manuel de la guerre de guérilla ou, plus exactement, antiguérilla. J’en parlai abondamment à mes hommes et nous tirâmes un grand profit de l’expérience de Chapman et de ses vues sur l’idéologie et la psychologie des partisans communistes. Sans s’en douter, cet ancien adversaire fut à l’origine de nombreuses victoires « allemandes » en Indochine et il sauva la vie de beaucoup de mes hommes. Son livre était devenu pour nous une sorte de Bible de la guerre de jungle. A mes yeux il était supérieur aux écrits de Mao Tsé-toung. Avec quelques officiers supérieurs de la classe de Spencer Chapman, la Légion étrangère eût vaincu le Viêt-minh en un an.

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3. — La Jungle est neutre (N.d.T.).

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Nous étudiions néanmoins aussi les écrits de Mao afin d’utiliser bon nombre de ses principes contre ses hommes de main indochinois. L’Oncle Hô doit avoir connu quelques nuits d’insomnie à cause de nos activités. Nous rendions aux partisans bombe pour bombe, balle pour balle, crime pour crime — et ils n’aimaient pas cela. Nous battions les communistes à leur propre jeu, jamais comme des soldats réguliers luttant contre des insurgés mais plutôt comme des partisans combattant d’autres partisans. La guerre que nous faisions dans la jungle n’était pas une guerre d’avions et de chars — c’était une guerre de ruse…
Nous affrontâmes pour la première fois Nguyen Giap dans le Nord, près de la frontière chinoise, où un de ses bataillons avait assiégé une petite garnison française à quelque 35 km de Cao Bang. Cette garnison était défendue par cent vingt légionnaires retranchés dans un fort construit par les Japonais et modernisé par les Français pour garder la route entre Cao Bang et Bac Kan, plus au sud.
Les insurgés, forts de quelque six cents hommes, avaient encerclé la position et la tenaient sous leur feu, dissimulés dans les bois et les collines avoisinants. Le commandant viêt-minh, qui avait appris son métier dans la milice de Mao, était décidé à remporter une victoire rapide avant l’arrivée de renforts. Il aligna quarante prisonniers français à deux cents mètres du petit fort et envoya aux Français un message, leur disant qu’il ferait exécuter un prisonnier toutes les cinq minutes jusqu’à ce que les assiégés décident de se rendre. Son ultimatum ayant été rejeté, il commença à procéder aux exécutions, d’une façon particulièrement horrible, en brisant les membres des prisonniers avant de leur faire tirer une balle dans la tête. Après l’assassinat sadique de dix prisonniers, le commandant viêt-minh accorda généreusement aux Français une heure de répit, pour décider s’ils se rendraient ou si le massacre continuerait.
J’étais non loin de là, avec seulement une centaine d’hommes, lorsque je reçus l’ordre de me porter au secours de la petite garnison « par tous les moyens possibles ». Lorsque nous réussîmes à établir le contact par radio, quinze des prisonniers avaient déjà été assassinés et le jeune lieutenant français qui commandait la position assiégée était sur le point de hisser le drapeau blanc. Lorsqu’il apprit que nous n’étions qu’une centaine, il s’écria avec désespoir :
— Vous allez vous faire massacrer ! Ils sont plus de six cents dans les bois…
Je le suppliai de tenir encore. Sachant qu’une attaque rangée serait vouée à l’échec, je décidai de procéder autrement. Au lieu de nous précipiter au secours du fort, nous gagnâmes le village le plus proche, où il n’y avait pratiquement plus d’hommes (nous savions où ils étaient !). Il n’y avait pas non plus de temps à perdre. Braquant son pistolet sur le chef du village, Eisner lui dit tout de go :
— Montre-nous la famille du commandant communiste et tous ceux dont les parents assiègent le fort.
L’homme refusa de répondre. Eisner répéta son ordre, puis tira. Il se fit amener les trois enfants du mort. Lorsqu’ils furent là, leur mère se mit à crier :
— Je vais vous le dire !
Quinze minutes plus tard, nous prîmes le chemin du fort en poussant devant nous une centaine de femmes et d’enfants de terroristes. J’envoyai un de ces otages au commandant des partisans avec mission de lui dire que, s’il ne se rendait pas, nous exécuterions nous aussi, de cinq en cinq minutes, les parents de ses hommes. J’étais résolu à montrer à l’ennemi

que la terreur, la brutalité et le meurtre de sang-froid n’étaient pas son monopole, un privilège communiste, et que nous étions prêts à rendre coup pour coup. C’était le seul langage qu’il pouvait comprendre.
Nous prîmes position sur une hauteur à quelque trois cents mètres de l’ennemi, les parents des partisans alignés, bien en vue, au bord d’un précipice. Le commandant viêt-minh ne semblait pas se soucier beaucoup du sort des siens, mais ses hommes furent d’un autre avis. Les coups de feu cessèrent brusquement, et, après un court silence, nous entendîmes s’élever des glapissements : c’était la mutinerie chez l’ennemi. Les terroristes dont nous détenions les familles se mirent à tuer leurs supérieurs et leurs commissaires politiques — puis ils se rendirent à nous.
Notre action avait sauvé la vie de vingt-quatre prisonniers français et libéré le fort. Nous laissâmes nos otages regagner leur village, mais nous exécutâmes tous les partisans qui s’étaient rendus.
Jamais encore le Viêt-minh n’avait subi de telles représailles, même au temps de l’occupation japonaise. Pendant plusieurs semaines, ensuite, les terroristes restèrent cois dans la région et, lorsque nous posions des questions dans un village, on y répondait sans tergiverser.
Nous reçûmes l’ordre d’escorter un convoi de camions de ravitaillement destiné à une garnison nord-africaine assiégée près de Tuyen Quang, à 200 km de Hanoï.
C’était le genre d’action que les soldats réguliers appelaient une « sortie kamikaze », car, à cette époque-là, envoyer un tel convoi à travers le territoire contrôlé par les Viets équivalait à un suicide. Les camions devaient traverser la jungle avec une visibilité réduite à quinze mètres. Ils devaient passer par cent endroits où quelques mines et quelques mitrailleuses bien camouflées pouvaient les réduire en miettes. Les Français avaient déjà tenté la chose, mais le convoi avait été détruit par les partisans à un point indiqué sur nos cartes sous le nom de Point 206.
— Le convoi doit passer, nous dit le colonel Housson. Si les Viets vous en empêchent, nous pourrons faire notre deuil d’une brigade entière et d’une dizaine de villages relativement fidèles.
Nous nous penchâmes sur la carte et sur des photos aériennes de la région, mais le projet paraissait irréalisable. J’en parlai avec mes officiers, et nous mîmes un plan sur pied. Comme je ne pouvais en parler au colonel Housson, je lui dis simplement que je me faisais fort de conduire le convoi à bon port, à condition d’avoir les mains libres. Le colonel me donna carte blanche :
— Allez-y. Le convoi doit passer. Tout le convoi, et pas seulement quatre ou cinq camions.
— Nous réussirons, mon colonel, lui dis-je, ou nous ne reviendrons pas.
Et nous nous mimes en route.
Nous roulions à 25 km/h, parfois moins. Schulze et moi, nous avions pris place dans le premier char, suivis par une voiture blindée occupée seulement par quatre soldats. Ses autres passagers étaient des civils. .Derrière elle, Eisner commandait un half-track muni de quatre haut-parleurs, suivi lui-même par une colonne de seize camions de munitions et de vivres. Sur les caisses, nous avions fait prendre place d’autres civils, les familles des Viets de l’endroit. Nous connaissions beaucoup d’entre eux par leur nom et nous ne leur avions fait subir aucune violence, ce qui ne les empêchait pas de pleurer et de se lamenter

— mais pas plus que les femmes et les enfants dont les maris et les pères avaient été exécutés par les terroristes pour le seul crime d’avoir refusé de se joindre à eux.
Nous étions bien décidés à faire passer le convoi et à en revenir vivants — deux cents hommes contre plus d’un millier d’ennemis. Ceux-ci avaient tous les atouts en main, sauf un, que nous nous étions réservés : leurs familles…
Nous suivions, à travers la jungle, une route poussiéreuse, de chaque côté de laquelle s’étendait une mer traîtresse de végétation qui avait déjà englouti beaucoup d’hommes et beaucoup de convois. Lorsque nous avions traversé le premier village contrôlé par les communistes, nous n’y avions trouvé que des vieillards, des femmes et des enfants. Nous savions où étaient les hommes — pas très loin. Un convoi militaire représentait un précieux butin pour les partisans. Lorsqu’ils nous avaient vus approcher, ils avaient pris leurs armes et s’étaient évanouis dans les bois.
— Nous arriverons au Point 206 dans cinq minutes, dit la voix d’Eisner dans mes écouteurs.
Le Point 206, où dix jours plus tôt les partisans avaient attaqué un autre convoi, faisant sauter douze camions et tuant quatre-vingt-dix hommes… Ensuite, l’ennemi s’était retiré, emportant tout ce dont il avait pu s’emparer. Les paras avaient fouillé sans succès les villages avoisinants. Ils savaient, bien sûr, que les agresseurs étaient chez eux, se livrant aux travaux des champs ou préparant les récoltes qu’ils enverraient aux marchés de Hanoï, après avoir soigneusement caché leur butin.
Le Point 206, « la Vallée du Massacre » comme l’avait baptisée les paras…
Les haut-parleurs d’Eisner se firent entendre :
— Commissaire Thiu Xhan ! Votre femme Lha vous demande de ne pas attaquer le convoi ! Vos enfants, qui ont huit, sept et cinq ans, ne veulent pas mourir… Vous entendez, commissaire Thiu Xhan ? Votre femme et vos enfants sont dans le quatrième camion. Ils seront remis en liberté quand nous serons arrivés à destination.
Nous avancions à 20 km/h. Comme si nous roulions dans un tunnel de verdure, nous ne voyions qu’à cinquante mètres devant nous. Nous avions ouvert la tourelle de notre char. Nos plus proches voisins, à Schulze et à moi, étaient trois prisonniers du Viêt-minh, deux agents de propagande et un chef de compagnie, que nous avions attachés à la tourelle.
Nous ne faisions rien pour passer inaperçus. C’était un peu une partie de poker entre joueurs professionnels, mais la table de jeu était la jungle et l’enjeu trois cents vies.
— Manh Ghiu ! Pense à ta femme et à tes enfants, qui sont dans le deuxième camion ! Ils seront en sûreté tant que vous ne tirerez pas…
Le convoi devait passer !
A cette époque, les unités viet-minh qui terrorisaient un district ne venaient pas d’une autre partie du pays, mais opéraient dans un rayon de trente à soixante-dix kilomètres autour de leurs propres villages. Nous nous étions basés là-dessus pour rassembler les parents des partisans et les faire monter dans nos camions, sachant que les Viets en seraient vite informés.
— Huo Tanh ! Ta femme et tes trois enfants, Sue, Tan et Minh, te supplient de ne pas tirer. Ils sont dans le camion n° 7… Pham Nguyen Phu ! Prends garde de bien viser, car ton père et ta femme sont avec nous… Ming Ghu ! Nous ne savons pas où tu es mais tes fils sont dans le camion n° 6. Si tu tires, ils mourront, Ming Ghu !…
Encore un virage — au-delà duquel une douzaine d’arbres bloquaient la route, ce qui

laissait présager une embuscade. Le convoi s’arrêta. C’était maintenant ou jamais. Les moteurs coupés le silence était total. J’entendis mes hommes charger leurs armes. Mon coeur battit plus fort.
Nous ne faisions rien pour nous cacher. Dans une guerre des nerfs, il convient de se montrer sûr de soi.
Une voix apeurée de femme se fit entendre dans les haut-parleurs :
— Commissaire Thiu ! Thiu, mon mari… Il y a quatre-vingts femmes et cinquante enfants dans ce convoi, dont les nôtres… On ne nous a pas fait de mal ! Les soldats nous libéreront près de Yen Bay. Si vous tirez, vous nous tuerez aussi…
Cinq minutes s’écoulèrent. Notre atout était bon. C’était une méchante carte, mais dans une méchante guerre on ne peut pas jouer franc jeu si l’on ne veut pas périr. Le convoi arriverait à destination tout entier. J’imaginais déjà les titres de l’Humanité : « Les tueurs SS assassinent des civils innocents en Indochine »… Nos otages vivants deviendraient à Paris des « civils assassinés », dans la presse de gauche — et, bien sûr, ils ne pouvaient qu’être innocents, comme étaient innocents ceux qui maniaient mitrailleuses et mortiers, ceux qui tiraient des flèches empoisonnées dans le dos des sentinelles, comme étaient innocentes les femmes de partisans qui avaient un jour jeté des excréments contaminés par le choléra dans le puits d’une garnison… Les communistes sont toujours innocents !
Il fallait dégager la route. Les haut-parleurs se firent entendre derechef :
— Commissaire Thiu ! Vous nous entendez ? Nous allons dégager la route. Nos hommes ne seront pas armés. Si vous les tuez, nous considérerons cela comme un meurtre commis de sang-froid. Pour chaque homme tué, nous exécuterons trois des vôtres. Nous ne sommes pas des Nord-Africains, commissaire Thiu ! Nous sommes des Allemands. Vous avez dû entendre parler de nous dans les écoles soviétiques. Vous ne nous connaissez pas encore, mais vous vous rendrez vite compte que nous ne sommes pas des débutants ! Nous nous battions contre les communistes bien avant que vous n’ayez appris à tenir un fusil… Vous nous entendez, commissaire Thiu ? Nous allons dégager la route et continuer à avancer…
Karl Pfirstenhammer et une vingtaine d’hommes commencèrent à déplacer les troncs d’arbre. Un quart d’heure plus tard, la route était libre. Nous avions gagné la première manche.
La vallée s’élargit et nous atteignîmes les débris carbonisés d’un précédent convoi. Nous les dépassâmes — et nous stoppâmes à nouveau.
Un partisan solitaire se tenait au milieu de la route, portant un drapeau blanc. Il nous dit dans un français impeccable :
— Vous ne pouvez continuer. La route est minée et nous n’avons pas eu le temps d’enlever les mines.
Je regardai Schulze qui éclata de rire et s’écria :
— Ça, c’est la meilleure, Hans ! Si tu la racontes à Hanoï, personne ne te croira…
Je m’avançai vers le Viet. C’était un homme d’une trentaine d’années, portant une combinaison de toile grise et des bottes militaires françaises. Ses yeux n’exprimaient aucune peur, rien que de la haine, du défi et du fanatisme — les symptômes bien connus de la « peste rouge ».
— Il nous faut une demi-heure pour déminer la route, dit-il d’un air furieux. Je répondis calmement :

— Très bien, mon ami. Faites vite.
Et, lui montrant du doigt trois de nos captifs attachés à la tourelle du char, j’ajoutai :
— Tes camarades ne sont pas très à l’aise et nous avons encore un long chemin à faire.
— Ce sera votre dernier voyage, cochon ! répliqua-t-il. Nous vous écorcherons vif pour ce que vous avez fait !
Schulze s’avança à son tour.
— Si tu lâchais un moment ton drapeau blanc ? lui dit-il. Rien que le temps de te casser la gueule, macaque jaune… Nous en avons mangé de plus gros que toi à notre petit déjeuner, en Russie !
— Ça suffit, Erich, dis-je. Le Viet me regarda dans les yeux.
— C’est vous le commandant du convoi ?
— Oui, pourquoi ?
— Vous avez ma femme et mes enfants avec vous ?
— Désolé.
— Je veux les voir.
— Tu les verras à Yen Bay, si tout va bien.
— Non, tout de suite !
— Si tu veux te rendre, tu pourras même les rejoindre dans le camion. Le voyage est gratuit… Il cracha avec mépris à mes pieds. Un dur…
— Je ne me rendrai jamais, dit-il. Je veux vous voir tous morts.
— Les Russes le voulaient aussi, mon vieux, ricana Schulze, et ils étaient beaucoup plus forts que vous. Vous n’êtes que des apprentis. Si vous voulez nous voir morts, il faudra vous tuer deux fois !
Nous voyions, un peu plus loin, une douzaine d’hommes camouflés s’affairer sur la route. Ils déterraient les mines.
— Où est le commissaire Thiu ? demandai-je au petit homme jaune. J’aimerais faire sa connaissance. Le moment me semble bien choisi.
— Vous le verrez toujours assez tôt ! Thiu fait toujours le compte des cadavres…
Schulze s’avança vers lui. Le petit Viet me parut encore plus minuscule, près du mètre quatre-vingt-deux d’Erich. Celui-ci dit posément :
— Ton ami Thiu a passé pas mal de temps en Russie, à apprendre comment mettre le monde en feu. Nous aussi, nous avons fait nos classes en Russie. Thiu ne sera pas le premier commissaire rouge que nous aurons pendu.
— Je n’en doute pas, grogna le petit homme. Vous êtes de grands soldats, vous, les Allemands ! Vous vous servez de femmes et d’enfants pour protéger vos chars. Il faut vraiment que les Français soient mal en point pour faire appel à vous…
Schulze sourit.
— Tu n’aimes pas notre façon de faire la guerre, hein ? Mais vous en verrez d’autres… Le temps où vous jouiez à cache-cache avec la Légion est passé. Tu sais comment les Russes nous appelaient ? Les chasseurs de têtes ! Nous connaissons toutes les règles de votre jeu, car nous y avons joué contre ceux qui vous les ont apprises.
Quelqu’un glapit un ordre et les Viets disparurent dans les bois. L’émissaire regarda sa montre — une montre-bracelet de prix, probablement arrachée du poignet d’un officier français.

— Vous pourrez avancer dans dix minutes, dit-il. Nous vous laisserons passer. Vous laisserez les nôtres à Yen Bay.
— T’en fais pas, l’ami. Nous tenons toujours parole.
— Ne m’insultez pas. Je ne suis pas votre ami.
— Je m’en souviendrai quand nous nous retrouverons, répliquai-je.
Nous atteignîmes le village suivant sans encombre. Nous y laissâmes quelques-uns de nos otages et nous en prîmes d’autres. Connaissant les Viets, je doutais qu’ils attachassent beaucoup de prix à la vie d’une douzaine d’habitants d’un lointain village ; il convenait donc de renouveler notre cargaison…
Il était près de midi et le soleil était brûlant. Les trois partisans attachés à la tourelle du char n’étaient pas en très bonne forme. Schulze les libéra provisoirement pendant notre halte et leur donna de l’eau et de la nourriture. L’un deux, l’ancien chef de compagnie, en avait assez. Alors qu’on le ramenait vers le char, il dit à Schulze, à voix basse :
— Je voudrais parler à votre chef.
Nous connaissions la chanson. Schulze me fit signe et sous nous éloignâmes de quelques pas dans la jungle.
— Qu’est-ce qu’il y a, Tan Hwan ?
Il regarda autour de lui pour s’assurer que personne ne pouvait nous entendre, puis il me dit d’une voix hésitante :
— Vous ne pouvez suivre cette route jusqu’à Yen Bay… C’est trop… trop…
Je lui tendis une cigarette.
— Qu’est-ce qu’elle a, cette route, Tan Hwan ?
— Tout le monde sera tué, vous, les femmes, les enfants.
— Jusqu’ici nous avons passé sans casse. Pourquoi cela ne continuerait-il pas ?
— Lieutenant… J’ai fait mes études en France. Je suis ingénieur…
— Ne nous égarons pas, Tan Hwan. L’histoire de ta vie ne m’intéresse pas.
— J’en ai assez de cette guerre absurde, reprit-il. Je souhaite la liberté de mon pays, mais pas à ce prix. Les gens sensés ne s’entretuent pas, ils discutent.
— Ce n’est pas nous qui avons commencé, dit Schulze. Et tu devrais savoir que si les Français veulent vraiment se battre, le Viêt-minh ne peut pas gagner… Que voulais-tu nous dire à propos de cette route ?
— Vous me libérerez ?
— Tu veux changer de camp ? lui demandai-je d’un ton sceptique.
— Non. Je veux seulement sauver la vie de ces femmes et de ces enfants… et aussi la vôtre. Après quoi je ne me mêlerai plus de rien.
Je sortis mon couteau et tranchai les liens qui enserraient ses poignets.
— Maintenant, dis-nous ce qui nous menace.
— Des bombes de bambou… Il y en a des centaines, à une quinzaine de kilomètres d’ici. Vous avez une carte ? Schulze déplia la sienne.
— Là, dit Tan Hwan en posant le doigt sur un point précis. Vous ne passerez jamais.
— Le chef des partisans sait que nous avons des otages.
— Ky s’en moque. Il a été formé en Chine et, pour lui, le Parti seul importe. Si vous sautez sur les bombes, il dira que c’est vous qui avez massacré les femmes et les enfants.
Des bombes de bambou… J’avais déjà vu quelques-uns de ces engins diaboliques : des

feuilles roulées en boule autour de grenades et de centaines de courts fragments de bambou aux pointes souvent empoisonnées. Déclenchées par un fil de fer ou par simple pression du pied, ces bombes, de la grosseur d’un ballon de football, pouvaient facilement faucher un peloton entier — et, comme elles étaient vertes, il était presque impossible de les distinguer du feuillage.
— Il y en a beaucoup accrochées dans les arbres, poursuivit Tan Hwan. Si elles tombent sur les camions, elles tueront tout le monde.
— Comment en sais-tu si long sur elles ?
Il hésita une, seconde avant de répondre :
— C’est moi qui les ai fait placer là, lieutenant.
— Tu dois être responsable de la mort de pas mal de Français, Tan Hwan…
— Oui, reconnut-il. Je les ai vus mourir. C’était affreux.
Schulze lui demanda :
— Y a-t-il une embuscade en préparation ?
— Non, pas tout de suite. Les hommes sont plus loin, dans les collines, mais ils ne pourraient enlever les bombes. L’attaque ne doit avoir lieu qu’après… Mais je connais un autre chemin. Vous me libérerez quand même ?
— Tu es libre. Je te donnerai un laissez-passer pour Hanoï.
— Je ne veux pas aller à Hanoï. Je veux aller à Saïgon. Personne ne m’y connaît.
— Où est ta famille ?
— Je n’ai plus de famille. Les Japonais ont tué tous les miens.
— Nous t’emmènerons à Saïgon, Tan Hwan.
Il nous fallait dissimuler sa « trahison ». Je dis à Schulze de le faire remonter dans le char sans que ses compagnons ou les otages le voient et je tirai mon pistolet.
— Maintenant, lui dis-je, crie aussi fort que tu le pourras « Vive Ho Chi Minh ! A bas les colonialistes français ! »
Il m’obéit et je tirai en l’air à cinq reprises.
— Voilà. Tu n’as plus rien à craindre, Tan Hwan : nous venons de t’exécuter. L’Oncle Ho te décernera peut-être une médaille posthume…
Je regagnai le char le premier et en fis détacher les deux compagnons de Tan Hwan.
— Vous l’avez tué de sang-froid ! s’écria l’un deux. Nous ne l’oublierons pas…
Lorsqu’ils eurent pris place dans un des camions, je dis à Pfirstenhammer d’attendre cinq minutes avant de faire repartir le convoi. Le char se remit en marche, et Schulze et Tan Hwan y montèrent sans être vus. Des trucs de ce genre nous avaient- déjà servis en Russie, où nous « exécutions » ainsi de nombreux individus décidés à changer de camp, pour que leurs familles ne fussent pas victimes de représailles.
Tan Hwan tint sa promesse. Il nous indiqua un chemin détourné, passant par un étroit ravin. Mais nous ne pouvions laisser derrière nous la route piégée, où d’autres détachements pourraient s’engager sans méfiance. Il ne nous fallut pas longtemps pour désamorcer le piège en en tendant un autre. Laissant le convoi à l’abri dans le ravin, nous portâmes sur la route une dizaine de réservoirs d’essence et plusieurs caisses de munitions. A peu de distance d’eux, Riedl amena deux camions vides et en ouvrit les portières pour qu’ils parussent en panne et abandonnés. Nous disposâmes autour des véhicules des chiffons imbibés d’essence et nous en répandîmes une certaine quantité sur le sol, puis nous fîmes

reculer le char de quelques dizaines de mètres sous les arbres. Tan Hwan nous avait montré un étroit sentier descendant des collines, en nous disant :
— Lorsqu’ils entendront les explosions, ils viendront par là.
Nous fîmes prendre position à une centaine d’hommes tout autour de l’endroit. Schulze et une trentaine de « chasseurs de têtes » surveillaient le sentier, Pfirstenhammer et deux pelotons armés de mitrailleuses et de lance-flammes s’installèrent un peu plus loin, coupant la route de Yen Bay, Eisner et quarante hommes se déployèrent entre la route et les véhicules abandonnés, Riedl regagna le convoi et je pris moi-même place dans le char avec Tan Hwan, le conducteur et les deux artilleurs. Le piège était prêt à fonctionner.
Eisner tira une courte rafale sur les bidons d’essence, qui prirent feu. Les caisses de munitions firent explosion presque aussitôt. En quelques secondes, ce fut l’enfer, une épaisse fumée noire s’élevant dans le ciel. Dix minutes plus tard, Schulze me prévint par radio :
— Ils arrivent !
— Laisse-les passer, dis-je.
— Ils sont environ deux cents.
— Ne tire pas, Erich !
— Dommage, grommela-t-il. Nous pourrions les abattre comme des lapins…
Je vis bientôt le premier groupe de partisans déboucher sur la route en criant :
— Xung ! Phong ! (En avant ! A mort !)
Presque en même temps, notre char, les mitrailleurs d’Eisner et les hommes de Schulze se mirent à tirer.
Quelques dizaines de Viets tombèrent, tués ou blessés. Se rendant compte qu’ils étaient tombés dans un piège, leur chef donna aux survivants l’ordre de se retirer, mais ils étaient presque complètement cernés. Ce fut un vrai massacre.
Les survivants n’avaient qu’un moyen de fuir — par le tronçon de la route forestière que nous savions « piégé » au moyen de bombes de bambou. Nous ne fîmes rien pour les en empêcher, sachant ce qui les attendait.
Moins d’un quart d’heure plus tard, effectivement, nous entendîmes des explosions et des cris d’agonie venant des bois.
Comme je sortais de la tourelle du char, j’entendis à l’intérieur une détonation, et je vis Tan Hwan s’effondrer, la tête ruisselant de sang. Il avait réussi à s’emparer du pistolet du conducteur et, dans un moment de désespoir, s’était tiré une balle dans la tête. Ce fut notre seule perte.
Le convoi arriva à destination, comme nous nous y étions engagés.
Les Viets avait fait notre connaissance, de la manière que nous souhaitions. Bombe pour bombe, balle pour balle, meurtre pour meurtre…
Pendant des années, ils s’étaient impunément livrés au massacre. Nous étions décidés à y mettre un terme, à faire de leur existence un constant enfer.
Nous avions réussi.

 

5.
Opération « Triangle »
Le colonel Housson était un officier calme et réfléchi, qui perdait rarement son sang-froid — mais l’extermination d’un bataillon commandé par le capitaine Arnold Lorilleaux l’avait profondément ému. L’infortuné capitaine, qui était revenu de la Seconde Guerre mondiale couvert de décorations, était également son beau-frère.
Il était minuit passé lorsque le colonel me fit appeler par un caporal qui me dit :
— Il n’a pas quitté son bureau de la soirée et il n’a pas cessé de boire…
Je m’habillai rapidement et gagnai notre quartier général. Dans le couloir, je me heurtai à l’aide de camp du colonel, le lieutenant Derosier. Il me tendit le plateau qu’il portait, sur lequel il y avait une cafetière et une tasse.
— Donnez-lui cela, me dit-il. Peut-être vous écoutera-t-il, vous.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Lorilleaux… Le vieux n’arrive pas à digérer la nouvelle.
J’entrai dans le bureau. Le colonel, en maillot de corps, était debout devant la fenêtre, le front appuyé contre la moustiquaire. Il tenait à la main une bouteille de calvados presque vide. Le parquet était parsemé de papiers et de débris de verre. Posant le plateau sur la table, je dis .
— Wagemüller, à vos ordres, mon colonel.
Il se tourna lentement vers moi et s’essuya le visage avec une serviette. Après avoir avalé une dernière gorgée de calva, il jeta la bouteille vide dans la corbeille à papier.
— Asseyez-vous, Wagemüller… Obersturmführer Hans Wagemüller, exécuteur des hautes oeuvres de la Waffen SS… et de la Légion étrangère française…
— Un peu de café, mon colonel ?
— Au diable votre café ! Vous savez pourquoi je vous ai fait venir ?
— Oui, mon colonel, je crois.
— Vous allez me liquider ces crapules, Wagemüller, Tout le village… Ils sont en train de festoyer sur les cadavres de Lorilleaux et de ses hommes. Sept cent douze hommes, Wagemüller ! Tous morts… Les salauds qui ont tué Arnold sont à vous. Infligez-leur un traitement SS de première classe. N’épargnez rien ni personne, à part les gosses au berceau.

Si c’est ça le genre d’ennemis que vous avez combattu en Russie, beaucoup de vos copains de la SS ont été pendus sans raison. Je me suis battu contre vous dans les Ardennes, sur la Meuse et en Afrique du Nord, mais je commence à croire que nous nous sommes trompés d’adversaire…
— Mon colonel…
— Taisez-vous, Wagemüller ! Ces pauvres diables doivent être enterrés et leurs assassins liquidés. Je sais ce que vous vouliez me demander. Je n’ai pas d’instructions spéciales à vous donner. Faites le nécessaire, à votre guise. Vous vous débrouillerez bien sans moi. Comme toujours…
— Vous voulez des prisonniers, mon colonel ?
— Au diable les prisonniers !
— Bien, mon colonel.
Ces ordres me convenaient. A mon avis, c’était le seul genre d’ordres qu’un chef d’opérations pouvait exécuter efficacement en Indochine, et avec succès.
Après avoir étudié la carte et les photos aériennes, il nous fallut moins de trois heures pour mettre sur pied l’Opération « Triangle », une de nos actions les plus réussies contre une position du Viêt-minh. Chaque point fut doté d’un nom allemand de code. Nous baptisâmes « Altdorf » notre objectif principal, un village fortifié de montagnes (aujourd’hui en territoire laotien) Hanoï devint « Hansastadt », Saïgon, « Schwaben », et la rivière que nous devions traverser, le Nam Ou, « Scheld ». L’expédition devait s’étendre sur plus de trois cents kilomètres, dont la dernière partie devrait être faite à pied.
L’ennemi était averti de notre approche. Pendant trois jours, nous avions marché à découvert, suivant les traces du bataillon français exterminé. La reconnaissance aérienne nous avait prévenus que le pont de planches franchissant la rivière était intact, comme je l’avais prévu : pourquoi les partisans auraient-ils détruit un pont qui avait conduit le capitaine Lorilleaux et ses sept cents hommes à la mort ? D’après nos renseignements, il y avait plus d’un millier d’hommes dans le village et ses environs.
Si j’avais pu oublier les sept cents cadavres qui reposaient de l’autre côté du pont, j’aurais ri de la naïveté des Viets. En fait, le Viêt-minh imaginait toujours des plans d’une certaine simplicité. Aujourd’hui encore, les partisans du Viet-cong utilisent les ruses éculées de leurs prédécesseurs. Ce qui assurait le succès spectaculaire des initiatives des terroristes, c’était moins leur ingéniosité que l’ignorance des Français. La supériorité des armes et la supériorité numérique n’ont pas une importance considérable dans la jungle. Un millier de spécialistes avertis peuvent causer plus de dommages à l’ennemi, affecter plus gravement son moral et tuer plus de ses hommes qu’une division de recrues sans expérience. Mes « chasseurs de têtes » avaient souvent décimé des détachements du Viêt-minh trois fois plus nombreux qu’eux faisant un meilleur travail avec leurs baïonnettes que d’autres unités de la Légion avec leur artillerie.
En avançant vers la rivière, nous eûmes plusieurs fois la certitude que les terroristes nous tenaient sous une surveillance constante. Nous avions pour principe de ne faire confiance à personne et de tenir tout Indochinois pour un ennemi en puissance, à moins que la moitié de sa famille n’eût été exécutée par les Viets. Nous avions choisi parmi eux quelques guides sûrs et fidèles, pour lesquels nous avions de l’estime. Nous avions aussi adopté quelques mesures de précaution, toujours les mêmes, nos « règles de survie ». Par exemple, si nous devions passer à proximité de rizières où travaillaient quelques dizaines

de paysans apparemment pacifiques, Eisner ordonnait : « Abwehrmannschaft, abtreten ! », et six de nos tireurs d’élite se dissimulaient silencieusement dans les broussailles au bord de la route, armés de fusils à lunette et à silencieux — armes particulièrement efficaces dans la lutte contre les partisans. La colonne avançait comme si de rien n’était. Parfois, dès qu’elle était passée, certains paysans se transformaient en terroristes armés — auquel cas nos tireurs les abattaient avant qu’ils eussent le temps de s’enfoncer dans la jungle.
L’un de nos « trucs » consistait aussi à traverser un village que nous savions contrôlé par le Viêt-minh sans y déranger personne. Lorsque la colonne s’éloignait dans les collines, les tireurs d’élite restaient en arrière, surveillant les accès du village. Neuf fois sur dix, des messagers du Viêt-minh ou même des groupes de partisans quittaient presque aussitôt l’endroit — et les fusils dotés de silencieux les abattaient sur-le-champ. Nos tireurs étaient capables de tuer en quelques secondes une dizaine de terroristes. Schulze avait un jour abattu ainsi cinq partisans en cinq secondes. Cela aussi, nous l’avions appris en Russie…
Néanmoins, nous ne pouvions avoir éliminé tous les guetteurs du Viêt-minh — mais il y avait des choses d’une grande importance qu’ils ne pouvaient savoir : notre force exacte, notre matériel, nos dispositifs de combat. Lorsqu’ils voyaient trois cents hommes portant des armes légères, cela signifiait en réalité qu’il y en avait sept cents, équipés de mortiers, de mitrailleuses, de lance-flammes et de fusils mitrailleurs…
Depuis trois jours, nous avions avancé de cette façon, en trois groupes distincts. Le premier, dont le nom de code était Ata et que je commandais, était le seul que les communistes avaient pu apercevoir. Nous nous déplacions à découvert pendant la journée, mais ne faisions jamais plus de vingt à vingt-cinq kilomètres par jour, nous arrêtant à la tombée de la nuit pour installer un pseudo-camp, que la plupart des hommes évacuaient silencieusement une fois l’obscurité venue, pour se déployer aux alentours. Le groupe 2, Rotkapchen et le groupe 3, Persil, comptaient chacun deux cent cinquante hommes. Pendant la journée, ils restaient sur place, soigneusement camouflés, tandis que nous avancions. Rotkapchen et Persil ne faisaient mouvement que la nuit, en suivant les instructions que nous leur donnions par radio. Au début, nous avions essayé d’utiliser des chiens comme guides de nuit, mais les Viets les avaient tués en laissant le long des pistes des morceaux de viande empoisonnés. A l’aube, les groupes 2 et 3 arrivaient à l’endroit où le groupe 1 avait passé la nuit — et cela recommençait. C’était une méthode assez lente, mais très efficace.
Helmut Riedl, un grand Prussien blond, excellent soldat qui parlait peu mais agissait beaucoup, commandait le groupe 2, Rotkapchen. Pendant la guerre, il avait combattu en Yougoslavie et en Grèce, puis avait passé deux ans en Italie. Sa femme et ses enfants avaient été tués en 1943, à Erfurt, au cours d’un bombardement. Depuis lors, son mépris de la mort avait été total, ce qui expliquait probablement qu’il avait survécu, malgré quelques blessures graves. Au printemps de 1944, les Américains avaient investi le petit village italien d’où Riedl commandait le feu d’une batterie d’artillerie installée à quelques kilomètres. Les chars Sherman et les half-tracks avaient occupé la place du village, sans que Riedl quittât le clocher d’où il transmettait ses ordres de tir. Lorsque le commandant de la batterie lui avait demandé, par radio, de nouvelles instructions, il avait répondu froidement : « Tirez sur moi »… Il s’en était tiré et avait reçu une croix de fer qu’il portait fièrement en Indochine. Il n’était d’ailleurs par le seul : beaucoup de mes hommes arboraient leurs insignes de la Wehrmacht ou de la SS, leurs décorations, leurs poignards de

la Kriegsmarine ou leurs vieux ceinturons. Presque tous avaient conservé ainsi quelque souvenir des jours glorieux et les considéraient comme des fétiches.
C’était Karl Pfirstenhammer qui commandait Persil, le troisième groupe.
Nous utilisions nos noms de code allemands, ce qui nous assurait un sérieux avantage sur l’ennemi : le Viêt-minh avait souvent décrypté le code de l’armée française (avec l’aide de spécialistes chinois ou russes). En outre, pour communiquer avec une autre unité, éloignée de trois ou quatre kilomètres seulement, nous n’utilisions jamais de walkie-talkies, mais des transmetteurs à haute puissance, pouvant atteindre plusieurs centaines de kilomètres. Au début des années 50, les Viets et leurs maîtres chinois possédaient des appareils électroniques de détection qui leur auraient permis de repérer nos émetteurs à ondes courtes. En utilisant un émetteur plus puissant qu’il n’était nécessaire, nous réussissions à tromper l’ennemi sur la position de nos camarades. Et quand bien même il eût été capable de décrypter un code allemand — ce qui était douteux — que lui eût appris, par exemple, un message de ce genre : « attention ata—rotkapchen—persil, direction crocodile sauna a schelde quatre contre triangle altdorf. grande roue. tourner cinq fois sous étoiles jaunes » ?
Dans notre code, « crocodile » désignait le pont, « sauna » la traversée de la rivière, « grande roue » encerclement complet, « cinq fois » cinq heures, et « étoiles jaunes » les fusées qui donneraient le signal de l’attaque.
Nous atteignîmes la rivière au début de la soirée, sans voir personne, comme prévu : les Viets nous attendaient sur l’autre rive, plus à l’intérieur des terres. Ils étaient, bien sûr, au courant de l’approche du groupe 1, mais ils ne savaient rien des groupes 2 et 3 — du moins nous l’espérions. Lorsque l’obscurité tomba, je divisai le groupe 1 en deux. Eisner prit le commandement de deux cents hommes qui emprunteraient le pont et s’engageraient délibérément dans le piège des partisans, un ravin escarpé à trois kilomètres de la rivière. C’était notre « commando-suicide », comme le baptisa Eisner, non sans raison. Mais à l’aube, mes cent hommes et les deux autres groupes se seraient déployés dans les collines entourant « Altdorf », derrière les lignes ennemies. Riedl et Pfirstenhammer devaient franchir la rivière à sept kilomètres en amont du pont, tandis que mes cent hommes la traverseraient à gué à cinq kilomètres en aval et qu’Eisner attirerait l’attention des Viets sur son propre détachement.
Notre principal objectif tactique avait toujours été d’encercler complètement l’ennemi avant de déclencher une attaque. Les Viets ne craignaient rien tant que d’avoir leurs arrières coupés et occupés. C’étaient des hommes courageux, capables de résister à une offensive sérieuse, mais seulement dans la mesure où ils savaient disposer d’une voie de retraite. Dès l’instant où ils se savaient encerclés, ils cessaient de se comporter en combattants et cédaient à la panique.
Toute l’opération devait être soigneusement minutée. Nous devions occuper nos positions autour du village à l’aube, sans quoi Eisner et ses deux cents hommes auraient eu peu de chances de pouvoir tenir tête à une attaque en force des Viets. L’action de diversion contre « Altdorf » devait coïncider avec la traversée du pont. Nous y laissâmes Eisner et ses hommes et nous dirigeâmes vers le point de la rivière, en aval, où nous pourrions la franchir à gué. Cela fait, nous gagnâmes immédiatement les collines, en suivant un étroit ravin que nous avions repéré sur une vieille carte militaire japonaise, alors qu’il ne figurait pas sur les cartes françaises de la région. Plus d’une fois, d’ailleurs, nous avions constaté la

supériorité des cartes japonaises, plus détaillées et plus précises, qui nous avaient donné des renseignement précieux sur des points d’eau, des gués, des hameaux abandonnés, etc. Grâce à la méticulosité des cartographes japonais, nous fûmes en mesure de couvrir quinze kilomètres en six heures, à travers un terrain particulièrement difficile. Les Japonais comme jadis les Allemands, avaient le goût et le sens de l’exactitude, alors que, chez les Français, un grand désordre régnait dans tous les domaines et rien ne fonctionnait jamais correctement, qu’il s’agît des mitrailleuses ou des… W.-C.
La lune se montra environ une heure après que nous eûmes traversé la rivière, rendant notre avance plus facile. Il nous fallait parfois contourner les clairières pour rester à couvert sous les arbres. Personne n’était autorisé à parler, sinon à voix basse.
A quelque cinq kilomètres de la rivière, nous nous trouvâmes au pied d’une pente nue, conduisant à la crête de la colline 124, notre premier objectif. Selon les photos aériennes, la Colline 124 dominait la vallée où le capitaine Lorilleaux et son bataillon avaient été massacrés jusqu’au dernier homme. Nous prîmes position sur la crête et, laissant derrière nous un peloton commandé par le caporal Karl Stolz, nous continuâmes vers notre deuxième, puis troisième objectif, les Collines 125 et 126. Les armes et les munitions semblaient avoir doublé de poids.
Encore trois kilomètres et nous atteignîmes le sommet de la Colline 125, d’où l’on pouvait deviner les lumières du village encore éloigné. La vallée, à nos pieds, où plus de mille Viets devaient nous attendre, était plongée dans l’obscurité. La nuit était chaude et nous transpirions abondamment. J’aurais voulu savoir comment s’effectuait la progression de Riedl et de Pfirstenhammer, de l’autre côté de la vallée. Schulze me manquait beaucoup. Légèrement blessé à la hanche la semaine précédente, il n’avait pu nous accompagner.
Je laissai sur place trente hommes armés de mitrailleuses et de mortiers et pris avec les cinquante derniers la direction de la Colline 126, qui s’élevait à quelque deux cents mètres au-dessus du village, à moins d’un kilomètre de là. Il était 3 heures du matin et, à l’est, l’horizon commençait à s’éclairer.
Ayant déployé mes hommes sur la colline, j’en envoyai quinze faire la jonction avec une patrouille similaire du groupe 2 et couper la route de Neua, à quinze cents mètres au-delà du village. Les deux patrouilles établirent le contact peu après 4 heures. L’encerclement était complet. Riedl et Pfirstenhammer avaient pris possession des Collines 127 et 128. A 4 h 25. Eisner m’envoya un message radio : il avait traversé le pont et était sous un feu intense de l’ennemi.
A partir de ce moment-là, tout se mit en branle avec la précision d’une bonne horloge. Au signal de nos fusées jaunes, le feu et l’acier se mirent à pleuvoir de toutes les collines sur le village — obus de mortiers, projectiles incendiaires et le reste, transformant en brasier les paillotes et les bois avoisinants. Six minutes plus tard, un nouveau message d’Eisner m’apprit que les partisans refluaient dans la vallée.
— Ça commence à ressembler à la guerre éclair en Pologne, me dit-il. Mais il était temps…
— Pourquoi ?
— Nous avons perdu trente-trois hommes.
C’était beaucoup.
L’aube se levait lentement, éclairant le décor. Le village était parsemé de cadavres. Les survivants couraient dans tous les sens pour être abattus quelques secondes plus tard. De la vallée commençaient à émerger de nombreux groupes de Viets battant en retraite

et tirant au jugé dans toute les directions. Ils devaient être un millier qui se battaient toujours mais qui étaient condamnés, car ils étaient pris au piège. Sous la protection des fusils mitrailleurs et des lance-flammes, les pelotons de Pfirstenhammer investissaient le village, tuant et brûlant tout ce qui bougeait encore. Quelque deux cents partisans avaient essayé de prendre d’assaut la Colline 125, qui n’était défendue que par vingt soldats, mais ceux-ci avaient des mitrailleuses et savaient s’en servir.
Une fois encore, Eisner m’appela. Il venait de découvrir les cadavres décomposés et horriblement mutilés d’au moins quatre cents Français. Beaucoup d’entre eux, accrochés aux arbres, avaient été décapités et châtrés. Les têtes étaient posées au bord de la route, comme de macabres bornes…
Maîtres de la situation, nous procédâmes à l’extermination systématique des partisans, épargnant uniquement les femmes et les enfants mais tuant et grillant tous les hommes. Nous ne voulions ni faire des blessés ou des prisonniers, ni gagner du terrain : notre seul but était d’anéantir l’ennemi, s’agît-il d’adolescents, en qui nous voyions les terroristes des années à venir, la « réserve » de Hô Chi Minh…
Cela dura prés de trois heures. Les quatre cents Viets qui avaient échappé au massacre et dont la plupart étaient blessés finirent par se rendre. Une centaine d’entre eux, capturés par Pfirstenhammer dans les collines, furent amenés au bord d’un précipice et poussés dans le vide l’un après l’autre. Quant aux commandants de compagnies, aux propagandistes, aux commissaires politiques et aux chefs de peloton, qui étaient directement responsables de la mutilation et du massacre des Français, Eisner et ses hommes se chargèrent de leur exécution « par morceau », selon la formule de Bernhardt. Cela consistait à les cribler de balles en évitant de toucher les organes vitaux et à les laisser mourir, saignés à blanc.
Ce n’était pas, de notre part, un acte de brutalité gratuite mais un prêté pour un rendu. Nous voulions que cela se sût et que désormais, lorsqu’ils nous entendraient venir, les Viets fussent instruits de ce qui les attendait.
Nous ordonnâmes aux cinquante derniers survivants de rassembler les corps de nos quarante-huit camarades qui avaient trouvé la mort au cours de l’opération et de les enterrer, après quoi nous tuâmes nos derniers prisonniers, sauf un. Je dis à celui-là :
— Tu seras notre messager. Va dire à Giap qu’il devrait relire la Convention de Genève relative au traitement des prisonniers de guerre. S’il ne la respecte pas mieux à l’avenir, nous traiterons de la même façon chaque village sous son contrôle.
Après cette affaire, le Viêt-minh annonça une récompense de 25.000 piastres pour la capture de tout Allemand de mon groupe. Je fus flatté d’apprendre que ma propre tête était mise à prix pour 200.000 piastres, « mort ou vif ». Sur quoi Schulze me dit :
— Avant que nous quittions la Légion, tu vaudras sûrement plus d’un million. D’ici à ce que nous te livrions nous-mêmes à Hô Chi Minh, il n’y a pas loin…
Eisner, Pfirstenhammer et Riedl, quant à eux, ne furent estimés qu’à 50.000 piastres chacun, ce qui vexa le second :
— C’est plutôt insultant, dit-il. Il va falloir nous donner du mal pour faire monter les prix…

 

6.
Intermèdes humains et inhumains
Alors que nous revenions d’une patrouille de nuit le long de la voie ferrée Hanoï-Lang Son, une femme, debout au bord de la route, nous fit signe de nous arrêter. Elle portait une combinaison de travailleur élimée et de grossières sandales de caoutchouc. Elle tenait à la main un petit sac en papier. Lorsque la jeep s’arrêta, elle me dit d’une voix fatiguée mais en bon français :
— Excusez-moi, monsieur l’officier… Allez-vous à Hanoï ?
— Oui.
— Pouvez-vous m’emmener ? Je suis très lasse.
Comme j’hésitais, Riedl me dit en allemand :
— Ce n’est pas Rita Hayworth, mais laisse-la monter. Je vais fouiller son sac.
— Vous n’êtes pas armée ? demandai-je à la femme.
— Moi ? Oh ! non, monsieur… Je ne me bats pas contre l’armée française.
La formule me fit tiquer : une véritable Indochinoise aurait dit « contre la Légion ». Je l’aidai à monter dans la jeep et Riedl vérifia le contenu de son sac.
C’était probablement une réfugiée de la classe moyenne. Nous avions l’habitude de rencontrer des auto-stoppeurs et nous avions ordre de ne pas les emmener, car il y avait trop de risques : le Viêt-minh, comme les Japonais pendant la guerre, avait ses kamikazes… Quelques jours plus tôt, le chauffeur d’un camion de munitions avait laissé y monter un jeune garçon qui, disait-il avait vu sa famille torturée et exécutée au Cambodge par les communistes, et voulait s’engager dans l’armée pour la venger. Les hommes du camion lui avaient donné à boire et à manger. Sur quoi, comme le véhicule franchissait un pont important, le jeune terroriste avait sorti de sa poche une grenade, l’avait jetée au milieu des caisses de munition et avait plongé dans la rivière en criant :
— Mort aux colonialistes français !
Le camion avait sauté, détruisant le pont et une compagnie d’infanterie qui le franchissait en sens inverse.
— Vous venez de loin ? demandai-je à la jeune femme.
— Oui, de très loin.

Ce n’était décidément pas une paysanne. Elle avait entre vingt-cinq et trente ans, et était mince, presque frêle, avec un air enfantin.
— Où allez-vous ? demanda Riedl.
— A Hanoï, si vous voulez bien m’y emmener.
— Vous y êtes déjà allée ?
— Oui, il y a longtemps.
Je lui offris une cigarette. En l’allumant, je remarquai que ses mains étaient petites et fines, mais abîmées, eût-on dit, par un travail manuel, pour lequel elle ne semblait pourtant pas faite.
— Je m’appelle Lin, dit-elle. Vous n’êtes pas des Français, n’est-ce pas ?
— Non, nous sommes allemands. Je m’appelle Hans et mon ami Helmut.
— J’avais remarqué votre accent.
— Mais vous n’êtes pas d’ici non plus ?
— Non. Je suis chinoise. Bien sûr… Si vous êtes chinoise, nous sommes raqua sur elle sa torche électrique. Elle avait sans aucun doute des yeux en amande, mais non point les pommettes saillantes et le visage rond des Chinoises, et sa peau était presque blanche.
— Mon père était anglais, dit-elle. Je suis née à Hong Kong.
— Hong Kong n’est pas la Chine mais l’Angleterre, observai-je. Mais ça ne nous dit pas ce que vous faites entre Land Son et Hanoï…
— Est-ce tellement important ?
— Oui, très. Savez-vous que vous étiez dans une zone interdite aux civils ? Les sentinelles auraient pu vous abattre.
Elle soupira.
— C’est une longue histoire…
— Nous avons le temps. Elle me regarda dans les yeux.
— Êtes-vous de ces hommes que la milice chinoise appelle Yang-kou Ce, les Diables au visage blanc ?
— Peut-être, Lin… On ne nous aime pas beaucoup, dans la milice chinoise.
— Je sais.
— Comment le savez-vous ?
— Je viens de Chine.
— Sans visa, j’imagine ?
— J’ai passé plus d’un an dans un camp de la milice.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas. Sans doute en tant que prisonnière de guerre…
— Vous vous étiez battue contre eux ?
— Moi ? Quel âge croyez-vous que j’aie ?
Je la regardai mieux et remarquai de petites rides au coin de ses yeux. Impossible de lui donner un âge précis.
— Je sais que c’est difficile à croire, dit-elle tranquillement, mais j’aurai dix-huit ans en septembre. J’éteignis la lampe.
— Vous ne -me croyez pas, n’est-ce pas ?
— Pourquoi mentiriez-vous ?
— Je ne mens jamais.

Elle me fascinait — peut-être à cause de la tranquille résignation de sa voix, de sa tristesse, de sa manière de parler. Je devinais un mystère derrière son sourire énigmatique et j’avais envie d’en savoir plus long sur elle.
Il était neuf heures passées lorsque nous atteignîmes les faubourgs de la ville. Je dis à Riedl d’arrêter et de s’occuper de la jeep. J’ajoutai en allemand :
— J’emmène cette fille manger quelque chose. J’aidai Lin à descendre. Riedl lui tendit son sac.
— Qu’y a-t-il là-dedans ? lui demandai-je.
— Rien que de vieux vêtements. Pas de bombe, rassurez-vous, ajouta-t-elle en souriant.
— Rien de précieux ?
— Non, rien.
Je jetai le sac dans un terrain vague.
— Pourquoi faites-vous cela ? demanda-t-elle. Je pourrais en avoir besoin. Je haussai les épaules.
— Laissez-moi m’occuper de ce dont vous avez besoin. Je dis encore à Riedl :
— Je reviendrai vers six heures.
Un taxi nous conduisit, Lin et moi, à la place Ba Dinh, et j’entraînai la jeune femme dans un magasin. Une demi-heure plus tard, elle portait une jolie ao daï bleu clair et des chaussures convenables. Nous allâmes dans un petit restaurant. Au moment d’y entrer, elle me demanda :
— Ça ne vous gêne pas qu’on nous voie ensemble ?
— Pourquoi ?
— Je ne suis pas très… propre.
— Allez faire un brin de toilette. Nous avons le temps.
Lorsqu’elle revint des toilettes, elle avait l’air beaucoup plus jeune. Je fus frappé par sa beauté.
Le bar était presque désert. Je conduisis Lin à une table écartée, dans un coin tranquille.
— Je vous en prie, Hans, me dit-elle, m’appelant pour la première fois par mon prénom… Un sandwich me suffira.
— Non, il faut que vous preniez un vrai repas.
Je commandai du poulet au riz et au curry, de la salade, une salade de fruits, du vin et du café. Lin paraissait enfin détendue. Lorsque le garçon nous eut servi le vin, elle déboutonna le haut de sa tunique pour me montrer une petite croix qu’elle portait accrochée à un mince collier de vieil argent.
— C’est une vieille missionnaire protestante qui me l’a donnée à la briqueterie où nous travaillions, me dit-elle. Elle m’a dit que cette croix avait porté bonheur à son père pendant la guerre des Boers, à son mari dans les Flandres et à son fils pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle me l’a donnée dans l’espoir qu’elle m’aiderait à retrouver la liberté.
— Où étiez-vous, en Chine, Lin ?
— Près de Kouei-ping.
— Je suis heureux que vous n’ayez pas été dans le Sin-kiang.
— Oui, je ne crois pas que j’en serais revenue.
— C’était dur ?
— Des sauvages ! s’écria-t-elle. Vous êtes soldat depuis longtemps, flans, mais je ne

crois pas que vous ayez vu autant de morts durant toute votre vie que moi en deux ans. La milice allait de village en village, condamnant un tas de gens à mort et les exécutant sur-le-champ, parfois deux cents personnes en une demi-heure.
Le garçon revint avec notre commande. Lin regarda son assiette avec une sorte de fascination ; Je mis ma main sur la sienne et lui demandai :
— Qu’est-ce qu’il y a, Lin ?
— Rien… Mais il y a si longtemps que je n’ai vu une telle nourriture !
Elle se mit à manger comme quelqu’un qui n’eût pas fait un vrai repas depuis des années, mélangeant le sucré et le salé, laissant échapper sa fourchette, renversait presque son verre. Rougissante, elle me regarda et me dit :
— Je ne sais plus manger proprement…
— Prenez votre temps, Lin.
— Je vous fais honte, n’est-ce pas ?
— Pas du tout.
Je la regardai longuement. Elle me paraissait de plus en plus jeune. J’avais déjà décidé ce que j’allais faire d’elle : je la conduirais au seul endroit possible — chez le colonel Housson. J’étais sûr qu’il l’accueillerait bien. Ensuite, nous pourrions entrer en contact avec le consul britannique : après tout, Lin était née à Hong Kong, et son père était anglais. Elle ne m’avait pas dit où était sa famille, et je soupçonnais que son père était mort, mais il devait bien avoir des parents quelque part.
J’allai téléphoner au colonel, qui m’écouta sans m’interrompre puis me demanda de ne pas quitter. Je devinai qu’il parlait à sa femme. Ils avaient une fille de seize ans, Yvette, et un fils de quinze, Jacques. Mme Housson était, je le savais, une femme généreuse qui consacrait une bonne partie de son temps aux réfugiés.
— Bon, me dit enfin le colonel. Amenez votre protégée, Wagemüller… Vos soucis humanitaires sont vraiment émouvants. C’est à l’Armée du Salut plutôt qu’à la Waffen SS que vous auriez dû vous engager !
— Merci, mon colonel… Vous avez peut-être raison. Je rejoignis Lin et lui dis : — Maintenant, vous allez venir avec moi.
— Avec vous ? Où cela ?
— Quelque part où vous pourrez dormir. Elle rougit derechef.
— Je… Je ne peux pas faire ça, murmura-t-elle.
Je vous en prie…
— Vous avez peur de moi ?
— Nnnnnon… Vous vivez… seul ? J’éclatai de rire.
— Ce n’est pas chez moi ni à l’hôtel que je veux vous emmener, Lin, si c’est ce que vous pensez. Je vais vous conduire chez des gens très gentils, où vous trouverez une fille de votre âge et un toit provisoire. Ensuite nous verrons ce que nous pouvons faire pour vous procurer un passeport britannique.
Elle parut soulagée.
— Pardonnez-moi… J’avais cru comprendre…
— Ça ne fait rien. Soyez rassurée.
La famille du colonel nous attendait. Ils accueillirent Lin avec sympathie et la firent s’asseoir. Elle ressemblait à un petit oiseau apeuré.

— Excusez-moi, dit-elle en cherchant ses mots… Je ne voudrais pas vous déranger. Si seulement vous vouliez bien me laisser passer la nuit ici…
— Bien sûr ! dit Mme Housson avec chaleur. Ce n’est pas la place qui manque !
Yvette prit la main de Lin et lui dit :
— Je m’appelle Yvette. Vous venez vraiment de Chine ?
— Oui.
— Ça a dû être terrible ?
— Un enfer ! s’écria Lin.
Yvette lui sourit gentiment et l’embrassa.
— C’est fini, maintenant. Vous resterez avec nous.
Lin fondit en larmes.
— Si nous passions au salon ? proposa le colonel.
— Excusez-moi, murmura Lin. Je me sens tellement sale…
— Voulez-vous prendre un bain ?
— Oh ! oui…
Mme Housson appela la femme de chambre, qui emmena Lin, et le colonel servit à boire à tout le monde. Yvette quitta brusquement la pièce. Elle revint en portant une pile de vêtements qu’elle posa sur le divan.
— C’est pour Lin, dit-elle. Je n’en ai pas besoin et nous avons à peu près la même taille. Demain, je lui achèterai des chaussures.
— Tu as donc de l’argent ? lui demanda le colonel d’un air ironique.
— J’ai mes économies.
— Je croyais que tu comptais t’offrir un électrophone ?
— Ça peut attendre, papa…
Lorsque Lin reparut, nous restâmes bouche bée. Ses joues étaient roses, la fatigue de son visage s’était effacée et elle paraissait encore plus jeune qu’Yvette. Après le café, elle se mit à nous parler de sa vie, et l’atmosphère du salon s’alourdit.
— Nous vivions près de Hankéou, dit Lin. Mon père, qui était architecte, y avait construit un cottage. Il s’appelait Carver, John Carver. Ma mère était chinoise. J’étais leur unique enfant. Lorsque les communistes ont approché de Hankéou, mon père a refusé de partir. Il travaillait à la construction d’un hôpital et ne voulait pas abandonner son travail. Au moment du siège, il m’a confiée à un de ses amis, un médecin missionnaire protestant, qui vivait avec sa femme dans une petite institution chrétienne. Mes parents croyaient que j’y serais en sûreté. Il n’y avait là que des professeurs, des pasteurs, des médecins et des infirmières qui soignaient les vieillards et les enfants. Mon père, lui, s’est installé à l’hôpital. Il était convaincu que les communistes lui permettraient de poursuivre son oeuvre. Quelle erreur il faisait, mon pauvre père !
Elle soupira et ses yeux se mouillèrent, mais elle poursuivit :
— Un matin, des soldats blessés nous dirent que les communistes avaient occupé l’hôpital pendant trois heures mais en avaient été chassés. Alors, je m’enfuis de l’institution et je courus à l’hôpital. A l’entrée, je trouvai Huang, notre domestique, et je lui demandai où étaient mes parents. Il me dit avec un sourire méchant : « Là, dans le bâtiment principal… » Je me précipitai et je vis… Je vis mon père et ma mère, dans une mare de sang… Ils étaient morts, criblés de balles…
Mme Housson voulut l’interrompre, mais Lin secoua la tête.

— Non, il faut que je vous dise tout. Vous êtes si bons pour moi… Je n’ai jamais pu parler de cela à personne… En quittant l’hôpital, je vis Huang parler à des soldats. C’étaient les communistes, qui étaient revenus. Je voulus m’enfuir, mais les soldats m’attrapèrent et… et… je ne peux pas vous dire ce qu’ils m’ont fait… Je me suis retrouvée dans un camion avec d’autres gens. Ils nous ont emmenés dans un camp où ils nous ont obligés à travailler dans une briqueterie, à cinq kilomètres de là. Nous y allions et nous en revenions à pied, tous les jours. A la fin de l’année, plus de cent d’entre nous étaient morts, de froid, de faim, de fatigue… On nous disait toujours que si nous travaillions bien nous serions mieux logés et mieux nourris, mais cela n’arrivait jamais.
Chaque semaine, il y avait des centaines d’exécutions et c’étaient nous qui étions chargés d’enterrer les morts… Et puis, une nuit, une tempête a démoli les tours de garde et une partie des clôtures et je me suis enfuie… J’ai marché pendant deux semaines, en mangeant ce que je trouvais, et puis j’ai franchi la frontière et j’ai continué à marcher… Jusqu’à ce que j’aie rencontré la voiture.
Il était tard.
— Vous devriez dormir, maintenant, dit Mme Housson. Venez, mon petit… et essayez de chasser tous ces affreux souvenirs de votre esprit.
Lin se leva et me regarda en disant :
— Je vous remercie…
L’histoire de Lin eut une fin heureuse. Le colonel Housson adressa un long rapport sur elle au consul britannique, qui transmit le dossier à Hong Kong. Trois semaines plus tard, Lin reçut son passeport et une lettre disant qu’on recherchait les parents qu’elle pouvait avoir en Angleterre.
Pendant les deux mois qui suivirent, nous nous vîmes souvent. Je l’emmenais dîner au restaurant ou danser, et nous nous attachions de plus en plus l’un à l’autre — mais je sentais que cela ne pouvait nous mener très loin. Lin avait dix-huit ans ; j’en avais trente-six et j’étais un candidat à la mort. Lorsqu’elle était née, j’entrais déjà à l’armée…
Je fus à la fois peiné et soulagé lorsque son oncle arriva en avion. C’était un homme d’affaires anglais, d’âge moyen et d’aspect jovial, qui paraissait ravi de s’être découvert une nièce qu’il croyait morte, comme ses parents. Lorsqu’ils reprirent l’avion pour Singapour, il me dit :
— Si vous avez besoin de quoi que ce soit ou si vous venez un jour en Angleterre, ne manquez pas de me faire signe !
Il me donna une petite enveloppe et nous nous serrâmes les mains. J’embrassai Lin, qui avait les yeux pleins de larmes. Elle me murmura :
— Je vous en prie, écrivez-moi vite… Ecrivez-moi toujours !
— C’est la vie, dit doucement le colonel Housson lorsque l’avion décolla. Si les choses ne s’étaient pas arrangées pour elle, nous l’aurions adoptée. Mais c’est mieux ainsi.
Dans l’enveloppe, je trouvai une lettre amicale de l’oncle, un chèque de cinq cents livres — et une petite carte sur laquelle Lin avait écrit ces seuls mots : « Je vous aime ».
La guerre cruelle continuait.
Près de Hoa Binh, nous découvrîmes un jour les corps mutilés de deux légionnaires allemands. Tous deux avaient été éventrés et émasculés. Les Viets, en guise de plaisanterie, leur avait mis leurs organes génitaux dans la main.

Deux jours plus tard, nous capturâmes les quatre auteurs de ce crime. Nous les fîmes se déshabiller complètement et nous attachâmes à leurs parties génitales une mince corde dont nous fixâmes l’autre extrémité au pare-choc de la jeep. Celle-ci démarra assez lentement, obligeant néanmoins nos prisonniers à courir pour n’avoir pas les testicules arrachés. Puis, brusquement, le conducteur accéléra, la jeep bondit en avant les terroristes tombèrent dans la poussière en hurlant. Nous les achevâmes à coups de baïonnette. Bombe pour bombe, balle pour balle, meurtre pour meurtre…
Nous n’étions jamais particulièrement tendres à l’égard des terroristes capturés, mais aux crimes et aux mutilations nous répondions avec une brutalité sans nuance et en utilisant des méthodes que n’eût pas méprisées Karl Stahnke. L’ancien agent de la Gestapo nous avait parlé de celles qu’il avait lui-même appliquées et qu’il appelait « des exercices d’éducation ». Elles étaient souvent barbares et inhumaines, mais efficaces. D’après ce que nous avait dit Stahnke, nous comprenions comment notre ancienne police secrète d’Etat avait, en son temps, obtenu autant de renseignements… Mais y a-t-il eu dans l’Histoire, une seule police secrète qui ait agi autrement et qui n’ait pas « réussi » ? Personne n’avait jamais refusé de signer une « déposition » pour le Deuxième Bureau français. Dans le dictionnaire de la police secrète, on trouve rarement le mot « échec » ou « innocent »… On sait comment la Guépéou et le NKVD soviétiques traitent leurs prisonniers. La brutalité de la Gestapo a été décrite dans bon nombre d’ouvrages, mais j’ai aussi eu l’occasion de parler avec un ancien prisonnier de guerre allemand qui avait été soumis au « troisième degré » par le C.I.C. américain, dont apparemment les spécialistes n’étaient pas plus amènes que leurs homologues nazis ou communistes. Le prisonnier de guerre n’avait pas été battu mais, après avoir été brûlé à quelques reprises au moyen de cigarettes allumées, on l’avait enchaîné à un radiateur brûlant, entièrement nu, pendant quatre-vingt-seize heures de suite et de telle manière qu’il ne pouvait ni s’asseoir ni se coucher. Au terme de cette épreuve, ses chevilles gonflées ressemblaient à des pamplemousses et il ne pouvait plus remuer un muscle. Entre-temps, on lui avait donné une nourriture très épicée mais un seul gobelet d’eau par jour : A soixante centimètres de ses oreilles, deux haut-parleurs n’avaient cessé d’émettre une musique tonitruante que pour lui faire entendre les hurlements et les supplications d’une femme torturée dans une autre cellule. De temps à autre, un agent du C.I.C. venait lui parler de l’état physique et mental de sa femme, en accompagnant ses propos de commentaires obscènes. C’est seulement plusieurs mois plus tard que le prisonnier apprit que sa femme n’avait jamais été arrêtée ni torturée, et qu’il s’agissait d’un enregistrement phonographique… Mais les tourments qu’il avait connus, quatre-vingt-seize heures durant, lui avaient fait « avouer » au C.I.C. tout ce que celui-ci souhaitait entendre. Combien de « criminels de guerre » sont-ils montés à l’échafaud après des « aveux » obtenus de cette façon ?
Les Américains ont fait la preuve qu’on peut obtenir de tels résultats sans rouer un prisonnier de coups, en torturant son âme plutôt que son corps, et certains parents d’Amérique devraient savoir de quoi leurs fils sont capables dans les salles d’interrogatoire du C.I.C., derrière des murs épais et des portes d’acier. On n’a écrit aucun livre, à ma connaissance, sur les méthodes du contre-espionnage américain, à part peut-être quelques séduisants romans d’aventures dans le style des histoires de James Bond…
Quelques mois plus tard, l’homme dont j’ai parlé avait réussi à s’évader et à s’engager à la Légion, où il servait dans mon bataillon.

Les seuls à qui je ne puisse imputer la responsabilité de telles cruautés étaient les Anglais — mais le MI-2 ou le MI-5 prenaient tout leur temps pour mener une affaire à son terme… Il y avait parmi nous de nombreux Allemands qui avaient été faits prisonniers par les Anglais. Aucun n’avait été vraiment maltraité, mis à part quelques coups de pied destinés à leur rappeler qu’ils étaient de « maudits nazis ». Il semble que la brutalité ne soit pas dans le tempérament britannique.
Dans un village que nous avions investi, nous mîmes la main sur un terroriste que nous cherchions depuis longtemps. Trang Ghi Muong était responsable, en tant que caporal, du massacre de huit prisonniers français et d’un de nos camarades allemands. Nous étions déjà furieux lorsque nous découvrions des corps de camarades français, mais la découverte d’un cadavre allemand le nez, les oreilles, la langue et les testicules tranchés nous mettait hors de nous. Dès que Muong eut été identifié, nous sûmes que ses complices ne devaient pas être loin, mais la présence d’un bataillon de partisans à moins de quinze kilomètres du village nous interdisait de mener une enquête compliquée et nous dûmes donc recourir à certaines des méthodes de Karl Stahnke pour être renseignés vite et bien.
Je fis déshabiller complètement Muong. Un homme nu se sent toujours plus vulnérable et en état d’infériorité, surtout les Orientaux, qui sont par nature pudiques.
Le sergent Schenk le fit entrer dans une paillote en lui disant :
— Te voilà arrivé au bout du voyage, Muong. Entre ici. Il dépendra de toi que tu en sortes vivant…
A l’intérieur, il y avait Pfirstenhammer, Eisner, le sergent Krebitz et moi.
— Tu ne peux pas dire « chieu hoï » [4] quand tu viens en visite ? lui demanda Krebitz en lui donnant une gifle qui le jeta dans les bras de Karl, en train de retrousser les manches de sa chemise.
Les deux hommes faillirent tomber et le Viet nu se raccrocha au cou de Pfirstenhammer.
— Attention, Karl ! s’écria Eisner. Il va te violer !
Karl renvoya le prisonnier à Krebitz, qui le repoussa brutalement. Eisner l’étendit par terre d’un coup de pied. Il se releva et ce petit jeu continua un bon moment, sans grand dommage pour le Viet, bien qu’il eût une lèvre fendue et qu’il saignât abondamment du nez. Il finit par s’écrouler sur le sol et ne bougea plus, protégeant son bas-ventre de ses mains.
Krebitz l’obligea à se relever et à s’asseoir sur un tabouret, au centre de la paillote.
— Lequel d’entre vous est un Dang Vien ? lui demanda Eisner. Qui est le secrétaire de l’Agitprop ?
Karl se joignit à lui, tenant à la main son ceinturon :
— Qui est votre commissaire du peuple, Muong ? Quel est le responsable du Lao Dong ?
Comme il ne répondait pas, Krebitz et Schenk commencèrent à le frapper au moyen de bâtons de bambou. Eisner tira sa baïonnette et en appuya la pointe contre le ventre de Muong.
— Pitié ! dit celui-ci. Pitié…
— Bien sûr… Tu as sans doute eu pitié des légionnaires, toi ?
Les questions et les coups continuèrent à pleuvoir :

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4. — Bonjour. (N.d.T.).

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Qui est ton commissaire ?
— Qui sont les Dang Vien ?
— Qui a participé au massacre de Bo Hac, en juillet ?
— Où est l’agitateur du Lao Dong ?
Eisner le prit par les cheveux.
— Tu vas parler, ou préfères-tu que nous continuions ?
— Chante ! cria Schenk. Chante « Oncle Hô est un ignoble cochon ! »
— Tu ferais mieux de parler, lui dit Krebitz, sans quoi ton cul sera bientôt aussi rouge qu’un défilé du Premier Mai à Moscou…
Eisner poussa sa baïonnette entre les cuisses de Muong.
— Ne bouge pas, où tu y laisseras tes couilles, Liebchen !
— Et l’Oncle Hô ne serait pas content de toi, ajouta Schenk. Il a encore besoin de beaucoup de petits Viets…
— Je n’ai rien à dire, dit en haletant le terroriste. Rien…
Nous avions assez plaisanté. J’appelai deux hommes qui se joignirent à nous pour le rouer de coups. Cela dura un quart d’heure. La résistance de Muong était surprenante. Grognant et gémissant, il ne prononça pas un seul mot.
— Merde ! jura Karl. Il ne sent donc rien ?
— C’est peut-être un fakir, dit Krebitz.
Soudain, Muong se mit à uriner et à déféquer. Schenk s’écarta en jurant. Le visage du terroriste n’était plus qu’une bouille sanglante. Eisner lui mit sous le nez une paire de tenailles.
— Tu vois ça, crapule ? Ou bien tu parles ou bien je t’arrache les dents une à une, je te casse les doigts et je te coupe les couilles. Dans l’état où tu es, tu peux encore t’en sortir, mais si tu nous obliges à aller jusqu’au bout, tu resteras infirme jusqu’à ta mort.
J’intervins :
— Si tu parles, je te libérerai.
Il se croyait déjà condamné. Ma promesse tactique réveilla en lui une lueur d’espoir.
— Vous… vous me laisserez.., partir ? murmura-t-il.
— Oui.
Il était prêt à parler — et il parla.
— Donne-lui un verre d’eau, dit Eisner à Schenk en entreprenant de se laver les mains.
L’odeur du sang, de l’urine et des excréments était insupportable. Lorsque Muong nous eut dit tout ce que nous voulions savoir, j’ordonnai à Schenk :
— Va chercher de l’eau et deux ou trois villageois pour laver tout ça.
— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’on attend pour le descendre ?
— Nous ne le tuerons pas.
— Bon sang, Hans, tu te ramollis !…
— Nous avons conclu un marché. Je tiendrai ma promesse… D’ailleurs, ce type est courageux, Victor. Combien de temps crois-tu que tu aurais résisté à un tel traitement ?
— Moi ? Je t’aurais tout dit au bout de cinq minutes… Je suis une créature faible et délicate, moi !
Karl lui donna un coup de pied amical au derrière.
— Je parie que tu nous aurais tous donnés, hein ?

— Tu parles ! s’écria Schenk. J’aurais même été prêt à aider à te pendre !
— Libérez-le, ordonnai-je aux hommes en quittant la paillote. Après ce qu’il nous a dit, il ne jouera plus longtemps les héros, les Viets le tueront.
Il ne nous fallut pas longtemps pour mettre la main sur les agitateurs du Viêt-minh et les membres du parti dont Muong nous avait donné les noms — une vingtaine d’hommes en tout. Nous les exécutâmes à la baïonnette dans un petit ravin proche du village.
La guerre cruelle continuait.

 

7.
L’incident de Man-hao
Le chef du village avait refusé de donner asile aux agitateurs communistes ; à présent, il gisait devant sa propre porte, le crâne brisé. Une petite femme frêle avait essayé d’empêcher les terroristes d’enrôler son fils ; elle aussi était morte dans les ruines fumantes de sa maison. Le garçon, tenant toujours dans sa main crispée la hache avec laquelle il avait tenté de défendre sa mère, était allongé dans un fossé. Dans une petite hutte de bambou, nous découvrîmes sept autres cadavres : le père, la mère, le grand-père et quatre enfants. Tous avaient été poignardés, lacérés, battus à mort, y compris un nouveau-né dans son berceau. Un chien étique hurlait à la mort, près du corps de son maître.
Le long d’une palissade, nous trouvâmes les corps nus et mutilés de onze légionnaires allemands. Après avoir reçu la pressante demande d’évacuation du chef du village, je les avais envoyés pour rassurer les villageois, qui avaient refusé de collaborer avec le Viêt-minh, chassé les agitateurs et même rossé l’un d’entre eux. Ce n’était pas qu’ils fussent francophiles ou anticommunistes, mais la guerre, jusqu’alors, avait épargné leur hameau et ils entendaient ne pas y être mêlés. La vengeance des Viets avait été rapide et féroce. Ils avaient voulu donner un exemple de ce qui attendait les ennemis des « soldats » de l’Oncle Ho. Le petit peloton de nos camarades n’avait pu leur tenir tête bien longtemps, malgré une résistance désespérée, attestée par le nombre de douilles que nous retrouvâmes, près de la palissade. Nous ne vîmes aucun cadavre ennemi. Lorsqu’ils n’étaient pas immédiatement pris en chasse, les terroristes emportaient toujours leurs morts pour les enterrer en secret, près de chez eux ou dans les collines. Mais en examinant le sol sanglant où ils étaient tombés, nous supputâmes que leurs pertes s’élevaient au moins à une centaine d’hommes.
Nos morts à nous, héros oubliés qui luttaient contre le communisme depuis plus de dix ans, étaient Walter Grobauer, de Munich, Adolf Greilinger, de Kiel, Kurt Heinzl, un ancien combattant de la bataille de Leningrad, Hans Aigner, Erich Stumme, Erich Windischamm, de Berlin, Rupert Winkler, Max Hartmann, Friedrich Zimmermann et Alois Krupka, deux combattants de la dernière grande bataille sur la Vistule.
Les survivants de la petite communauté, une soixantaine de familles, allaient quitter le village qui ne pouvait plus leur assurer abri et nourriture. Ils avaient tout perdu et

tous pleuraient. Nous les regardâmes silencieusement se préparer à partir, tandis que nos trois chars prenaient position au pied des collines. Notre convoi de trente camions américains avait un air singulièrement neuf et puissant au milieu des huttes démolies et carbonisées — un morceau de présent au coeur de l’âge de pierre. Pourtant, tout ce que ces gens avaient souhaité, c’était qu’on les laissât tranquilles, loin de la civilisation. Pour eux, celle-ci signifiait des chars, des mitrailleuses, des avions — et la mort. Mais les nations « civilisées », avec leurs institutions humanitaires et leur O.N.U., avaient été incapables de répondre au modeste désir de paix de ces gens simples… Le monde « civilisé » est très généreux. Il étend même ses bienfaits à ceux qui ne lui demandent rien !
Les survivants se rassemblèrent près d’un petit temple bouddhiste et Erich et Helmut entreprirent de leur distribuer des conserves de viande, du lait condensé, du riz et de l’eau. Les puits du village étaient inutilisables, les terroristes y ayant jeté des cadavres. Dans le temple, Eisner avait improvisé un hôpital de fortune pour les blessés, parmi lesquels s’affairait notre infirmier-chef, le sergent Zeisl. Il ne pouvait pas faire grand-chose pour les blessés graves, sinon alléger leurs souffrances par des piqûres de morphine. Les autres, assis par terre, attendaient leur tour d’un air accablé.
Vers onze heures, la chaleur se fit étouffante. Nous étions tous couverts d’une transpiration qui ne s’évaporait pas dans l’air chargé d’humidité, sentant la sueur et le sang. Je pensai à d’autres villages que, dans le passé, nous avions dû nous-mêmes détruire : c’étaient toujours les civils qui payaient le prix de la guerre, à quelque camp qu’ils appartinssent — et même s’ils ne demandaient qu’à se tenir à l’écart de la bagarre. S’ils refusaient d’accueillir le Viêt-minh, les terroristes les liquidaient sans pitié ; s’ils devenaient « rouges », la Légion les exterminait directement ou indirectement. Ces gens étaient pris dans l’engrenage d’une machine meurtrière qui tournait inexorablement, broyant et déchiquetant tout et tous. Il était facile de dire : « C’est la guerre ». Nous ne valions pas mieux que le Viêt-minh, au fond, et nous le savions — mais nous, du moins, souhaitions faire une guerre « propre » et ce n’était pas nous qui avions pris l’initiative des atrocités. Nous ne faisions qu’y répondre, coup pour coup. Nous ne pouvions rien faire d’autre. Les Français essayaient de rester humains et leurs soldats mouraient comme des mouches. Nous ne voulions pas mourir en Indochine. Nous savions que si quelque chose pouvait jamais amener les communistes à accepter les conventions militaires ou même les principes fondamentaux du droit humain, ce ne pouvait être que la terreur. Elle seule, qu’ils avaient été les premiers à utiliser, pourrait les convaincre qu’il valait mieux faire la guerre en hommes qu’en loups. Les communistes ne comprennent que ce langage-là. Ils savent que le monde les hait et qu’ils ne peuvent subsister que par la force des armes, le chantage, le feu, la rébellion, la destruction et la mort. Nous étions résolus à le leur faire payer cher. Il y avait pourtant une légère différence entre eux et nous : nous savions ce qu’était le remords ; eux, non. Nous pleurions un camarade mort ; eux traitaient leurs hommes comme nous des mégots de cigarette. Pour nous, la terreur était seulement un moyen de survie ; les Viets tuaient et mutilaient par plaisir…
En regardant Schulze et Riedl distribuer des vivres, sourire et parler aux enfants, je ne pouvais m’empêcher de penser que ces mêmes hommes — moi compris — avaient abattu d’autres enfants, ailleurs, sans hésiter ni ciller. Tout cela était insensé, tel un délire de schizophrène qui nous hanterait toujours. Il était difficile de garder sa raison quand on voyait le corps déchiqueté d’un camarade pour qui, selon l’ennemi, la mort n’aurait pas été une punition suffisante. Notre survie seule justifiait ce que nous avions fait, mais aucun slogan

communiste sur la « libération » et l’ « indépendance » ne justifierait jamais le monstrueux génocide dont étaient responsables les patriotes » de Hô Chi Minh. Mais, finalement, ils faisaient un mauvais calcul — car nous partirions et les assassins du Viêt-minh auraient à affronter leurs victimes et leur désir de vengeance. Il y aurait des dizaines de milliers de gens qui, un jour, leur demanderaient de rendre des comptes — les pères, les fils, voire les mères dont les proches auraient été tués par les « libérateurs ». On peut toujours soumettre un peuple par la terreur, mais rien ne peut le faire oublier, ni les baïonnettes ni la police secrète…
Le caporal Altreiter et son peloton rassemblèrent les restes de nos camarades morts. Nous les enterrâmes dans une fosse commune sur laquelle Schulze planta une grossière croix de bois ne portant aucun nom mais seulement cette inscription ; « Onze camarades. Allemagne — Russie — Afrique du Nord — Indochine » — et la date. Nous n’oublierions jamais leurs noms, et les autres se moquaient bien d’eux.
Il fallait châtier les tueurs, mais rien ne pressait. Le village n’était qu’à une douzaine de kilomètres de la frontière chinoise et les assassins n’avaient pas beaucoup de munitions : ils ne devaient plus être dans le voisinage. Sans doute avaient-ils déjà franchi la frontière pour gagner, en Chine, une base proche de Man-hao. Les survivants du village avaient dit qu’il y avait avec eux plusieurs « officiers » chinois. Les assaillants étaient au moins trois cents.
— A mon avis, c’est un boulot signé Ming Chen-po, me dit Eisner.
C’était aussi mon opinion. Les gens avaient parlé d’un « Chinois avec un seul bras » qui semblait commander le groupe des terroristes. Nous savions que Ming avait perdu un bras en 1939, du fait de l’artillerie japonaise, et j’avais vu quelques-uns des hameaux occupés par les hommes de cet ancien bandit de droit commun devenu commissaire du peuple.
Il était bien connu que des « experts » chinois et même des hommes de la milice participaient activement aux opérations terroristes en Indochine française. J’avais envoyé plusieurs rapports à Hanoï pour attirer l’attention sur leurs activités dans les provinces frontières, mais le haut commandement n’y pouvait pas grand-chose. Le colonel Housson m’avait dit :
— Tuez-en autant que vous le pourrez mais ne faites pas de prisonniers chinois. Mao se moque bien de perdre en Indochine un million de « volontaires », mais si nous faisions un seul prisonnier chinois, cela ferait du bruit. Mao ne reconnaîtra jamais qu’il est coupable d’intrusion armée en territoire français. Il prétendra que les Français ont kidnappé un officier chinois sur son propre territoire…
Ming avait une base au-delà de la frontière et était trop prudent pour ne jamais s’aventurer loin en Indochine. Nous soupçonnions que cette base, sorte de poste de commandement avancé, se trouvait dans un rayon de soixante-quinze kilomètres autour de Man‑hao. Les « conseillers » chinois y restaient pendant que les Viets accomplissaient leurs missions, prêts à regagner la base si la Légion les prenait en chasse. Deux fois en sept mois nous avions été obligés de renoncer à les poursuivre à cause de la frontière.
Mais le moment était venu de donner une leçon aux terroristes de Ming. Je décidai de détruire leur base, qui ne devait être qu’à une trentaine de kilomètres en territoire chinois. Si nous réussissions, nous n’en dirions rien et nous serions débarrassés de Ming. Si nous échouions, nous n’aurions pas à nous soucier de ce que Hanoï ou Pékin pourrait dire : avec une balle dans la tête, on ne se fait plus de souci…

Le projet me semblait réalisable. Jusqu’alors, le bataillon s’était interdit de franchir la frontière, et l’ennemi ne soupçonnerait pas nos intentions. Je réunis mes compagnons.
— Qu’est-ce qui se passe, Hans ? s’inquiéta Schulze.
Je répondis sans précautions oratoires :
— Nous allons liquider le camp de Ming Chen-po.
Pfirstenhammer me regarda avec stupeur :
— A Man-hao ?
— Exactement.
Riedl émit un petit sifflement et Karl fit la grimace.
— Qu’en pensez-vous ? demandai-je.
— J’ai toujours eu envie de voir la Chine, dit Riedl en haussant les épaules.
— Tu n’en verras pas grand-chose, observa Schulze. Mais c’est le moment d’aller dire bonsoir à Ming. Nous n’aurons pas à marcher trop longtemps.
— Le quartier général sera furieux, remarqua Eisner.
— Et alors ? dit Schulze… Regardons la carte. Je présume qu’il s’agit d’une entreprise strictement privée, Hans ?
— Naturellement. Nous ne pouvons pas demander l’autorisation d’entrer en Chine et nous ne devrons jamais reconnaître que nous l’avons fait.
— Et le colonel Housson ? demanda Karl. Je suis sûr qu’il sera ravi…. pourvu que nous revenions sans laisser de morts derrière nous — des morts à nous, bien entendu.
Eisner estima la chose réalisable. Riedl suggéra que, cela fait, nous pourrions aussi bien prendre le train pour Pékin et libérer la Chine…
— Après tout, dit-il, Mao a seulement quelque sept mille divisions, dont sept seulement sont armées d’autre chose que de bâtons..
Nous décidâmes de laisser derrière nous nos uniformes, nos plaques d’identité et nos papiers personnels. Pfirstenhammer poussa un juron lorsque je lui dis qu’il resterait avec le convoi pour s’occuper des villageois :
— Nous avons besoin d’un homme compétent pour diriger les opérations ici, lui dis-je. Je ne peux pas confier le convoi à un caporal.
— Pourquoi pas Riedl ? s’écria Karl. Il est aussi compétent que moi, non ?
— Je n’ai pas été blessé à la jambe, moi, dit Riedl. Et je tire beaucoup mieux que toi.
— Qu’est-ce qu’on parie ?
— Ça suffit, dis-je. C’est encore moi qui commande, ici. Asseyez-vous tous, et parlons sérieusement.
J’estimais que l’expédition durerait environ quatre jours. Nous ne pourrions jamais pénétrer en Chine sans un bon guide. Il nous fallait aussi une carte de la région, fût-elle approximative. Heureusement, la contrebande était monnaie courante dans les villages de la frontière, les produits français étant très prisés en Chine. Selon Eisner, il ne serait pas difficile de trouver des gens capables de nous renseigner. Il appela notre interprète et se rendit au temple, d’où il revint peu après avec deux hommes et une fille d’une vingtaine d’années, dont je devinai tout de suite qu’elle appartenait à l’ « élite » de la communauté.
— Tu peux leur faire confiance, me dit Eisner en allemand. Phu vient de perdre sa femme et son enfant, le père et la mère de Cao ont été abattus et Suoi a vu mourir tous les siens. Elle est déjà allée à Man-hao.
— Et les hommes ?

— Ils savent comment passer la frontière.
Avant la guerre, Suoi avait suivi les cours d’une école missionnaire à Lao Kay et elle parlait couramment le français. C’était une très jolie fille, bien proportionnée, avec des yeux en amande et un nez légèrement retroussé. Elle me fit penser à Lin. Leurs histoires se ressemblaient étrangement.
Ses compagnons étaient encore profondément ébranlés par ce qui leur était arrivé, mais leurs yeux n’exprimaient qu’un désir de vengeance.
— Nous irons avec vous, dit Phu d’un ton décidé. Nous donnerez-vous des armes ?
— Nous ne nous reposerons pas avant d’avoir tué mille de nos ennemis ! ajouta Cao avec véhémence.
— D’accord, dit Schulze en posant sur la table une feuille de papier. Mais d’abord, il faut que vous nous aidiez à entrer en Chine, pour châtier ceux qui ont tué les vôtres. Dites-nous tout ce que vous savez sur la région entre la frontière et Man-hao.
Il traça une ligne qui représentait approximativement la frontière.
— Voici Lao Kay et voici Ch’i-ma-pa. Là, c’est Muong… et cette ligne représente la rivière Song, qu’on appelle Kiang en Chine. Voici Man-hao et la ligne de chemin de fer qui relie Lao Kay et Meng-tseu.
Phu hocha la tête.
— Vous dessinez bien, dit-il.
— Maintenant, parlez-nous de toutes les collines, les routes, les sentiers, les criques, les ravins, les villages que vous connaissez entre le village et Man-hao, en essayant de vous rappeler les distances qui les séparent.
L’interprète traduisit tout ce que disaient les deux hommes et Schulze compléta sa carte. Phu et Cao connaissaient bien la zone frontalière mais ils n’étaient jamais allés jusqu’à Man-hao.
— Là, il y a des postes de la milice chinoise, dit soudain Cao en posant son doigt sur la carte.
— Combien ?
— Deux. Un au bord de la route, l’autre un peu plus loin, sur une petite colline.
— Quelle distance les sépare ?
— Environ cinq cents mètres.
— A gauche ou à droite de la route ?
— A droite, dit Cao sans hésitation.
-Et la colline, quelle hauteur ?
— A peu près cent mètres.
— Il y a des arbres ?
— Non, la milice les a coupés, pour pouvoir surveiller la route et la ligne de chemin de fer.
— Il y a des arbres, corrigea Phu, mais seulement jusqu’à mi-hauteur de la colline.
— Tout autour ?
— Oui. Et il y a deux sentiers qui conduisent au poste… Là et là.
Au bout d’une bonne heure, Schulze eut complété sa carte.
— Je crois que ça ira, Hans, dit-il.
Eisner envoya un soldat nous chercher du thé et des sandwiches. Il ne réussit pas à

faire manger Suoi, qui pleurait doucement.
— Je sais qu’il vous est pénible de parler, lui dit Schulze, mais vous devez nous aider. Vous êtes la seule, ici, à connaître Man-hao. Si nous ne tuons pas les partisans qui s’y cachent, ils reviendront commettre d’autres crimes.
Le visage dans les mains, elle éclata en sanglots.
— Laisse-la donc tranquille ! s’écria Riedl. Tu vois bien dans quel état elle est.
Schulze prit une autre feuille de papier et attendit que la jeune fille se calme. Phu lui parla doucement et, au bout d’un long moment, elle se ressaisit et nous dit qu’elle était prête à nous aider. Erich traça une ligne et lui dit .
— Voici la rivière qui traverse Man-hao, Suoi. Vous rappelez-vous combien de ponts la traversent ?
— Oui, monsieur. Il y en a deux.
— Au centre de la ville ou à l’extérieur ?
— L’un des deux est sur la place du marché, près d’un petit temple.
— Une place et un temple… répéta Erich en dessinant rapidement.
Je pensai malgré moi aux cartes détaillées des villes chinoises qui dormaient, sous une épaisse couche de poussière, dans les archives du Troisième Bureau…
— C’est une grande place, Suoi ? demanda Erich.
— Pas très grande, non. Peut-être une centaine de mètres.
— Et le pont ? Il est en face du temple ?
— Non, monsieur, à sa droite.
— C’est un pont de pierre ?
— Oui… L’autre est là, près de la route qui conduit à Meng-tseu. Ici, au bord de la rivière, il y a un marché.
— Très bien, Suoi… Vous rappelez-vous combien de rues aboutissent à la place ?
— Cinq, je crois… La route, à droite, conduit au camp de la milice, sur la colline.
— Maintenant, une chose importante, Suoi. Est-ce la seule route qui conduise au camp ?
— Oui. L’autre route conduit à Meng-tseu.
— Je vois… Parlez-nous un peu de ce camp. Vous y êtes allée ?
— Non, monsieur. Personne n’y est autorisé. La route est barrée.
— A quelle distance du camp ?
— Au pied de la colline.
— Y a-t-il un mur autour du camp ? demanda Eisner.
— Non, seulement des barbelés.
— Pas d’arbres ?
— Non, la colline est nue.
— Nous emporterons des fusils mitrailleurs, murmura Eisner.
Schulze continua à la questionner sur les collines proches de Man-hao et à dessiner. Nous savions que le camp de base du Viêt-minh devait être attenant à celui de la milice chinoise, mais Suoi n’était pas en mesure de nous dire l’importance du second, ce qui nous eût permis de supputer le nombre de ses occupants.
— Il faudra envoyer un groupe de reconnaissance avant d’attaquer, dis-je. Sa mission sera plus facile, à présent.

Je me sentais plein de confiance. Nous aurions l’avantage de la surprise, ce qui nous permettrait de détruire quelques-unes des installations et une partie des effectifs ennemis. Nous étions près de sept cents, mais je décidai de n’emmener que deux cents hommes. En nous basant sur les croquis de Schulze, nous ébauchâmes un plan, que nous modifierions selon les circonstances et ce que découvrirait notre groupe de reconnaissance : une attaque en tenaille, Eisner et moi-même venant de l’est, Schulze et Reidl venant du nord. Nous attaquerions vers onze heures du soir, c’est-à-dire lorsque les soldats seraient déjà couchés.
Comme nous devrions traverser la ligne de chemin de fer, Riedl suggéra que nous en profitions pour la faire sauter. Mais je croyais savoir qu’il n’y avait aucun trafic entre Meng-tseu et Lao Kay, ce pour quoi cela m’apparut comme une perte de temps. Si nous voulions endommager les communications chinoises, mieux eût valu le faire plus haut, entre Man-hao et Meng-tseu — mais c’était trop risqué : les Chinois avaient des forces importantes à Meng-tseu, à moins de vingt-cinq kilomètres de notre objectif principal, et ils pourraient en moins d’une heure envoyer des renforts qui seraient en mesure de nous couper la retraite.
Je décidai que nous nous mettrions en route le soir même, en empruntant un chemin de contrebandiers rarement utilisé et que Phu et Cao connaissaient depuis leur enfance, une piste très éloignée des routes prises par les patrouilles régulières de la milice. Schulze et Eisner se chargèrent de rassembler les armes nécessaires, vingt mitrailleuses, trente mortiers légers, douze bazookas et une dizaine de lance-flammes, que je considérais comme l’arme la plus efficace contre les partisans. Nous emportions aussi des grenades et des explosifs. Comme munitions, Eisner choisit des balles traçantes, qui avaient en général un effet psychologique plus puissant que les balles ordinaires : leur feu d’artifice provoquait toujours une certaine panique chez l’ennemi. Avec les balles ordinaires, on ne voit pas venir la mort, alors que les balles traçantes en donnent un avant-goût et incitent l’adversaire à se mettre instinctivement à l’abri plutôt qu’à continuer de tirer. En réduisant ainsi, fût-ce de quelques secondes, le « temps d’activité » de l’ennemi, on peut sauver la vie de plusieurs camarades.
A mon avis, l’action proprement dite ne devrait pas durer plus d’une quinzaine de minutes.
— Ne soyez pas blessés, dit Eisner aux hommes. Ne prenez pas de risques superflus et restez à couvert. Vous connaissez les règles du jeu.
Ils les connaissaient. Nous ne pouvions laisser derrière nous des corps qui eussent servi de preuves aux Chinois. Les morts, s’il y en avait de notre côté, devraient être brûlés au lance-flammes.
Le plus important était de faire passer inaperçus deux cents hommes pendant un jour entier. Il était impossible d’atteindre notre destination en un seul jour et l’ennemi ne devrait pas deviner prématurément notre présence. Au retour, nous avions l’intention de faire tout le trajet en quelque quinze heures, sans nous arrêter. Phu se rappela l’existence, du côté chinois de la frontière, de cavernes assez grandes, selon lui, pour nous abriter pendant la journée et assez proches de Man-hao.
Lorsque le crépuscule tomba, nous échangeâmes nos uniformes contre des « pyjamas » d’indigènes. Suoi elle-même mit des vêtements masculins. Je lui conseillai de ne jamais s’éloigner de moi.
— Ça m’est égal de mourir, dit-elle. Schulze la réprimanda.

— Il ne faut pas dire cela, Suoi. Nous aussi, nous avons perdu beaucoup d’êtres chers — tous.
— Vous avez vos camarades, répondit-elle. Moi, je suis seule au monde.
— Non, dit Eisner, vous n’êtes pas seule. Vous avez une famille, une grande famille : tout un bataillon… (Il lui prit le menton.) Vous voulez bien de nous pour famille ?
Elle sourit à travers ses larmes.
— Si vous n’attendez pas de moi que je fasse la cuisine pour tout le monde…
Je regardai Schulze et Riedl, je vis Eisner — chose rare — esquisser un sourire, et je compris qu’en effet mes compagnons avaient « adopté » Suoi.
— Que ferons-nous d’elle en rentrant à Hanoï ? demandai-je nonchalamment à Schulze. Il haussa les épaules.
— Oh ! nous l’installerons quelque part. Si chacun de nous lui donne une centaine de piastres, chaque mois, elle pourra vivre comme une princesse.
— Et quand nous nous déplacerons, elle pourra nous accompagner, ajouta Riedl.
— Pas question ! Nous avons déjà assez d’ennuis sans cela.
— C’est une fille intelligente, Hans, et elle parle couramment le français. Elle sera notre interprète.
— Tu veux qu’elle se fasse tuer ?
— Nous sommes toujours en vie, nous ! Toutes les balles ne tuent pas…
— Non, seulement celles qui atteignent leur objectif ;.. Eisner intervint :
— Vous avez une façon de décider de l’avenir de cette fille… Si vous lui demandiez son avis ?
— Plus tard, dit Schulze. Je lui parlerai.
Nous nous mîmes en route à 21 h 30, nos bottines entourées de chiffons pour étouffer le bruit. Nous avions donné des pistolets mitrailleurs à Phu et Cao, qui marchaient en tête du détachement.
Nous franchîmes la frontière sans difficulté. Les hommes se tenaient à moins d’un mètre les uns des autres. Nos deux guides avançaient sans hésitation dans une obscurité qui me semblait impénétrable. La lune finit par se montrer. Vers 2 heures du matin, nous avions déjà parcouru cinq kilomètres en territoire chinois. Suoi me suivait sans se plaindre, acceptant ma main lorsqu’il y avait un obstacle à franchir et s’accrochant à ma ceinture lorsque nous avions à escalader une pente. Au cours d’une de nos brèves haltes, Schulze me dit :
— Dis donc, Hans, tu n’as pas l’intention de te la réserver ? Je m’intéresse à elle…
— Je l’avais remarqué, figure-toi… Mais pour l’instant, pense seulement à notre expédition.
Le soleil se levait lorsque nous arrivâmes aux cavernes, par un sentier tout juste assez large pour laisser passer un homme à la fois. L’endroit était entièrement entouré de collines boisées. Schulze s’étonna que les Viets n’eussent pas songé à utiliser cette place forte naturelle pour y entreposer des armes, mais Cao lui expliqua que, quand il pleuvait et particulièrement pendant la mousson, les grottes étaient complètement envahies par les eaux.
— Et tu oublies que nous sommes en territoire chinois, ajouta Eisner. Le Viêt-minh y a des dépôts d’armes beaucoup plus accessibles.
Nous passâmes là les heures suivantes, dans un confort relatif. Schulze improvisa une

couchette pour Suoi et j’essayai moi-même de dormir, la tête posée sur un sac à dos, mais le sommeil me fuyait. Je ne pouvais m’empêcher de penser au village dévasté, aux Viets, à la Légion et à sa gloire compromise, au monolithe chinois auquel on n’eût jamais dû permettre de naître, moins encore de vivre et de grandir, à toute cette situation absurde qui nous faisait tuer des centaines de petits hommes jaunes et essayer en même temps d’en sauver des milliers d’autres…
En pensant à l’Amérique et à l’Angleterre, qui faisaient leur petite guerre en Corée, j’avais envie de sourire — n’eût été le fait que le destin du monde civilisé tout entier était accroché à leur char branlant. Les deux piliers de la démocratie et de la liberté s’étaient alliés à Staline, qu’ils auraient pu confiner dans les frontières de la Russie d’avant-guerre, en 1945, lorsque seuls les Etats-Unis possédaient la bombe atomique et que l’U.R.S.S. était à bout de force. Un simple ultimatum eût suffi à préserver l’Europe et peut-être le monde entier du communisme. Il n’y aurait eu alors ni « démocraties populaires », ni Chine rouge, ni guerre ni Corée, ni Viêt-minh…
Je ne pouvais considérer les Viets autrement que comme des sous-hommes, qu’on eût dû détruire sans l’ombre d’un remords. Pour moi, ils n’étaient qu’une des têtes d’un dragon qui risquait de mettre le feu au monde si on ne l’arrêtait pas. Bien sûr, en de rares occasions, le bon sens l’emportait. Un jour, près de Muong Sai, deux officiers français et trente hommes avaient été capturés par des partisans commandés par un jeune communiste du nom de Bao Ky. Celui-ci, ayant désarmé et fait se dévêtir presque entièrement ses prisonniers, les avait remis en liberté en disant qu’il n’avait que faire d’eux. Cinq mois plus tard, nous avions nous-mêmes capturé Bao et douze partisans — et nous nous étions contentés à notre tour de leur ôter leurs vêtements, de leur peindre une étoile rouge sur les fesses et de les libérer. C’était aller à l’encontre des ordres, mais pour être franc je dirai que nous ne nous soucions pas énormément des ordres venus d’en haut, préférant faire ce que nous dictaient les circonstances. En relâchant Bao et ses hommes, j’avais espéré faire prévaloir un soupçon de bonne volonté et de raison. De même, le jour où nous avions investi un camp du Viêt-minh et y avions trouvé deux légionnaires blessés, bien soignés et bien nourris, j’avais donné l’ordre de traiter de même les partisans, qui avaient été transférés dans un camp de prisonniers au lieu d’être exécutés. Mais ces faits, malheureusement, étaient aussi rares qu’un corbeau blanc.
Il y avait, en Indochine, quatre espèces de chefs de partisans :
Les pires étaient ceux qui avaient été endoctrinés et entraînés en Chine. Pour eux, la cruauté et la brutalité n’avaient pas de bornes. Non seulement ils toléraient mais ils encourageaient le meurtre, les mutilations, les atrocités les plus sanglantes. Ils estimaient que la discipline militaire et idéologique devait être assurée à tout prix, fût-ce à celui de la torture et de la mort. Autant naïfs que sauvages, ils croyaient aussi servir la cause communiste en refusant aux gens la satisfaction de leurs besoins les plus élémentaires et en les soumettant à la violence. (Je considérais d’ailleurs notre vieil ennemi Ming Chen-po comme un sadique, un malade mental qui torturait par plaisir. Ming, qui avait une cinquantaine d’années, avait été un bandit de droit commun avant de se joindre à la « longue marche » de Mao vers le nord. Il avait combattu les Japonais, puis Tchang Kaï-chek, puis l’ « ennemi de classe » en Chine même. On disait qu’il avait exécuté deux mille prisonniers nationalistes en les attachant à la voie ferrée du Yunnan et en les faisant écraser par une locomotive, pour gagner du temps et épargner des munitions…)

Les chefs qui sortaient des écoles soviétiques avaient plus de bon sens, des méthodes moins sommaires, et peu d’entre eux recouraient à la seule terreur pour s’assurer le soutien populaire. Alors que les « Chinois », en arrivant dans un village, donnaient à sa population un quart d’heure pour choisir entre l’adhésion au parti et l’exécution, les commissaires du peuple formés en U.R.S.S. parlaient aux gens de leurs problèmes, leur faisaient de brèves conférences sur les objectifs des « libérateurs » et, parfois même, aidaient les paysans dans leur travail. Ils se donnaient beaucoup de mal pour apparaître comme des amis qui, s’ils partaient, reviendraient un jour. Et même si les gens ne devenaient pas pour autant des adeptes convaincus de Lénine, ils ne trahissaient pas, par la suite, les partisans.
Les membres de la troisième catégorie avaient été éduqués en France ou en territoire français. Ils commettaient rarement des excès et, d’ordinaire, respectaient un certain code de l’honneur militaire. Mais ces chefs-là étaient un peu « marginaux », car les communistes convaincus ne leur faisaient pas assez confiance pour leur confier des tâches importantes. Les chefs rebelles d’éducation française paraissaient plus désireux d’instaurer une Indochine vraiment indépendante que d’en faire un satellite communiste.
La quatrième catégorie était celle des meneurs sortis des masses autochtones. Ils commandaient parfois des bandes importantes de terroristes, mais ne s’éloignaient jamais beaucoup de leurs propres villages.
Il y avait aussi une cinquième espèce de « combattants de la liberté », constituée entièrement de bandits de droit commun sans aucun objectif politique. Ceux-là se battaient uniquement pour le butin, et la Légion les traitait en conséquence…
Après quatre heures de repos, Altreiter, Phu et trois hommes partirent en mission de reconnaissance pour Man-hao qui, d’après moi, se trouvait à quelque dix-huit kilomètres au sud-ouest.
Nous passâmes la matinée à nettoyer nos armes, à jouer aux cartes ou à bavarder. Riedl donna à Suoi un petit pistolet automatique et lui apprit à s’en servir, « à tout hasard », dit-il — bien que je n’eusse aucunement l’intention de laisser la jeune fille affronter l’ennemi.
Suoi nous raconta toute l’histoire de l’attaque du village. Son père était propriétaire d’importantes rizières, ce qui expliquait que sa famille fût particulièrement mal vue des communistes.
— Ils étaient déjà venus au village, nous dit-elle, mais ils n’avaient jamais tué personne. Ils s’étaient contentés d’emporter du bétail et du riz. Chaque fois, mon père leur avait donné de l’argent, pour assurer notre sécurité — du moins le croyait-il… Mais dans le passé il n’y avait pas de Chinois parmi les partisans.
— Combien y en avait-il, hier ? demandai-je.
— Au moins une vingtaine de miliciens.
De l’attaque, elle était en visite chez une autre famille et avait réussi à s’enfuir dans la jungle.
— Avez-vous d’autres parents, Suoi ?
— Les frères de mon père sont morts. Le frère de ma mère vit en France. Il nous écrivait parfois, mais ses lettres ont brûlé avec la maison et je ne connais même pas son adresse.
— Ne vous en faites pas, Suoi, dit Riedl. Nous le retrouverons.
— Il ne me reste plus rien… Les Chinois ont volé l’argent que mon père gardait à la maison. Il en avait aussi dans une banque de Hanoï, mais je ne sais pas laquelle…
Elle ne put rien nous dire d’autre. Le feu avait détruit tous les papiers de son père.

— Lorsque nous rentrerons à Hanoï, dit Schulze d’un air décidé, nous irons dans toutes les banques, jusqu’à ce que nous trouvions la bonne.
— Je doute qu’une banque lui donne de l’argent avant qu’une action judiciaire ait établi ses droits d’héritière, dit Eisner. Elle ne pourra même pas prouver qui elle est.
— Et nous, alors ? s’écria Riedl. Nous pouvons témoigner.
— Ça ne suffira pas, Helmut.
— Laissez-moi faire, conclut Schulze. Lorsque j’aurai trouvé la bonne banque, Suoi recevra ce qui lui appartient, même si je dois descendre le directeur.
Le connaissant, je n’en doutais pas. Mais descendre des terroristes était une chose, et descendre des directeurs de banque en était une autre.
— Nous en parlerons au colonel, dis-je. Vous vous rappelez ce qu’il a fait pour Lin ? Il ne refusera pas d’aider Suoi, en se portant garant pour elle ou en faisant intervenir les gros bonnets…
La mission de reconnaissance revint vers 4 h de l’après-midi, couverte de boue mais nous rapportant des renseignements précieux. Le caporal Altreiter avait observé le campement militaire chinois pendant plus de deux heures et en avait dessiné un plan. Il avait compté douze baraquements de bois, de quelque dix-huit mètres chacun. L’un deux — probablement le poste de commandement — était surmonté d’antennes de radio. Le camp des Viets, juste à côté, ne comptait que des tentes. Le nombre de miliciens chinois devait être de trois cents à six cents, celui des partisans de deux cents environ. Cela excluait un assaut contre le camp : il en résulterait sans doute un combat à l’arme blanche et nous ne pouvions pas prendre un tel risque.
En revanche, la présence de quatorze gros camions à l’intérieur du camp était de bon augure. Selon Altreiter, les véhicules venaient d’arriver, chargés de vivres et surtout de munitions : il avait vu des miliciens et des partisans décharger les caisses, les empiler le long des baraquements et les couvrir de bâches goudronnées. Cela autorisait deux hypothèses : ou bien les dépôts de munitions souterrains étaient déjà pleins, ou bien celles qu’on avait apportées étaient destinées à être transportées rapidement ailleurs — sans doute en Indochine. Dans les deux cas, cela faisait notre affaire : quelques coups bien placés pourraient faire sauter le camp tout entier. Sur son croquis, Altreiter avait également indiqué une série de gros réservoirs, qui devaient contenir de l’essence ou du fuel, et qui se trouvaient à proximité de monticules de terre surmontés de cheminées d’aération — sans nul doute les dépôt souterrains de munitions.
La voie ferrée que nous devions traverser passait à cinq kilomètres d’où nous étions. Contrairement à ce que j’avais cru, la ligne était toujours en service, me dit Altreiter. Les Chinois l’utilisaient pour transporter du matériel et des vivres aux divers postes-frontière de la région de Lao Kay. Il y avait un petit pont métallique, pas très loin, gardé par deux sentinelles. Je décidai que nous le détruirions en revenant de Man-hao.
Phu nous dit que les collines avoisinantes étaient couvertes d’une végétation dense, qui nous dissimulerait aux regards. Phu mis à part, dont nous avions absolument besoin, j’aurais voulu que le groupe de reconnaissance restât dans les grottes, mais si fatigués qu’ils fussent, les hommes insistèrent pour venir avec nous et je dus y consentir. En revanche, n’ayant plus l’intention d’attaquer le camp chinois, je décidai de laisser derrière nous la moitié de mes soldats — et Suoi.
Nous nous mîmes en route au crépuscule, à une centaine. Débarrassés de nos armes les plus lourdes, nous avancions assez vite. Phu m’avait assuré, que, mises à part les sentinelles

qui gardaient le pont, nous ne rencontrerions pas âme qui vive — mais, en arrivant à, la voie ferrée, nous faillîmes nous heurter à une patrouille de quatre miliciens. Heureusement, Phu les vit à temps et nous pûmes les éviter en faisant un détour de quelques centaines de mètres. Ce fut le seul incident du voyage.
Vers 23 heures, nous nous déployâmes sur les deux collines qui dominaient le camp de la milice. Nous n’aurions pu souhaiter une cible plus facile : les fenêtres du poste de commandement étaient brillamment éclairées. Les baraquements et les tentes étaient plongés dans l’obscurité, mais de nombreuses lampes extérieures brûlaient dans le camp.
A 23 h 10 précises, nous ouvrîmes le feu avec vingt mitrailleuses de 50 et trente mortiers, tandis que le reste de mes hommes tiraient au fusil sur des objectifs précis.
L’effet de notre action fut instantané. Au lieu d’éteindre toutes les lumières, les miliciens en allumèrent d’autres, et mes hommes n’eurent qu’à viser les fenêtres. Des groupes de miliciens hurlant se précipitèrent hors des baraquements et furent fauchés par nos mitrailleuses.
La première trajectoire des mortiers avait été un peu courte, mais deux minutes plus tard une demi-douzaine d’obus frappèrent une pile de caisses de munitions dont l’explosion détruisit le poste de commandement et les baraquements adjacents. Quelques secondes plus tard, les autres piles de caisses commencèrent à sauter, l’une après l’autre — un vrai feu d’artifice ! Les lumières, elles, s’éteignirent, mais nous n’avions plus besoin d’elles pour y voir… Le camp s’était transformé en un lac de feu. Les réservoirs d’essence et de fuel éclatèrent à leur tour et le liquide enflammé, coulant comme un flot de lave brûlante, fit sauter les dépôts souterrains.
J’ordonnai le cessez-le-feu. Nous avions atteint notre objectif. Les hommes se rassemblèrent et nous fîmes demi-tour. Il était 23 h 25.
En arrivant à la voie ferrée, Riedl prit les devants avec quelques hommes. Les huit Chinois chargés de surveiller la voie s’étaient rassemblés sur le toit du poste de garde. Ils regardaient le ciel illuminé par les explosions et l’incendie, en bavardant avec animation. Helmut les abattit d’une seule rafale de mitraillette et les acheva au moyen de deux grenades. Nous démolîmes le pont sans difficulté et Schulze plaça les mines qui nous restaient le long de la voie « pour régler leur compte à quelques salauds de plus », nous dit-il. Phu et Cao me demandèrent la permission de prendre les armes des Chinois morts, en disant qu’elles pourraient leur servir, plus tard, chez eux.
Le jour se levait lorsque nous arrivâmes à la grotte où nous attendaient nos camarades.
— Vous n’avez rien manqué, leur dit Schulze pour les consoler. Un travail de boy-scouts… Vous vous êtes épargné une marche inutile.
Le soir même nous étions rentrés au village de Suoi, morts de fatigue mais avec un moral excellent. Nous n’avions pu nous assurer que Ming Chen-po était parmi les morts de Man-hao, mais le fait est qu’on n’entendit plus parler de lui en Indochine.
Quinze jours plus tard, lorsque je fis au colonel Housson mon rapport sur nos récentes activités, il me dit d’un air évasif :
— Il y a eu un sacré coup à Man-hao… Toute la milice qui y était cantonnée s’est envolée en fumée. Les Chinois ont perdu près de mille hommes, dont un commandant de corps du Yunnan.
— C’est la première bonne nouvelle depuis des mois ! s’écria Schulze.
Et, se tournant vers moi, il ajouta d’un air faussement innocent :

— Tu te rends compte, Hans ? A moins de cinquante kilomètres d’où nous étions !
— C’est exactement ce que je me disais, dit le colonel en me regardant.
— Nous n’avons rien remarqué, mon colonel.
— Vous êtes sûr ?
— Mon colonel, tout le monde sait que les Chinois sont d’une négligence incroyable… Ils auront probablement entassé des caisses de munitions à l’extérieur et la foudre les aura frappées… C’est déjà arrivé.
— La foudre, mon oeil ! dit le colonel. Il n’y a pas eu d’orage dans la région depuis des semaines… Entre nous, Wagemüller, comment avez-vous fait ?
Je lui racontai toute l’histoire, qui, dans son propre rapport, se réduirait à deux lignes :
« Un groupe d’environ deux cents terroristes et une importante quantité de munitions ont été détruits à 45 km au N.-0. de Lao Kay »
L’état-major général — faut-il le dire ? — ne parut jamais s’aviser qu’un point situé à quarante-cinq kilomètres au nord-ouest de Lao Kay était nécessairement en territoire chinois…

 

8.
Raid en Chine
Trois semaines se passèrent avant que les conséquences de notre action à Man-hao fussent vraiment connues à Hanoï. Nous avions des raisons de penser que certains officiers supérieurs du haut commandement français soupçonnaient la vérité, mais personne ne semblait soucieux de demander des détails. Trop d’informations aboutissaient à trop de rapports écrits et ceux-ci, à leur tour, attiraient l’attention de trop de gens, y compris des civils, que les généraux méprisaient, qu’il s’agît de journalistes, de politiciens, de fonctionnaires, voire du chef du gouvernement lui-même.
Heureusement pour nous, notre opération avait été une réussite complète. Nous n’avions laissé sur place aucun indice, ni matériel français ni cadavres. Les Chinois ne pouvaient que gémir sur leurs pertes, sans être en mesure de prouver quoi que ce fût. En outre, quelques bataillons nationalistes chinois s’acharnaient toujours à résister dans les lointaines provinces de la Chine méridionale et il eût été facile aux Français de leur mettre sur le dos l’affaire de Man-hao. Cette présence de nationalistes dans ce qui était devenu l’empire de Mao et le succès total de notre expédition totalement illégale semblèrent inciter notre commandement à lancer une entreprise du même genre, mais à une beaucoup plus grande échelle.
Les conséquences indirectes de notre action se firent bientôt sentir en Indochine occidentale. Il y eut une réduction sensible de l’activité des terroristes dans la province, même dans la zone frontière de Lao Kay, pourtant vulnérable. Pour la première fois depuis de longs mois, les paysans purent moissonner et transporter leurs récoltes à Lao Kay sans être attaqués en route. Depuis notre raid, aucun détachement français n’était tombé dans une embuscade et aucune route n’avait été minée. Toujours optimiste, Schulze assurait que quelques incursions du même genre, au-delà de la frontière, pourraient ramener les hommes de Giap au « bon vieux temps » de l’arc et de la lance.
Nos rapports avec le colonel Housson étaient devenus encore plus cordiaux. Il commençait à nous considérer plus comme des complices que comme de simples subordonnés et à nous accorder certains privilèges refusés aux autres unités de la Légion. Celui que nous appréciions le plus était un laissez-passer permanent : lorsque nous revenions de mission, mes hommes étaient libres de quitter le cantonnement de 5 h du soir jusqu’à 8 h

du matin. Quant à moi, j’avais le droit de réquisitionner les quantités de vivres, d’armes et de munitions dont j’estimais avoir besoin, relatifs à l’activité des terroristes dans certains districts.
Le colonel Housson était fier de nous, et à juste titre, ajouterai-je sans forfanterie. Les célèbres paras mis à part, mon unité était la seule qui obtînt de bons résultats, le plus souvent sans subir de pertes. En Indochine, on parlait déjà de « bons résultats » quand un détachement envoyé en mission revenait sans avoir rien fait du tout, mais sans avoir subi de pertes notables. Beaucoup de ces détachements s’étaient enfoncés dans la jungle sans qu’on n’entendît plus jamais parler d’eux.
Dix jours après notre retour, le colonel nous convoqua dans son bureau et, après nous avoir serré la main, nous dit sans préliminaires :
— Asseyez-vous, messieurs, car ce que j’ai à vous dire risque de vous donner un choc.
Il mit sur la table une bouteille de calvados et ajouta avec un sourire ambigu :
— Buvez un coup, vous en aurez besoin…
Il était manifestement de bonne humeur. Je m’assis en face de lui. Eisner et Schulze m’imitèrent, Pferstenhammer ouvrit son bloc-notes, Riedl prit du papier et un crayon.
— C’est si grave que ça ? demandai-je au colonel.
— Ça dépend du point de vue où on se place, répondit-il. Il remplit les verres et leva le sien en disant :
— Je bois au succès de votre raid sur Tien-pao.
— Vous voulez dire sur Man-hao ?
— Non, je dis bien Tien-pao… C’est là que vous irez bientôt. Il y eut un moment de silence. Je répétai doucement :
— A Tien-pao ?
— A Tien-pao, oui… Vous avez convaincu certains personnages haut placés que des actions de ce genre sont réalisables et qu’elles peuvent être menées à bien sans complications. Mais cette fois, messieurs, ce ne sera pas un jeu d’enfants. Il faudra vous donner du mal pour remporter une victoire.
— Une victoire ? dit Schulze en souriant. Tout ce que nous demandons, c’est un billet de retour, mon colonel…
— Et pour cause, ajouta Eisner : il y a quelque trente mille soldats chinois à Tien-pao.
— Quatre-vingts contre un, dit Riedl.
— Nous avons connu pire en Russie, commenta Karl en allumant sa pipe.
— Je vois que vous avez le moral, dit le colonel. Tant mieux : c’est déjà la moitié du succès.
Il déplia une grande carte du Nord de l’Indochine et l’étala sur la table. Elle couvrait toute la région au nord de Cao Bang, y compris une partie du territoire chinois, jusqu’au fleuve Si-kiang, à trente kilomètres au nord de Tien-pao. C’était à Tien-pao que, d’après nos renseignements, le « gouvernement » de Hô Chi Minh se cachait depuis deux ans, bien que Hô lui-même résidât probablement à Nan-ning, plus à l’est.
Le colonel Housson entoura d’un trait de crayon une petite zone dans le haut de la carte et me demanda :
— Croyez-vous pouvoir aller jusque-là, Wagemüller ?
— La question n’est pas de savoir si nous pouvons y aller, mon colonel, mais si nous pourrons en revenir…

— Cela vaudrait mieux pour vous… Et sans laisser de cadavres derrière vous… Votre action devrait être aussi « propre » qu’à Man-hao.
Je me penchai sur la carte. Ce n’était pas une simple carte mais un plan opérationnel où figuraient déjà tous les détails essentiels. On avait indiqué les itinéraires à suivre et, entre parenthèses, le temps que cela prendrait. La région comprise entre la frontière, Tien-pao et, plus à l’est, la route de Seng-en, était constellée de petites étoiles rouges disposées en rectangle ou en cercle.
— Comme vous voyez, dit le colonel, j’ai déjà préparé votre action. Les étoiles indiquent les bases du Viêt-minh et les garnisons chinoises.
— De quelle importance, mon colonel ?
— Nous ne pouvons que le supputer, mais cela n’a pas une telle importance car il vous faudra de toute manière les éviter.
— Le savent-ils, au moins, mon colonel ? demanda Eisner. Tout le monde se mit à rire.
— Votre principal objectif sera le point A, qu’il faudra détruire avant tout. Il se trouve à trente kilomètres au nord de la frontière.
— A vol d’oiseau, observai-je. Cela en représente une cinquantaine à pied.
— Sans doute, mais c’est indispensable. Le deuxième objectif, C, est moins éloigné mais plus à l’est. Comme vous voyez, l’objectif B est malheureusement inaccessible : il est beaucoup trop près de Tien-pao et des principales garnisons. Pour l’instant, il faudra se contenter de A et de C. Ce sont d’importantes bases ennemies et des camps d’entraînement.
— Que représentent les X, mon colonel ?
— De petits postes chinois qui bardent les ponts routiers. A vous de décider si vous avez le temps de détruire quelques ponts. Ce ne serait pas une mauvaise chose.
La conférence dura deux heures, après quoi le colonel nous dit :
— Inutile d’ajouter que tout cela doit rester strictement confidentiel, messieurs… Votre action à Man-hao a été un coup sérieux pour les Viets et plus encore pour les Chinois. Ils ont de nombreuses bases le long de la frontière et le général… estime que nous devrions les frapper au moins une fois encore avant que Pékin ne décide de les décentraliser. La plupart des bases d’entraînement et de ravitaillement des Viets sont encore à proximité de la frontière, mais, hélas ! Giap les déplacera prochainement plus au nord, par précaution… Qu’en pensez-vous, Wagemüller ?
— Il me semble que cela signifie soit la gloire, soit le conseil de guerre, mon colonel…
— Oubliez la deuxième hypothèse… Depuis votre histoire de Man-hao, je suis… euh… votre complice.
— Notre complice ? Ce n’était pas un crime !
— Nous ne sommes pas en guerre avec la Chine, que je sache ?
— Pékin ne semble pas s’en rendre compte, dit Eisner. Disons que de telles actions sont seulement des échanges de courtoisies…
— Et la garnison de Tien-pao, mon colonel ? demandai-je, en pensant aux trente mille Chinois dont il avait parlé.
— Ils n’ont pas de moyens de transport, rien qu’une quinzaine de camions et quelques jeeps en mauvais état. Les hommes sont pour la plupart armés de fusils soviétiques, mais pour l’instant ils n’ont que cinq cartouches par arme.
— Voilà qui est réconfortant, dit Karl.

— Si vous ne vous faites pas remarquer avant d’atteindre votre objectif A, vous ne rencontrerez pas trop de difficultés.
Il replia la carte et me la donna.
— C’est la seule carte couvrant l’opération, me dit-il. Faites-en deux copies et rendez-la-moi. Préparez soigneusement l’entreprise, car si vous manquez votre coup, vous pourriez bien y rester. Bien entendu, vous porterez des vêtements civils.
— Bien entendu.
Cela signifiait que nous n’aurions ni plaques d’identité ni rations de l’armée, rien que des « pyjamas » d’indigènes.
— Que ferez-vous en ce qui concerne vos pertes éventuelles, Wagemüller ?
— Les Chinois ne trouveront ni cadavres ni tombes, mon colonel.
— Parfait.
Nous évitâmes d’entrer dans les détails pénibles. Les corps devraient être détruits au lance-flammes ou à la grenade, réduits en miettes ou brûlés — et si nous avions des blessés graves, incapables de marcher, il nous faudrait les achever pour qu’ils ne tombent pas aux mains des Chinois…
Avant de nous donner congé, le colonel nous dit :
— Vous avez de bonnes chances de réussir. J’ai choisi personnellement vos guides : ils connaissent bien la région et ce sont, eux aussi, des professionnels.
Nous donnâmes à notre expédition le nom d’ « Opération Longue-main », à cause de tout ce qu’elle impliquait.
— Nous voici, à cent contre un demi-milliard ! dit Schulze en regardant derrière nous les crêtes de Bao Lac éclairées par la lune.
Devant nous s’étendaient les sinistres collines chinoises.
Nous avions franchi la frontière en suivant la vieille piste que les guerriers indigènes, des dizaines d’années plus tôt, avaient dû se frayer à travers les bois et que, par la suite, avaient continué d’emprunter les contrebandiers, puis les Chinois nationalistes. Je m’étais vite rendu compte que le colonel Housson avait établi son plan d’ « agression » avec soin, en se basant sur des renseignements précis et sur des photos aériennes. Il n’était pas homme à s’en remettre au hasard et nous appréciions la chose car notre vie en dépendait.
La compagnie avançait à la file indienne. Les hommes, à dix pas l’un de l’autre, portaient des « pyjamas » sombres, des chapeaux de paille de coolies et de grossières sandales de caoutchouc. Nous avions noirci à la suie nos visages, nos mains et nos armes. Notre charge était réduite au minimum, chaque homme portant environ quinze kilos — une mitraillette, dix chargeurs, de la nourriture, une petite trousse médicale, une boussole, électrique, une moustiquaire, quelques grenades et une partie du matériel du Gruppe Drei [5], notre avant-garde, l’unité dont dépendait notre existence. Le Gruppe Drei consistait seulement en une trentaine d’hommes, qui avaient subi un entraînement spécial. Chacun d’eux, six mois durant, s’était exercé à la détection et à la destruction des bombes et des mines, aux méthodes particulières de la guérilla. Leurs instructeurs étaient des maîtres en la matière français et étrangers, parmi lesquels un ex-capitaine de l’armée britannique qui avait pendant trois ans combattu les partisans communistes en Malaisie et un ancien colonel japonais, jadis commandant d’une unité de contre-espionnage de la Kempe Tai, la police secrète du Japon. Tous deux portaient l’uniforme de colonel de

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5. — Groupe Trois (N.d.T.).

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l’armée coloniale mais ils n’appartenaient pas officiellement aux forces armées et avaient, par contrat, un traitement de civils.
A cent mètres devant nous marchait un groupe commandé par Kreibitz et, devant lui, quatre officiers nationalistes chinois, dont l’un avait servi comme guide dans les forces de Tchang Kaï-chek. Ils connaissaient particulièrement bien la région. Certaines des dernières batailles des nationalistes s’étaient déroulées dans cette province avant que les vaincus n’eussent été forcés de se retirer dans la jungle au nord de la Birmanie. Le colonel Housson ne m’avait dit ni comment ni où il était entré en contact avec les nationalistes chinois. Il s’était borné à me dire :
— Vous pouvez avoir confiance en eux : un général américain s’en est porté garant.
Connaissant la corruption qui régnait à l’époque dans l’armée nationaliste — et qui avait contribué pour beaucoup à sa défaite — je réservais mon opinion. Nous n’avions, par principe, confiance en aucun Chinois ni Indochinois, pas plus d’ailleurs que dans le jugement des généraux américains. Les Américains avaient donné aux Chinois assez d’armes et d’argent pour conquérir le monde, et ils n’avaient même pas été capables de conserver un kilomètre carré de l’Empire céleste — qui s’était transformé peu à peu en enfer.
J’avais demandé au colonel Housson si nos compagnons chinois connaissaient tous les détails de l’Opération « Longue-main ».
— Rassurez-vous, m’avait-il répondu, je n’ai pas jugé nécessaire de tout leur dire. A vous de les éclairer en fonction des circonstances… Je sais que vous ne feriez pas confiance à Tchang Kaï-chek en personne, Wagemüller.
— Pour une mission de ce genre, je ne ferais même pas confiance à Jésus-Christ, mon colonel ! La moindre indiscrétion et…
— Vous préféreriez être livré à vous-même ?
— Sans aucun doute.
— Ce serait beaucoup plus difficile.
— Nous aurions peut-être à escalader plus de collines mais nous n’aurions pas tout le temps la frousse.
— Ils vous font peur ?
— Avec votre permission, mon colonel, je prendrai mes propres dispositions de sécurité.
— Comme vous voudrez, mais revenez sains et saufs.
Nous tenions donc nos Chinois à l’oeil et je m’étais assuré qu’ils en sachent le moins possible concernant nos plans. L’un d’eux, qui parlait assez bien le français, devait avoir remarqué notre attitude polie mais réservée, car il m’en parla peu après que nous eûmes franchi la frontière, avec une certaine tristesse dans la voix :
— Vous ne nous croyez pas capables de conduire cette expédition, n’est-ce pas ?
— Major Kwang, lui répondis-je, je serai franc. Nous nous sommes rencontrés pour la première fois il y a cinq jours et nous ne vous connaissons pas. Nous ne savons même pas d’où vous venez.
— Le colonel Housson le sait.
— Le colonel est à Hanoï, major, et nous sommes en route pour l’enfer — dont nous espérons bien revenir. Une question : vous-même, connaissez-vous vos compagnons depuis longtemps ?

— Je connais seulement le major Cheng. Nous avons servi dans le même bataillon. Nous avons fait la connaissance des autres dans le bureau du colonel.
— Vous voyez bien ! Même pour vous ce sont des inconnus.
— Le colonel les connaît sûrement.
— Le colonel est un être humain, major, et les êtres humains sont faillibles.
Eisner intervint :
— Nous sommes ici depuis longtemps, major Kwang. Nous avons dépassé l’espérance de vie moyenne des légionnaires et, si nous sommes toujours là, c’est parce que nous n’avons jamais rien tenu pour acquis.
Le major sourit.
— Vous considérez donc tout inconnu comme coupable tant qu’il n’a pas prouvé son innocence ?
— Nous ne considérons qu’une seule chose, major, dis-je : nos facteurs de survie. Nous avons appris il y a longtemps à penser, à calculer, à faire des plans et à agir en fonction de cela. L’amitié, les sentiments, les grades sont d’une fonction secondaire. Nous n’observons qu’une seule loi : la loi des probabilités. Si nous ne l’avions pas fait, nous ne serions plus des spécialistes vivants mais des héros morts. Car c’est cela que nous sommes : non pas des risque-tout, des surhommes ou des héros, mais des spécialistes de la survie. La survie est ce qu’il y a de plus important, dans n’importe quelle guerre.
— Je ferai de mon mieux pour que nous survivions tous au cour des prochains jours, dit le Chinois.
— Parfait, major, mais tenez à l’oeil ceux que vous ne connaissez pas, en pensant à votre propre survie.
Nous avions franchi la frontière chinoise le mardi, à 9 h du soir, à dix-huit kilomètres à l’ouest de l’ancienne route qui reliait Cao Bang à Tien-pao. Entre cette route et nous, nous le savions, une piste tracée par les partisans leur permettait d’atteindre une autre route à trois kilomètres à l’intérieur des terres. Les Chinois y avaient installé un petit poste de garde d’où la milice surveillait la frontière. Plus loin au nord-ouest, au-delà du point où nous avions l’intention de traverser la route, il y avait un village occupé par deux cents miliciens et que nous souhaitions éviter.
Grâce au clair de lune, nous avancions rapidement, mais le terrain était accidenté et il nous fallut près de six heures pour franchir les huit kilomètres qui nous séparaient de la route. Nous l’atteignîmes le mercredi matin, mais le sergent Krebitz attira mon attention sur les nombreuses traces de pneus de camions qui sillonnaient la route. A l’époque, en Chine, seule l’armée possédait des véhicules lourds, et encore, en petit nombre. La perte de quelques camions lui serait pénible, surtout s’ils transportaient une cargaison irremplaçable — et Krebitz suggéra que nous minions la route, ce que nous fîmes en cinq points différents, espacés d’environ trois cents mètres. N’ayant pas l’intention de faire des victimes parmi les paysans, nous réglâmes les détonateurs de manière qu’ils permissent le passage sans encombre de véhicules de moins d’une tonne.
A 5 h du matin, nous étions dans les collines et, lorsque le jour se leva, nous nous arrêtâmes pour bivouaquer. Les hommes épuisés posèrent leurs sacs et leurs armes et s’allongèrent dans l’herbe pour se reposer et manger. Tous avaient du riz et de la viande hachée, du café, du thé et du rhum. Prévoyant, Krebitz avait emporté une gourde de chacune de ces boissons…

En buvant mon café, je regardais mes hommes, en me demandant si leur déguisement pourrait tromper l’ennemi. A cinq cents mètres, peut-être, mais pas de plus près… Ils étaient armés jusqu’aux dents d’un matériel français ultra-moderne, mais il eût été difficile de les prendre pour des Français. En fait, nous ressemblions surtout aux quarante voleurs d’Ali-Baba.
A part les sentinelles, il ne fallut pas longtemps pour que tout le monde s’endormît. Je piquai moi-même un bon somme sous mon indispensable moustiquaire.
Nous levâmes le camp un peu avant midi — et bientôt les ennuis commencèrent. Le Gruppe Drei tomba sur quatre paysans d’un village voisin qui revenaient de la chasse en portant la dépouille d’un sanglier. Nous dûmes les capturer, leur attacher les mains et les emmener avec nous — sans quoi il nous eût fallu les tuer, car le succès de notre entreprise et notre existence même dépendaient du secret de notre mission. Le major Kwang me remercia de les avoir épargnés.
Au cours de notre halte suivante, nous fîmes rôtir le sanglier dans un ravin assez profond pour que la fumée ne pût être remarquée.
A partir de là, notre avance devint plus difficile. Pendant près d’une heure, nous ne trouvâmes aucun sentier et dûmes suivre le lit étroit d’une petite rivière. Bien que l’eau ne fût pas profonde de plus de vingt centimètres, cette « route » de fortune n’était guère praticable. Elle était jonchée de grosses pierres, ses berges étaient abruptes et couvertes de buissons épineux — mais du moins ne risquions-nous pas de faire des rencontres désagréables, et je savais que le ravin nous conduirait à la route de Cao Bang à Tien-pao et à un petit pont flanqué d’un poste de garde.
Krebitz et un détachement de reconnaissance du Gruppe Drei atteignirent la route à 6 h et allèrent observer le pont. Ils ne trouvèrent que quatre soldats chinois au poste de garde et s’en emparèrent sans difficulté. Après avoir miné la route de chaque côté du pont, Krebitz fit sauter celui-ci au moyen de vingt-cinq kilos de gélignite répartis aux pieds de ses pylônes de bois. Les soldats chinois morts furent jetés dans les bois.
J’avais l’intention de poursuivre sans retard, jusqu’à notre premier objectif important, le point A, un camp du Viêt-minh situé à moins de vingt kilomètres plus au nord, sur la même route. J’espérais que nous pourrions l’atteindre sans rencontrer d’autres Chinois, mais le sort en décida autrement. Alors que nous allions quitter le pont détruit, nous vîmes au loin des lumières de phares qui s’approchaient. C’était un petit convoi de huit camions. Nous eûmes à peine le temps de nous déployer le long de la route. Sans se douter de rien, le convoi s’engagea sur la partie minée. Le véhicule de tête sauta presque aussitôt et le deuxième quitta la route, heurta un rocher et se renversa. Le reste du convoi s’immobilisa brusquement, provoquant quelques collisions. Il n’y avait pas de soldats dans les camions, à part les chauffeurs et une dizaine de miliciens, que nous eûmes vite fait de liquider. Les véhicules étaient chargés de riz, de poisson séché, de sucre de canne et de matières grasses, probablement destinés au ravitaillement des postes-frontière. Les cinq camions encore utilisables me donnèrent une idée. J’ordonnai à Krebitz de les décharger et de leur faire faire demi-tour. Nous répandîmes de l’essence sur les denrées alimentaires de manière à les rendre immangeables, et nous montâmes dans les camions. J’estimais que nous pouvions sans danger les utiliser pour gagner la base des partisans : il n’y avait pas de véhicules civils sur les routes de l’empire de Mao, surtout pas de véhicules de transports, et des camions roulant à la queue-leu-leu seraient vraisemblablement pris pour un convoi militaire.

J’allais donner le signal du départ lorsque le major Kwang s’approcha de moi et me dit d’un air sombre :
— Deux de mes compagnons ont disparu. J’ai peur que vous ayez eu raison de vous méfier. Je suis désolé…
Si nous n’avions mis la main sur les camions, la chose eût été alarmante : ou bien les deux hommes étaient des agents communistes, ou bien ils avaient décidé de changer de camp et d’assurer leur sécurité en livrant aux communistes le détachement allemand. Mais en tout état de cause, ils seraient obligés d’aller à pied alors que nous serions motorisés, ce qui nous donnait une sérieuse avance sur eux.
— Vous n’y êtes pour rien, dis-je au major Kwang. Après tout, « on » s’était porté garant d’eux.
— J’aurais dû mieux les surveiller, mais le colonel semblait tellement sûr d’eux… Allons-nous essayer de les rattraper ? Ils ne doivent pas être très loin…
— Certainement pas, major. Nous n’avons pas le temps de jouer à cache-cache. En route !
Nous nous mîmes en route vers le nord et atteignîmes bientôt un petit poste de garde, flanqué d’une sentinelle.
— Il n’est pas sur la carte du colonel, dit Schulze.
La sentinelle fit demi-tour, poussa la porte du poste de garde et cria quelque chose. Un autre soldat chinois apparut, regarda dans notre direction puis plongea derrière une pile de bûches. La sentinelle épaula son arme, Schulze appuya sur le frein, quelque part derrière nous il y eut une brève rafale de mitraillette et les vitres du poste volèrent éclats. Krebitz ouvrit la portière et sauta hors du camion en commençant à tirer avant même d’avoir mis pied à terre. La sentinelle tomba et le milicien fit quelques pas en criant de souffrance, avant de s’écrouler à son tour. Du poste de garde partirent deux ou trois coups de feu. Deux hommes du Gruppe Drei, qui s’étaient mis à courir dans sa direction, furent touchés. Krebitz lança une grenade dans le poste et se précipita vers les blessés, suivi par le sergent Zeisl et deux autres hommes — mais nos camarades étaient morts.
J’échangeai un regard avec Krebitz, qui hocha la tête. Ses hommes transportèrent les deux corps dans les bois, en même temps que des bêches et un bidon d’essence. Krebitz prit un lance-flammes et les suivit. Quelques instants plus tard, nous entendîmes une sourde explosion et le sifflement du lance-flammes.
— Garde à vous ! ordonna Eisner. Saluez !
Les hommes s’immobilisèrent, le bras tendu. C’était tout ce que nous pouvions faire pour nos camarades tombés.
Krebitz et ses compagnons revinrent, sombres et silencieux.
— C’est fait, me dit Krebitz. Nous avons enterré ce qui restait d’eux.
Nous repartîmes.
La base des Viets était à quelque deux kilomètres de la route. Nous nous engageâmes dans un étroit chemin poussiéreux que nous n’aurions pas remarqué sans la vigilance du major Kwang. Malgré la poussière soulevée par les camions, personne ne parut s’inquiéter de notre présence. On devait nous prendre pour un convoi militaire chinois.
La base était un grand rectangle entouré de barbelé, où se dressaient plusieurs baraquements de bois et des tentes. Le soir tombait déjà et la plupart des occupants du camp se rassemblaient pour dîner. Je ne freinai même pas à la barrière de bois et pénétrai dans

le camp, dont Eisner abattit la sentinelle ahurie. Notre camion démolit en partie le premier baraquement.
Les autres véhicules, fonçant derrière nous, s’arrêtèrent au milieu du camp dans un nuage de poussière. Les hommes sautèrent à terre en tirant. Des grenades se mirent à éclater, les baraquements et les tentes à s’effondrer. En six groupes d’assaut, nos hommes se répandirent partout. En quelques secondes, l’odeur de la cordite imprégna l’air, tandis qu’éclataient le fracas des mitraillettes et les cris des partisans. Bien que les Viets ne s’en doutassent pas encore, notre action sonnait le glas de la rassurante notion des « sanctuaires » en territoire chinois.
Les lance-flammes entrèrent en action, mettant le feu aux baraquements et aux tentes. Nous dûmes retirer « nos » camions du camp pour les protéger des flammes. Des silhouettes à demi nues de partisans hurlants couraient dans tous les sens, et c’est alors seulement que nous constatâmes que la majorité des Viets n’étaient pas armés. En fait, il s’agissait seulement d’un camp d’entraînement et les recrues n’avaient pas encore reçu d’armes. Il devait y en avoir au moins huit cents et la base se transforma rapidement en un abattoir. L’ennemi ne pouvant nous opposer une résistance sérieuse, nous cessâmes de tirer et Eisner ordonna :
— A la baïonnette !
Une demi-heure plus tard, tout était terminé. L’objectif A du colonel Housson avait été effacé de la carte.
L’objectif C, la deuxième installation du Viêt-minh à notre portée, se trouvait à quelque quatorze kilomètres au sud-ouest, au bord de la même route. Normalement, il nous eût fallu plusieurs jours de marche pour atteindre nos deux objectifs, mais nous avions nos braves camions russes, et je ne voyais pas pourquoi nous n’attaquerions pas la deuxième base à l’aube : plus vite nous agirions, plus tôt nous pourrions rentrer. A cause des deux Chinois qui s’étaient échappés, il n’était plus question d’attaquer trois autres objectifs situés plus au nord, près de la grand-route Tien-pao – Seng-en, mais nous étions bien décidés à faire sauter quelques installations de plus qui se trouveraient sur notre chemin.
Nous nous mîmes donc en route vers l’est, suivant toujours l’étroite route qui sillonnait à travers bois. Mous rencontrâmes bientôt un peloton de miliciens chinois commandé par un officier, que nous reconnûmes au fait qu’il était le seul à porter une mitraillette. En nous voyant approcher, les hommes s’écartèrent, éblouis par nos phares. L’officier leva la main pour nous faire stopper. Ce fut son dernier geste conscient, car Riedl l’abattit d’une rafale de mitraillette. Une autre salve liquida le reste du peloton. Nous n’avions même pas ralenti…
Le soleil se levait lorsque nous arrivâmes à proximité de l’objectif C. Je fis stopper les camions à la limite des bois et observai les parages aux jumelles. A un kilomètre environ au sud-est, au milieu de rizières, se dressait un conglomérat de paillotes, de tentes et de baraquements. Le camp et le village étaient séparés par d’étroits fossés d’irrigation. Le second comptait une trentaine d’habitations et était situé au point de jonction de quatre petites routes et d’une piste forestière ; la base des partisans était à l’ouest du hameau. Je comptai une cinquantaine de tentes, capables chacune d’abriter vingt hommes, et deux baraquements de bois. Quatre autres baraquements, séparés des précédents, devaient être réservés à la milice chinoise.
Comme précédemment, nous fonçâmes sans hésiter vers ceux-ci et en quelques secondes mes hommes eurent liquidé les cinq occupants du poste de garde. Cette fois encore,

l’effet de surprise fut total et nous ne rencontrâmes aucune résistance organisée lorsque nous attaquâmes les baraquements et les tentes à la mitraillette et à la grenade, les lance-flammes faisant le reste. Bien qu’ici l’ennemi fût armé, il n’eut même pas l’occasion de se servir de ses armes avec efficacité.
Krebitz et Riedl découvrirent un certain nombre de dépôts souterrains de vivres et de munitions. Les grenades les firent sauter, tuant les Chinois et les partisans qui y avaient cherché refuge. Le vacarme avait ameuté les habitants du village, qui se mirent à fuir en direction des collines avoisinantes, terrifiés, à demi nus, au milieu d’une mêlée confuse de poules, de chiens, de chèvres, de bétail affolé. Quelque deux cents partisans et miliciens réussirent à s’échapper du camp et se mirent à courir dans les rizières, essayant de gagner les bois. Les hommes de Schulze les mitraillèrent des camions.
Le feu gagna bientôt le village et une épaisse fumée noire se répandit partout. Je vis Riedl et ses hommes s’y enfoncer. Le caporal Altreiter et six hommes surgirent de derrière une grange, poussant devant eux une dizaine d’officiers chinois.
— Qu’est-ce que tu fais ? cria Karl à Altreiter. Tu les emmènes en promenade ?
— On pourrait les interroger, répondit Altreiter.
— Pas le temps, dit Eisner. Liquide-les, Horst.
Altreiter haussa les épaules.
— Je ne tue pas des prisonniers. Faites-le vous-même.
— Emmène-les par là, lui ordonnai-je en désignant les rizières, et fais-les garder. Nous verrons plus tard ce que nous en ferons.
Nos tireurs continuaient à mitrailler les fuyards. Sur l’ordre d’Eisner, le Gruppe Drei se mit à tirer au mortier en direction de la bande de terrain qui se trouvait entre le village et la forêt, tuant ceux qui avaient réussi à aller jusque-là.
Nous quittâmes la base détruite et jonchée de cadavres et nous prîmes le chemin du retour, en détruisant encore deux ponts au passage et en minant les routes derrière nous. Heureusement pour nous, le système de communications chinois devait être très primitif dans la région, car nous ne rencontrâmes qu’un autre poste de garde de la milice, à vingt kilomètres de là, dont nous abattîmes les cinq occupants. Là-dessus, nous dûmes abandonner les camions, dont deux étaient à court d’essence.
Nous donnâmes aux officiers chinois que nous avions capturés assez de vivres pour rentrer chez eux et nous les libérâmes. Nous n’avions même pas pris la peine de les interroger. Jusqu’au dernier moment, ils avaient cru que nous les exécuterions. L’un d’eux parla au major Kwang puis, se tournant vers moi, s’inclina deux fois avant de me tenir un petit discours auquel je ne compris évidemment rien.
— Il vous remercie de ne pas les fusiller, me dit le major Kwang.
— Pourquoi les fusillerais-je ? Ce n’est pas ça qui renverserait le régime de Mao…
Krebitz fit sauter les camions et nous repartîmes à pied, en portant sur des civières improvisées deux camarades blessés. La frontière n’était plus qu’à quatorze kilomètres.
A midi nous étions en territoire français, après avoir effectué en Chine communiste une incursion de quatre-vingts kilomètres, en un temps record. Du premier poste français, j’entrai en contact par radio avec le colonel Housson. Il eut peine à croire que nous fussions déjà revenus et me demanda :
— Comment avez-vous fait, Wagemüller ? Vous avez des ailes ?

— Nous avons trouvé quelques camions, mon colonel, lui dis-je d’un ton évasif. Mais rassurez-vous, nous les avons laissés à la douane…
— Des pertes ?
— Neuf tués, mon colonel, mais on n’en trouvera pas trace.
— Désolé, Wagemüller. Il n’y avait pas d’autre solution, n’est-ce pas ?
— Non, mon colonel, il n’y avait pas d’autre solution.
Notre expédition, dans l’ensemble, avait été un succès plus moral que matériel. Nous devions apprendre par la suite, grâce au Service de renseignement, que nous avions tué 1 350 partisans et 60 miliciens chinois, mais nous n’avions causé à l’ennemi que des dommages matériels assez légers. Ses dépôts importants étaient situés plus au nord, près de Tien-pao. Les vivres et les armes que nous avions détruits représentaient six semaines de ravitaillement pour un bataillon. C’était moins grave pour les Chinois que la perte de huit camions. Quant aux tués, ils ne comptaient pas : une goutte d’eau dans l’océan, comme disait Eisner. Il eût fallu plusieurs bombes atomiques pour venir à bout de cette marée humaine, et personne ne semblait y songer.
Un mois plus tard, nous apprîmes aussi que nos mines avaient détruit quatre autres camions et un char soviétique flambant neuf, à porter à l’actif du sergent Krebitz et du Gruppe Drei.
A la suite de cette affaire, les Chinois déplacèrent plus au nord Une vingtaine d’autres bases du Viêt-minh, installées près de la frontière, ce qui n’était pas le moindre résultat de notre action. Les bataillons du Viêt-minh des provinces septentrionales de l’Indochine ne pourraient plus se ravitailler en traversant simplement la frontière. Lorsqu’ils auraient besoin d’armes ou de munitions, les partisans auraient à marcher longtemps…

 

9.
La fin d’une garnison
Près de deux mois avaient passé et, avec l’accord bienveillant du colonel Housson, Suoi était toujours avec nous. J’imagine que le colonel la croyait la maîtresse de l’un de nous, sans savoir duquel car nous parlions tous d’elle avec le même enthousiasme. En réalité, il n’en était rien ; nous la considérions un peu comme la pupille du bataillon et faisions tout pour assurer son bien-être.
Schulze avait tenu parole : il avait trouvé la banque où le père de Suoi avait un compte, et il n’avait pas eu à en « descendre » le directeur, lui-même victime des terroristes, puisque le car scolaire où était sa fille avait sauté sur une mine posée par les Viets. Après avoir parlé avec Suoi, il lui avait permis de disposer de l’argent de son père, à condition qu’elle ne retirât pas plus de 50.000 piastres par semaine au cours des trois mois suivants. Il était obligé d’agir ainsi pour le cas où d’autres parents de Suoi se manifesteraient et feraient valoir leurs droits sur l’héritage.
Cela faisait de Suoi une fille riche. La fortune de son père s’élevait à plus de deux millions de piastres, plus des intérêts dans plusieurs filatures. Schulze et Riedl installèrent la jeune fille dans un coquet petit appartement, qui devint bientôt pour nous une sorte de club. Suoi semblait goûter nos fréquentes visites et son charmant sourire nous réchauffait le coeur. Sous son influence, nos habitudes changèrent rapidement. Nous cessâmes de passer nos heures de liberté dans les bars de Hanoï, nous renonçâmes à boire, et nous apprîmes à surveiller notre langage.
Suoi s’était fait des amies, dont une jeune Eurasienne, Mireille, qui était ravissante. Mireille, secrétaire dans une compagnie française de navigation, s’installa bientôt chez Suoi et notre « club privé » s’élargit. La présence d’autres filles empêchait d’inévitables jalousies. En fait, nous n’avions jamais été d’aussi bonne humeur. Nous dotâmes le « club » d’un électrophone, d’un appareil de projection et d’un bar. Chacun fournit quelque chose : Riedl les disques, Schulze les films, Karl les boissons, Eisner les sandwiches — et moi-même les heures de liberté.
Un soir, nous invitâmes le colonel Housson, sa femme et Yvette, avec lesquels nous passâmes une excellente soirée. Après cela, Mme Housson et Yvette revinrent régulièrement, et nous les retrouvions souvent là avec le colonel et le lieutenant Derosier. Tandis

que les autres dansaient, nous « parlions boulot » dans une autre pièce ou tenions une « conférence d’état-major », comme disait le colonel, dans une atmosphère familiale.
Mais nos jours de détente n’étaient pas nombreux. Pour chaque semaine que nous passions à Hanoï, nous passions un mois dans des zones éloignées et infestées de partisans. L’ennemi s’implantait partout et nous étions moins de mille, qui ne pouvions que lui porter des coups et causer des lourdes pertes au Viêt-minh, sans conserver le terrain nettoyé. Lorsque nous venions en aide à une garnison assiégée ou nettoyions un district, les Français y envoyaient ensuite des soldats capables de se battre courageusement et de mourir glorieusement mais sans s’assurer un contrôle durable d’un pouce de territoire. Un jour, certaines « grosses têtes » du haut commandement imaginèrent de faire pression sur les terroristes en transférant leurs familles dans de lointains camps de regroupement (formule pudique pour camps de concentration), afin d’ « assurer leur sécurité ». C’était une idée absurde et une parfaite sottise, qui montrait à quel point les Français comprenaient mal les aspects psychologiques de la guerre d’Indochine. Les partisans, en fait soulagés de savoir leurs familles en sûreté, se mirent à massacrer les « traîtres » plus férocement que jamais. Ils savaient en outre que leurs alliés communistes feraient assez de tapage dans la presse mondiale pour assurer le bien-être des « civils innocents » internés dans les camps français. Si les Français voulaient contenir les terroristes en détenant leurs familles, ils auraient dû traiter leurs otages comme nous l’avions fait lorsque nous nous étions servis des nôtres pour protéger le convoi dont j’ai parlé précédemment. Aucun des otages n’avait été tué, je le rappelle, et aucun de nos véhicules n’avait été détruit.
— Vous savez bien que nous ne pouvons pas faire cela, Wagemüller, me dit le colonel d’un ton résigné. Je suis d’accord avec vous : notre conduite de la guerre est absurde. En éloignant les familles des terroristes, nous ne faisons que donner carte blanche à l’ennemi — mais il nous est impossible de recourir à vos méthodes. Nous pouvons être enclins à fermer les yeux sur elles, mais non les encourager ni, moins encore, les appliquer à une grande échelle. Je sais que votre Himmler aurait depuis longtemps réglé le problème au moyen de chambres à gaz et de crématoires, mais la France est censée être une démocratie. Les terroristes passent aux yeux de l’opinion mondiale pour des héros de l’indépendance et des droits de l’homme, luttant contre une puissance militaire moderne avec des arcs et des flèches. Personne ne s’élève jamais contre les crimes du Viêt-minh, bien que l’on soit en mesure de dresser une liste de trente mille civils assassinés de sang-froid par les communistes. Mais lorsque nous exécutons un terroriste dont les mains sont rouges du sang de cent victimes, cela fait la manchette des journaux jusqu’en Amérique, pour ne rien dire de la presse communiste européenne — et c’est un « crime de guerre » français de plus. Vous devriez écouter la radio de Moscou, Wagemüller. Il paraît que nous sommes des « nazis »…
— Je l’ai pas mal écoutée jadis, mon colonel, répondis-je avec un sourire ironique… Au fait, nous aurions dû combattre côte à côte, dans la dernière guerre. Imaginez la France, l’Angleterre, l’Allemagne et l’Amérique luttant ensemble contre Staline !
— Peut-être… Mais cela n’aurait pas empêché Hitler de devenir fou !
— Un Hitler fou aurait été plus raisonnable qu’un Staline sain d’esprit, mon colonel. Hitler n’a jamais souhaité la guerre à l’ouest. Mais je vous accorde qu’il a commis une grave erreur en attaquant la Pologne : il aurait dû s’assurer le libre passage à travers la Pologne, vers la Russie, et amener l’armée polonaise à combattre avec la Wehrmacht.

— Il est toujours facile de refaire l’Histoire dix ans plus tard… J’espère seulement, pour ma part, que les Français et les Allemands ne se feront plus jamais la guerre.
— A mon avis, nous aurons bien d’autres soucis ailleurs, mon colonel. Et dans un avenir pas tellement lointain.
— Exact, dit le colonel. Ils ne s’arrêtent à aucune frontière…
Peu après cette conversation, nous partîmes en expédition dans la région de Muong Hou Nua, une petite localité située au nord-ouest de Hanoï, à une trentaine de kilomètres seulement de la frontière chinoise. Tout le district était contrôlé par le Viet-minh, qui y avait même mis en place diverses institutions communistes et introduit des « réformes socialistes » — expropriations, réformes agraires et extermination massive de la classe possédante, des propriétaires terriens, des représentants du gouvernement, des professeurs, des missionnaires et des marchands. Le contrôle des terroristes s’était progressivement étendu à d’autres localités, Phuong Say, Muong You, Bun Tai, Lai Chau, jusqu’à Dien Bien Phu ou une forte garnison française leur coupait la route. Les réfugiés de la région avaient raconté plusieurs massacres et le meurtre d’au moins cinq mille « ennemis de classe », actions souvent supervisées par des officiers chinois ou des « experts » civils, chinois également, les conseillers du Viêt-minh. La frontière était largement ouverte aux « volontaires » chinois. Le Service de renseignement avait signalé la présence de plusieurs camps du Viêt-minh autour de Muong Hou Nua et même celle d’un poste de commandement chinois en territoire français.
A titre de représailles, nous avions détruit un poste d’observation et un émetteur radio chinois à Chen-yuan, tuant douze officiers et trente hommes dans un combat bref mais sans merci. Pfirstenhammer en avait profité pour déplacer de deux cents mètres le poteau frontière. Nous avions ensuite pris des photos des nids de mitrailleuses et des cadavres, avec ledit poteau à l’arrière-plan, de telle sorte que la chose semblait s’être passée en territoire français et était devenue une agression chinoise que nous avions repoussée…
Karl ne manquait pas de « cran » et son initiative avait eu une suite digne d’une bande dessinée. Les Chinois ne savaient pas très bien où était réellement la frontière et, quelques mois plus tard, des photos de reconnaissance avaient montré le poteau frontière toujours planté là où Pfirstenhammer l’avait mis. Au lieu de le remettre à sa place, les Chinois avaient installé de nouveaux nids de mitrailleuses à quatre cents mètres derrière lui, ce qui impliquait que nous avions conquis quelques centaines d’arpents de bonne terre, qui appartiennent aujourd’hui au Laos…
Au cours de notre expédition, nous réussîmes à décimer plusieurs unités du Viêt-minh et à détruire des dépôts de ravitaillement, mais non à pénétrer dans Muong Itou Nua, ni dans aucun des centres de population contrôlés par l’ennemi. Pour ce faire, il nous eût fallu au moins une brigade, des chars, de l’artillerie et un appui aérien. Nous regagnâmes Dien Bien Phu en n’ayant perdu que cinquante-neuf hommes. Bien que nos pertes fussent chaque fois remplacées, aucune recrue ni même d’anciens combattants allemands n’avaient le savoir-faire et l’expérience de nos camarades tombés. En Indochine, il fallait avoir passé au moins un an dans la jungle pour devenir un « chasseur de têtes » qualifié.
Au début des années 50, la Légion étrangère avait à compter avec un autre danger : la désertion. Projetant déjà une offensive générale contre les Français, le Vietminh avait lancé une campagne de propagande intensive pour affaiblir la Légion, offrant à tous les déserteurs la liberté et le libre passage. En outre, il promettait une bonne récompense

pour la livraison de matériel de guerre, d’armes, de véhicules, voire pour de simples renseignements. Cette campagne s’adressait surtout aux Légionnaires venus des pays occupés par les Soviétiques, Polonais, Tchèques, Roumains, Hongrois, Allemands de l’Est et même Autrichiens.
Les hommes désertaient non point par lâcheté mais tout simplement parce qu’ils étaient profondément dégoûtés par la manière dont les Français conduisaient la guerre, sacrifiant des régiments entiers sans résultat concret. Les soldats d’une armée victorieuse désertent rarement, mais la Légion subissait depuis des années des revers et des défaites constants. Ce n’était pas non plus la faute des simples soldats. Les « gaffeurs à gants blancs », comme Pfirstenhammer appelait nos généraux, se prenaient pour de nouveaux Napoléon qui n’avaient plus rien à apprendre. Tout l’état-major général aurait dû être bazardé — à l’exception du général Salan, pour lequel nous avions tous un grand respect — et les caporaux et les sergents nommés à leur place. A cette condition, la Légion eût commencé à faire du bon travail.
La magnanimité du Viet-minh porta ses fruits. Les hommes commencèrent à déserter, d’abord individuellement, puis par groupes et, occasionnellement, par pelotons entiers. Disons au crédit des Viets qu’ils tinrent leurs promesses. Les déserteurs étaient autorisés à quitter l’Indochine, soit pour Hong Kong, soit pour l’Europe, via Pékin et Moscou. Les armes et le matériel de guerre étaient payés comptant, en sorte que le « vendeur » pouvait rentrer chez lui les poches pleines. Je connais deux Suédois qui, ayant réussi à livrer aux communistes un camion d’armes automatiques, de munitions et de produits pharmaceutiques « made in U.S.A. », touchèrent près de 10 000 dollars. D’où venait cet argent (en devises fortes), c’est un mystère que seul le Kremlin eût pu éclaircir… Les deux Suédois dont je parle gagnèrent Hong Kong et y installèrent une entreprise de tissus qui est toujours prospère.
Autant que je sache, aucun des déserteurs de l’Europe de l’Est n’eut d’ennuis en rentrant chez lui (les communistes ont de bons services de renseignements à l’échelle internationale…). Certains nous envoyèrent même des lettres et des photos, des mois plus tard, pour nous raconter leur histoire. Le Viet-minh fit le nécessaire pour que des copies de leurs lettres parvinssent à ceux qui hésitaient encore.
Les Français gardaient le contrôle des villes et des vallées importantes, mais dans la campagne les désastres se succédaient. Si nous avions observé le code de la Conduite de la Guerre, nous n’aurions pas survécu un an. J’ose dire, sans vantardise, qu’au milieu de la débâcle générale, mon bataillon faisait figure de vainqueur. Nous y parvenions avec un minimum de pertes, en jouant le même jeu que les terroristes. Si la doctrine de Mao réussissait si bien à l’ennemi, estimions-nous, elle devait nous réussir aussi. Et c’était le cas !
Au cours d’une action contre un train de ravitaillement du Viet-minh, dont on nous avait dit qu’il se dirigeait vers le sud, nous reçûmes par radio un message urgent nous disant qu’une position française, à 90 km à l’ouest de Hoi Xuan et à 70 km au nord d’où nous étions, subissait une violente attaque. Le commandant signalait plusieurs infiltrations de l’ennemi et considérait la situation comme très critique, au point qu’il avait décidé de détruire les papiers confidentiels et les codes.
Riedl, qui m’avait remis le message, me dit avec amertume :
— S’il en est déjà là, je ne vois pas comment nous pourrions lui venir en aide : il nous faudra trois jours pour arriver là-bas.

Nous regagnâmes pourtant Hanoï sans délai, pour nous réapprovisionner, et nous en repartîmes en convoi, avec camions et jeep que nous utiliserions tant que cela nous serait possible. Depuis quelque temps, je savais que nous étions constamment surveillés par l’ennemi et que le Viêt-minh était informé de tous nos déplacements, ce qui rendait indispensables les ruses et les mesures de précaution. Lorsque notre destination était par exemple au sud-ouest de Viet Tri, nous prenions la direction du nord-ouest. Nous n’empruntions jamais la route la plus directe mais faisions divers détours, les hommes du dernier véhicule surveillant, à la sortie de Hanoï, les scooters, les vélos ou les voitures qui semblaient suivre le convoi. Lorsqu’un véhicule nous semblait suspect, nous demandions au poste de contrôle le plus proche de le retenir pendant quelque temps.
Ce jour-là, Schulze demanda à notre chauffeur d’arrêter la jeep devant la maison de Suoi. Cinq minutes plus tard, il en sortit, tenant la jeune fille par la main.
— Elle a toujours eu envie de venir avec nous, dit-il tranquillement.
Avant que j’aie eu le temps d’ouvrir la bouche, Suoi avait pris place dans la jeep et nous nous étions remis en marche. Je regardai Eisner, qui semblait trouver la chose parfaitement naturelle, et lui demandai :
— Tu étais au courant ?
— Bien sûr. Tout le monde l’était, sauf toi.
Suoi était probablement le « légionnaire » le plus élégant du bataillon. Elle portait une tenue de campagne faite sur mesure, une paire de bottillons de para à sa pointure, un casque et un petit sac en bandoulière. Schulze et elle avaient manifestement préparé leur coup. Elle me demanda d’un air faussement soumis :
— J’espère que ma présence ne vous contrarie pas ?
Je faillis me fâcher, mais à quoi bon ? Je lui répondis seulement :
— Vous savez que nous ne ferons pas tout le trajet en jeep ?
— Oh ! je sais. Mais je n’ai pas peur de marcher : j’ai grandi dans les collines.
— Elle tenait à venir, dit Erich. Elle veut nous aider.
— Et, bien entendu, tu as cédé…
— Qu’est-ce qu’il pouvait faire d’autre ? dit Eisner.
Les yeux de Suoi feraient fondre une tourelle de char.
— Ne t’en fais pas, dit Schulze. Je prendrai soin d’elle.
— Tu es fou ! Emmener une fille dans une telle expédition…
— Bon sang, Hans, et les filles du Viêt-minh ?
— Elles sont entraînées. Suoi n’est même pas capable de se servir d’une arme.
— Tu crois ça ? Attends de voir, mon commandant.
Je vis, en effet. Le convoi stoppa au bord d’une rivière pour permettre aux moteurs de refroidir. Tandis que les hommes s’installaient pour manger, Erich érigea au bord de l’eau une petite pyramide de boîtes de conserve vides et, tendant une mitraillette à Suoi, me dit avec un clin d’oeil .
— Maintenant, regarde.
De quatre brèves rafales, Suoi démolit la pyramide, ne laissant debout que deux boîtes. Erich lui reprit la mitraillette et lui donna un fusil, qu’elle épaula en vraie professionnelle. Elle tira trois fois, envoyant les deux dernières boîtes dans la rivière.
— Autant pour notre petite pupille sans défense…
Suoi me regarda d’un air provocant :

— Alors, commandant ? Vous êtes rassuré ?
— Où avez-vous appris à tirer ?
— Au champ de tir de l’armée, le dimanche après-midi.
— Tu veux voir comment elle se sert d’un pistolet ?
— Sait-elle aussi conduire un char ?
— Pas encore, mais ça viendra, Hans.
— Le colonel est au courant de vos petits jeux ?
— Bien sûr. C’est lui qui a signé son laissez-passer pour le champ de tir.
— Il a été très gentil, ajouta Suoi. Il m’a même donné un pistolet.
— Un quoi ?
Elle tira de son sac un étui qui contenait un petit automatique italien, un Beretta à crosse d’ivoire.
— Il est joli, non ? Je n’osais pas le porter ouvertement. J’avais peur que vous ne trouviez cela puéril…
Je m’approchai d’elle et attachai l’étui à sa ceinture en lui disant :
— Portez-le là, mon général… Lorsque vous aurez à tirer, vous n’aurez pas le temps de le chercher dans votre sac !
J’avais eu le pressentiment que nous arrivions trop tard, dès l’instant où j’avais remarqué l’absence du drapeau tricolore et le silence de mauvais augure qui régnait autour de la position.
De la petite colline, où nous nous tenions à présent, le spectacle était consternant. Les rouleaux de barbelés qui entouraient le périmètre montraient de larges brèches, et la palissade avait sauté en plusieurs endroits. Tous les bâtiments étaient en piètre état. Nous vîmes les carcasses carbonisées d’une dizaine de véhicules et d’un grand nombre de cadavres.
— Ils ont trinqué, dit Eisner en baissant ses jumelles… Krebitz !
Le sergent s’approcha.
— Que tout le monde quitte la route. Les hommes à la file indienne. Distance : vingt mètres. Nous allons couper à travers bois.
Il se tourna vers Suoi et lui dit brutalement :
— Vous, restez derrière moi. Compris ?
— Oui, répondit-elle. Ce n’est pas la peine de crier.
« Façon toute féminine de recevoir un ordre », pensai-je en réprimant un sourire.
Nous ne perdîmes pas de temps à discuter la situation. La garnison avait été exterminée et, l’ennemi n’ayant pas eu à se presser de se retirer, nous pouvions nous attendre que la route et les voies d’accès à la position fussent minées ou piégées. Chaque pas pouvait être mortel. Il nous fallait quitter la route, éviter les sentiers et nous frayer une nouvelle piste jusqu’à la position, tandis que les spécialistes du Gruppe Drei s’employeraient à détecter les mines — ce qui pourrait être long.
Le « commandant honoraire » du Gruppe Drei était à présent un déserteur du Viêt-minh, Ghia Xuey, qui travaillait main dans la main avec Krebitz. Xuey avait commandé une compagnie de partisans jusqu’au jour de 1950 où un tragique incident l’avait incité à changer de camp : au cours d’une action contre des « collaborateurs » des Français, un détachement du Viêt-minh avait exécuté la famille de Xuey avec un groupe d’autres

« traîtres », dans un village près de Than Hoa. Xuey s’était tu pour ne pas devenir lui-même suspect. Avec une impassibilité tout orientale, il avait même célébré cette « victoire » avec les assassins de ses parents, de sa femme et de ses trois enfants — mais un soir, alors que tout le monde dormait, il avait poignardé le commissaire du peuple, tranché la gorge de l’officier de propagande et vidé sur les autres le magasin d’une mitrailleuse. Il s’était rendu aux Français à Nam Dinh et leur avait offert ses services. Il avait fallu des mois pour que le Service de contre-espionnage acceptât de l’attacher à notre bataillon. Xuey préférait être des nôtres, ce qui le changeait du morne entraînement au camp des Forces spéciales. Il ne croyait plus au marxisme-léninisme, ni surtout aux méthodes communistes.
— Des gens qui assassinent au nom du communisme, disait-il, ne sont que des bandits, qu’il faut traiter comme tels.
Xuey valait son poids d’or. Il se déplaçait dans la jungle comme une panthère. Rien n’échappait à son oeil perçant, herbe foulée, branche cassée ou tordue, et il « lisait » une piste comme on lit un journal. Ses dons incroyables me faisaient trembler à la seule pensée d’avoir affaire à un partisan aussi doué que lui… Grâce au concours de Xuey, nous avions réussi à tuer plus de deux mille terroristes et je ne saurais dire le nombre de mes hommes qui lui devaient d’être encore vivants. Je ne l’avais jamais vu sourire. La perte des siens, du fait de ceux en qui il avait mis toute sa confiance, avait fait de lui un impitoyable vengeur.
— Prenez bien soin de lui, m’avait dit le colonel Housson en me le présentant. Il vaut une brigade du Viêt-minh !
Nous arrivâmes aux barbelés alors que le Gruppe Drei était encore à mi-hauteur de la colline. Xuey, qui avait pris les devants, nous dit soudain :
— Restez bien derrière moi et ne touchez à rien, pas même à une brindille.
Un peu plus loin, il nous fit signe de nous arrêter et s’accroupit devant une branche qui me parut tout à fait innocente. Il écarta soigneusement les feuilles, découvrant un mince fil métallique qui reliait la branche à une autre. Pas d’erreur possible : une bombe de bambou… De sa poche, Xuey tira une grosse bobine de ficelle. Avec des gestes prudents, il attacha le bout de la ficelle à la branche suspecte, puis, se redressant lentement, il nous fit signe de revenir sur nos pas. Il nous suivit en déroulant lentement la ficelle. Lorsque nous eûmes reculé d’une cinquantaine de mètres, il s’arrêta et nous dit de nous abriter. Après s’être lui-même mis à l’abri derrière un arbre, Xuey tira brusquement sur la ficelle. Il y eut une violente explosion et une pluie d’éclats de bois. La bombe avait été suspendue au-dessus du sentier et la petite branche en avait déclenché l’explosion.
Xuey alla ramasser deux tiges de bois de sept ou huit centimètres, aux deux extrémités pointues. Il les rapporta enveloppées dans une feuille d’arbre et nous montra les pointes recouvertes d’une substance brunâtre — du poison.
— Avez-vous une idée de qui est derrière cela ? lui demandai-je.
Il me répondit sans hésitation.
— Nam Hoa.
— Nam Hoa ? N’a-t-on pas signalé sa présence plus au sud, dans les collines qui entourent les montagnes Phu Son ?
— Il pourrait avoir regagné le Nord pour se rapprocher des dépôts chinois, dit Schulze.
Nous pénétrâmes prudemment dans la position dévastée jonchée de cadavres et dont le sol était labouré de cratères creusés par les obus de mortier. Nous constatâmes que la plupart des morts avaient eu la gorge tranchée. Il n’y avait aucun survivant. Sous deux

corps, mes hommes trouvèrent des grenades disposées de telle façon que, si l’on avait déplacé les morts sans précaution, elles eussent éclaté — un vieux truc des partisans soviétiques, qui aurait pu faire encore des victimes. Nous aurions voulu assurer aux morts une sépulture décente, mais il n’eût pas été possible de toucher à la plupart d’entre eux sans prendre de gros risques.
Vers midi, Xuey et Krebitz eurent repéré une trentaine de mines à l’intérieur de l’enceinte — et il devait y en avoir d’autres. Dans le poste de commandement, nous découvrîmes d’autres corps, dont celui du lieutenant Martiner, que je connaissais depuis 1948. Tous avaient été dépouillés de presque tous leurs vêtements : les partisans s’emparaient toujours de ceux-ci, ainsi que des montres, des stylos, des briquets et, bien entendu, des armes. Dans la salle des communications nous trouvâmes les cadavres de l’officier de transmission, le lieutenant Mazzoni, et d’un sergent. Le matériel radio-téléphonique avait disparu.
Une unité du Viêt-minh assez forte pour exterminer une garnison de trois cents légionnaires bien armés devait compter au moins six cents hommes. Nous savions que Nam Hoa commandait un groupe de deux cents partisans, mais il avait pu s’aboucher avec quelques unités locales dotées de mortiers.
— Il n’y a qu’un homme dans la région qui dispose d’autant de mortiers, nous dit Xuey. C’est Trengh. Il commande trois cents hommes au moins. Son village est à une vingtaine de kilomètres d’ici, de l’autre côté des collines.
Nous avions déjà entendu parler de Trengh. Il avait été officier de police à Hanoï et, en 1949, avait mis sur pied avec le Viêt-minh un audacieux coup de main contre un poste de police et aidé les partisans à libérer cinquante prisonniers. Cela fait, il était passé chez les Viets. Depuis, sa tête était mise à prix pour 75 000 piastres (celle de Nam Hoa était estimé à 100 000 piastres, ce qui n’était pas cher…).
A l’entrée de la cantine, nous comptâmes encore seize cadavres de légionnaires, dont un jeune caporal. Le mess paraissait avoir été dévasté par un ouragan. Les meubles étaient en morceaux, le sol jonché de débris de verre. L’odeur de sang et de décomposition était écoeurante. Le même spectacle nous attendait dans les baraquements.
Eisner ordonna à deux cents hommes de creuser une grande fosse commune et d’y ensevelir les corps. Aucun ne portait de plaque d’identité. Autant de. « soldats inconnus »…
La pompe du puits avait été démolie. Krebitz s’assura qu’il n’y avait pas de cadavres dans le puits, mais cela ne me rassura pas pour autant. Les terroristes n’avaient-ils pas empoisonné l’eau ? Xuey alla à une petite rivière proche et en rapporta quelques petites grenouilles et un poisson, qu’il jeta dans le puits. Dix minutes plus tard, ils vivaient encore.
— Le puits n’est pas empoisonné, dit Xuey, mais il pourrait y avoir autre chose…
Il examina soigneusement les alentours et attira notre attention sur des traces brunâtres d’excréments. Quelques instants plus tard, Pfirstenhammer trouva deux seaux auxquels étaient attachées des cordes et souillés, eux aussi, d’excréments. C’était suffisamment explicite…
Je décidai de rendre aux Viets la monnaie de leur pièce. Me rappelant avoir vu dans les décombres de la cantine un petit sac d’arsenic, que les cuisiniers utilisaient probablement pour combattre les rats, j’envoyai un homme le chercher et je dis à Eisner :
— Nous allons garder les éclats de bois empoisonnés, prélever un peu d’eau du puits et prendre des photos des seaux.., pour le cas où les Rouges nous accuseraient de déclencher la guerre chimique.

Riedl me regarda d’un air étonné.
— La guerre chimique ? Que veux-tu dire ? Je lui montrai le sac d’arsenic.
— Si nous trouvons le camp de ces salauds, j’ai l’intention d’empoisonner leur puits.
— Et si nous préparions du gaz moutarde ? demanda Pfirstenhammer en allumant sa pipe. La formule est très simple. Lorsque nous serons rentrés à Hanoï, je ferai le nécessaire. La prochaine fois, nous offrirons aux Rouges un cocktail de notre façon…

 

10.
Arsenic et baïonnettes

 

suite…

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