MAHOMET ET CHARLEMAGNE


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Henri PIRENNE

Mahomet et Charlemagne

1re édition, 1937.

Henri PIRENNE (1862-1935), historien belge [professeur à l’Université de Liège et à l’Université de Gand]

PREMIÈRE PARTIE

L ’ EUROPE OCCIDENTALE
AVANT L’ISLAM

CHAPITRE I

CONTINUATION DE LA
CIVILISATION MÉDITERRANÉENNE
en Occident après les invasions germaniques

I. La « Romania » avant les Germains

De tous les caractères de cette admirable construction humaine que fut
l’Empire romain 1, le plus frappant et aussi le plus essentiel est son caractère
méditerranéen. C’est par là que, quoique grec à l’Orient, latin à l’Occident,
son unité se communique à l’ensemble des provinces. La mer, dans toute la
force du terme la Mare nostrum, véhicule des idées, des religions, des
marchandises 2. Les provinces du Nord, Belgique, Bretagne, Germanie,
Rhétie, Norique, Pannonie, ne sont que des glacis avancés contre la barbarie.
La vie se concentre au bord du grand lac. Il est indispensable à
l’approvisionnement de Rome en blés d’Afrique. Et il est d’autant plus
bienfaisant que la navigation y est absolument en sécurité, grâce à la
disparition séculaire de la piraterie. Vers lui converge aussi, par les routes, le
mouvement de toutes les provinces. A mesure qu’on s’écarte de la mer, la
civilisation se fait plus raréfiée. La dernière grande ville du Nord est Lyon.
Trèves ne dut sa grandeur qu’à son rang de p.4 capitale momentanée. Toutes
les autres villes importantes, Carthage, Alexandrie, Naples, Antioche, sont sur
la mer ou près de la mer.
Ce caractère méditerranéen s’affirme davantage depuis le IVe siècle, car
Constantinople, la nouvelle capitale, est, avant tout, une ville maritime. Elle
s’oppose à Rome, qui n’est que consommatrice, par sa nature de grand
entrepôt, de fabrique, de grande base navale. Et son hégémonie est d’autant
plus grande que l’Orient est plus actif ; la Syrie est le point d’arrivée des voies
qui mettent l’Empire en rapport avec l’Inde et la Chine ; par la mer Noire, elle
correspond avec le Nord.
L’Occident dépend d’elle pour les objets de luxe et les fabricats.

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1 C’est au IVe siècle qu’apparait le mot Romania pour désigner tous les pays conquis par
Rome. Eug. ALBERTINI, L’Empire romain, dans la collection « Peuples et civilisations »,
publiée sous la direction de L. HALPHEN et Ph. SAGNAC, t. IV, Paris, 1929, p. 388. Cf. le
compte rendu par A. GRENIER, de Holland ROSE, The Mediterranean in the ancient world,
2e éd., 1934, Revue historique, t. 173, 1934, p. 194.
2 C’est elle qui, sans doute, a empêché la diarchie après Théodose de donner lieu à deux
empires.

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L’Empire ne connaît ni Asie, ni Afrique , ni Europe. S’il y a des
civilisations diverses, le fond est le même partout. Mêmes murs, mêmes
coutumes, mêmes religions sur ces côtes qui, jadis, ont connu des civilisations
aussi différentes que l’Égyptienne, la Tyrienne, la Punique.
C’est en Orient qu e se concentre la navigation 1. Les Syriens, ou ceux
qu’on appelle ainsi, sont les routiers des mers. Par eux le papyrus, les épices,
l’ivoire, les vins de luxe se répandent jusqu’en Bretagne. Les étoffes
précieuses arrivent d’Égypte tout comme les herbes pour ascètes 2. Il y a
partout des colonies de Syriens. Marseille est un port à moitié grec.
En même temps que ces Syriens, se rencontrent des Juifs, éparpillés ou
plutôt, groupés, dans toutes les villes. Ce sont des marins, des courtiers, des
banquiers dont l’influence a été aussi essentielle dans la vie économique du
temps que l’influence orientale qui se décèle à la même époque dans l’art et
dans les idées religieuses. L’ascétisme est arrivé d’Orient en Occident par la
mer comme, avant lui, le culte de Mithra et le christianisme.
Sans Ostie, Rome est incompréhensible. Et si, d’autre part, Ravenne est
devenue la résidence des empereurs in partibus occidentis, c’est à cause de
l’attraction de Constantinople.
Par la Méditerranée l’Empire forme donc, de la manière la plus évidente,
une unité économique. C’est un grand territoire avec des p.5 péages, mais sans
douanes. Et il bénéficie de l’avantage immense de l’unité monétaire, le sou
d’or constantinien, pièce de 4,55 g d’or fin, ayant cours partout 3.
On sait que, depuis Dioclétien, il y a eu un fléchissement économique
général. Mais il paraît certain que le IVe siècle a connu un redressement et une
plus active circulation monétaire.
Pour assurer la sécurité de cet Empire entouré de Barbares, il a suffi,
pendant longtemps, de la garde des légions aux frontières le long du Sahara,
sur l’Euphrate, sur le Danube, sur le Rhin. Mais derrière la digue, l’eau
s’accumule. Au II Ie siècle, les troubles civils aidant, il y a des fissures, puis
des brèches. De toutes parts, c’est une irruption de Francs, d’Alamans, de
Goths qui pillent la Gaule, la Rhétie, la Pannonie, la Thrace, descendent même
jusqu’en Espagne.
Le coup de balai des empereurs illyriens refoule tout cela et rétablit la
frontière. Mais du côté des Germains, il ne suffit plus du limes, il faut

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1 Cette suprématie de l’Orient, depuis le III e siècle (mais déjà avant), est mise en relief par
BRATIANU, dans son article : La distribution de l’or et l es raisons économiques de la
division de l’Empire romain, Istros, Revue roumaine d’archéologie et d’histoire ancienne, t. I,
1934, fasc. 2. Il y voit le point de départ de la séparation de l’Occident et de l’Orient que
l’Islam achèvera. Cf. aussi l’étude d e PAULOVA sur L’Islam et la civilisation méditer –
ranéenne, dans les Vestnik ceské Akademie (Mémoires de l’Académie tchèque), Prague, 1934.
2 P. PERDRIZET, Scété et Landevenec, dans Mélanges N. Jorga, Paris, 1933, p. 145.
3 ALBERTINI, op. cit., p. 365.

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maintenant une résistance en profondeur. On fortifie les villes de l’intérieur,
ces villes, qui sont les centres nerveux de l’Empire. Rome et Constantinople
deviennent deux places fortes modèles.
Et il n’est plus question de se fermer aux Barbares. La population diminue,
le soldat devient un mercenaire. On a besoin des Barbares pour le travail des
champs et pour la troupe. Ceux-ci ne demandent pas mieux que de
s’embaucher au service de Rome. Ainsi, l’Empire, sur ses frontières, se
germanise par le sang, mais non pour le reste, car tout ce qui y pénètre se
romanise 1. Tous ces Germains qui y entrent, c’est pour le servir en en
jouissant. Ils ont pour lui le respect des Barbares pour le civilisé. A peine y
sont-ils qu’ils adoptent sa langue, et aussi sa religion, c’est -à-dire le
christianisme, depuis le IVe siècle ; et en se christianisant, en perdant leurs
dieux nationaux, en fréquentant les mêmes églises, ils se confondent peu à peu
avec la population de l’Empire.
Bientôt l’armée presque tout entière sera composée de Barbares et
beaucoup d’entre eux, tels le Vandale Stilicon, le Goth Gaïnas ou le Suève
Ricimer y feront carrière 2.

II. Les invasions
C’est au cours du Ve siècle, on le sait, que l’Empire romain a perdu ses
parties occidentales au profit des Barbares germaniques.
Ce n’est pas la première fois qu’il avait été attaqué par eux. La menace
était ancienne et c’est pour y parer que la frontière militaire
Rhin-limes-Danube avait été établie. Elle avait suffi à défendre l’Empire
jusqu’au IIIe siècle ; mais après la première grande ruée des Barbares, il avait
fallu renoncer à la belle confiance de jadis, adopter une attitude défensive,
réformer l’armée en affaiblissant les unités pour les rendre plus mobiles et la
constituer finalement presque entièrement de mercenaires Barbares 3.
Grâce à cela, l’Empire s’est encore défendu pendant deux siècles.
Pourquoi finalement a-t-il cédé ?
Il avait pour lui ses forteresses, contre lesquelles les Barbares étaient
impuissants, ses routes stratégiques, la tradition d’un art militaire plusieurs

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1 Cependant, en 370 ou 375 (?), une loi de Valentinien et Valens interdit les mariages entre
provintiales et gentiles, sous peine de mort (Code Theod., III, 14, 1). Cf. F. LOT, Les
invasions germaniques, Paris, 1935 (Bibl. hist.), p. 168.
2 ALBERTINI, op. cit., p. 412 ; F. LOT, PFISTER et GANSHOF, Histoire du Moyen Age, t.
I, p. 79-90, dans l’ « Histoire générale », publiée sous la direction de G. GLOTZ. Déjà sous
Théodose, Arbogast est maître des soldats. Cf. LOT, ibid., p. 22.
3 ALBERTINI, op. cit., p. 332.

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fois séculaire, une diplomatie consommée qui savait diviser et acheter les
ennemis — ce fut un des côtés essentiels de la résistance — et l’incapacité de
ses agresseurs à s’entendre. Il avait surtout pour lui la mer dont on verra le
parti qu’il sut tirer jusqu’à l’établissement des Vandales à Carthage.
Je sais bien que la différence d’armement entre l’Empire et les Barbares
n’était pas ce qu’elle serait aujourd’hui, mais tout de même la supériorité
romaine était éclatante contre des gens sans intendance, sans discipline
apprise. Les Barbares avaient sans doute la supériorité du nombre, mais ils ne
savaient pas se ravitailler : qu’on se souvienne des Wisigoths mourant de faim
en Aquitaine après avoir vécu sur le pays, et d’Alaric en Italie !
Mais l’Empire avait contre lui — outre l’obligation d’avoir des armées sur
ses frontières d’Afrique et d’Asie pendant qu’il devait faire front en Europe —
les troubles civils, les usurpateurs nombreux qui n’hésitaient pas à s’entendre
avec les Barbares, les intrigues de cour qui, à un Stilicon, opposaient un
Rufin, la passivité des populations incapables de résistance, sans esprit
civique, méprisant les Barbares, mais prêtes à en subir le joug. Il n’y avait
donc pas l’appoint, pour la défense, de la résistance morale, ni chez les
troupes, ni à l’arrière. Heureusement, il n’y avait pas non plus de forces
morales du côté de l’attaque. Rien n’animait les Germains contre p.7 l’Empire,
ni motifs religieux, ni haine de race, ni moins encore de considérations
politiques. Au lieu de le haïr, ils l’admiraient. Tout ce qu’ils voulaient, c’était
s’y établir et en jouir. Et leurs rois aspiraient aux dignités romaines. Rien de
semblable au contraste que devaient présenter plus tard Musulmans et
Chrétiens. Leur paganisme ne les excitait pas contre les dieux romains et il ne
devait pas les exciter davantage contre le Dieu unique. Dès le milieu du Ve
siècle, un Goth, Ulfila, converti à Byzance à l’arianisme, l’avait transporté
chez ses compatriotes du Dniéper qui l’avaient eux -mêmes introduit chez
d’autres Germains, Vandales et Burgondes 1. Hérétiques sans le savoir, leur
christianisme les rapprochait néanmoins des Romains.
Ces Germains orientaux n’étaient pas, d’autre part, sans initiation à la
civilisation. Descendus au bord de la mer Noire, les Goths étaient entrés en
contact avec l’ancienne culture gréco -orientale des Grecs et Sarmates de
Crimée ; ils y avaient appris cet art ornemental, cette orfèvrerie chatoyante
qu’ils devaient répandre en Europe sous le nom d’ Ars barbarica.
La mer les avait mis en rapport avec le Bosphore où venait en 330 de se
fonder Constantinople, la nouvelle grande ville, sur l’emplacement de la
grecque Byzance (11 mai 330) 2. C’est d’elle, qu’avec Ulfila, leur était venu le
christianisme, et il faut certainement admettre qu’Ulfila ne fut pas le seul
d’entre eux qui fut attiré par la brillante capitale de l’Empire. Le cours naturel
des choses les destinait à subir par la mer l’influence de Constantinople
comme, plus tard, devaient la subir les Varègues.

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1 L. HALPHEN, Les Barbares, dans « Peuples et civilisations », t. V, 1926, p. 74.
2 ALBERTINI, op. cit., p. 359.

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Ce ne fut pas spontanément que les Barbares se jetèrent sur l’Empire. Ils y
furent poussés par la ruée hunnique qui devait ainsi déterminer toute la suite
des invasions. Pour la première fois, l’Europe devait ressentir, à travers
l’immense trouée de la plaine sarmate, le contrecoup des chocs de populations
dans l’extrême Asie.
L’arrivée des Huns refoula les Goths sur l’Empire. Il semble que leur
manière de combattre, leur aspect peut-être, leur nomadisme si terrible pour
les sédentaires, les aient rendus invincibles 1.
Les Ostrogoths défaits furent rejetés sur la Pannonie, et les Wisigoths
fuirent sur le Danube. C’était en 376, en automne. Il fallut p.8 les laisser passer.
Combien étaient-ils 2 ? Impossible de rien préciser. L. Schmidt suppose
40 000 âmes dont 8 000 guerriers 3.
Ils franchirent la frontière avec leurs ducs, comme un peuple, du
consentement de l’empereur, qui les reconnut comme fédérés obligés de
fournir des recrues à l’armée romaine.
C’est là un fait nouveau d’une extrême importance. Avec eux, un corps
étranger entre dans l’Empire. Ils conservent leur droit national. On ne les
divise pas, mais on les laisse en groupe compact. C’est une opération bâclée.
On ne leur a pas assigné de terre et, installés dans de mauvaises montagnes, ils
se révoltent dès l’année suivante (377). Ce qu’ils convoitent, c’est la
Méditerranée, vers laquelle ils déferlent.
Le 9 août 378, à Andrinople, l’empereur Valens, battu, est tué. Toute la
Thrace est pillée, sauf les villes que les Barbares ne peuvent prendre. Ils
viennent jusque sous Constantinople qui leur résiste, comme plus tard elle
résistera aux Arabes.
Sans elle, les Germains pouvaient s’installer aux bords de la mer et
toucher ainsi le point vital de l’Empire. Mais Théodose les en éloigne. En 382,
il les établit en Mésie après les avoir vaincus. Mais ils continuent à y former
un peuple. Ils ont remplacé durant la guerre, et sans doute pour des motifs
militaires, leurs ducs par un roi : Alaric. Rien de plus naturel qu’il ait voulu
s’étendre et risquer la prise de Constantinople qui le fascine. Il ne faut pas voir
là, comme le fait L. Schmidt, sur la foi d’Isidore de Séville (!) 4, une tentative
de constituer en Orient un royaume national germanique. Quoique leur
nombre ait dû être considérablement augmenté par des arrivages d’au -delà du
Danube, le caractère germanique des Goths s’est déjà bien affaibli par
l’appoint des esclaves et des aventuriers qui sont venus se joindre à eux.

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1 On verra sur le nomadisme les excellentes remarques de F. GAUTIER, Genséric, roi des
Vandales, Paris, 1932, in fine.
2 F. DAHN, Die Könige des Germanen, t. VI, 1871, p. 50.
3 L. SCHMIDT, Geschichte des deutschen Stämme bis zum Ausgang des Völkerwanderung.
Die Ostgermanen, 2e éd., Munich, 1934, p. 400-403.
4 L. SCHMIDT, op. cit., p. 426.

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Contre eux, l’Empire n’a pris aucune précaution, si ce n’est sans doute la
loi de Valentinien et Valens, de 370 ou 375, défendant sous peine de mort le
mariage entre Romains et Barbares. Mais, en empêchant ainsi leur
assimilation par la population romaine, il les a maintenus à l’état de corps
étranger dans l’Empire et a contribué probablement à les jeter dans de
nouvelles aventures.
Trouvant le champ libre devant eux, les Goths pillent la Grèce, Athènes, le
Péloponnèse. Stilicon, par mer, va les combattre et les p.9 refoule en Épire. Ils
restent dans l’Empire cependant et Arcadius les autorise à s’installer, toujours
comme fédérés, en Illyrie ; espérant sans doute ainsi le soumettre à l’autorité
de l’empereur, il décore Alaric du titre de Magister militum per Illyricum 1.
Voilà du moins les Goths écartés de Constantinople. Mais proches de l’Italie
qui n’a pas encore été ravagée, ils s’y lancent en 401. Stilicon les bat à
Pollenza et à Vérone et les refoule en 402. D’après L. Schmidt, Alaric aurait
envahi l’Italie, pour la réalisation de ses « plans universels ». Il suppose donc
qu’avec les 100 000 hommes, qu’il lui prête, il aurait eu l’idée de substituer à
l’Empire romain un Empire germanique.
En réalité, c’est un condottiere qui cherche son profit. Il a si peu de
convictions qu’il se met à la solde de Stilicon moyennant 4 000 livres d’or,
pour agir contre cet Arcadius avec lequel il a traité.
L’assassinat de Stilicon vient à point pour ses affaires. Avec son armée
grossie d’une grande partie des troupes de ce dernier, il reprend en 408 le
chemin de l’Italie 2. Déjà en Alaric, le Barbare se mue en un intrigant militaire
romain. En 409, Honorius refusant de traiter avec lui, il fait proclamer
empereur le sénateur Priscus Attalus 3, qui le hausse au grade supérieur de
Magister utriusque militiae praesentialis. Puis, pour se rapprocher
d’Honorius, il trahit sa créature. Mais Honorius ne veut pas devenir un second
Attalus. Alors Alaric pille Rome dont il s’empare par surprise et ne la quitte
qu’en emmenant avec lui Galla Placidia, soeur de l’empereur. Sans doute
va-t-il retourner dès lors contre Ravenne ? Au contraire. Il s’enfonce vers le
sud de l’Italie qui reste à piller, comptant de là passer en Afrique, le grenier de
Rome et la plus prospère des provinces occidentales. C’est toujours une
marche de pillages pour vivre. Alaric ne devait pas atteindre l’Afrique ; il
mourut à la fin de l’année 410. Ses funérailles, dans le Busento, furent celles
d’un héros d’épopée 4.

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1 L. HALPHEN, op. cit., p. 16.
2 Alaric voudrait bien s’ar rêter, mais il ne le peut pas ; il lui faudrait l’autorisation de
l’empereur et celui -ci se garde bien de laisser les Barbares disposer de l’Italie, pas plus qu’en
Orient on ne les a laissés disposer de la Thrace.
3 F. LOT, PFISTER et GANSHOF, Histoire du Moyen Age (coll. Glotz), t. I, p. 35.
4 Voy. C. DAWSON, The Making of Europe (New York, 1932), trad. franç. Les origines de
l’Europe (Paris, 1934), p. 110.

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Son beau-frère Athaulf, qui lui succède, reprend le chemin du Nord. Après
quelques mois de pillage, il marche vers la Gaule où l’usurpateur Jovin vient
de prendre le pouvoir. A tout prix, il lui p.10 faut un titre romain. Brouillé avec
Jovin, qui sera tué en 413 1, éconduit par Honorius qui reste inébranlable, il
épouse en 414 à Narbonne la belle Placidia, qui fait de lui le beau-frère de
l’empereur. C’est alors qu’il aurait prononcé la fameuse phrase rapportée par
Orose 2 : « J’ai d’abord désiré avec ardeur effacer le nom même des Romains
et changer l’Empire romain en Empire gothique. La Romania, comme on dit
vulgairement, serait devenue Gothia ; Athaulf eût remplacé César Auguste.
Mais une expérience prolongée m’a appris que la barbarie effrénée des Goths
était incompatible avec les lois. Or, sans lois il n’y a pas d’État (respublica).
J’ai donc pris le parti d’aspirer à la gloire de restaurer dans son intégrité et
d’accroître le nom romain grâce à la force gothique. J’espère passer à la
postérité comme le restaurateur de Rome, puisqu’il m’est impossible de la
supplanter » 3.
C’était une avance à Honorius. Mais l’empereur, inébranlable, refuse de
traiter avec un Germain qui, de Narbonne, peut prétendre dominer la mer.
Alors Athaulf, incapable de se faire conférer à lui-même la dignité
impériale, refait Attalus empereur d’Occident, pour reconstruire l’Empire avec
lui.
Le malheureux est cependant forcé de continuer ses razzias, car il meurt de
faim. Honorius ayant fait bloquer la côte, il passe en Espagne, se dirigeant
peut-être vers l’Afrique, et y meurt assassiné en 415 par un des siens,
recommandant à son frère Wallia de rester fidèle à Rome.
Affamé lui aussi en Espagne par le blocus des ports, Wallia cherche à
passer en Afrique, mais est rejeté par une tempête. L’Occident est, à ce
moment, dans un état désespéré. En 406, les Huns, avançant toujours, avaient
poussé devant eux, au-delà du Rhin cette fois, les Vandales, Alains, Suèves et
Burgondes qui, bousculant Francs et Alamans, étaient descendus à travers la
Gaule jusqu’à la Méditerranée, et atteig naient l’Espagne. Pour leur résister,
l’empereur p.11 fit appel à Wallia. Poussé par la nécessité, il accepta. Et, ayant

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1 F. LOT, PFISTER et GANSHOF, Histoire du Moyen Age (coll. Glotz), t. I, p. 43.
2 OROSE, Adversus Paganos, VII, 43, éd. K. Zangemeister, 1882, p. 560. L. SCHMIDT, op.
cit., p. 453, attribue à Athaulf l’idée d’une antirömische, nationalgotische Politik. E. STEIN,
Geschichte des Spätrömischen Reiches, t. I, 1928, p. 403, ne dit pas un mot de ceci mais il
observe qu’Athaulf donne, depuis son mariage, une allure Römerfreundlich à sa politique.
3 F. LOT, PFISTER et GANSHOF, Histoire du Moyen Age, t. I, p. 44. C’est certainement, sur
ce mot célèbre que L. Schmidt bâtit sa thèse du « Germanisme » d’Athaulf. Mais si Athaulf a
pensé à substituer à l’Empire un État « Gothique » il ne dit pas « un état d’esprit
germanique » ; en fait, c’eût été un Empire romain dont lui et les Goths auraient exercé le
gouvernement. S’il ne l’a pas fait, c’est parce qu’il a vu que les Goths étaient incapables
d’obéir aux lois, ce qui veut dire aux lois romaines. Maintenant, il veut mettre la force de son
peuple au service de l’Empire, ce qui prouve bien que l’idée de détruire la Romania lui est
étrangère.

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reçu de Rome 600 000 mesures de blé 1, il se retourna contre le flot des
Barbares qui, comme ses Wisigoths, cherchaient à se frayer un chemin vers
l’Afrique.
En 418, l’empereur autorisait les Wisigoths à s’établir en Aquitaine
Seconde, reconnaissant à Wallia, comme jadis à Alaric, le titre de fédéré.
Fixés entre la Loire et la Garonne, au bord de l’Atlantique, écartés de la
Méditerranée qu’ils ne menacent plus, les Goths obtiennent enfin les terres
qu’ils n’avaient cessé de réclamer 2.
Cette fois, ils sont traités comme une armée romaine et les règles du
logement militaire leur sont appliquées 3. Mais cela à titre permanent. Les
voilà donc fixés au sol et éparpillés au milieu des Romains. Leur roi ne règne
pas sur les Romains. Il n’est que roi de son peuple, rex Gothorum, en même
temps qu’il est leur général ; il n’est pas rex Aquitaniae. Les Goths sont
campés au milieu des Romains et réunis entre eux par l’identité du roi.
Au-dessus l’empereur subsiste, mais pour la population romaine, ce roi
germain n’est qu’un général de mercenaires au service de l’Empire. Et la
fixation des Goths ne fut considérée par la population que comme une preuve
de la puissance romaine.
En 417, Rutilius Namatianus vante encore l’éternité de Rome 4.
La reconnaissance des Wisigoths comme « fédérés de Rome », leur
installation légale en Aquitaine, ne devaient pas cependant amener leur
pacification. Vingt ans après, alors que Stilicon a dû rappeler les légions de
Gaule pour défendre l’Italie, et que Genséric a réussi la conquête de l’Afrique,
les Wisigoths se jettent sur Narbonne (437), battent les Romains à Toulouse
(439), et cette fois obtiennent un traité qui, probablement, les a reconnus
comme indépendants, et non plus comme fédérés 5.
Le fait essentiel, qui détermina cet effondrement de la puissance impériale
en Gaule, avait été le passage des Vandales en Afrique sous Genséric.
Réalisant ce que les Goths n’ avaient pu faire, Genséric réussit, en 427,
grâce aux bateaux de Carthagène, à passer le détroit de Gibraltar et à
débarquer 50 000 hommes sur la côte africaine. Ce fut pour l’Empire le coup

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1 E. STEIN, op. cit., p. 404.
2 Au début, on cantonne les fédérés dans de mauvaises provinces : les Wisigoths en Mésie et
plus tard en Aquitaine Seconde, les Burgondes en Savoie, les Ostrogoths en Pannonie. On
comprend qu’ils aient voulu en sortir.
3 Suivant H. BRUNNER, Deutsche Rechtsgeschichte (Leipzig, 2e éd., 1906), t. I, p. 67,
l’application des règles de la tercia aux Goths serait postérieure en date.
Sur le règlement de partage, voyez E. STEIN, op. cit., p. 406.
4 F. LOT, PFISTER et GANSHOF, Histoire du Moyen Age, t. I, p. 57, constatent qu’en 423,
quand meurt Honorius, l’Empire a rétabli son autorité en Afrique, Italie, Gaule, Espagne.
5 E. STEIN, op. cit., p. 482.

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décisif. C’est l’âme même de la République qui disparaît, dit Salvien. Quand
Genséric en 439 a pris Carthage, c’est -à-dire la grande base navale de
l’Occident, puis, peu après, la Sardaigne, la Corse et les Baléares, la situation
de l’Empire en Occident est ébranlée à fond. Il perd cette Méditerranée qui
avait été pour lui jusqu’alors le grand instrument de sa résistance.
L’approvisionnement de Rome est en péril, comme aussi le ravitaillement
de l’armée, et ce sera le point de départ du soulèvement d’Odoacre. La mer est
au pouvoir des Barbares. En 441, l’empereur envoie contre eux une expédition
qui, cette fois, échoue, car entre les forces en présence la partie est égale, les
Vandales combattant sans nul doute la flotte de Byzance avec celle de
Carthagène. Et Valentinien ne peut que reconnaître leur établissement dans les
parties les plus riches de l’Afrique, à Carthage, dans la Byzacène et la
Numidie (442) 1.
Mais ce n’est qu’une trêve.
On a considéré Genséric comme un homme de génie. Ce qui explique son
grand rôle, c’est sans doute la position qu’il occupe. Il a réussi là où Alaric et
Wallia ont échoué. Il tient la province la plus prospère de l’Empire. Il vit dans
l’abondance. Il est casé et du grand port qu’il domine, il peut dès lors se livrer
à une fructueuse piraterie. Il menace autant l’Orient que l’Occident, et s e sent
assez redoutable pour braver l’Empire dont il n’ambitionne pas les titres.
Ce qui explique l’inaction de l’Empire vis -à-vis de lui pendant plusieurs
années après la trêve de 442, ce sont les Huns.
En 447, des plaines du Theiss, Attila pille la Mésie et la Thrace jusqu’aux
Thermopiles. Puis il se retourne contre la Gaule, franchit le Rhin au printemps
de 451 et dévaste tout jusqu’à la Loire.
Aétius, appuyé par les Germains, Francs, Burgondes et Wisigoths 2 qui
agissent en bons fédérés, l’arrête aux en virons de Troyes. L’art militaire
romain et la vaillance germanique ont collaboré. Théodoric Ier, roi des
Wisigoths, réalisant le mot de Wallia sur la gloire de restaurer l’Empire, se
fait tuer. La mort d’Attila en 453 ruine son oeuvre éphémère et libère
l’Occident du péril mongol. L’Empire alors se retourne vers Genséric. Celui –
ci se rend compte du danger et prend les devants.
p.13 En 455, il profite de l’assassinat de Valentinien pour refuser de
reconnaître Maximus. Il entre à Rome le 2 juin 455 et met la ville au pillage 3.
Saisissant le même prétexte, Théodoric II, roi des Wisigoths, (453-466)
rompt avec l’Empire, favorise l’élection de l’empereur gaulois Avitus, se fait
envoyer par lui contre les Suèves, en Espagne, et aussitôt entreprend sa
marche vers la Méditerranée. Vaincu et pris par Ricimer, Avitus devient

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1 F. LOT, PFISTER et GANSHOF, Histoire du Moyen Age, t. I, p. 63.
2 L. HALPHEN, op. cit., p. 32.
3 E. GAUTIER, Genséric, p. 233-235.

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évêque 1, mais la campagne des Wisigoths n’en continue pas moins. De leur
côté les Burgondes qui, après avoir été vaincus par Aétius, avaient été établis
comme fédérés en Savoie en 443 2, s’emparent de Lyon (457).
Majorien, qui vient de monter sur le trône, fait face au danger. Il reprend
Lyon en 458, puis, allant au plus pressé, se tourne contre Genséric. Pour le
combattre, il passe en 460 les Pyrénées afin de gagner l’Afrique par Gibraltar,
mais meurt assassiné en Espagne (461).
Aussitôt Lyon retombe aux mains des Burgondes qui s’étendent dans toute
la vallée du Rhône jusqu’aux limites de la Provence.
De son côté, Théodoric II reprend ses conquêtes. Après avoir échoué
devant Arles, dont la résistance sauve la Provence, il s’empare de Narbonne
(462). Après lui, Euric (466-484) attaque les Suèves d’Espagne, les rejette en
Galice et conquiert la Péninsule. Une trêve feinte et des brûlots en eurent
raison devant le cap Bon. La partie, dès lors, est perdue.
Pour résister, il faut coûte que coûte que l’Empire reprenne la maîtrise de
la mer. L’empereur Léon, en 468, prépare une grande expédition contre
l’Afrique. Il y aurait dépensé 9 millions de solidi et équipé 1 100 vaisseaux.
A Ravenne, l’empereur An themius est paralysé par le maître de la milice
Ricimer. Tout ce qu’il peut, c’est retarder par des négo ciations (car il n’a plus
de flotte), l’occupation de la Provence menacée par Euric. Celui -ci est déjà
maître de l’Espagne et de la Gaule qu’il a conquise jusqu’à la Loire (en 469).
La chute de Romulus Augustule livrera la Provence aux Wisigoths (476) ;
toute la Méditerranée occidentale dès lors sera perdue.
En somme, on se demande comment l’Empire a pu durer si longtemps et
on ne peut s’empêcher d’admirer son obstination à résister à la fortune. Un
Majorien, qui reprend Lyon aux Burgondes et marche sur Genséric par
l’Espagne, est encore digne d’admiration. Pour se défendre, l’Empire n’a que
des fédérés qui ne cessent de le trahir, comme les Wisigoths et les Burgondes,
et des troupes de mercenaires dont la fidélité ne supporte pas le malheur et que
la possession de l’Afrique et des îles par les Vandales empêche de bien
ravitailler.
L’Orient, menacé lui -même le long du Danube, ne peut rien. Son seul
effort se porte contre Genséric. Sûrement si les Barbares avaient voulu
détruire l’Empire, ils n’avaient qu’à s’entendre pour y réussir 3. Mais ils ne le
voulaient pas.

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1 A. COVILLE, Recherches sur l’histoire de Lyon du Ve siècle au IXe siècle (450-800), Paris,
1928, p. 121.
2 Leur établissement en Savoie se fait suivant le principe de la tercia. Comme le fait observer
BRUNNER, op. cit., t. I, 2e éd., p. 65-66, ce sont des vaincus. Ce genre d’établissement,
étendu aux Wisigoths et aux Ostrogoths, est donc d’origine romaine.
3 L. HALPHEN, op. cit., p. 35, parle à tort des efforts « méthodiques » des Barbares.

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Après Majorien (d. 461), il n’y a plus à Ravenne que des empe reurs falots
vivant à la merci des maîtres barbares et de leurs troupes de Suèves : Ricimer
(d. 472), le Burgonde Gundobald qui, retourné en Gaule pour y devenir roi de
son peuple, est remplacé par Oreste d’origine hunnique, lequel dépose Julius
Nepos, et donne le trône à son propre fils Romulus Augustule.
Mais Oreste, qui refuse des terres 1 aux soldats, est massacré et le général
Odoacre 2 est proclamé roi par les troupes. Il n’a en face de lui que Romulus
Augustule, créature d’Oreste, qu’il envoie à la villa de Lucullus au cap Mi sène
(476).
Zénon, empereur d’Orient, faute de mieux, reconnaît Odoacre comme
patrice. En fait, rien n’est changé. Odoacre est un fonctionnaire impérial.
En 488, pour détourner les Ostrogoths de la Pannonie où ils sont
menaçants 3, Zénon les lance sur l’Italie pour la reconquérir, employant
Germains contre Germains, après avoir accordé à leur roi Théodoric le titre de
patrice. Et c’est alors en 489 Vérone, puis en 490 l’Adda, et enfin en 493 la
prise et l’assassinat d’Odoacre à Ravenne. Théodoric, avec l’autorisation de
Zénon, prend le gouvernement de l’Italie en restant roi de son peuple qui est
casé suivant le principe de la tercia.
C’en est fait, il n’y aura plus d’empereur en Occident (sauf un moment,
au VIe siècle) avant Charlemagne. En fait, tout l’Occident est une mosaïque de
royaumes barbares : Ostrogoths en Italie, Vandales en Afrique, Suèves en
Galice, Wisigoths en Espagne et au sud de la Loire, Burgondes dans la vallée
du Rhône. Au nord de la Gaule, ce qui restait encore de romain sous Syagrius
est conquis par Clovis en 486, qui écrase les Alamans dans la vallée du Rhin
et rejette les Wisigoths en Espagne. Enfin, en Bretagne, se sont fixés les
Anglo-Saxons. Ainsi, au commencement du VIe siècle, il n’y a plus un pouce
de terre en Occident qui obéisse à l’empereur. La catastrophe semble énorme
à première vue, si énorme qu’on date de la chute de Romulus comme un
second acte du monde. A y regarder de plus près, cependant, elle apparaît
moins importante.
Car l’empereur n’a pas disparu en droit. Il n’a rien cédé en souveraineté.
La vieille fiction des fédérés continue. Et les nouveaux parvenus eux-mêmes
reconnaissent sa primauté.
Les Anglo-Saxons seuls l’ignorent. Pour les autres, il reste comme un
souverain éminent. Théodoric gouverne en son nom. Le roi burgonde

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1 L. SCHMIDT, op. cit. p. 317. C’est parce que les magasins impériaux ne peuvent les
ravitailler. Toujours la Méditerranée ! Ils voulaient être casés tout en restant soldats romains.
2 Le 23 août 476, Odoacre commande, non à un peuple, mais à toutes sortes de soldats. Il est
roi mais non national. Il s’empare du pouvoir par un pronunciamiento militaire. Odoacre
renvoie les insignes impériaux à Constantinople ; il ne les prend pas pour lui.
3 L. HALPHEN op. cit., p. 45. Quoiqu’ils y aient été établis comme fédérés après la mort
d’Attila, ils avaient en 4 87 menacé Constantinople (ibid., p. 46).

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Sigismond lui écrit en 516-518 : Vester quidem est populus meus 1. Clovis se
fait gloire de recevoir le titre de consul 2. Pas un n’ose prendre le titre
d’empereur 3. Il faudra attendre pour cela Charlemagne. Constantinople reste
la capitale de cet ensemble. C’est elle que les rois wisigoths, ostrogoths et
vandales prennent comme arbitre de leurs querelles. L’Empire subsiste en
droit par une sorte de présence mystique ; en fait — et ceci est beaucoup plus
important — survit la Romania.

III. Les Germains dans la « Romania »

suite…

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