Histoires de croisades



Auteur : Barbero Alessandro
Ouvrage : Histoires de croisades
Année : 2010

Traduit de l’italien par
Jean-Marc MANDOSIO

I
Qu’est-ce que les croisades

Les croisades constituent un thème assez délicat et qui se
prête facilement à l’actualisation. Je me limiterai dans ce petit
volume à esquisser quelques-uns des aspects essentiels de la
question. Avant d’entrer dans le vif du sujet, toutefois, il est
nécessaire de fournir quelques points de repère, de donner
certaines indications très générales sur ce que furent les
croisades, pour que tout soit bien clair. Nous les avons étudiées
à l’école, nous nous rappelons tous que ce sont des événements
qui eurent lieu au Moyen Âge et qu’il y en eut plusieurs : cinq,
sept, neuf ? Je défie quiconque de s’en souvenir exactement –
suffisamment, en tout cas, pour que les auteurs de manuels
éprouvent le besoin de les compter. Nous savons que ce furent
des événements sanglants, opposant très durement l’Occident
chrétien et le monde islamique. Ces événements, notre
civilisation les a d’abord célébrés avec un immense
enthousiasme, au temps où l’on écrivait des poèmes tels que la
Jérusalem libérée[1], mais plus récemment nous en avons eu
honte, parce que nous avons pris conscience de la très grande
violence contenue dans les croisades, une terrible explosion de
haine contre la différence. Entre autres choses, c’est
précisément à cette occasion que la violence anti-juive fit son
apparition en Europe : ce sont les foules excitées par la
prédication de la croisade qui ont perpétré les premiers
pogroms d’Occident. Et si aujourd’hui le vent tourne, si en
Occident certains se remettent à penser que les croisades sont

une épopée qu’il faut admirer et non une tragédie qu’il faut
déplorer, c’est une question qui mérite d’être posée quand
nous pensons aux actualisations possibles de ce thème.
Que faut-il bien assimiler pour comprendre le phénomène
des croisades ? Tout d’abord, que la croisade est en réalité une
forme très particulière de pèlerinage. Ce n’est peut-être pas
une chose très évidente, et pourtant elle est vraie. Les gens
qui partirent pour la Terre sainte à la suite de Pierre l’Ermite,
puis de Godefroi de Bouillon et des autres chefs croisés, se
désignaient eux-mêmes comme des pèlerins. Le fait est que
nos ancêtres chrétiens d’Europe occidentale accordaient au
pèlerinage une énorme importance. Certes, de nos jours, le
pèlerinage sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle est
redevenu un phénomène social et suscite l’attention des
médias, et il suffit d’être allé à Assise ou à Lourdes pour savoir
que, chez les catholiques, un certain type de pèlerinage est
pratiqué aujourd’hui avec peut-être plus d’ardeur que dans un
passé récent. Mais nous parlons ici d’une époque où, pour les
chrétiens, le pèlerinage, et tout particulièrement le pèlerinage
à Rome et en Terre sainte, était presque l’équivalent de ce que
le pèlerinage à La Mecque représente aujourd’hui pour les
musulmans : un extraordinaire moment de purification, le
moment où ceux qui le peuvent vivent de manière intense et
personnelle toutes les significations profondes et aussi tous les
risques de leur religion.
Je dis « les risques », car il va de soi qu’un pèlerinage au
sanctuaire le plus proche était un acte sans commune mesure
avec le fait d’aller jusqu’à Jérusalem pour y prier sur le Saint-

Sépulcre, s’identifier avec le Christ et pouvoir se dire : Il a
vécu ici, je marche sur la terre même où Il a posé les pieds. Le
Christ, à Jérusalem, avait subi la Passion ; et le pèlerinage en
Terre sainte, pour les chrétiens du Moyen Âge, signifiait aussi,
pour dire les choses un peu brutalement, que l’on assumait en
toute conscience le risque de connaître le même sort. Savoir
que l’on partait pour une épreuve dangereuse, épuisante,
douloureuse, que l’on serait loin de chez soi pendant des
années, avec une probabilité non négligeable de ne jamais
revenir, de mourir en cours de route, et le faire quand même :
pour revivre la Passion du Christ, pour faire pénitence, parce
que l’on pensait que la vie avait un sens qui allait au-delà des
affaires concrètes de tous les jours, et que ce sens valait la
peine d’être recherché, fut-ce au prix des plus graves dangers.
La croisade est donc un pèlerinage, mais d’un genre très
particulier, et qui apparaît dans un contexte historique précis.
Le but de ce pèlerinage est d’aller à Jérusalem prier sur le
Saint-Sépulcre, mais il a pour caractéristique essentielle d’être
un pèlerinage en armes, car les pèlerins craignent que ceux qui
détiennent le pouvoir à Jérusalem ne les laissent pas arriver
jusque-là, ou en tout cas leur causent des difficultés. Il faut
donc s’équiper militairement et ouvrir la voie, afin que tous les
pèlerins chrétiens puissent à l’avenir s’y rendre sans danger ;
et il faut s’emparer de Jérusalem, faire en sorte que la Ville
sainte soit aux mains des chrétiens.
Lorsque cette idée naquit, Jérusalem n’était plus aux mains
des chrétiens depuis de nombreux siècles. Elle l’était
longtemps restée, puisqu’elle avait fait partie de l’Empire

romain, devenu chrétien au IVe siècle et qui s’était maintenu
en Orient même après les invasions barbares ; à nos yeux,
toutefois, cet Empire paraît très différent de l’Empire romain
classique, si bien que, pour l’en distinguer, nous l’appelons
l’Empire byzantin. Tout le Proche-Orient resta byzantin, et
par conséquent romain et chrétien – et aussi juif – jusqu’au
VIIe siècle, après la mort de Mahomet (632), quand les
grandes conquêtes arabes l’arrachèrent à Byzance. Depuis
lors, Jérusalem faisait partie intégrante du monde arabe, et
plus précisément du califat dont la capitale se trouvait à
Bagdad ; au fil des générations, une part croissante de sa
population s’était convertie à l’islam, même si la ville n’avait
jamais cessé d’abriter d’importantes communautés
chrétiennes et juives.
On pourrait penser que les chrétiens songèrent à la
croisade dès l’époque de l’invasion arabe, pour reprendre le
contrôle de ces lieux saints qui avaient tant d’importance dans
leur univers mental. En réalité, ce ne fut pas le cas : pendant
de nombreux siècles, l’Occident chrétien n’eut ni la force ni
même le désir d’entreprendre une reconquête armée. Les
relations avec les musulmans qui gouvernaient en Terre sainte
étaient dans l’ensemble assez bonnes ; Charlemagne échangea
des ambassadeurs avec le calife Haroun al-Rachid et passa des
accords garantissant aux pèlerins chrétiens le libre accès à
leurs lieux saints, sans avoir à subir de violence. Les choses ne
commencèrent à changer qu’aux alentours de l’an mille, pour
un ensemble de raisons que je vais essayer d’évoquer très
schématiquement.

Dans le monde islamique, de nouveaux venus, les Turcs,
provenant des steppes de l’Asie, confisquent le pouvoir aux
Arabes ; le califat de Bagdad se fragmente en une multitude de
califats, de sultanats et d’émirats autonomes, souvent en
guerre les uns contre les autres. La Terre sainte devient donc
un endroit plus dangereux qu’auparavant, ne serait-ce que
parce que les nouvelles élites turques converties à l’islam sont
moins cultivées, plus belliqueuses, et aussi moins tolérantes
que les élites arabes. Pour les pèlerins chrétiens, il est de plus
en plus difficile d’arriver sains et saufs à Jérusalem. Qui plus
est, l’expansion turque, au cours du XIe siècle, menace
l’Empire byzantin : ces chrétiens, qui parlent et prient en grec
et non en latin, et n’ont par conséquent guère de relations avec
leurs coreligionnaires d’Occident, commencent à demander de
l’aide contre les envahisseurs païens ; et pour une fois les
Occidentaux, qui d’habitude détestent les Byzantins et veulent
avoir affaire à eux le moins possible, s’émeuvent et décident
d’intervenir. Il est vrai que l’Occident est depuis longtemps en
guerre permanente contre l’Islam sur sa frontière d’Espagne :
les princes chrétiens ont repris l’offensive, donnant le signal de
ce qui restera dans l’histoire sous le nom de Reconquista, et
gagnent du terrain sur les émirs arabes et berbères qui
avaient conquis la péninsule Ibérique trois siècles plus tôt ; si
bien qu’en Europe un certain climat de mobilisation
idéologique contre l’Islam devient familier.
Il faut y ajouter que l’Occident, peut-être dès l’époque de
Charlemagne, mais certainement après l’an mille, connaît une
grande croissance économique et démographique ; il dispose
par conséquent de ressources humaines de plus en plus

importantes. Qui plus est, en son sein, depuis le milieu du XIe
siècle, ce qu’il est convenu d’appeler la querelle des
Investitures[2] a fait émerger une nouvelle et puissante force
politique organisée, l’Eglise de Rome, qui revendique
ouvertement la direction non seulement spirituelle, mais aussi
politique, de la Chrétienté tout entière.
Telles sont les circonstances qui expliquent pourquoi c’est à
la fin du XIe siècle que naît l’idée de la croisade. Les chrétiens
décident qu’un effort est nécessaire, quelle qu’en soit la
difficulté, pour avancer sur la voie du Christ, qu’il faut imiter la
Passion du Seigneur en s’engageant sans réserve pour mettre
fin au scandale que constitue à leurs yeux la quasi-impossibilité
d’effectuer le pèlerinage en Terre sainte, et faire
en sorte que Jérusalem redevienne une cité chrétienne. Cette
décision peut être très précisément datée : en l’an 1095, un
pape, Urbain II, lance ce projet avec toute l’autorité morale de
la papauté, invitant les chrétiens à partir en masse pour la
Terre sainte, sous la conduite de leurs princes, afin de
reprendre possession des Lieux saints par les armes. C’est une
grande mobilisation qui exprime la nouvelle confiance en soi
d’une Europe en pleine croissance, et c’est aussi la première
fois que la papauté expérimente, avec un franc succès, la
nouvelle capacité d’initiative politique qu’elle s’est forgée
durant son long bras de fer avec l’Empire.
C’est donc ainsi que commencent les croisades, c’est-à-dire
l’aventure de ces chrétiens qui ont entendu l’appel du pape, en
sont restés fascinés et se sont engagés dans une entreprise
qu’avec nos valeurs d’aujourd’hui nous jugeons assez

discutable, mais qui pour eux était sacro-sainte : ils partent
pour Jérusalem, à pied, en se taillant un chemin par la force, et
prennent la ville. C’est la première croisade ; mais il y en aura
ensuite, comme nous l’avons dit, beaucoup d’autres. Car les
musulmans, de leur côté, ne restent pas inertes à la vue d’une
horde de barbares sanguinaires venus on ne sait d’où –
mécréants, qui plus est –, entrant en terre d’Islam, semant la
destruction et venant conquérir une de leurs villes saintes. Ils
ont évidemment ressenti comme une grande offense, envers
eux-mêmes et envers Dieu, le fait que ces mécréants
d’Occident se soient emparés de Jérusalem et du tombeau du
Christ, qui pour les musulmans aussi est un grand prophète
digne de vénération. Le monde islamique se mobilise donc
aussitôt pour reconquérir la Ville sainte et chasser les
envahisseurs. Voilà pourquoi la chute de Jérusalem en 1099
est suivie par deux siècles de croisades : les musulmans
s’emploient continuellement à reconquérir les territoires
perdus, leur propre reconquista faisant écho à celle qui se joue
en Espagne ; les chrétiens, quant à eux, continuent d’alimenter
depuis l’Europe, par des expéditions sans cesse renouvelées, la
défense des territoires conquis. Il faudra presque un siècle
pour que les musulmans reprennent définitivement
Jérusalem, grâce à Saladin, en 1187, mais à cette époque les
croisés ont encore la haute main sur de vastes régions du
Proche-Orient, et ce n’est qu’en 1291 que les musulmans
s’empareront du dernier port encore contrôlé par les
chrétiens, Saint-Jean-d’Acre ; et même après cette date l’île
de Chypre, qui se trouve juste en face, restera aux mains des
Occidentaux pendant encore trois siècles.

Quels sont les autres paramètres qui permettent de situer
dans son temps le phénomène des croisades ? Il ne sera pas
inutile de s’attarder un instant sur l’exceptionnelle période de
croissance que l’Occident traversait alors. Pendant longtemps,
les historiens se sont méfiés de la propagande de l’époque,
débordante d’enthousiasme religieux, de glorification
emphatique du martyre et d’exaltation de la libération du
Saint-Sépulcre : en réalité, disaient-ils, derrière tout cela il y
avait de profondes motivations politiques et économiques, le
désir de conquête, la nécessité de fournir un débouché à
l’exubérance démographique d’une Europe peuplée de jeunes
– en ce temps-là, c’était l’Europe qui était pleine de jeunes et
qui les envoyait au Proche et au Moyen-Orient. Rien de tout
cela n’est faux, mais nous sommes peut-être maintenant un
peu mieux équipés que les historiens du XIXe siècle pour
comprendre qu’un peuple peut vraiment estimer que la
possession d’une ville sainte est une chose essentielle, qui
mérite que l’on risque sa vie pour elle. Aujourd’hui encore, des
peuples se battent pour la possession de Jérusalem ; et même
si, là encore, des facteurs économiques et politiques entrent en
ligne de compte, nous avons tous le sentiment qu’il y a aussi
une motivation religieuse suffisamment forte pour pousser les
gens à mettre leur vie en jeu et à tuer. Au temps dont nous
parlons, les chrétiens voyaient les choses de cette façon-là.
Il n’en reste pas moins que les croisades ont lieu dans une
période où l’Europe se développe, a de l’énergie à revendre et
des gens à expatrier ; car les héritages, à force d’être divisés,
finissent par se réduire à peu de chose. Quand un chevalier n’a
qu’un fils tout va bien, s’il en a deux le cadet se fera moine ou

prêtre, mais quand il en a trois, quatre, cinq, quelqu’un devra
s’en aller chercher fortune ailleurs. De fait, la première
croisade se traduisit aussi par une grande conquête
territoriale. Les croisés partirent reprendre Jérusalem à pied,
en passant à travers les Balkans et l’Asie Mineure ; une fois
l’Empire byzantin franchi, dès qu’ils arrivèrent en terre
d’Islam, leur but désormais proche, ils commencèrent à
conquérir et occuper de façon stable les territoires qu’ils
traversaient. Il en naquit un royaume, que les croisés
appelèrent le royaume de Jérusalem, puisqu’il trouvait sa
légitimité dans une dimension supraterrestre ; toutefois ce
royaume, si nous le dessinons sur nos cartes, comprenait une
bonne part de la Syrie, de la Jordanie, d’Israël, de la Palestine
et du Liban actuels, auxquels s’ajouta ensuite Chypre. C’était
un territoire d’une grande ampleur, où les croisés s’établirent
en maîtres, contraignirent les populations locales, qu’elles
fussent arabes ou grecques, musulmanes ou chrétiennes, à
travailler dans des conditions de servage, et mirent sur pied
tout l’appareil administratif d’une Église catholique qui n’avait
de sens que pour eux-mêmes. Aujourd’hui les historiens
n’hésitent pas à affirmer que ce fut la première expérience
coloniale européenne : c’était la première fois que les
Européens s’essayaient à conquérir un territoire en dehors de
l’Europe occidentale et à y implanter une aristocratie
seigneuriale exploitant à son propre avantage les ressources
locales.
Cette dimension coloniale est incontestable, et l’une des
difficultés auxquelles se heurte toute tentative de raconter les
croisades est précisément de trouver l’équilibre entre les deux

dimensions : nous devons essayer d’imaginer ces gens qui,
d’un côté, croyaient vraiment à ce qu’ils faisaient, mettaient
leur vie en jeu pour un but qu’ils estimaient agréable à leur
Dieu, étaient fermement convaincus de suivre les traces du
Christ en risquant la mort et en affrontant le martyre, et de
l’autre savaient fort bien qu’il y avait là pour eux une
extraordinaire perspective de conquête et d’enrichissement,
une occasion unique de quitter leur petit monde mesquin et
d’aller se forger une position plus élevée dans le nouveau
monde, l’Outre-mer, comme on disait alors – un terme qui
rend très bien l’idée de la grande aventure qu’ils avaient
conscience de vivre. L’enthousiasme religieux, qui aujourd’hui
est sans doute difficile à accepter sous cette forme et qui
pourtant était bien présent – nous serions de mauvais
historiens si nous ne parvenions pas à l’admettre –, coexistait
sans contradiction avec l’avidité sans frein, la soif impudente
d’affirmation individuelle et de domination féroce.
C’est dans cette double acception que la croisade est restée
une présence vivante dans tout l’Occident pour de
nombreuses générations. Plusieurs siècles durant, les
chrétiens y consacrent des ressources, de la puissance
militaire, de l’argent, des vies. Tous, depuis l’empereur et les
rois jusqu’au dernier des paysans, sont prêts à s’engager pour
ce qu’ils ressentent comme un but collectif : défendre les Lieux
saints. La croisade est en ce sens une structure permanente,
au-delà des grandes expéditions que nous énumérons, celles
auxquelles participent rois et empereurs : en réalité, des gens
partent continuellement, n’importe qui peut décider de s’en
aller soutenir ceux qui défendent la Terre sainte. On peut

aussi décider – c’est déjà un peu plus commode, mais cela
reste coûteux – de laisser par testament de l’argent pour
payer des combattants qui, eux, iront en Terre sainte.
Longtemps la croisade demeure un idéal partagé et une
pratique courante ; puis, petit à petit, nous nous apercevons
que les gens commencent à y penser un peu moins, pour de
nombreuses raisons. La première est que les choses se passent
très mal : la reconquête musulmane avance à grands pas, et
tous les efforts des Occidentaux ne servent qu’à la retarder
sans pouvoir l’arrêter. Une autre raison est que la croisade est
devenue une institution que les autorités gèrent parfois avec
trop de désinvolture.
Le fait est qu’après la première croisade et la création du
royaume de Jérusalem, face à la riposte musulmane, lorsque
l’on se rend compte que les choses ne s’arrêteront pas là, la
croisade devient une institution juridique. Une expédition est
officiellement une croisade quand elle est déclarée telle par la
seule autorité morale que tous les chrétiens d’Occident
reconnaissent à cette époque et qui les unit tous : celle du
pape. Alors tous ceux qui partent ont le droit de coudre une
croix sur leur habit et sont officiellement considérés comme
des croisés. Être croisé devient un statut juridique, en ce sens
que l’Église impose de reconnaître des privilèges à ceux qui
partent. Des privilèges modestes mais indispensables : si je
pars, le paiement de mes dettes est suspendu, on ne me
confisquera pas mon troupeau ou ma maison pendant mon
absence, et si je meurs mes biens seront couverts par une
disposition légale spécifique afin de garantir que ma famille en
bénéficiera. La croisade, donc, est devenue une institution, et

c’est précisément l’un des motifs qui, à la longue, feront
décroître l’enthousiasme des foules.
Nous avons vu plus haut que la croisade ne peut être
proclamée que par le pape ; naturellement, le pontife romain
est une grande autorité morale qui a, à l’époque, un objectif
bien précis, celui de s’imposer comme arbitre de la politique
européenne, de convaincre tous les princes d’admettre sa
primauté. La période des croisades est la seule dans l’histoire
de l’Europe (jusqu’à présent) où les papes aient été
sérieusement reconnus comme une autorité politique à
laquelle même les rois et les empereurs étaient disposés à
obéir, fût-ce avec réticence. Mais les papes ont toujours eu des
adversaires, comme l’attestent les longs conflits entre la
papauté et l’Empire, typiques du Moyen Âge. Il peut donc
arriver qu’à un certain moment tel ou tel pape cède à la
tentation : il y a des ennemis intérieurs, il y a, mettons,
l’empereur Frédéric II qui est un monstre athée, qui protège
les hérétiques, tandis que les bons chrétiens vont se faire tuer
en Terre sainte en combattant les infidèles ; mais si les
mécréants sont chez nous, pourquoi ne pourrions-nous pas
proclamer la croisade contre eux aussi ? On peut imaginer que
le pape et les cardinaux en discutèrent longuement, mais
finalement ils décidèrent que c’était possible : pourquoi pas ?
Un empereur hostile au pape, ou bien un réseau clandestin
d’hérétiques en Provence ou en Lombardie, n’étaient pas
moins ennemis de Dieu que ne l’étaient les musulmans, là-bas
en Outre-mer.
Alors les papes se mettent à proclamer des croisades

contre leurs ennemis intérieurs, et cela a des conséquences
très concrètes : ceux qui partent pour ces expéditions ont droit
à certains privilèges, mais aussi, en effet, à des financements
substantiels, car les croisades ont un coût. Au Moyen Âge
aussi, il fallait de l’argent pour faire la guerre ; chaque croisade
implique des négociations entre l’Eglise et les rois pour décider
qui devra engager quelles dépenses ; les rois sont d’accord
pour payer, mais à condition que le pape les autorise à taxer le
clergé de leurs royaumes. Le clergé n’est pas content, mais si
le pape l’ordonne il finit à son tour par payer, et se console en
pensant que c’est pour une bonne cause. Les croisades contre
l’empereur gibelin ou contre les hérétiques cathares sont
également financées de cette façon ; beaucoup de gens y
participent en se disant qu’il y aura beaucoup à gagner, un
beau butin à récolter, qu’en plus Dieu sera content et qu’ils
sauveront leur âme. Or les Européens de l’époque n’étaient
pas plus naïfs que nous, et il y en avait aussi qui commençaient
à se dire qu’il est un peu trop commode pour le pape de
proclamer la croisade chaque fois que cela sert ses intérêts :
une chose est de partir en Terre sainte revivre la Passion du
Christ, une autre d’aller massacrer de misérables hérétiques
ou combattre l’empereur qui, aux dires du pape, est un
ennemi de la foi, mais n’en est pas moins baptisé ; certains
disent même que c’est lui, et non le pape, qui est le vrai guide
de la Chrétienté. Bref, c’est certainement l’une des raisons
pour lesquelles l’enthousiasme envers les croisades commence
à diminuer.
Il y en a aussi d’autres. Un jour, un homme quitta l’Italie et
se rendit en Egypte où les croisés se battaient. Il traversa le

campement des chrétiens, mais au lieu de s’y arrêter, il
poursuivit sa route et entra dans le campement des
musulmans, demanda audience au sultan et dit : je suis venu
ici pour discuter. Il s’appelait François d’Assise. C’était un
homme qui, de son vivant, gênait beaucoup de gens ; une fois
mort, il fut canonisé. Parmi les nombreuses choses inattendues
et gênantes qu’il fît, il y eut celle-là : le choix de partir pour
l’Outre-mer et, une fois sur place, de discuter plutôt que de
combattre. Un autre homme qui ne pensait pas selon les
schémas conventionnels était précisément l’empereur
Frédéric II, et ce n’est pas pour rien que le pape en avait après
lui. Frédéric, donc, accepta de partir pour la croisade : il était,
après tout, empereur et chevalier chrétien, et pour lui c’était
un devoir de le faire. Une fois arrivé en Terre sainte, toutefois,
il alla chez le sultan et demanda si l’on ne pourrait pas se
mettre d’accord, si, sous certaines conditions, les musulmans
ne pourraient pas laisser Jérusalem aux chrétiens ; il faillit
réussir – mais, comme on peut bien l’imaginer, il y avait de
puissantes factions qui ne trouvaient pas convenable de
résoudre la chose de cette manière, tant d’un côté que de
l’autre.
Nous avons rapidement esquissé un ensemble de traits qui
nous aident à comprendre ce que furent les croisades et
pourquoi cet idéal finit par disparaître. À la fin du XIIIe siècle,
lorsque les musulmans achèvent la reconquête et jettent à la
mer la dernière arrière-garde chrétienne, en Europe
l’enthousiasme n’est plus celui d’autrefois, et par conséquent le
phénomène de la croisade tel qu’il avait existé jusqu’alors
s’effondre, même si un sentiment de mobilisation religieuse

continuera pendant des siècles d’émouvoir les populations
européennes à l’occasion d’expéditions contre les Turcs,
jusqu’à la bataille de Lépante (1571) et plus tard encore. Dans
les chapitres suivants, nous examinerons divers aspects de ce
phénomène de façon un peu plus détaillée : nous évoquerons
les figures héroïques qui se distinguèrent au cours des
croisades, pour comprendre cette dimension épique qui ne
nous dit plus rien aujourd’hui, mais que les gens d’alors
ressentaient profondément ; nous verrons comment les
chrétiens du XIe siècle se mirent à penser que la guerre
pouvait être sainte, alors que les premiers chrétiens avaient
des vues entièrement différentes sur la question ; et nous
verrons comment, dans ces circonstances, le monde musulman
redécouvrit la notion de djihad, qui était certes présente dans
le Coran mais qui pendant longtemps avait été pour ainsi dire
oubliée, et qui revint agressivement au premier plan à cause
des croisades. Nous verrons enfin que les croisades nous
offrent une extraordinaire occasion de voir nos ancêtres à
travers le regard des autres, puisque pour la première fois les
Occidentaux sortirent en masse de l’Europe occidentale et
rencontrèrent les Byzantins, les Arabes, les Turcs : tous ces
gens observèrent – avec une certaine consternation, il faut
bien le dire – les Européens et les décrivirent, racontant avec
un intérêt non dissimulé qui étaient ces très étranges
barbares. Pour nous, évidemment, c’est une belle occasion de
voir avec d’autres yeux notre ancien monde, la société de
l’Europe médiévale.

II
L’épopée

suite…

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