Autopsie du mythe Gaulliste


Auteur : Gintz Florent
Ouvrage : Autopsie du mythe gaulliste
Année : 2004

Florent Gintz. Catholique traditionnel, souverainiste, gaullistophobe.

Chap. I
Le personnage
Homme politico-militaire hors norme que ce « Général De Gaulle », qui réussit à bâtir sur sa personne
une légende fabuleuse si forte, si extravagante, qu’on se demande comment une part si fortement
majoritaire de l’opinion a pu conserver cet émerveillement, cette foi inconditionnelle, voire, ce culte
quasi religieux à sa personne. Après sa mort, il est devenu la référence obligée qu’on invoque dans les
cas difficiles : « Le Général De Gaulle » aurait fait comme ci ou comme ça… Si des esprits critiques se
permettent quelques réserves sur certains points de sa politique, pour ce qui est de sa légende, de sa
qualité de visionnaire extra lucide concernant les destinées de notre pays, toute velléité de suspicion sur
son oeuvre est inacceptable et suspecte d’une coupable dérive intellectuelle. Il est quasiment du devoir
de chacun de manifester en toute occasion, son débordement d’admiration et de reconnaissance à celui
qui a rendu à la France son honneur perdu, (non par la défaite, bien sûr, cette dernière n’étant, selon
l’histoire correctement réécrite, qu’une forgerie perpétrée par les « gouvernants de rencontre » de
Vichy, une conséquence du soi-disant armistice et non son origine, n’est-ce pas ? Nous le verrons à la
fin) de celui qui nous a restauré dans notre dignité et notre grandeur, de celui, qui a forcé le respect et la
considération des Alliés, lesquels sans De Gaulle, auraient ravalé la France au rang de puissance de
seconde ou troisième zone. L’opinion officielle n’ose même pas imaginer ce qu’il serait advenu de notre
pays, si le 18 juin 1940, nous n’avions pas eu le génial et providentiel « Premier résistant de France »
qui, de Londres, lança sur les onde son « Immortel Appel Historique ».
D’ailleurs l’intéressé lui-même garda toujours une haute conscience du rôle extraordinaire que sa
personne joua dans le salut de la patrie et de la haute considération, voire du culte que cela requérait de
la part de tous, hommes politiques et médias : De ce fait, il se crut autorisé, à titre exceptionnel pour
lui, d’user comme aucun autre chef d’État ne l’a fait, lorsqu’il le devint après la guerre, de son pouvoir
discrétionnaire de juge souverain des offenses dont il estimait avoir été l’objet, et il fit payer très cher
tous ceux, notamment, organes de presse, qui avaient eu l’audace de mettre dans le lot commun du
débat politique le sauveur exceptionnel de la patrie.
Ce qui est certain, c’est que ses thuriféraires entrèrent à fond dans son jeu, le considérant vraiment
comme personnage mythique, doué d’un charisme extraordinaire et unique. De ce fait, pour bien
souligner son unicité historique, il tint à écarter de lui toute distinction honorifique officielle,
décorations par exemple qui l’eussent ravalé au rôle de Français d’exception, certes, mais non unique,
car lui, il était l’exception des exceptions. C’est pourquoi aussi il s’en tint au titre de « Général
De Gaulle », deux étoiles, grade transformé dans les faits en une nouvelle distinction suprême
surpassant toutes les autres, y compris, bien sûr, celle de Maréchal de France. Distinction unique et
uniquement à lui réservée. C’est ainsi que, lorsqu’il était Président de la République, protocolairement
au-dessus de Général, il était requis qu’on l’appelât « Mon Général », et non « Monsieur le Président »
comme c’eût été la règle. Car, selon la hiérarchie établie par lui et sa cour, depuis son irruption dans les
destinées de la nation française, « Général De Gaulle » est de fait, protocolairement très au-dessus, non
seulement de Maréchal de France, mais de Président de la République.
De même pour sa sépulture, il ne pouvait être question de l’associer, en un lieu comme les Invalides,
aux Chefs militaire « ordinaires », fussent-ils les plus glorieux. Sans doute, peut-être l’Arc de triomphe
de l’Étoile, au-dessus du Soldat Inconnu, eût il pu convenir, mais là, tout de même, la couleuvre était
encore un peu grosse à avaler, les esprits encore insuffisamment préparés. Alors, tant pis, en attendant,
il reposera au cimetière de son village. Modestie subtile pour souligner la différence entre lui et d’autres,
comme les grands chefs militaires « ordinaires » des Invalides et autres lieux. En attendant, au lieu de
recevoir sa dépouille, la place de l’Étoile recevra son nom. Mais même là — les gens sont vraiment
mesquins — , les esprits étaient mal préparés, et, pour ce faire, la famille dut employer les grands

moyens : Parme du chantage en rappelant qu’il lui était toujours loisible de récuser toute autre place ou
artère de la capitale susceptible de recevoir le nom de « Général De Gaulle ».
Curieux orgueil que celui de ce De Gaulle, qui, vraiment, n’était pas un ambitieux normal. L’ambitieux
normalement constitué conquiert sa place en montrant qu’il est le plus fort, comme un compétiteur se
bat pour surpasser ses concurrents et prouver sa supériorité. De Gaulle, lui, n’est pas assujetti à une
concurrence quelconque, puisqu’il est de droit, à la première place, de la même façon que Dieu n’a rien
à conquérir puisque, par nature, il possède déjà tout. De Gaulle n’est donc pas en compétition avec des
concurrents, il est en butte à des bonimenteurs ayant l’inconscience de se comparer à lui comme
Lucifer qui eut la prétention de se faire l’égal de Dieu.
Soyons justes : De Gaulle n’allait pas, comme Lucifer se comparer à Dieu. Il était croyant certainement
sincère. Mais nul doute dans son esprit, que Dieu avait aussi une considération toute particulière pour
le « Général De Gaulle ». Les calamités et malheurs qu’entraîna sa politique personnelle : la
monstrueuse épuration de la libération, les dizaines de milliers d’assassinats sommaires commis en son
nom par des « résistants » qu’il ne désavoua jamais, contre lesquels il n’entreprit jamais la moindre
poursuite, la détention jusqu’à sa mort dans l’extrême vieillesse, du plus prestigieux vainqueur de la
première guerre mondiale, celui à qui il devait sa carrière, et qui devint, sous son règne, le plus vieux
prisonnier de l’histoire de l’humanité jamais incarcéré, et même son implication directe dans des
assassinats comme celui de l’Amiral Darlan, tout cela ne fut pour lui, chrétien qu’il était, nullement
péché requérant repentir et demande de pardon à Dieu. Puisque son choix politique était celui du
génie, Dieu, qui, naturellement, était gaulliste, avait nécessairement reconnu le bien-fondé de ses actes
et entériné le cas de force majeur les ayant nécessités, leur écartant tout caractère peccamineux.

Chap. II
La Vocation
C’est dès son enfance que De Gaulle reçut, comment ? De qui ? La révélation de son destin historique.
Il sut dès son adolescence, qu’il était appelé à jouer un jour un grand rôle, qu’il aurait à mettre son génie
au service de la France : « Quant à l’avenir, il sera grand car il sera pétri de nos oeuvres » dit-il en 1908 à l’âge de
18 ans, prévoyant qu’il serait Général et commandant en chef Le capitaine Chauvin rapporte que, lui
ayant confié qu’il le pensait voué à un grand destin, il lui aurait répondu, comme une chose naturelle et
évidente : « Oui…, moi aussi » (Propos rapportés par Raymond Tounoux).
On peut donc légitimement penser que le désastre de 1940 lui apparut comme l’opportunité
programmée dans sa vie par le Destin : « Pétrir de ses oeuvres la cause de la France ». Sa mission lui apparut
donc clairement : puisque le gouvernement successeur de celui de Paul Raynaud, celui du Maréchal
Pétain, engageait le pays dans la voie d’un armistice franco-allemand, sa mission à lui était de tracer une
voie française dans une poursuite de la guerre aux côtés des Alliés.
La Grande Bretagne fut évidemment fort dépitée et même indignée lorsqu’elle vit la France dans la
nécessité de cesser le combat.
Dans l’esprit des Britanniques, que les jeunes de notre pays se fassent massacrer sur les champs de
bataille, après tout, n’était-ce pas là le boulot de la France ? A la précédente guerre, nous avions fini par
l’emporter, les choses étaient donc très bien ainsi
Aussi, lorsque la France, toujours à la remorque de l’Angleterre partit en guerre le 3 septembre 1939,
elle mobilisa cinq millions d’hommes, la Grande Bretagne… deux cents cinquante mille… Ça suffisait
pour sa part puisque le combat terrestre, c’était le boulot de la France. Deux cent cinquante mille
qu’elle retira de toute urgence du combat, sans scrupules ni complexes dès la première percée ennemie
et qu’elle rembarqua à Dunkerque. Aussi, quel scandale que la coupe « France » devînt pleine et que, à
la grande surprise des britanniques qui avaient pris l’habitude de voir la France faire son « boulot »
jusqu’au bout, notre pays se trouvât dans la nécessité d’envisager autrement celui-ci.
Devant la défaillance française, restait donc à M. Churchill le souci de trouver un Français pourvu
d’une certaine notoriété et suffisamment arriviste qui dénoncerait l’armistice et serait déterminé, en tout
état de cause, à poursuivre la guerre aux côtés des Britanniques.
C’est donc là que De Gaulle perçut la faille dans laquelle il pourrait enfoncer son coin, et se présenta à
Churchill et lui dit je suis ce Français ! Malheureusement, le profil de l’intéressé n’était pas l’idéal
recherché par le Premier Britannique : notoriété insuffisante, échine que l’on sentait déjà bien raide.
Mais finalement, M. Churchill n’eut guère le choix car De Gaulle était prêt à tout pour ne pas laisser
échapper l’opportunité et il lui fallait prendre de vitesse de possibles autres amateurs, tandis que de son
côté, le premier Britannique ne pouvait tergiverser longtemps.

Chap. III
La mise en place de la dissidence
Pour cela, il était prêt à toutes les audaces.
La première, de ces audaces, a été oubliée, de bonne foi ou non, par les historiens et hommes
politiques de tous bords, parce que très éphémère sans doute. Bien que jeune à l’époque, (j’avais 14
ans) la chose, de par son énormité, m’avait frappé et j’en ai toujours conservé le souvenir. Mais
comment en parler puisque, en dépit de son énormité, l’amnésie sur l’événement, était restée quasiment
complète ? De Gaulle, il est vrai, l’évoque dans ses Mémoires, mais en quelques lignes, comme une
proposition irréaliste (ce qu’elle était effectivement) faite par deux représentants de la France à Londres
(p. 80-81) à laquelle il ne s’arrêta pas, alors qu’on a tout lieu de penser que l’auteur du projet, c’était
bien lui.
En effet, la version de M. Paul Raynaud sur cette affaire, est fort différente de celle des Mémoires. Le
hasard m’a fait tomber récemment sur un ouvrage de celui-ci, publié en 1947 chez Flammarion,
intitulé : LA FRANCE A SAUVÉ L’EUROPE. Et c’est l’auteur de l’ouvrage lui-même, sûrement, peu suspect
d’une intention maligne à l’encontre du « Général », qui vend le pot aux roses : Il s’agit rien moins que
d’un projet de fusion des nations française et britannique concocté avec la participation active du
« Général » !! Je reproduis ci-après, le texte intégral du projet, « tel qu’il me fut téléphoné de Londres par le
Général De Gaulle lui-même » (dixit le Président du conseil français, Paul Raynaud, le 16 juin 1940, veille
de la demande d’armistice par le Maréchal Pétain). Ce texte figure en pages 350 et 351 du livre en
question. Le voici :
« A l’heure du péril où se décidé la destinée du monde moderne, les gouvernements de la République française et du
Royaume-Uni, dans l’inébranlable résolution de continuer à défendre la liberté contre l’asservissement aux régimes qui
réduisent l’homme à vivre d’une vie d’automate et d’esclave, déclarent : « Désormais, la France et la Grande-Bretagne ne
sont plus deux nations, mais une nation franco-britannique indissoluble.
« Une constitution de l’union sera rédigée prévoyant des organes communs chargés de la politique économique et
financière et de la défense de l’union.
« Chaque citoyen français jouira immédiatement de la nationalité anglaise.
« Chaque citoyen britannique devient un citoyen français.
« Les dévastations de la guerre, où qu’elles aient lieu, seront de la responsabilité commune des deux pays et les ressources
de chacun seront confondues pour la restauration des régions détruites.
« Durant la guerre, il n’y aura qu’un seul cabinet de guerre pour la direction suprême de la guerre.
« Il gouvernera de l’endroit qui sera jugé le mieux approprié pour le contrôle des opérations.
« Les deux parlements seront associés. Toutes les forces de la Grande Bretagne et de la France, terrestres, maritimes ou
aériennes, seront placées sous un commandement suprême. « La Grande Bretagne forme immédiatement de nouvelles
armées. La France maintiendra ses forces disponibles, soit terrestres, soit maritimes, soit aériennes.
« L’union fait appel aux États-Unis pour fortifier les ressources des alliés et pour apporter leur puissante aide matérielle
à la cause commune.
« Cette union, cette unité, concentreront toutes leurs énergies contre la puissance de l’ennemi, où que soit la bataille et
ainsi, nous vaincrons. »
Or, loin de l’écarter comme irréaliste, si l’on se réfère à ses Mémoires, De Gaulle ajouta dans son
entretien téléphonique avec le Président du Conseil, son appréciation enthousiaste (P. 351)
« Offre sensationnelle du gouvernement britannique, (N.D.L.R. plutôt de lui-même… Ses Mémoires, en
contradiction avec cette assertion disent que le projet est de deux fonctionnaires français dont il donne
les noms) dont je me réjouis comme d’un argument nouveau pour maintenir la France dans la guerre »

Ce projet sensationnel, extraordinaire, on le voit, n’est pas un bruit de couloir rapporté par un
quelconque fonctionnaire ayant eu par hasard accès à une indiscrétion plus ou moins vérifiable. Non !
Il est révélé par le chef lui-même de l’exécutif français le Président du Conseil Paul Raynaud, dans son
livre.
On en reste assez abasourdi, car Dieu sait que ce projet est la négation-même de toute la logique
politique ultérieure du « Général » que celui-ci fut sûrement fort satisfait (ainsi que tous les héritiers du
« gaullisme » comme bien on l’imagine) de voir sombrer dans l’oubli ce projet-élucubration mort-né.
Mais il était bon de le rappeler car il reste révélateur de son obsession à vouloir à tout prix poursuivre la
guerre quoiqu’il arrive, même au prix d’échafaudages les plus farfelus, quelles qu’en soient les
conséquences, quel qu’en soit le prix à payer. Il pensa, par cette fusion, contre nature, être
automatiquement conduit à la tête de la partie française de l’ » union ». Vraisemblablement pensa-t-il,
— car il est assez machiavélique pour cela — qu’une fois installé et la guerre terminée, il dénoncerait
tout simplement cette fusion et ainsi, brillerait seul à la tête de l’État français.
Mais dès le lendemain 17 juin, tout tombait à l’eau : le Maréchal Pétain, appelé par le Président de la,
République Albert Lebrun à remplacer M. Paul Raynaud, démissionnaire, formait un nouveau
gouvernement qui demandait l’armistice.
Maintenant, s’il voulait s’imposer, il n’y avait plus de temps à perdre pour prendre tout le monde de
vitesse, à commencer par le premier Britannique, M. Churchill, des fois que celui-ci trouverait un autre
Français qui l’agréerait mieux, susceptible de poursuivre la guerre. Aussi, dès le 18 juin, il lançait un
premier « appel aux Français » (qu’il reverra et corrigera, dans les jours suivants, ainsi que nous allons le
voir, afin de pouvoir lui attribuer le qualificatif d’ » immortel Appel historique ») De ce fait, M.
Churchill ne pouvait plus guère tergiverser, aussi se résolut-il à s’accommoder du « Général
De Gaulle ». L’avenir montra qu’il ne s’en félicitera pas. (« La plus lourde croix que j’eus à porter, dirat-
il, ce fut bien la Croix de Lorraine… »)
Il faut dire que « Le Général De Gaulle » à Londres, dépendait financièrement totalement de M.
Churchill. Or, être redevable à un homme, ou même à un peuple, est toujours une situation mal vécue,
surtout, comme on l’imagine, pour un homme comme lui. Car pour se maintenir, il doit, ou bien se
coucher devant ses obligés, ou bien avoir une force de caractère exceptionnelle. Ajoutée à sa rancune
intrinsèque, « il savait qu’un jour, il rendrait (aux Anglais) la monnaie de leur pièce » (Selon Lady
Spears, épouse de l’homme qui a côtoyé De Gaulle)
Aussi dans ses « Mémoires », tint-il à rappeler qu’il a tout remboursé (ou fait rembourser — combien ?
et par qui ? — ) les locations de ses appartements et bureaux et frais engagés pendant quatre années par
sa dissidence. On a peut-être là une explication de la volatilisation du stock d’or de la France aux
Antilles, sous son régime qui, en 1940 avait pu être soustrait à temps à l’occupant.
Mais là n’est pas encore la question.

Chap. IV
L’Originalité de la position gaullienne
Pour un libérateur de la France, disons si l’on ose, « normal » ou « ordinaire », dans ce contexte de
l’armistice, le plan logique apparaît avec évidence : après avoir choisi un lieu géographique protégé et
favorable (en l’occurrence, Londres), il reconstitue dans le pays choisi, des forces françaises qu’il
associe aux forces britanniques pour, dès que la situation le permet, procéder à la libération du sol de la
patrie. Une fois la libération réalisée, l’ex-réfugié à l’étranger :
– soit choisit de rejoindre le gouvernement de l’occupation, celui mis en place par l’Assemblée
nationale du 10 juillet 1940 pour finir avec lui la restauration du pays maintenant libéré ;
– soit, s’il juge ce gouvernement indigne ou incapable, il choisit de refuser tout accord (à moins, ce qui
revient au même, que ce soit ce gouvernement qui veuille l’écarter). Dès lors il utilise les voies
constitutionnelles légales pour s’imposer.
C’est selon ce second cas de figure que, grosso modo, l’opinion croit que De Gaulle assuma sa mission.
Or, la mission qu’il s’est impartie fut toute différente et elle bouleversa fondamentalement les données
de la situation française d’après la libération. Les répercussions sur la destinée de la France d’après
guerre furent considérables et désastreuses. Car ce que voulut en fait, De Gaulle, c’est que la légitimité
française, dès la démission de Paul Raynaud, retombât automatiquement sur lui et sa dissidence et non
pas sur le gouvernement du Maréchal.
C’est pourquoi il tint à lancer de toute urgence son Appel aux Français. D’abord, comme nous l’avons
vu, pour se rendre in contournable, des fois que M. Churchill trouve entre temps quelqu’un d’autre à
mettre à sa place. Aussi dès le lendemain de la demande d’armistice, le 18 juin, il lança sur la radio de
Londres son « Appel historique ». Cet appel dut donc être rédigé en catastrophe. Il disait ceci
« Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement.
« Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s’est mis en rapport avec l’ennemi pour cesser le combat
« Certes, nous avons été, nous sommes submergés par la force mécanique, terrestre et aérienne de l’ennemi.
« Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont
les chars, les avions, la tactique des Allemands, qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont
aujourd’hui.
« Mais le dernier mot est-il dit ? L’espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non !
« Croyez-moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la France. Les mêmes moyens
qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire.
« Car la France n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle a un vaste empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec
l’empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peul, comme l’Angleterre, utiliser sans limites, l’immense
industrie des États-Unis.
« Cette guerre n’est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n’est pas tranchée par la bataille de
France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances, n’empêchent pas
qu’il y a dans l’univers, tous les moyens pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique,
nous pouvons vaincre dans l’avenir, par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.
« Moi, Général De Gaulle actuellement à Londres, j’invite les officiers et les soldats français qui se trouvent en territoire
britannique ou qui viendraient à s’y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes, j’invite les ingénieurs et les ouvriers
spécialistes des industries d’armements qui se trouvent en territoire britannique ou viendraient à s y trouver, à se mettre en
rapport avec moi.
« Quoiqu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas.
« Demain, comme aujourd’hui, je parlerai à la radio de Londres »

Il faut reconnaître que cet appel est celui d’un Français dont le patriotisme l’incite à la poursuite de la
lutte en dépit de l’armistice aux côtés de nos alliés britanniques toujours en guerre. Il parle du
« gouvernement formé etc. », donc d’un gouvernement légitime qu’il reconnaît comme tel. 1.1 n’invite
ni à le combattre, ni à fuir son autorité, ni à déserter. Il invite seulement à la poursuite du combat. Il est
donc à ce moment dans le cas du libérateur que nous avons appelé « normal », ou « ordinaire ».
Mais alors, si un accord d’armistice était signé par le gouvernement légal et reconnu de la France, en
l’occurrence, celui du Maréchal Pétain, cet armistice engageait naturellement tous les Français, y
compris De Gaulle. (Au même titre, il peut être bon de le rappeler, qu’il engageait l’Allemagne et tous
les Allemands). Dès lors, De Gaulle se soustrayant à la clause de cessation des combats, se mettait
automatiquement en situation de désobéissance et d’insoumission, fussent les raisons de son
insoumission, celles du plus louable patriotisme. Aussi, quand bien même cette désobéissance serait-elle
pour la bonne cause, elle ne pouvait pas ne pas entraîner une condamnation par contumace du
dissident par la justice de l’État français. Condamnation au demeurant rendue indispensable au regard
du vainqueur qui aurait conclu sans cela, à la duplicité du gouvernement qui, d’un côté signait la
cessation des hostilités et d’un autre acquiesçait à leur poursuite par une fraction des siens. Le
gouvernement du Maréchal était donc dans l’obligation de faire juger et condamner le dissident
« Général De Gaulle ». Condamnation qui, il faut le dire, n’était, dans le contexte, nullement infamante..
Dans la pratique, elle ne prêtait pas à conséquence puisqu’après la victoire, on aurait sans peine trouvé
un échappatoire juridique pour annuler le verdict. Dans le contexte de la libération, cela n’aurait
certainement pas été un problème, la justice en a vu d’autres ! La perspective de cette condamnation
était cependant inévitable. Elle fut prononcée dans les quelques semaines qui suivirent la fuite à
Londres par un tribunal militaire présidé par le général Frère, lequel général devait mourir par la suite
sous la torture de la Gestapo.
Mais l’orgueil viscéral de De Gaulle lui fit sûrement ressentir très mal une telle situation : être le
dissident, le coupable devant la justice de son pays, cela lui était insupportable. Mais alors, comment
contourner la difficulté ? Une seule façon : carrément inverser la situation : La légitimité, c’était lui et
les siens, la dissidence et l’imposture, c’était Pétain et son « pseudo-gouvernement », ou son
« administration de Vichy », ou son « régime de Vichy » comme il appela dès lors le gouvernement
Pétain.
Il est évident qu’une telle inversion de légitimité était énorme, ahurissante et il fallut vraiment un
homme de sa trempe pour oser se lancer dans une pareille aventure. Et je pense qu’il fut le seul à en
mesurer la véritable dimension, son énormité, nous en reparlerons. Aussi, s’envolant pour Londres le
15 juin, sa décision n’était pas arrêtée, ni même encore le 18. C’est pourquoi la teneur de son véritable
« Appel du 18 juin », n’était plus cohérente avec sa folle résolution arrêtée dans les jours suivants. Mais
lorsqu’après réflexion de quelques jours, il résolut de changer sa tactique, il lui fallut trouver rapidement
une justification à son inversion de légitimité. Comment, se dit-il, présenter la chose ? Plus exactement
nous dirons : comment faire avaler la couleuvre de cette permutation ? Il ne vit alors qu’un argument
possible : proclamer que l’armistice était une turpitude, pour cela, l’assimiler à une « capitulation », qui,
non seulement déshonorait et discréditait le gouvernement qui l’avait signé, mais le rendait illégitime.
Et de fait, chaque fois qu’il parlera de l’armistice, notamment dans ses Mémoires, il ne le désignera plus
que sous le vocable de « capitulation ». Ce qui est tout de même, surtout de la part d’un homme qui
ambitionne le rang de plus grand homme de notre histoire, d’une mauvaise foi insigne. La capitulation
livre le pays dans sa globalité, au bon vouloir du vainqueur. L’armistice, lui, ménage des secteurs
considérables de souveraineté. Pour ce qui est de l’armistice de juin 40, les deux cinquièmes du
territoire n’étaient pas occupés ; l’Afrique du nord et tout l’empire étaient sauvegardés et seule l’autorité
du gouvernement s’y exerçait, à l’exclusion de toute immixtion du vainqueur ; les ministères étaient
tenus par des ministres français, assistés de fonctionnaires français : administrations, finances,
éducation nationale, ravitaillement, prisonniers, etc. même si hélas, l’immixtion de l’occupant ne
pouvait être éludée. Il était tout de même hautement préférable que la gestion du pays fût entre les

mains de ministres français qui, il est vrai, ne faisaient pas tout ce qu’ils voulaient, qu’entre des mains
allemandes qui eussent géré notre pays en fonction exclusive des intérêts de leur pays — qui plus est,
était en guerre- au mépris des nôtres.
Que seraient devenus les quatre millions de prisonniers ? Nous disons bien, quatre millions, car sans
l’armistice toute l’année française aurait été prisonnière ! Le sort de notre pays sous régime d’armistice
n’avait, certes, rien d’enviable. Mais qu’on imagine ce qu’aurait été notre sort si la politique gaulliste de
soi-disant continuation avait été mise en oeuvre ! Pensons au sort de la Pologne ! De la Grèce (moins
connu) Et quel service rendu aux Alliés, ainsi que l’a reconnu Churchill devant le Général Georges à
Marackech le 08-01-43 que la conclusion de cet armistice.
Bref ! Revenons-en à la tactique de De Gaulle : Ce ne fut que lorsqu’il arrêta sa décision de transfert de
légitimité de « Vichy » sur sa dissidence du fait de la « capitulation », qu’un autre « Appel (authentique,
bien sûr) du 18 juin » a été lancé dont la mouture était adaptée à sa nouvelle résolution. Il pouvait
d’autant moins le dater autrement qu’il fallait dès lors à tout prix, dans son esprit, empêcher la solution
de continuité de la légitimité française entre le gouvernement Raynaud démissionnaire et sa dissidence
(qui, de ce fait, n’en était plus une, évidemment) Ayant eu cette fois, le temps de la réflexion, il a pu
condenser son nouvel « Appel du 18 juin » le ramener à l’essentiel, afin de bien lui donner un caractère
historique. Le voici, il est beaucoup plus bref que le premier
La France a perdu une bataille !
Mais la France n’a pas perdu la guerre !
Des gouvernants de rencontre ont pu capituler, cédant à la
panique, oubliant l’honneur, livrant le pays à la servitude.
Cependant, rien n’est perdu !
Rien n’est perdu parce que cette guerre est une guerre
mondiale. Dans l’univers libre, des forces immenses n’ont
pas encore donné. Un jour, ces forces écraseront l’ennemi.
Il. faut que la France ce jour-là, soit présente à la victoire.
Alors, elle retrouvera sa liberté et sa grandeur. Tel est mon
but, mon seul but.
Voilà pourquoi je convie tous les Français, où qu’ils se
trouvent, à s’unir à moi dans l’action, dans le sacrifice et
dans l’espérance.
Notre patrie est en péril de mort,
Luttons tous pour la sauver »
VIVE LA FRANCE !
Général De Gaulle Quartier Général
4, Carlton Gardens — London S. W. I
Et c’est cette seconde proclamation qui sera dorénavant qualifiée d’authentique Appel historique du 18
juin. C’est elle qu’on trouve placardée au Musée de l’armée ainsi que dans les mairies de France et
autres lieux. La première certes, n’a pas été franchement reniée puisque l’auteur des « Mémoires » la
prend en compte dans son ouvrage. Mais observons que pratiquement l’histoire officielle et la classe
politique, ne l’ont pas retenue car elle est inadaptée à Légende. Le second appel par contre, convient
parfaitement. Et pour cause, il a été fait sur mesure pour ça.
Quelle différence entre les deux proclamations dans le fond et dans le ton La première regrette un
armistice qui, selon l’auteur, a été conclu parce que ses signataires français, affolés par la submersion
(provisoire) de notre territoire par les forces ennemies, ont perdu de vue les atouts immenses du camp
allié garantissant l’inéluctabilité d’une victoire finale ultérieure. Mais cela, sans mettre pour autant en

cause les légitimités tant de l’armistice lui-même que du gouvernement qui l’a négocié et signé. Elle est
assez correctement et dignement exprimée.
Tout autre est le second appel qui est un condensé venimeux, agressif et provocateur en même temps
qu’une déclaration de guerre aux « gouvernants de rencontre ». Il met en exergue une incompatibilité
intrinsèque entre le dissident et ses partisans d’une part, et le « régime » de l’armistice d’autre part. Et la
guerre qu’il engage entre les deux sera sans merci jusqu’à l’écrasement final de l’une des parties par
l’autre.
Ce second appel, incompatible avec le premier, est bien destiné à le remplacer. C’est évidemment là
une supercherie pour ses destinataires, les Français, puisqu’il est antidaté. L’histoire officielle a bien pris
soin d’amalgamer les deux de sorte qu’avec les années qui passent, il ne reste dans les mémoires que
l’unique « appel historique », celui placardé dans les mairies. Seul il rend cohérente la politique choisie
par le « visionnaire » qui sut prendre la mesure de la situation sans hésitation ni tergiversation montrant
par là qu’il était bien « le Chemin, la Vérité et la Vie » Il est certain que si De Gaulle s’en était tenu à
son intention première, celle exprimée par le premier appel lancé réellement à la date du 18 juin, à
savoir, organiser le combat de la France contre l’ennemi allemand depuis l’extérieur pour participer, le
moment venu, avec les Alliés, à la délivrance du pays, la face des choses eût été totalement différente.
Mais l’exigence du « Général », celle arrêtée dans les jours qui ont suivi le 18 juin, de se revêtir de la
légitimité française, fut impétueuse, irréfragable. Il entendit être expressément, impérieusement
reconnu comme la légitimité française en lieu et place du gouvernement « Pétain ». Et sa vie durant, en
dépit de l’extravagance manifeste, il s’entêtera jusqu’à sa fin (tragique ?) dans cette chimère. Cette
reconnaissance de légitimité devait inconditionnellement être entérinée par quiconque se voulait son
fidèle, et même par toutes les nations dé la terre. Et c’est cette extravagance qui changea toute la donne
de la politique française. Elle eut des répercussions considérables et calamiteuses ainsi que nous le
développerons plus loin.

Chap. V
La Précarité de la position gaullienne,
Remède : une intraitable détermination
Une question fondamentale que nous avons déjà évoquée : est-ce que De Gaulle, en son for intérieur,
était vraiment convaincu de la justesse de sa position ? Autrement dit, est-ce qu’en dépit de sa frénésie
à la faire passer à toute force dans son jeu politique et dans l’opinion, il marchait vraiment dans sa
propre combine ? Je suis personnellement convaincu que non. Il était au contraire en proie à un doute
affreux, contrairement à l’ensemble de la classe politique qui ne s’est jamais interrogée vraiment sur la
question. Lui, il n’était pas comme la plupart des idéologues, en quelque matière que se soit, qui
s’auto-intoxiquent avec l’idéologie qu’ils développent. Il était trop intelligent pour ne pas en avoir
l’intuition il n’était pas si dupe que cela de l’énormité de sa prétention. N’a-t-il pas avoué plus tard au
général d’aviation Odic qui lui montrait l’évidente nécessité, pour la suite de la guerre, de l’armistice
conclu par le gouvernement du Maréchal : « Je le sais ! Lui rétorqua-t-il, mais surtout ne l’avouez
jamais ! ». Il n’était sûrement pas non plus sans connaître la réflexion que Churchill confia au général
Georges à Marackech le 8-1-43 : « En juin 40, l’Angleterre n’avait plus d’armes. L’armistice de la France nous a
rendu service. Hitler a commis une faute en l’accordant ».
Sa mauvaise foi est donc certaine. De bonne foi, il eût, au moins par la suite dans ses Mémoires, fait
une sorte de tableau comparatif entre les deux cas de figure : suspension des hostilités par l’armistice
d’une part, poursuite du conflit d’autre part avantages et inconvénients dans chacun des cas. Il aurait,
dans l’hypothèse du second cas de figure, chiffré les effectifs susceptibles d’être obtenus, les moyens de
les armer et de maintenir à un niveau sérieux cet armement, quelles usines et arsenaux en auraient
assuré l’entretien et le renouvellement, quels fournisseurs étaient à même d’approvisionner ses forces.
Or, rien de tout cela. Car il était évident qu’il avait conscience que le simple fait de s’interroger eût
révélé un esprit complètement chimérique : aucune industrie n’existait en Afrique du Nord ; les
Britanniques, eux-mêmes sans armes, auraient été bien en peine de nous approvisionner ; quant aux
Américains, ils nous avaient clairement fait comprendre qu’ils ne se sentaient à l’époque, nullement
concernés par ce conflit « intra-européen ».
Alors, plutôt que de s’aventurer dans une explication qu’il savait sans issue, il a préféré la méthode
brutale des marxistes léninistes, celle du « J’accuse… », « Je dénonce… », « Je condamne… » Cela sur
simple affirmation réputée évidente, martelée avec d’autant plus de force que la démonstration est plus
impossible à établir. La discussion, la critique élaborée, ne lui aurait pas permis d’assimiler l’armistice à
une capitulation et toute sa stratégie était par terre. Cela, il le savait parfaitement.
Naturellement, pas un mot sur le sort des millions de prisonniers-otages abandonnés sans contrepoids
au vainqueur. Pas un mot sur les problèmes énormes de la vie au quotidien des 40 millions
d’hexagonaux abandonnés dans un pays désorganisé, à un occupant qui allait s’empresser de le
réorganiser à son profit exclusif, qui allait se montrer d’autant plus féroce avec la population
qu’officiellement celle-ci était en guerre contre lui. Il poussa même le cynisme, dans son faux Appel dit
du. 18 juin, de dénoncer « le pays livré à la servitude » sous-entendu, par le gouvernement de
l’armistice ! Alors là, en proférant une telle ineptie, ou bien il étalait au grand jour le comble de la
mauvaise foi, en ne reculant pas devant la démagogie la plus basse et la plus cynique adressée aux
« veaux » qui buvaient ses paroles, ou bien il pensait sincèrement que le non arrêt des hostilités allait
permettre en quelques jours, un renversement complet de la situation suivi d’une fulgurante reconquête
du territoire national qui délivrerait la population des malheurs inhérents à une telle situation
d’occupation. Chimère à laquelle, vraiment, il ne pouvait accorder crédit.

Dans tous les cas en effet, il nageait en plein délire. Car qui livrait le pays à la servitude ? Celui qui
restait avec son peuple pour le protéger au mieux ? Ou celui qui se réfugiait à l’étranger avec tous les
siens ? Car si, pour le « sauveur suprême de la patrie », la protection du peuple français n’était pas une
question à envisager, pour ce qui est des siens, il n’en allait pas de même et il prit le soin de les mettre à
l’abri en leur faisant parvenir les papiers nécessaires et de l’argent pour que tous se retrouvassent à
Londres…
Pas un mot non plus sur les huit à dix millions de réfugiés qui erraient sur les routes de France dans un
dénuement indescriptible, sur le sentiment des Français qui voyaient clairement, eux, la chimère que
pouvait être la poursuivre d’un combat qui n’en était plus un puisque notre armée était complètement
disloquée. Faisant l’impasse sur tous ces’ aspects fondamentaux de la situation, il passe directement à sa
conclusion : l’armistice était une honteuse capitulation
Le croyait-il vraiment ? Non ! Et, ce dont s’est mal rendu compte l’opinion, sa chimère à laquelle il se
cramponna de toute sa force, le tourmenta profondément sa vie durant.
Ainsi ce fait survenu en 1953, raconté par le Colonel Rémy lui-même dans son ouvrage : « Dix ans avec
De Gaulle », avant dernière page du livre, montrera son inextinguible tourment. De Gaulle avait invité
Rémy à lui rendre visite à son bureau parisien. A peine arrivé, à peine terminés les échanges réciproques
de nouvelles des proches, il lui déclare ex-abrupto, d’un ton ferme : « Je ne serai jamais d’accord avec vous,
Rémy, je ne reconnaîtrai jamais la légitimité du régime de Vichy ! » Puis, après un temps, il martela encore :
« Jamais ! ».
Pourquoi le « Général » avait-il ressenti ce besoin pressant, neuf années après la disparition corps et
biens du gouvernement de l’État Français, de réaffirmer avec force ce point fondamental du dogme
gaullien, à un Rémy qui ne lui demandait rien, si ce n’est en raison de l’angoissant doute qui le
tenaillait ? Car si De Gaulle avait fait venir Rémy, ce n’était pas pour ressasser une fois de plus sa
rancoeur sur le « régime Pétain », ce d’autant moins que le maintien en prison dans les conditions les
plus inhumaines jusqu’à sa mort dans l’extrême vieillesse, de celui à qui il devait sa carrière, l’avait, à la
vérité, mis mal à l’aise. Il lui fallut vraiment toute la virulence de son incommensurable orgueil pour
accepter sans remords perceptibles un tel sacrifice sur l’autel de sa personne. Non ! S’il l’avait fait venir,
c’est parce qu’il était dans la crainte que ce point fondamental du dogme commençât à échapper à
Rémy. Celui-ci venait en effet à l’époque, de prendre douloureusement conscience de l’immense
injustice qui frappa le Maréchal, ceci sans pour autant — Oh ! Grand Dieu ! Pas de pensée sacrilège —
renier le « sauveur suprême de la Patrie ». Mais le sauveur en question n’en ressentit pas moins la
frayeur affreuse que le nouvel engagement du Colonel aux côtés des défenseurs de la mémoire du
Maréchal, ne le conduisît à entériner une légitimité du « Régime de Vichy » rendant par le fait-même la
sienne caduque. Le Colonel, manifestement gêné puisqu’il entendait concilier l’inconciliable, se lança
dans une réponse plutôt alambiquée expliquant que « la légitimité s’établit à partir du moment où réussit
l’entreprise… » Bien sûr, telle n’était pas du tout la réponse qu’attendait le « Général » puisque cette
réponse entendait qu’avant la réussite clé l’entreprise, il n’avait pas la légitimité. Aussi, celui-ci
préféra-t-il couper court par une digression, au demeurant assez haineuse, sur la personne du Maréchal.
Cette hantise, ce doute diffus, lancinant qui le tenaillaient, ne seraient-ils pas à l’origine de sa mort
inattendue le 9 novembre 1970 ? On peut se poser la question si l’on observe, outre la soudaineté du
décès qu’apparemment rien ne laissait prévoir, le fait que la dépouille, contrairement à tous les usages, a
été immédiatement bouclée dans son cercueil par les membre de la famille se trouvant à la Boisserie ce
jour-là.. Même le Président de la République en exercice, Georges Pompidou, arrivé sur place toutes
affaires cessantes le premier en hélicoptère spécial, ne l’a pas vue. Dans son dernier exil, il avait
évidemment, tout le loisir de méditer douloureusement sur la fragilité de sa légitimité dès juin 40 et la
précarité de la reconnaissance populaire qui l’avait, par un référendum, renvoyé dans ses foyers… et nul
doute que cela le minait tous les jours un peu plus.

Un historien venant d’un autre temps ou d’un autre univers, à qui l’on rapporterait l’histoire de ce
personnage de légende qui, surgi du néant, ou peu s’en faut, au vingtième siècle, s’imposerait, depuis
une capitale étrangère, comme l’autorité légale de son pays, contre l’autorité légalement constituée, qui
ne saurait souffrir de n’être pas reconnu par l’univers, sans légitimation aucune, comme telle, penserait
à une galéjade. Des individus qui se prennent pour le pape ou le Président de la République, penseraitil,
ça existe. Mais alors, ils sont tenus pour ce qu’ils sont : des malades mentaux et traités comme tels.
Mais l’énormité, l’incompréhensible, le surréalisme, dans cette affaire, c’est que cette folle mystification,
il a réussi à la faire partager par la quasi totalité de ses contemporains ! Comme quoi, si on veut qu’un
canular réussisse, il faut qu’il soit énorme. Il est vrai que l’opinion, nous l’avons dit, ne s’est pas
embarrassée de question et, comme le Colonel Rémy, a pensé que « la légitimité commence à partir du
moment où réussit l’opération ». A chacun, suivant sa convenance, d’arrêter la, date qui lui plaît 18 juin 40
pour les tenants intransigeants du dogme, novembre 1942, lors de l’invasion de la zone non occupée au
mépris des accords d’armistice, 24 août 1944 à l’enlèvement du Maréchal par l a Gestapo, ou autre.
Mais puisque l’imposture de la légitimité dès le 18 juin, selon la version orthodoxe est, pour l’intéressé
et ses féaux, un dogme de foi obligatoire que l’opinion a gobé sans sourciller, il faut bien prendre en
compte ce fait ahurissant, et en chercher l’explication.

Chap. VI
Le triomphe du mythe gaulliste

suite…

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