MES IDEES POLITIQUES



Auteur : Maurras Charles
Ouvrage : Mes idées politiques
Année : 1937

AVANT-PROPOS

LA POLITIQUE NATURELLE

1. L’inégalité protectrice.
Le petit poussin brise sa coquille et se met à courir.
Peu de choses lui manque pour crier : “ Je suis libre … ” Mais le petit homme ?
Au petit homme, il manque tout. Bien avant de courir, il a besoin d’être tiré de sa mère, lavé,
couvert, nourri. Avant que d’être instruit des premiers pas, des premiers mots, il doit être gardé
de risques mortels. Le peu qu’il a d’instinct est impuissant à lui procurer les soins nécessaires, il
faut qu’il les reçoive, tout ordonnés, d’autrui.
Il est né. Sa volonté n’est pas née, ni son action proprement dite. Il n’a pas dit Je ni Moi, et il en
est fort loin, qu’un cercle de rapides actions prévenantes s’est dessiné autours de lui. Le petit
homme presque inerte, qui périrait s’il affrontait la nature brute, est reçu dans l’enceinte d’une
autre nature empressée, clémente et humaine : il ne vit que parce qu’il en est le petit citoyen.
Son existence a commencé par cet afflux de services extérieurs gratuits. Son compte s’ouvre par
des libéralités dont il a le profit sans avoir pu les mériter, ni même y aider par une prière, il n’en
a rien pu demander ni désirer, ses besoins ne lui sont pas révélés encore. Des années passeront
avant que la mémoire et la raison acquises viennent lui proposer aucun débit compensateur.
Cependant, à la première minute du premier jour, quand toute vie personnelle est fort étrangère
à son corps, qui ressemble à celui d’une petite bête, il attire et concentre les fatigues d’un groupe
dont il dépend autant que de sa mère lorsqu’il était enfermé dans son sein.
Cette activité sociale a donc pour premier caractère de ne comporter aucun degré de réciprocité.
Elle est de sens unique, elle provient d’un même terme. Quand au terme que l’enfant figure, il
es muet, infans, et dénué de liberté comme de pouvoir ; le groupe auquel il participe est
parfaitement pur de toute égalité : aucun pacte possible, rien qui ressemble à un contrat. Ces
accords moraux veulent que l’on soit deux. Le moral de l’un n’existe pas encore.
On ne saurait prendre acte en termes trop formels, ni assez admirer ce spectacle d’autorité pure,
ce paysage de hiérarchie absolument net.
Ainsi, et non pas autrement, se configure au premier trait le rudiment de la société des hommes.
La nature de ce début est si lumineusement définie qu’il en résulte tout de suite cette grave
conséquence, irrésistible, que personne ne s’est trompé autant que la philosophie des
“ immortels principes ”, quand elle décrit les commencements de la société humaine comme le
fruit de conventions entre des gaillards tout, formés, pleins de vie consciente et libre, agissant
sur le pied d’une espèce d’égalité, quasi pairs sinon pairs, et quasi contractants, pour conclure
tel ou tel abandon d’une partie de leurs “ droits ” dans le dessein exprès de garantir le respect
des autres.

Les faits mettent en pièce et en poudre ces rêveries. La Liberté en est imaginaire, l’Egalité
postiche. Les choses ne se passent pas ainsi, elles n’amorcent même rien qui y ressemble e, se
présentant de toute autre manière, le type régulier de tout ce qui se développera par la suite est
essentiellement contraire à ce type-là. Tout joue et va jouer, agit et agira, décide et décidera,
procède et procédera par des actions d’autorité et d’inégalité, contredisant, à angle droit, la
falote hypothèse libérale et démocratique.
Supposons qu’il n’en soit pas ainsi et que l’hypothèse égalitaire ait la moindre apparence.
Imaginons, par impossible, le petit homme d’une heure ou d’un jour, accueilli, comme le
voudrait la Doctrine, par le choeur de ses pairs, formé d’enfants d’une heure ou d’un jour. Que
feront-ils autours de lui ? Il faut, il faut absolument, si l’on veut qu’il survive, que ce pygmée
sans force soit environné de géants, dont la force soit employée pour lui, sans contrôle de lui,
selon leur goût, selon leur coeur, en tout arbitraire, à la seule fin de l’empêcher de périr :
Inégalité sans mesure et Nécessité sans réserve, ce sont les deux lois tutélaires dont il doit subir
le génie, la puissance, pour son salut.
Ce n’est que moyennant cet Ordre (différencié comme tous les ordres) que le petit homme
pourra réaliser ce type idéal du Progrès : la croissance de son corps et de son esprit.
Il grandira par la vertu de ces inégalités nécessaires.
Le mode d’arrivée du petit homme, les êtres qui l’attendent et l’accueil qu’ils lui font, situent
l’avènement de la vie sociale fort en deçà de l’éclosion du moindre acte de volonté. Les racines
du phénomène touchent des profondeurs de Physique mystérieuse.
Seulement, et ce nouveau point importe plus peut-être que le premier, cette Physique archique et
hiérarchique n’a rien de farouche. Bien au rebours ! Bénigne et douce, charitable et généreuse,
elle n’atteste aucun esprit d’antagonisme entre ceux qu’elle met en rapport : s’il n’y a pas eu
l’ombre d’un traité de paix, c’est d’abord qu’il n’y a pas eu trace de guerre, de lutte pour la vie,
entre l’arrivant et les recevants : c’est une entraide pour la vie qu’offre la Nature au petit hôte
nu, affamé, éploré, qui n’a même pas en bouche une obole qui lui paye sa bienvenue. La Nature
ne s’occupe que de le secourir. Il est en larmes, elle le caresse et le berce, et elle s’efforce de le
faire sourire.
Dans un monde où les multitudes dolentes élèvent à longs cris des revendications minima, que
ceux qui les entendent ne manquent pas de qualifier de calamiteux maxima , – en ce monde où
tout est supposé devoir surgir de la contradiction d’intérêts aveugles et la bataille d’égoïsmes
irréductibles, – voici quelque chose de tout autre et qu’on ne peut considérer comme hasard
d’une rencontre ni accident d’une aventure ; voici la constance, la règle et la loi générale du
premier jouir : cette pluie de bienfaits sur le nouveau-né. Au mépris de tout équilibre juridique,
on le fait manger sans qu’il ait travaillé ! On le force, oui, ont le force à accepter sans qu’il ait
donné ! Si les mères répondent qu’il faut bien faire vivre ce qu’on a fait naître, leur sentiment
n’est point à classer entre les durs axiomes du Juste, il procède du souple décret d’une Grâce.
Ou, si l’on tient absolument à parler justice, celle-ci se confond certainement avec l’Amour.
C’est ainsi ! Nulle vie humaine ne conduit son opération primordiale courante sans qu’on lui
voit revêtir ces parures de la tendresse. Contrairement aux grandes plaintes du poète romantique,
la lettre sociale, qui paraît sur l’épaule nue, n’est pas écrite avec le fer. On n’y voit que la marque des
baisers et du lait : sa Fatalité se dévoile, il faut y reconnaître le visage d’une Faveur.
… Mais le petit homme grandit : il continue dans la même voie royale du même bénéfice indû,
littéralement indu ; il ne cesse de recevoir. Outre qu’on lui a inculqué une langue, parfois riche

et savante, avec le grave héritage spirituel qu’elle apporte, une nouvelle moisson qu’il n’a point
semée est récoltée de jour en jour : l’instruction, l’initiation et l’apprentissage.
La pure réceptivité de l’état naissant diminue selon que s’atténue la disproportion des forces
entre son entourage et lui ; l’effort, devenu possible, lui est demandé ; la parole qu’on lui
adresse, plus grave, peut se teinter de sévérité. Aux premières douceurs qui l’ont couvé,
succède un mâle amour qui excite au labeur, le prescrit et le récompense. La contrainte est
parfois employée contre lui, car le petit homme, plus docile, en un sens, l’est moins dans un
autre : il se voit capable de se défendre, pour résister même à son vrai bien. Il doit peiner, et la
peine peut lui coûter. Mais ce qu’il met du sien est largement couvert et compensé par la
somme et par la valeur de gains nouveaux, – dont le compte approximatif ne peut être dressé ici
qu’à moitié.
En effet, nous devons laisser de côté ce que le petit homme acquiert de plus précieux :
l’éducation du caractère et le modelage du coeur. Ce chapitre, vaste et complexe, est infesté de
sots, de fripons, d’effrontés, qui y gardent une certaine marge de chicane pour soutenir la basse
thèse de l’enfant-roi et de l’enfant-dieu, de qui la sublime originalité serait violée par les parents,
détournée par les maîtres, appauvrie ou enlaidie par l’éducation, alors qu’il est patent que ce
dressage nécessaire limite l’égoïsme, adoucit une dureté et une cruauté animale, freine des
passions folles et fait ainsi monter du “ petit sauvage ” le plus aimable, le plus frais et le plus
charmant des êtres qui soient : l’adolescent, fille ou garçon, quand il est élevé est civilisé. La
vérité se rit des sophismes les plus retors. Mais, parce que notre exposé de faits doit démontrer
plutôt que décrire, il vaut mieux en négliger une belle part et couper aux longueurs d’un débat
onéreux. Tenons-nous à l’indiscutable, au sans réplique : il nous suffit de la haute évidence des
largesses unilatérales que le prédécesseur fait au successeur sur le plan de l’esprit. Là, l’enfant
n’est pas suspect de pouvoir acheter d’une ligne ou compenser d’un point les immenses avoirs
dont il a communication, tels qu’ils ont été capitalisés par son ascendance, et lourds de
beaucoup plus de siècles qu’il n’a d’années. Son cercle nourricier étant ainsi devenu énergie et
lumière est immensément élargi, et rien n’y apparaît qui puisse ressembler encore à aucun
régime d’égalité contractuelle. Si l’on veut, un échange a lieu. Mais c’est celui de l’ignorance
contre la Science, celui e l’inexpérience des sens, de la gaucherie des membres, de l’inculture des
organes, contre l’enseignement des Arts et Métiers : véritable et pur don fait à l’enfant du
prolétaire comme à l’enfant du propriétaire, don commun “ au boursier ” et à l’héritier, car le
plus pauvre en a sa part ; en un sens, elle est infinie, ne comportant point de retour.
… Ainsi nourri, accru, enrichi et orné, le petit homme a bien raison, alors, de prendre conscience
de ce qu’il vaut et, s’il “ se voit le bout du nez ”, d’estimer à leur prix les nouveautés brillantes
dont il aspire à prendre l’initiative à son jour. Mais, jusqu’à la preuve faite, jusqu’à l’oeuvre mise
sur pied, il ne peut guère qu’accéder à l’heureux contenu des cornes d’abondance inclinées
devant lui. Comme il s’est donné la peine de naître, tout au plus s’il doit se donner la peine de
cueillir, pour se l’ingérer, le fruit d’or de la palme que le dieu inconnu fait parfois tomber à ses
pieds.

2. Liberté “ plus ” Nécessité.
La croissance achevée, voici la seconde naissance. Du petit homme sort l’adulte. La conscience,
l’intelligence, la volonté apparues, exercées, il se possède. C’est à sont tour de vivre, son moi est
en mesure de rendre à d’autres moi tout ou partie, ou le plus ou le moins, de ce qui lui fut
adjugé sans aucune enchère.

Son effort personnel ressemble à celui de ses pères, il tend aux mêmes fins de mélancolie
éternelle et d’universel mécontentement qui pousse tout mortel à essayer de changer la face du
monde. Cela ne va jamais sans vertige ni griserie. Les étourdissements de la chaude jeunesse ne
peuvent pas beaucoup contribuer à lui ouvrir les yeux sur la vérité de sa vie. Commençons par
feindre de faire à peu près de même, et suivons notre jeune adulte dans le tourbillon de cette
activité que le désir, l’exemple et leurs entraînements nouent, dénouent, stimulent, traversent.
L’éternel ouvrier se met donc à l’oeuvre ; il fait et il défait, arrache et ajoute, détruit et
reconstruit, à moins que, voyageur et médiateur, il ne trafique, achète, vende. Ainsi peut-il
entrer dans tous les tours et retours de commandement et d’obéissance qui le font s’éprouver et
parfois se connaître : constant ou non avec lui-même, fidèle ou non envers autrui, il ne peut
manquer de prendre la hauteur de ses frères, supérieurs ou inférieurs, les dépassant, dépassé
d’eux, selon sa valeur ou sa chance, mais rencontrant fort peu d’égaux bien qu’il lui soit usuel,
commode et courtois de faire et dire comme s’ils l’étaient tous.
Ce qu’il peut reconnaître de véritable égalité entre les hommes qui se révèlent à lui
ressemblerait plutôt à une chose qui serait la même chez tous. Comment se représenter cette
identité ?
C’est un composé de science et de conscience : quelque chose de même qui porte les uns et les
autres à voir, sentir, retenir, en tout objet, ce qui est aussi le même , invariable, invarié, fixé ; une
faculté d’adhérer spontanément aux axiomes universels des nombres et des figures ; à se
réfugier et à se reposer dans les perceptions ou les acquisitions immémoriales du bon sens et du
sens moral ; la distinction du bien et du mal ; l’aptitude à choisir ou à refuser l’un et l’autre.
Enfin, d’un mot, ce qui, avec des formes ou des intensité diverses, constitue, en son essentiel, le
Personnel.
Pour en rendre l’idée plus claire, supposons l’architecte de la Cité de l’Âme ou son géomètre et
dessinateur-arpenteur, occupé à délimiter, avec la plume ou le crayon, les vastes espaces vagues
occupés et disputés par les sentiments, les passions, les images, les souvenirs, tous éléments
divers d’énergie comme de valeur, qui son naturels à chaque homme : la courbe irrégulière dont
il les cerne peut tendre à former un cercle ou un ovale ou toute autre figure, mais flottante,
mobile, extensible, étant douée des élasticités de la vie. Or, voici qui va obliger le même
praticien à se servir de son compas, et d’une ouverture constante, pour le rayon qui décrira un
petit cercle concentrique à circonférence rigide : le cercle déterminera le réduit où tient, où
s’accumule le trésor, le dépôt des biens spirituels et moraux dont la Raison et la Religion
s’accordent à faire l’attribut de l’humanité. Tout homme, ayant cela, vaut tout autre homme,
pour cela. Là siège donc l’impénétrable et l’inviolable, l’inaltérable, l’incoercible, le sacré. Les
neuf dixièmes de l’Amour, qui sont physiques, reçoivent là leur mystérieux dernier dixième,
demi-divin, étincelle qui l’éternise ou le tue. C’est le lieu réservé du plus haut point de nos
natures. Et, comme il se répète tel quel en chacun des hommes les plus dissemblables, c’est leur
mesure, enfin trouvée. Combien de fois ce mètre mental et moral pourra-t-il être reporté sur la
stature et le volume des innombrables exemplaires réalisés de l’être humain ? L’intensité de
leurs passions ! L’étendue de leurs besoins ! Leurs talents ! Leurs vigueur ! Leurs vices ! Celles
de leurs vertus qui sont de source corporelle ou d’origine mixte ! Tout ce que la Personne
associe et agrège de minéral, de végétal et d’animal, dans le socle vivant de son humanité !
De l’humaine expansion universelle émerge ce point de repère. Il ne faut pas penser que les
modernes l’aient découvert. Sophocle et Térence l’ont bien connu. Les auditeurs de leur théâtre
ne l’ignoraient point. Quelques abus que l’on fasse de certains de leurs textes, nos Anciens ne
doutaient pas que la personnalité fût également présente dans l’esclave et dans le maître. Le

petit serviteur platonicien portait en lui, comme Socrate, toute le géométrie. Ce qui ne veut
point dire qu’il fût l’égal de Socrate ni considéré ni à considérer comme tel : autant eût valu
soutenir que nous sommes tous égaux parce que nous avons tous un nez. Mais, que cette
identité générale existe, qu’elle serve et puisse servir d’unité de rapport, il suffit : toute l’activité
rationnelle et morale des hommes s’en trouve soumise à une même législation. Il est autre par
ailleurs. Il est le même là. Que l’action personnelle tienne à la vie privée, qu’elle tienne à la vie
sociale et politique, tout ce qu’elle a de volontaire, engagé au cadre des droits et des devoirs,
tombe sous le critère du Juste et de l’Injuste, du Bien et du Mal.
Tel est le petit cercle, et sa juridiction. Il ne saurait l’étendre à toute la vivante forêt des actions
inconscientes et involontaires qui recouvre et qui peuple toute la grande figure diffuse dont il
est entouré. La mesure des lois morales ne peut suffire à la police de cette aire immense.
Voilà d’abord (ce qui n’est discuté par personne) la loi du corps : se couvrir pour ne pas
s’enrhumer, s’appuyer pour ne pas tomber, se nourrir pour ne pas périr. Mais il doit exister
d’autres lois. Un choeur de bienfaits collectifs s’est déjà imposé au naissant animal humain en
vue de sa croissance physique et morale. Si grandir et mûrir l’émancipe des liens originels, ne
va-t-il pas être soumis à d’autres conditions qui auront aussi leur degré de nécessité ? Il n’est
point promis à la solitude. Il ne la supporterait pas. L’homme adulte, quelque trouble agitation
qui l’emporte, et souvent par l’effet de ce trouble, ne cesse de subir un premier mouvement qui
est de rechercher son semblable, pour se l’adjoindre ou se joindre à lui.
Or, prenons que, d’abord, il ne va pas lui proposer ou imposer quelque condition définie
d’entente délibérée. Son mouvement sera personnel, tout à l’heure : il n’est encore qu’ individuel.
Avant d’être électives, ses affinités ont été instinctives. Elles ont même commencé par être
fortuites et confuses : souvent dues au concours des seules circonstances. L’enfant a déjà
beaucoup joué, avec bien des compagnons (et les premiers venus) avant d’aller articuler le
gentil “ voulez-vous jouer avec moi ? ” des jardins publics de nos grandes villes. L’habitude d’être
ensemble s’est nouée toute seule ; cette consuetudo où la Morale antique vit un caractère de
l’Amitié. Cela est resserré par les camaraderies de l’adolescence. Enfin, avec l’intelligence de la
vie, les motifs d’ainsi faire apparaissent de plus en plus raisonnables et bons : dès lors tout se
passe, on peut le dire hardiment, comme si l’homme prenait conscience des avantages prodigieux que
lui a valus sa fonction sociale innée et qu’il ait décidé de les accroître en imitant l’ouvrage de la Nature,
non sans le renouveler par son art. Ainsi la créature de la Société veut à son tour inventer et créer
l’Association.
Dans la réalité, cela est moins net. Un jet incompressible de confiance initiale lui fait désirer et
solliciter de son semblable le secours, le concours, ou les deux ensemble. Mais là, un instinct,
non moins fort, engendre un mouvement inverse, un jet de défiance, qui conduit à désirer et
solliciter des précautions et garanties dans l’usage de ce secours ou de ce concours. Soit par
quelque coup de génie, soit par tâtonnements, il cherche et trouve comment éliminer de
l’association ce qu’il en redoute : le risque de variation, le danger de perversion. Il cherche, il
trouve comment associer à la durée la sécurité. Les clauses d’un Contrat vont s’ajouter à tous les
biens de l’association désirée : qu’elles soient jurées ou non, orales ou non, écrites sur la brique
ou sur la pierre, la peau de bête, le tronc d’arbre ou le papier, il y est fait mention de la foi des
personnes qui décident enfin d’engager leur volontés libres selon leurs esprits conscients.
La première confiance dans l’association initiale ne peut étonner ; elle jaillit du sentiment d’un
même destin de faiblesse et d’effort, de besoin et de lutte, de défense et de labeur. A moi ! A
l’aide ! Le coup d ‘épaule. Le coup de main. Rien de plus naturel à l’homme : faible, il se trouve

toujours trop seul ; fort, ne se sent jamais assez suivi ni servi. Aurait-il cherché si avidement le
concours de ses semblables s’ils n’avaient été dissemblables, s’ils avaient tous été ses pairs, et si
chacun lui eût ressemble comme un nombre à un autre nombre ? Ce qu’il désirait en autrui était
ce qu’il ne trouvait pas exactement de même en lui. L’inégalité des valeurs, la diversité des
talents sont les complémentaires qui permirent et favorisèrent l’exercice de fonctions de plus en
plus riches, de plus en plus puissantes. Cet ordre né de la différence des êtres engendra le
succès et le progrès communs.
Quant à la méfiance entre associés, elle devait tenir, elle tient aux modes de collaboration : à
l’embauche et à la débauche, à l’horaire, aux saisons, au plexus des conditions favorables et
hostiles ; elle tient surtout aux produits qui résultent du travail en commun : ce sont des objets
matériels, qu’il faut partager ; ils sont prédestinés aux réclamations continues que font naître
tous les partages. L’associé se met en garde contre l’associé tout aussi spontanément qu’il peut
l’être contre le pillard et le filou.
Si donc la nécessité impose la coopération, le risque de l’antagonisme ne sera jamais supprimé
non plus : la surabondance des produits issus du machinisme ni fera rien. Dans l’abondance
universelle, il y aura toujours du meilleur et du moins bon, les différences de qualité seront
appréciées, désirées, disputées. Ce qui aura l’honneur et le bonheur d’apaiser les faims
élémentaires, éveillera d’autres désirs, nombreux, ardents, entre lesquels renaîtra la contestation.
L’histoire nous apprend que les guerres, étrangères ou intérieures, ne sont pas toutes nées de la
pénurie. Les litiges civiles ont aussi d’autres causes. Est-ce que les plus riches ne se disputent
pas leur superflu ? On s’efforce de prévenir ce mal universel en le prévoyant ; on se règle, on se
lie soi-même. Que le Contrat produise à son tour des difficultés, c’est la vie et son jeu d’intérêts
passionnés. Les semences de guerre sont éternelles, comme les besoins et les volontés de la paix.
Il faut s’associer pour vivre. Pour bien vivre, il faut contracter. Comme si elle sortait d’un
véritable élan physique, l’Association ressemble à un humble et pressant conseil de nos corps
dont les misères s’entr’appellent. Le Contrat provient des spéculations délibérantes de l’esprit
qui veut conférer la stabilité et l’identité de sa personne raisonnable aux changeantes humeurs de
ce qui n’est pas lui. Pour illustrer la distinction, référons nous aux causes qui conjoignent le
couple naturel – puissantes, profondes, mouvantes comme l’amour, – et comparons-les à la
raison distincte du pacte nuptial qui les rassemble et les sublime pour un foyer qui veut durer.
Nouée, scellée par le Contrat, l’Association mérite d’être tenue pour la merveille des chimies
synthétiques de la nature humaine. Cette merveille, bien introuvable à l’origine des connexions
sociales, naît à leur centre florissant, dont elle est le fruit. L’Association contractuelle a été
précédée et fondée – et peut donc être soutenue – par tout ce qui a part à “ la constitution
essentielle de l’humanité ” : il faut lui souhaiter de poser avec force sur les conglomérats
préexistants, mi-naturels, mi-volontaires, que lui offre l’héritage gratuit de millénaires d’histoire
heureuse, – foyers, villes, provinces, corporations, nations, religion.
Bref, le Contrat, instrument juridique du progrès social et politique, traduit les initiatives
personnelles de l’homme qui veut créer à son tour des groupements nouveaux, qui soient au
goût de sa pensée, à la mesure de ses besoins, pour la sauvegarde de ses intérêts : l’art, le métier,
le jeu, la piété, la charité ; il suffit de songer à ces compagnies, à ces confréries, pour sentir
combien la personne y peut multiplier la personne, l’humain passer l’humain, les promesses et
les espoirs se féconder les unes les autres. Une action qui sait faire servir les constructions de la
Nature à la volonté de l’Esprit confère à ses ouvrages une fermeté surhumaine.

Bien qu’on l’ait beaucoup dit, il ne faudrait point croire que l’Association volontaire ait fait un
progrès particulier de nos jours.
Sa puissance s’est plutôt affaiblie, et la cause en est claire. Elle tient à la décadence de la
personne et de la raison.
Le Moyen Âge a vécu du contrat d’association étendu à l’édifice entier de la vie. La foi du
serment échangé d’homme à homme a présidé aux enchaînements de la multitude des services
bilatéraux dont la vaste et profonde efficacité s’est fait sentir durant de long siècles. Maître
statut des volontés, l’engagement contractuel naissait à la charrue, s’imposait à l’épée et réglait
le sceptre des rois. Mais cette noble mutualité juridique, vivifiée par la religion, était fortement
enfoncée et comme entée sur le solide tronc des institutions naturelles : autorité, hiérarchie,
propriété, communauté, liens personnels au sol, liens héréditaires du sang. Au lieu d’opposer
l ‘Association à la Société, on les combinait l’une à l’autre. Sans quoi, le système eût rapidement
dépéri, s’il fût jamais né.
Depuis, l’on s’efforce de faire croire à l’homme qu’il n’est vraiment tributaire ou bénéficiaire
que d’engagements personnels : ainsi prétend-il tout régler d’un je veux ou je ne veux pas. Les
créations impersonnelles de la Nature et de l’Histoire lui sont représentées comme très
inférieures aux siennes. On lui fait réserver es caractères de la convenance, de l’utilité et de la
bonté à ce qu’il a tiré lui-même de l’industrie individuelle de son cerveau, du choix plus ou
moins personnel de son coeur. Cependant est-ce lui qui, en naissant, s’est soustrait à la mort
certaine ? Il a été saisit et sauvé par un état de choses qui l’attendait. Est-ce lui qui a inventé la
discipline des sciences et des métiers à laquelle il emprunte si largement ? Il a reçu tout fait ces
capitaux du genre humain. S’il ne se plaint pas de ces biens, il y songe trop peu et distingue de
moins en moins tout ce qu’il doit encore en recevoir et en tirer.

3. Hérédité et volonté.
Car cette haute source surhumaine n’est point tarie. Nous n’avons pas épuisé non plus le risque
des malheurs auxquels est sujette toute vie d’homme, qu’elle ait six mois, vingt ou cent ans !
Après le froid, la faim, le dénuement, l’ignorance, bien d’autres adversités la menacent qui
peuvent la vaincre ou dont elle peut triompher selon son courage, son intelligence et son art.
Cela dépend assez de l’homme. Il peut dérégler sa conduite d’après tels ou tels des principes
improvisés qui viennent flatter son désir. Mais il peut aussi accorder une attention sérieuse aux
usages et aux moeurs établis avant lui. Ce Coutumier a ses raisons, cette Raison est vérifiée par
l’expérience.
Parce qu’il y a une Barbarie, prête à détruire et à rançonner les sociétés, – parce qu’elles
enferment une Anarchie toujours disposée à les violenter, – parce qu’il se fait un mélange de
Barbarie et d’Anarchie fort apte à ruiner et à rompre tous les contrats du travail social, – parce
que ces deux menaces sont toujours en suspens, – il est arrivé à nos ancêtres de s’établir soldats
et bons soldats, citoyens et bons citoyens, pour préserver leur paix, maintenir leurs foyers, et le
résultat doit compter, puisque, sans lui, nous ne serions pas où nous sommes. La loi civile et
militaire n’est point née d’une volonté arbitraire de législateur ni du caprice d’une domination.
On a subi des nécessités fort distinctes en fondant des piliers de l’ordre. Il est conseillé de ne pas
les ébranler> en raison des maux qu’ils épargnent.
D’autres maux seraient épargnés, et de grands biens procurés, Si l’orgueil individuel était moins
rétif à concevoir les conditions normales de l’effort humain, les lois de son succès, l’ordre de son

progrès, tout ce code approximatif de la bonne fortune dont la Nature semble avoir rédigé les
articles dans un demi-jour un peu crépusculaire, mais où l’homme voit clair dès qu’il le veut
bien. Ce qui l’a conservé est ce qui le conserve et qui le gardera. Ces procédures tutélaires
devraient être un objet de son étude constante : elles permettraient de faire par science, en
sachant ce qu’on fait, ce que l’on conçoit trop comme pure routine. Et de longues écoles en
seraient raccourcies.
Le poète-philosophe Maurice Maeterlinck a beaucoup intéressé nos jeunes années quand il nous
traduisit d’Emerson la fameuse parabole du charpentier qui se garde bien de placer au-dessus
de sa tête la poutre qu’il veut équarrir : il la met entre ses pieds, pour que chacun de ses efforts
soit multiplié par le poids des mondes et la force réunie du choeur des étoiles. Mais le
charpentier peut être ivre, ou fou ; il peut s’être fait une idée fausse de la gravitation ou n’en
avoir aucune idée s’il place en haut ce qu’il faut mettre en bas, la fatigue et l’épuisement lui
viendront avant qu’il ait fait son travail, ou il y aura prodigué un temps excessif et un labeur
sans mesure, en courant d’énormes risques de malfaçon. C’est ce qui arrive à l’homme qui
néglige le concours bienfaisant des lois qui économiseraient son effort. Il VEUT tout tirer de son
fond. Esprit borné, coeur vicié, il nie les vérités acquises pour suivre les chimères qu’il n’a même
pas inventées.
Cependant, quelque chose de bon et de doux que nous n’avons pas nommé encore : la Famille,
lui ayant ouvert les seules portes de sa vie, un conseil que fortifient son idée de l’honneur et le
sens de sa dignité incline tout adulte civilisé à recommencer les établissements de cette
providence terrestre. Mais c’est ce que beaucoup veulent contester aujourd’hui ! Tout récemment,
nos Russes, abrutis ou pervertis par des Juifs allemands, avaient estimé que l’on pourrait
trouver infiniment mieux que n’a fait la mère Nature en ce qui concerne la réception et
l’éducation des enfants. L’épisode de leur naissance a toujours un peu humilié l’esprit novateur.
Le libéralisme individualiste et le collectivisme démocratique sont également choqués, non sans
logique, de voir que les enfants des travailleurs les plus conscients et les plus émancipés soient
ainsi jetés dans la vie sans être consultés au préalable ni priés de se prononcer, par un vote, sur
une aussi grave aventure ne pouvaient rien à cela: du moins nos Russes ont-ils voulu
s’appliquer fermement à étatiser et à centraliser les foyers domestiques qui jusque-là, chez eux,
comme ailleurs, formaient de petites républiques assez libres vivant par elles-mêmes, suivant la
loi des morts, plus ou moins modifiée par la fantaisie des vivants. A ce système irrationnel, ils
ont substitué des administrations, services et offices d’État. Forts du sentiment de leurs
pédologues, inventeurs d’une science supérieure à la Pédagogie (qui, d’après eux, était
insuffisamment marxiste, même parfois anti-marxiste) ils décrétèrent que l’enfant arraché aux
parents le plus tôt possible serait donné aux crèches, garderies et jardins publics. Ce qui était le
pis aller d’autrefois devenait la règle nouvelle. L’enfant fut ensuite invité à se former lui-même
par l’élection de ses maîtres et moniteurs. Grand progrès, qui fût malheureux! Les petits Russes
ont mal poussé. On a vu croître, en hordes errantes, une jeunesse infirme, malade, criminelle.
On a dû en tuer beaucoup, et revenir à l’ancienne mode, en vérifiant ce principe que
l’Antiphysique est plus cher et moins sûr que le Physique. Qui peut utiliser la chute d’eau, la
marée et le vent, se dispense d’aller chercher dans les entrailles de la terre un combustible
artificiel. En politique, les forces utilisables sont à portée de la main. Et de quelle puissance I
Dès que l’homme se met à travailler avec la Nature, l’effort est allégé et comme partagé. Le
mouvement reprend tout seul. Le fils trouve tout simple de devenir père; l’ancien nourrisson1
nourricier; l’héritier entreprend de garder et d’augmenter l’héritage afin de le léguer à son tour;
le vieil élève élèvera. L’ancien apprenti sera maître ; l’ancien initié, initiateur. Tous les devoirs
dont on a bénéficié sont inversés et reversés à des bénéficiaires nouveaux, par un mélange
d’automatisme et de conscience auquel ont part les habitudes, les imitations, les sympathies, les

antipathies, et dont il faut même se garder d’exclure les agréments de l’égoïsme, car ils ne sont
pas en conflit obligatoire avec le bien social…
Mais Mirabeau est le seul révolutionnaire qui ait compris quelque chose à cela. La plupart font
le rêve contraire : ils ont la rage de reconstruire le monde sur la pointe d’une pyramide de
volontés désintéressées. Que les choses aiment mieux reposer sur une base spacieuse et
naturelle, ils n’en supportent pas l’importune évidence.
Cependant, que dit la Nature? Dans son ample conseil où toutes les ressources de la vie sont
conviées et mises en action, rien ne prévaut sur le maintien et la protection du toit domestique,
car c’est de là, palais royal ou simple cabane, que tout est sorti : travaux et arts, nations et
civilisations. On n’a pas assez remarqué que, dans le Décalogue, le seul motif qui soit invoqué a’
l’appui d’un commandement affecte le IV~ article : celui qui fonde la famille et que les Septante
traduisent en ces termes frappants : “ Tu honoreras ton père et ta mère afin de vivre longuement sur
cette bonne terre que le Seigneur Dieu t’a donnée. ” Une vie particulièrement longue est-elle
accordée, en fait, aux mortels qui ont observé cette règle? On ne sait, mais il est certain que la
longévité politique appartient aux nations qui s’y sont conformées. Aucun gouvernement
heureux ne s’en est affranchi. On a tout vu, hormis cela. L’histoire et la géographie des peuples,
étant fort variées, produisent des régimes dont la forme extérieure varie aussi mais, que le
Pouvoir nominatif y soit unitaire ou plural, coopté, hérité, élu ou tiré au sort, les seuls
gouvernements qui vivent longuement, les seuls qui soient prospères, sont, toujours et partout,
publiquement fondés sur la forte prépondérance déférée à l’institution parentale. Pour les
Dynasties cela va de soi. Mais les grandes Républiques, toutes celles qui ont surmonté et vaincu
les âges, ont été des patriciats avoués Rome, Venise, Carthage. Celles qui désavouent ces
principes de la Nature ne tardent pas à se désavouer elles-mêmes par la pratique d’un
népotisme effréné, comme le fait notre
République des Camarades qui est d’abord une République de fils a papa, de gendres et de neveux,
de beaux-frères et de cousins.
Comme les familles sont inégales de forces et de biens, un préjugé peut accuser leur règne
d’établir d’injustes inégalités de début entre les membres d’une même génération. Avant
d’aborder ce reproche, regardons aux visages ceux qui le font. Ou ce sont des Juifs qui, depuis
un siècle, doivent tout à la primauté de leur race, ou ce sont des suppôts de la Noblesse
républicaine. Leur impudent oligarchisme secret, les bas profits qui en sont prélevés établissent
quels mensonges enveloppe leur formule d’égalité. Mais ces mensonges montrent aussi qu’on
ne détruit pas la Nature : avec des sangs inégaux, la Nature procrée des enfants sains ou
infirmes, beaux ou laids, faibles ou puissants, et elle interdit aux parents de se désintéresser de
leurs créatures en les laissant jouer, toutes seules, leur sort entier sur le tapis vert du concours
ou de l’examen. Que le concours soit surveillé, que les épreuves de l’examen soient loyales, que
tricherie et fraude soient sévèrement réprimées, ainsi l’exige la justice, et il faut le crier, car rien
n’est plus certain. Mais il n’est pas certain du tout que la justice exige en toute chose le concours,
ni que tout soit concours dans la vie. Rien ne prouve, non plus, que certaines faiblesses, avérées
sur le champ de course, ne puissent être compensées ailleurs et que, enfin, le brevet du
champion, le diplôme du fort en thème et de la bête à concours, soient les seuls titres sur lesquels
il faille classer les humains.
Le tournoi et la joute sont de belles épreuves : la vie en contient d’autres, qui ne sont pas des
jeux, et d’où la convention est absente. La valeur personnelle que l’on ne saurait trop cultiver a
droit aux grandes places, on ne saurait trop l’y porter ; mais, en raison même de ce qu’est le
mérite, il ne lui est ni très difficile ni même désagréable, au fond, de rattraper ou de dépasser,

sur un terrain ou sur un autre, les titulaires d’autres valeurs non personnelles. En fait, le mérite
personnel aura toujours le dernier mot. L’homme qui s’est fait lui-même en a reçu, avec un
tempérament solide, une fierté robuste, un original quant-à-soi. L’homme qui tient de ses aïeux
en garde aussi le juste orgueil. Quand ces puissances variées s’additionnent en un même sujet,
c’est tant mieux pour lui et, plus encore, pour la collectivité. Quand elles rivalisent, cela est
encore excellent. Quand elles luttent haineusement, c’est tant pis. Mais la haine est-elle fatale?
La compétition, même la plus modérée, serait désastreuse s’il n’existait qu’un but au monde et
Si la vie n’offrait qu’un objectif aux désirs et aux ambitions ; Si, surtout, la première place dans
la société ou l’État devait être nécessairement dévolue au gagnant des gagnants, au lauréat des
lauréats, l’épreuve des épreuves devant comporter la publique et suprême désignation du
Meilleur ainsi appelé à régner en vertu de son numéro Un. Mais il n’en est tien. D’une part, les
sociétés bien portantes et les États bien constitués ne mettent leur couronne ni à l’encan ni au
concours et, pour le reste, dans l’extrême variété des emplois de la vie et des talents de l’homme,
les conciliations, les équivalences, les accommodements possibles abondent. On dira que les
conflits abondent aussi. Mais croit-on, en vérité, que la sélection artificielle des mérites
personnels soit aussi dépourvue de frottements douloureux? En laissant son empire “ au plus
digne ” Alexandre le livrait aussi aux batailles de ses lieutenants qui le déchirèrent, comme de
juste, au nom du sentiment de la dignité et de la supériorité de chacun. De pareils mots d’ordre
étendus à toute la vie civile l’agitent et l’attristent. Cela finit par établir, parmi le peuple des
coureurs, un degré d’émulation passionnée qui secrète une affreuse envie. La santé publique n’y
gagne rien, le niveau général ne tarde pas à en subir des affaissements graduels : même dans les
races les mieux douées, Démocratie finit en Médiocratie.
Tous les déclamateurs insisteront sur le dommage des dénivellements excessifs. En effet, trop
perpétuées, les inégalités outrées peuvent tendre à capter une somme de biens qui seraient ainsi
rendus inutiles et stériles. Cependant, rien n’est plus rare ni plus difficile que la durée des très
grandes fortunes et, parvient-elle à se produire, elle implique souvent sa justification: surtout
dans un pays actif et nerveux comme le nôtre, cette durée exige d’exceptionnelles vertus. A
l’ordinaire, les vastes biens sont plus aisément réunis que conservés, conservés que transmis.
Des puissances de dépossession et de transfert constant semblent attachées aux domaines très
étendus dont l’apparence est la plus stable. La paresse et la dissipation sont filles de l’abondance
excessive. Mais, de son côté, la pauvreté contient un aiguillon énergique et salubre, qui n’a qu’à
poindre l’homme pour la faire disparaître elle-même assez rapidement. Ces compensations et
oscillations naturelles, ont-elles pour objet final de faire régner un sage équilibre? Toujours est-il
que leur effet de modération et de tempérance n’est pas douteux. En quelque sens que tourne la
roue de la fortune, elle tourne : les jalousies et les envies ne sont pas éternellement offusquées
des mêmes objets.
L’erreur est de parler justice qui est vertu ou discipline des volontés, à propos de ces
arrangements qui sont supérieurs (ou inférieurs) à toute convention volontaire des hommes.
Quand le portefaix de la chanson marseillaise se plaint de n’être pas sorti “ des braies d’un
négociant ou d’un baron ”, sur qui va peser son reproche? A qui peut aller son grief? Dieu est
trop haut, et la Nature indifférente.
Le même garçon aurait raison de se plaindre de n’avoir pas reçu le dû de son travail ou de subir
quelque loi qui l’en dépouille ou qui l’empêche de le gagner. Telle est la zone où ce grand nom
de justice a un sens.
Les iniquités à poursuivre, à châtier, à réprimer, sont fabriquées par la main de l’homme, et c’est
sur elles que s’exerce le rôle normal d’un État politique dans une société qu’il veut juste. Et, bien

qu’il ait, certes, lui, État, à observer les devoirs de la justice dans l’exercice de chacune de ses
fonctions, ce n’est point par justice, mais en raison d’autres obligations qu’il doit viser, dans la
faible mesure de ses pouvoirs, à modérer et à régler le jeu des forces individuelles ou collectives
qui lui sont confiées.
Mais il ne peut gérer l’intérêt public qu’à la condition d’utiliser avec une passion lucide les
ressorts variés de la nature sociale, tels qu’ils sont, tels qu’ils jouent, tels qu’ils rendent service.
L’État doit se garder de prétendre à la tâche impossible de les réviser et de les changer ; c’est un
mauvais prétexte que la “justice sociale” : elle est le petit nom de l’égalité. L’Etat politique doit
éviter de s’attaquer aux infrastructures de l’état social qu’il ne peut pas atteindre et qu’il
n’atteindra pas, mais contre lesquelles ses entreprises imbéciles peuvent causer de généreuses
blessures à ses sujets et à lui-même.
Les griefs imaginaires élevés, au nom de l’égalité, contre une Nature des choses parfaitement
irresponsable ont l’effet régulier de faire perdre de vue les torts, réels ceux-là, de responsables
criminels : pillards, escrocs et flibustiers, qui sont les profiteurs de toutes les révolutions. Les
spéculateurs qui écument l’épargne publique ne font jamais leur sale métier avec une impunité
plus tranquille que lorsque les jalousies populaires sont artistement détournées contre la
“ richesse acquise ” ou mobilisées contre les “ deux cents familles ”. La Finance coupable excelle
alors à faire payer en son lieu et place une Agriculture, une industrie, un Commerce fort
innocents de conditions qui tiennent à leur état naturel.
Quant aux biens imaginaires attendus de l’Égalité, ils feront souffrir tout le monde. La
démocratie, en les promettant, ne parvient qu’à priver injustement le corps social des biens réels
qui sortiraient, je ne dis pas du libre jeu, mais du bon usage des inégalités naturelles pour le profit
et pour le progrès de chacun.
Celui qui, pour l’égalité, supprime toute concentration de richesses, supprime aussi les réserves
indispensables que doit requérir et mobiliser toute entreprise passant un peu l’ordinaire:
il ne sert de rien de remplacer ces trésors privés par ceux de l’État, la décadence assurée et
rapide de tous les États grevés d’une telle charge accuse l’insuffisance de ce moyen de
remplacement.
Celui qui, pour l’égalité, supprime la transmission normale des biens qui n’ont pas été dévorés
en une génération supprime aussi l’une des sources de cette concentration précieuse il supprime
en outre tout ce qui compose et prolonge des capitaux moraux qui sont encore plus précieux.
Des moyens d’éducation disparaissent : la tenue des moeurs, leur élégance, leur perfection, leur
affinement. Barbare et triste système où tout est réduit aux mesures d’une vie d’homme ou de
femme! On rêve de n’atteindre que d’injustes privilèges personnels? On se figure n’appauvrir
que certaines classes comblées ? On dépouille la collectivité tout entière. Une heureuse
succession de nappes d’influence superposées déversait un bienfait auquel les plus déshérités
avaient part, surélevait l’état général du pays, y établissait une haute moyenne de culture et de
politesse : et l’on fait sombrer tout cela dans la même grossièreté.
L’étranger qui nous visitait sous l’ancien régime admirait le français délicat, pur et fin, que
parlaient de simples artisans du peuple de Paris. Leur langage réfléchissait comme une surface
polie un ordre de distinction naturelle inhérent aux sociétés bien construites : dispares ordines
sane proprios bene constitutae civitatis, comme la sagesse catholique le constate Si fortement…

Il n’est pas de bien social qui ne soit récolté dans le champ presque illimité des différences
humaines. Mettons-y le niveau, et tout dépérit. On déshonore la Justice et l’on trahit ses intérêts
en imposant son nom à la fumée qui sort de ces ruines.
La haineuse envie des grandeurs fait-elle préférer ces ruines? Sachons du moins qu’elles ne
seront pas évitées. La médiocrité ne dure pas parce qu’elle ne conserve et ne renouvelle rien,
faute de générosité, de’ dévouement, de coeur. Les violences internationales toujours
menaçantes, les érosions intérieures dues à la complaisance pour de basses erreurs viennent très
vite à bout d’un pareil régime : elles le détruisent ou plutôt il s’y détruit. L’avenir humain veut
pour défenseurs un certain héroïsme, une certaine chevalerie qui ne peut être l’égal partage de
tous. Les exceptions humaines sont indispensables à l’humanité. Si on les brime, elles déclinent,
puis disparaissent, mais en emportant toute vie. Il faut des seigneuries fortes pour qu’il y ait des
bourgeoisies prospères, des bourgeoisies prospères pour des métiers actifs et des arts florissants.
Les têtes puissantes et généreuses font plus que la beauté et l’honneur du monde, elles en sont
d’abord l’énergie et le salut.
Il ne faut pas laisser opprimer cette vérité. Il faut oser la dire, et le plus haut possible, et sans
replier sur soi-même d’inutiles regards, mais en ne contemplant qu’elle, sa clarté, son bienfait.
L’homme pauvre s’honorera en rendant justice à la richesse, d’abord en ce qu’elle est, puis Si elle
est bien employée. L’homme sans aïeux ne fait que son devoir dans le juste éloge des
capitalisations séculaires et du service historique et moral de l’hérédité. Cela n’ôtera rien de sa
dignité ni de sa fierté, mais justifiera son mépris pour l’aboiement de chiens dont le métier est
de penser en chiens : ces polémistes de l’anarchie expriment une idée digne d’eux quand ils
prétendent que les relations humaines sont nécessairement tendues et aigries par l’expérience
des inégalités ; elles le sont bien plus par la proclamation d’égalités qui n’existent point. On
connaît des enfants qui ne souffrent point de ne pas égaler la stature de leurs parents. On
connaît des serviteurs et des maîtres entre lesquels la claire différence des fonctions établit la
plus simple des familiarités, une sorte de parenté. Si la désirable fraternité des hommes voulait
qu’ils fussent égaux, cette vertu ne pourrait unir les frères de chair puisqu’il existe des aînés et
des cadets. Mais de supérieur à inférieur, comme d’inférieur à supérieur, la déférence, le respect,
l’intérêt, l’affection, la gratitude sont des sentiments qui montent et descendent facilement les
degrés de l’échelle immémoriale; la Nature n’y met aucun obstacle réel. Elle y invite même, par
la diversité des services offerts, sollicités, rendus. Tel est le dialogue du vieillard et du jeune
homme. Telle est la conversation du maître et du disciple. Rien n’est plus cordial que le rapport
des hommes et des chefs dans une bonne armée. Au surplus, la juste fierté de certains,
l’arrogance insupportable de certains autres auraient-elles sujet de souffrir ou de faire souffrir?
Ces erreurs, ces passions et ces amertumes seront, malgré tout, moins cruelles que les effets
constants du mythe forcené d’un égalitarisme impossible, quand il aiguise, consolide et
perpétue ces antagonismes fortuits que la vie, en vivant, le vent des choses, en soufflant,
allégerait, dissiperait, modifierait ou guérirait.
Le mal du monde est aussi naturel que le bien, mais le mal naturel est multiplié par le rêve, par
le système, par les artificieux excitants de la démocratie. Au fond, Si enviables que soient les
grandeurs sociales, le sentiment des infériorités personnelles reste le plus cuisant de tous, pour
qui interroge la vérité des coeurs. Batte, opprobre de la montagne sacrée, souffre incomparablement
plus de n’être ni Moréas ni Racine que le pire égalitaire de n’être pas né Rothschild ou
Montmorency. Se savoir idiot près de Mistral, de Barrés ou d’Anatole France est autrement dur
que de vivre en petits bourgeois dans le même quartier que M. de Villars.
Au surplus, rien n’oblige de subir la moindre injustice. il ne s’agit point de plier sous aucun
tyran. L’obsession de l’abus possible fait oublier que sa répression est possible aussi. Quelles que

soient les Puissances, il y a d’autres Puissances près d’elles, il y a un Pouvoir. Ce Pouvoir
souverain a pour fonction première de frapper les Grands quand ils sont fautifs.
On n’admettra point cette vue, on la rejettera même à priori Si l’on garde sa confiance au lieu
commun révolutionnaire qui suppose une inimitié essentielle entre les gouvernants et les
gouvernés. Cependant leurs intérêts Sont communs. Et le plus fort de tous est l’intérêt de la
justice que l’un “ rend ”, que l’autre réclame. La justice contre les Grands est peut-être la plus
fréquente, sinon la plus facile, quand le Souverain, constitué sainement, ne repose ni sur
l’élection ni sur l’Argent, mais fonde, lui aussi, sur l’Hérédité. Sans un tel pouvoir, l’impunité est
assurée, comme la prépondérance, aux mauvais acquéreurs, possesseurs, successeurs des biens
de fortune. Avec le pouvoir héréditaire, les abus sociaux sont jugés et corrigés par le bon
exercice du principe dont ils se prévalent indûment ; le châtiment qu’ils en reçoivent est le plus
légitime, le plus sensible, le plus courant et le plus efficace : toute la pratique de la Monarchie
française le montre.
Le gouvernement des familles, Si mal compris, est le plus progressif de tous. Au milieu du
XIXème siècle, un révolutionnaire français de passage à Londres, s’indignait du spectacle que
donnait et que donne encore, dans cette prétendue democracy l’institution d’une pairie
héréditaire très richement dotée. Un marchand de la Cité lui répondit “ Vous auriez raison peutêtre
, Monsieur, pour tel ou tel membre de la Chambre Haute car Sa Grâce une Telle est connue pour son
étroitesse d’esprit. Telle autre pour son ignorance crasse. Une troisième ou quatrième pour son ivrognerie.
Et cela vaut certaines pertes sèches à notre communauté. Mais que la cinquième ou la dixième soit un
sujet distingué et digne dl son rang (ce qui se voit aussi) sa position native va le mettre en mesure de
nous rembourser, au centuple, ce que tous les autres auront pu nous coûter. ”
Il n’est rien de plus pratiquement vrai.
Une communauté ainsi organisée possède, en effet, sans révolution, ni désordre, ni passe-droit,
dans l’ordre et dans le droit, des cadres assurés d’être renouvelés et rafraîchis par un personnel
brillant, supérieurement instruit et préparé aux grands emplois qu’il peut exercer dans la
première vigueur de l’âge. Parce qu’il était fils de Philippe, Alexandre avait conquis le monde
avant que le démagogue Jules César y eût même pensé, bien qu’il fût né dans le haut patriciat
de sa République. Par le système de la vieille France, le génie vainqueur de Rocroy put se
révéler à vingt ans. Un pays de droit héréditaire est toujours approvisionné de “ jeunes
ministres ” et non pas une fois tous les demi-siècles à la faveur d’indignes aventures telles que
notre Panama en 1892, ou notre Front populaire en 1937 : sauf de tels accidents, notre
démocratie a mérité son sobriquet de Règne des Vieux.
Le rendement des dynasties n’est donc pas fait pour un parti ni pour un monde. C’est le bien de
tous évident. Et l’intérêt du petit peuple y est le plus engagé. D’abord, même à supposer que les
élites commencent toujours par se servir égoïstement elles-mêmes, l’élite viagère a les dents
plus longues que l’autre, elle est forte consommatrice et accapareuse : il lui manque, disait
Renan, cette habitude de certains avantages et de certains plaisirs sur lesquels est “ blasé ”
“ l’homme de qualité ”. Cette avide prélibation de parvenus sans moeurs peut réduire d’autant
la maigre part du populaire. En outre, la mauvaise gestion démocratique, son organisation
défectueuse, son personnel inférieur doivent ramener périodiquement, à intervalles de plus en
plus brefs, les calamités qui retombent le plus lourdement sur les têtes des moins favorisés. Les
Français ont été envahis six fois depuis l’aurore de ce beau régime cela représente bien des
maisons détruites, des pendules et des machines volées, des femmes enlevées et des filles
violées. Plus sont fortes les crises de révolution et de guerre, plus les “ petits ” en souffrent,
alors que les “ gros ” se débrouillent. S’il existe un souverain intérêt pour la classe la plus

modeste de la nation, c’est bien la paix de l’ordre, la transmission régulière de ses pauvres
avoirs, à proportion même de leur faible volume : cette classe éprouve un besoin particulier de
ne pas se trouver sans ressources à l’heure solennelle, mais critique par excellence, qui est celle
des grands et terribles frais que l’arrivée du petit homme doit lui coûter.
Là, en effet, se montre et va briller la vertu magnifique du capital, et du plus humble. Tout ce
qui peut diminuer cette première mise autour du berceau est en horreur à la Nature de la
société. Mais tout ce qui en conserve et accroît la réserve scelle les accords de l’humain et du
surhumain. On pleure sur la dénatalité, sur la dépopulation. A-t-on assez songé à l’importance
de ce petit capital domestique, dûment décentralisé, établi à courte distance des berceaux?
Toute la vie nouvelle dépend de là pourtant!
– Mais vous parlez de capital près du berceau du petit homme? De tous les petits hommes alors?
– Bien sûr.
– Et de tous les berceaux?
– De tous!… A condition que vous n’alliez pas chercher équerre, mètre et fil à plomb pour me
chanter : “ de tous également ”.
– Bah ! Pourquoi pas?
– L’avez-vous déjà oublié? L’égalité ferait tout fondre, et personne n’aurait plus rien

4. De la volonté politique pure

suite…

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