Histoire d’Ignace de Loyola & De la Compagnie de Jésus


 
Auteur : Lorulot André
Ouvrage : Histoire d’Ignace de Loyola & de La Compagnie de Jésus
Année : 1941

« Quand un Père de la Compagnie va rendre visite à une
femme, qu’il s’adjoigne un autre Père et que, tandis que le
premier s’entretient avec elle, il ait un poste d’observation d’où
il puisse les voir, l’un et l’autre, sans cependant les entendre,
et si cela ne peut se faire commodément, qu’au moins la porte
de l’appartement reste entre-baillée tandis qu’ils sont
ensemble. »
« Celui qui aurait vu se passer quelque chose de contraire aux
bonnes moeurs en avertira le supérieur. »
(Règles de la Compagnie de Jésus)
 » Avec les Jésuites il ne peut y avoir de paix dans les États.
(Pape Clément XIX)

 » Je n’aime pas l’Institut des Jésuites.
Élevé dans leur sein, je savais discerner, dès cette époque,
l’esprit de séduction, d’orgueil et de domination qui se cache,
ou qui se révèle dans leur politique, et qui, en immolant
chaque membre au corps et en confondant ce corpus avec la
religion, se substitue habilement à Dieu et aspire à donner à
une secte surannée le gouvernement des consciences et la
monarchie universelle de la conscience humaine.  »
(Alphonse de la Martine)

Les Jésuites ! Les Jésuites ! Un sujet bien usé, dira-t-on ? Et l’on
affectera d’en rire et de passer à autre chose. Notons simplement que les
Jésuites ne sont pas étrangers à cet état d’esprit, et qu’ils font tout pour le
répandre et le maintenir. Ils font de la religion un instrument politique.
Désarmer toute opposition, afin d’avoir le champ libre, égarer les esprits,
brouiller les cartes, ce sont des exercices ou ils excellent. Nous le
montrerons au cours de cet exposé, aussi succinct et insuffisant qu’il soit.

Les origines

Ignace de Loyola
— La Compagnie de Jésus a été fondée par l’Espagnol Inigno
Lopez de Recalde, devenu célèbre sous le nom d’Ignace de Loyola. Il est
utile de donner quelques renseignements sur sa personne. Né à Loyola, en
1491, Ignace était, à l’âge de 23 ans, un jeune officier qui menait une
existence très mondaine et même très dissipée. Il avait eu maille à partir
avec les tribunaux de l’Ordinaire de Pampelune, pour avoir commis
« d’énormes délits » pendant les nuits trop joyeuses du Carnaval. Il ne
songeait nullement a devenir un ascète et encore moins un « saint » de la
Sainte Église catholique et romaine…
En 1521, Pampelune étant assiégé par les troupes françaises, Don
Ignace est grièvement blessé a la jambe. Il doit subir une opération pénible.
Il était presque guéri, lorsqu’il s’aperçoit que sa jambe fracturée resterait plus
courte que l’autre. Désolé, mais courageux, il n’hésite pas à briser lui-même
sa jambe de nouveau, espérant par un traitement approprié la voir reprendre
par la suite sa longueur primitive. Il endura de grandes souffrances, pendant
de longs mois, mais n’en resta pas moins boiteux.
C’est au cours de cette inaction prolongée que son esprit fut attiré
par les questions religieuses. Il se mit à lire des ouvrages de piété. D’autre
part, devenu infirme, obligé de renoncer à la carrière militaire, désespéré
d’abord, il cherche ensuite à orienter son activité dans une autre direction.
On le soigne à Manrèse. Il se retire souvent dans une grotte voisine, afin de
méditer à son aise. C’est dans la grotte de Manrèse qu’Ignace recevra — de
source divine — la révélation du nouvel ordre religieux qu’il est appelé à
fonder, Il prétendra plus tard que les constitutions et les règles de cet ordre
(la Compagnie de Jésus) lui ont été dictées ou inspirées directement par
Dieu. C’est l’histoire de Moïse, de Mahomet et de tous les hommes qui ont
parlé et agi, à travers les siècles, au nom d’une Révélation impossible à
contrôler par les humbles humains…
Contentons-nous, pour l’instant, de remarquer ceci : si Loyola
n’avait pas eu la jambe cassée a la guerre, il n’eût pas été visité par la Grâce
de Dieu et il n’aurait pas fondé l’ordre des Jésuites.
Cette fondation, qui a joué un rôle si important dans l’histoire de la
Catholicité, est donc simplement la conséquence d’un fait insignifiant en luimême.
Un jeune officier libertin se voit contraint de renoncer aux gloires ( !)
de la guerre et aux joies mondaines, il tombe dans la dévotion, sincère ou
non. Et plus tard, ne voulant pas rester inactif, il cherchera le succès et la
satisfaction de ses ambitions dans une autre direction que celle qu’il avait
primitivement adoptée…
Son instruction était nulle. À 33 ans, il était complètement ignorant
et dut se mettre à étudier — avec une rare volonté, il faut en convenir

Il avait le don d’une parole entraînante et il semble avoir exercé
une incontestable influence sur ceux qui l’entouraient et le suivaient.
Ignace rêvait donc d’organiser un nouvel ordre religieux, une sorte
de phalange militaire (son tempérament autoritaire l’y disposait,) destinée à
venir à la rescousse de l’Église romaine, combattue de tous côtés.
Luther venait de se dresser, en révolté, devant la papauté et ses
trafics. La reforme protestante s’infiltrait partout et faisait des propres
inquiétants. Les papes offraient a Rome un spectacle peu édifiant et Ignace
lui-même, parlant de Rome dans une lettre, écrit qu’elle est « vide de bons
fruits, abondante en mauvais. » Plus tard, les Jésuites se flatteront d’avoir
sauvé l’Église catholique.
Ignace se met donc à l’oeuvre, mais il se heurte a de nombreuses
difficultés. Avant 1543, avant même que ses projets soient venus à maturité,
il avait déjà eu 8 procès devant les tribunaux ecclésiastiques et l’Inquisition
— laquelle s’inquiète de ses menées. Il parvient à échapper a ses griffes,
mais il doit quitter l’Espagne, car les Inquisiteurs lui rendent toute activité
impossible. Loyola vient donc en France, et c’est à Montmartre qu’il fondera
(le 15 atout 1534) l’ordre de la Compagnie de Jésus. Ses collaborateurs sont
peu nombreux. Les Jésuites sont sept, en tout : 5 Espagnols, 1 Portugais, 1
Savoyard. Pas un Français. Et par la suite, jamais un Français ne sera général
des Jésuites. Pleurez, patriotes inféodes au cléricalisme !

Origines musulmanes du Jésuitisme

— Fondée en 1534, la Compagnie est approuvée par le pape Paul
III dès 1540. Le Vatican semble avoir compris bien vite tout le parti qu’il
pourrait retirer d’une semblable milice, a condition, bien entendu, qu’elle lui
fût entièrement subordonnée, ce qui n’a pas toujours été le cas, par la suite.)
Dominicains et Franciscains, autorisés naguère par Innocent III, n’avaient-ils
pas rendu de signalés services à l’Église Catholique et ne pouvait-elle en
attendre d’aussi grands de la nouvelle Compagnie ?
Certains écrivains ont discuté la question de savoir si Loyola fut un
imposteur ou un fou. Entant très ambitieux, voulant jouer un rôle
important, Ignace a joué la comédie de Manrèse et a monté très adroitement
toute son affaire.
On a prétendu qu’il s’était inspiré d’une secte musulmane, les
Haschischins (dont on a fait les Assassins,) qui prenaient du haschisch, pour
se mettre dans un état spécial. Loyola remplaça le haschisch par le
mysticisme poussé jusqu’à l’exaltation — et les résultats furent identiques.
Le chef des Haschischins ou Ismaïliens, Hassan Ibn Sabbah
(1056 ~ 124,) devint célèbre sous le nom de « Vieux de la Montagne. »
Muller avait déjà relevé « l’étrange analogie théorique et pratique
des deux obéissances : celle des Jésuites et celle des Khouans » (cité par
l’abbé Mir.)

L’ex-abbé Victor Charbonnel publia en 1899, dans la Revue des
Revues, une intéressante étude sur les origines islamiques de la Compagnie
de Jésus. Certains rapprochements de textes sont curieux :
Textes musulmans : Tu seras entre les mains de ton cheikh
comme entre les mains du laveur des morts (Livre de ses appuis, par le
cheikh Sisnoussi, traduction de Colas ; livre antérieur aux Exercices et aux
Constitutions d’Ignace.)
Les Frères auront pour leur cheikh une obéissance passive ; ils
seront entre ses mains comme le cadavre aux mains du laveur des morts.
(Dernières recommandations dictées à son successeur par le Cheikh Aliel-
Djemal, de la Congrégation du Derquaonas.)
Textes de Loyola : Que ceux qui vivent dans l’obéissance se
laissent conduire par leur supérieur, comme le cadavre qui se laisse tourner
et manier en tous sens (Constitution de la Compagnie de Jésus, 6e partie,
chat. I.)
Je dois me remettre aux mains de Dieu et du supérieur qui me
gouverne en son nom, comme un cadavre qui nia ni intelligence ni volonté.
(Dernières recommandations dictées par Ignace de Loyola peu de
jours avant sa mort.) Bartoli, Ignace de Loyola, II, p. 534.
Les maures avaient laissé en Espagne des traditions nombreuses et
toute une littérature. Il est vraisemblable, par conséquent, que Loyola ait eu
connaissance de ces principes autoritaires et qu’il se les soit appropriés.

Premières difficultés et premiers succès

— En formant sa milice sur cette base tyrannique, on ne peut
affirmer qu’Ignace avait prévu toutes les fautes et tous les crimes qui
s’ensuivraient certains de ses successeurs, tels que Lainez et Salmeron, ont
d’ailleurs accentué encore ses tendances.) Mais cet ancien officier, au
tempérament dominateur, comprenait qu’il lui était nécessaire de
subordonner étroitement ses affidés pour arriver au but poursuivi.
Dès l’origine de la Compagnie, Ignace se heurte à la jalousie des
autres congrégations, lesquelles voient d’un oeil hostile surgir une
concurrence qui menace d’être redoutable. Les Augustins et les Dominicains
la combattent âprement, mais les « enfants d’Ignace » vont se défendre avec
énergie et par tous les moyens.
Le 17 avril 1541 Ignace est solennellement reconnu comme
Général de la Compagnie. Il le restera jusqu’à sa mort (Rome, 1556.)
Le pape Paul IV lui-même prit ombrage de la Compagnie et tenta
de modérer les ambitions envahissantes de ses dirigeants. Ignace était alors
malade, à l’agonie ; il ne put organiser la résistance, mais il chargea son
successeur Lainez de le faire à sa place.

Peu de temps après la mort d’Ignace, le pape Paul IV mourut à son
tour, en effet, et miraculeusement. Ses neveux (dont l’un était cardinal)
furent jetés en prison et livrés au bourreau. Les crimes qui leur étaient
reprochés étaient pourtant communs à toutes les familles des papes qui se
succédaient alors sur le trône de saint Pierre, donnant un singulier spectacle.
La Compagnie, non seulement était vengée, mais elle avait montré
sa puissance. D’ores et déjà, elle est décidée à se frayer la voie, sans hésiter
sur le choix des moyens à employer.
Sur son lit d’agonie, Ignace fit déployer une carte du monde, sur
laquelle les établissements des Jésuites sont marqués en Rouge. Le P.
Bobadilla les lui indique : 12 provinces ; 100 maisons ou collèges ; des
milliers de membres répandus partout. Ce résultat avait été réalisé dans une
courte période de 16 années seulement.
En 1609, c’est-à-dire 53 ans après sa mort, Ignace sera béatifié et sa
Compagnie, continuant de grandir, comprendra 33 provinces (au lieu de
12,) 356 maisons ou collèges (au lieu de 100) et plus de 11.000 membres…

Nos sources

— Nous allons à présent étudier, successivement, le
fonctionnement de la Compagnie, son esprit, ses principes, son oeuvre — à
travers l’histoire, empruntant les éléments de notre récit à toutes les sources
impartiales et véridiques.
Il existe, on s’en doute, un grand nombre d’ouvrages rédigés à la
gloire de l’illustre Compagnie. Ils suintent le parti-pris à toutes les lignes et
ils dénaturent les faits d’une façon systématique.
Le pape Clément XIV (qui prononça la dissolution des Jésuites) a
pu dire avec raison que c’était l’orgueil qui avant perdu la Compagnie. Les
Jésuites se sont grisés de leurs succès. Ils ont mis leur Compagnie au-dessus
même de l’Église. Le P. Suarez dit « qu’un profès instruit, en demeurant dans
son humble état, est plus utile à l’Église que s’il avait accepté un évêché. »
Le P. Lainez (qui succéda a Ignace,) dans une lettre adressée à
toute la Compagnie déclare que « ni parmi les hommes, ni parmi les anges
eux-mêmes, on ne saurait rencontrer un plus sublime office (que le leur… »)
Les sombres Jésuites se croient donc supérieurs aux anges euxmêmes
C’est de la prétention.
« La Compagnie surpasse l’Église, tant parce qu’elle est le
monument qui a révélé a la terre les merveilles du Christ, que par les
prérogatives singulières qu’elle octroie et décerne à ses fils. Dans l’Église, le
bon grain est mêlé à l’ivraie, et beaucoup y sont appelés, peu sont élus ; il
n’en est pas de même pour la Compagnie, où tout est choisi, limpide, pur et
exquis… Les missionnaires de la Compagnie sont des Hercules, des
Samsons, des Pompées, des Césars, des Alexandres. Tous les Jésuites en
général, sans aucune exception, sont des lions, des aigles, des foudres de

guerre, la fleur de la milice de l’Église Chacun d’eux vaut une armée… Saint
Ignace dépasse et surpasse tous les fondateurs d’ordres religieux. C’est lui
qui s’est le plus rapproché du Christ. Il a vu intuitivement la Divine
Essence. En fondant la Compagnie, il a Fondé pour la seconde fois l’Église.
Sa conversation avait un si divin attrait que les habitants du Ciel
descendaient sur la terre pour l’écouter… » Ces éloges grotesques (qui frisent
souvent l’hérésie, au surplus) semblent l’oeuvre d’un farceur ou d’un fumiste.
Ils sont pourtant extraits d’un livre fameux : Imago primi saeculi Societatis
Jésus, publié en Belgique pour célébrer le centenaire de l’Institut, gros
volume de plus de 1.000 pages, rempli d’apologies aussi ridicules que cellesla.
Les Jésuites sont d’ailleurs coutumiers du fait et ils ont toujours publié ou
fait publier sur la Compagnie des ouvrages dithyrambiques… de mauvais
goût. Leurs historiens emploient la même méthode et le fameux Crétineau-
Joly, l’historien le plus connu de la Compagnie, a laissé un gros ouvrage
dont nous ferons bien de nous méfier car « a force de compliments et
d’enthousiasme, il devient un outrage a la vérité. » (Abbé Miguel Mir.)
Je retiendrai cependant les livres des Pères de Ravignan et Du Lac,
où nous trouverons des aveux très précieux, ainsi que celui de Schimberg, si
favorable à la Compagnie.
Je laisserai de côté les livres de Boucher, Arnould et autres auteurs
intéressants et courageux (tels que Michelet et Quinet) que l’on ne
manquerait pas de récuser comme tendancieux. Semblable reproche ne peut
être fait aux ouvrages si documentés et si impartiaux de Boehmer, de
Wallon, de l’abbé Mir, d’I. de Récalde, etc.
Ce dernier nom m’oblige à ouvrir une parenthèse. Derrière ce
pseudonyme (Récalde est le nom du village où naquit Ignace de Loyola) se
cache la personnalité d’un très savant et très éclairé Jésuite, sorti de la
Compagnie, qui lui a consacré une série d’ouvrages de premier plan : le bref
Dominus ac Redemptor ; les Écrits des Curés de Paris ; une histoire du
Cardinal jésuite Bellarmin, et surtout la traduction de l’Histoire Intérieure de
la Compagnie de Jésus, de l’abbé Mir. L’abbé Mir, de l’Académie royale
espagnole, entré tout jeune dans la Compagnie, en sortit à la suite de
démêlés politiques et publia en 1913 sa remarquable Histoire Intérieure. Il y
garde un ton très mesuré, il respecte les autorités ecclésiastiques et les
croyances et il se défend d’attaquer, aussi exagérément que certains l’ont
fait : « un Institut qui, à certains égards, mérite le respect. » Je ne partage pas
du tout ce respect, mais je m’incline devant la probité et la modération de
l’abbé Mir.
Il s’est basé uniquement sur des pièces officielles et des documents
historiques irréfutables. Il a eu en mains « par des voies assez
extraordinaires, » une collection de pièces provenant des archives du
Tribunal suprême de l’Inquisition et d’autres documents, tirés de l’antique
couvent de San Esteban, à Salamanque. L’ouvrage de l’abbé Mir est donc

une mine incomparable de documents et de textes. Il a été traduit en
français par M. de Récalde.
Malheureusement le premier volume est seul paru (en 1922)
(l’ouvrage complet doit former trois gros volumes de 600 pages chacun.) Je
me suis rendu tout récemment chez l’éditeur, qui m’a déclaré que les autres
volumes ne paraîtraient jamais, qu’il était sans aucune nouvelle de M. de
Récalde et qu’il ignorait même s’il n’était pas mort… Ce serait un « miracle »
de plus à l’actif de la fameuse Compagnie ! A moins que M. de Récalde ait
été amené à faire sa soumission et à faire au bercail jésuite une rentrée
repentante ? J’utiliserai donc, indépendamment d’un grand nombre d’autres
auteurs, le livre de l’abbé Mir, en regrettant toutefois que sa publication —
si fâcheuse pour la noire cohorte ! — ait dû être interrompue (petit fait qui
en dit long sur la force que possèdent encore ces messieurs.)

Les raisons du succès de la Compagnie

— Ces raisons sont multiples : obéissance aveugle et servilité des
membres, d’abord ; habileté des tactiques, ensuite. Mais tout à l’origine, il a
fallu que les Jésuites, pour supplanter les autres ordres religieux, déploient
une intelligence toute particulière.
Par sa bulle de 1540, le pape Paul III avait décidé que la
Compagnie ne devrait pas grouper plus de 60 membres ; Mais, dans la bulle
suivante (1543,) cette condition ne figure déjà plus. Les ambitions jésuites
ne pouvaient accepter d’être ainsi limitées plus longtemps.
Il en fût de même pour la Pauvreté. Au début, ils ne vivent que
d’aumônes et n’acceptent aucun honoraire, pas même pour les messes qu’ils
célèbrent.
Grande colère chez les autres religieux, en voyant leurs clients les
abandonner pour donner la préférence aux Jésuites — si désintéressés !
En 1554, l’évêque de Cambrai va jusqu’à menacer les Jésuites de les
mettre en prison parce qu’ils persistent à refuser toute rétribution pour leurs
services, ce qui faisait injure aux curés et autres religieux (car ces derniers
acceptaient des honoraires, cela va sans dire !)
Cela ne dura pas. Les Jésuites faisaient tout simplement du
« dumping » pour chiper la cliente le de leurs concurrents. Lorsqu’ils auront
réussi, lorsqu’ils seront connus et recherchés, ils se départiront de leur
primitive sévérité. Et cette Compagnie, que l’on voulait mettre en prison
parce qu’elle refusait de prendre de l’argent, deviendra, au bout de quelques
années seulement, plus riche à elle seule que les Bénédictins et les
Dominicains réunis.
Le P. Nectoux écrira plus tard (1765) : « Je nourris l’intime
conviction que notre Compagnie ne peut tenir, sans préjudice, cachés ou
amoncelés dans ses coffres, tant de millions…

Je crains tout pour notre très aimée Société, si elle ne fait pas les
oeuvres qu’elle devrait. »
Depuis le pape Jules III, qui leur avait permis d’acquérir les biens
nécessaires a leurs collèges, les continuateurs d’Ignace avaient fait du
chemin.
Ils ont évolué sur bien d’autres points et souvent même en
violation des lois même de l’Église. Le P. Lancicio énumérait, dès le de but
du XVIIe siècle, 58 points sur lesquels la Compagnie s’écartait du droit
commun.
« Aujourd’hui, il y en a bien davantage, » constate mélancoliquement
l’Abbé Mir. Il y a pourtant un point sur lequel les Jésuites n’ont pas varié ; Je
veux parler de l’animosité et de la jalousie qu’ils ont toujours montrées
envers les autres moines et congréganistes. Ils ont toujours cherché a
grandir et a développer la Compagnie en rabaissant et en dépouillant les
ordres concurrents — qui finirent par les détester cordialement… et par les
craindre.
Le P. Ribadeneira raconte qu’un Jésuite fut un jour réprimandé
vertement et puni par saint Ignace. Pourquoi ? En causant avec un jeune
novice, il lui avait vanté incidemment les vertus d’un certain frère
franciscain. Quand Ignace l’apprit, il se montra furieux : « N’y a-t-il donc pas
dans la Compagnie des exemples de ces vertus-là ? » Et il interdit au Jésuite
en question d’adresser désormais la parole aux novices.
Pour développer cet « esprit de corps, » ce dévouement absolu à la
Compagnie, on cachait soigneusement aux novices tout ce qui émanait des
autres ordres et même la vie des saints non Jésuites. Le mot d’ordre était de
mettre toujours la Compagnie au-dessus de tout.
Dans les Constitutions, on a compté que la célèbre formule A. M.
D. G. (Ad majore Dei Gloriam : « Pour la plus grande gloire de Dieu »)
revient 242 fois. Mais une autre formule revient plus souvent encore : « Pour
le bien (ou pour le plus grand bien) de la Compagnie. Pour les Jésuites, c’est
d’ailleurs la même chose, et la gloire de Dieu n’est pas séparable de la
grandeur de leur Compagnie !

Rapide histoire de la Compagnie en Europe

— Les Jésuites ne tardèrent pas à mettre la main sur l’éducation
(nous en reparlerons plus loin) et, à force d’intrigues plus ou moins
sournoises, ils se développèrent tant et si biens qu’un siècle seulement après
la fondation de la Compagnie, sa bannière flottait sur le monde entier.
Leurs luttes contre la royauté française sont connues. Ils
s’imposèrent en France par l’assassinat et se développèrent surtout sous le
règne de Louis XIII, après le meurtre à Henri IV. Mais Richelieu, jaloux de
son autorité, résista cependant à leurs exigences. Ils avaient déchiré la

France en alimentant les guerres et les complots de la Ligue. Ils exciteront la
répression contre les huguenots.
Ils engageront contre le Jansénisme une lutte sans merci. (On
connaît, sans qu’il soit utile de s’y attarder la querelle de l’Abbé Quesnel, les
controverses de port-Royal et du grand Arnaud, l’histoire de la bulle
Unigenitus et les disputes fastidieuses sur le libre arbitre, la grâce divine,
etc.) Contempteurs du pouvoir quand ils n’en étaient pas les maîtres (allant
même jusqu’au régicide, comme nous le verrons,) ils deviennent les
serviteurs et les apologistes de l’autorité royale absolue, des qu’ils y ont
intérêt.
C’est d’ailleurs sous le règne de Louis XIV qu’ils arrivent à l’apogée
de leur puissance. Leur platitude à l’égard du « grand roi » ne connaît pas de
limites. Le P. Daniel écrit une Histoire de France (qui lui valut faveurs et
pensions) dans laquelle il va jusqu’à glorifier, pour plaire a Louis XIV, les
bâtards royaux (doublement adultérins, pourtant) et a soutenir leurs
prétentions. Les Jésuites n’avaient pas d’épithètes assez louangeuses pour
célébrer le roi, qui, devenu vieux, était entre leurs mains le plus docile des
instruments.
A cette courtisanerie, ils joignaient le conservatisme social le plus
outrancier. Tout était partait dans le royaume de France ; il n’y avait rien a
réformer et il ne fallait toucher a quoi que ce soit.
La révocation de l’Édit de Nantes est leur oeuvre, en grande partie.
Dans leur collège de Louis-le-Grand, ils organisèrent une fête pour célébrer
le « Triomphe de la Religion, » glorifiant le roi d’avoir détruit plus de 1.600
temples protestants, le comparant à Dieu en personne, « pour sa rapidité a
frapper l’hérésie. » Dans leurs collèges de province, feux d’artifices,
cavalcades, représentations théâtrales et réjouissances de toutes sortes furent
organisés. Jamais satisfaits, ils reviendront a la charge quelques années plus
tard et demanderont de nouvelles rigueurs contre la « secte calviniste
expirante. » Louis XIV, gouverné par ses confesseurs jésuites (Le Tellier, La
Chaise) est leur jouet. À sa mort, la Compagnie groupe 20.000 Jésuites et
1.390 établissements. Jamais elle n’a été aussi puissante.
Sous la Régence, ils continuent et ils ont soin de munir Louis XV
d’un confesseur jésuite. Néanmoins, ils ont trop abusé, trop exagéré. Les
protestations s’élèvent de toutes parts contre leurs exactions et l’heure du
déclin est proche.
La Chalotais dresse contre eux des Conclusions qui font un bruit
considérable. On l’enferme (1765) puis on l’exile. Mais la vérité poursuit son
chemin. Des rangs même du clergé et de l’épiscopat, des critiques se font
entendre et l’on demande à la Papauté de prendre enfin des mesures contre
cette secte néfaste. C’est a ce moment que Voltaire écrivait à La Chalotais :
« Vous ayez rendu, monsieur, à la nation, un service essentiel en l’éclairant
sur les Jésuites. Vous avez démontré que des émissaires du pape, étrangers
dans leur patrie, n’étaient pas faits pour instruire cette jeunesse. »

Nous dirons aussi quelques mots de leurs méfaits dans les autres
pays d’Europe. Ils ont déchiré le Portugal (qui les avait pourtant accueilli en
premier lieu, lors de leur fondation, et qui ayant assuré leur réussite et leur
fortune dans les Indes.)
Ils poussèrent l’Espagne a s’emparer du Portugal (le pays fut
conquis par le féroce duc d’Albe.) D’horribles massacres furent commis,
mais le pape donna son absolution à Philippe II, bien que des milliers de
prêtres et de moines portugais aient été mis à mort (1580).
Le Portugal retrouve son indépendance en 1640 — et les Jésuites
(ils ont toujours un pied dans chaque camp) l’y aident.
Mais ils ne devaient plus y retrouver leur ancienne faveur, car on
les avait vus a l’oeuvre. Le ministre Pombal chercha même à s’en défaire.
Alors, ils essaient d’assassiner le roi, qui voulait garder Pombal (Ce
dernier, après la mort du roi, finira dans la disgrâce et la misère). Ils ont
appauvri et émasculé la Pologne d’une façon irrémédiable.
(« Aucun État n’a subi dans son développement l’influence des
Jésuites d’une manière aussi forte et aussi malheureuse que la Pologne, » a dit
Boehmer.) Ce pays n’est-il pas resté, récemment encore, inféodé au
Jésuitisme le plus dangereux POUR LA PAIX EUROPÉEENNE ?
L’archiduc d’Autriche Ferdinand, leur créature, élevé par eux, n’irat-
il pas jusqu’à dire : « J’aime mieux régner sur un pays ruiné que sur un pays
damné. » Et il persécuta et chassa les protestants de ses États (1598).
M. Schinberg (qui n’était pas de la Compagnie mais qui l’aimait
beaucoup) raconte qu’à Schlestadt, les Pères avaient obtenu un arrêté
interdisant aux cabaretiers de servir à boire dès que la cloche de l’église avait
sonné. Il n’est pas nécessaire d’aller si loin chercher de tels exemples, car en
France même on agissait de façon identique. J’ai trouvé récemment a
Chaumont un règlement permanent général de police dont l’article 6 dit : « Il
est défendu aux hôteliers, aubergistes, cabaretiers, logeurs et cafetiers de
tenir leurs établisse monts ouverts pendant les offices les dimanches et jours
de fête reconnus par la loi. »
Cet arrêté est basé sur la loi du 18 novembre 1814 (article 3) et l’on
y reconnaît la pure inspiration des Jésuites, qui devait, sous la Restauration,
se manifester si brillamment (Le Républicain de la Haute-Marne, 15
novembre 1851, — ledit arrêté était encore appliqué en certains endroits a
cette époque’)
Les Jésuites ont approuvé l’extermination des Vaudois (Savoie) par
le fer et par le feu « comme une oeuvre sainte et nécessaire. » (Bochmer.)
Ils ont ensanglanté l’Irlande et l’Angleterre, les Pays-Bas, la France,
le Portugal, la Pologne. Ils ont asservi et ravagé les Indes, le Japon, la Chine,
le Paraguay, le Mexique. Partout ou ils ont pu pénétrer, ce fut pour
accomplir une oeuvre odieuse de domination et de mort.

Les Jésuites en Asie. — L’un des premiers collaborateurs d’Ignace,
François Xavier, était un homme intrépide et intelligent, dévoué et actif,
aimant les courses aventureuses. Ignace l’avait connu professeur de
philosophie au Collège de Beauvais. Il en sera un missionnaire et l’enverra
conquérir à la Compagnie les contrées lointaines d’Asie.
Grâce à l’appui du gouvernement portugais, qui facilita ses
entreprises et le protégea militairement, François Xavier parcourut les Indes
en tout sens pendant plusieurs années, convertissant les « idolâtres » par
dizaines de milliers et les baptisant a « tour de bras. » Conversions des plus
superficielles, comme nous le verrons.
Xavier créa l’Inquisition dans les Indes et doit être regardé, par
conséquent, comme responsable des brutalités qu’elle commit.
Plusieurs peuplades, réfractaires au christianisme, furent
massacrées par les conquérants portugais, dont saint François Xavier (car
l’Église en a fait un saint) était l’auxiliaire.
Il passe ensuite dans l’Île de Ceylan, ou ses prédications eurent
encore le triste résultat de faire couler des fleuves de Sang.
Pour arriver a ses fins, il employait tous les moyens. Par exemple, il
écrit au roi du Portugal pour lui demander de punir et de révoquer certains
gouverneurs des Indes qui le secondaient trop mollement.
Il recommande a ses Jésuites, lorsqu’ils arrivent ; quelque part, de
se renseigner sur les moeurs, le commerce, les vices régnants, etc. « La
connaissance de toutes ces choses étant très utile, » ajoute-t-il. La
Compagnie a toujours su gouverner les hommes, en effet, en exploitant
leurs vices, leurs faiblesses et leurs appétits.
Après une incursion à Malacca, il arrive au Japon, où il pénètre
grâce à l’appui d’un criminel, qui le guide clandestinement. Il y reste deux
ans, sans avoir obtenu de grands résultats, mais ayant préparé le terrain pour
ses continuateurs.
Il meurt le 2 décembre 1552, en vue des rivages de la Chine (sans y
avoir pénètre,) âgé de 46 ans, après avoir parcouru l’Asie pendant 10 années.
(En 1612, on exhumera son corps et l’on en détachera un bras, sur l’ordre
du général jésuite Aquaviva. Cette relique se trouve encore à Rome.
J’ai dit plus haut que les conversions obtenues par les Jésuites
étaient superficielles. En effet, ils se contentaient d’obtenir une adhésion de
principe, sachant bien que, s’ils avaient voulu faire pénétrer intégralement
les conceptions chrétiennes dans les cerveaux, ils n’auraient converti
personne — et leur influence politique et sociale n’aurait pu se développer,
par suite, aussi rapidement qu’elle le fit. Ils accommodèrent donc les
dogmes chrétiens aux cultes locaux, afin de les faire accepter des « idolâtres. »
On pourrait citer des exemples bien amusants de ces accommodements. Ils
allèrent jusqu’à écrire, pour les Japonais, une histoire spéciale de Jésus-
Christ, tout a fait différente de celle qui est enseignée dans nos pays par

l’Église. Leurs exagérations furent si grandes qu’il y eut des plaintes et des
enquêtes et que le Vatican fut obligé de sévir. Des rites malabares (Inde) et
les rites chinois furent condamnés solennellement par Rome en 1645 — ce
qui ne veut pas dire que les Jésuites les abandonnèrent totalement et
immédiatement.
En attendant, ils avaient trouvé le moyen de rafler, non seulement
dans les Indes, la Chine, mais le Tonkin, l’Annam, la Cochinchine,
d’immenses richesses. Selon leur habitude, ils avaient concurrencé
terriblement les autres ordres religieux ; ils obtinrent même du pape
Grégoire XIII une bulle leur accordant l’exploitation exclusive des Missions
au Japon. Il est vrai que cette bulle outrancière, qui fermait la porte aux
religieux autres que les Jésuites, fut révoquée par les successeurs de ce pape
trop docile.
Par leurs intrigues, les Jésuites troublèrent profondément le Japon.
Ils contribuèrent à la révolte du roi d’Arima, qui fut décapité (tandis que le
P. Morejon, qui avait tout conduit, parvenait a s’échapper.)
Ils entretinrent les discordes intérieures, car ils en tiraient profit et
chaque année ils envoyaient en Europe plusieurs vaisseaux entièrement
chargés des produits les plus rares et de richesses inestimables. Ils
annonçaient alors, avec tracas, que les chrétiens étaient plus de 100.000 au
Japon. C’était du bluff, mais ils commirent tant de méfaits que l’esprit public
finit par se monter contre eux et que des persécutions s’ensuivirent. Elles
furent sanglantes. Pour la seule année 1590, les Jésuites donnent avec
orgueil le chiffre de 20.570 martyrs chrétiens au Japon. Il faut espérer que ce
chiffre est faux, car si la persécution avait atteint de pareilles proportions,
toute la honte en rejaillirait sur la Compagnie de Jésus, qui en fut la véritable
responsable par ses agissements provocateurs.
Quoi qu’il en soit, les Jésuites furent expulsés du Japon et en 1638
il n’y restait plus un seul chrétien. Le succès de l’Évangile avait été de courte
durée et la parole du Christ d’amour et de bonté avait fait, là comme ailleurs,
beaucoup plus de mal que de bien.
J’ai dit que François Xavier était mort avant d’entrer en Chine. Ses
successeurs furent plus heureux, mais ils durent surmonter bien des
difficultés, car les Chinois se méfiaient énormément des Européens — en
quoi ils n’avaient pas tort.
Le P. Ricci, très adroitement, sut vaincre les préventions chinoises ;
il s’assura les bonnes grâces de l’empereur en réparant ses horloges (sic.) Il
était médecin, mécanicien, astronome, astrologue, horloger, et j’en passe.
Les Jésuites surent se rendre utiles par de multiples talents et les Célestes,
facilement émerveillés, leur laissèrent prendre pied dans la place. Le P.
Couler prédit l’avenir (merveilleux) d’un fils de l’Empereur et gagne ainsi ses
faveurs. Plus tard, le P. Verbiest installe une fonderie de canons — tous les
métiers leur sont bons pour arriver à leurs fins.

Cela ne va pas sans vicissitudes, le P. schah faillit être exécuté pour
son avidité, les persécutions commencent (la Compagnie possède alors en
Chine 151 églises et 38 résidences.) Les chrétiens chinois ne sont chrétiens
que de nom et continuent a participer a toutes les cérémonies païennes. Les
Jésuites leur permettent même d’épouser leurs propres soeurs. Le pape
Innocent X les blâme et leur ordonne de prêcher le dogme catholique dans
son intégrité ; ils n’en tiennent aucun compte.
L’envoyé du Pape, le cardinal de Tournon, fut même maltraité par
eux. Ils excitèrent le gouvernement chinois contre lui et le firent expulser.
Le malheureux vieillard mourut, prisonnier en quelque sorte des Jésuites,
qui ne voulaient pas laisser revenir en Europe — et pour cause — un
témoin aussi gênant de leurs turpitudes et de leurs crimes.
Avant de mourir, le cardinal de Tournon écrivit une lettre
accablante contre eux. En voici un passage : « On n’apprendra qu’avec
horreur que ceux-la mêmes qui devaient naturellement aider les pasteurs de
l’Église, les aient provoqués et attirés aux tribunaux des idolâtres, après
avoir pris soin d’exciter contre eux la haine dans les coeur des païens et
engagé les païens a leur tendre des pièges et à les accabler de mauvais
traitements… »
Furieux de la désobéissance et de l’obstination des Jésuites, le pape
Innocent XIII se disposait a prendre des mesures contre eux. Mais il
mourut subitement… et providentiellement.
L’entreprise jésuitico-chrétienne se terminé en Chine aussi
piteusement qu’au Japon, Aires avoir fait couler, bien inutilement, des
fleuves de sang.

Amérique du Nord

— Les Jésuites s’installèrent en Floride en 1566 avec les Espagnols,
mais ils n’y firent pas grand-chose. Les indigènes y étaient trop hostiles, ainsi
que dans toute l’Amérique du Nord.
Ils obtinrent quelques résultats au Canada cependant, où ils
exploitèrent de leur mieux les Indiens. Pour leur être agréable, Richelieu
interdit aux protestants d’aller s’installer au Canada.
Les exilés huguenots portèrent donc leur intelligence et leur
puissance de travail dans les colonies anglaises et chez divers peuples plus
accueillants (Hollande, Prusse, etc.)
Boehmer signale une conséquence peu connue de cet ostracisme.
La France perdit en effet le Canada, qui lui fut ravi par l’Angleterre, parce
que l’émigration française y était insuffisante.
Les Jésuites qui avaient éloigné du Canada les protestants français,
sont donc responsables de la perte de cette belle colonie.

Encore un « bon point » pour le patriotisme échevelé de l’Église !
Les Dominicains étaient solidement installés au Mexique, ce qui n’empêcha
pas les Jésuites d’y pénétrer à leur tour.
-L’Espagne y régnait par le fer et par le feu et elle y écrivait une des
pages les plus sanglantes de l’histoire chrétienne — qui en compte pourtant
de nombreuses.
Les fils de Loyola se socialisèrent dans le négoce et les affaires de
banque, dont ils tirèrent d’immenses revenus. A la Martinique, les Jésuites
possédaient plus de quatre millions en biens-fonds. (Boehmer.)
Amérique du Sud
— Ils furent plus heureux encore en Amérique du Sud. Des 1550,
ils débarquèrent a San Salvador (Brésil) et ils s’y développèrent selon leurs
habituels procèdes.
« J’ai trouvé, disait don Juan de Palafox, dans une lettre qu’il écrivait
au Pape (1647), entre les mains des Jésuites presque toutes les richesses,
tous les fonds et toute l’opulence de l’Amérique méridionale. »
Mais c’est particulièrement au Paraguay que nous allons les voir à
l’oeuvre. Ils y arrivent en 1549, avec les Portugais, et se répandent dans le
pays, descendant les cours d’eau en jouent de la musique, afin d’attirer et
d’apprivoiser les indigènes candides — et inoffensifs. Ce pays, riche et
fertile, était habité en effet par les Guaranis, race peu belliqueuse et sans
énergie, que nos « Loyolistes » vont pouvoir manipuler à souhait.
Jamais leurs méthodes déformatrices ne trouveront pareil terrain
d’élection.
Il s’est trouvé les esprits avancés pour soutenir que les Jésuites
avaient été au Paraguay les précurseurs du socialisme… En réalité, il n’y a
rien de plus opposé au vrai « socialisme » que cette oppression savante,
coulant aux pieds l’individu et organisant l’esclavage de la masse au profit
d’une minorité de parasites. (Il ne vaut pas confondre l’organisation
jésuitique du Paraguay avec celle de l’ancien Pérou. Celle-ci se rapprochait
du système d’Henry George.
Les chefs de famille possédaient la terre individuellement, mais ils
ne pouvaient l’aliéner. Les pâturages, les forêts, les eaux d’irrigation étaient
collectifs et le système péruvien se rapprochait beaucoup de celui qui est
préconisé par la Ligue pour la Nationalisation du sol, dont nos bons amis
Soubeyran et Daudé-Bancel sont les ardents protagonistes en France. Entre
ce système équilibré et humain et celui des Jésuites exploiteurs, il n’y a
absolument rien de commun.)
Les Jésuites occupèrent au Paraguay une superficie de 180.000
kilomètres carrés. Ils y installèrent une trentaine de réductions, ou villes
indiennes, groupant chacune plusieurs milliers d’habitants.

La vie des indigènes était réglée de la façon la plus méticuleuse.
tout se faisait au son de la cloche : le réveil, les repas, le coucher. La
population tout entière était soumise à une discipline monastique
abrutissante et avilissante
Les indigènes devaient se prosterner au passage des Révérends
Pères Jésuites, véritables dieux et rois, et ne pouvaient se relever que lorsque
leurs maîtres étaient partis.
Les Guaranis étaient occupés aux travaux les plus divers :
jardinage, briqueterie, fours à chaux, travail des peaux, culture du tabac, du
coton, du thé, de la canne à sucre et. Les Jésuites ne cherchaient nullement a
civiliser l’indigène, mais à l’exploiter. Aussi l’évolution des Guaranis fut-elle
retardée de plusieurs siècles et sont-ils demeurés, aujourd’hui encore, parmi
les races humaines les plus rétrogrades. Il est vrai que les réductions
rapportaient aux Jésuites plus de deux millions par an. (Bochmer.)
Leur seul collège de Buenos-Aires soutirait au public 12.000 pesos
or par an, avait 600 esclaves et des propriétés plus vastes que celles du roi
de Sardaigne (Bernard Ibanez de Echevarri.) Le collège de Cordoba était
plus riche encore et possédait 1.000 esclaves. Aussi l’abbé Mir écrit-il :
« On peut conjecturer que les richesses de la Compagnie au
Nouveau-Monde étaient réellement fabuleuses. »
Pour mieux abrutir les Indiens, ils leur avaient fabriqué un culte
spécial. Les saints des temples jésuites remuaient des yeux terrifiants et
brandissaient des lances et des épées.
Les Jésuites avaient règle la vie de leurs esclaves d’une façon si
parfaite qu’ils dirigeaient même les accouplements sexuels de ce pitoyable
troupeau humain, pour en obtenir une reproduction intensive.
Il vaut reconnaître qu’au point de vue humain, les Indiens n’étaient
pas trop malheureux. En échange de leur travail, ils étaient nourris d’une
façon convenable. C’était la moindre des choses, quand on évoque les
formidables revenus qu’ils fournissaient à leurs exploiteurs.
Mais la discipline était rigoureuse. On n’enfermait personne en
prison (car, pendant l’emprisonnement, l’indigène n’aurait rien rapporté.)
On recourait rarement à la peine de mort, car on ne tenait pas a décimer un
bétail aussi rémunérateur. Par contre, le fouet était souvent employé. Il
constituait pour les Jésuites l’instrument de gouvernement par excellence.
Les indigènes étaient fouettés nus (Voltaire.)
Les Jésuites opéraient eux-mêmes, tant sur les femmes que sur les
hommes. « A Buenos-Aires, dans une chapelle consacrée à une congrégation
de femmes, on voyait derrière l’autel un petit corridor où se faisaient ces
opérations, moins saintes que lubriques et que le sang des victimes avait
gravé ces horreurs sur les murailles… » (Extrait du manuscrit routier de
Louis-Antoine de Saint-Germain, embarqué comme écrivain sur la frégate
La Boudeuse, commandant Bougainville, dans son voyage autour du

monde, manuscrit qui m’a été confié par Mme de Saint-Germain,
descendante du compagnon de Bougainville. Ce dernier a d’ailleurs
confirmé les faits dans ses mémoires personnels.)
On comprend que les Jésuites aient défendu leurs fructueuses
réductions par tous les moyens. En 1628, ils engagent une guerre terrible
contre les Indiens des bords de l’Uruguay, qu’ils exterminent avec férocité.
Plutôt que de renoncer au Paraguay, ils luttent, les armes à la main, avec le
Portugal et l’Espagne. Ils lutteront même avec l’évêque du Paraguay (Dom
Bernardin de Cardenas) qu’ils insultent, combattent, emprisonnent et qu’ils
finissent par expulser (parce qu’il leur tenait tête) après une guerre sanglante
et le sac de la capitale de l’Assomption (1649).
Lorsque Benoît XIV (« le dernier grand pape qu’ait eu le Saint-
Siège ») (Jean Wallon) condamnera la compagnie, il lui reprochera ses
brutalités a l’égard des Indiens et ses trafics éhontés dans les Amériques,
l’Inde, etc.
Il leur reprochera même d’avoir réduit en esclavage et d’avoir
vendu, non seulement des Indiens idolâtres, mais des baptisés (ce qui était
une aggravation aux yeux de ce pointilleux chrétien.)
Déjà, la bulle papale du 20 décembre 1741 avait interdit aux
Jésuites — vainement — « d’oser à l’avenir mettre en servitude les Indiens
du Paraguay, de les séparer de leurs femmes et de leurs enfants, de les
acheter ou de les vendre. » On frémit en songeant qu’une telle tyrannie sévit
pendant deux siècles !
En 1768, les Franciscains avaient partout remplacé les Jésuites. Ce
serait un leurre que de croire que le sort des indigènes en fut grandement
amélioré. J’ai sous les yeux une photographie représentant des indigènes
colombiens obligés de fuir devant les mauvais traitements des missionnaires
(1924). Les Missions Évangéliques font régner une véritable terreur en
Sierra-Nevada, confisquant les biens des indigènes pour les obliger a
travailler pour eux, leur appliquant les plus humiliants systèmes de punition,
etc. (El Espectator, de Bogota (Colombie,) N° du 14 avril 1924.)
En 1918, le Dr Medina interpellait à la Chambre colombienne et
dévoilait les agissements scandaleux des moines capucins dans les missions
de Putumayo, dépouillant et exploitant les Indiens, avec autant d’âpreté que
les anciens Jésuites du Paraguay.
Il en est de même partout. The Freethinker, parlant des Missions
Anglaises en Nouvelle-Guinée, affirme qu’elles n’ont enseigné aux indigènes
que l’art de mentir. Aux Îles Philippines, les missions possèdent de grandes
plantations et frappent d’interdit toute tentative d’organisation syndicale. En
Cochinchine, colonie française, les missionnaires détiennent le quart du
territoire. Etc., etc.

Afrique

— Terminons ce rapide voyage, car nous nous exposerions a des
répétitions inutiles. La cause des Jésuites est jugée.
Contentons-nous simplement d’indiquer qu’ils ont également
essayé de pénétrer en Afrique.
Leur action y fut moins efficace. Certains de leurs agents s’y
rendirent pourtant pour y chercher des cargaisons de nègres, qui étaient
transportés et répartis dans les différentes possessions Jésuites (Mexique,
Paraguay) et, ou revendus pour couvrir les frais de l’expédition. Esclavagiste,
traite des noirs, forme les plus écoeurantes de l’oppression, voilà l’oeuvre de
la prétendue charité chrétienne, dont certains hypocrites nous rebattent
quotidiennement les oreilles.
Ne prouvant tirer grand-chose des nègres (à moins de les vendre,)
les Jésuites s’infiltrèrent dans un pays plus évolué, l’Abyssinie. Leur arrivée
dans ce pays fut le signal de sa décadence (Ernest Renan, Histoire générale
des langues sémitiques.)
Quand ils le quittèrent, il était plongé dans une barbarie profonde
et il n’en est plus guère sorti par la suite.

Dissolution de la Compagnie

— Excédés par ces pratiques inhumaines, les gouvernants de
divers pays finirent par se révolter contre le parasitisme des descendants
d’Ignace. Ils seront successivement expulsés de la plupart des nations
européennes : Angleterre, Hollande, France, Portugal, Espagne, etc.
Le Portugal, qui leur avait fait tant de bien (et qui en avait été si
mal récompensé,) embarque ses 200 Jésuites en 1759, sur un bateau — qui
prend la route de Rome.
L’Espagne (et pourtant les Jésuites avaient toujours servi sa
politique fanatique) suivra elle-même cet exemple en 1767. 6.000 Jésuites
sont embarqués pour Rome, mais à Civita Vecchia on refuse de les laisser
débarquer et les autorités papales les reçoivent à coups de canon.
Au sein même de l’Église, la Compagnie a été violemment
combattue par saint Charles Borromée, sainte Thérèse de Jésus, par les
papes Paul IV, saint Pie V, etc., etc. En 1658, les curés de Paris sont
unanimes a se dresser contre la Compagnie et publient une série de neuf
lettres documentées qui forment un implacable réquisitoire contre les
théories des casuistes, du probabilisme, des cas de conscience, l’apologie du
meurtre (par le P. Lamé,) etc. Tout le clergé de France était, on peut le dire,
unanime à répudier les principes et l’action des Jésuites. Hélas ! nous
sommes bien éloignés aujourd’hui de cet état d’esprit, car le jésuitisme a
conquis l’Église tout entière.
Le Parlement de Paris et les Parlements provinciaux ont condamné
à maintes reprises la Compagnie. J’ai sous les yeux, par exemple, le » Compte
rendu des Constitutions des Jésuites, » par Jean-Pierre-François de Ripert de

Monclar, procureur général du Roy au Parlement de Provence, les 28 mai, 3
et 4 juin 1762. L’auteur montre que les Constitutions des Jésuites, tenues
secrètes au début, sanctionnent le despotisme du Général, dépouillent les
dupes qui entrent dans la Compagnie, font un dogme de l’obéissance servile,
foulent aux pieds la morale lorsque l’intérêt de la Compagnie l’exige, etc.
Monclar cite ce conseil des Constitutions, bien digne de figurer dans les
Monita Secret :
« S’il a du crédit (le Jésuite) qu’il le cache soigneusement, parce que
la haine qui pourrait en résulter pour la Société serait un Grand préjudice
pour elle. » (p. 212.)toujours dans l’ombre et sournoisement ils travaillent.
La banqueroute du P. La Valette aux Antilles vint mettre le comble
au mécontentement public. Pratiquant la traite des nègres et exploitant
d’immenses plantations, les Jésuites, pour accroître leurs bénéfices (qui
dépassaient 1 million de francs pour la seule année 1753) s’étaient fait
banquiers, recevaient des fonds et ne remboursaient pas leurs créanciers.
Le Parlement rendit tout l’ordre responsable de la déconfiture, qui
atteignit plusieurs millions.
Enfin, en 1762, un arrêté fortement motivé chassait de France
l’encombrante Compagnie. (Voir plus loin.)
Le pape Clément XIV céda aux remontrances qui lui étaient faites,
en particulier par l’Espagne et l’Autriche et se résolut à frapper l’ordre
fameux, qui avait été si longtemps protège par la Papauté, malgré ses crimes.
En 1773, il signa le Brel célèbre Dominus ac Redemptor, qui
prononçait la dissolution complète de la Compagnie de Jésus.
Les Jésuites assurent que le Pape eut la main forcée, ce qui n’est
pas lui attribuer un grand courage. Plutôt que de commettre une injustice,
n’eut-il pas dû résister jusqu’aux plus extrêmes conséquences ?
Ils prétendent également que la décision papale fut la conséquence
d’un regain de calvinisme et de jansénisme (voir Ravignan, Institut des
Jésuites, p. 12 ; Jean Guiraud (de La Croix,) Histoire partiale, histoire vraie,
IV, p. 383) ce qui n’est pas flatteur non plus pour l’Infaillibilité du dit pape.
En réalité, la Cohorte Ignacienne n’était plus défendable.
Au moment de leur expulsion, les Jésuites français possédaient
encore pour plus de 60 millions de biens. Bochmer évalue la fortune
immobilière globule de la Compagnie à plus de un milliard 250 millions.
Ces chiures ne sont-ils pas éloquents ?
Le P. de Ravignan cite avec plaisir dans son livre une pensée très
élogieuse de Chateaubriand sur les Jésuites. Il se garde bien d’indiquer que le
génial écrivain avait changé d’avis à leur endroit dès qu’il eut appris à les
connaître. Il écrivit en effet ceci : « Je dois avouer que les Jésuites m’avaient
semblé trop maltraités par l’opinion. J’ai jadis été leur défenseur et depuis
qu’ils ont été attaqués dans ces derniers temps, je n’ai dit ni écrit un seul mot

contre eux. J’avais pris Pascal pour un calomniateur de génie, qui nous avait
laisse un immortel mensonge ; je suis obligé de reconnaître qu’il n’a rien
exagère… » (Chateaubriand, Journal d’un Conclave, cité Revue des Revues,
15 janvier 1896.)
Qu’elle condamnation plus sévère pourrions-nous invoquer que
celle du très clérical auteur du « Génie du Christianisme ? »

Du fonctionnement de la Compagnie

— Après ce rapide exposé de la vie historique de la Compagnie de
Jésus, il nous faut à présent – toujours très rapidement — dire quelques
mots de son fonctionnement intérieur, de ses règles, de ses méthodes.
Les Jésuites sont divisés en 4 catégories : les novices, les
scolastiques qui prononcent les premiers voeux monastiques, étudient
pendant 5 ans et professent pendant 5 ou 6 ans. L’écolier est ensuite
renvoyé en théologie, ou il étudie de nouveau pendant 4 ou à ans.
Il arrive donc au sacerdoce vers 32 ou 33 ans, il passe une Année
dans la méditation et accède au rang de coadjuteur et renouvelle les trois
voeux religieux. Enfin les profès, qui sont seuls astreints au quatrième voeu,
le voeu d’obéissance au pape ; Tous les supérieurs et dirigeants de la
Compagnie sortent des profès.
La Compagnie est divisée en 22 provinces et, tous les 3 ans,
chaque province se réunit en congrégation particulière, choisit un profès,
délégué auprès du général. Ces délégués forment la congrégation des
procureurs, qui décide s’il y a lieu de convoquer une congrégation générale
(formée de tous les supérieurs des provinces.) Cette congrégation générale
nomme le général de la Compagnie et les six assistants.
En théorie, les assistants peuvent contrôler et même déposer le
général, mais il n’y a pas d’exemple que le fait se soit jamais produit. Le
général a d’ailleurs le droit de suspendre les assistants qui lui déplaisent et
même de les chasser de l’ordre, ce qui lui confère un pouvoir absolu.
Chaque supérieur est souverain dans sa Maison.
Il a le droit de décacheter les lettres adressées a tous les Jésuites
placés sous ses ordres ; il peut même ne pas les leur remettre si bon lui
semble. Un théologien éminent d’Angleterre, le P. Tyrell, est sorti de la
Compagnie parce qu’une telle exigence était devenue insupportable pour sa
dignité (voir le récent ouvrage sur le Modernisme catholique, par M.
Buonaiuti.)
Il faudrait dire aussi deux mots des « Jésuites de robe courte, »
instruments dociles, non affiliés à la Compagnie, que l’on peut utiliser pour
diverses besognes, sans compromettre ladite Compagnie, car il est toujours
possible de se désolidariser d’avec eux.

À notre époque, où la corruption politique est si grande, il n’est pas
douteux que les créatures et les instruments des Jésuites ont pénétré tous les
milieux.
La forte discipline de la Compagnie la met à l’abri des scandales,
car il est assez difficile de savoir ce qui se passe dans son sein. Quelques
rayons de lumière filtrent pourtant de temps à autre et les paroles du Père
Jean Mariana (Jésuite) sont assurément toujours vraies : « Quelque faute
qu’un des membres de la Société ait commise, pourvu qu’il ait beaucoup
d’audace et de ruse et sache voiler sa conduite, l’affaire en reste là. Je ne
parle pas des crimes les plus grossiers dont on pourrait faire un
dénombrement assez grand et qu’on dissimule, sous prétexte qu’il n’y a pas
de preuves suffisantes, ou de peur que cela ne fasse du bruit et ne nuise à
l’ordre.. Parmi nous, les bons sont affligés et même mis a mort, sans cause
ou pour des causes très légères, parce qu’on est assuré qu’ils ne résisteront
pas. On en pourrait rapporter plusieurs exemples fort tristes.
Quant aux méchants, on les supporte parce qu’on les craint. » (Des
maladies de la Compagnie de Jésus, cité par Boucher, I, 103.) Collin de
Plancy, dans son livre en faveur des Jésuites (Paris, 1870,) déclare que le
livre de Mariana, accablant pour la Compagnie, est l’oeuvre d’un faussaire,
mais il ne fournit aucun argument à l’appui de son affirmation. C’est une
vieille tactique des Jésuites (ces maîtres faussaires !) de déclarer apocryphe
tout texte qui les accuse ou tout document qui les gêne…

L’obéissance chez les Jésuites

— toutes les religions sont assises sur le renoncement individuel
exagéré. La religion catholique est assurément l’une des plus autoritaires,
mais, dans les rangs catholiques, personne nia poussé aussi loin que les
Jésuites, le despotisme des chefs et des supérieurs. Ignace a gouverné la
Compagnie tout seul et sans aucun contrôle. Il ne sollicita jamais de
conseils. Le Père Maître Ignace était père et seigneur absolu et faisait tout ce
qu’il voulait, » a pu écrire le P. Bobadilla.
Le pape Paul IV, de son coté, a reconnu qu’Ignace avait régi la
Compagnie « tyranniquement. » Nos critiques ne sont donc nullement
exagérées.
Pour obtenir cette omnipotence, Ignace avait trouve un système
très simple, employé du reste par tous les fondateurs de religions. Il était
l’élu de Dieu. Lui obéir, c’était obéir à Dieu même.
En 1521, à Manrese, n’avait-il pas reçu, comme je l’ai dit,
directement de Dieu, au cours d’une extase, la révélation complète des
principes et des règles du futur Institut des Jésuites ? Son collaborateur, le P.
Jérôme Nadal, appelait cette révélation « une sublime illumination de son
esprit par un singulier bienfait de Dieu ». La substance de cette prétendue
révélation ne méritait pourtant pas une telle admiration… En tout cas,

Ignace avait l’habitude, pour justifier ses décisions, de se contenter de dire :
Je m’en rapporte à Manrese, » ce qui coupait court à toute objection.
Dans ses Exercices, Ignace veut que « nous ne désirions quant à
nous pas plus la santé que la maladie, la richesse que la pauvreté, l’honneur
que la honte, une vie longue qu’une vie courte, et ainsi de suite pour tout le
reste, voulant et choisissant seulement ce qui nous conduit le mieux à la fin
que nous poursuivons… »
Et cette « fin, » on sait qu’elle consistait uniquement dans la
grandeur et dans la puissance de la Compagnie.
L’abbé Mir emprunte aux Monumenta Ignatiana une anecdote
curieuse. Deux Jésuites en s’amusant s’étaient jetés un peu d’eau à la figure.
Grande colère d’Ignace, qui n’hésita pas à les punir cruellement,
pour une « faute aussi bénigne, les condamnant à faire pénitence publique, à
manager à une table spéciale, les mains attachées, à passer le dimanche à
l’écurie et à manger avec les mules, etc. Tout ceci pour un amusement sans
conséquence !
On juge par ce petit exemple de la sévérité que Loyola tint à
maintenir dans sa Compagnie.
Dés les origines, nous assistons aux plus grands éloges de
l’obéissance.
Le mémoire ou résumé des premières délibérations des fondateurs
de la Compagnie (1539) rédigé, soit par le P. Jean Coduré, soit par François-
Xavier lui-même, déclare en effet que : « Rien n’abat toute superbe et toute
arrogance comme l’obéissance, car le superbe s’enorgueillit de suivre ses
propres lumières et son propre vouloir, ne cède à personne, s’exalte en
grandeurs et en émerveillements sur soi même.
Mais l’obéissance engage dans une voie diamétralement contraire,
car elle suit toujours le jugement d’autrui et la décision des autres ; elle cède
à tous et s’allie étroitement avec l’humilité, car elle est l’ennemie de
l’orgueil. »
Pour vaincre l’orgueil, on foule aux pieds la personnalité humaine,
le libre examen, l’esprit critique. Et l’on arrive à développer… l’hypocrisie, la
fourberie, le mensonge, qui sont devenus les « qualités essentielles de la
Compagnie. A tel point que le mot « jésuitisme » est employé comme
synonyme, dans le langage courant, de dissimulation et de tartuffisme.
Le lecteur nous sera sans doute reconnaissant de lui donner
quelques textes, rigoureusement authentiques, sur l’obéissance jésuitique.
Peu avant sa mort, Ignace dicta au Jésuite Philippe Vito ses
Instructions suprêmes sur l’Obéissance.
Le morceau renferme 11 paragraphes, dont je me borne à extraire
les passages suivants : « A mon entrée en Religion, et une fois entré, je dois

être soumis en tout et pour tout devant Dieu Notre Seigneur et devant mon
supérieur…
« Il y a trois manières d’obéir : La première, quand on me l’ordonne
par la vertu d’obéissance, et c’est la bonne ; la seconde, quand on me
demandée de faire ceci ou cela sans plus, et c’est la meilleure ; la troisième,
quand je fais ceci ou cela au premier signe de mon supérieur avant même
qu’il me le demande, et c’est la parfaite…
« Quand il me semble ou que je crois que le supérieur me
commande une chose qui est contre ma conscience ou un péché et que le
supérieur est d’un avis contraire, je dois le croire à moins d’évidence… Je
dois me comporter ;
1. Comme un cadavre qui n’a ni désir, ni entendement ;
2. Comme un petit crucifix qui se laisse tourner et retourner
sans résistance ;
3. Je dois me faire pareil à un bâton dans la main d’un
vieillard, pour qu’on me pose où on veut, et pour aider ou
je le pourrai davantage. »
Ignace poussant très loin cet amour de l’obéissance… pour les
autres L’abbé Mir reproduit la lettre qu’il fit écrire au P. Lainez, l’un de ses
plus précieux collaborateurs de la première heure.
Il le blâme dans les termes les plus sévères pour s’être permis de ne
pas être de son avis. (Rome, le 2-11-1552.)
Dans le Sumario de las Constituciones (qui fait partie des Reglas de
la Compania de Jésus) on peut lire également : « Que chacun de ceux qui
vivent sous l’obéissance se persuade qu’il se doit laisser mener et régir par la
divine Providence par le moyen du supérieur, comme s’il était un cadavre,
etc., etc.  » Et dans un autre passage : « Soyons prêts à la voix du supérieur,
comme si nous appelait le Christ Notre Seigneur, laissant là sans la finir une
lettre ou une affaire commencée. »
Le supérieur est ainsi comparé à Dieu en personne’
Pourtant, le supérieur peut se tromper ? Il faut obéir quand même.
L’inférieur n’a rien a y perdre. « Au contraire, il y gagne devant Dieu. Car
l’obéissance, pour être méritoire, doit être surnaturelle. » (Abbé Mir.)
Dans ses Instructions aux Recteurs de la Compagnie, le P. Nadal
insiste sur la nécessité de perfectionner l’obéissance de l’entendement (c’est-à-
dire le renoncement à tout esprit critique, à toute velléité d’examen) et il
indique par quels moyens on peut y arriver : exercices de l’oraison, etc.
(« Abêtissez-vous, » disait Pascal.)
Une telle obéissance est choquante. Mais ce qui est plus choquant
encore, c’est que ceux qui la prêchaient étaient loin de la pratiquer eux-mêmes.
Ignace fut un véritable potentat, souvent en lutte avec l’Église et
résistant aux autorités ecclésiastiques. La Compagnie, dans son ensemble, a
été le plus indocile des ordres religieux’

Il faut reconnaître que les Jésuites n’ont pas inventé l’obéissance
aveugle. Ils l’ont simplement perfectionnée et systématisée.
Car saint Paul (Romains XIII, 15) ordonnait déjà aux premiers
chrétiens d’obéir à leurs princes et à leurs seigneurs, même lorsqu’ils étaient
injustes et méchants. Et le célèbre Concile de Trente (voir Catéchisme, p.
468) a confirmé cette néfaste théorie : « Ainsi, s’il s’en rencontre des
méchants (parmi les rois, princes et magistrats,) c’est cette même puissance
divine qui réside en eux que nous craignons et que nous révérons et non
leur malice et leur mauvaise volonté, tellement que ce n’est pas même une
raison suffisante pour être dispensé de leur rendre toute sorte de soumission
et d’obéissance que de savoir qu’ils ont une inimitié irréconciliable… »
Et l’angélique saint Thomas n’écrivait-il pas : « Le sujet n’a pas à
juger de ce que lui commande son préposé, mais seulement de l’exécution
de l’ordre reçu et dont l’accomplissement le regarde… »
Saint Bonaventure a recommandé la vertu d’obéissance. Saint
Basile a dit que le religieux doit être aux mains du supérieur « comme la
hache aux mains du bûcheron. » Etc., etc. Dans un récent article de la revue
Études, un Jésuite éminent, le P. de La Brière, assurait que la formule « obéir
comme un cadavre » avait été employée longtemps avant Ignace de Loyola,
par le doux Saint François d’Assise lui-même.
Mais avec les Jésuites, le pouvoir des supérieurs devient absolu. Il
n’y a plus de règle, plus de garantie, si faibles soient-elles. Suarez pourra
s’exclamer : « L’Église n’a point encore vu de général d’Ordre revêtu d’un
pouvoir aussi vaste, et dont l’influence soit aussi immédiate dans toutes les
parties du gouvernement. »
Ce que confirmera le P. de La Camara, quand il dira : « Il n’y a plus
qu’un homme dans la Compagnie : le Général. »
Aussi l’abbé Mir peut-il constater (I, 123 🙂 « Un pouvoir sans
précédent ira s’affermissant dans l’Église, inconnu du droit canonique
ancien, le plus autocratique et le plus indépendant de Rome qu’il y eût
jamais, pénétrant jusqu’aux replis les plus intimes et les plus sacrés des
consciences, plus puissant et plus autonome dans sa sphère d’action que le
pouvoir même du Souverain Pontife, Vicaire de Jésus-Christ sur le texte. »
Ledit « Souverain Pontife » germera d’ailleurs les yeux, car, si la Compagnie
travaille avant tout pour elle, elle travaille aussi, par ricochet, pour l’Église et
la Papauté.
Le P. Louis Sempé, S. J., continue dans le Messager du Coeur de
Jésus de décembre 1934 une étude sur Jésus, Directeur de Sainte
Marguerite-Marie, et modèle des directeurs. « Il nous révèle, d’après
l’autobiographie que Jésus aurait dit à Marie Alacoque : « …et désormais,
j’ajusterai mes grâces à l’esprit de ta Règle, à la volonté de tes supérieures et
à ta faiblesse ; en sorte que tu tiennes suspect tout ce qui te retirera de
l’exacte pratique de ta Règle, laquelle je veux que tu préfères à tout le reste.

De plus, je suis content que tu préfères la volonté de tes
supérieures à la mienne, lorsqu’elles te défendront de faire ce que je t’aurai
ordonné.
Laisse-les faire ce qu’elles voudront de toi :
Je saurai bien trouver le moyen de faire réussir mes desseins, même
par des moyens qui y semblent opposés et contraires… (p. 680.)
Évidemment, Jésus n’a pas parlé à Marie Alacoque. Mais ce qu’elle
a cru entendre n’est que l’expression des sentiments et des habituées
d’obéissance de son milieu. Eh bien, n’est-ce pas, que nous retrouvons dans
le passage cité ci-dessus la plus pure doctrine jésuitique de l’obéissance
passive aux supérieurs, comme un cadavre, perinde ac cadaver ?
Les paroles de Jésus peuvent très bien se condenser dans cet
axiome : Quand un commandement de votre supérieur vous paraît opposé à
un autre commandement de votre Dieu…, c’est le supérieur qui a raison !
On peut aller loin, avec de telles maximes.

Les Exercices spirituels

— Je ne dirai que quelques mots de cet ouvrage trop célèbre,
simplement pour montrer par quelles méthodes les chefs jésuites arrivent à
domestiquer leurs inférieurs.
Les « Exercices » sont l’âme et la source de la Compagnie, a dit le P.
de Ravignan. Ils ont pour but d’apprendre à se vaincre soi-même et régler
tout l’ensemble de sa vie, sans prendre conseil d’aucune affection
désordonnée. » Les Exercices ont pour auteur Ignace lui-même (il en existe
de nombreuses éditions ; j’ai utilisé celle qui a été annotée par le R. P.
Roothaan Général de la Compagnie, Paris 1879.) Ce livre a été approuvé
des les débuts par le Vatican (bulle du pape Paul III, le 31 juillet 1548.) Il a
recueilli les éloges des plus hautes personnalités ecclésiastiques et
théologiques (ceux de saint François de Sales, par exemple.)
L’étude des Exercices est obligatoire pour tous les novices pendant
deux années. On y prêche l’indifférence complète pour les choses de La
terre, par « l’offrande entière de soi-même et de tout ce qu’on possède a
Dieu. » On frappe surtout l’imagination par des évocations effrayantes :
méditations sur la mort et sur l’enfer. Le novice doit se représenter les deux
armées ennemies, celle de Jésus et celle de Satan, avec leurs deux étendards.
Par le jeûne, la prière, la solitude dans les ténèbres, il doit concentrer ses
idées sur un seul point : la vision de l’enfer qu’il doit se représenter d’une
façon précise, imaginant la fournaise affreuse, l’odeur de soufre qui s’en
dégage, les hurlements épouvants des damnés, etc. Ensuite, d’autres
Exercices lui apprendront à contempler l’Incarnation, le Crucifiement, la
descente de Croix, la Passion tout entière et la Résurrection. Le novice
« appliquera tous ses sens aux contemplations. » Après des mois de cette

obsession morbide, s’il ne reste pas irrémédiablement abruti, c’est que son
cerveau est vraiment solide.
Ce livre est parfait, puisqu’il a été dicté à Ignace de Loyola par la
Sainte Vierge elle-même et puisque Dieu lui envoya, par-dessus le marché, la
collaboration de l’ange Gabriel. Je n’insisterai donc pas davantage.
Un mot encore sur les Constitutions de la Compagnie.
Elles ont été souvent discutées — et souvent condamnées.
Le Parlement de Paris, par son arrêt de 1762, condamnait la
doctrine perverse de la Compagnie « destructrice de tout principe de religion
et même de probité, injurieuse à la morale chrétienne, pernicieuse à la
société civile, séditieuse, attentatoire aux droits et à la nature de la puissance
royale, à la sûreté même de la personne sacrée des souverains et à
l’obéissance des sujets, propre à exciter les plus grands troubles dans les
États, à former et à entretenir la plus profonde corruption dans le coeur des
hommes. »
Dans le jugement sévère qu’il porta contre la Compagnie, le
Parlement de Provence signalait qu’à côté des Constitutions que l’on connaît
(et qui sont déjà très critiquables, pour leur absolutisme effréné,) il existe
des Constitutions secrètes, que l’on tient soigneusement cachées et qui ne
sont connues que des seuls supérieurs.
Ceci m’amène à parler des fameux Monita Secreta (Les secrets des
Jésuites.) La revue Études, dans un article subtil et habile, s’élève une fois de
plus contre l’authenticité de ce document. Elle trouve invraisemblable que
les supérieurs de la Compagnie aient publié des Instructions secrètes aussi
cyniques et aussi compromettantes. Un argument prime, à mes yeux, toute
autre considération : les idées contenues dans les Monita se retrouvent dans
les Constitutions et dans tous les textes de la Compagnie ; elles sont
confirmées par l’histoire elle-même. N’oublions pas, d’autre part, que les
Monita Secreta ont été publies au début du VIIe siècle, à une époque où la
Compagnie toute puissante, se croyant tout permis, commettait des
maladresses et des exagérations qu’elle n’a plus renouvelées par la suite.

Les Jésuites et la confession

suite…

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