LES ENFANTS DU DIABLE


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Auteur : Petit Jean-Pierre
Ouvrage : Les enfants du diable
Année : 1986

Ancien Directeur de Recherche au CNRS

L’essentiel de ce livre a été écrit en 1986. Il avait été commandé par un grand éditeur Français qui, au dernier moment, refusa de le publier, sans doute pour deux raisons. Soit il ne crut pas aux révélations qu’il contenait, soit il fut effrayé par ce qu’il trouva dans ce manuscrit. Je l’ai complété par quelques informations récentes. En 1976 je connaissais les grandes lignes du projet Guerre des Etoiles, qui ne fut porté à la connaissance du grand public que quinze ans plus tard.
Depuis l’effondrement de l’URSS le public a tendance à croire que le danger thermonucléaire s’est éloigné. Il n’en est rien, et, après lecture, le lecteur verra que les choses sont devenues pires encore. En tant que scientifique il est de mon devoir de tenter d’ouvrir les yeux du public.
Les savants du monde entier ont vendu leur âme au diable, comme Faust, c’est tout.

Ce livre est dédié à mon ami le scientifique Vladimir Alexandrov, assassiné à Madrid en 1985 par les services secrets, sur ordre du lobby militaro-scientifique.

PROLOGUE
Troie devait disparaître, elle ne pouvait échapper à son destin. Dociles, les troyens travaillaient donc à leur propre perte. Ils avaient ainsi envisagé d’abattre un des pans de leur forteresse pour y faire entrer l’énorme cheval à roulettes abandonné par les grecs devant les portes de la ville. Tout se déroulait comme prévu.
Mais Cassandre suspecta un coup fourré :

– Timeo danaos et dona ferentes.

Je crains les grecs, surtout quand ils font des présents, disait-elle.

Cassandre, fille du troyen Priam, avait reçu d’Apollon le don de prédire l’avenir, à condition de se donner au dieu. Elle décrivait le futur de Troie, sans retenue, dans les rues de la cité, et les dieux en furent agacés. Quelqu’un voulait contrarier le plan, faire dérailler le destin, peser sur l’avenir de la ville. Impensable. …
– Aucune inquiétude, dit Apollon, cette idiote a refusé de coucher avec moi, aussi ai-je jeté sur elle une malédiction : personne ne la croît.
Les dieux s’esclaffèrent. Il devenait fort divertissant de voir cette pauvre fille décrire dans une indifférence générale le perte des Troyens, hommes, femmes, enfants et la mise à sac de la ville. En la voyant certains haussaient les épaules ou pointaient leur index sur leur tempe en assortissant ce geste d’un mouvement de vissage. Certains, plus cultivés, disaient « qu’elle avait le syndrome de la catastrophe ». Mais l’enchantement d’Apollon ne semblait cependant pas parfait. Zeus s’en inquiéta :
Dis-donc, Apollon, Je suis désolé, mais cela ne marche pas à cent pour cent, ton truc. Elle a réussi à convaincre Laocoon, son frère, et le fils de celui-ci.
Laocoon, prêtre au temple, était un intellectuel. En réfléchissant il avait fini par conclure que cette histoire de cheval n’était pas claire. Il le disait et, lui, on l’écoutait. C’était embêtant et ça risquait de tout flanquer par terre. Les dieux décidèrent d’employer les grands moyens. Sur leur ordre des serpents monstrueux sortirent de la mer toute proche, se jetèrent sur Laocoon et sur son fils, et les étouffèrent. On connaît la suite.
Je dédie ce livre à toutes les Cassandres et à tous les Laocoons de la Terre.

LIVERMORE
Au printemps 1976 les Etats-Unis vivaient le bicentenaire de leur indépendance. La Science était encore belle et bonne et de nombreux temples lui avaient été consacrés dans le pays où on s’apprêtait à célébrer l’événement avec faste.
A cette époque j’arrondissais mes fins de mois au CNRS en faisant de temps en temps des articles pour la revue Science et Vie. Philippe Cousin, son rédacteur en chef, me dit un matin :
– J’ai envie de faire quelque chose sur ce bicentenaire dans le numéro d’été. Si tu veux, je t’envoie aux Etats-Unis. Tu essayes de me faire le point sur quelques réalisations scientifiques de pointe du moment. Je te laisse libre de tes points de chute là-bas.
Je fis donc ma valise et m’envolais vers les Amériques. Avant de partir, un ami m’avait vivement conseillé d’aller voir les lasers du célèbre laboratoire de Livermore, en Californie.
– Personne ne les a jamais vus. Ce sont, parait-il, les plus puissants du monde. Essaie de t’en approcher.
C’était excitant. Quatre jours plus tard, m’offrant une escale de vingt quatre heures pour digérer le décalage horaire, je déambulais dans les rues de San Francisco. C’était la seule grande ville qui exerçait sur le visiteur occidental un charme immédiat. Boston faisait bon chic bon genre. A New York on avait l’impression d’être dans une fosse à ours aux parois vertigineuses qui ne découvraient qu’une maigre bande de ciel. Mais Frisco évoquait encore le livre de Jules Vernes, vingt mille lieues sous les mers, ou Moby Dick. Les lions de mer s’entassaient sur les jetées. Sur les quais qui sentaient le poisson mouillaient des armadas de petits bateaux de pêche et avec un peu d’imagination on aurait pu s’attendre à croiser le capitaine Achab, martelant le sol de sa jambe de bois.
La ville ressemblait à du papier gaufré tant son sol avait été travaillé par les tremblements de terre. Elle était pleine de trous et de bosses. Il était conseillé d’utiliser les célèbres tramways à câble qui étaient là-bas plus une nécessité qu’un attachement au folklore.
Le port sentait l’iode et le poisson. Dans les boutiques des quais on trouvait encore des sirènes empaillées et des diseuses de bonne aventure. Il existait une échoppe où on vendait toutes sortes d’étrangetés. Son ancien propriétaire était un vieux chinois extrêmement maniaque qui, avant de mourir, avait voulu laisser au monde une image parfaite de lui-même, en cire. Afin d’accroître le réalisme il avait abandonné toute sa pilosité, s’arrachant dans ses derniers jours cheveux et poils de barbe pour les sceller dans la cire chaude.

A côté de cette représentation grandeur nature de l’ex-propriétaire se trouvait une diseuse de bonne aventure, également en cire. Habillée en gitane, elle plongeait un regard fixe dans une sphère de verre posée devant elle et dans cette boule s’agitait un petit personnage, sorte de Merlin l’enchanteur habillé d’un long manteau. Il semblait répéter à l’infini les mêmes gestes. On ne voyait ni écran, ni système optique apparent et l’image en relief du personnage ne se formait pas sur les parois de la boule mais carrément en plein milieu, comme si elle était suspendue dans l’air. Je voyais là mon premier hologramme.1
Je rentrais dans la boutique pour connaître mon avenir mais la gitane avait cette fois laissé place à un ordinateur. Un préposé, visiblement dénué de tout pouvoir divinatoire, entrait machinalement son clavier quelques renseignements sur la date de naissance, le sexe, etc.. Puis, quelques secondes plus tard, une imprimante exprimait bruyamment l’oracle demandé, le tout pour un dollar. La poésie cédait le pas à l’efficacité.
Dans un autre coin de la boutique une caméra à digitaliser permettait contre une somme modique de se faire tirer le portrait, toujours grâce à l’ordinateur, en reproduisant vos traits sur le papier à l’aide d’une adroite combinaison de caractères alphabétiques.
Bien sûr, aujourd’hui toutes ces choses sont monnaie courante, mais à l’époque elles avaient de quoi surprendre le visiteur, même scientifique averti.
Il existait aussi à San Francisco un célèbre magasin de verrerie. Dans la vitrine la lumière se réfléchissait à l’infini dans d’énormes blocs de verre brut subtilement teintés. L’un d’eux, mesurant un bon demi mètre de diamètre, semblait d’une homogénéité et d’une qualité parfaite. Un vendeur m’expliqua que la teinte rosâtre était due à la présence d’une impureté, d’une « terre rare », le néodyme.
– Du verre dopé au néodyme ! n’est-ce pas le matériau qu’on utilise dans les lasers ?
– Oui, et nous le fournissons en quantité appréciable aux gens du Lawrence Livermore Laboratory, nos voisins.
Le lendemain soir un petit bimoteur blanc m’emmena vers ce laboratoire où fut mise au point et assemblée, sous la direction du Folamour américain, Edward Teller, la première bombe à hydrogène.. Il appartenait à une compagnie qui faisait avec cet unique appareil la navette entre Frisco et ce coin de désert. L’avion était si petit qu’il passait sans encombre sous les ailes de ses grands frères les Boeing 747. Après l’atterrissage d’un de ces géants nous dûmes attendre quelques minutes que s’apaise le puissant

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1 Hologramme : enregistrement sur une plaque photographique de l’image interférentielle d’un objet éclairé par laser. Ce même film, de nouveau éclairé par laser, produit une image « tridimensionnelle » qui semble flotter dans l’espace.

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brassage d’air qu’il avait créé, précaution sage pour éviter de se retrouver sans crier gare cul par dessus tête au moment du décollage.
Je couchais dans un motel triste proche du minuscule aéroport. Le lendemain le chargé des relations extérieures vint m’y cueillir et je lui tendis mes lettres d’introduction.

Janus.

Livermore était à l’échelle américaine, immense. Ça n’était pas un village mais une ville avec ses résidences, son marché et ses usines à découvrir. Tout ne vivait ici que pour et par la science. Nous franchîmes un portail, puis un autre.
– Je vais vous présenter au professeur Alström, le responsable du projet laser de puissance.
– Alström ? mais je le connais très bien, quelle coïncidence ! Il y a onze ans, en 1965, il avait travaillé dans le même laboratoire que moi, à l’Institut de Mécanique des Fluides de Marseille.
A l’époque l’aventure des lasers débutait. Il était venu passer quelques temps chez nous pour nous apprendre à les construire. C’étaient alors des petits tubes en verre emplis d’un mélange de gaz rares. On les fermait par deux miroirs dont on pouvait régler l’orientation et dont l’un était semi-transparent. L’énergie était apportée par une petite décharge électrique, dispensée par deux électrodes latérales. Après avoir tripoté quelques minutes les vis de réglage des miroirs, on trouvait la bonne orientation, créant la « cavité résonante ». Un fin rayon rouge jaillissait alors comme une flèche de sang. Les uns après les autres les membres du laboratoire étaient venus voir cette lumière nouvelle qui ne se dispersait pas. A des dizaines de mètres elle formait toujours sur une feuille de papier une tache presque ponctuelle.
Je me souviens d’un étudiant qui travaillait dans ce laboratoire à la fin des années soixante, un certain Bernard Fontaine et qui, suivant les indications d’Alström, avait monté ces bébés lasers. Ses gestes saccadés entraîneraient souvent des bris de matériel. Il opérait dans un désordre assez remarquable, ce genre de désordre organisé dans lequel travaillent souvent les chercheurs et dont la structure ne saute pas aux yeux.
Un jour cet animal avait voulu fabriquer un laser fonctionnant avec du cyanure de potassium. Sur le papier cela avait l’air formidable mais, soucieux de rester en vie, tous les membres du laboratoire avaient vivement protesté pour qu’il abandonnât cet inquiétant projet, ce qu’il fit, fort heureusement pour nous. Aujourd’hui ses gestes sont devenus moins vifs, il a perdu quelques cheveux et, toujours entre deux avions, développe des

lasers à ultra-violet pour les militaires, les futurs laser de la guerre des étoiles.
Je reconnus Alström de loin à ses cheveux très clairs.
– Alors, me dit-il, votre cher patron, le professeur Valensi, que devient-il ? Est-il toujours aussi tyrannique ?
– Plus que jamais. Mai 68 lui est passé sur le dos comme de l’eau sur les plumes d’un canard. Comme pas mal d’autres j’ai fini par quitter son laboratoire car il nous faisait une vie vraiment impossible là-bas.
– Aux Etats-Unis les choses sont loin d’être parfaites et souvent dans les labos c’est un peu le western. Mais en France vous avez une qualité de rapports assez particulière, un peu.. médiévale, non ?
– C’est en train de changer. Beaucoup de mandarins sont repartis au vestiaire et les jeunes loups commencent à s’organiser entre eux. Des bandes se forment.
– C’est ce qu’on appelle la démocratie, mon cher.
Pendant qu’Alström me conduisait dans son bureau je me souvenais très précisément du premier jour où j’avais entendu parler de recherche. C’était dans la maison de campagne du comte de Guimereu, en Normandie. Celui-ci avait coutume de prendre de temps à autre des intellectuels en pension pour le week-end, ce qui lui donnait l’impression d’être intelligent. Ce jour là il avait invité le journaliste de l’Express Jean-François Revel, pas trop à l’aise d’ailleurs dans ce milieu assez snob. Très excité par cette vedette de l’époque, le comte, affligé d’un léger bégaiement, arpentait les couloirs en répétant à son propos : « son cerveau est un véritable ca-canon de soixante-quinze ».
J’imaginais un intellectuel au sourcil froncé, un canon planté au milieu du front, dans un dessin à la Daumier ou à la Robida, et je me disais que cette image n’était peut-être pas si mauvaise, après tout.
Dans les salons du comte se trouvait un homme laid et maigre et j’appris qu’il s’agissait du mathématicien Kreisl. Je savais qu’il avait passé la guerre à Londres où il avait soigneusement calculé si les pontons du débarquement pourraient résister à l’assaut des vagues Normandes. Je l’abordais.
– En quoi consiste votre travail ?
– En bien je fais de la logique mathématique. Je suis censé appartenir à l’université de Princeton, aux Etats-Unis, dans le New Jersey. Mais en fait je n’y mets jamais les pieds, sauf une fois par an, au moment de la « recollection », lorsque le dean fait son discours devant tout le staff réuni. Là il faut absolument être présent, sinon cela fait mauvaise impression.
– Mais, le reste du temps, que faites-vous ?
-Je me promène dans les universités européennes et je saute les petites étudiantes. De temps en temps je fais un théorème pour qu’on me foute la paix.

– Mais la recherche, ça consiste en quoi ?
– Mon cher, c’est à celui qui vole le premier.
J’avais une vingtaine d’années à l’époque et l’idée de m’enfermer dans un bureau ou dans une usine ne me souriait guère. Cette brève rencontre dans ce salon Normand fut décisive et tout ce que je fis pendant les années suivantes visa à me permettre de rentrer dans ce club assez fermé.
Je retrouvais Guimereu au milieu d’invités. Toujours bégayant, il leur disait avec une lueur de ravissement dans le regard :
– Kreisl m’a dit qu’il avait trou-trouvé ce week end un thé-théorème essentiel.
Je me dis que l’autre avait du lui sortir cela pour le payer de son caviar et de son poulet aux morilles. Je racontais l’anecdote à Alström, qui rit aux éclats.
– Il faut bien se vendre d’une manière ou d’une autre.
Il donna quelques coups de fil pour que je puisse visiter ce qui appelait le « temple ». Par la fenêtre du bureau on apercevait un long bâtiment noir comme du jais.
– Va voir l’hydre, elle se trouve dans ce building, là-bas.
Le labo d’Alström ressemblait effectivement à un long parallélépipède noir posé sur le côté, semblable au monolithe d’Arthur Clarke. Il n’y avait aucune fenêtre et l’architecte l’avait entièrement recouvert de plaques de verre pour de simples raisons décoratives. On y entrait par un bout, comme dans une ruche, à travers un sas gardé par des vigiles. Un jeune prêtre en baskets, de moins de trente ans, me servit de Cicérone.
L’intérieur n’était qu’un immense hall aux murs d’un blanc éclatant. Au sol l’hydre-dieu, telle un serpent outremer, déroulait ses anneaux sur une soixantaine de mètres de long, constitués de verre et d’acier.
– Notre premier laser de puissance s’appelait Cyclops. Nous en avons fait fabriquer un autre, semblable. Janus, devant nous, est fait de deux chaînes Cyclops montées en parallèle. Elles ont une source commune qui est ce petit laser qu’on voit là-bas et qu’on appelle le « trigger », la détente. Puis les deux bras de Janus, de l’hydre, se rejoignent en aval dans une chambre d’expérience sphérique.
Nous commençâmes par nous rendre à la source de ce double fleuve de lumière. C’était un laser d’apparence modeste, d’un mètre de long, posé sur une table. Ici naissait la lumière. Engendré par ce trigger, ce laser modeste, le pinceau de lumière laser primaire était partagé en deux à l’aide à l’aide d’un système optique. Les deux rayons cheminaient alors de conserve, à la vitesse de la lumière, en suivant des routes parallèles et traversaient une successions d’amplificateurs luminiques de dimensions de plus en plus impressionnantes.

(voir PDF pour schéma) p.8

Ceux-ci avaient la forme de cylindres. Chacun contenait quatre disques de verre, ce même verre rose, au néodyme, que j’avais vu dans le magasin de San Francisco, et étaient ceinturés par une batterie de tubes fluorescents. Ces cylindres étaient de plus en plus gros et les derniers de la chaîne, quelques soixante mètres plus loin, faisait un bon demi-mètre de diamètre. De véritables canons à lumière.
Mon guide m’emmena dans un hall voisin qui contenait la source primaire d’énergie, c’est à dire une véritable forêt de condensateurs qui évoquaient le décor de la ville des Krells dans Planète Interdite.
– Voici la batterie qui alimente les tubes au Xénon.
Lors que les condensateurs se déchargeaient en moins d’un millième de seconde les ceintures de tubes fluorescents illuminaient les pavés de verre rose contenus dans les amplificateurs luminiques cylindriques, transformés en fours. Dans le verre les atomes de néodyme, présents sous forme d’infimes traces, stockaient cette lumière. Puis, lorsque le rayon du petit laser de tête, du trigger, traversait ces disques, toute cette énergie était libérée et venait grossir, nourrir le rayon, à la manière d’écluses dont les portes se rompraient les unes après les autres.

Nous allâmes à la fin de ce fleuve de lumière. Le dernier cylindre amplificateur était en miettes et avait visiblement explosé. J’en demandais la raison.
– Les blocs de verre doivent être d’une homogénéité et d’une propreté parfaite, exempts de toute impureté, autre que le néodyme, bien sûr. Si la moindre poussière venait à se coller sur le verre elle représenterait un point d’absorption de l’énergie et celle-ci entraînerait par la suite un échauffement et une tension mécanique qui le briserait aussitôt. Là c’est ce qui a du se passer.
– Vous voulez dire que si un moustique entrait dans un de ces lasers et se trouvait malencontreusement posé sur ces disques ou ces lentilles au moment de l’essai, il ferait immédiatement exploser cet amplificateur ?
– Absolument. Mais il n’y a pas de moustiques chez nous, pas la moindre poussière. Ce laboratoire est en fait le plus propre du monde.
J’imaginais un saboteur pénétrant dans le local avec un moustique caché dans une boite d’allumettes.
Les deux antennes de l’hydre se refermaient en bout de chaîne et leurs gueules circulaires se faisaient face. Deux lentilles terminales faisaient converger ces puissants rayons d’une demi mètre de diamètre sur une bille minuscule d’un quart de millimètre de rayon, un véritable grain de sable, qui était situé au centre d’une chambre sphérique en acier. Mon guide se pencha sur l’un des hublots qui permettait de voir à l’intérieur.
– La cible est une sphère creuse en verre dont la paroi fait moins d’un millième de millimètre d’épaisseur. Elle contient un mélange de deux isotopes de l’hydrogène, de deutérium et le tritium. En fait ce sont de mini bombes à hydrogène que nous essayons d’allumer.
– Mais comment faites-vous primo pour fabriquer ces cibles, secondo pour les remplir du mélange ad hoc ?
– Eh bien on commence par fabriquer des milliers et des milliers de ces sphères de verre, un peu comme on fabriquerait des bulles de savon. La plupart ont des formes irrégulières. On les examine toutes au microscope jusqu’à ce qu’on en trouve une qui ait une forme bien sphérique. Pour la remplir on la met dans une atmosphère, composée de ces isotopes de l’hydrogène, sous pression et les atomes de ce gaz, qui sont très petits, passent simplement à travers la paroi de verre. Il n’y a donc ni bouchon ni soudure. On réfrigère ensuite le tout pour faire se déposer cet hydrogène sur la face interne de la bulle. Puis ont recouvre le tout d’une mince couche de « peinture », à base de matière plastique.
Quand les lasers fonctionnent ils déposent leur énergie dans cette couche qu’on appelle le « pusher », le pousseur. Elle se dilate violemment et comprime l’hydrogène lourd qui est à l’intérieur.
– En somme vous fabriquez des petites supernovae ?

Mon interlocuteur était peu familier des problèmes d’astrophysique. Je lui expliquais que lors des morts violentes d’étoiles leur couche externe explosait en comprimant, par choc en retour, le noyau stellaire et que celui-ci pouvait le cas échéant se muer en … trou noir.
Nous plaisantâmes sur l’éventuelle possibilité de fabriquer à l’aide de lasers un trou noir de quelques centièmes de millimètres de diamètre qui, en vertu de sa voracité naturelle, pourrait immédiatement se mettre à avaler le laboratoire. Mais les gens de Livermore n’avaient pas de telles ambitions. Atteindre les conditions de la fusion thermonucléaire, faire détoner leur grain de sable-bombe à hydrogène, leur suffisait.
– Mais, en supposant que vous y parveniez, cela doit représenter une production d’énergie fantastique.
– Oui et non. La quantité d’hydrogène lourd est quand même infime dans la sphère cible. Chaque explosion dans la chambre d’expérience équivaudrait à celle d’un bon gros pétard, sans plus. On envisagerait bien sûr, en cas de succès, d’en faire exploser une dizaine par seconde, ce qui représenterait la puissance d’une centrale nucléaire.
– En somme, cela marcherait comme un moteur deux temps. Admission, compression, fusion, détente.
– Sauf que le piston est fait de lumière.
J’imaginais une sorte de vélosolex thermonucléaire dont le premier coup de pédale vous propulserait à une vitesse quasi relativiste.
– Au fait, arrivez-vous à provoquer des réactions de fusion ?
– Pas encore. La température atteinte en fin de compression n’est pas assez élevée. Mais il ne faut pas s’illusionner, le but de cette recherche est surtout militaire, sans quoi nous n’aurions jamais reçu un tel paquet de dollars. Ces systèmes à énergie dirigée sont les préfigurations de futurs détonateurs de bombes thermonucléaires.
– En somme vous êtes des sales gosses qui jouent avec les allumettes ?
– Exactement.
– Mais pourquoi cela coûte-il si cher ? Il n’y a que du verre et des condensateurs après tout.
– Les disques de verre dopé au néodyme qui servent à accumuler l’énergie lumineuse doivent être taillés avec la même précision que celle qu’on apporte à la confection des miroirs des télescopes. La surface doit être plane à une fraction de millième de millimètre près. Et vous avez vu combien il y en a ….
Nous allâmes déjeuner à la cafeteria. J’y retrouvais un Français, ingénieur au commissariat atomique que j’avais entrevu il y a des années, quelque part, je ne savais plus très bien où. Il devait s’appeler Francheyard ou Franchouillard. Cravate noire, chemise blanche, cheveux châtain foncé et physique à la François Périer. Il fut surpris de ma visite du matin.

– Alors ils vous ont montré Janus. Mais comment avez-vous fait pour pénétrer dans ce saint des saints de Livermore ?
– Je connaissais Alström personnellement.
– Ah, c’est toujours pareil avec ces Américains. Ils ont leurs têtes. S’ils vous ont à la bonne ils vous promènent partout, sinon rien à faire. Moi je suis ici depuis six mois et je n’ai pratiquement rien vu d’autre que les quatre murs de mon bureau.
Nous parlâmes de ce verre au néodyme. Je lui demandais si celui que j’avais vu dans le magasin de San Francisco pouvait être le même que celui utilisé dans les lasers.
– Pas impossible. Vous savez, l’Amérique, au point de vue secret, ressemble à un tunnel dont une seule entrée serait sévèrement gardée. Si cela était le cas il suffirait aux probablement aux Soviétiques d’acheter un lot de cendriers, puis de les tailler chez eux, pour faire des lasers aussi puissants.
– Vous croyez qu’ils le font ?
– Il ne faut pas s’imaginer que les scientifiques Soviétiques vivent dans des isbas, travaillent avec des postes à galène et ne progressent qu’en volant les secrets occidentaux. Ça c’est le vieux fantasme. Je crois que dans ce type particulier de technologie ils n’ont pas grand-chose à apprendre des américains.
Alström arriva.
– Je t’ai arrangé quelque chose avec Fowler cet après midi. On se verra ce soir chez moi. Je donne une party, viens. Là il faut que je file voir Nuckhols au computer. Pas le temps de manger, désolé…
– Pas le temps de manger ! grommela mon voisin entre ses dents.
Il mastiquait chaque bouchée interminablement à la manière d’un escargot s’acharnant sur une feuille de salade. Je lui demandais qui était ce Fowler.
– Ici ils sont tous sur la fusion. Alström s’occupe de ce que vous avez vu ce matin, c’est à dire de la fusion par laser. Fowler est la patron de la fusion par confinement magnétique. C’est lui qui a construit Ying-Yang et Base-Ball. Ce sont deux très grosses manips basées sur des solénoïdes qui créent un très fort champ magnétique de confinement. Celui-ci est censé emprisonner le plasma2 que l’ont tente de chauffer par les moyens les plus divers. Nous avons des choses de ce genre au CEA de Fontenay aux Roses, mais évidement en beaucoup plus petit.

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2 Un plasma est un gaz extrêmement chaud où les atomes ont perdu leurs électrons. C’est un mélange de noyaux et d’électrons libres.

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Ying-Yang et Base-Ball

Je laissais mon compatriote finir son interminable repas pour aller rejoindre ce hall des « bouteilles magnétiques ». Ying-Yang faisait cinq ou six mètres de diamètre et je ne sais combien de dizaines de tonnes. Des hommes s’affairaient autour de lui comme des fourmis autour de leur reine. On pouvait passer tout autour et au-dessus à l’aide de passerelles. Par les orifices, les servants de ce Moloch, de cette chaudière, jetaient tout ce qu’ils pouvaient, pêle-mêle : micro-ondes, faisceaux de particules neutres. Mais elle s’étouffait vite, trop vite.
Fowler m’expliqua que la très forte chaleur régnant dans ce « four », plus de dix millions de degrés, faisait, malgré la puissance de la barrière magnétique, légèrement s’évaporer le métal des parois.
– Ces atomes lourds qui viennent polluer le mélange de fusion, l’hydrogène à très haute température, nous embêtent bien. Ils émettent du rayonnement à tout va et constituent une véritable hémorragie d’énergie. Il se produit un refroidissement radiatif très rapide car un nombre infime d’atomes arrachés aux parois suffit à refroidir le plasma de fusion. Nous sommes là comme des primitifs, occupés à souffler à plein poumons sur ces braises. Mais le feu ne veut pas prendre, du moins pas encore.
Je pensais à la guerre du feu. Ce qui est irritant quand on essaye quelque chose, c’est qu’on ne sait pas si ça peut marcher vraiment, et si oui, quand ça va marcher. Les gens qui se sont orientés vers la fusion ont monté des manips dès l’après guerre et ont été quelque peu déçus. La mise au point de la bombe avait été très rapide. Deux ans, trois ans tout au plus. Le premier réacteur nucléaire à fission, monté par l’italien Fermi, avait fonctionné aussi du premier coup, sous les gradins du stade de l’université de Chicago. Mais la fusion résistait diablement depuis trente années. Il est facile de chauffer un gaz par induction, comme on chauffe un plat à l’aide d’un four à micro ondes dans un restaurant de supermarché. Le problème c’est le récipient. Aucun métal, aucune céramique, ne résisterait à cent millions de degrés. Le seul récipient possible c’est le champ magnétique. Les particules chargées fuient les régions où le champ magnétique est élevé. Par exemple, la Terre se protège naturellement du flux de particules, d’atomes ionisés expédiés en continu par le soleil, grâce à son champ magnétique. Ce champ empêche ce « vent solaire » de traverser l’atmosphère. S’il n’y avait pas cet écran magnétique protecteur les êtres vivants subiraient un véritable bombardement dommageable pour leurs cellules.
Ces particules sont canalisées le long des lignes de forces du champ magnétique autour desquelles elles s’enroulent selon des trajectoires en spirale. Elles convergent alors vers les pôles nord et sud. Mais au voisinage de ces pôles magnétiques le champ, devenant plus intense, les force à

rebrousser chemin. Elles entament ainsi un mouvement de va et vient qui les fait rebondir d’un pôle à l’autre comme sur des raquettes de tennis. Ces particules, qu’on dit alors piégées, constituent ce qu’on a appelé les ceintures de Van Allen.
Quand les particules sont trop énergétiques, trop rapides, par exemple lorsqu’elles sont émises, à partir d’une tache solaire, dans une phase de violente activité de l’astre du jour, elles arrivent à franchir cette barrière magnétique, touchent les hautes couches atmosphériques, excitent leurs molécules qui émettent de la lumière et on obtient ce qu’on appelle une aurore boréale.
J’avais vu quelques années auparavant au commissariat atomique de Fontenay aux Roses, près de Paris, une manip très simple. Dans une enceinte où régnait le vide on avait disposé deux grosses bobines de cinquante centimètres de diamètre, selon un axe commun. On faisait passer le courant dans l’une d’elles tandis qu’on tirait à travers la seconde une petite bouffée d’atomes à l’aide d’un canon à plasma. Ceux-ci rebondissaient sur le champ créé par la première bobine. On se dépêchait alors de mettre en fonction la seconde pour constituer la seconde « raquette » de ce va et vient. Mais ça ne marchait pas très bien. Les atomes fichaient rapidement le camp par les côtés.
A Livermore il y avait dans un énorme blockhaus construit juste après guerre, dont les murs faisaient dix mètres d’épaisseur, et qui s’était au fil du temps transformé en véritable musée de la fusion soit disant contrôlée. On y trouvait des machines à l’abandon, couvertes de poussière, qui témoignaient de maints essais infructueux sur des configurations toutes différentes. Elles portaient des noms variés. Un des chercheurs, après ces débuts problématiques, avait même baptisé l’une d’elles le Perhapstron. On perçoit l’humour de cette dénomination quand on se rappelle qu’en Anglais perhaps veut dire « peut-être »…
Le Russe Sakharov imagina le premier avec son collègue Tamm la configuration toroïdale qui devait donner naissance au célèbre Tokamak. Une chambre à air de voiture a la forme d’un tore. Cette idée fut ensuite développée expérimentalement en URSS par un autre académicien, Artsimovitch, puis reprise dans toutes les places fortes scientifiques du monde. Mais à Livermore on travaillait sur une autre géométrie.
– Le tore, c’est très joli, disait Fowler, c’est compact, fermé. Mais tôt ou tard il faut entrer ou sortir, pour faire des mesures, pour injecter de l’énergie, ou l’extraire. Il faut alors ménager des fenêtres c’est à dire créer des ruptures dans cette géométrie magnétique bien lisse.
Ying-Yang était une configuration semi-fermée. Les deux gros solénoïdes évoquaient la forme de deux mains enserrant un oeuf dans lequel on essayait de refaire le monde.

Fowler recherchait un chauffage additionnel à l’aide de particules neutres très énergétiques, injectées latéralement par des sortes de chalumeaux.
Ici on travaillait sur des chaudières toriques, là sur des fours en forme de mains. Alström cherchait à recréer une mini-étoile mais personne, finalement, ne savait très bien quelle était la meilleure solution. Nous allâmes visiter Base Ball. Le dessin de sa bobine unique évoquait cette fois parfaitement la couture qui ferme ces balles de cuir. A lui seul cet électro-aimant représentait le stockage d’une assez fabuleuse quantité d’énergie. De quoi raser le laboratoire. Base Ball était un solénoïde supraconducteur. Dans des fils fins comme des poignées de cheveux circulaient des millions d’ampères. Un entourloupe de mécanique quantique, découverte au début du siècle, faisait que cet ensemble, baignant dans quelques mètres cubes d’hélium liquide à moins deux cent soixante degrés au dessous de zéro avait la bonté de ne pas dégager de chaleur. Je demandais à Fowler :
– Que se passerait-il si dans cet enchevêtrement, quelque part, cette supraconduction était abolie ?
– Toute l’énergie serait immédiatement convertie en chaleur et comme la machine ne serait pas capable de l’évacuer, elle exploserait.
– Quand vous avez construit Base-Ball, père de Ying Yang, personne n’avait jusque là fait d’électro-aimants supraconducteurs aussi gros. N’y avait-il pas un risque sérieux que tout explosât au premier essai ?
– Mon cher, en matière de recherche, c’est parfois plus une question de courage que d’intelligence.
Je me souvenais effectivement de quelques jolies explosions de solénoïdes dans l’institut où j’avais travaillé dix ans plus tôt. C’étaient des objets minuscules à côté de tels monstres mais le fait d’y injecter cinquante mille ampères nous incitait quand même à piloter les expériences à partir du couloir. Quand ça n’explosait pas on était content. Quand ça explosait on balayait les débris et on reconstruisait le tout.
Même quand ça n’explosait pas des choses imprévues pouvaient arriver. Un jour par exemple nous avions voulu faire des mesures avec un laser et l’un d’entre nous avait placé les éléments optiques sur un rail de fer, lentilles et miroirs étant fixés sur des supports munis d’aimants permanents. Personne ne se trouvait à proximité lorsque nous fîmes le premier tir et fort heureusement, car le fort champ magnétique, agissant sur ces supports magnétiques, les projeta dans le mur. Si nous avions été à proximité, nous les aurions pris en pleine figure.
Un champ magnétique, cela ne se voit pas, cela ne se sent pas. Une autre fois des huiles de Paris étaient venues visiter le labo. Pour des questions de standing ces gens avaient affrété un avion spécial qui s’était posé juste à côté du laboratoire, lequel se trouvait sur l’aire de l’aéroport de Marignane.

L’arrivée de cette commission d’inspection fut très réussie. Notre directeur, malgré sa petite taille, s’avança majestueusement vers ses visiteurs mais comme personne n’avait pensé à amener une échelle, celui-ci resta pendant une bonne demi-heure comme un idiot, alors que les autres ne savaient pas s’ils devaient sauter ou non.
L’un de ces VIP, un polytechnicien très distingué, était particulièrement assommant. Il tint à ce que nous chargions les condensateurs et que nous les déclenchions le champ magnétique devant lui. Je remarquais qu’il portait une montre de prix et j’avoue que j’eus la malice de ne pas lui suggérer de la retirer. Comme son armature interne était en acier, il doit depuis s’en servir pour ramasser les épingles.
Lors des visites de labos il est parfois nécessaire de prendre certaines précautions qui ne semblent pas évidentes au non spécialiste. Je me souviens pas exemple de la visite d’une chambre à bulle, qui comporte un très fort champ magnétique. Celui-ci, agissant sur un trousseau de clef qu’un des visiteurs portait dans une de ses poches de pantalon lui donna en toute innocence pendant la visite une allure quelque peu indécente.
Les systèmes qui comportent des courants à très haute fréquence exigent que l’on se débarrasse de tout ce qui pourrait de loin ou de près ressembler à une spire, comme un collier ou une alliance. Un jour un chercheur avait simplement approché sa main d’un système HF. L’alliance qu’il portait à l’annulaire provoqua un violent « couplage inductif », se transformant instantanément en mini-four à induction. Il ne sentit rien mais vit son doigt tomber comme une fleur coupée, à la fois sectionné et cautérisé. On imagine ce qui se serait passé s’il s’était agi d’une femme porteuse d’un collier en argent massif, métal fortement conducteur de l’électricité.
Je pris congé de Fowler. Cette visite dans un des hauts lieux de la fusion me laissait rêveur. Ils étaient tous prêts chacun dans leur coin pour le grand jour. J’avais remarqué que Ying Yang était entouré d’épais murs de plomb capable d’absorber un éventuel dégagement de radioactivité. Mais trente années avaient passé. Les cheveux de Fowler avaient blanchi et la fusion contrôlée s’était à chaque fois éloignée comme un mirage du désert. Il était embêté par des arrachements d’atomes aux parois, Alström s’efforçait, grâce aux calculs de Nuckhols, de comprimer sa mini étoile sans à-coups. Ces labos étaient-ils des bastions avancés où s’établissait le contact avec un inconnu brûlant ou des forteresses semblables à celle du désert des Tartares ?
Résoudre les problèmes n’est au fond pas grand chose. C’est comme creuser la roche avec un pic dans un matériau plus ou moins résistant. Le problème est de savoir si on creuse réellement dans la bonne direction. Comment ont fait nos ancêtres pour recréer le feu ? Il leur a fallu d’abord

croire qu’ils pouvaient par eux-mêmes déclencher cette magie, sans attendre que la foudre ne s’en charge. Je ne crois pas qu’un bushman allumant un feu ait eu un instant conscience qu’il faisait de la physique ou de la chimie. Cela devait être conçu comme un rituel et peut-être associé à des prières et incantations. Les silex frappés par accident crachaient des petites étincelles semblables aux escarbilles des foyers. Il était donc logique de penser que ces pierres contenaient une vertu luciférine. Mais qui pensa la première fois qu’en frottant longuement deux bois l’un contre l’autre on pouvait parvenir au même résultat ? Voilà un bien grand mystère.
La recherche est une sorte d’archéologie où, en creusant, on cherche à mettre à jour non le passé mais l’avenir.
Alström avait une maison très agréable. C’était le printemps et il faisait une température assez douce dans ce désert. Il avait invité une vingtaine de personnes et se côtoyaient là des patrons de services, des secrétaires, des épouses résignées et des étudiants ressemblant à des collégiens. Il m’entraîna dans le jardin.
– Alors, tu as vu Janus, c’est une belle bête, non ?
– Impressionnant.
– Sais-tu quelle est sa puissance de crête, lorsqu’il donne à plein ?
– Non.
– Un térawatt par bras. Deux térawatts en tout. Deux millions de millions de watts.
Je me souvenais que téra voulait dire monstrueux en grec et calculais mentalement que ceci devait correspondre à la puissance collectée par un miroir solaire de trente kilomètres de diamètre. Lors du siège de Syracuse on prétend qu’Archimède aurait enflammé les voilures des galères ennemies avec des miroirs de bronze d’un mètre de diamètre. Alström, lui, voulait enflammer des noyaux d’atomes. Je me pris à penser tout haut :
– Avec mille watts on chauffe une petite chambre, avec un mégawatt, un million de watts, on chauffe un million de chambres, c’est à dire une ville. Avec un térawatts, c’est à dire un million de mégawatts, on chaufferait un million de villes. En somme, à chaque essai, tu manipules une énergie comparable à celle que les habitants de la planète utilisent pour chauffer leurs logements. Franchement, on a du mal à comprendre tout cela du premier coup.
– Il ne faut pas confondre puissance et énergie. Si Janus développe un térawatt de puissance lumineuse il ne faut pas oublier qu’il ne fonctionne que pendant dix milliardièmes de seconde. Calcule l’énergie, cela fait à peine dix mille joules, c’est à dire ce que contient… une tasse de thé !

Je me souvenais effectivement que j’avais fait des calculs semblables dix ans plus tôt. Nous avions construit des générateurs électromagnétiques qui convertissaient directement en électricité l’énergie d’un explosif. Le générateur lui-même était une petite tuyère de dix centimètres de long et de vingt cinq centimètres carrés de section. L’appareil complet avait la forme d’un canon dont nous étions les artilleurs. Il avait une lourde culasse d’acier que nous reculions entre chaque essai sur un chariot muni de roulettes. Dans cette « cartouche » on introduisait un mélange de gaz combustibles, à savoir de l’hydrogène et de l’oxygène. A l’extrémité du canon se trouvait un gros solénoïde branché sur une puissante batterie de condensateurs. On actionnait le canon en même temps que se déchargeait la batterie, la commutation étant assurée par un interrupteur de locomotive électrique bricolé dans lequel passaient plus de cinquante mille ampères. Le canon, long de six mètres, permettait d’envoyer à deux kilomètres par seconde un « projectile » de cinquante centimètre de long qui était en fait une « carotte » de gaz comprimé porté à très haute température. Lorsque cette masse gazeuse passait dans l’entrefer de l’électro-aimant le générateur crachait deux mégawatts. Rien de mystérieux dans tout cela. Un générateur électrique n’est jamais qu’un système qui convertit de l’énergie cinétique en électricité, que celle-ci provienne d’une chute d’eau ou de l’expansion d’un gaz dans une turbine. Dans une dynamo cette énergie est stockée dans une pièce mobile qui est un rotor métallique. Dans ce type de générateurs, dit magnétodynamique3, inventés par l’Anglais Faraday, la pièce mobile est tout simplement … un gaz très chaud.
L’ensemble avait un temps de fonctionnement d’un vingtième de millième de seconde. Je me rappelle quelle avait été ma surprise de constater un jour que cela ne représentait finalement de quoi faire marcher une lampe de bureau pendant… une seconde. Alström avait une énergie de départ cent fois plus grande et le temps de fonctionnement était cinq mille fois plus court. Tout cela cadrait. Mais ce qui surprenait c’est qu’en jouant là- dessus on arrivait finalement à des puissances comparables à ce que l’homme mettait en jeu quotidiennement sur l’ensemble de sa planète.
Dans ce jardin nous discutions comme des personnages d’un roman de Jules Vernes, comme ces membres du Reform Club dans le livre De la Terre à la Lune. Nous n’étions pas dans un club Anglais mais dans une party bien américaine où chacun déambulait avec sa boite de bière ou son verre en carton empli de whisky.
Alström me rejoignit.

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3 Ces canons à électricité furent pas la suite repris et développés en secret pour alimenter, dans des stations de tir orbitales, les lasers et les canons à électrons de la guerre des étoiles.

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– Tu as vu le grand bâtiment en cours d’achèvement derrière le hall de Janus. On y abritera Shiva qui sera constitué de vingt quatre bras d’un térawatt chacun. Cela fera vingt quatre millions de millions de watts. Il faudra que cela fusionne ou que cela dise pourquoi, comme vous dites, vous les Français.
– Mais ces lasers au néodyme n’ont qu’un rendement d’un pour cent, dit-on. Cela fait quand même pas mal d’énergie à stocker, non ?
– Dans les condensateurs ? Il y a juste de quoi te faire chauffer un bain, mon vieux.
Nous passâmes à table. J’avais la tête farcie de térawatts, de mégajoules et de nanosecondes qui y menaient une véritable sarabande. Jamais je n’aurais imaginé, en voyant nos petits lasers d’il y a dix ans, qu’ils auraient pu devenir sans crier gare de tels monstres. Cela avait quelque chose de fascinant et d’inquiétant à la fois. Il me semblait qu’il allait falloir un peu de temps pour s’habituer à tout cela. En dix ans la puissance des lasers avait été multipliée par un million, en accroissant leur taille et l’énergie brute disponible, mais surtout en jouant sur la concentration de la réémission d’énergie dans le temps, en diminuant la durée des impulsions.
A priori il n’y avait aucune raison pour que cela ne continue pas. On pouvait faire laser des tas de matériaux et apporter l’énergie par des tas de procédés et les condensateurs n’étaient d’ailleurs certainement pas la façon la plus compacte de la stocker.
Mon ami Meyer, qui enseignait la philosophie à la faculté des lettres d’Aix en Provence , m’avait expliqué jadis que le phénomène technologique était basé sur le principe du relais. A une époque donnée telle technique correspond à une performance donnée et à une croissance donnée, laquelle dépend par exemple des matériaux utilisés. Prenons par exemple le domaine des moyens de calcul. Quand j’étais étudiant on était limité au papier crayon, à la table de logarithme et à la règle à calcul. Je me souviens de travaux pratiques interminables où on passait un temps fou à compulser des tables remplies de chiffres.
Quand j’entrais à l’Ecole Supérieure de l’Aéronautique de Paris, nous avions des machines à calculer mécaniques. Le haut de gamme était une machine Monroë qui calculait des racines carrées et dont le prix était équivalent à dix millions de nos actuels centimes. Elle comportait des centaines et des centaines de rouages délicats. Quand elle fonctionnait en crépitant sur un bureau trop lisse, elle se.. déplaçait.
C’était l’issue d’une évolution qui avait débuté avec première machine à calculer inventée par Pascal. Il était évident que cette technologie atteignait son plafond, à la fois en capacité et en vitesse. Prévoir un avenir basé sur cette technique de calcul eut été illusoire. Vinrent alors les machines « tout électrique » où les rouages étaient remplacés par des condensateurs, des

selfs et des résistances. Le gain de vitesse était considérable. Mais on assemblait encore ces machines à la main. Les composants électriques standards étaient montés par des ouvriers sur des cartes, sur des circuits imprimés, puis soudés au fer, à la main.
En représentant graphiquement l’évolution de ce phénomène calcul on pourrait par exemple mettre en abscisse le temps et en ordonnée quelque chose combinant le nombre d’opérations par seconde et la capacité mémoire, rapporté au volume de la machine ou à son coût de fabrication. Une sorte de rapport qualité-prix. En partant de la machine de Pascal on obtiendrait une certaine courbe de croissance avec un plafonnement vers les années cinquante. Sur le même graphique on pourrait alors porter les mêmes paramètres, mais concernant des calculateurs à composants électriques, c’est à dire en fait les premiers ordinateurs. Cette courbe prendrait naissance vers 1943-1945 avec une croissance rapide, suivie également d’un plafonnement aux alentours des années soixante.
Resterait à introduire l’apparition d’une nouvelle technologie, celle du microprocesseur. Ici, saut qualitatif, différence essentielle : les composants de la machine ne sont plus montés à la main mais directement « sculptés » sur un support de silicium, à la vitesse de la lumière, par un pinceau laser. Le microprocesseur n’est même plus démontable ou réparable puisque ses éléments ne mesurent plus que quelques millièmes de millimètre. Nouvelle montée vertigineuse de la performance et du rapport qualité-prix.

Le thème du « relais technologique » de François Meyer

suite…

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