Marseille mafias – Ce que personne n’ose dire



Auteur : D’Arrigo José
Ouvrage : Marseille mafias Ce que personne n’ose dire
Année : 2012

« Quand Paris commence à tousser,
ici, à Marseille, on a déjà quarante. »
Jean-Pierre Klein

« Pourquoi vous glorifiez-vous dans votre
malice,
vous qui n’êtes puissant que pour
commettre l’iniquité? »
Psaume 51 de David.

INTRODUCTION
Le rideau Defferre
Ce jour-là, il faisait un temps splendide.
C’était un mardi, le 11 mai 1982, et il devait être 17 heures.
Un soleil radieux zébrait les eaux glauques du Vieux-Port de
moirures huileuses et incandescentes.
Marseille vaquait paisiblement à ses occupations. Un
nouveau bus de la régie autonome des transports de la Ville de
Marseille (RATVM) était installé sur le quai d’honneur qui fait
face à la mairie, juste devant l’arrivée du ferry-boat. Les
responsables du service étaient au garde-à-vous. Ils
attendaient le sénateur-maire de Marseille et ministre de
l’Intérieur, Gaston Defferre, alors âgé de 72 ans, qui voulait
inaugurer lui-même ce nouveau véhicule, plus grand, plus
spacieux, plus moderne que les précédents.
Comme M. Defferre avait reçu une balle et des menaces de
mort signées du terroriste Carlos, il était escorté en
permanence par trois « malabars » du Groupe d’intervention
de la police nationale créé par le commissaire Georges
N’Guyen Van Loc, dit « Le Chinois ». Je devisais allègrement
avec Viviane Karsenty, journaliste à La Marseillaise, et je
représentais Le Méridional, le quotidien de droite de
Marseille. Et si j’avais l’esprit guilleret, c’est parce que l’édition
du jour était entièrement consacrée à des pamphlets
venimeux sur la première année de gestion socialiste en France.

Mitterrand, Mauroy, Charasse, Dumas, Defferre et Lang
étaient littéralement éreintés au fil des pages et nous avions
cloué au pilori ceux que nous appelions avec une pointe de
condescendance les « socialo-communistes ». J’étais d’autant
plus joyeux que je mesurais notre chance: nous avions pu
exprimer librement nos opinions et nos critiques dans un
journal appartenant en sous-main à… Gaston Defferre lui-même,
qui l’avait racheté au Dauphiné Libéré dix ans plus tôt.
Defferre y trouvait avantage sur le plan commercial, car les
recettes publicitaires et les petites annonces y étaient couplées
avec celles de son quotidien Le Provençal. Et une pub ou une
annonce visant 400 000 lecteurs coûte beaucoup plus cher
que si elle n’en concerne que 250 000. Le seul ennui, c’est qu’il
devait supporter que le parti socialiste y soit maltraité jour
après jour… et que son action y soit « caricaturée ».
J’avais dans l’âme cette fraîcheur mutine d’un enfant qui
s’apprête à jouer un bon tour à son papy et sait par avance
qu’il sera pardonné de sa hardiesse…
Sur le « cahier » de la rédaction était mentionné le ou les
reportages du jour attribués à chaque journaliste. Par
exemple: Gaveriaux: faits divers. Ferracci: chronique
judiciaire. Bettoia: politique. Seligmann : économie. Gabriel
Domenech, le rédacteur en chef, et Alex Maubon, le chef de la
« locale », avaient inscrit en regard de mon nom: « 17h:
inauguration du nouveau bus de la RATVM ». Ils n’avaient
pas fait ce choix sans malice, mais je l’ignorais encore.
Jean Contrucci, journaliste du Soir, édition vespérale du
Provençal, avait été désigné par son journal pour faire

l’apologie de ce bus bleu et blanc qui ne pouvait être, à ses
yeux énamourés de thuriféraire defferriste, que magnifique,
superbe, hallucinant, populaire, beau comme un astre, etc.
Le personnel de la régie était aux petits soins pour nous. Il
nous fit monter dans le bus et je me souviens de Viviane
Karsenty, très jeune encore à l’époque, qui roulait des yeux
noirs sur cet autocar bleu et blanc dont elle n’avait
manifestement rien à cirer…
Et puis Defferre est descendu de son bureau encadré par ses
anges gardiens et il a salué le personnel et les élus présents,
qui ont tous baissé la tête et amorcé une petite génuflexion
ainsi qu’ils l’auraient fait pour la reine d’Angleterre ou le pape.
Le sénateur-maire est monté dans le bus, il a fait semblant
d’admirer les équipements, les sièges, l’espace, le pare-brise
avec ses admirables essuie-glaces, puis il s’est laissé prendre
abondamment en photo par son photographe attitré, Serge
Assier, ancien chauffeur de taxi qui lui vouait une vénération
sans limites.
Il fallait que le petit peuple marseillais sût que « Gaston »
pouvait lui aussi de temps en temps délaisser les ors et les
intrigues de la République pour venir s’agripper aux poignées
d’un bus de la RATVM, comme n’importe quel pékin titulaire
de la « carte orange ». Defferre descendit ensuite
précautionneusement les marches du bus, entouré d’une nuée
de courtisans serviles qui flattaient son « agilité », sa
« puissance de travail », son « éclectisme », mais je n’eus pas
l’impression que le maire les écoutait vraiment. Avant de
remonter dans son bureau, distant d’une trentaine de mètres
seulement, il prit soin de se faire présenter les journalistes

présents, comme s’il ne les connaissait pas…
— Alors, comment ça va, m’sieur Contrucci ? nasilla le
septuagénaire en serrant la main de celui qui deviendra plus
tard un talentueux écrivain.
Il salua aussi Viviane Karsenty d’une inclination de la tête et
m’apostropha en ces termes:
— Et vous, qui êtes-vous ?
— D’Arrigo, du Méridional, monsieur le maire, dis-je en
songeant in petto avec une pointe de jubilation : « L’employé
le plus zélé de votre propre journal, pour vous servir. »
C’est alors que Defferre se tourna vers le quai de Rive-
Neuve, et d’un geste théâtral désigna le nouveau bus en
hurlant:
— Et vous allez encore écrire que c’est de la merde, un gros
bus de merde, dans votre journal de merde !
On l’aurait entendu au théâtre de La Criée, sur le quai
opposé, tant il s’égosillait. C’était « l’estoumagade » du matin,
la lecture indigeste du numéro « spécial-anniversaire de
mai 81 » qui lui remontait des entrailles comme un méchant
borborygme après un déjeuner trop roboratif. L’algarade était
évidemment préméditée. Et tout autre journaliste du
Méridional en eût pris autant pour son grade.
Je n’avais que 32 ans à l’époque et j’étais pétrifié. Les cadres
de la régie, les élus, les policiers arboraient une mine
embarrassée. S’ils l’avaient pu, ils seraient rentrés sous terre.
Mais, soudain, alors que Defferre dardait sur moi un regard
fulminant, je me suis entendu répondre d’une voix d’outre-tombe:
— J’écrirai ce que la liberté d’expression m’autorisera à

écrire.
Sous-entendu : vous pouvez toujours exercer votre censure
puisque vous contrôlez en sous-main Le Méridional, mais je
suis un journaliste indépendant et je vous emmerde
royalement en vertu de l’article 11 de la Déclaration des droits
de l’homme et du citoyen, qui stipule :
« La libre communication des pensées et des opinions est
un des droits les plus précieux de l’homme: tout citoyen peut
donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de
l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »
Un accent caverneux, zézayant, soupçonneux
À vrai dire, je n’aimais pas Gaston Defferre. Je n’aimais pas
sa mine renfrognée, sa suffisance, son austérité, son côté
protestant cévenol coincé dans les embouteillages, son débit
laborieux, sa faconde de demi-bègue, son accent – mon Dieu,
quel drôle d’accent ! Un accent ni marseillais ni parisien, mi-chèvre
mi-chou, entre les deux, caverneux, zézayant, frustré,
soupçonneux, bravache, jalonné de sous-entendus se voulant
doucereux ou mielleux.
Je ne comprenais pas qu’on puisse se proclamer maire de
Marseille et n’être le maire que de certains Marseillais, ceux
qui ont la carte du parti socialiste et leurs dévoués alliés,
centristes ou communistes, selon les époques, à l’exclusion de
tous les autres. Je ne comprenais pas cet ostracisme vis-à-vis
des gens de « droite », ceux qui croient à l’ordre, au mérite, à
la responsabilité et se méfient des torrents de pseudo-solidarité
larmoyante qui inondent les discours politiques.

La plupart des Marseillais, je parle des Marseillais natifs de
Marseille (MNM), ne l’aimaient pas non plus. Ils le détestaient
souvent, le méprisaient parfois, le craignaient toujours.
Il est vrai que Gaston Defferre se moquait de sa cote de
popularité pour la bonne raison qu’en trente-trois ans de
règne, il s’était constitué une clientèle tous azimuts, dans tous
les milieux, une véritable armée d’obligés, embauchés à la
mairie, au conseil général, à la région, dans les hôpitaux,
l’administration ou la police, attributaires de tel ou tel
logement, de telle ou telle prébende, de telle ou telle faveur
octroyée par le maire et qui élargissait considérablement
l’assise socialiste du premier magistrat de la ville.
En favorisant de façon éhontée ses amis pour l’attribution
des marchés municipaux – la pratique est donc très
ancienne – Defferre a ruiné de nombreuses familles
marseillaises qui croyaient pouvoir soumissionner loyalement
à un appel d’offres ou à une adjudication de marché. Ce n’était
jamais le moins-disant qui gagnait, c’est-à-dire celui qui
proposait le meilleur prix. Ce n’était pas non plus le mieux-disant,
celui proposant le meilleur rapport qualité-prix.
C’était toujours le meilleur ami de Defferre… Les plis
contenant les adjudications étaient décachetés la veille de la
réunion du jury composant la commission des marchés, les
prix des « amis » étaient réajustés en fonction des diverses
offres proposées par les entreprises et ils l’emportaient sans
coup férir, au grand dam de leurs concurrents. C’est ainsi que
mon père, immigré sicilien arrivé à Marseille dans les années
1930, chassé de Linguaglossa et de Rocca-Lumera par la
misère, a compris qu’il avait affaire à une sorte de « Mafia

marseillaise » contre laquelle il était impuissant. Son marché,
hélas captif, de fruits et légumes destinés à l’assistance
publique et aux hôpitaux de Marseille, il pouvait se l’accrocher.
C’est un autre, pourtant plus cher, il en était sûr et certain, qui
a raflé le marché. Il est vrai que l’heureux gagnant avait
quelques privautés pour le PS et qu’il avait été choisi en
conséquence.
Scandalisé par ces méthodes, et voyant péricliter mon père
à la suite de cette mise à l’écart arbitraire, je suis allé rendre
visite un jour à la mairie à un jeune conseiller municipal de la
majorité socialo-centriste: un certain Jean-Claude Gaudin. Je
voyais en lui un opposant susceptible de m’aider à rendre
justice à mon père qui avait travaillé dur pour se faire quatre
sous et se voyait soudain privé de ressources. Je me trompais.
Gaudin n’avait pas encore pris son essor. Il était membre de la
majorité et tenu, de ce fait, à une certaine « solidarité ».
Autant vous dire que ma réclamation n’a été suivie d’aucun
effet, en dépit des promesses prodiguées par le damoiseau, et
que Gaudin continua de collaborer allègrement dans les
quartiers sud avec un certain Charles-Emile Loo, dit
« Neunoeil », alors député socialiste de la circonscription et
proche collaborateur de Defferre… Ce jour-là, j’ai compris que
les convictions politiques de Jean-Claude Gaudin se situaient
entre le radical-cassoulet et la socialo-bouillabaisse…
Mon père n’était pas le seul, loin s’en faut, à avoir été laminé
par les socialistes. Jean-Pierre Vernoux, 69 ans, directeur de
Marseille-Menuiserie durant de nombreuses années au Canet,
aujourd’hui patron du club de gym La Palestre, m’a confié qu’il
apportait lui-même 2 % en liquide de chaque marché passé

avec la Ville dans une enveloppe cachetée destinée au
directeur de cabinet du maire de Marseille… « C’était une
pratique courante, dit-il, cet argent noir servait à alimenter les
bonnes oeuvres du parti socialiste… »
Un architecte du conseil général, lui, n’hésitait pas à
téléphoner à son « ami » après avoir ajusté les prix et
recacheté les plis des soumissionnaires: « Allô, Roger, pas de
souci, c’est toi qui seras choisi demain… » Certains adjoints,
eux, exigeaient qu’on leur donne de l’argent de la main à la
main pour effectuer telle ou telle rénovation ou réfection de
bâtiment, de stade, de monument… Combien de petits
artisans, de petits entrepreneurs marseillais ont été ruinés par
ces pratiques clientélistes de bas étage et par cette corruption
généralisée à tous les étages? Combien ne s’en sont jamais
remis ? Combien ont sombré dans l’alcool, le désarroi, la
déconfiture, l’humiliation de l’échec, dans l’indifférence
générale? Combien, M. Defferre ? Combien, M. Weygand ?
Combien, M. Philibert ? Combien, M. Guérini ?
Et les journalistes ? Qu’est-ce qu’ils faisaient, les
journalistes? Pourquoi n’ont-ils jamais dénoncé ces abus, ces
passe-droits, ce favoritisme, ce népotisme, ce clientélisme qui
ont mis à genoux moralement et financièrement cette ville ?
Ils n’ont rien dit parce qu’ils étaient réduits au silence.
C’était l’omerta obligatoire. Le choix était simple : si tu parles,
on te vire. Et si on te vire, tu deviens un paria dans ta ville. Pas
d’autre alternative. Et ceux de La Marseillaise, les « cocos »
enragés, ils auraient pu dévoiler ce merdier, non ? Pas du tout.
Defferre tenait, via Marius et Guy Massias, élus du PS, la
société qui distribuait le journal communiste, et si l’on se

permettait de le chatouiller, les milliers d’exemplaires qui
étaient prévus en kiosque se retrouvaient par hasard dans le
Vieux-Port… D’où la bienveillante neutralité de
La Marseillaise à son égard.
De toute façon, Defferre voulait des journalistes à sa botte. Il
téléphonait chaque soir à la rédaction pour se faire lire certains
articles « sensibles » et changeait la Une du Provençal si elle
ne lui plaisait pas. Le sport local, à partir de 22 heures, c’était
de ne surtout pas décrocher le téléphone pour ne pas tomber
sur « Gaston ». Quant à la Une du Méridional, il n’avait aucun
souci: le maire avait discrètement chargé un militant socialiste,
un vrai colosse, de la monter pour s’épargner toute surprise
fâcheuse.
— Dites-moi, François [Missen] et Pierre [Roumel], vous
allez me couper Pezet sur la photo, je ne veux plus le voir dans
le journal, ce petit con, c’est la dernière fois que je vous le dis…,
maugréait Gaston.
« Il fallait souvent refaire tout le journal, se souvient Jean-
Jacques Fiorito, grand reporter à La Provence, Defferre nous
faisait publier des contrevérités et des mensonges manifestes,
c’était la Bérézina, on n’en pouvait plus, de ses diktats ! Le
rédacteur en chef du groupe Hersant nous a assurés en
arrivant qu’il ne tiendrait la plume d’aucun journaliste, et il a
tenu parole. On est plus libre avec Hersant aujourd’hui qu’il y
a trente ans sous Gaston ! » Pour voir les photos intégrales des
manifestations auxquelles il participait en sa qualité d’élu,
Michel Pezet, concurrent de Defferre après avoir été son
dauphin, devait acheter La Marseillaise, ou bien, comble
d’horreur, Le Méridional !

Lorsque Defferre était à Marseille, il faisait lui-même un
saut au siège du journal, 248, avenue Roger-Salengro,
construit sur un terrain industriel des quartiers nord
appartenant à l’un de ses proches. Le fidèle Louis Benedetti,
vigile socialiste de la première heure, était chargé de
neutraliser un ascenseur « pour le patron », Defferre refusant
d’attendre quelques secondes au rez-de-chaussée. Les
journalistes, eux, devaient monter à pied, que ça leur plaise ou
non, pour justifier sans doute leur statut de « piétaille » ou de
« soutiers » du defferrisme.
Dès lors, on comprend mieux la colère de Gaston Defferre,
ce 11 mai 1982 à 17 heures. Une explosion d’insultes suivie
d’un moment de sidération lorsque ce jeune paltoquet du
Méridional, moi en l’occurrence, a eu l’audace insensée de lui
tenir tête alors qu’il repartait à petits pas pour traverser le
quai du port, encadré par trois gaillards le protégeant en
« triangle » : un policier très proche au contact direct de son
épaule pour le plaquer au sol en cas d’agression (Fred), un
second pour « assurer » la protection avant à 180 degrés
(Gérald) et un troisième pour neutraliser l’arrière à 180
degrés (Joris), l’objectif étant de couvrir au mieux tous les
angles possibles d’attaque.
Le lendemain, Le Méridional rapporta l’incident mezza
voce, sur la pointe des pieds. J’avais surgi dans le bureau du
rédacteur en chef les poings tout faits en lui proposant de
raconter ma petite mésaventure par le menu, pour faire plaisir
aux lecteurs et me régaler moi-même au passage, mais
Gabriel Domenech, alors en discussion avec Jean Chélini, avait
jugé plus prudent de ne pas en rajouter après notre « hors

série » plutôt gratiné sur la gestion socialiste. C’est ainsi que
Le Méridional du 12 mai rapporta les faits sous ma plume, en
termes voilés :
« Le nouvel autobus de la RATVM a été inauguré hier face
à la mairie avec un vif “éclat” par le maire de Marseille en
présence des responsables de la régie et des élus
responsables du transport collectif… », etc.
Je crois bien que Gabriel Domenech, qui m’avait à la bonne
et me considérait comme un journaliste « efficient », avait
toléré ces petits guillemets ornant le mot « éclat » pour ne pas
m’offusquer et par souci de respecter la vérité historique
– j’allais écrire « hystérique » – de ce bel après-midi de mai.
« Je te pisse à la raie! »
Car ce n’était pas la première fois que Defferre s’en prenait
à un journaliste. Quelques mois plus tôt, il avait copieusement
insulté Alain Dugrand, l’un des fondateurs du journal
Libération et patron de ce quotidien dans le Sud-Est qui avait,
lui aussi, commis un crime de lèse-majesté en osant écrire ce
qu’il ne faut pas écrire et dire ce qu’il ne faut pas dire. Songez
que Dugrand avait eu l’outrecuidance de faire une relation
entre la piétonisation de l’îlot Thiars, derrière le Vieux-Port, et
les immeubles que possédaient l’épouse du maire, Edmonde
Charles-Roux, dans ce périmètre entièrement rénové qui est
devenu un « must » de la restauration marseillaise et un lieu
parmi les plus « branchouilles » de Marseille…
Oh là là ! il est fada, Dugrand… Qu’est-ce qu’il a fait là, ce
gaga ?

Au cours du vernissage d’une exposition du fameux peintre
Jean-Claude Quilici, celui-là même qui peindra les décors
magnifiques du métro « Cours-Julien-Notre Dame-du-Mont »,
Defferre s’est pointé à la galerie et il s’est bien gardé de
toucher au buffet. Le soir, en général, il se contentait d’une
pomme ou d’un potage pour ne pas grossir. Lorsqu’il a aperçu
Alain Dugrand, son sang n’a fait qu’un tour:
« Casse-toi de là, scribe de mes deux, journaliste de mes
couilles, je te pisse à la raie ! » s’est-il écrié, geste obscène à
l’appui, jetant un froid dans l’assistance médusée.
Les participants avaient été choqués, voire douchés, par cet
accès de vulgarité alors que Dugrand, conformément à son
habitude, n’avait fait que rapporter la vérité, Defferre ou pas
Defferre, Edmonde ou pas Edmonde.
Dans les rédactions du Provençal, du Méridional et de
La Marseillaise, l’insulte du maire est largement devenue à la
mode, et lorsque nous voulions apostropher un confrère de
façon un peu gaillarde, on criait d’une voix de stentor:
« Oh, journaliste de mes couilles, je te pisse à la raie… »
Dans la bouche d’Alex Maubon, le propos nous faisait
d’autant plus sourire qu’il « rrroulait » les « r » avec son
accent bourguignon, et cela donnait : « Je te pisse à la
rrrraie… »
Il est vrai que Defferre était un homme assez chatouilleux
qui ne supportait pas la contradiction. Le 20 avril 1967, alors
qu’il est déjà âgé de 57 ans, Defferre n’apprécie guère les
propos du député gaulliste de Seine-et-Oise René Ribière. En
plein hémicycle, il interrompt le discours de son collègue :
« Taisez-vous, abruti, vous ne savez pas ce que vous dites ! »

Aujourd’hui, cet incident n’aurait même pas été relevé par
les médias. Mais à l’époque, les hommes politiques avaient un
certain sens de l’honneur. Ribière, âgé de 45 ans, n’ayant pas
obtenu les excuses qu’il attendait, n’a pas hésité à défier
Defferre en duel « au fer », c’est-à-dire à l’épée. Malgré les
objurgations de la police et du gouvernement, Defferre a
relevé le défi. Les deux hommes se sont retrouvés en chemise
blanche dans le jardin d’une maison de Neuilly et c’est le
gaulliste Jean de Lipkowski qui a été chargé d’arbitrer le duel,
prévu « au dernier sang ». D’emblée, Defferre s’est emporté
en constatant qu’on lui présentait des épées émoussées et il a
exigé qu’on utilise les siennes, bien plus acérées.
« Puisqu’il se marie demain, ce con, je vais lui viser les
couilles ! », confie Defferre, vindicatif, à son témoin.
Meilleur bretteur, Defferre touche à deux reprises son
adversaire qui souffre de deux estafilades au bras. Au bout de
cinq minutes, le combat s’achève sans que le maire de
Marseille ait mis sa menace à exécution concernant les bourses
de son vis-à-vis. Ce fut le dernier homme politique à se battre
en duel.
« Moi, ça m’amusait de l’empêcher de se marier en le visant
là ou vous imaginez, a ricané par la suite le maire de Marseille,
mais comme il était plus grand que moi, quand je me penchais
pour atteindre mon objectif, j’avais son épée dans les yeux. Je
me suis dit que ce serait trop bête de me faire crever un oeil
pour lui en crever une… Alors je l’ai visé au bras. » Defferre a
tout de même réussi à faire ajourner le mariage de Ribière, car
le général de Gaulle a trouvé cette affaire ridicule et a interdit

à ses ministres d’être les témoins de mariage d’un tel
« cornichon ».
Timidité maladive et accès colériques
Defferre était-il une « soupe au lait » qui réagissait au quart
de tour?
« Pas du tout, répond son psychiatre, âgé aujourd’hui de
89 ans. Gaston Defferre souffrait de coprolalie, une affection
très rare qui consiste en une tendance pathologique à proférer
des mots orduriers à tout bout de champ. Il était affligé d’une
timidité maladive qu’il couvrait par ses accès colériques et ses
mouvements d’humeur… »
Ce médecin est le seul à avoir recueilli les confidences de
Gaston Defferre, un homme au caractère complexe qui était
finalement plus fragile qu’il ne voulait bien le laisser paraître
sous des dehors parfois grossiers ou brutaux. Defferre était
très affecté par la fameuse rumeur de sa mort qui s’est
répandue comme une traînée de poudre à Marseille. Il y a vu
une sorte de désir tacite du peuple de le voir disparaître à
jamais…
« Lors de nos rencontres amicales dans le bureau de la
mairie centrale, j’ai proposé à Gaston Defferre de me parler de
son enfance, raconte le psy. Il a évoqué sa mère avec
infiniment de respect et une vive émotion. C’est elle qui lui a
inculqué les principes de la morale protestante et une certaine
fascination pour les intellectuels, pendant que son père
flambait tout son argent au jeu et ruinait sa famille, d’où la
détestation de Gaston pour les casinos et les machines à sous.

À la fin de ses études, Defferre fit une série de conférences sur
le droit privé soviétique auquel il s’était intéressé… »
Est-ce cet épisode studieux qui lui inspira à tout jamais une
répulsion viscérale pour le communisme ? En tout cas,
Marseille n’a pas connu d’homme politique plus hostile aux
« rouges » que Defferre. Il leur mena un combat sans merci.
Au point même de sacrifier les quartiers nord de la ville, où le
parti de Jacques Duclos et Georges Marchais était en position
de force. Les communistes étaient probablement majoritaires
à Marseille durant une vingtaine d’années, mais Defferre
constitua pour la bourgeoisie le meilleur « rempart » qui se
puisse imaginer contre leurs ambitions. C’est une des raisons
de son succès… et de sa longévité politique.
Une autre raison est liée au passé de résistant de Defferre,
chef du réseau Brutus sous le nom de Denvers. Au cours de
plusieurs séjours à Londres et Alger, il rencontra les
animateurs de la Résistance française, au premier rang
desquels Charles de Gaulle. Plus tard, Defferre devint
l’interlocuteur régulier du général qu’il reçut comme un prince
sur le Prado, sous les vivats d’une foule en délire. Il refusa
même d’être ministre de De Gaulle. Que pèse un parti tel que
l’UNR (le RPR de l’époque) en regard des liens indéfectibles de
la guerre, du patriotisme et de la Résistance ?
Rien du tout. Voilà pourquoi un médecin de grand talent tel
que le professeur Joseph Comiti eut davantage de succès en
qualité de ministre du général à Paris qu’à Marseille, où sa
tentative municipale pour déloger Gaston Defferre en 1965
était d’avance vouée à l’échec.
Seul Pascal Marchetti, modeste greffier au tribunal

d’instance de Marseille, a réussi l’exploit de battre Gaston
Defferre sous les couleurs du RPF (Rassemblement du peuple
français) aux législatives de 1958, coiffant le maire de
Marseille d’une courte tête au second tour (38,9 % des voix,
contre 38,5 % à Defferre et 22,6 % au candidat communiste).
Une performance qui ne sera jamais rééditée, car elle était liée
au grand retour du général aux affaires publiques après une
longue traversée du désert et à d’interminables crises de
régime durant la IVe République. Comme dira gentiment
Gaudin : « Gaston a été submergé par la vague gaulliste, il n’y
pouvait rien, et de toutes façons le PS récupérera ce siège
quatre ans plus tard, en 1962… »
Et puis c’est grâce à son engagement sans faille au sein de la
Résistance que Defferre a pu ensuite s’emparer du Provençal
appartenant au sénateur radical Vincent Delpuech, en prenant
soin d’y mettre les formes « légales » et en amadouant
l’intéressé, qui voulait récupérer son bien en lui remboursant
une somme de 120 millions de francs correspondant à la
valeur de l’imprimerie de la rue de la Darse.
Delpuech, qui avait habilement oscillé depuis 1942 entre
l’occupant et les résistants, n’en voulut pas à Defferre puisque
c’est lui qui lui procura les locaux parisiens nécessaires à la
campagne de la présidentielle de 1965, celle d’un certain
« Monsieur X » soutenu par Jean-Jacques Servan-Schreiber
et le mouvement Horizon 80…
« La vie de Gaston n’a jamais été un long fleuve tranquille,
poursuit son psychiatre. Chaque fois qu’il participait à des
réunions du parti socialiste, ses amis étaient inquiets pour lui
car il recevait de nombreuses menaces émanant de militants

qui voulaient revenir à certaines traditions antérieures, où la
politique n’était qu’une sorte de maquillage légal du
banditisme… Je peux vous dire que Gaston Defferre n’a jamais
cédé. Et pourtant, un jour dans son bureau, un homme a osé le
menacer avec son revolver. Même à la fédération des
Bouches-du-Rhône, durant de nombreuses années, les luttes
de pouvoir furent impitoyables, et plusieurs de ses adjoints à la
mairie n’ont pas hésité à s’opposer à lui dans leurs votes et
motions.
« Gaston Defferre a régné en maître grâce à son courage
physique et à sa capacité d’intimidation de l’adversaire, estime
le médecin. Il aurait pu devenir un magnat de la presse, de
nombreux journaux lui ont été proposés, mais il a toujours
voulu rester un homme politique, un homme de pouvoir plus
qu’un homme d’argent. Ce qui a gêné Gaston dans sa vie, c’est
l’image qu’il donnait de lui au peuple, celle d’un chef respecté
de toute la ville et en même temps celle d’un mal-aimé. Cette
ambiguïté tient à deux raisons principales, explique le
psychiatre : Defferre est resté très longtemps, trop longtemps,
le maire de Marseille, puisque son règne a duré trente-trois
ans, de 1953 jusqu’à sa mort en mai 1986, et qu’il a même été
désigné par la Résistance pour diriger la ville en 1944 et 1945
au titre de président de la délégation municipale.
« La seconde raison, c’est que Defferre a toujours été un
maire potentiellement minoritaire, et qu’il a su s’imposer par
ses aptitudes de gestionnaire, son autorité, son magnétisme et
son goût du risque. Cette domination, personne parmi ses
alliés ou ses opposants ne peut l’accepter sans une défense
psychologique qui consiste à soupçonner l’adversaire de

tricheries ou d’artifices destinés à asseoir son pouvoir. Defferre
devient ainsi la cible idéale sur laquelle chacun se défoule… »
Sa seule maîtresse… la mairie
Lors d’une seconde conversation amicale, le psy a eu
l’audace de demander à Gaston Defferre quelle était la femme
qu’il avait le plus aimée, celle qui l’a le plus fait vibrer, lui qui
s’est marié trois fois et a fini par mourir seul, affalé devant la
porte de son salon, baignant dans une mare de sang à la suite
d’un malaise et d’une chute. « La réponse du maire a été
stupéfiante, rapporte son confident, il m’a dit que la seule
maîtresse dans sa vie était… la mairie de Marseille. Sa voix
était grave. Sa sincérité ne faisait aucun doute. Pour lui, la
mairie, c’était le nombril du monde, le but ultime, l’objectif
final, davantage pour l’ivresse du réalisateur que par goût du
pouvoir personnel. Le mobile de Defferre, c’était la mise en
chantier d’un quartier dont il voyait l’aboutissement au bout
de dix ans… »
On peut gloser à l’infini sur le bilan de Gaston Defferre : en
trente-trois ans, il peut se flatter d’avoir réalisé le tunnel sous
le Vieux-Port pour fluidifier la circulation, d’avoir créé les
plages du Prado en gagnant du terrain sur la mer, il a réussi
aussi à transformer l’ancienne « criée » aux poissons en
théâtre national et à aménager le Centre-Bourse, la Corniche,
et surtout le métro, même s’il a dû pour cela effectuer auprès
de banquiers allemands un emprunt colossal dont ses
successeurs ont dû ensuite payer les agios durant une
trentaine d’années… On peut aussi constater que Robert

Vigouroux, en dix ans de mandat, de 1986 à 1995, a fait
largement plus que Defferre en trente-trois ans, et que Jean-
Claude Gaudin a, lui aussi, contribué durant dix-neuf ans à
moderniser la ville, même s’il a commis la même erreur que
Defferre… celle de se consacrer davantage à ses mandats
parisiens de sénateur et de président du groupe parlementaire
UMP au Sénat qu’à la gestion de la ville de Marseille, qui
requiert un maire disponible à plein temps.
Lorsque j’ai vu Jean-Claude Gaudin se pavaner dans une
émission de France 3 intitulée « La voix est libre » et
présentée par Thierry Bezer, le samedi 19 novembre 2011 à
11 h 35, et que je l’ai entendu raconter son emploi du temps
par le menu : ses rendez-vous du mardi matin dans les
ministères pour « activer » les dossiers, son petit-déjeuner à
l’Élysée, son déjeuner du mercredi au Sénat avec tel
parlementaire de l’opposition spécialiste du nucléaire, ses
rencontres avec Jean-François Copé, le patron de l’UMP, son
intervention du jeudi à la tribune du palais du Luxembourg, je
n’ai pas pu m’empêcher de penser in petto :
« Dis donc, mon collègue, quand est-ce que tu viens
t’occuper de Marseille ? Le vendredi et le samedi ? Et le
dimanche, tu vas te reposer à Saint-Zacharie? Mais tu le fais
quand, ton travail de maire? Tu les écoutes quand, les
100 000 Marseillais qui on voté pour toi ? »
Il est content de lui, Jean-Claude. Il étale son « bonheur »
d’être sénateur depuis vingt-deux ans. « Il n’y a ici que des
gens de qualité, confie-t-il (et pas un conglomérat de gueux
indécrottables comme à Marseille, ne puis-je m’empêcher
d’ajouter en pensée), aucun emballement médiatique n’est à

redouter au Sénat, au contraire de l’Assemblée nationale. On
dispose de plus de temps pour examiner les lois et les amender
si elles ont été votées avec un peu d’emportement au palais
Bourbon. Ma hantise, c’est de me demander ce que je pourrais
bien faire si je ne faisais plus ce que je fais aujourd’hui… » Il
pourrait tout simplement se consacrer à sa fonction de maire,
qui exige une présence vingt-quatre heures sur vingt-quatre à
Marseille… Bezer essaie alors de le pousser dans ses
retranchements, mais Gaudin l’écoute d’un air à la fois amusé
et gourmand, comme s’il se délectait par avance de la façon
dont il allait embobiner ce petit lapin de journaliste. Il se
tourne les pouces, les mains jointes sur son embonpoint, et
s’apprête de nouveau à jouer les Raminagrobis en dodelinant
de la tête comme un chat faisant la chattemite, « un saint
homme de chat, bien fourré, gras et gros, arbitre expert sur
tous les cas » (Jean de La Fontaine).
Defferre a lui aussi succombé au charme des intrigues
parisiennes et des manoeuvres électoralistes de couloir: il a
voulu se présenter aux élections présidentielles de 1969 et
s’est fait étriller (on l’a rebaptisé « Monsieur 5% » à l’époque),
il a voulu être ministre de l’Intérieur sans trop aimer la police,
il a voulu participer à l’essor national du PS, bref, il a largué les
amarres et laissé Marseille à vau-l’eau. Fort heureusement
pour Defferre et Gaudin, ils ont tous deux eu la chance d’avoir
une éminence grise susceptible de les remplacer à tout
moment et de gérer la ville sans leur concours: Jacques
Rastoin pour Defferre et Claude Bertrand, le maire bis de
Marseille durant dix-neuf ans – même s’il s’en défend –, pour
Gaudin. Tous les hommes politiques de droite qui veulent faire

carrière à Marseille et participer de près ou de loin aux
élections me l’ont confirmé à maintes reprises : « Il faut que
j’aille voir Claude, c’est lui qui décide… »
« Defferre n’aurait jamais eu de majorité confortable sans un
coup de fil de Jacques Soustelle qui suggéra aux gaullistes de
ne pas voter pour Henry Bergasse, le leader de la droite, mais
pour Defferre », souligne son ami médecin. Un parti familier de
la trahison, puisque Jacques Chirac fit chuter Valéry Giscard
d’Estaing au second tour en 1981 en invitant explicitement les
militants du RPR à voter pour François Mitterrand dans une
consigne écrite adressée à tous les présidents de fédération…
Jacques Rastoin était un homme de bien, un bourgeois
économe qui apporta en dot à Defferre dans la corbeille du
mariage politique les voix des centristes modérés et la caution
tacite des chefs d’entreprises. Rastoin était aimé de tous. On le
surnommait « l’homme au chapeau rond ». De fait, il portait
toujours le même chapeau noir qu’il ôtait et remettait chaque
fois qu’il saluait quelqu’un dans la rue, tant et si bien que son
chapeau présentait de petits trous à l’endroit où il le
saisissait…
Rastoin, c’était le visage présentable de la mairie de
Marseille. Il y avait aussi d’autres personnages qui avaient
leurs entrées, souvent d’anciens résistants socialistes ayant
choisi de faire carrière dans le banditisme et dont Defferre eut
le plus grand mal à se dépêtrer car il s’agissait, pour la plupart,
de ses frères d’armes…

Les orgies des « milliardaires »

Il y avait aussi ceux qu’on brocardait en ville, les fameux
« milliardaires ». Antoine Andrieux, par exemple, ancien
chauffeur de taxi qui a bruyamment célébré son premier
milliard lors d’une fête mémorable, puis son second, puis son
troisième. Sa fille Sylvie, députée socialiste des quartiers nord
et vice-présidente du conseil régional de Provence, qui
pourrait ne pas être un exemple en matière de gestion des
subventions publiques allouées aux associations, a hérité de lui
son savoir-faire et son entregent. Mais elle n’a pas grandchose
à craindre de l’opposition : c’est une des « chouchous »
préférées de Jean-Claude Gaudin… au grand dam de Nora
Remadnia-Préziosi, élue UMP de la diversité, qui rêve
d’inscrire la belle Sylvie à son tableau de chasse.Defferre étaitil
au courant, ou se moquait-il éperdument des rumeurs qui
serpentaient en ville sur les excès et paillardises de ses
adjoints qui passaient leur temps en fêtes, communions,
baptêmes, et se retrouvaient parfois en agréable compagnie au
« Château », un petit immeuble du conseil général, quartier
Bompard, transformé en lupanar et gardé en permanence de
toute intrusion par feu le commissaire divisionnaire Albert
Pancrazi, originaire de Giocatojo (Haute-Corse). Defferre
savait-il que ces fervents partisans de la « gauche-caviar »
dépensaient des fortunes en Champagne, foie gras, vodka et
petites pépées ?
« Defferre les tenait à distance, répond le psychiatre, il ne
mettait jamais les pieds dans leurs petites sauteries où l’on
rencontrait toute la jet-set marseillaise ravie de s’encanailler
avec ces vulgaires parvenus. Je me souviens que ces soirées
étaient assez gaies, je veux dire assez joyeuses, et lorsque ces

messieurs avaient un peu trop bu, un gros cigare à la bouche,
ils déliraient sur leur puissance. Mais aucune Marie-Chantal
n’aurait osé leur poser des questions indiscrètes ou tenter de
les compromettre… »
En réalité, Defferre n’appréciait guère ces noceurs invétérés.
S’il estimait que l’un d’entre eux allait trop loin et pouvait
entacher l’image, déjà passablement écornée, de la ville, il lui
appliquait des mesures de rétorsion identiques à celles de
Louis XIV frappant d’ostracisme son surintendant des finances
Nicolas Fouquet, dont le mécénat faisait de l’ombre au Roi
Soleil. « Ces gens étaient chargés de vendre des indulgences et
de collecter des aumônes, mais ils avaient parfois tendance à
oublier de verser tout l’argent perçu dans le trésor de l’Église
socialiste », se souvient son ami avec malice.
« Lors de notre troisième rencontre amicale, j’ai demandé à
Defferre de me parler de l’union de la gauche et de sa
réélection au forceps en 1983. Il m’a répondu que le tournant
de sa vie politique se situait en 1973, lorsqu’il a décidé de créer
le programme commun de la gauche avec un certain François
Mitterrand. Jusque-là, il était aux yeux des bourgeois
marseillais un ami et un partenaire. On acceptait son
socialisme qu’on justifiait par ses origines protestantes et on
vantait son efficacité, sa compréhension, sa courtoisie, son
anticommunisme. On votait pour lui et on le soutenait…« La
bourgeoisie marseillaise a mis longtemps à se remettre d’avoir
été lâchée, observe le psychiatre; depuis sa disgrâce, elle brûle
allègrement ce qu’elle a adoré et nage en pleine ambiguïté,
comme si elle n’en finissait pas de se reprocher d’avoir été ce
qu’elle a été pour ne pas trahir ses intérêts à défaut de

défendre ses convictions et… comme si elle se sentait coupable
d’une quelconque mésalliance avec des rastaquouères.
« Cette période durant laquelle il va se rapprocher des
instances du pouvoir suprême est dominée par la présence
d’Edmonde Charles-Roux, qui va le mettre en contact avec les
milieux intellectuels français… »
À cet instant-là, le médecin, en dépit de son évidente amitié
pour Defferre, va se permettre de l’interroger sur les piètres
résultats du ministre de l’Intérieur en matière de sécurité à
Marseille. Car, ne vous y trompez pas, les problèmes que
connaît Marseille à l’heure actuelle en matière d’insécurité,
d’immigration, de saleté, de circulation, de stationnement, de
chômage et d’essor économique, sont exactement les mêmes
qu’il y a trente ou quarante ans. Tout se passe comme si ces
problèmes que de nombreux hommes de bonne volonté,
comme Vigouroux et Gaudin, ont tenté de résoudre à leur
tour, étaient en réalité inéluctables et inhérents à la ville.
Comme s’ils étaient consubstantiels à Marseille.
Que croyez-vous qu’il se passa ? Que le médecin écopa
d’une gifle dans la figure, comme le directeur de L’Aurore, Paul
Bastide, journal jugé un tantinet persifleur à son égard par
Defferre en 1947? Que le bon docteur fut sommé de
s’expliquer de son insolence par un duel au pistolet comme le
même Bastide ?
Pas du tout. Defferre a confié à son psychiatre qu’il avait eu
le tort d’accepter le ministère de l’Intérieur, alors que le
ministre de la justice Robert Badinter n’avait pas du tout les
mêmes conceptions que lui en matière de répression des
infractions. « Je suis en conflit depuis des années avec

Badinter car nous n’avons pas la même vision des problèmes,
en particulier celui des contrôles d’identité, et pour faire
évoluer les choses il faut une unité d’action… Il est bien beau,
Badinter, mais lui, il n’est pas maire…
« Je voulais pousser Defferre dans ses retranchements pour
déceler ses failles psychologiques à la faveur d’une réaction
instinctive, raconte le psy. Je lui ai donc posé des questions
insidieuses sur le pseudo-attentat antisémite de la rue Dragon
qui a fait pencher l’électorat juif en sa faveur au second tour
des municipales de 1983, j’ai aussi cherché à le coincer sur le
découpage des secteurs de la ville taillés sur mesure pour le PS
et sur le choix étrange de son premier adjoint… Je lui ai même
reproché d’avoir fait battre Gaudin à l’issue d’étranges
négociations dont j’ai été le témoin. Pas de réaction violente de
Gaston…
« J’ai donc décidé de reprendre méchamment toutes les
phases litigieuses de son existence pour le faire sortir de ses
gonds, poursuit son ami, je lui ai montré que tous les accidents
et les maladies qu’il avait subis étaient en réalité des
autopunitions qu’il s’infligeait lui-même quand il se sentait
coupable et que ces châtiments latents étaient liés pour une
bonne part à la détestation inavouée de son père. Je lui ai dit
carrément en face : “Vos maladies étaient psychosomatiques,
et les rumeurs qui vous ont ébranlé, c’est vous qui les avez
secrètement suscitées… Vous vous servez des médecins pour
calmer votre angoisse et des traitements comme des
pénitences. Allez donc plutôt à Notre-Dame-de-la-Garde…”
« Gaston a mal encaissé ce diagnostic, révèle le médecin. Il
fulminait mais ne se découvrait pas. J’ai alors osé lui demander

si tous les chefs de l’opposition souhaitaient réellement sa
défaite et si tous les chefs de la majorité désiraient ardemment
sa victoire… Il a été touché, mais pas coulé. C’est comme si je
lui avais fait prendre conscience de l’inanité de la chose
publique et de l’ingratitude des hommes, quel que soit leur
camp, voire leur clan, ou leur position… »
Defferre est resté caparaçonné dans ses certitudes de
gestionnaire alors que le psychiatre marseillais voulait briser
ses défenses affectives. Aujourd’hui, le presque nonagénaire,
toujours aussi alerte et pétillant, regrette de n’avoir pas été
plus loin : « J’aurais voulu convertir Gaston Defferre et
l’amener à une plus grande indulgence envers lui-même, dit-il.
J’aurais voulu lui faire partager ma vision d’une ville coupée en
deux par l’immigration, une économie ruinée, des libertés en
sursis, la drogue envahissante, la dénatalité suicidaire, le
marasme culturel, l’absence d’enthousiasme, bref l’atonie
générale… “Il est aisé, lui dis-je, de gouverner un monde
imaginaire, habité par les usages convenus, mais quand la
réalité resurgit, patatras, tout s’écroule…” »

Des Marseillais atteints de « diplopie »

« Je confiais à Defferre que les Marseillais sont atteints de
diplopie, c’est-à-dire qu’ils voient double, mais leur perception
simultanée des deux images n’est pas identique car elles sont
radicalement opposées. Dans leur imaginaire, un Marseille de
rêve se superpose à un Marseille clientéliste d’estampage et de
crapulerie. Plus j’essayais de persuader Defferre, plus je
m’apercevais que mes efforts étaient vains. Nous n’avions pas

la même logique. Moi, je suis du château, c’est bien connu. À
moi les vieux tableaux, les nobles statues et les parcs
abandonnés. À lui la réduction du temps de travail, les joies du
socialisme militant, la décentralisation, les voyages
ministériels, les lois antisexistes, les lendemains qui chantent.
Defferre énumérait les progrès réalisés durant les trois
premières années du règne de Mitterrand, et je constatais
avec stupéfaction que ce vieux militant y croyait toujours…
« Notre troisième conversation amicale se terminait un peu
en queue de poisson, convient le médecin, ma tentative de
putsch psychique avait échoué. Un peu désabusé, je saluai
Gaston et me retrouvai sur le parvis de la mairie, quai du port,
comme un boxeur sonné qui regagne son coin. Voilà. J’avais vu
cet homme, je l’avais écouté des heures, je l’avais analysé,
disséqué, je l’avais raconté et je croyais bêtement m’en être
emparé. Nous sommes tous comme les enfants qui vont au
bord de la mer, prennent de l’eau dans leurs mains et serrent
avec force leurs doigts dans l’espoir de la garder… »
Ce jour-là, le psychiatre et ami du prince, a compris que
ceux qui prétendaient gouverner Marseille étaient toujours
gouvernés par Marseille, qu’elle qu’ait pu être leur puissance
ou leur omnipotence politique.
Parmi tous ceux qui ont analysé l’action et la psychologie de
Defferre, sa soif inextinguible de pouvoir et de reconnaissance,
il en est deux autres qui méritent le détour car ils voient juste.
Le premier, c’est le célèbre journaliste du Monde Pierre
Viansson-Ponté, qui a dressé un portrait peu amène de Gaston
Defferre :
« Il fait son travail méthodiquement et sérieusement, note-

t-il, même ses colères sont glacées. Si son ironie peut être
mordante, s’il déteste les gens tristes, il a peu d’humour. On ne
lui tape pas sur le ventre, on ne le tutoie guère. C’est un
mélange compliqué d’orgueil et de modestie, de rudesse et de
rouerie, de puritanisme et de liberté d’allure, avec le goût des
plaisirs coûteux et l’horreur de l’argent. En fait, il n’a rien d’un
militant et peu d’un socialiste. La foule l’agace et il le montre. Il
est le contraire d’un tribun et quand il prend la parole, il
réussit en quelques minutes à décourager ses plus chauds
partisans, à faire tomber l’enthousiasme, à transformer un
auditoire chaleureux et remuant qui l’acclame en une
assemblée froide et silencieuse qui subit plus qu’elle ne les
écoute ses propos secs et distants… »
Fermez le ban. Le second, c’est mon ancien confrère du
Méridional Claude Maubon, digne fils de son père et plume
très fine, qui me confiait le 6 décembre 2000 ce petit morceau
d’anthologie: « Nous vivons à Marseille les derniers
soubresauts du defferrisme. Les affaires de financements
occultes des partis illustrent la solidarité de la canaille
marseillaise. Au prétexte qu’ils mangent tous, ils se croient
intouchables. Ce sont les chefs d’entreprises, les cahiers
Delcroix ou les carnets de Monate, ou encore les cassettes de
Méry qui nous éclairent le mieux sur leurs pratiques et leur
train de vie. Il suffit d’un couillon dans un gang et c’est lui qui
fait plonger tout le monde. Certains commencent à baver. Le
système s’effrite. Combien de petits soldats disciplinés doivent
leur carrière à ces types-là? Combien de crapoteux en tiraient
profit? Une dictature sournoise ou larvée, c’est bien plus
redoutable qu’une oppression à ciel ouvert. Il n’y a aucun

renouveau de la presse : elle n’est qu’un miroir, un pâle reflet
de ce marigot nauséabond qui nous sert de classe politique à
Marseille… »

1983 : la victoire au vol

On a peut-être oublié aujourd’hui la fraude massive qui a
permis aux listes de Defferre de l’emporter… au vol. On a
oublié que Gaudin a été officiellement déclaré battu alors qu’il
disposait de 3 000 voix de plus que son adversaire… On n’a
jamais vu ni connu un tel déni de démocratie en France sous la
Ve République!
En outre, des milliers de bulletins de la liste Gaudin avaient
été sciemment raturés afin d’être annulés au moment du
dépouillement, et les gros bras des ténors socialistes ont
opportunément renversé les urnes qui leur étaient hostiles
pour les bourrer de bulletins socialistes. Bourrage et raturage
sont alors les deux mamelles politiques de Marseille…
Defferre, ivre de rage à l’idée de perdre, s’est accroché par
tous les moyens au pouvoir, licites et illicites. Il ne devait pas
perdre, il ne pouvait pas perdre, il était l’homme de Marseille,
il avait gagné cinq fois successivement, personne, absolument
personne, et surtout pas ce mollasson de Gaudin, ne pouvait
prétendre à sa succession. On ne succède pas à Gaston
Defferre. On le tue.
« Les élections de 1983 ont été horribles pour moi, confirme
Jacqueline Grand, qui s’est présentée pour le RPR cette
année-là dans le secteur du Panier convoité par Jean-Noël
Guérini. Au départ, les stratèges ne donnaient pas cher de ma

peau face à Jean-Noël Guérini, c’est d’ailleurs peut-être pour
cette raison qu’on m’avait choisie moi, et pas une pointure du
parti… J’ignorais que Defferre et Jean-François Guérini,
l’oncle de Jean-Noël, avaient passé un accord sur ce secteur: si
les socialistes l’emportaient, Defferre s’engageait à favoriser la
carrière du “petit”, ce qu’il a fait après une élection très
mouvementée. »
À l’issue du premier tour et à l’orée du second qui se
présentait sous les meilleurs auspices, Gaudin ayant réussi à
creuser un écart significatif sur Defferre, Jacqueline Grand a
eu la surprise de voir débarquer dans sa permanence deux
imprimeurs qui sont venus lui chuchoter à l’oreille d’étranges
confidences :
— Vous savez, madame, on ne peut pas vous dire notre nom,
sinon on est fichus sur Marseille. Mais sachez que vos bulletins
ont été volontairement pré-rayés. On nous a demandé
discrètement une rature imperceptible sur l’un des noms qui
figurent sur votre liste, et cela suffit à annuler la validité de
votre bulletin de vote.
« Je savais que j’allais me heurter à des tricheries parce que
je n’étais pas du tout la gourdasse promise par Gaudin à
Defferre, poursuit Jacqueline Grand, mais une vraie battante
capable de faire du porte-à-porte et de gravir toutes les cages
d’escaliers. Alors le jour du vote, j’ai vu arriver au coeur du
Panier des porte-flingues qui ont terrorisé mes assesseurs. Je
me suis moi-même couchée sur l’urne pour la protéger, mais je
n’ai pas pu empêcher les voyous de la bourrer de bulletins
socialistes… Le seul de mes colistiers qui ait eu le courage de
s’opposer physiquement à ces voies de fait, c’est Me Éric

Turcon, aujourd’hui avocat d’affaires boulevard Saint-
Germain à Paris. Son témoignage sur ces tripatouillages
électoraux était éloquent mais lorsque le procès a eu lieu, de
nombreuses pièces avaient été perdues ou égarées, tant et si
bien que l’élection de Jean-Noël Guérini n’a jamais été annulée
et qu’il est devenu le benjamin du conseil municipal… »

Un triomphe à la Pyrrhus

Ce soir-là les socialistes ont remporté une victoire à la
Pyrrhus. Certes « l’éléphant » socialiste de Marseille était
réélu, mais au prix d’un discrédit général et de méthodes
condamnables. Une ville gagnée, un moral défait. Defferre
pouvait se rasseoir en jubilant sur son fauteuil. Il pouvait de
nouveau narguer Hyacinthe Santoni, le leader local du RPR,
qu’il avait cru pouvoir brocarder sur sa petite taille à la tribune
de l’Assemblée nationale et s’était vu répondre aussi sec:
« Je suis peut-être petit, monsieur le ministre, mais je ne
suis pas bas ! »
Defferre pouvait promener sur l’assemblée des conseillers
municipaux un regard amusé, goguenard, qui en disait long sur
son arrogance, sa jouissance altière et la certitude de sa toute-puissance.
Cette lueur teintée de mépris, c’est aussi vers lui
qu’elle se tournait, mais le maire mal élu en avait-il seulement
conscience ? Avait-il conscience qu’il s’infligerait lui-même,
accidentellement, le châtiment suprême ?
On demeure tout de même confondu par les dérives liées à
l’exercice du pouvoir ou à la volonté farouche de le conserver,
surtout quand on peut se prévaloir d’une éducation morale

rigoriste, presque ascétique. Songez à la manipulation de la
bombe de la rue Dragon qui visait une pizzeria du Vieux-
Port… Encore un coup tordu : deux voyous vauclusiens à la
solde de Marc Monge, le caïd avignonnais, sont expédiés à
Marseille entre les deux tours de l’élection de 1983, comme
par hasard, pour faire « péter » un restaurant qui refuse la
« dîme », c’est-à-dire le racket. Ils se perdent dans Marseille
et atterrissent rue Dragon dans le 6e arrondissement, à une
centaine de mètres à vol d’oiseau de la grande synagogue de
Marseille. Là, surprise, la bombe éclate dans leur voiture et les
deux truands sont déchiquetés.
Dès lors, le préfet de police Bernard Patault va orchestrer à
la demande de Defferre un mensonge éhonté : cette bombe
visait directement la communauté juive, et comme on
retrouve quelques affiches de Gaudin dans le coffre de la
voiture de Monge (qui les y a mises, ces affiches ?), on lance
un message qui sera repris dans toute la presse : « Gaudin et
ses gros bras voulaient s’en prendre à la communauté juive »,
ce qui n’a pas de sens quand on connaît l’oecuménisme viscéral
de Gaudin et son respect de toutes les religions.
N’empêche. Pour être grossier et cousu de fil blanc, le
message passe tout de même dans l’opinion et les juifs qui
avaient voté Gaudin, contrairement à leurs habitudes à
Marseille, changent leur fusil d’épaule et votent en majorité
pour Defferre. Comme la communauté juive compte 100 000
membres environ à Marseille et qu’elle est très influente, vous
imaginez les dégâts pour les listes Gaudin dans toute la ville…
Cette affaire a signé le divorce tacite de Defferre avec
Marseille. Le couple naguère cimenté par les réseaux, les

clans, les loges, les intérêts communs et les magouilles
partagées, a lui aussi « explosé » : Defferre et Marseille vont
vivre à la fois ensemble et séparément, comme ces vieux
amants un peu blasés qui continuent de se côtoyer par routine.
Marseille n’éprouve plus qu’une tendresse rassise et une
indifférence polie pour celui qui la fascinait jadis. Oui, j’ose
l’affirmer ici, Defferre est mort politiquement en 1983, le soir
de sa sixième réélection. Et même si Michel Pezet n’y est pour
rien, la force de la légende est telle qu’elle piétine la réalité et
s’installe sur la Canebière comme une vérité d’évidence !
Eugène Caselli (PS), Guy Teissier (UMP), Bruno Gilles
(UMP) et Patrick Mennucci (PS), dont l’un sera peut-être
dans les mois qui viennent le futur maire, le savent mieux que
quiconque: Marseille est une ville vénéneuse. Son attrait initial
est en fait un poison toxique ou stupéfiant. Le venin de
Marseille, c’est son soleil éblouissant, sa mer fascinante et
l’apparente jovialité de ses habitants. Marseille est une ville
champignon, une sorte d’amanite phalloïde hallucinogène qui
peut provoquer des illusions psycho-sensorielles, voire des
hallucinations. Seuls les Marseillais natifs de Marseille (MNM)
sentent d’instinct ce qui est comestible dans leur ville et ce qui
ne l’est pas. Les autres s’empoisonnent sans même s’en rendre
compte et deviennent le jouet de leurs sensations égarées.
L’image que je garderai de cette effervescence politique,
c’est celle d’un homme en toge rouge et en col d’hermine
blanche dans un décor de palais napoléonien, le vendredi
16 mars 1984 à 16 heures. Cet homme est un haut magistrat
du Conseil d’État. Je suis allé l’écouter dans l’ambiance feutrée
de la section « contentieux électoral », place du Palais-Royal à

Paris. J’ai été sidéré par sa qualité d’orateur et sa façon de dire
le droit en le bafouant discrètement et de rendre la justice en
l’ignorant totalement. Il est vrai que ce magistrat avait une
telle distinction, il parlait si bien le français, il semblait si
persuasif que toute personne peu au fait de la corrida
marseillaise eût pu s’imaginer en toute bonne foi qu’il incarnait
Thémis, déesse de la justice et de l’équité.
Sauf que ses arguments étaient spécieux : ils n’avaient que
l’apparence de la vérité. Et je me souviendrai toute ma vie de
sa conclusion adressée aux autres magistrats siégeant ce jourlà
au contentieux. « Vous aurez peut-être noté, mes chers
collègues, quelques arrangements ici et là avec la loi à
Marseille, mais lorsqu’ils émanent directement du ministre de
l’Intérieur d’un gouvernement en place, les stigmatiser ici
serait admettre que notre République s’est dotée d’un
serviteur qui n’accomplit pas son ministère avec la rigueur
nécessaire à sa fonction, et par conséquent, pour sauvegarder
les principes de notre République et ne pas créer un
scandaleux précédent, je vous demande de ne pas en tenir
compte et de déclarer acquis les résultats officiels de l’élection
de 1983… »
Pas mal, non ? Comment ce diable de magistrat a-t-il pu
ainsi emporter la conviction de ses confrères en prenant le ton
de la probité offusquée pour masquer sa servilité ? Comment
peut-on laisser entendre simultanément à d’autres éminents
magistrats qu’on a affaire à un beau magouilleur mais qu’il
serait « inapproprié » de dénoncer ses agissements ou de les
fustiger, et en conclure qu’on doit leur accorder l’onction du
droit et du prestige national ?

Je n’aurai jamais la réponse. Je me souviens d’être sorti un
peu groggy en relisant plusieurs fois mes notes consignées
dans un carnet Rhodia: je n’avais pas eu la berlue. J’allai
rédiger un article pour Le Méridional à la terrasse de l’Hôtel
du Louvre. C’est ça. J’allais écrire que Defferre était blanchi…
par lui-même. Avec « éclat ». C’est bien commode. Et puis au
téléphone, dans cette cabine de la rue de Rivoli, je
recommanderai à la sténographe, Mme Martinez, qu’elle
mette des guillemets à « éclat ». Blanchi avec éclat. Voilà.
Juste pour me faire plaisir et instiller entre les lignes une
vérité que le monde entier nous refusait sans éclat. Pauvre
Jean-Paul Sartre, qui parlait à tout bout de champ de « l’
éclatante vérité de la chose écrite ». Tu parles…

Gaston Lagaffe

Dominique Jamet, éditorialiste au Quotidien de Paris, a
éreinté en ces termes le Conseil d’État le lendemain : « Il ne
nous appartient pas de juger les motifs par lesquels s’est
déterminée dans cette affaire la plus haute instance
administrative, ni de qualifier l’empressement avec lequel,
reculant les limites de l’impunité en matière de contentieux
électoral, elle a si facilement donné raison à un préfet,
serviteur du pouvoir, plutôt qu’à un commissaire du
gouvernement qui en est indépendant. Nul n’attendait une
décision si prompte et dans ce sens-là. Mais puisqu’on était en
pleine truanderie, pourquoi le Conseil d’État ne se serait-il pas
conduit comme une cour des Miracles?
« Aussi loin que remontent mes souvenirs, s’enflamme

Dominique Jamet en s’adressant directement à Defferre, vous
avez fait preuve tout au long de votre carrière d’un manque
permanent et alarmant de sang-froid, de mesure, de
pondération, de cohérence. Combien de fois ne vous êtes-vous
pas signalé par vos foucades, vos algarades et vos bravades ?
Est-ce pour ces caractéristiques ou plutôt en récompense de
votre dévouement à François Mitterrand dont vous avez été le
fidèle soutien, faute d’avoir été le rival heureux, que vous
avez, au crépuscule d’une longue carrière, reçu en partage le
ministère de l’Intérieur?
« Il y est apparu que l’âge n’avait pas fait couler la glace
dans vos veines, mais que vous étiez toujours plein d’allant et
de feu, le Gaston Lagaffe dont les bulles égaient depuis si
longtemps ces drôles d’albums de bandes dessinées qui
constituent notre histoire. Oui, vous êtes bien le même qui,
avant-hier, vouait à la potence sans autre forme de procès les
militants de l’Algérie française mais qui prétend aujourd’hui
que les pieds-noirs n’ont jamais trouvé de meilleur défenseur
que lui, le même qui estimait que pour les trafiquants de
drogue, il n’y avait pas d’autre peine concevable que la mort,
mais qui a cautionné sans murmure l’abolition de la peine
capitale, le même qui avait fondé toute sa stratégie politique
sur la constitution d’une troisième force unissant socialistes et
centristes mais qui n’a pas vu d’inconvénient à siéger côte à
côte avec des ministres communistes…
« Lorsque vous avez déclaré, poursuit, impitoyable,
Dominique Jamet, que les policiers dont vous êtes le ministre
de tutelle étaient surtout tournés vers “une activité anti-ouvrière,
contre les grévistes, contre les travailleurs”, que

dans les quartiers de certaines villes, c’était “le racisme,
l’antisémitisme, les ratonnades”, vous avez eu bien de la
chance que ces propos aillent dans le sens du racisme anti-flic
qui est aujourd’hui le fait de la majorité des Français, et plus
de chance encore que vos administrés soient tenus par
l’obligation de rigueur et l’interdiction de faire grève. Pour
autant, quelle déférence, quelle sympathie pouvaient-ils avoir
pour vous ? Vous reprochez leur brutalité à vos subordonnés.
Croyez-vous donc qu’ils aiment prendre des claques et
davantage encore quand elles viennent du premier flic de
France ?
« Le malaise de la police, ce n’est pas moi qui l’ai inventé, se
défend Jamet. Certes, il ne date pas de vous, mais en quelques
mois vous l’avez aggravé. Lorsque les policiers se voient, non
pas “ordonner” par écrit, mais conseiller, suggérer, de mille
manières, de ne pas envenimer les choses, de ne pas se
montrer “racistes” envers les jeunes qui les lapident ou
brûlent des voitures, “ratonneurs ” envers les jeunes voyous
qui font régner la terreur dans les cités de la périphérie,
lorsque les policiers retrouvent dans la rue, en liberté
provisoire, ceux qu’ils ont arrêtés huit jours plus tôt, lorsqu’ils
se font tabasser dans le métro et qu’ils pensent que vous êtes
le principal responsable de cette détérioration de leur
situation, lorsqu’ils pensent qu’ils ne trouveront en vous ni un
avocat ni un soutien, ils cessent de faire leur travail…
« Les véritables sentiments de votre police à votre égard,
vous avez pu les mesurer lorsque, aux obsèques d’un gardien
de la paix tué à Lyon, 1 500 policiers vous ont tourné le dos et
que quelques-uns, plus excités, vous ont pris à partie. Vos

véritables sentiments à l’égard de la police, cette froideur,
cette insensibilité, ce mépris, qui, sous la jovialité apparente,
sont le fond de votre caractère, vous les avez montrés au
policier blessé à qui vous aviez fait visite quand vous lui avez
dit: “Vous avez de la chance, vous êtes vivant et je vous
décore…”
« Vous déclariez récemment à propos du débat sur la
décentralisation que vous n’aviez jamais perdu le sourire
malgré les attaques dont vous faisiez l’objet. Sans blague !
conclut férocement le polémiste, la vérité est qu’il suffit de
vous contrecarrer, de vous critiquer pour vous faire perdre
tout à la fois le sourire, le calme et le masque de bienveillance
onctueuse dont vous vous revêtez. Mais ceux qui ont été vos
employés au Provençal savent bien quel patron, les
Marseillais quel despote, et les Français quel tyranneau vous
êtes… »
Triste épilogue politique. Defferre n’en finit pas de prendre
des coups. Il n’a plus les mêmes facultés d’encaisseur. Il a beau
se protéger, il est K.-O. debout. À Marseille, Pezet intrigue
lentement et sûrement pour lui ravir son pouvoir sur la
fédération. Ses plus fidèles soutiens, comme Bastien Leccia,
profitent du climat pour assouvir de vieilles rancunes. Le vieux
lion est lâché de toutes parts. Seul, Philippe San Marco restera
fidèle jusqu’au bout, nettoyant les écuries d’Augias avant
l’arrivée de la brigade financière à la mairie… On murmure
même que Defferre est lâché par Paris et que son sort a été
scellé dans la campagne aixoise au cours d’un dîner secret
réunissant Mitterrand, Leccia et quelques-uns, et surtout
quelques-unes, de leurs proches.

Defferre va bientôt mourir. Nul ne le sait, mais sa mort va
empoisonner durablement la vie politique marseillaise au lieu
de lui donner une bouffée d’oxygène. Car on est passé
insensiblement à Marseille du système Defferre au système
Guérini en employant les mêmes méthodes, les mêmes
pratiques: clientélisme, favoritisme, copinage, népotisme,
passe-droits, piston, etc. Un système indigne qui avilit l’être
humain depuis des lustres. C’est avec ce système que devront
rompre Caselli, Gilles, Teissier et Mennucci s’ils veulent « faire
gagner Marseille ». En seront-ils capables ?

5 mai 1986: le coup de Jarnac de Rocard…

« Ce lundi 5 mai 1986, tout était préparé, Defferre allait
mettre Pezet en minorité lors de la réunion fédérale du PS et
lui reprendre les rênes de la fédération », se souvient Michèle
Poncet-Ramade, conseillère municipale de Marseille,
présidente du groupe Europe Écologie-Les Verts, une femme
remarquable et une neurologue très avisée qui n’a jamais
trempé dans la moindre combine. « Moi j’étais rocardienne à
l’époque et très minoritaire au sein de mon parti. Dans l’après-midi
du lundi 5 mai 1986, je reçois un coup de fil de Michel
Rocard. Il venait d’avoir Gaston au téléphone, chose rarissime
car Defferre détestait Rocard, et le ministre de l’Intérieur lui
avait demandé comme un service que notre groupe
s’abstienne. Il est vrai qu’on était vingt-six et qu’on pouvait
faire pencher la balance pour l’un ou l’autre des candidats.
« En tout cas, observe le Dr Poncet-Ramade, ce stratagème
révèle que Defferre n’était pas sûr du tout d’avoir la peau de

Pezet et il avait besoin d’un coup de main de notre part, une
sorte d’abstention bienveillante. J’étais dubitative. Je dis à
Rocard: “Alors, Michel, qu’est-ce qu’on fait?” Comme il ne
répondait pas, je lui ai suggéré moi-même ce qu’il n’osait pas
dire : “Vous voulez qu’on vote pour Michel Pezet, c’est ça ?”
Sa réponse a été très nette : “Ben oui, c’est ça…”.
« À l’époque, Gilbert Collard était socialiste et rocardien et il
m’a fait remarquer que c’était la première fois que Gaston
demandait un service à Rocard. En tout cas, nous avons suivi
la consigne de Rocard et c’est nous qui avons fait pencher la
balance en faveur de Pezet car on était vingt-six et Defferre a
été battu avec dix-sept voix d’avance. Les nôtres… » Un autre
rocardien, le brillant architecte marseillais Bernard Tarrazi,
confirme la manoeuvre et l’explique: « Defferre ne pouvait rien
attendre de Rocard, dit-il, car lors du fameux congrès national
du PS à Metz en 1979, congrès décisif pour la désignation du
futur candidat à la présidentielle de 1981, François Mitterrand
a pris le contrôle du parti grâce aux motions de Chevènement
et Defferre qui se sont alliées à la sienne pour mettre Rocard
en minorité alors qu’il était de loin le plus populaire des
socialistes avec Pierre Mauroy… Les rocardiens n’ont fait que
rendre à Defferre la monnaie de sa pièce le 5 mai 1986. C’est
Michel Rocard qui a éliminé Defferre de la scène politique, pas
Michel Pezet. »
« Quand les résultats ont été acquis, raconte Michèle
Poncet-Ramade, Defferre a compris qu’il était minoritaire et
qu’il venait de perdre une bataille majeure. J’ai vu couler une
goutte de transpiration sur sa joue et je l’ai trouvé d’une
pâleur extrême. Moi, je suis neurologue avant d’être une

femme politique. Dans mon esprit, l’équation a été rapide et ça
m’a fait “tilt”: transpiration plus pâleur, ce sont les signes de l’
hypotension, et la personne qui en est affligée risque à tout
moment de s’évanouir si elle ne s’allonge pas… J’ai alerté mes
amis et je leur ai dit : “Arrêtez cette mise à mort, je vous en
conjure, c’est un vieux monsieur de 76 ans, pour moi la
politique est un jeu, pas un jeu de massacre…”76 ans, pour
« Je vais voir Robert [Vigouroux] et je lui fais part de mes
inquiétudes: “Robert, il n’est vraiment pas bien, Gaston, il
faut l’allonger! —Mais non, me répond Robert, il a une santé
de fer, il nous enterrera tous !” Philippe San Marco se mêle à
notre conversation et ironise : “Michèle, ne prends pas tes
désirs pour la réalité…” Je vais voir Bastien Leccia, le seul qui
m’écoute dans ce bazar, et il me suggère d’aller trouver
directement Gaston : “Mais Bastien, je ne peux pas, j’ai voté
contre lui!” Prise d’une sorte de pressentiment, je me résous
alors à aller parler à son chauffeur, M. Raggi, et je lui prodigue
ma prescription : “Il faut absolument que Gaston s’allonge un
moment pour que la pompe cardiaque se réamorce et qu’on
lui épargne ainsi une syncope.” »

6 mai 1986: la mort de Gaston Defferre

« À 5 heures du matin, cette nuit-là, poursuit Mme Poncet-
Ramade, je suis réveillée en sursaut par un coup de téléphone.
C’est Pezet. “Alors, ça va, Madame Soleil?” me lance-t-il
d’emblée. Je reste interloquée. “Gaston a fait un malaise en
rentrant chez lui, il est dans le coma…” Je me précipite à
l’hôpital de La Timone où je dirige un service de neurologie. Je

vais consulter le scanner et j’examine la lésion. Defferre a fait
un malaise dans son appartement, il est tombé à la renverse
sur le bord acéré d’un bac Riviera qui a enfoncé son occiput.
J’étais abasourdie. C’était à l’évidence un hématome
intracérébral, une lésion irréversible…
« J’ai compris dans l’instant ce qui s’était passé: Defferre fait
une syncope vagale à son domicile, il chute lourdement puis
reprend conscience et appelle son médecin, le professeur Jean-
Louis San Marco, au téléphone: “Jean-Louis, je suis tombé, je
saigne comme un boeuf, je n’arrive pas à arrêter
l’hémorragie…” Puis Gaston a pu discuter encore au téléphone
avec Loïc Fauchon, son directeur adjoint de cabinet, qui l’a
trouvé très calme et relativement serein compte tenu des
événements de la nuit au PS, mais peut-être était-ce juste
avant sa chute dans l’appartement.
« Arrivé en trombe rue Neuve-Sainte-Catherine, Jean-
Louis San Marco a sonné désespérément à la porte mais
personne ne lui a ouvert, confirme Mme Poncet-Ramade. Il a
pensé que Gaston était allé se reposer dans sa résidence de
Beaurecueil. Il s’y est précipité, pas de Gaston non plus. Il est
alors allé réveiller son chauffeur à l’Estaque qui lui a dit que
Defferre était bien rentré chez lui rue Neuve-Sainte-
Catherine. Dès lors, le pire était à craindre. Les marins-pompiers
et les policiers ont enfoncé la porte et découvert
Defferre inanimé. »
« Dans ses déclarations à la police, un des proches de Gaston
a été un peu fébrile, peut-être parce que les enquêteurs
cherchaient à savoir si un inconnu avait pu s’introduire chez
Defferre et l’estourbir, raconte Mme Poncet-Ramade, il leur a

dit : “Ce n’est pas moi le responsable de la mort de Gaston,
j’ai fait tout ce que j’ai pu pour le sauver, c’est Pezet
l’assassin !” Une déclaration excessive, car chacun sait fort
bien à Marseille que Pezet a vaincu Defferre à la loyale et qu’il
n’est strictement pour rien dans la mort de Gaston. Mais le
thème latent de la « vendetta » est déjà dans toutes les têtes
et la rumeur venimeuse serpente dans la ville comme un
fleuve de boue dans les caniveaux les soirs de tempête : C’est
Pezet, le tueur. Et c’est cette méchante étiquette qui anéantira
Pezet politiquement avant qu’il ne renaisse de ses cendres
après une longue, très longue traversée du désert…
« Edmonde Charles-Roux est arrivée de Paris à l’hôpital de
La Timone dans la matinée du mardi, raconte Mme Poncet-
Ramade, elle était chavirée d’émotion et en plein désarroi. Elle
a exhorté Robert [Vigouroux] à opérer son mari sur-le-champ
pour tenter de le sauver, mais Robert lui a fait la réponse que
je lui aurais moi-même donnée. « C’est impossible, Edmonde,
lui a-t-il murmuré doucement, absolument impossible, ce type
d’hématome ne peut pas s’opérer, je regrette… »

L’oeil du Sphinx

« Le Sphinx » (c’est ainsi qu’on surnommait Vigouroux à
l’époque, probablement parce que c’était un homme qui voyait
loin) avait raison : Defferre était inopérable. Il était
cliniquement mort. Vigouroux a lu toutes les six heures des
communiqués laconiques destinés à la presse sur l’état de
santé de Gaston. J’ai pensé que le corps médical nous prenait
gentiment pour des zozos, nous les journalistes, qu’on nous

racontait des balivernes dans l’attente du retour de Chine de
Mitterrand, et peut-être, susurrait-on ici et là, pour qu’on ait
le temps « de faire le ménage dans le bureau de Gaston ».
J’avais tort. Defferre était un mort-vivant. « On a beaucoup
spéculé sur le moment réel de la mort de Gaston, révèle
Mme Poncet-Ramade, mais je peux vous certifier qu’il vivait
encore puisque je surveillais moi-même son tracé cardiaque
tous les jours. Sauf que le dernier jour, celui de l’issue fatale,
j’ai compris que c’était la fin et j’ai demandé au docteur Régis
de me remplacer parce que je ne voulais pas qu’il
m’appartienne de signer le tracé plat de Gaston… »
Pourquoi Michèle Poncet-Ramade, quand elle a perçu la
grande fatigue de Gaston et son évidente « hypotension » à
l’issue de la « nuit des longs couteaux », ne l’a-t-elle pas alerté
directement sur son état ? « Parce que sur le moment, j’ai eu
peur de me faire vivement rembarrer par Gaston, répond-elle,
il savait que nous l’avions trahi à la demande de Rocard et je
redoutais sa réaction. »
Oui, Defferre est mort seul. Le professeur Jean-Louis
San Marco (frère de son ancien premier adjoint Philippe
San Marco, qu’on a longtemps considéré comme le fils que
Defferre aurait aimé avoir), puis le professeur Robert
Vigouroux appelé à la rescousse à 5 heures du matin ont bien
tenté de le ranimer, mais il était trop tard. Edmonde était à
Paris. Jean-Louis San Marco n’a pas pu pénétrer dans
l’appartement du maire car il n’en avait pas les clefs et il a fallu
attendre son chauffeur… Il était écrit que le destin de Defferre
serait celui d’une tragédie grecque. Une mort dans le sang.
« Du sang partout », me confiera le commissaire Georges

Rolland, qui fera les « constatations d’usage » en sa qualité de
patron de la brigade territoriale centre : « Sur les oreillers, les
gants de toilette, les draps, les serviettes, n’importe qui aurait
appelé les pompiers à la suite d’une telle hémorragie… »
Pas Gaston Defferre. Trop fier pour appeler du secours.
Defferre a cru pouvoir maîtriser Marseille durant trente-trois
ans, plier la ville à sa volonté, la modeler à son image, avec
rudesse, autorité, caractère. Mais Marseille s’est vengée
méchamment. Dans le sang. Personne n’a frappé Defferre, il a
chuté parce qu’il a été victime d’un malaise au demeurant
prévisible à l’issue d’une soirée mouvementée rue Montgrand,
au cours de laquelle « le petit Marquis », Michel Pezet, celui
qui constituait à ses yeux « un petit, petit, tout petit
problème », l’avait dépossédé en douce de son pouvoir sur la
fédération du parti socialiste. C’est ainsi que Gaston Defferre
est devenu, à son corps défendant, un accident de l’histoire de
Marseille.
La mort tragique de Defferre, seul avec lui-même, c’est le
triomphe de Marseille, une ville implacable, insaisissable,
intouchable. Le triomphe de Marseille sur les hommes qui
croient pouvoir exercer leur emprise sur elle, ceux qui se
croient les maîtres des peuples et ne sont que les « tyrans des
consciences ». Le triomphe et la gloire de Marseille sur ceux
qui prétendent dompter l’indomptable. Marseille, Defferre l’a
compris trop tard, est une déesse ectoplasmique qui excite
votre désir et émeut votre sexualité dans le seul dessein de
vous réduire à néant lorsque vous pensez enfin posséder
l’ensorceleuse…
Defferre a cru qu’il était propriétaire du fauteuil de maire de

Marseille alors qu’il n’en était que le locataire. Jean-Claude
Gaudin a commis la même erreur en 2008: il a fait le match de
trop. Les diverses institutions marseillaises passent leur temps
à se neutraliser et Marseille se vautre depuis cinq ans dans
l’attitude qu’elle affectionne le plus : l’immobilisme. Rien ne
bouge. Rien n’avance. Un pas en avant, un pas en arrière. La
différence entre Defferre et Gaudin, c’est que le brave Jean-
Claude est incapable des coups tordus et des excès en tous
genres qui ont permis à Gaston de se maintenir en 1983 alors
qu’il avait recueilli moins de voix que son adversaire…
Ce qui est sûr, c’est que les prétendants au « fauteuil »
doivent d’ores et déjà méditer sur l’étrange destinée de ces
hommes titulaires d’un pouvoir forcément éphémère que
Marseille déloge tôt ou tard de leur piédestal. Le seul qui ne
soit pas tombé dans ce piège terrible du clientélisme et de la
logique d’appareil, de la puissance pour la puissance, de
l’alternative basique de la conquête et du maintien du pouvoir,
c’est Robert Vigouroux. On prétend qu’il l’a payé très cher
puisque, après neuf ans de mandat, de 1986 à 1995, ce sont les
partis politiques et leurs petites combines ou leurs petits
arrangements d’arrière-salles qui ont repris le dessus. Eh bien
c’est faux. Le Sphinx savait parfaitement qu’en dirigeant
Marseille à l’abri des pressions partisanes et des magouilles
clientélistes, il risquait fort de se retrouver seul à l’arrivée…
Il le pressentait mais il n’en avait cure. Il me l’a confié
maintes fois. Voilà pourquoi le règne de Vigouroux,
curieusement ignoré ou dédaigné par les médias, est une
véritable parenthèse enchantée pour Marseille. Non
seulement Robert Vigouroux a mis en oeuvre tous les chantiers

qu’il avait promis de réaliser (soixante…), mais il a été d’une
honnêteté rigoureuse dans la gestion des affaires publiques. Il
a même réussi, lui, à faire le tunnel Prado-Carénage, une vraie
bénédiction pour fluidifier la circulation à Marseille. Or,
suprême camouflet, ce tunnel, Defferre le promettait aux
Marseillais depuis trente ans. Defferre en évoquait la
réalisation « prochaine » à chaque élection sur des prospectus
en technicolor. Vigouroux, lui, l’a fait en silence, en deux ans
seulement de mandat…

La tchatche de Gaudin, le culot de Mennucci

Toute la différence entre Vigouroux et les autres tient dans
cet exemple. Si Vigouroux avait eu, en outre, la « tchatche »
d’un Gaudin et le culot d’un Mennucci, il aurait été maire de
Marseille jusqu’à sa mort. La vérité, c’est que Vigouroux
n’aimait guère le pouvoir, ses pompes et ses oeuvres. Il aimait
par-dessus tout le silence. Et je n’ai jamais été aussi mal à
l’aise – à sa place – que lors de certaines conférences de presse
à la mairie où il refusait de répondre à une question qui lui
paraissait dénuée de sens. Un silence gêné s’installait.
Vigouroux ne bronchait pas. Il regardait son interlocuteur de
son oeil perçant et celui-ci se demandait si Vigouroux se
concentrait longuement sur la réponse ou s’il n’avait pas dit
une sottise…
J’adorais ces moments d’attente embarrassée qui finissait,
au bout de quelques minutes, par gagner toute l’assistance.
Maintes fois Vigouroux m’avait expliqué cette dilection pour le
silence :

« Vous comprenez, d’Arrigo, moi je ne suis pas un
professionnel de la politique, je n’ai jamais cherché à faire
carrière en politique, ce qui m’importe avant tout c’est
l’intérêt général, pas celui d’une clique ou d’un clan. Et puis je
suis neurochirurgien, je passe mon temps à opérer des gens
qui ont été gravement accidentés et ont subi des traumatismes
crâniens, ces patients sont dans le coma, ils ne me parlent
jamais, ils ne me racontent pas leur vie, ils font silence et je
respecte leur mutisme. Voilà pourquoi je n’aime guère ceux
qui parlent à tort et à travers, le plus souvent pour masquer
leur impuissance ou pour éluder un problème. Pour moi, la
politique ne consiste pas à feindre de se saisir des problèmes
mais à les résoudre vraiment… »
Vigouroux demeurera dans l’histoire de Marseille comme un
très grand maire, un « faiseur », un « bâtisseur ». Les
Marseillais ne s’y sont pas trompés. Ils l’ont élu à une si large
majorité en 1989 que les observateurs les plus avisés ont été
surpris par son « grand chelem » sur la ville, y compris dans le
fief de Gaudin, remporté par le vigouriste Yves Bonnel. Les
Marseillais avaient été séduits par les grandes affiches de
couleur bleu et blanche, au dessin cérusé, où le visage du
Sphinx était surmonté du slogan : « Marseille libre ».
Chassez le politique, il revient au galop. Le Sphinx l’a appris
à ses dépens, mais lui a su s’effacer. Il s’est retiré dignement,
le moment venu, la tâche accomplie. L’ingratitude des uns et
des autres, Vigouroux n’en a cure. Il s’est éclipsé dans sa
thébaïde près de Venelles. Il écrit et il peint. En silence…
Pour que Marseille soit enfin « libre », pour que le peuple de
Marseille se mette de nouveau à rêver d’une autre destinée, il

faut que tous les successeurs potentiels de Jean-Claude
Gaudin, quels qu’ils soient, quel que soit leur bord, s’affichent
comme des candidats « libres », des candidats de rupture avec
le « système », des candidats qui tirent définitivement le
rideau… Defferre. Il faut sortir aussi du fameux
« pragmatisme » à la Gaudin, doctrine fondée sur la valeur
pratique et l’efficacité mais qui sert aussi de paravent pour
renier toutes ses convictions politiques. Gaudin a raison
lorsqu’il dit qu’une poubelle n’est ni de droite ni de gauche, et
qu’il faut simplement la vider. Mais ce « pragmatisme » finit
toujours, à la lorgnette politique, par devenir du
consensualisme, du « je ne fais de tort à personne pour être
réélu, je vous donne une pincée à chacun et tout le monde est
content ».
Après Defferre le guerrier, après Vigouroux le bâtisseur
solitaire, Gaudin restera dans l’histoire comme un maire
enjoliveur. Il a accompli « un grand programme de petits
travaux » dans toute la ville. Il a eu le mérite de poursuivre
« Euroméditerranée », ce grand programme de restauration
de La Joliette, d’Arenc et de La Belle-de-Mai, décidé en 1993
par Édouard Balladur et Robert Vigouroux et qui est en train
de devenir une éclatante réussite. Mais il a cédé lui aussi –
détestable fatalité marseillaise – aux sirènes du clientélisme,
du placement de ses petits copains à la mairie, au conseil
régional quand il en était le président, voire au conseil général
quand ses relations avec Jean-Noël Guérini étaient au beau
fixe et qu’ils s’étaient quasiment partagé les Bouches-du-
Rhône en deux parts : le Nord pour Guérini, le Sud pour
Gaudin…

Contrairement à Defferre, son mentor, Gaudin n’a pas régné
sur la ville par l’intimidation ou le mépris. Il a souvent réussi à
en apaiser les tensions au risque de se discréditer lui-même.
Mais il n’a pas su dominer l’esprit de clan. Comme Defferre.
« La ville a toujours été la proie des clans et de leurs équipes,
écrit Georges Marion dans son excellente biographie consacrée
à Gaston Defferre (chez Albin Michel), pour la prendre, pour la
garder, pour la sortir du sous-développement politique et la
purger de ses miasmes, il fallait faire de même. Pouvait-il agir
autrement? Il ne le pensait pas. Lui qui, à Paris, avait la
réputation d’être un socialiste moderniste capable de
bousculer dogmes et habitudes, était à Marseille un patricien
qui régnait en despote éclairé. Il avait débarrassé la ville de
ses multiples clans, mais c’était en mettant le sien à tous les
postes de commande. La troupe tenait beaucoup par le ciment
des relations personnelles. Avec les années et la relève
politique, fatalement, la cohésion du groupe s’affaiblit. Il ne
voulut pas, ou ne sut pas, implanter la démocratie à
Marseille… »
Il n’y a jamais eu de roi et il n’y aura jamais de roi à
Marseille. La seule reine souveraine de Marseille, celle qui
défie les hommes, le temps et l’éternité, celle dont la silhouette
dorée invite à la clémence et à la charité, celle qui fait
l’unanimité de toutes les religions, de tous les partis, de tous
les clans, c’est Notre-Dame-de-la-Garde, la maman du ciel
dont l’éclat céleste ne finira jamais de briller au firmament de
Marseille.

PREMIÈRE PARTIE
La Mafia politique

suite…

http://www.histoireebook.com/index.php?post/D-Arrigo-Jose-Marseille-mafias