GNÔSIS


 

Auteur : BORIS MOURAVIEFF
Ouvrage : Gnôsis Tome 1, 2 et 3 Etude et commentaires sur la tradition ésotérique de l’orthodoxie orientale Tome 1 Cycle exotérique Tome 2 Cycle mésotérique Tome 3 Cycle ésotérique
Année : 1961-1965

INTRODUCTION
L’homo sapiens vit plongé dans les circonstances à tel point qu’il s’oublie et oublie où il va.
Et pourtant il sait, sans le ressentir, que la mort tranche tout.
Comment expliquer que l’intellectuel qui a fait de merveilleuses découvertes et le
technocrate qui les a exploitées aient laissé le problème de notre fin fors du champ de leurs
investigations ? Comment expliquer que l’énigme posée par le problème de la mort laisse
indifférente la Science qui pourtant ose tout et prétend tout ? Comment expliquer que la
Science, au lieu de s’opposer à sa soeur aînée, la Religion, ne soit pas venue unir ses efforts
aux siens pour résoudre le problème de l’Être qui, en fait, est celui de la mort ?
Que l’homme meure dans son lit ou à bord d’une frégate interplanétaire, la condition
humaine n’en est point changée.
Le Bonheur ? Mais on nous enseigne que le bonheur ne dure qu’autant que dure l’Illusion…
Et qu’est-ce que l’Illusion ? Nul ne le sait. Mais elle nous submerge. Si nous savions ce
qu’est l’Illusion, nous saurions par opposition ce qu’est la Vérité. Et la Vérité nous
affranchirait. 11
L’Illusion en tant que phénomène psychologique, a-t-elle jamais été soumise à une analyse
critique faisant intervenir les données les plus récentes de la Science ? Il ne semble pas. Et
pourtant on ne peut dire que l’homme soit paresseux et ne cherche pas. C’est un chercheur
passionné. Mais il cherche à côté de l’essentiel.
Ce qui frappe dès l’abord, c’est que l’homme moderne confond progrès moral et progrès
technique et que le développement de la Science se poursuit dans un dangereux isolement.
Le progrès éclatant des techniques n’a rien changé à l’essentiel de la condition humaine, et
n’y changera rien, parce qu’il opère dans le domaine des circonstances et ne touche que
superficiellement à la vie intérieure de l’homme. Or, depuis la plus haute antiquité, on sait
que l’essentiel se trouve non pas en dehors de l’homme, mais bien en lui-même.
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On s’accorde généralement à penser que l’humanité est parvenue à un tournant important de
son histoire. L’esprit cartésien qui ruina la scolastique se trouve à son tour dépassé. Et la
logique de l’Histoire réclame un esprit nouveau. Le divorce entre la connaissance
traditionnelle, dont la Religion est dépositaire, et la connaissance acquise, fruit de la Science,
risque de faire sombrer la civilisation chrétienne, à l’origine si riche de promesses.
C’est une aberration de croire que la Science, de par sa nature, est opposée à la Tradition. Il
faut également affirmer avec force que la Tradition ne comporte aucune tendance opposée à
la Science. Au contraire, les Apôtres prévoyaient le prodigieux développement de celle-ci.

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11 Jean, VIII, 32.

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Ainsi, la célèbre formule de saint Paul : la Foi, l’Espérance, l’Amour, 12 résume un vaste
programme d’évolution du savoir humain. Si l’on examine cette formule par rapport à son
contexte,13 on voit que ses deux premiers termes sont temporaires, alors que le troisième est
permanent. Elle valait, selon l’Apôtre, pour l’époque à laquelle elle était exprimée,14 et sa
signification devait évoluer avec le temps. C’est ce qui est arrivé, dans le sens même qu’avait
prévu saint Paul. La Science,15 et d’une manière générale la Connaissance,16 appelées à se
substituer à la Foi et à l’Espérance, ces catégories-limites accessibles, selon l’Apôtre, à la
mentalité de l’époque où il enseignait ont connu depuis lors un développement extraordinaire.
Or, il ajoute : lorsque je suis devenu homme, j’ai fait disparaître ce qui était de l’enfant17 :
ainsi est décrit le passage de la Foi à la Connaissance. Saint Paul précise alors que cette
dernière, bien que nécessaire à l’évolution, n’est pas un état définitif, car elle ne peut avoir un
caractère partiel. Et il ajoute que quand ce qui est parfait sera venu, ce qui est partiel
disparaîtra.18 Le parfait, c’est l’Amour qui comprend en lui l’accomplissement de toutes les
vertus, de toutes les prophéties, de tous les mystères et de toute la Connaissance.19 Saint Paul
insiste sur ce point et conclut par cette adjuration : cherchez à atteindre l’Amour.20
C’est par les efforts conjugués de la Science traditionnelle, basée sur la Révélation, donc sur
la Foi et l’Espérance, et de la Science acquise, domaine de la connaissance positive que l’on
peut espérer remplir le programme tracé par saint Paul, et finalement atteindre l’Amour dans
son expression intégrale.
L’un des objets du présent ouvrage est, en développant les postulats de la Science
traditionnelle, de faire ressortir les liens qui l’unissent à la Science positive.
L’auteur est persuadé que seule la synthèse de ces deux branches du savoir est susceptible
de résoudre le problème de l’homme, dont la solution conditionne celle de tous les autres
problèmes qui se posent aujourd’hui.
***
Selon la Tradition, l’évolution humaine, après une longue période préhistorique, se poursuit
dans une succession de trois cycles : Cycle du Père, que l’histoire ne connaît
qu’incomplètement; Cycle du Fils, qui tend à sa fin; enfin, Cycle du Saint-Esprit, auquel nous
parvenons actuellement.
L’Anthropologie place l’apparition de l’homo sapiens fossilis à quarante mille ans de
l’époque actuelle. La vie y était caractérisée par le matriarcat issu du système du mariage
collectif. A quatorze mille ans de nous environ, avec l’apparition de l’homo sapiens recens, le
régime de la gens matriarcale céda graduellement la place à celui de la gens patriarcale,
caractérisée par la polygamie. Ce fut un progrès certain, bien que ce système fût encore
marqué de bestialité, la femme y étant réduite à la condition de marchandise vivante.
Cependant, les anciennes tendances prévalurent encore fort longtemps. Aristote en témoigne
lorsqu’il décrit l’attitude des classes aisées de son temps vis-à-vis du problème de la femme.
Il dit qu’on entretenait des femmes légitimes pour engendrer des citoyens selon la loi, des

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12 Corinthiens, XIII, 13. Le troisième terme est bien l’Amour et non pas la charité. La nuance est importante. L’Amour
est une force nouménale alors que la charité n’est qu’une attitude, l’une des manifestation de l’Amour.
13 bid., 1-12.
14 « Maintenant », dit saint Paul, verset 13.
15 Ibid., verset 9 et suivant.
16 Ibid.
17 Ibid., verset 11
18 Ibid., verset 9
19 I Corinthiens, XIII, passim.
20 I Corinthiens, XIV, 1.

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hétaïres pour le plaisir, enfin des concubines pour l’usage quotidien. Une telle conception ne
laisse à l’Amour que peu de place.
Jésus introduisit dans les rapports humains ce qui était pratiquement inconnu avant lui. A la
loi de la jungle : oeil pour oeil, dent pour dent, 21 il substitua le commandement nouveau :
aimez-vous les uns les autres.22
Cela produisit une révolution dans les relations entre l’homme et la femme : l’Amour était
introduit dans la vie sociale. La « marchandise » d’autrefois obtenait droit de cité. Certes,
pas immédiatement, ni intégralement. Toutefois, le principe était posé du choix réciproque
en amour. Ce fut la révélation du Roman.
***
Le roman, par lequel la société chrétienne vivait le principe du choix réciproque, atteignit
son apogée au Moyen Age. Malgré le déclin qu’il a connu depuis lors, malgré la tendance
actuelle au retour à des formes régressives des rapports entre les sexes, il demeure l’idéal
avoué de notre société. Aussi, n’est-il pas exact de parler de la mort du roman. Car une
révolution se prépare dans le silence pour substituer au roman libre, marque de l’ère
chrétienne, le roman unique, apanage de l’ère du Saint-Esprit. Libéré de la servitude de la
procréation, ce roman de demain est appelé à cimenter l’union indissoluble de deux être
strictement polaires, union qui assurera leur intégration au sein de l’Absolu. Car, dit l’Apôtre
saint Paul :
{ dans le Seigneur, la femme n’est point sans l’homme, ni l’homme sans la femme.}23
La vision d’un tel roman hante les meilleurs esprits depuis des millénaires. On la retrouve
dans l’amour platonique, base du roman unique, dans les mythes de l’Androgyne, d’Orphée et
d’Eurydice, de Pygmalion et Galatée… C’est l’aspiration du coeur humain qui, dans le secret,
pleure sa profonde solitude. Ce roman constitue le but essentiel du travail ésotérique. Il
s’agit là de l’amour qui unira l’homme à cet être unique pour lui, la femme-soeur,24 gloire de
l’homme, comme lui-même sera gloire de Dieu.25 Entrés dans la lumière du Thabor, tous
deux ne faisant plus qu’un verront jaillir l’Amour vrai, transfigurateur, vainqueur de la Mort.
L’Amour est l’Alpha et l’Oméga de la vie. Le reste n’a qu’une signification secondaire.
L’homme naît avec l’Alpha. C’est le propos du présent travail d’indiquer le chemin qui
conduit vers l’Oméga.

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21 Exode, XXI, 24; Deutéronome, XIX, 21; Lévitique, XXIV, 20.
22 Jean, XIII, 34; ibid., XV, 12; I Jean, III, 11.
23 I Corinthiens, XI, 11
24 Ibid., IX, 5.
25 Ibid., XI 7.

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PREMIERE PARTIE
L’HOMME

suite…

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