Mahomet – « Muhammad »


auteur : M. GAUDEFROY-DEMOMBYNES
Avant-propos de l’auteur
L’auteur de ce livre a dépassé quatre-vingt-quatorze ans. L’infirmité de
sa vue l’a empêché de le relire et d’en corriger les épreuves. Il a été heureux
que son ami Claude CAHEN, professeur d’histoire du moyen âge à
l’Université de Strasbourg et islamisant, ait bien voulu le remplacer, et revoir
ces longues pages. L’auteur a seulement pu entendre sa femme lui lire
certains chapitres en placards et dans la mise en pages.
Quelques pages, surtout au début et à la fin du livre, n’avaient pu être
tout à fait mises au point ; des indications sommaires ont été données,
exclusivement d’après les notes de l’auteur, dans des rédactions où les
interventions nettes de Claude CAHEN sont signalées par des crochets.
L’auteur s’excuse de n’avoir pu tenir compte des publications des deux
ou trois dernières années.
M. GAUDEFROY-DEMOMBYNES [1956].
Introduction
Les sources de l’étude de Mohammed,
Conception générale du livre
La naissance de l’Islam est un fait considérable dans l’histoire
de l’humanité. Après treize siècles la religion nouvelle ordonne encore
la vie de peuples parvenus à des stades inégaux de culture et apparte-
nant à des races diverses, Sémites,Indo-Européens, etc. La doctrine, il
est vrai, s’en est modifiée par l’effort soutenu des théologiens et des
juristes du moyen âge, mais le Coran et la tradition du Prophète en
restent les éléments essentiels, qu’il faut réunir et situer dans l’histoire
religieuse de l’Arabie et du Proche-Orient. Mais Coran et Tradition
nous introduisent avant tout auprès d’une personnalité puissante, celle
du fondateur de l’Islam, Mohammed, dont la vie est pour le musulman
le commentaire vivant de l’enseignement qu’il a apporté. Une histoire
de la vie de Mohammed est donc une introduction nécessaire à l’étude
de la doctrine musulmane. Elle sera conduite ici avec le souci de rele-
ver surtout les faits qui expliquent et commentent les conséquences de
la méditation du Prophète inspiré.
Le Coran — Si, pour reconstituer le milieu arabe, nous disposons,
en dehors d’informations sommaires dans quelques écrivains anciens
de confessions diverses, d’une collection d’inscriptions de jour en jour
croissante, en ce qui concerne Mohammed lui-même notre documentation
est d’un autre ordre, et consiste en deux éléments, d’une part le Coran, d’autre
part la Tradition.
Le Coran, c’est-à-dire le texte de la Révélation prêchée par Mohammed, se
présente à nous en chapitres, les sourates, composés eux-mêmes
d’un nombre variable de versets, plus ou moins longs, les ayât.
Il y a 114 sourates totalisant 6 219 versets. Elles sont classées selon
leur longueur, les trois plus petites, 1, 113 et 114 encadrant le texte
sacré comme d’une protection magique. Leur classement n’a donc pas
de rapport avec l’ordre dans lequel elles ont été réellement prononcées.
Chaque sourate a un titre qui correspond au principal sujet traité,
mais aucune ne forme un ensemble ordonné. La sourate qui « ouvre »
le livre, la fâtiha, résume le Coran tout entier, selon les docteurs de
l’Islam ; c’est une sorte de catéchisme, où des auteurs européens ont
voulu voir une influence chrétienne. Des lettres isolées sont inscrites
en tête de certaines sourates, dont aucune explication convaincante n’a
été fournie : Allah seul en connaît le sens.
Tel qu’il est le Coran nous a été transmis par la combinaison de la
mémoire et de l’écriture. La langue dans laquelle il est écrit, rythmique,
souvent assonancée, se prête particulièrement à la conservation
dans la mémoire d’un peuple dressé par le pas de ses chameaux à
donner aux phrases courantes une mesure rythmée. Cependant
l’écriture était répandue en Arabie, et les croyants s’en servirent aussi
pour fixer la Révélation — un verset prouve que c’était déjà un métier
d’être copiste du Coran —. La tradition veut que le Prophète ait dicté
lui-même une partie de la Révélation à son secrétaire Zaïd b. Thâbit :
il est vraisemblable qu’il préférait la transmission orale, mais que
Zaïd, de sa propre initiative, nota de nombreux feuillets. D’autres
compagnons sans doute avaient imité son exemple, et à la mort du
Prophète il est probable que le Coran entier était conservé par écrit.
Selon la tradition, c’est le texte de Zaïd qu’Abû Bakr, successeur du
Prophète, considéra comme valable et légua à ‘Omar, qui le remit à sa
fille Hafça, veuve de Mohammed. Néanmoins d’autres recensions pri-
rent autorité dans les pays conquis par l’Islam, celles d’Ibn Ubayy à
Damas, de Miqdâd à Himç, d’Ibn Masûd à Kûfa et d’Ibn al-Ach‘ath
à Baçra. Ainsi apparaissaient dans le texte du Coran les altérations
que la Révélation reprochait si fort aux Juifs et aux Chrétiens d’avoir
apportées aux anciens Livres. La tradition craint particulièrement que
le texte du Coran soit contaminé par la connaissance des livres apocryphes.
‘Omar, qui avait copié un livre des gens de l’Écriture, fut
blâmé publiquement par le Prophète, et, à son tour, il tança vertement
un compagnon qui avait copié le Livre de Daniel.
Il fallait réagir contre les variantes des textes écrits et les comparer
aux transmissions orales qui étaient encore assurées par la présence de
nombreux compagnons du Prophète. ‘Othmân confia à quelques-uns
d’entre eux le soin de réunir les divers écrits autour de celui de Zaïd b.
Thâbit et d’établir un texte définitif ; ce texte est encore aujourd’hui la
Loi du monde musulman.
Il convient de rendre hommage aux anciens docteurs de l’Islam qui
ont montré la fermeté de leur sens critique et leur sincère souci de re-
trouver un ordre des versets du Coran qui soit conforme à la réalité
historique. Leur effort s’est étendu à l’interprétation du Coran en gé-
néral. Mais ils n’ont pu triompher de toutes les difficultés. Après eux
les historiens européens ont établi une chronologie des versets corani-
ques, qui n’est point certaine ; le travail décisif à cet égard est dû à
Noeldeke, dont on adoptera les conclusions.
La Tradition. — Le texte du Coran a donc été définitivement fixé
dès le milieu du VIIe siècle, sauf quelques mots qui restent indécis ;
mais l’interprétation de nombreux versets a été aussitôt et reste incer-
taine : grammaticicertant. Or, il y avait eu, jusqu’en 632, un com-
mentaire vivant de la révélation, le Prophète, dont les paroles, les ac-
tions, les silences et les abstentions devaient servir d’explication et de
modèle à tous les musulmans. Le Coran a dit : « Il y a pour vous un
bel exemple en l’Envoyé d’Allah.» C’est une « Imitation de Mohammed »,
la tradition sunna, exprimée par les récits,hadîth. Les compagnons
du Prophète les transmirent à la seconde génération de
croyants, celle des Suivants, qui la confièrent eux-mêmes aux Sui-
vants des Suivants. On en parvint ainsi au IXe siècle, à l’époque des
grandes controverses religieuses, et des hommes instruits compo-
sèrent, sous leur propre responsabilité, des recueils dehadîth, où ils
notèrent soigneusement la route par laquelle ceux-ci leur étaient par-
venus, la « chaîne des appuis »,isnâd.
Mais au temps où les théologiens-juristes ont rassemblé les mem-
bres épars de la sunna, la société musulmane s’était singulièrement
élargie.
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