L’histoire secrète de l’espèce humaine


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Auteur : Cremo Michael A. – Thompson Richard L.
Ouvrage : L’histoire secrète de l’espèce humaine
Année : 1993

 

 

AVANT-PROPOS
L’édition originale de Forbidden Archeology compte 952 pages. C’est une brique plutôt
indigeste pour de nombreux lecteurs. Richard L. Thompson et moi avons donc décidé de publier
cette Histoire secrète de l’espèce humaine qui se veut plus brève, plus agréable à lire et plus
abordable.
Cependant, L’Histoire secrète de l’espèce humaine contient presque tous les éléments
rassemblés dans Forbidden Archeology. Y manquent les références bibliographiques dans le texte et,
dans beaucoup de cas, les discussions détaillées des aspects géologiques et anatomiques. Par
exemple, dans L’Histoire secrète de l’espèce humaine, nous pourrions nous contenter de dire qu’un
site est considéré comme datant du Pliocène supérieur, tandis que dans Forbidden Archeology, nous
aurions expliqué en détail pourquoi il en est ainsi en nous référant abondamment à des publications
géologiques et techniques passées et présentes. Les lecteurs qui souhaiteraient connaître ces détails
peuvent se reporter à l’édition américaine de Forbidden Archeology1.
Michael A. Cremo
Pacific Beach, Californie
26 mars 1994

 

PRÉFACE
C’est pour moi un honneur et un grand plaisir de préfacer cette version abrégée de Forbidden
Archeology. Qu’il me soit permis d’emblée de dire que je considère ce livre comme l’un des plus
grands événements intellectuels de la fin du XXe siècle. Il faudra longtemps, bien des années sans
doute, pour que les savants les plus conservateurs en viennent à accepter les révélations qu’il
contient. Néanmoins, Michael Cremo et Richard Thompson les ont publiées et il n’est plus possible
de revenir en arrière. Tôt ou tard, que cela nous plaise ou non, l’espèce humaine devra regarder en
face les faits exposés de façon si probante dans les pages qui suivent – et ces faits sont ahurissants.
La thèse centrale de Cremo et Thompson est que le modèle de la préhistoire humaine,
soigneusement élaboré par des générations de chercheurs au cours des deux derniers siècles, est
désespérément et complètement faux. Qui plus est, les auteurs ne se proposent pas de le corriger
moyennant quelques rafistolages et ajustements. La seule chose qu’on puisse faire avec le modèle
existant, c’est le jeter par la fenêtre pour tout recommencer avec l’esprit ouvert et sans plus aucun
préjugé.
C’est une position qui rejoint la mienne ; elle est d’ailleurs à la base de mon livre L’Empreinte
des dieux2. Toutefois, mon propos ne remontait pas au-delà de vingt mille ans et de l’hypothèse
qu’une civilisation mondiale très avancée avait fleuri voici plus de douze mille ans, pour être ensuite
anéantie et oubliée dans le grand cataclysme qui mit fin à la dernière période glaciaire.
Dans L’Histoire secrète de l’espèce humaine, Cremo et Thompson vont beaucoup plus loin,
repoussant les horizons de notre amnésie non pas de douze ou vingt mille ans, mais de millions
d’années dans le passé et démontrant que presque tout ce qu’on nous a enseigné sur les origines et
l’évolution de notre espèce repose sur la base branlante de l’opinion savante et sur un échantillon
très sélectif de résultats de recherche. Les deux auteurs entreprennent alors de remettre les choses à
leur place en exhumant tous les autres résultats de recherche qui ont été censurés au cours des deux
derniers siècles, non parce qu’ils étaient erronés ou truqués, mais simplement parce qu’ils n’étaient
pas conformes à l’opinion qui prévalait dans les universités.
Parmi les découvertes anormales et incongrues rapportées par Cremo et Thompson dans
L’Histoire secrète de l’espèce humaine figurent des éléments convaincants qui donnent à penser que
la présence sur terre d’humains anatomiquement modernes remonterait non à cent mille ans tout au
plus (la théorie orthodoxe), mais à des millions d’années, et que des objets en métal de conception
très élaborée pourraient avoir été utilisés en des temps aussi anciens. Ce n’est pas la première fois
que des déclarations sensationnelles sont faites à propos d’artefacts trouvés dans des endroits
inattendus, mais jamais elles ne s’étaient appuyées sur des documents aussi probants et irréfutables
que ceux présentés par Cremo et Thompson.
En dernière analyse, c’est le soin méticuleux des recherches effectuées par les auteurs et le poids
cumulé des faits énoncés dans L’Histoire secrète de l’espèce humaine qui finissent vraiment par nous
convaincre. Ce livre, je crois, est en parfaite harmonie avec l’état d’esprit du public qui, aujourd’hui,
n’accepte plus aveuglément les diktats de l’establishment scientifique et consent à écouter sans a
priori les hérétiques lorsque leurs arguments sont raisonnables et rationnels.
Jamais un plaidoyer pour une révision complète de l’histoire humaine n’a été présenté en
termes plus rationnels et plus raisonnables qu’il ne l’est dans ces pages.
GRAHAM HANCOCK

 

INTRODUCTION ET REMERCIEMENTS
En 1979, des chercheurs du site tanzanien de Laetoli, en Afrique orientale, ont découvert des
empreintes de pied dans une couche de cendres volcaniques datant de plus de 3,6 millions d’années.
Mary Leakey et d’autres assurèrent que ces empreintes étaient impossibles à distinguer de celles
d’humains modernes. Pour ces scientifiques, cela voulait simplement dire que nos ancêtres avaient
déjà des pieds remarquablement modernes voici 3,6 millions d’années. Mais selon d’autres savants,
comme l’anthropologue R.H. Tuttle de l’université de Chicago, les ossements fossiles que l’on sait
provenir d’australo-pithécinés vieux de 3,6 millions d’années montrent que leurs pieds avaient un
aspect nettement simien. Ils étaient donc incompatibles avec les empreintes de Laetoli. Dans un
article paru dans le numéro de mars 1990 de la revue Natural History, Tuttle a reconnu que « nous
restons face à une sorte de mystère ». Il semble donc permis d’envisager une possibilité que ni Tuttle
ni Mary Leakey n’ont mentionnée, à savoir qu’il existait voici 3,6 millions d’années en Afrique
orientale des créatures dont les corps humains anatomiquement modernes correspondaient à leurs
pieds humains anatomiquement modernes. Peut-être ont-elles coexisté avec des créatures d’allure
plus simienne. C’est là une hypothèse archéologique, si intéressante soit-elle, que la conception
actuelle de l’évolution humaine interdit.
Cependant, de 1984 à 1992, avec l’aide de notre assistant de recherche Stephen Bernath, Richard
Thompson et moi-même avons amassé un vaste ensemble de témoignages qui remettent en question
les théories actuelles sur l’évolution humaine. Certains de ces éléments, comme les empreintes de
Laetoli, sont assez récents, mais la plupart d’entre eux ont été rapportés par des savants du XIXe et
du début du XXe siècle.
On pourrait être tenté de supposer, sans même porter attention à ces témoignages plus anciens,
qu’ils ont été écartés depuis longtemps par d’autres scientifiques pour d’excellentes raisons. Richard
et moi avons envisagé assez sérieusement cette possibilité. Mais nous sommes parvenus à la
conclusion que la qualité de ces éléments controversés n’est ni meilleure ni pire que celle des
preuves supposées incontestables généralement citées en faveur des théories actuelles sur
l’évolution humaine.
Dans la première partie de L’Histoire secrète de l’espèce humaine, nous examinerons de près
l’énorme quantité de témoignages controversés qui contredisent les idées prévalant aujourd’hui sur
l’évolution. Nous verrons en détail comment ces éléments ont été systématiquement supprimés,
ignorés ou oubliés alors même qu’ils étaient qualitativement (et quantitativement) équivalents à
ceux qui allaient dans le sens des thèses acceptées de nos jours sur les origines humaines. Quand
nous parlons de la suppression de ces témoignages, nous n’évoquons pas une conspiration de
scientifiques fomentant des desseins sataniques pour tromper le public. Nous pensons plutôt à un
processus social continu de filtrage des connaissances qui semble parfaitement inoffensif mais
possède un effet cumulatif considérable. Certains faits ont purement et simplement disparu de façon
totalement injustifiable selon nous.
Ce mécanisme de suppression des données s’est mis en place depuis longtemps déjà. En 1880, un
géologue employé par l’État de Californie, J.D. Whitney, a publié un long rapport sur des outils de
pierre assez élaborés découverts dans les mines d’or californiennes. Ces objets, notamment des
pointes de sagaies, des mortiers et des pilons de pierre, avaient été trouvés au fond de puits de
mines, sous d’épaisses couches de lave intactes, dans des formations géologiques vieilles de
9 millions à plus de 55 millions d’années. William Holmes, de la Smithsonian Institution, l’un des
détracteurs les plus virulents des découvertes californiennes, a écrit : « Si le professeur Whitney

avait eu pleinement connaissance de l’histoire de l’évolution humaine telle qu’elle est comprise
aujourd’hui, peut-être aurait-il hésité avant de publier ses conclusions [à savoir qu’il existait des
humains en Amérique du Nord à des époques très reculées], nonobstant l’imposante série de
témoignages qu’il avait sous les yeux. » Autrement dit, si les faits ne cadrent pas avec la théorie en
vigueur, ils doivent être rejetés, tous autant qu’ils sont.
Cet exemple corrobore le premier argument que nous nous sommes efforcés d’avancer dans
L’Histoire secrète de l’espèce humaine : il existe dans la communauté scientifique un filtre des
connaissances qui ne laisse pas passer des éléments dérangeants. Ce processus de filtrage fonctionne
depuis plus d’un siècle et a perduré jusqu’à nos jours.
À côté du mécanisme général de filtrage des connaissances, il semble aussi qu’il y ait des cas de
suppression plus directe.
Au début des années 1950, Thomas Lee, du Muséum national du Canada, a découvert des outils
de pierre perfectionnés dans des dépôts glaciaires à Sheguiandah, sur l’île Manitoulin au nord du lac
Huron. Le géologue John Sanford de la Wayne State University estimait que les plus anciens des
outils de Sheguiandah étaient vieux d’au moins 60 000 ans et pouvaient même dater de 125 000 ans.
Pour les tenants des thèses officielles sur la préhistoire nord-américaine, ces chiffres étaient
inacceptables. Les humains sont censés être venus de Sibérie en Amérique du Nord voici environ
12 000 ans.
Thomas Lee écrit : « Le découvreur du site [Lee] a été chassé de son poste dans la fonction
publique pour se retrouver longtemps sans emploi ; les possibilités de publication ont toutes été
coupées, les faits ont été dénaturés par plusieurs auteurs influents (…) ; les tonnes d’artefacts ont
disparu dans les caisses du Musée national du Canada ; pour avoir refusé de renvoyer le découvreur,
le directeur du Musée national, qui avait proposé de faire publier une monographie sur le site, a luimême
été licencié et poussé à l’exil ; des pressions officielles ont été exercées pour récupérer les six
malheureux spécimens de Sheguiandah qui n’avaient pas été accaparés et le site a été transformé en
station touristique (…). Sheguiandah aurait contraint les mandarins à l’aveu embarrassant de leur
ignorance. Il aurait fallu réécrire presque tous les ouvrages sur la question. Sheguiandah devait être
tué. On l’a tué. »
Dans la seconde partie de L’Histoire secrète de l’espèce humaine, nous passons en revue
l’ensemble des découvertes reconnues que l’on invoque généralement à l’appui des idées aujourd’hui
dominantes sur l’évolution humaine. Nous nous intéressons plus particulièrement à
l’australopithèque. La plupart des anthropologues le considèrent comme un ancêtre de l’homme
avec une tête simienne, un corps d’aspect humain, avec une posture et une démarche caractérisées
par une bipédie de type humain. Mais d’autres chercheurs ont plaidé de manière fort convaincante
pour une vision radicalement différente de l’australopithèque. Selon eux, les australopithécinés
étaient des créatures très proches du singe, partiellement arboricoles, sans aucun lien direct avec la
lignée évolutive de l’homme.
Nous envisageons aussi dans cette seconde partie la coexistence possible d’hominidés primitifs
et d’humains anatomiquement modernes non seulement dans un lointain passé, mais aussi dans le
présent. Au cours du siècle écoulé, des savants ont accumulé des témoignages qui donnent à penser
que des créatures d’aspect humain ressemblant au gigantopithèque, à l’australopithèque, à l’Homo
erectus et au Néandertalien vivent encore dans diverses régions sauvages du monde. En Amérique du
Nord, on les appelle Sasquatch. En Asie centrale, ce sont les Almas. En Afrique, en Chine, en Asie du
Sud-Est, en Amérique centrale et en Amérique du Sud, ces créatures sont connues sous d’autres
noms. Certains chercheurs les désignent tous sous le vocable général d’« hommes sauvages ». Des
scientifiques et des médecins ont rapporté avoir vu des hommes sauvages vivants ou morts ainsi que
des empreintes de pieds. Ils ont aussi recensé des milliers de témoignages de gens ordinaires qui
assurent avoir vu des hommes sauvages, de même que des récits similaires retrouvés dans des
archives historiques.
Certains pourraient se demander pourquoi, à moins d’avoir quelque intention inavouée, nous
avons voulu publier un livre comme L’Histoire secrète de l’espèce humaine. Il y a bien une intention
derrière cet ouvrage, en effet.

Richard Thompson et moi-même sommes membres du Bhaktivedanta Institute, une branche de
la Société internationale pour la conscience de Krishna qui étudie les relations entre la science
moderne et la vision du monde exprimée dans la littérature védique indienne. Nous avons tiré de la
littérature védique l’idée que l’espèce humaine est très ancienne. Afin de nous lancer dans des
recherches systématiques sur la littérature scientifique existante relative aux origines de l’humanité,
nous avons exprimé cette idée védique sous la forme d’une théorie qui suppose la coexistence de
diverses créatures d’aspect humain et simien durant de longues périodes de temps.
Le fait que notre perspective théorique soit tirée de la littérature védique ne devrait pas pour
autant la disqualifier. Le choix d’une théorie peut provenir de nombreuses sources : une inspiration
privée, des théories antérieures, la suggestion d’un ami, un film, etc. Ce qui importe réellement, ce
n’est pas la source d’une théorie, mais sa capacité à rendre compte des observations.
Il ne nous est pas possible, faute de place, de développer dans cet ouvrage nos idées sur une
éventuelle solution de remplacement à la conception actuelle des origines de l’humanité. Nous
comptons publier un autre ouvrage qui mettra en rapport les résultats de nos recherches dans ce
domaine et nos sources védiques.
Je voudrais à présent dire quelques mots de ma collaboration avec Richard Thompson. Richard
est un scientifique de formation, un mathématicien dont les divers articles et ouvrages consacrés
notamment à la biologie mathématique, à la détection à distance par satellites, à la géologie et à la
physique ont retenu l’attention de ses confrères. Pour ma part, je ne suis pas un scientifique. Depuis
1977, je m’occupe en tant qu’auteur et directeur de la publication des livres et magazines publiés par
le Bhaktivedanta Book Trust.
En 1984, Richard a chargé son assistant Stephen Bernath de rassembler du matériel sur les
origines de l’humanité et son ancienneté. En 1986, il m’a demandé de voir si l’on pouvait faire un
livre de ce matériel.
En parcourant les documents que m’avait remis Stephen, j’ai été frappé par le très petit nombre
de publications scientifiques entre 1859, date où Darwin fit paraître L’Origine des espèces, et 1894,
quand les recherches de Dubois sur l’Homme de Java furent portées à la connaissance du public.
Intrigué, j’ai demandé à Stephen de me procurer quelques ouvrages d’anthropologie de la fin du XIXe
et du début du XXe siècle. Dans ces livres, dont une des premières éditions des Hommes fossiles de
Marcellin Boule, j’ai trouvé des comptes rendus très critiques à l’égard de nombreux rapports de
recherche datant de la période en question. En compulsant les notes de bas de page, nous avons pu
exhumer quelques-uns de ces rapports. Publiés par des chercheurs du XIXe siècle, la plupart d’entre
eux décrivaient des os incisés, des outils de pierre et des ossements anatomiquement modernes
découverts dans des couches géologiques étonnamment anciennes. Ces rapports étaient d’excellente
qualité, répondant à bon nombre d’objections possibles. C’est ce qui m’incita à me livrer à une
recherche plus systématique.
Il nous a fallu trois années de plus pour explorer ces témoignages documentaires enfouis. Nous
avons mis la main, Stephen Bernath et moi-même, sur des journaux et des comptes rendus de
conférences du monde entier, parfois très rares, et nous les avons traduits ensemble. La rédaction du
manuscrit à partir de ce matériel nous a demandé encore deux années. Tout au long de cette période
de recherche et d’écriture, j’ai eu avec Richard des conversations presque quotidiennes sur la
signification de ces documents et sur la meilleure façon de les présenter.
Stephen a obtenu la plus grande partie de la matière du chapitre 6 auprès de Ron Calais, qui
nous a aimablement fait parvenir de nombreuses photocopies de rapports originaux provenant de
ses archives personnelles. Virginia Steen-McIntyre a eu la gentillesse de nous communiquer sa
correspondance sur la datation du site de Hueyatlaco, au Mexique. Nous avons eu aussi des
discussions très intéressantes sur les outils de pierre avec Ruth Simpson du Muséum du comté de
San Bernardino et sur les marques de dents de requin avec Thomas Deméré du Muséum d’histoire
naturelle de San Diego.
Ce livre n’aurait pas vu le jour sans les nombreux services rendus par Christopher Beetle,
diplômé en informatique de la Brown University, qui a rejoint le Bhaktivedanta Institute à San Diego
en 1988.

Nous voudrions, Richard et moi, remercier tout particulièrement les membres passés et
présents du conseil d’administration international du Bhaktivedanta Book Trust, pour le soutien
généreux qu’ils ont apporté aux recherches, à l’écriture et à la publication de ce livre.
Enfin, nous invitons les lecteurs à porter à notre attention tout autre élément qui pourrait nous
intéresser, en vue notamment d’un ajout aux prochaines éditions de cet ouvrage. Ils peuvent nous
adresser leur courrier aux bons soins de Covardhan Hill Publishing, P.O. Box 52, Badger, CA 93603.
MICHAEL A. CREMO
Pacific Beach, Californie
26 mars 1994

 

Première partie
DÉCOUVERTES ANORMALES

 

1. LE CHANT DU LION ROUGE :
DARWIN ET L’ÉVOLUTION HUMAINE
Un soir de 1871, quelques gentlemen érudits, membres de la confrérie du Lion rouge, se
réunirent à Édimbourg, en Écosse, pour ripailler gaiement et se divertir par des chants et des
discours pleins de verve. Lord Neaves, bien connu pour l’espièglerie de son style, se leva devant les
Lions rassemblés et leur chanta les douze complets qu’il avait composés sur « l’origine des espèces à
la Darwin ». Il y avait notamment celui-ci :

Un singe au pouce repliable et au cerveau d’exception,
Quand de la parole il eut fait son affaire,
Devint le Seigneur de la Création,
Personne ne dira le contraire !

Ses compagnons applaudirent, comme il était de coutume chez les Lions, en poussant de joyeux
rugissements et en agitant les basques de leurs queues de pie.
Douze années après la publication par Charles Darwin de L’Origine des espèces en 1859, nombre
de savants et autres gens instruits jugeaient impossible et même risible de supposer que les humains
n’étaient rien d’autre que les descendants modifiés d’une lignée ancestrale de créatures simiennes.
Dans L’Origine des espèces, Darwin lui-même n’évoquait que brièvement la question des débuts de
l’humanité et se contentait d’espérer dans les dernières pages que « la lumière serait faite sur
l’origine de l’homme et son histoire ». Pourtant, malgré la prudence de Darwin, il était clair qu’il ne
considérait pas l’humanité comme une exception à sa théorie selon laquelle une espèce évolue à
partir d’une autre.

Darwin parle
Ce n’est qu’en 1871 que Darwin fit paraître un ouvrage (La Descendance de l’homme) exprimant
en détail ses vues sur l’évolution humaine. Pour expliquer ce délai, Darwin écrivait : « Durant bien
des années, j’ai rassemblé des notes sur l’origine ou la descendance de l’homme, sans aucune
intention de publier quoi que ce soit sur le sujet, mais plutôt avec la ferme détermination de ne rien
publier, car je pensais que je ne ferais ainsi qu’ajouter aux préventions contre mes théories. Il me
semblait suffisant d’indiquer dans la première édition de mon Origine des espèces qu’avec cet
ouvrage “la lumière serait faite sur l’origine de l’homme et son histoire”, ce qui suppose que
l’homme doit être inclus avec d’autres êtres organisés dans toute conclusion générale relative à son
apparition sur cette terre. »
Dans La Descendance de l’homme, Darwin se refuse explicitement à accorder à l’espèce humaine
quelque statut particulier. « Nous apprenons ainsi, écrit-il, que l’homme descend d’un quadrupède
velu pourvu d’une queue, probablement de moeurs arboricoles et originaire de l’Ancien Monde. »
C’était une affirmation audacieuse, encore qu’elle manquât de la plus convaincante des preuves : des
fossiles d’espèces marquant la transition entre les anciens singes et les humains modernes.
Hormis deux crânes de Néandertaliens mal datés provenant d’Allemagne et de Gibraltar, et
quelques autres découvertes rarement répertoriées de restes humains à la morphologie moderne, on
n’avait exhumé aucun fossile d’hominidé. Ce fait devint rapidement l’argument principal de ceux qui
étaient révoltés par l’idée darwinienne que les humains aient pu avoir des ancêtres simiens. Où
étaient, demandaient-ils, les fossiles qui le prouvaient ?
De nos jours, cependant, tous les anthropologues presque sans exception pensent avoir répondu
aux attentes de Darwin par les découvertes indiscutables d’ancêtres fossiles de l’humanité en
Afrique, en Asie et ailleurs.

Apparition des hominidés
Dans ce livre, nous tiendrons pour acquis le système moderne des âges géologiques (tableau A).
Nous nous en servirons comme cadre de référence pour notre étude de l’histoire des anciens
humains et presque humains. C’est une simple question de commodité, car il faut bien admettre que
nos découvertes pourraient nous amener à reconsidérer l’échelle du temps géologique.


 

Tableau A : Ères et périodes géologiques

Ère                                                  Période                                Début en millions d’années

Cénozoïque                                     Holocène                                               0,01
                                                      Pléistocène                                              2
                                                        Pliocène                                                 5
                                                        Miocène                                                25
                                                      Oligocène                                               38
                                                       Éocène                                                  55
                                                     Paléocène                                               65


 

Mésozoïque                                    Crétacé                                                144
                                                    Jurassique                                               213
                                                         Trias                                                   248


 

Paléozoïque                                   Permien                                                286
                                                   Carbonifère                                              360
                                                    Dévonien                                                 408
                                                     Silurien                                                   438
                                                   Ordovicien                                                505
                                                    Cambrien                                                 590

 

Selon la théorie moderne, les premières créatures simiennes sont apparues dans le courant de
l’Oligocène, qui a débuté voici environ 38 millions d’années. Les premiers singes que l’on rattache au
lignage humain remontent au Miocène, qui se situe entre 25 et 5 millions d’années avant notre
époque. Le dryopithèque en faisait partie.
Puis vient le Pliocène, au cours duquel les premiers hominidés ou primates d’aspect humain
marchant debout sont censés apparaître dans les annales fossiles. Le plus ancien hominidé connu est
l’australopithèque, le « singe du Sud », et il est vieux de quatre millions d’années.
Ce presque humain, disent les scientifiques, avait entre un mètre vingt et un mètre cinquante de
haut et sa capacité crânienne était de 300 à 600 centimètres cubes (cm3). Du cou aux pieds,
l’australopithèque est réputé avoir été très semblable aux humains modernes, tandis que sa tête
présentait certains traits simiens et d’autres humains.
Il y a deux millions d’années, au Pléistocène inférieur, une branche de l’australopithèque a
donné naissance, pense-t-on, à l’Homo habilis, qui paraît très semblable à l’australopithèque si ce

n’est que sa capacité crânienne doit avoir été plus grande, entre 600 et 750 cm3.
L’Homo erectus (l’espèce qui inclut l’Homme de Java et l’Homme de Pékin) a succédé à l’Homo
habilis voici à peu près 1,5 million d’années. L’Homo erectus avait une taille située entre un mètre
cinquante et un mètre quatre-vingts et une capacité crânienne variant de 700 cm3 à 1 300 cm3. La
plupart des paléoanthropologues pensent aujourd’hui que, du cou aux pieds, l’Homo erectus –
comme l’australopithèque et l’Homo habilis – était presque identique aux humains modernes. Le
front, toutefois, était fuyant derrière des arcades sourcilières massives, les mâchoires et les dents
étaient larges et la mâchoire inférieure n’avait pas de menton. On croit que l’Homo erectus a vécu en
Afrique, en Asie et en Europe jusqu’il y a près de deux cent mille ans.
Les paléoanthropologues considèrent que les humains anatomiquement modernes (Homo
sapiens sapiens) se sont progressivement développés à partir de l’Homo erectus. Il y a environ trois
cent ou quatre cent mille ans, les premiers présapiens ou Homo sapiens archaïques seraient
apparus. Ils avaient, paraît-il, une capacité crânienne presque aussi importante que celle des
humains modernes, mais présentaient encore dans une moindre mesure certaines caractéristiques
de l’Homo erectus, comme l’épaisseur de la boîte crânienne, le front fuyant et les arcades
sourcilières saillantes. Des spécimens appartenant à cette catégorie ont été découverts à
Swanscombe en Angleterre, à Steinheim en Allemagne et, en France, dans les grottes de
Fontéchevade et de l’Arago. Comme leurs crânes présentent également certaines caractéristiques
des hommes de Néandertal, on les range parfois dans la catégorie des prénéandertaliens. La plupart
des auteurs estiment aujourd’hui que les humains anatomiquement modernes et les Néandertaliens
classiques d’Europe occidentale se sont développés à partir de ces types de prénéandertaliens ou de
présapiens.
Au début du XXe siècle, certains savants ont défendu l’idée que les hommes de Néandertal de la
dernière période glaciaire, que l’on désigne sous le nom de Néandertaliens classiques d’Europe
occidentale, étaient les ancêtres directs des êtres humains modernes. Ils avaient des cerveaux plus
gros que l’Homo sapiens sapiens. Leurs visages et leurs mâchoires étaient beaucoup plus larges et
leurs fronts plus bas et plus fuyants, derrière d’épaisses arcades sourcilières. Des restes de
Néandertaliens ont été retrouvés dans des couches pléistocènes vieilles de 30 000 à 150 000 ans.
Toutefois, la découvertes d’Homo sapiens archaïques dans des strates bien antérieures à 150 000
ans a définitivement écarté les Néandertaliens classiques d’Europe occidentale de la branche qui
descend en droite ligne de l’Homo erectus aux humains modernes.
Le type connu sous le nom d’Homme de Cro-Magnon est apparu en Europe voici
approximativement 30 000 ans. Du point de vue anatomique, c’était un humain moderne. Les
scientifiques estimaient autrefois que les premiers Homo sapiens sapiens anatomiquement
modernes étaient apparus il y a 40 000 ans, mais aujourd’hui, au vu des découvertes en Afrique du
Sud et ailleurs, de nombreux auteurs s’accordent à dire qu’ils sont vieux de cent mille ans ou plus.
La capacité crânienne des humains modernes varie entre 1 000 cm3 et 2 000 cm3, la moyenne se
situant autour de 1 350 cm3. Comme on peut le constater chez les hommes et les femmes
d’aujourd’hui, il n’y a pas de corrélation entre la taille du cerveau et l’intelligence. Il y a des génies
dont le cerveau atteint à peine 1 000 cm3 et des débiles au cerveau de 2 000 cm3.
Quant à savoir exactement où, quand et comment l’australopithèque a évolué en Homo habilis,
l’Homo habilis en Homo erectus, ou l’Homo erectus en homme moderne, les modèles décrivant les
origines de l’humanité ne l’expliquent pas. Toutefois, la plupart des paléoanthropologues s’accordent
à considérer que le Nouveau Monde n’a été peuplé que par des humains anatomiquement modernes.
Les stades antérieurs de l’évolution depuis l’australopithèque sont tous censés avoir eu lieu dans
l’Ancien Monde. L’arrivée des premiers êtres humains au Nouveau Monde est généralement située
voici quelque 12 000 ans, encore que certains chercheurs soient disposés à remonter jusqu’au
Pléistocène supérieur, il y a 25 000 ans.
Aujourd’hui encore, il reste de nombreuses lacunes dans l’histoire supposée de la descendance
humaine. On constate, par exemple, une absence presque totale de fossiles reliant les primates du
Miocène, comme le dryopithèque, aux ancêtres du Pliocène des singes et humains modernes,
particulièrement dans la période située entre 4 et 8 millions d’années avant notre ère.

Peut-être trouvera-t-on un jour des fossiles qui combleront ces lacunes. Cependant – et c’est un
point extrêmement important – rien ne permet de supposer que ces fossiles confirmeront la théorie
évolutionniste. Et si, par exemple, on découvrait des humains anatomiquement modernes dans des
strates plus anciennes que celles où les dryopithèques ont été trouvés ? Même s’il s’avérait que des
humains anatomiquement modernes ont vécu voici un million d’années, quatre millions d’années
après la disparition du dryopithèque au Miocène supérieur, cela suffirait à faire s’écrouler les
scénarios actuels sur les origines de l’humanité.
En fait, de tels témoignages ont déjà été découverts, mais ils ont été rejetés depuis, ou fort
opportunément oubliés. Nombre d’entre eux ont été mis au jour dans les décennies qui ont
immédiatement suivi la publication par Darwin de L’Origine des espèces, avant quoi il n’y avait eu
aucune découverte notable hormis quelques fossiles de Néandertaliens. Dans les premières années
du darwinisme, les savants n’avaient aucune histoire clairement établie de la descendance humaine à
défendre, et il leur arrivait de faire ou de rapporter de nombreuses découvertes qui aujourd’hui ne
seraient jamais admises dans les colonnes d’un journal scientifique un tant soit peu soucieux de sa
respectabilité.
La plupart de ces fossiles et artefacts ont été exhumés avant la découverte par Eugène Dubois de
l’Homme de Java. Le premier hominidé protohumain situé entre le dryopithèque et l’humain
moderne. L’Homme de Java fut retrouvé dans des couches du milieu du Pléistocène datées
généralement de 800 000 ans. La découverte allait devenir un des jalons de l’évolution. Désormais,
les scientifiques ne s’attendraient plus à trouver des fossiles ou des artefacts d’humains
anatomiquement modernes dans des couches d’un âge équivalent ou supérieur. Si cela advenait, ils
avaient soin (eux-mêmes ou quelque autre savant plus avisé) de conclure que c’était impossible et de
trouver un moyen de présenter la découverte comme une erreur, une illusion ou un canular.
Pourtant, avant l’Homme de Java, d’éminents scientifiques du XIXe siècle avaient exhumé divers
fossiles d’humains anatomiquement modernes dans des strates très anciennes. Et ils avaient aussi
trouvé de nombreux outils en pierre de types variés, ainsi que des os d’animaux portant les traces
d’une action humaine.

 

Quelques principes d’épistémologie
Avant de passer en revue les témoignages paléoanthropologiques rejetés et acceptés, il nous faut
esquisser quelques règles épistémologiques que nous nous sommes efforcés de suivre.
L’épistémologie est définie dans le Webster’s New World Dictionary comme « l’étude ou la théorie
de l’origine, de la nature, des méthodes et des limites de la connaissance ». Quand on se consacre à
l’étude des faits scientifiques, il est important de garder à l’esprit la nature, les méthodes et les
limites de la connaissance, faute de quoi on risque de verser dans l’illusion.
Les témoignages paléoanthropologiques se caractérisent par certaines limites déterminantes
qu’il convient de souligner. Tout d’abord, les observations qui portent sur les faits
paléoanthropologiques ont tendance à englober des découvertes rares qui ne peuvent être
reproduites à volonté. Par exemple, certains chercheurs dans cette discipline se sont bâti de grandes
réputations sur la base de quelques découvertes célèbres, et d’autres, la grande majorité, ont mené
l’ensemble de leur carrière sans faire une seule découverte importante.
Ensuite, lorsque l’on fait une découverte, certains éléments déterminants sont détruits, et la
connaissance de ces éléments repose seulement sur le témoignage des découvreurs. Par exemple,
l’un des aspects les plus importants d’un fossile est sa position stratigraphique. Toutefois, dès lors
que le fossile est retiré de la terre, la preuve directe de sa position est détruite et nous devons nous
en remettre à ce que rapporte la personne qui a procédé aux fouilles sur l’endroit où elle l’a trouvé.
Bien sûr, on peut arguer que les caractéristiques chimiques ou autres du fossile sont révélatrices de
son emplacement d’origine. C’est vrai dans certains cas, mais pas dans d’autres. Et pour porter ce
genre de jugement, nous devons aussi nous fier aux rapports concernant les propriétés chimiques et
physiques de la strate dans laquelle le fossile a prétendument été retrouvé.
Il arrive que des personnes qui ont fait d’importantes découvertes ne parviennent pas à
retrouver le chemin des sites en question. Au bout de quelques années les sites sont presque
inévitablement détruits, que ce soit par l’érosion, par des fouilles exhaustives ou par une
exploitation commerciale (carrière, construction de bâtiments, etc.). Même les méthodes de fouilles
modernes, qui prévoient un archivage méticuleux des détails, détruisent les preuves de ce qu’elles
enregistrent, ne laissant que des témoignages écrits pour étayer bien des affirmations. Et, encore de
nos jours, de nombreuses découvertes importantes ne s’accompagnent que de relevés très
sommaires de détails essentiels.
Une personne désireuse de vérifier des rapports paléoanthropologiques sera donc bien en peine
d’avoir accès aux faits réels, même si elle a la possibilité de se rendre sur le site d’une découverte. Et
bien sûr, faute de temps et de moyens suffisants, il lui serait impossible d’examiner personnellement
plus d’un infime pourcentage de la totalité des sites paléoanthropologiques importants.
Le troisième problème, c’est qu’en matière de paléoanthropologie, les faits sont rarement
simples (si tant est qu’ils le soient jamais). Un chercheur peut attester que les fossiles affleuraient de
toute évidence hors d’une certaine couche du Pléistocène inférieur. Mais cette affirmation
apparemment simple peut dépendre de nombreuses observations et considérations sur les failles
géologiques, sur l’éventualité d’un affaissement, sur la présence ou l’absence d’une couche
sédimentaire formée par le ruissellement des eaux de pluie, sur la présence d’un ravin obstrué, etc.
Si l’on consulte les notes d’une autre personne présente sur le site, on constate parfois qu’elle
mentionne de nombreux détails importants qui n’ont pas été rapportés par le premier témoin.
Différents observateurs se contredisent parfois l’un l’autre, et leurs sens comme leurs souvenirs
sont imparfaits. Ainsi, un observateur peut remarquer certaines choses sur un site donné et en
négliger d’autres qui ont leur importance. Certaines de ces choses pourraient être relevées par
d’autres observateurs, mais il arrive aussi que ce soit impossible parce que le site est devenu
inaccessible.
Enfin, il y a le problème des fraudes. Il peut intervenir au niveau d’une falsification volontaire et
systématique, comme dans le cas de Piltown. Ainsi que nous le verrons, pour découvrir le pot aux
roses dans ce genre d’histoire, il faut les qualités d’investigation d’un super Sherlock Holmes et les

moyens d’un laboratoire de criminalistique moderne. Malheureusement, ces fraudes délibérées ou
inconscientes sont toujours sous-tendues par de fortes motivations, puisque la renommée et la
gloire attendent le savant qui réussit à découvrir un ancêtre de l’humanité.
La fraude peut aussi se situer au niveau de la simple omission d’observations qui vont à
l’encontre des conclusions souhaitées. Comme nous le verrons dans ce livre, des chercheurs ont
parfois observé des artefacts dans certaines strates, mais ne l’ont jamais rapporté parce qu’ils ne
croyaient pas que ces objets aient pu être aussi vieux. C’est un travers auquel il est très difficile de ne
pas succomber, parce que nos sens sont imparfaits : si nous voyons quelque chose qui nous semble
impossible, il est naturel de supposer que nous avons pu nous tromper. D’ailleurs, c’est peut-être
bien le cas. La fraude par omission est simplement l’expression des limites de la nature humaine,
mais ses conséquences peuvent être très néfastes pour le déroulement du processus empirique.
Les inconvénients qui risquent de fausser les témoignages paléoanthropologiques ne se limitent
pas aux fouilles. On en rencontre d’autres dans les travaux modernes de datation chimique ou
radiométrique. La datation au carbone 14, par exemple, peut apparaître comme une procédure
simple et directe qui produit sans risque d’erreur un chiffre : l’âge d’un objet. Mais en réalité les
études de datation doivent souvent prendre en compte des considérations complexes sur les
échantillons, leur histoire et les possibilités de contamination. Il leur arrive de rejeter certaines
dates calculées dans un premier temps pour en accepter d’autres sur la foi de faisceaux d’arguments
qui sont rarement publiés de façon explicite. Là encore, les faits peuvent être embrouillés,
incomplets, et pour la plupart invérifiables.
La conclusion que nous tirons de ces limites des témoignages paléoanthropologiques est que,
dans le cadre d’un livre comme celui-ci, nous en sommes fondamentalement réduits à l’étude
comparative des rapports. Certes, il existe des preuves tangibles sous la forme de fossiles et
d’artefacts dans les musées, mais la plupart des éléments déterminants qui donnent leur importance
à ces objets n’existent que sous forme écrite.
Dans la mesure où les informations contenues dans les rapports paléoanthropologiques ont
tendance à être incomplètes, et où même les faits les plus simples soulèvent souvent des questions
complexes et insolubles, il est difficile de parvenir à des conclusions définitives sur la réalité dans
cette discipline. Que pouvons-nous faire alors ? À notre avis, l’une des choses importantes que nous
pouvons faire consiste à comparer la qualité des différents rapports. Bien que nous n’ayons pas accès
aux faits réels, nous pouvons étudier directement ces rapports et les comparer selon des critères
objectifs.
Un ensemble de rapports traitant de certaines découvertes peut être évalué d’après la précision
des recherches menées et la logique ainsi que la cohérence des arguments présentés. On peut vérifier
si certaines objections éventuelles à une théorie donnée ont été envisagées et ont reçu une réponse.
Puisque les observations rapportées doivent toujours, à certains égards, être crues sur parole, on
peut aussi se renseigner sur les qualifications des observateurs.
Nous pensons que, si deux ensembles de rapports paraissent également fiables sur la base de ces
critères, ils doivent être traités de la même façon. Ils pourraient, l’un comme l’autre, être acceptés,
rejetés ou considérés comme incertains. On aurait tort cependant d’accepter un ensemble de
rapports tout en rejetant l’autre. Et il serait particulièrement injustifié de voir dans un ensemble de
rapports la preuve d’une théorie donnée tout en évacuant l’autre ensemble, en empêchant ainsi
d’autres chercheurs de le consulter par la suite.
Telle est la démarche que nous avons adoptée vis-à-vis de deux ensembles particuliers. Le
premier se compose de rapports sur des artefacts ou des ossements humains anormalement vieux
dont la plupart ont été découverts à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Ces rapports sont
présentés dans la première partie de ce livre. Le second ensemble se compose de rapports sur des
artefacts et des ossements humains qui ont été retenus comme éléments probants à l’appui des
théories actuelles sur l’évolution humaine. Ces rapports portent des dates qui vont de la fin du
XIXe siècle aux années 1980, et il sont abordés dans la seconde partie du livre. En raison des
interconnexions naturelles entre différentes découvertes, certaines observations anormales sont
également examinées dans cette seconde partie.

Notre thèse est que, malgré les progrès de la science paléoanthropologique au XXe siècle, la
qualité de ces deux ensembles de rapports est fondamentalement équivalente. Nous estimons donc
qu’il n’y a pas lieu d’accepter l’un et de rejeter l’autre. Cette conclusion a de sérieuses incidences
pour la théorie moderne de l’évolution humaine. Si nous rejetons le premier ensemble de rapports
(les anomalies) et si, dans un souci de cohérence, nous rejetons aussi le second ensemble (les
témoignages actuellement acceptés), alors la théorie de l’évolution humaine perd une bonne partie
de ses bases observationnelles. Mais si nous acceptons le premier ensemble de rapports, nous
devons admettre l’existence d’êtres intelligents qui fabriquaient des outils à des périodes
géologiques aussi lointaines que le Miocène, voire l’Éocène. Si nous acceptons les fossiles présentés
dans ces rapports, nous devons aller plus loin et admettre l’existence d’êtres humains
anatomiquement modernes dans ce passé éloigné. Cela ne contredit pas seulement la théorie
actuelle de l’évolution humaine, mais cela jette aussi de sérieux doutes sur l’ensemble de notre
vision de l’évolution des mammifères durant l’ère cénozoïque.

 

2. OS INCISÉS ET BRISÉS :
L’AUBE DE L’IMPOSTURE
Les os d’animaux, coupés ou brisés intentionnellement, forment une part substantielle des
témoignages sur l’ancienneté de l’espèce humaine. C’est au milieu du XIXe siècle que l’on a
commencé à les étudier sérieusement et ils restent aujourd’hui encore l’objet d’un intense travail de
recherche et d’analyses.
Dans les décennies qui ont suivi la publication de L’Origine des espèces de Darwin, nombre de
scientifiques ont découvert des os incisés et brisés indiquant une présence humaine au Pliocène, au
Miocène et même dans des périodes antérieures. Leurs détracteurs ont émis l’hypothèse que les
marques et les cassures observées sur les os fossiles avaient été causées par l’action de carnivores,
de requins ou par la pression accumulée des couches géologiques. Mais les partisans de ces
découvertes avançaient des arguments impressionnants. Des outils de pierre, par exemple, ont
parfois été trouvés à côté d’os incisés et des expériences menées sur d’autres os avec ces objets ont
produit des marques qui ressemblaient exactement à celles trouvées sur les fossiles. Les chercheurs
se sont aussi servis de microscopes afin de distinguer les coupures observées sur les os fossiles
d’entailles qui auraient pu être laissées par des dents de requin ou d’autres animaux. Dans de
nombreux cas, les marques sur les os étaient situées à des endroits correspondant à des découpes de
boucherie bien particulières.
Pourtant les rapports qui attestent de la découverte d’os incisés et brisés indiquant une présence
humaine dès le Pliocène et auparavant ne sont pas retenus aujourd’hui parmi les témoignages
archéologiques reconnus. Cette exclusion pourrait bien n’être pas justifiée. Sur la foi des éléments
incomplets qui sont actuellement pris en considération, les scientifiques ont conclu que les humains
du type moderne sont apparus assez récemment. Mais à la lumière des témoignages présentés dans
ce chapitre, il semble bien qu’ils pourraient être dans l’erreur.

 

Saint-Prest, France
En avril 1863, Jules Desnoyers, du Muséum national d’histoire naturelle, se rendit à Saint-Prest,
dans le nord-ouest de la France, pour y collecter des fossiles. Ses fouilles dans les graviers sableux
mirent au jour un morceau de tibia de rhinocéros. L’os portait une série de fines entailles dont
certaines paraissaient avoir été produites par un couteau aiguisé ou une lame de silex. Desnoyers
remarqua aussi de petites marques circulaires qui auraient bien pu avoir été laissées par un outil
pointu. Par la suite, quand il examina les collections de fossiles de Saint-Prest au Muséum de
Chartres et à l’École des Mines à Paris, Desnoyers nota qu’ils portaient le même type de marques. Il
communiqua alors ses découvertes à l’Académie des sciences.
Selon certains scientifiques modernes, le site de Saint-Prest appartient au Pliocène supérieur. Si
Desnoyers ne se trompait pas en estimant que les marques sur de nombreux os avaient été laissées
par des outils de silex, il faudrait en conclure que des êtres humains avaient été présents en France
durant cette période. « Où est le problème ? » serait-on tenté de demander. Pour notre conception
moderne de la paléoanthropologie, le problème est de taille. La présence à cette époque en Europe
d’êtres intelligents pourvus d’outils de pierre semble presque impossible. On estime qu’au Pliocène
supérieur, voici environ deux millions d’années, l’espèce humaine moderne n’existait pas encore. On
ne devrait trouver des ancêtres primitifs de l’humanité qu’en Afrique, et encore : uniquement des
australopithèques et des Homo habilis, ces derniers étant considérés comme les premiers fabricants
d’outils. Selon les travaux d’autres chercheurs, le site de Saint-Prest pourrait être plus récent que le
Pliocène, peut-être vieux d’à peine 1,2 à 1,6 million d’années. Mais les os incisés constitueraient
toujours une anomalie.
Même au XIXe siècle, les découvertes de Desnoyers suscitèrent une controverse. Ses détracteurs
affirmèrent que les marques avaient été faites par les outils des ouvriers qui avaient exhumé les os.
Mais Desnoyers montra que les entailles étaient couvertes des mêmes dépôts minéraux que les
autres surfaces des fossiles. Le grand géologue anglais Charles Lyell émit l’hypothèse que ces
marques avaient été laissées par des dents de rongeurs, mais le préhistorien français Gabriel
de Mortillet assurait qu’elles ne pouvaient être le fait d’animaux. À l’en croire, les entailles devaient
avoir été causées par des pierres aux arêtes vives déplacées par la pression des couches géologiques.
À quoi Desnoyers rétorquait : « Beaucoup d’incisions ont été usées par des frottements ultérieurs
dus au transport ou au mouvement des os parmi les graviers et le sable. Les marques résultantes
sont d’une nature fondamentalement différente de celle des marques et striations originales. »
Alors qui avait raison : Desnoyers ou Mortillet ? Certains savants pensaient que la question
pourrait être tranchée s’il apparaissait que les graviers de Saint-Prest contenaient des outils de
pierre de facture indéniablement humaine. Louis Bourgeois, un ecclésiastique qui avait aussi acquis
une réputation de paléontologue distingué, fouilla minutieusement les strates de Saint-Prest en
quête de ce genre de témoignage. Ses patientes recherches l’amenèrent à découvrir plusieurs silex
qu’il considérait comme d’authentiques outils et dont il fit la matière d’une communication à
l’Académie des sciences en janvier 1867. Le célèbre anthropologue Armand de Quatrefages déclara
qu’il y avait parmi ces outils des racloirs, des perçoirs et des pointes de sagaies.
Ces éléments ne suffirent pas à convaincre Mortillet, qui décréta que les silex découverts par
Bourgeois à Saint-Prest avaient été débités en éclats sous l’effet de la pression géologique. Il semble
que, dans nos efforts pour éclaircir une question – la nature des entailles sur les os –, nous avons
achoppé sur une autre : comment reconnaître l’oeuvre de l’homme sur les silex et autres objets de
pierre ? Nous y reviendrons en détail dans le chapitre suivant. Pour l’instant, notons simplement que
les divergences d’opinion sur ce qui constitue un outil de pierre suscitent aujourd’hui encore de
nombreux débats. Il est donc tout à fait possible de remettre en question le rejet par Mortillet des
silex découverts par Bourgeois. En 1910, le célèbre paléontologue américain Henry Osborn écrivait
ces remarques intéressantes à propos de la présence d’outils de pierre à Saint-Prest : « Les traces
d’humains les plus anciennes dans des couches de cet âge sont les os incisés découverts par
Desnoyers à Saint-Prest près de Chartres en 1863. Les doutes quant au caractère artificiel de ces
incisions ont été levés par les récentes explorations de Laville et Rutot, qui se sont traduites par la

découverte de silex éolithiques confirmant pleinement les observations de l’abbé Bourgeois dans ces
sédiments en 1867. »
Pour ce qui concerne les découvertes de Saint-Prest, il nous semble clair que nous avons affaire
à des problèmes paléontologiques qui ne peuvent être résolus rapidement et aisément. Il n’y a en
tout cas aucune raison suffisante pour rejeter catégoriquement ces os comme témoignage d’une
présence humaine au Pliocène. On est donc en droit de se demander pourquoi les fossiles de Saint-
Prest et d’autres du même genre ne sont jamais mentionnés dans les manuels sur l’évolution
humaine, hormis dans quelques notes de bas de page dénigrantes. Est-ce vraiment parce que ces
éléments sont manifestement inadmissibles ? À moins que cette omission ou ces exécutions
sommaires ne soient liées davantage au fait que l’attribution éventuelle de ces objets au Pliocène
supérieur contrarie à ce point le scénario officiel de l’évolution humaine ?
À cet égard, Armand de Quatrefages, membre de l’Académie des sciences et professeur au
Muséum d’histoire naturelle de Paris, écrivait dans son livre Hommes fossiles et hommes sauvages :
« Les objections faites à l’existence d’humains au Pliocène et au Miocène semblent habituellement
être liées davantage à des considérations théoriques qu’à l’observation directe. »

 

Un exemple moderne : Old Crow River au Canada
Avant de citer d’autres exemples de découvertes du XIXe siècle qui contredisent nos idées
modernes sur les origines de l’humanité, examinons une recherche plus récente sur des os
intentionnellement modifiés. L’une des questions les plus controversées qui agitent la
paléoanthropologie du Nouveau Monde est de savoir quand les humains sont arrivés en Amérique
du Nord. La version officielle est que des groupes de chasseurs-cueilleurs asiatiques sont passés par
la bande de terre qui traversait le détroit de Béring voici environ 12 000 ans. Certains auteurs
consentent à reculer cette date jusqu’à 30 000 ans à peu près, tandis que l’on voit se développer une
minorité de chercheurs qui rapportent des témoignages d’une présence humaine aux Amériques à
des dates bien plus reculées dans le Pléistocène. Nous étudierons cette question en détail dans les
chapitres qui suivent. Dans l’immédiat, nous ne nous intéresserons qu’aux os fossiles découverts à
Old Crow River dans le nord du territoire du Yukon pour illustrer par un exemple contemporain le
type de témoignage dont traite ce chapitre.
Dans les années soixante-dix, Richard E. Morlan, mandaté par le Service archéologique et le
Musée de l’homme du Canada, a procédé à des recherches sur des os modifiés trouvés sur les sites
d’Old Crow River. Morlan en a conclu que de nombreux os et bois d’animaux présentaient les signes
d’un travail humain intentionnel exécuté avant leur fossilisation. Les os, qui avaient été transportés
par le courant, ont été retrouvés dans ce qui était le lit majeur du fleuve au début de la glaciation de
Wisconsin voici quelque 80 000 ans. Cette découverte remettait sérieusement en cause les théories
en vigueur sur le peuplement du Nouveau Monde.
Mais en 1984, R.M. Thorson et R.D. Guthrie ont publié une étude montrant que les altérations
des os dans lesquelles Morlan reconnaissait la main de l’homme pouvaient s’expliquer par l’action
des glaces charriées par le fleuve. Par la suite, Morlan revint sur ses premières déclarations et admit
que sur les trente-quatre os qu’il avait collectés, trente portaient des traces que l’on pouvait
attribuer au mouvement des glaces ou à d’autres causes naturelles.
Même dans cette hypothèse, il maintenait que les quatre spécimens restants présentaient des
signes incontestables d’un travail humain. Il écrit dans un rapport publié : « Les entailles et les
éraflures (…) sont impossibles à distinguer de celles laissées par des outils de pierre utilisés pour
dépecer et désosser une carcasse d’animal. »
Morlan envoya deux des os au Dr Pat Shipman de la Johns Hopkins University, une spécialiste
des os entaillés. Elle examina les marques au microscope à balayage électronique et les compara
avec plus de mille autres traces répertoriées. Selon elle, les marques sur un des os n’étaient pas
concluantes. Mais l’autre portait indiscutablement des incisions laissées par un outil. Morlan fit
remarquer que des instruments de pierre avaient été découverts dans la région d’Old Crow River et
sur les plateaux environnants, mais jamais en relation directe avec les os.
La conclusion de tout cela est que les os de Saint-Prest et d’autres du même genre ne peuvent
être écartés si facilement. Des témoignages semblables sont encore considérés comme importants
aujourd’hui et les méthodes d’analyse sont presque identiques à celles pratiquées au XIXe siècle. Les
scientifiques de l’époque n’avaient peut-être pas de microscopes électroniques, mais les microscopes
optiques étaient et sont encore bien suffisants pour ce genre de travail.

 

Désert d’Anza-Borrego, Californie
Nous avons un autre exemple récent d’os incisés comme ceux trouvés à Saint-Prest avec une
découverte de George Miller, conservateur de l’Imperial Valley College Museum à El Centra, en
Californie. Miller, qui est mort en 1989, avait rapporté que six os de mammouths exhumés dans le
désert d’Anza-Borrego portaient des éraflures semblables à celles produites par des outils de pierre.
Une datation par isotope d’uranium effectuée par le Bureau américain de recherche géologique et
minière indiqua que les os avaient au moins 300 000 ans, tandis que la datation paléomagnétique et
l’analyse d’échantillons de cendres volcaniques donnaient un âge de quelque 750 000 ans.
L’establishment universitaire a alors fait savoir par la voix d’un de ses éminents représentants
que les affirmations de Miller étaient « aussi raisonnables que le monstre du Loch Ness ou qu’un
mammouth vivant en Sibérie ». À quoi Miller répliquait que « ces gens-là ne veulent pas voir
d’homme ici, parce que leur carrière serait à l’eau ». Nous avons eu l’occasion d’évoquer les os de
mammouth incisés lors d’une conversation avec Thomas Deméré, un paléontologue du Muséum
d’histoire naturelle de San Diego (le 31 mai 1990). Deméré a dit qu’il était par nature enclin à
accueillir avec scepticisme des déclarations comme celle de Miller. Il émettait des doutes sur les
conditions de professionnalisme qui avaient entouré les fouilles et soulignait qu’aucun outil de
pierre n’avait été retrouvé près du fossile. Par ailleurs, il lui semblait très peu probable que des
échos de cette découverte soient jamais publiés dans un journal scientifique parce que le comité de
lecture ne les laisserait sans doute pas passer. Par la suite, nous avons appris de Julie Parks, qui
conserve aujourd’hui les spécimens de George Miller, que Deméré n’avait jamais examiné les
fossiles ni visité le lieu de leur découverte, bien qu’il y ait été convié.
Une des incisions, nous a dit Julie Parks, semble se prolonger d’un os à un autre qui se serait
trouvé à côté si le squelette du mammouth avait été intact. C’est une particularité qui fait penser à
une trace de dépeçage. Les marques accidentelles résultant du mouvement des os dans le sol après
dislocation du squelette ne continueraient probablement pas d’un os à l’autre de cette façon.

 

Os incisés de sites italiens
Des spécimens incisés similaires à ceux de Saint-Prest ont été retrouvés dans la vallée de l’Arno
(le Val d’Arno) en Italie. Ces os entaillés provenaient des mêmes espèces animales que ceux de Saint-
Prest, notamment l’Elephas meridionalis et le Rhinocéros etruscus. Ils étaient attribués à un étage
du Pliocène appelé l’Astien, ce qui leur ferait un âge de trois à quatre millions d’années. Mais il est
possible qu’ils ne remontent qu’à 1,3 million d’années, époque à laquelle l’Elephas meridionalis s’est
éteint en Europe.
Des os entaillés ont aussi été retrouvés dans d’autres régions d’Italie. Le 20 septembre 1865,
lors du congrès de la Société italienne des sciences naturelles à La Spezia, le professeur Ramorino
présentait des os d’espèces éteintes de cervidés et de rhinocéros portant ce qu’il pensait être des
incisions dues à la main de l’homme. Ces spécimens avaient été découverts à San Giovanni, du côté
de Sienne, et comme les os du Val d’Arno, on les rattachait à l’étage astien du Pliocène. Mortillet,
fidèle à sa position de refus, affirma que les marques avaient très probablement été laissées par les
outils des ouvriers qui avaient déterré les os.

 

Le rhinocéros de Billy, France
Le 13 avril 1868, A. Laussedat fit savoir à l’Académie des sciences que P. Bertrand lui avait
envoyé deux fragments d’une mâchoire inférieure de rhinocéros. Ils provenaient d’un puits près de
Billy, en France. L’un des fragments arborait quatre entailles très profondes. Ces courtes entailles,
situées dans la partie inférieure de l’os, étaient approximativement parallèles. Selon Laussedat, ces
marques se présentaient en coupe transversale comme celles laissées par une hache sur un morceau
de bois dur. Aussi se disait-il qu’elles avaient été causées de la même façon, c’est-à-dire au moyen
d’un instrument de pierre tranchant, tenu à la main, quand l’os était encore frais.
Laussedat en concluait que le rhinocéros fossile avait dû avoir des humains pour contemporains
en des temps géologiquement très éloignés. Éloignés à quel point ? On pouvait s’en faire une idée
d’après le fait que la mâchoire avait été retrouvée dans une formation du Miocène moyen vieille
d’environ 15 millions d’années.
Ces marques avaient-elles réellement été faites par des êtres humains ? Mortillet ne le pensait
pas. Après avoir écarté l’hypothèse des traces de dents de carnivores, il écrit : « Ce sont simplement
des impressions géologiques. » Peut-être a-t-il raison, mais il n’apporte pas en tout cas d’éléments
suffisants pour justifier son point de vue.
L’un des grands spécialistes modernes qui fait autorité sur les os incisés est Lewis Binford, un
anthropologue de l’université du Nouveau-Mexique à Albuquerque. Dans son livre Bones : Ancient
Men and Modem Myths, Binford écrit : « Les traces laissées par des outils de pierre ont tendance à
être courtes et regroupées en marques parallèles. » Cette description coïncide parfaitement avec
celle donnée par Laussedat.

 

Colline de Sansan, France
Les actes de l’Académie des sciences pour le mois d’avril 1868 contiennent cette communication
de F. Garrigou et H. Filhol : « Nous avons désormais assez d’éléments pour être en droit de
supposer que la contemporanéité des êtres humains et des mammifères du Miocène est
démontrée. » Ces éléments étaient une série d’os de mammifères apparemment brisés
intentionnellement découverts à Sansan, en France. Les plus remarquables étaient les os d’un petit
cervidé, le Dicrocerus elegans. Les scientifiques considèrent aujourd’hui que les couches
d’ossements de Sansan datent du Miocène moyen. On peut imaginer l’effet dévastateur que la
présence d’êtres humains voici quelque 15 millions d’années aurait sur les doctrines évolutionnistes
actuelles.
Mortillet, comme d’habitude, décréta que certains des os de Sansan avaient été brisés par des
forces naturelles à l’époque de leur fossilisation, peut-être par dessiccation, et d’autres
ultérieurement par des mouvements des strates.
Garrigou persistait cependant dans sa conviction que les os de Sansan avaient été brisés par des
humains afin d’en extraire la moelle.
Il défendit son point de vue en 1871 à Bologne, en Italie, devant le Congrès international
d’anthropologie et d’archéologie préhistoriques. Garrigou commença par présenter au congrès une
série d’os récents portant des marques indiscutables de dépeçage et de brisures volontaires. Il
exhiba ensuite les os du petit cervidé (Dicrocerus elegans) collectés à Sansan. Les marques qui s’y
trouvaient correspondaient exactement à celles des os modernes.
Garrigou montra aussi que nombre de fragments osseux avaient de très fines éraflures comme
celles que l’on observe sur les os à moelle brisés du Pléistocène supérieur. Si l’on en croit Binford, la
première étape pour extraire la moelle des os est d’ôter les tissus qui adhèrent à la surface osseuse
en la grattant avec un outil de pierre.

 

Pikermi, Grèce
Dans un lieu appelé Pikermi, près de la plaine de Marathon en Grèce, se trouve une strate riche
en fossiles du Miocène supérieur (Tortonien), qui fut explorée et décrite par le grand savant français
Albert Gaudry. Lors de la réunion de 1872 à Bruxelles du Congrès international d’anthropologie et
d’archéologie préhistoriques, le baron von Dücker déclara que des os brisés trouvés à Pikermi
prouvaient l’existence des humains au Miocène. Les auteurs modernes placent le site de Pikermi au
Miocène supérieur, ce qui ferait remonter ces os à au moins cinq millions d’années.
Von Dücker avait d’abord examiné de nombreux os du site de Pikermi au Muséum d’Athènes. Il
avait recensé trente-quatre morceaux de mâchoires d’Hipparion (une espèce éteinte de cheval
tridactyle) et d’antilopes, ainsi que dix-neuf fragments de tibias et vingt-deux autres débris d’os de
grands mammifères comme les rhinocéros. Tous présentaient des traces de fracturation méthodique
effectuée en vue d’en extraire la moelle. Selon von Dücker, ils portaient tous des « traces plus ou
moins distinctes de coups frappés avec des objets durs ». Il avait aussi inventorié des centaines
d’esquilles osseuses brisées de la même manière.
En outre, von Dücker avait étudié plusieurs dizaines de crânes d’Hipparion et d’antilopes dont la
mâchoire supérieure avait été arrachée pour extraire la cervelle. Les bords des fractures étaient très
nets, ce qui peut généralement être interprété comme le signe d’une intervention humaine, à la
différence des fractures causées par les morsures de carnivores ou les pressions géologiques.
Von Dücker se rendit alors sur le site de Pikermi pour pousser plus loin ses investigations. Dès
les premières fouilles, il mit au jour des dizaines de fragments osseux d’Hipparion et d’antilopes et
nota que près d’un quart portaient des signes de fracture intentionnelle. À cet égard, il faut rappeler
l’observation de Binford selon laquelle sur les ensembles d’os brisés pour en extraire la moelle il
s’en trouve entre 14 et 17 % qui présentent des signes d’impacts. « J’ai aussi découvert parmi les os
une pierre d’une taille qui se prête aisément à une prise en main, affirmait von Dücker. Elle est
pointue d’un côté et parfaitement adaptée pour produire le genre de marques constatées sur les os. »

 

Dents de requin percées du Red Crag, Angleterre
Lors d’un congrès de l’institut royal d’anthropologie de Grande-Bretagne et d’Irlande, le
8 avril 1872, Edward Charlesworth, membre de la Geological Society, exhiba de nombreux
spécimens de dents de requin (Carcharodon) percées chacune d’un trou au centre, comme il est de
coutume parmi les insulaires d’Océanie pour en faire des armes et des colliers. Les dents avaient été
retrouvées dans la formation du Red Crag, dans l’est de l’Angleterre, dont l’âge est d’environ 2 à
2,5 millions d’années.
Charlesworth avança des arguments convaincants pour exclure l’hypothèse de trous percés par
des mollusques térébrants. Au cours des débats, un scientifique suggéra que la cause pouvait être des
caries dentaires, mais les requins ne sont pas censés avoir ce genre de problèmes. Un autre parla de
parasites, mais admettait qu’on ne connaissait aucun parasite infestant les dents des poissons.
Le Dr Collyer se prononça alors en faveur d’une action humaine. Les actes du congrès
mentionnent : « Il avait soigneusement examiné au moyen d’une loupe puissante les dents de
requins perforées (…). Les perforations, à son avis, étaient l’oeuvre de l’homme. » Entre autres
raisons, il invoquait « la forme biseautée des bords des perforations », « la position centrale des
trous dans les dents » et « les marques de procédés artificiels employés pour percer les dents ».

 

L’os gravé des Dardanelles, Turquie
En 1874, Frank Calvert découvrit dans une formation du Miocène en Turquie (près du détroit
des Dardanelles) un os de Deinotherium sur lequel étaient gravées des silhouettes d’animaux. Dans
ses notes, il consigna : « J’ai trouvé en différents endroits de la même falaise, non loin du site de l’os
gravé, un éclat de silex et quelques os d’animaux fracturés longitudinalement de toute évidence par
la main de l’homme dans le but d’en extraire la moelle, selon la pratique de toute race primitive. »
Le Deinotherium est une créature aux allures d’éléphant qui, d’après les auteurs modernes, a
vécu en Europe du Miocène inférieur au Pléistocène supérieur. Il est donc parfaitement possible que
la datation de Calvert qui rattachait le site des Dardanelles au Miocène soit correcte. On estime
aujourd’hui que le Miocène s’est étendu de 25 à 5 millions d’années avant notre époque. Selon la
conception dominante de nos jours, seuls des hominidés d’aspect très simien sont censés avoir existé
durant cette période. Même une datation situant le site des Dardanelles au Pliocène supérieur, voici
deux à trois millions d’années, serait encore beaucoup trop éloignée pour le genre d’artefacts
trouvés à cet endroit. Les gravures comme celles observées sur l’os de Deinotherium sont
normalement attribuées à des humains anatomiquement modernes des derniers quarante mille ans.
Dans Le Préhistorique, Gabriel de Mortillet ne contesta pas l’âge de la formation des
Dardanelles. En revanche, il laissa entendre que la présence simultanée d’un os gravé, d’os
intentionnellement brisés et d’un éclat de silex était presque trop parfaite, si parfaite qu’elle faisait
naître des doutes sur les découvertes. C’est quand même un peu fort. Dans le cas des os incisés de
Saint-Prest, Mortillet se plaignait qu’aucun outil de pierre ou autre signe d’une présence humaine
n’ait pu être trouvé sur le site. Et à présent que les objets requis avaient été découverts près de l’os
gravé, Mortillet jugeait l’ensemble « trop parfait », accusant à demi-mot Calvert de falsification.
Les informations recueillies à son propos par David A. Traill, professeur à l’université de
Californie à Davis, sont pourtant éloquentes : « Calvert était le membre le plus distingué d’une
famille d’expatriés britanniques qui s’était illustrée dans les Dardanelles (…). Il avait de bonnes
connaissances en géologie et en paléontologie. » Calvert avait dirigé plusieurs fouilles importantes
dans la région des Dardanelles et joué un rôle dans la découverte de la ville de Troie. Traill
concluait : « Pour autant que j’ai pu en juger à la lecture de sa correspondance, Calvert était
scrupuleusement sincère. »

 

Le Baloenotus de Monte Aperto, Italie
Dans le dernier quart du XIXe siècle, des os de baleine fossile portant des entailles furent mis au
jour en Italie. Le 25 novembre 1875, G. Capellini, professeur de géologie à l’université de Bologne,
déclara dans un rapport que les marques avaient été faites quand l’os était encore frais,
apparemment avec des outils de silex. De nombreux autres savants européens partageaient le
jugement de Capellini. Les os portant les marques provenaient d’une espèce éteinte de baleine du
Pliocène du genre Baloenotus. Certains des os appartenaient à des collections de musées et d’autres
avaient été découverts par Capellini lui-même dans des formations du Pliocène aux environs de
Sienne, sur des sites comme Poggiarone.
Les entailles sur les os se trouvaient à des endroits qui se prêtaient aux opérations de dépeçage,
comme la surface externe des côtes. Sur un squelette presque complet exhumé par Capellini, on ne
trouvait de marques sur les os que d’un seul côté de la baleine. « Je suis convaincu que l’animal
s’était échoué sur le sable et reposait sur le flanc gauche, laissant le côté droit exposé aux atteintes
des humains, comme le démontrent les endroits où se trouvent les marques sur les os », déclara
Capellini. La localisation des entailles sur les os d’un seul côté de la baleine tend à exclure toute
explication purement géologique, ainsi que les attaques de requins en pleine mer. Qui plus est, les
marques sur le squelette fossile ressemblaient exactement aux traces de découpe que l’on observe
sur des os de baleine modernes.
Dans son rapport au Congrès international d’anthropologie et d’archéologie préhistoriques,
Capellini écrivait : « À proximité des restes du Baloenotus de Poggiarone, j’ai retrouvé quelques
lames de silex enfouies dans les sédiments de la plage. » Et il ajoutait : « Avec ces mêmes
instruments de silex, j’ai pu reproduire sur des os frais de cétacé des marques exactement identiques
à celles trouvées sur le fossile. » Il observait également que des restes de squelettes humains avaient
été découverts dans la même région d’Italie, à Savone (voir chapitre 7).
Après avoir pris connaissance du rapport de Capellini, les membres du congrès entamèrent les
débats. Certains, comme sir John Evans, soulevèrent des objections. D’autres, comme Paul Broca,
secrétaire général de la Société d’anthropologie de Paris, s’accordaient à considérer avec Capellini
que les marques sur les os de baleine étaient le fait des humains. L’hypothèse d’une attaque de
requins fut notamment écartée par Broca, qui assurait que les entailles présentaient tous les signes
d’une incision au moyen d’une lame tranchante. Il était l’un des plus éminents spécialistes de son
temps en matière de physiologie osseuse.
Armand de Quatrefages se rangeait parmi les scientifiques qui estimaient que les os du
Baloenotus de Monte Aperto avaient été entaillés par des instruments de silex tranchants tenus par
une main humaine. Il écrivait en 1884 : « On a beau essayer, avec diverses méthodes et d’autres
matériaux, on ne parvient pas à reproduire les marques. Seul un outil de silex tranchant manipulé de
biais avec beaucoup de pression pourrait le faire. »
Toute l’affaire a été fort bien résumée par S. Laing, qui écrivait en 1893 : « Les entailles forment
des courbes régulières, parfois presque en demi-cercle, comme seul un ample mouvement de la main
aurait pu en causer et elles présentent invariablement une surface de coupe nette du côté extérieur
ou convexe sur lequel était appliquée la pression d’un bord tranchant avec une surface inégale ou
rugueuse du côté intérieur de l’entaille. L’examen microscopique des entailles confirme cette
conclusion et montre sans aucun doute qu’elles doivent avoir été faites par un instrument comme un
couteau de silex tenu obliquement et pressé contre l’os quand il était encore frais. Avec une force
considérable, comme le ferait un sauvage pour découper la chair d’une baleine échouée. Des
découpes exactement semblables peuvent être reproduites aujourd’hui sur des os frais avec ce genre
de couteaux de silex, et d’aucune autre manière concevable. Il semble donc, s’il fallait en juger par ce
seul cas, que la négation de l’existence de l’homme du Tertiaire relève davantage du préjugé obstiné
que du scepticisme scientifique. »

 

Un spécialiste moderne, Binford, a affirmé : « En présence
d’un os modifié, un observateur ne risque guère de confondre des

marques de découpe faites par l’homme au moyen d’outils au
cours du dépeçage ou du désossement avec l’action d’animaux. »
Mais les dents de requins sont plus acérées que celles de
carnivores terrestres comme les loups et pourraient produire sur
l’os des marques qui ressemblent davantage à celles que feraient
des outils tranchants. Après avoir examiné des os de baleine
fossile de la collection de paléontologie du Muséum d’histoire
naturelle de San Diego, nous en sommes arrivés à la conclusion
que les dents de requin peuvent en fait produire des marques très
semblables à celles qu’auraient pu laisser des outils.
Les os que nous avons
vus provenaient de petites
espèces de baleines à
fanons du Pliocène. Nous
avons examiné les
entailles sur l’os au moyen
d’une loupe.
Sur les deux faces des
entailles, nous avons
remarqué des stries
longitudinales parallèles à
espaces réguliers. C’est
exactement le genre de
marques que l’on
s’attendrait à voir laissées
par le bord crénelé des
dents de requin. Nous
avons observé aussi des
éraflures sur l’os
qui auraient pu être produites par une morsure oblique, la pointe de la dent dérapant sur l’os sans
s’y planter.
Sachant cela, il devrait être possible de réexaminer les os de baleine du Pliocène trouvés en
Italie et de déterminer de façon assez concluante si oui ou non les marques qui s’y trouvent ont été
laissées par des dents de requin. Des motifs de rainures et de crêtes parallèles à la surface des
fossiles seraient le signe presque certain d’un rôle joué par les requins, comme prédateurs ou
charognards. Et si l’examen minutieux d’entailles profondes en forme de V révélait aussi des stries
longitudinales parallèles à espaces réguliers, ce serait également la preuve d’une attaque de requins.
On ne s’attendrait pas à ce que les bords des marques laissées par une lame de silex présentent des
stries à espaces réguliers.

 

L’Halitherium de Pouancé, France
En 1867, L. Bourgeois fit sensation quand il présenta aux membres du Congrès international
d’anthropologie et d’archéologie préhistoriques réunis à Paris un os d’Halitherium portant des
marques qui semblaient être des incisions humaines. L’Halitherium était une sorte de lamantin, une
espèce éteinte de mammifère marin de l’ordre des Siréniens (ill. 3).
Les os d’Haliterium fossilisés avaient été découverts par
l’abbé Delaunay dans les couches de coquillages de Barrière, près
de Pouancé dans l’ouest de la France. Delaunay avait eu la surprise
de remarquer sur un fragment de l’humérus, un os du membre
antérieur, un certain nombre d’entailles. Leurs surfaces avaient le
même aspect que le reste de l’os et se distinguaient facilement de
cassures plus récentes, ce qui indiquait que les entailles étaient
très anciennes. L’os lui-même, à l’état de fossile, était entièrement
pris dans une strate intacte et il était évident que les marques
remontaient au même âge géologique. D’ailleurs la profondeur et la netteté des incisions montraient
qu’elles avaient été faites avant que l’os ne se fossilise. Certaines des entailles semblaient avoir été
produites par deux coups croisés bien distincts.
Mortillet lui-même reconnaissait qu’elles ne paraissaient pas être le résultat d’un raclement
souterrain ou de la compression. Mais il se refusait à admettre qu’elles aient pu être l’oeuvre de
l’homme, essentiellement en raison du fait que les strates où les os avaient été retrouvés
remontaient au Miocène. Il écrivait en 1883 : « C’est beaucoup trop ancien pour l’homme. » Nous
avons là un autre cas évident de préjugé théorique dictant comment il faut interpréter un ensemble
de faits.

 

San Valentino, Italie
En 1876, lors d’une réunion du Comité géologique d’Italie, M.A. Ferretti présenta un os d’animal
fossile portant « les traces d’un travail de la main de l’homme assez évidentes pour exclure toute
présomption du contraire ». Cet os, d’éléphant ou de rhinocéros, avait été retrouvé enfoui dans les
strates de l’Astien (Pliocène supérieur) à San Valentino (Reggio nell’ Emilia), en Italie. L’intérêt de
cet os était qu’il présentait dans sa plus grande largeur un trou presque parfaitement circulaire.
Selon Ferretti, il ne pouvait s’agir de l’oeuvre de mollusques ou de crustacés. L’année suivante,
Ferretti présenta au comité un autre os portant des traces de travail humain. Il avait été découvert à
San Ruffino dans de l’argile bleue de l’étage astien du Pliocène. Cet os paraissait avoir été scié en
partie, puis brisé à une de ses extrémités.
À l’occasion d’une conférence scientifique organisée en 1880, G. Bellucci, de la Société italienne
d’anthropologie et de géographie, mit en avant de nouvelles découvertes à San Valentino et Castello
delle Forme, près de Pérouse. Il y avait notamment des os d’animaux dans des entailles et des
marques d’impacts d’instruments de pierre, des os carbonisés et des éclats de silex. Tous ces
témoignages avaient été exhumés d’une argile lacustre du Pliocène, caractérisée par une faune
semblable à celle du Val d’Arno classique. Selon Bellucci, ces objets prouvaient l’existence de
l’homme au Pliocène.

 

Clermont-Ferrand, France
À la fin du XIXe siècle, le Muséum d’histoire naturelle de Clermont-Ferrand fit l’acquisition d’un
fémur de Rhinoceros paradoxus dont la surface était marquée de rainures. Le spécimen avait été
découvert dans une couche de travertin à Gannat, qui contenait des fossiles d’animaux typiques du
Miocène moyen. Certains ont émis l’hypothèse que les rainures avaient été causées par des dents
d’animaux. Mais Gabriel de Mortillet était d’un autre avis et proposait son explication habituelle :
l’os avait été marqué par le mouvement de pierres sous la pression géologique.
Pourtant, la description que Mortillet lui-même donne des marques sur les os laisse quelque
doute sur cette interprétation. Les entailles étaient situées au bout du fémur, près des articulations.
Selon Binford, spécialiste moderne des os entaillés, c’est là qu’il faut s’attendre à trouver des
marques de dépeçage. Mortillet notait aussi que les marques étaient « des rainures parallèles
quelque peu irrégulières, perpendiculaires à l’axe de l’os ». Or, les travaux de Binford ont révélé :
« Les entailles laissées par des outils de pierre sont généralement faites avec un mouvement de scie
qui se traduit par de courtes marques souvent multiples mais à peu près parallèles. »

 

Coquillage gravé du Red Crag, Angleterre
Dans un rapport présenté à l’Association britannique pour le progrès de la science en 1881,
H. Stopes, membre de la Société géologique, décrivait un coquillage dont la surface gravée
représentait un visage aux traits rudimentaires mais indéniablement humains. Le coquillage gravé
avait été découvert dans les sédiments stratifiés du Red Crag, qui sont vieux de 2 à 2,5 millions
d’années.
Marie C. Stopes, la fille du découvreur, a expliqué dans un article du Geological Magazine (1912)
que le coquillage gravé ne pouvait être un faux : « Il faut noter que les traits creusés présentent la
même teinte rouge brun que le reste de la surface. C’est un point important, parce que quand la
surface des coquillages du Red Crag est griffée, elle laisse apparaître sous la couleur leur matière
blanche. Il faut aussi signaler que le coquillage est si délicat que toute tentative pour le graver le
mettrait en pièces. » Ne perdons pas de vue que, si l’on s’en rapporte aux théories
paléoanthropologiques conventionnelles, ce genre d’oeuvres d’art n’apparaît qu’au Pléistocène
supérieur avec l’Homme de Cro-Magnon, voici 30 000 ans.

 

Instruments en os trouvés sous le Red Crag, Angleterre
Au début du XXe siècle, J. Reid Moir, le découvreur de nombreux outils de silex anormalement
anciens (voir chapitre 3), mit au jour « une série d’instruments d’os de type primitif découverts sous
la base des Red et Coralline Crags au Suffolk ». Dans l’East Anglia, le sommet du Red Crag est
aujourd’hui considéré comme la ligne de démarcation entre le Pliocène et le Pléistocène, et
remonterait donc à environ 2 à 2,5 millions d’années. Le Coralline Crag, plus ancien, date du
Pliocène supérieur et serait donc vieux d’au moins 2,5 à 3 millions d’années. Les strates situées sous
les Red et Coralline Crags, les couches détritiques, contiennent des matériaux dont les plus récents
remontent au Pliocène et les plus anciens à l’Éocène. Les objets découverts dans ces couches
pourraient être vieux de 2 à 55 millions d’années.
Les spécimens de Moir comportent un groupe d’objets de forme triangulaire. Dans son
rapport, Moir écrivait : « Ils ont tous été formés à partir de larges pièces d’os plates et minces,
probablement des morceaux de grandes côtes qui ont été fracturés de façon à présenter une forme
précise. Cette forme triangulaire a dans tous les cas été produite par des fractures à contre-fil du
“grain” naturel de l’os. » Au terme de plusieurs expérimentations sur des os, Moir est parvenu à la
conclusion que ses spécimens étaient « indubitablement l’oeuvre de l’homme ». Selon lui, les pièces
triangulaires d’os de baleine fossilisé découvertes dans les strates situées sous le Coralline Crag
pourraient avoir été utilisées comme pointes de sagaies. Moir a aussi découvert des côtes de baleine
taillées en instruments pointus.

Moir et d’autres chercheurs ont également trouvé des os incisés et des instruments en os à
divers étages du Cromer Forest Bed, du plus jeune au plus ancien. Les niveaux les plus récents du
Cromer Forest Bed sont vieux d’environ 400 000 ans ; les plus anciens remontent au moins à
800 000 ans, voire à 1,75 million d’années selon certains auteurs modernes.
Par ailleurs, Moir a décrit un os découvert par un certain Whincopp, de Woodbridge dans le
Suffolk, qui possédait dans sa collection privée un « morceau de côte fossile scié partiellement aux
deux extrémités ». Cet objet provenait de la couche détritique située sous le Red Crag et « de l’avis
du découvreur et du défunt révérend Osmond Fisher, apportait la preuve d’un travail humain »,
ajoute Moir. Des traces de sciage seraient pour le moins inattendues sur un os fossile de cet âge.
Un morceau de bois scié a également été retrouvé par S.A. Notcutt dans le Cromer Forest Bed à
Mundesley. La plupart des strates de Mundesley sont vieilles de 400 000 à 500 000 ans.
Dans ses commentaires sur cette pièce de bois, Moir
observe : « L’extrémité plate semble avoir été obtenue en

sciant le bois avec un silex tranchant et, à un endroit, la ligne
de coupe paraît avoir été corrigée (ill. 5), comme il est
souvent nécessaire de le faire quand on entame la découpe
d’une pièce de bois avec une scie moderne en acier. » Moir
note en outre : « L’extrémité pointue est un peu noircie
comme si elle avait été exposée au feu, et il est possible que
ce bâton soit un outil fouisseur primitif utilisé pour déterrer
les racines. »
S’il n’est pas exclu que des êtres du type Homo erectus
aient pu être présents en Angleterre durant la période
correspondant au Cromer Forest Bed, le niveau de
perfectionnement technologique que suppose un tel outil de
bois scié fait penser à des facultés de type sapiens. En fait,
on voit mal comment ce genre de découpe à la scie aurait pu
être possible même avec des instruments de pierre.De petits
éclats de silex montés sur un support en bois, par exemple,
n’auraient pas produit la coupe nette que l’on observe sur le
spécimen, parce que le support de bois aurait été plus large
que les dents de silex. Ce genre d’outil n’aurait pas permis
de découper une fine entaille. Une lame de scie faite
uniquement de pierre aurait été extrêmement cassante et
n’aurait pas duré suffisamment pour obtenir un tel résultat. D’ailleurs, la fabrication même d’une
telle lame de pierre relèverait de l’exploit. Il semble donc que seule une scie métallique aurait pu
produire la découpe observée. Bien entendu, l’emploi d’une scie de métal voici 400 000 à
500 000 ans serait une anomalie complète.
Il est assez remarquable que les os incisés, les instruments en os et autres artefacts des Red Crag
et Cromer Forest Bed soient aujourd’hui à peine mentionnés dans les manuels et ouvrages de
référence orthodoxes. C’est encore plus remarquable dans le cas des découvertes du Cromer Forest
Bed, dont la plupart sont, en termes d’âge, à la limite de l’acceptable sur l’échelle temporelle
paléoanthropologique moderne.

 

La tranchée aux éléphants de Dewlish, Angleterre
C’est Osmond Fisher, membre de la Société géologique, qui a découvert cette curiosité
intéressante du paysage du Dorsetshire : la tranchée aux éléphants de Dewlish. Dans le Geological
Magazine (1912), Fisher déclarait : « Cette tranchée était creusée dans la craie. Elle avait une
profondeur de 3,60 mètres et une largeur qui permettait juste le passage d’un homme à côté. Elle
n’était alignée sur aucune fracture naturelle et les couches de silex de chaque côté correspondent. Le
fond était entièrement constitué de craie et une des extrémités, comme les côtés, était verticale. À
l’autre bout, la tranchée s’ouvrait en diagonale sur le flanc escarpé d’une vallée. On y a retrouvé de
nombreux restes d’Elephas meridionalis, mais aucun autre fossile (…). Cette tranchée, à mon avis,
fut creusée par l’homme au Pliocène supérieur pour servir de piège à éléphants. » L’Elephas
meridionalis a vécu en Europe voici entre 3,5 et 1,2 millions d’années. Donc, si les os découverts
dans la tranchée de Dewlish peuvent en effet dater du Pléistocène inférieur, ils pourraient tout aussi
bien remonter au Pliocène supérieur.
Les photographies révèlent que les parois verticales de la tranchée ont été soigneusement
taillées comme si l’on avait eu recours à de larges ciseaux. Fisher renvoyait le lecteur à divers
rapports montrant que les chasseurs primitifs des temps modernes se servaient de tranchées
similaires.
Mais, comme en témoigne une courte note publiée dans Nature (16 octobre 1914), d’autres
fouilles effectuées dans la tranchée par le Dorset Field Club ont révélé qu’« au lieu de s’achever au
fond par une surface bien définie, elle se divise en une chaîne d’étroites cheminées qui s’enfoncent
profondément dans la craie ». Il n’est pas impensable, pour autant, que des humains dans un lointain
passé aient mis à profit ces étroites fissures pour ouvrir une large tranchée dans la craie. Il serait
intéressant d’examiner les os d’éléphants pour vérifier s’ils présentent des traces d’entailles.
Fisher a fait une autre découverte intéressante. Dans son compte rendu de 1912, il écrit : « En
cherchant des fossiles dans le gisement éocène de Barton Cliff, j’ai trouvé un morceau d’une matière
semblable à du jais mesurant un peu plus de soixante centimètres carrés et d’une épaisseur de six
centimètres. Sur une des faces au moins, il portait les marques de ce qui m’apparaissait comme le
travail de découpe effectué pour lui donner sa forme carrée. Le spécimen se trouve aujourd’hui au
Sedgwick Muséum, à Cambridge. » Le jais est un charbon compact d’un noir velouté qui se polit
aisément et est souvent utilisé en joaillerie. L’Éocène remonte à environ 38 à 55 millions d’années.

 

Conclusions sur les os intentionnellement modifiés
Il est vraiment très curieux que, au XIXe et au début du XXe siècle, tant de chercheurs dont le
sérieux et la réputation scientifique ne peuvent être mis en doute aient rapporté, en toute
indépendance et à maintes reprises, que des marques sur des os et coquillages trouvés dans des
formations du Miocène, du Pliocène et du Pléistocène inférieur étaient révélatrices d’un travail
humain. On peut citer parmi ces chercheurs les noms de Desnoyers, Quatrefages, Ramorino,
Bourgeois, Delaunay, Bertrand, Laussedat, Garrigou, Filhol, von Dücker, Owen, Collyer, Calvert,
Capellini, Broca, Ferretti, Bellucci, Stopes, Moir, Fisher et Keith.
Tous ces savants se sont-ils monté la tête ? Peut-être. Mais des entailles sur des fossiles sont
d’étranges sujets de fantasmes… rien de bien romantique ni de passionnant. Les chercheurs
mentionnés ci-dessus étaient-ils tous victimes d’une forme d’aberration mentale qui sévissait à
l’époque ? Ou trouve-t-on vraiment en abondance dans le reste de la faune du Pliocène et de
périodes plus anciennes encore des témoignages de l’existence de chasseurs primitifs ?
À supposer que de tels éléments existent bel et bien, on pourrait se demander pourquoi on n’en
trouve pas aujourd’hui. Une excellente raison est que personne n’en cherche. Les témoignages d’un
travail humain intentionnel sur un os peuvent facilement échapper à l’attention d’un scientifique qui
ne les recherche pas activement. Si un paléoanthropologue est convaincu qu’il n’existait pas au
Pliocène moyen d’êtres humains fabriquant des outils, il est peu probable qu’il s’interroge
longuement quant à la nature exacte de marques sur des fossiles de cette période.

 

3. LES ÉOLITHES : PIERRES DE DISCORDE
Les savants du XIXe siècle ont trouvé de nombreux outils et armes de pierre dans des strates
datant du Pléistocène inférieur, du Pliocène, du Miocène, voire plus anciennes encore. Ces
découvertes ont été rapportées dans des journaux scientifiques et débattues lors des congrès. Mais
aujourd’hui il ne se trouve presque plus personne qui en ait entendu parler. Des catégories entières
de faits ont été escamotées.
Nous avons pu cependant retrouver bon nombre de ces témoignages « enterrés » et le tour
d’horizon que nous en faisons nous mènera des collines du Kent en Angleterre à la vallée de
l’Irrawady en Birmanie. Des chercheurs de la fin du XXe siècle ont également découvert des traces
anormalement anciennes d’industries d’outils de pierre.
Les industries lithiques anormales que nous examinerons relèvent de trois catégories
fondamentales : (1) les éolithes, (2) les outils paléolithiques grossiers, et (3) les outils paléolithiques
élaborés et néolithiques.
Selon plusieurs auteurs, les éolithes (ou pierres de l’aube) sont des pierres dont les contours se
prêtaient naturellement à certains usages. Elles étaient, a-t-on dit, choisies et utilisées comme outils
par les humains sans autre modification ou si peu. Pour un oeil inexpérimenté, les instruments
éolithiques sont souvent impossibles à distinguer de morceaux de pierre ordinaires, mais les
spécialistes ont mis au point des critères permettant d’y reconnaître des signes de modification et
d’utilisation par les humains. À tout le moins, des marques d’usage indiscutables devaient être
présentes pour qu’un spécimen puisse être considéré comme un éolithe.
Lorsqu’on se trouve en présence d’instruments de pierre plus perfectionnés, appelés outils
paléolithiques grossiers, les signes d’un travail humain sont plus évidents et trahissent une volonté
de donner à la pierre tout entière une forme d’outil reconnaissable. Les questions soulevées par ce
genre d’objets portent principalement sur la détermination de leur âge exact.
Notre troisième catégorie, les outils paléolithiques élaborés, se rapporte à des objets
anormalement anciens qui évoquent les industries de pierre finement taillée ou polie
caractéristiques des périodes du Paléolithique supérieur et du Néolithique.
Pour la plupart des chercheurs, les éolithes seraient les instruments les plus anciens, suivis
successivement par les outils paléolithiques et néolithiques. Mais, pour notre part, nous
emploierons essentiellement ces termes pour indiquer des degrés dans la technique de fabrication. Il
est impossible d’assigner des âges à des outils de pierre sur la seule base de leur forme.

 

Les éolithes du plateau du Kent, Angleterre
La petite ville d’Ightham, dans le Kent, se trouve à une quarantaine de kilomètres au sud-est de
Londres. À l’époque victorienne, Benjamin Harrison y tenait une épicerie. Il passait ses loisirs à
parcourir les collines et les vallées avoisinantes, collectant des instruments de silex qui, s’ils sont
aujourd’hui oubliés depuis longtemps, furent pendant des décennies au centre d’une vive controverse
dans la communauté scientifique.
Harrison mena la plus grande partie de ses travaux en étroite concertation avec sir John
Prestwich, éminent géologue anglais qui vivait dans la région. Il entretenait aussi une
correspondance régulière avec d’autres savants qui s’occupaient de recherches
paléoanthropologiques et il avait soin de répertorier et de cartographier ses découvertes selon les
procédures en vigueur.
Les premières découvertes de Harrison étaient des artefacts de pierre polie de type néolithique.
Selon la théorie moderne, les cultures néolithiques remontent à seulement 10 000 ans et sont
associées à l’agriculture et à la poterie. Les objets néolithiques trouvés par Harrison étaient
disséminés à la surface des terres dans les environs d’Ightham.
Par la suite, il en vint à découvrir des objets paléolithiques dans les graviers d’anciennes
rivières. Ces outils, quoique plus grossiers que les objets néolithiques, sont encore aisément
reconnaissables comme des produits d’un travail humain.
De quand dataient ces outils paléolithiques ? Prestwich et Harrison estimaient que certains de
ceux découverts près d’Ightham remontaient au Pliocène. Des géologues du XXe siècle, comme
Francis H. Edmunds du Service de recherches géologiques de Grande-Bretagne, ont déclaré aussi que
le gravier où furent retrouvés de nombreux objets date du Pliocène. Hugo Obermaier, un célèbre
paléoanthropologue du début du XXe siècle, affirmait que les instruments de silex collectés par
Harrison sur le plateau du Kent remontent au Pliocène moyen. Une datation du Pliocène moyen ou
supérieur équivaudrait à un âge de 2 à 4 millions d’années. Les paléoanthropologues modernes
attribuent les outils paléolithiques de la région de la Somme en France à l’Homo erectus et ne leur
reconnaissent qu’un âge de 500 000 à 700 000 ans. Pour l’Angleterre, les outils les plus anciens
aujourd’hui admis sont vieux d’environ 400 000 ans.
Parmi les objets paléolithiques collectés par Benjamin
Harrison sur le plateau du Kent, certains semblaient
appartenir à un niveau de culture encore plus primitif.
C’étaient les éolithes, ou pierres de l’aube (ill. 6). S’ils sont
assez grossiers en apparence, les objets paléolithiques
découverts par Harrison ont été considérablement travaillés
dans le but manifeste de leur donner la forme d’outils ou
d’armes (ill. 7).
Les éolithes, cependant, étaient des éclats de silex
naturels présentant seulement des retouches sur les bords.
De tels outils sont encore employés de nos jours par des
populations tribales primitives dans de nombreuses régions
du monde : on ramasse un éclat de pierre, on en taille une
des arêtes et on s’en sert comme racloir ou comme
instrument tranchant.
Les détracteurs
de Harrison
assuraient que ces
éolithes n’étaient
que les produits de
son imagination : de simples morceaux de silex. Mais l’un
des grands spécialistes modernes de l’outillage lithique,

Leland Patterson, estime qu’il est possible de distinguer les
effets d’un travail intentionnel même très grossier de ceux
d’une cause naturelle. « On voit mal comment l’application
de forces aléatoires pourrait créer des retouches uniformes
et unidirectionnelles sur toute la longueur d’un éclat », ditil.
Une grande partie des éolithes récoltés par Harrison
était constituée d’outils unifaciaux, débités en éclats
réguliers sur un seul des côtés. Selon les critères de Patterson, ils auraient été admis comme des
objets de fabrication humaine. Le 18 septembre 1889, A.M. Bell, membre de la Geological Society,
écrivait à Harrison : « Il semble y avoir dans ces éclats uniformes quoique grossiers quelque chose
de plus que le produit d’une simple usure accidentelle (…) telles sont mes conclusions et je m’y tiens
fermement. »
Le 2 novembre 1891, Alfred Russell Wallace, l’un des plus illustres savants de son temps, rendit
une visite inopinée à Benjamin Harrison dans son épicerie d’Ightham. Harrison lui montra sa
collection d’outils de pierre et le conduisit sur certains des sites. Convaincu qu’il s’agissait bien
d’outils authentiques, Wallace encouragea Harrison à rédiger sur le sujet un rapport détaillé.
Sir John Prestwich, qui faisait autorité en Angleterre en matière d’industrie lithique, considérait
lui aussi les découvertes de Harrison comme authentiques. En réponse aux objections qui laissaient
entendre que les éolithes étaient peut-être l’oeuvre de la nature et non de l’homme, Prestwich
déclarait en 1895 : « Mis au défi de présenter un de ces spécimens naturels, ceux qui ont formulé
cette allégation n’ont pas été en mesure d’en produire un seul, bien que trois ans se soient passés
depuis que le défi a été lancé (…). Loin d’avoir cette capacité de façonnage, l’eau courante a tendance
à émousser tous les angles et à réduire le silex en un galet plus ou moins arrondi. »
Dans un autre article publié en 1892, Prestwich a émis cette remarque importante : « Même les
réalisations des sauvages modernes, comme en attestent par exemple les outils de pierre des
aborigènes australiens, dès lors qu’on les retire de leur support, ne révèlent pas un travail plus
important ou plus perceptible que ces spécimens du Paléolithique inférieur. »
Donc, rien ne nous oblige à attribuer les éolithes du plateau de Kent à une espèce primitive
d’homme-singe. Puisqu’ils sont presque identiques aux outils de pierre fabriqués par l’Homo
sapiens sapiens, il est parfaitement possible que les éolithes (et les objets paléolithiques) aient été
façonnés par des humains de type moderne en Angleterre dans le courant du Pliocène moyen ou
supérieur. Comme nous le verrons dans le chapitre 7, des savants du XIXe siècle ont découvert
plusieurs squelettes d’êtres humains anatomiquement modernes dans les strates du Pliocène.

Il est intéressant de noter que, de nos jours, les spécialistes considèrent comme des artefacts
humains authentiques certains objets qui ressemblent exactement aux éolithes de Harrison. Par
exemple, les nucléus ou les éclats de silex des niveaux inférieurs de la gorge d’Olduvai (ill. 8) sont
extrêmement grossiers. Pour autant, la science ne conteste pas leur statut d’objets façonnés
intentionnellement.

Certains détracteurs de Harrison estimaient que, si ses découvertes avaient une origine
humaine, elles ne pouvaient en tout cas pas dater du Pliocène. Peut-être ces objets s’étaient-ils
retrouvés ultérieurement dans des graviers du Pliocène.
Pour mettre un terme à la controverse sur l’âge des éolithes, la British Association, une
prestigieuse société scientifique, a financé des fouilles dans les couches supérieures de gravier sur le
plateau du Kent et dans d’autres localités aux alentours d’Ightham. L’objectif était de vérifier une
fois pour toutes si l’on trouvait des éolithes non seulement à la surface, mais aussi in situ,
profondément enfouis dans les couches de gravier préglaciaire du Pliocène. Harrison avait déjà
découvert des éolithes in situ (en procédant notamment à des sondages), mais ces nouvelles fouilles
parrainées par la respectable British Association seraient plus concluantes. La British Association
avait choisi Harrison lui-même pour superviser les recherches, sous la direction d’un comité
scientifique. Dans ses carnets, Harrison a rapporté avoir découvert de nombreux exemples d’éolithes
in situ dont « trente incontestables ».
En 1895, Harrison fut invité à présenter ses éolithes lors d’un congrès de la Royal Society.
Certains savants demeuraient sceptiques. D’autres, cependant, étaient très impressionnés. Parmi eux
se trouvait notamment E.T. Newton, membre de la Royal Society et du Service de recherches
géologiques de Grande-Bretagne, qui écrivit à Harrison le 24 décembre 1895 : « Certains de ces
objets témoignent à tout le moins d’un travail humain (…). Ils ont été façonnés intentionnellement et
donc par la seule créature intelligente que nous connaissions, l’homme. »
En 1896, Prestwich mourut, mais Harrison, même privé de son éminent patronage, continua à
fouiller le plateau et à polémiquer avec les incrédules. Sir Ray Lankester, directeur au British
Museum (histoire naturelle), prit à son tour la défense des éolithes du plateau de Kent.

On se demandera peut-être pourquoi nous avons évoqué avec tant de précisions les éolithes de
Harrison. L’une des raisons est notre souci de montrer que ce genre de témoignage n’avait parfois
rien de marginal ou de farfelu. De très nombreuses découvertes assez anormales ont été au centre de
controverses sérieuses et prolongées au sein même de l’élite scientifique, avec des partisans dont les
fonctions et les références n’étaient pas moins prestigieuses que celles de leurs contradicteurs. En
présentant un compte rendu détaillé de la façon dont les différentes positions ont été défendues,
nous espérons donner au lecteur une chance de répondre par lui-même à cette question cruciale : ces
témoignages ont-ils été rejetés sur des bases purement objectives, ou sont-ils tombés dans le
discrédit et l’oubli pour la seule raison qu’ils ne cadraient pas avec certaines théories prédéfinies ?
Harrison mourut en 1921, et son corps fut inhumé dans le cimetière paroissial de l’église
St. Peter à Ightham. Une plaque commémorative apposée sur la façade nord de St. Peter le
10 juillet 1926 porte l’inscription : « IN MEMORIAM. – Benjamin Harrison d’Ightham, 1837-1921,
l’épicier du village et l’archéologue dont les découvertes d’outils de silex éolithiques dans les
environs d’Ightham ont ouvert un fructueux champ d’investigation scientifique sur les lointaines
origines de l’humanité. »
Mais le fructueux champ d’investigation scientifique sur les lointaines origines de l’humanité
ouvert par les éolithes du plateau du Kent a été enterré avec Harrison. Voici semble-t-il ce qui s’est
passé. Dans les années 1890, Eugène Dubois découvrit et fit connaître le célèbre, quoique douteux,
homme-singe de Java (voir chapitre 8). De nombreux savants reconnurent dans l’Homme de Java,
trouvé sans aucun outil de pierre à proximité, un authentique ancêtre de l’humanité. Mais comme
l’Homme de Java avait été découvert dans des strates du Pléistocène moyen, les nombreux
témoignages d’hominidés faiseurs d’outils dans les couches bien plus anciennes du Pliocène et du
Miocène ne reçurent plus guère d’attention. Comment auraient-ils pu exister longtemps avant leurs
ancêtres hommes-singes supposés ? Une telle chose eût été impossible. Mieux valait ignorer et
oublier toute découverte qui sortait du cadre des attentes théoriques.

 

Les découvertes de J. Reid Moir dans l’East Anglia

 

suite…

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