JFK – 11 septembre



Auteur : Guyénot Laurent
Ouvrage : JFK 11-septembre 50 ans de manipulations
Année : 2014

Introduction
Le sujet de ce livre est l’histoire profonde des États-Unis et
de sa sphère d’influence durant les cinquante dernières
années. Par « histoire profonde » (Deep History) ou
« politique profonde » (Deep Politics), le politologue Peter
Dale Scott entend les décisions et activités occultes qui
déterminent les grands événements historiques, et tout
particulièrement les conflits armés. L’histoire profonde
s’appuie sur les documents secrets déclassifiés ou fuités et sur
le journalisme d’investigation, plutôt que sur les rapports
officiels ou les discours publics, pour expliquer les
soubresauts de l’histoire. Elle inclut, mais ne se limite pas à
l’histoire des services secrets (la communauté états-unienne du
Renseignement comprend seize agences gouvernementales).
Considérant que les événements déclencheurs de guerre
retenus par la « grande histoire » sont presque toujours de
faux prétextes, l’histoire profonde est nécessairement
révisionniste. Elle est aussi pacifiste, puisqu’elle cherche à
exposer à la lumière les vraies causes des guerres. Elle est
menée par des investigateurs indignés plutôt que par les
historiens de métier. Elle est « conspirationniste » si l’on
entend par là qu’elle admet le rôle des complots et pactes

secrets, des opérations d’infiltration et manipulation, des
financements occultes et trafics d’influence, des guerres
psychologiques et campagnes de désinformation, des
opérations paramilitaires et clandestines, dans la marche du
monde depuis le début de la Guerre froide, et de manière
croissante depuis le 11-Septembre. En fait, seule l’histoire
profonde permet d’expliquer le basculement du monde de la
Guerre froide à la Guerre anti-terroriste, autrement dit du
20ème au 21ème siècle, car cette évolution résulte directement de
l’action la plus secrète des États.
Une part importante de l’histoire profonde est consacrée
aux « opérations sous fausse bannière » (false flag), par
lesquelles un État feint une attaque ennemie pour justifier son
entrée en guerre au nom de la légitime défense, auprès de sa
propre opinion publique comme de la communauté
internationale. Il s’agit pour l’agresseur de se faire passer
pour l’agressé. L’histoire institutionnelle – écrite par les
vainqueurs – accuse volontiers les nations vaincues de tels
agissements : on sait qu’en 1931, lorsque l’armée japonaise
décida d’envahir la Manchourie, elle dynamita ses propres
rails de chemin de fer près de la base militaire de Mukden et
accusa les Chinois de ce sabotage. On soupçonne aussi qu’en
1939, lorsqu’Hitler eut besoin d’un prétexte pour envahir la
Pologne, il ordonna l’assaut de soldats et détenus allemands
revêtus d’uniformes polonais sur l’avant-poste de Gleiwitz. Et
l’on soupçonne qu’auparavant, en 1933, il avait fait incendier
le palais du Reichstag pour accuser un « complot
communiste » et suspendre les libertés individuelles. En

revanche, les nations victorieuses parviennent plutôt bien à
maintenir enfouis leurs propres mensonges et crimes de
guerre. C’est le rôle de l’historien des profondeurs de les
exhumer.
L’histoire profonde est l’histoire de l’« État profond »
(Deep State), par quoi l’on désigne les structures de pouvoir
qui, dans les coulisses du spectacle politique, mettent en
branle les grands mouvements de l’histoire. Bien qu’il ait
toujours existé, l’État profond s’est renforcé dans les
démocraties modernes (dans une dictature il se confond avec
l’État public), en raison du besoin éprouvé par certaines
forces de se retrancher hors du regard des citoyens et des
sanctions électorales. L’État profond est hostile aux
institutions démocratiques de l’État républicain. La
transparence que revendique le second est l’ennemi du
premier. Mais l’État profond cherche moins à détruire la
démocratie qu’à en fixer les limites et l’influencer. Aux États-
Unis, il a pris en cinquante ans le contrôle presque total de la
politique étrangère, de sorte que toutes les actions directes ou
indirectes des États-Unis dans le monde ont des causes
cachées du grand public.
La puissance exceptionnelle de l’État profond aux États-
Unis s’explique par la nature double et contradictoire de
cette nation, que l’on peut caractériser par l’oxymore
« démocratie impériale » : à l’intérieur des frontières, la
nation américaine est une démocratie, mais à l’extérieur, elle
se comporte comme un empire ou une puissance coloniale.
L’État profond est le coeur invisible de l’Empire, le centre de

commandement de la violence impériale. Autant que
possible, cette violence doit rester cachée aux yeux et à la
conscience du citoyen américain, qui doit être convaincu que
son gouvernement n’agit dans le monde que pour y défendre
la liberté et la démocratie. C’est pourquoi l’État profond a
constamment besoin de se camoufler, aux yeux de l’opinion
publique, derrière un nuage de propagande droit-del’hommiste.
Bien qu’il puisse à l’occasion se comporter comme un
« gouvernement invisible », l’État profond n’est pas une
structure, mais plutôt un milieu polymorphe et changeant.
Des clans s’y font et s’y défont au gré des alliances et
trahisons. Certains de ces clans sont unis par des liens
personnels de sang ou d’argent, auxquels peuvent s’ajouter
des réseaux de type initiatique ou mafieux. Certains sont
communautaires et même, dans plus d’un cas, solidaires d’un
gouvernement étranger, auquel ils peuvent être reliés par les
galeries souterraines que constituent les services secrets.
D’autres clans sont idéologiques, mais nourrissent des visions
mondialistes ou suprématistes peu compatibles avec le
patriotisme républicain classique et avec les valeurs
universelles dont se réclame l’État public. Enfin, certains
acteurs majeurs de l’État profond ne semblent mus que par la
soif du pouvoir personnel : dans les rouages profonds de
l’État excellent les psychopathes. C’est la tâche de l’histoire
profonde d’identifier, derrière la propagande, ces projets et
ces loyautés qui ne s’énoncent qu’à l’abri des médias.
Les acteurs de l’État profond ne sont pas nécessairement

inconnus du public. Bien qu’ils intriguent en cercles discrets
ou secrets, leur influence sur le monde n’est pas totalement
occulte. Il leur arrive d’ailleurs, avec l’âge, de s’en vanter. Les
plus puissants occupent de hautes fonctions
gouvernementales, où ils sont toutefois plus souvent nommés
qu’élus. Mais le rôle qu’ils jouent sur la scène publique est
alors différent de celui qu’ils tiennent en coulisses. L’un des
postes clés de l’État profond états-unien est celui de conseiller
à la Sécurité nationale (National Security Advisor), parce qu’il
est protégé par le secret d’État institutionnel. Récemment, ce
sont ses conseillers, encore plus discrets, qui ont tiré les
ficelles.
Pour l’élite qui opère au niveau profond du pouvoir, le
monde est un terrain d’affrontement où toutes les formes de
guerre sont permises. L’information est une arme aussi
cruciale que l’argent pour la lutte contre les opposants
politiques, mais aussi pour le contrôle de l’opinion publique
et la manipulation de la démocratie. Les acteurs profonds font
l’histoire (history) en racontant des histoires (stories) au
peuple. L’expression « état profond » pourrait donc aussi
désigner le sommeil hypnotique dans lequel les vrais
pouvoirs maintiennent la masse des citoyens pour gouverner
à leur insu et, surtout, les amener à approuver la guerre.
Ce livre est divisé en deux parties : la première se situe
dans le contexte de la Guerre froide, la seconde dans le
contexte de la Guerre contre le terrorisme. La période globale
abordée commence peu avant le 22 novembre 1963 et
culmine au 11 septembre 2001 : ce sont les deux événements

profonds que nous explorerons, car ce sont les plus lourds de
conséquences dans l’histoire moderne de l’empire américain.
Par « événement profond », nous entendons des événements
dont la causalité est majoritairement cachée et dont n’émerge
à la lumière de l’actualité qu’une infime partie, généralement
trompeuse. Il faut environ cinquante ans pour qu’un
événement profond acquière, au rythme de la déclassification
des archives, une transparence suffisante rendant son
explication officielle insoutenable (c’est aussi le temps pour
la génération directement impliquée de disparaître). Aussi la
recherche de la vérité sur l’assassinat de Kennedy sort-elle
tout juste du ghetto « conspirationniste » où l’avait reléguée
la culture institutionnelle. Le crime de Dallas est devenu un
cas d’école ; il apporte, à qui s’en donne la peine, la preuve
de l’existence de l’État profond, de son lien vital avec la
Guerre, et de sa capacité à changer le cours de l’histoire tout
en façonnant l’opinion publique. L’ambition principale de ce
livre est d’éclairer le 11-Septembre à la lumière du 22-
Novembre, mettre en relief leurs ressemblances structurales,
montrer comment l’un a rendu l’autre possible à trente-huit
ans d’intervalle, suivre le fil souterrain qui mène de l’un à
l’autre et anticiper son cheminement futur.
Les liens entre les deux affaires sont structurels mais aussi
personnels. Ils passent notamment par George H.W. Bush, qui
était secrètement à la CIA et présent à Dallas le 22 novembre
1963, bien avant de devenir patron de la CIA, puis vice président,
puis président, puis père de président. C’est
pourquoi ceux qui défendent encore bec et ongles la thèse

gouvernementale sur la mort de Kennedy sont les mêmes que
ceux qui s’efforcent d’empêcher l’émergence de la vérité sur
le 11-Septembre. Inversement, dénoncer le complot interne
du 11-Septembre sans élucider l’assassinat de Kennedy, c’est
un peu comme raconter le Déluge de Noé sans parler du
Péché d’Adam.
Je me suis donné pour objectif la brièveté. J’ai voulu aller
à l’essentiel, de façon à fournir une narration aussi fluide que
possible à l’usage du profane non anglophone. Il ne s’agit pas
de démontrer une thèse par accumulation d’arguments, mais
d’assembler avec cohérence les faits les plus parlants, ceux
qui donnent les clés suffisantes de la politique profonde.
L’intention était de dessiner une vue d’ensemble à partir
d’éléments soigneusement sélectionnés. Renonçant aux pistes
trop obscures ou imbriquées, je me concentre sur les épisodes
les plus certains et les plus déterminants, c’est-à-dire sur le
minimum à maîtriser pour comprendre la nature cachée du
monde dans lequel nous vivons, et la genèse du nouvel ordre
(ou désordre) mondial qui se profile à l’horizon.
Les règles adoptées sont l’exactitude et la précision.
L’essentiel du livre est constitué de faits avérés. Les rares
hypothèses ou interprétations avancées seront clairement
énoncées comme telles. Toute rumeur infondée a été exclue.
La plupart des données incluses dans ce livre sont bien
connues des chercheurs rigoureux. Dans le souci d’aider le
lecteur à contrôler toute affirmation et approfondir toute
information par un moteur de recherche internet, je fournis
systématiquement les dates, noms propres et autres mots-clés

utiles. Ce qui vaut pour les événements vaut aussi pour les
citations : ne sont retenus que des propos mémorables,
informatifs et non contestés. S’il s’agit de paroles rapportées,
la source est indiquée. Je me suis efforcé de laisser la parole
aux protagonistes, en évitant tout procès d’intention. Toute
information est clairement référencée en note.

1.
Dallas, 22 novembre
1963

suite…

http://www.histoireebook.com/index.php?post/Guyenot-Laurent-JFK-11-septembre