L’ÉTRANGE DÉFAITE – Témoignage écrit en 1940



Auteur : Bloch Marc
Ouvrage : L’étrange défaite Témoignage écrit en 1940
Année : 1940

AVANT-PROPOS DE GEORGES ALTMAN
à l’édition originale de l’Étrange Défaite

Il est admirable que ce Témoignage ait pu être pensé,
écrit, mis à l’abri pour nous, en juillet 1940, dans une France
frappée par la foudre du désastre.
Quand tout croulait, dans la plus affreuse confusion des
hommes et des choses, quand le pays de la liberté, des Droits de
l’Homme, de la grandeur spirituelle, de la douceur de vivre,
prenait par Vichy figure de peuplade conviée à honorer de
barbares totems et d’absurdes tabous, quand tant de clercs se
ruaient à la servitude, il est admirable qu’un grand témoin,
tombé quatre ans après au service de la Résistance, ait pu découvrir,
analyser avec cette clarté les secrets de la plus étrange
des défaites.
Nous n’hésitons pas à dire qu’il n’a pas paru à ce jour en
France, sur 1940, un récit, une explication, un réquisitoire
d’une pensée aussi lucide, d’un dessin aussi net. Affirmons hautement
que la voix d’outre-tombe d’un grand civil martyr, mort
sans avoir jamais douté de l’aube, nous en dit plus long et plus
vrai que bien d’autres sur le mal qui plongea la France dans la
nuit.
Marc Bloch a écrit ce texte, il le dit, « en pleine rage ». La
belle rage d’un grand esprit qui n’admet pas, d’une intelligence
qui refuse, la colère d’un témoin qui sait. Mais ce combattant
plongé en pleine débâcle, cet historien contraint de vivre, de
subir un des pires moments de notre histoire a su, malgré son

dégoût et sa révolte, donner à sa pensée et à son style une sérénité,
une hauteur de vues comme implacables. L’Étrange Défaite
a l’allure, le ton, l’accent de ces essais qui échappent à la
hâte sommaire du présent, au flot pressé et bousculé des faits.
Écrit sur le vif et sur-le-champ, sous le plein fouet suffocant de
la vague, on dirait que ce livre s’est donné à soi-même son recul
historique.
Cela déjà suffirait. Mais il y a plus que cette description
vive, précise du désastre de 40 ; il y a dans tout le Témoignage,
et spécialement dans la deuxième partie, l’examen de conscience,
la bouleversante confession d’un grand intellectuel
français qui se penche sans merci sur un monde et sur une
caste. Le texte prend alors le ton d’une méditation passionnée
sur les autres et sur soi : militaires, politiques, fonctionnaires,
professeurs, ouvriers, paysans, toutes les catégories sociales de
la nation passent sous l’observation du témoin dans des raccourcis
dignes d’un Vauvenargues. C’est vrai. Il y a dans le récit
un tour de maxime, une frappe lapidaire. Voyez comme il
explique le désordre, la peur, l’ambition, le courage, avec quelle
sereine hardiesse cet homme qui fait partie d’une aristocratie
bourgeoise n’hésite pas à retrouver spontanément dans le petit
peuple de France les constantes de liberté, d’humanité, de dignité.
Marc Bloch, combattant des deux guerres, celle de 14,
celle de 39, compare souvent. Et, parlant du courage, il écrit :
Je n’ai pas connu en 1914-1918 de meilleurs guerriers que les
mineurs du Nord ou du Pas-de-Calais. À une exception près.
Elle m’étonna longtemps jusqu’au jour où j’appris par hasard
que ce trembleur était un jaune, entendez un ouvrier non syndiqué,
employé comme briseur de grèves. Aucun parti pris politique
n’est ici en cause. Simplement, là où manquait en temps
de paix le sentiment de la solidarité de classe, toute capacité de
s’élever au-dessus de l’intérêt égoïste immédiat fit de même défaut
sur le champ de bataille.

Sous la forme de la chose vue et entendue, le capitaine
Marc Bloch trace du haut commandement français pendant la
« drôle de guerre » des portraits qui correspondent, on le sait
trop, à la plus dure réalité. Mais la critique est toujours accompagnée
par des vues sur le présent et sur l’avenir, par des
remarques de méthode et de tactique, où le moraliste,
l’historien paraît, avec une étonnante aisance, deviner et prévoir.
Explication, avertissement, confiante prophétie en la résurrection
: aujourd’hui, dans la liberté reconquise, ce Témoignage
sur l’étrange défaite écrit en 1940 prend une sorte de
beauté souveraine, cette grandeur qu’ont les textes écrits dans
l’actualité pour la postérité. Voyez par exemple si ces lignes
écrites en juillet 40 ne pourraient servir de règle d’or aux réformateurs
français de 1946 : Quelle que soit la nature du gouvernement,
le pays souffre si les instruments du pouvoir sont
hostiles à l’esprit même des institutions publiques. À une monarchie,
il faut un personnel monarchique. Une démocratie
tombe en faiblesse, pour le plus grand mal des intérêts communs,
si ses hauts fonctionnaires, formés à la mépriser et, par
nécessité de fortune, issus des classes mêmes dont elle a prétendu
abolir l’empire, ne la servent qu’à contrecoeur.
Tout Marc Bloch enfin, et sa grande âme d’humaniste
français, sont dans ces lignes : Combien de patrons, parmi ceux
que j’ai rencontrés, ai-je trouvé capables par exemple de saisir
ce qu’une grève de solidarité, même peu raisonnable, a de noblesse
: passe encore, disent-ils, si les grévistes défendaient leur
propre salaire… Il est deux catégories de Français qui ne comprendront
jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer
au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion
le récit de la fête de la Fédération.
Quant aux derniers paragraphes du Témoignage de Marc
Bloch qui s’ouvrent par cette sorte de « largo » : J’appartiens à

une génération qui a mauvaise conscience… je défie tout Français
conscient des choses de l’esprit de les lire sans cette émotion
que l’on a devant une parfaite dignité humaine ; cette pureté,
d’ailleurs, on la retrouvera dans le simple écrit par lequel
Marc Bloch résistant indique à sa famille ses dernières volontés,
en cas de mort subite. Il prévoyait, dès 1940, qu’il aurait à
reprendre le combat, un autre combat, une aventure, celle de la
Résistance civile en France occupée : Je le dis franchement : je
souhaite en tout cas que nous ayons encore du sang à verser,
même si cela doit être celui d’êtres qui me sont chers (je ne
parle pas du mien, auquel je n’attache pas tant de prix) car il
n’est pas de salut sans une part de sacrifice ni de liberté nationale
qui puisse être pleine si on n’a travaillé à la conquérir soimême.
Marc Bloch avait raison et raison de conclure : Quel que
puisse être le succès final, l’ombre du grand désastre de 1940
n’est pas près de s’effacer.
Son témoignage traverse l’ombre.
Le monde intellectuel, la France universitaire,
l’intelligence française savent trop ce qu’ils ont perdu avec lui.
Chacun des livres de Marc Bloch, Les Rois thaumaturges,
Les Caractères originaux de l’histoire rurale française, La Société
féodale, a marqué une découverte, une conquête originale de
la science moderne sur le passé. Ses collègues, ses étudiants, les
historiens de tous les pays, un vaste public d’élite savent que le
professeur Marc Bloch fut un des esprits les plus curieux, un
des historiens les plus neufs dont la France peut s’enorgueillir :
Je me souviens, dit le professeur britannique Brogan, je me
souviens fort bien du jour où la nouvelle de la mort de Marc
Bloch nous parvint à Cambridge et avec quel empressement fut
accueillie la rumeur, fausse, hélas ! qui annonçait son évasion.
Quand nous apprîmes sa mort de façon certaine, quel coup ce

fut pour tout le monde savant ! Une grande figure, vraiment, et
dont l’oeuvre vivante se place parmi les plus durables, parmi
celles où des générations d’étudiants, de chercheurs, de savants
viendront sans cesse puiser.
… Je le savais quand il entra avec nous, à Lyon, dans la
Résistance, mais je ne savais point qu’un homme pouvait ainsi
faire prendre à sa vie le même style qu’à son âme et qu’à son
esprit.
… Cher Marc Bloch, cher Narbonne de la Résistance… Au
début de ce Témoignage, parlant de sa condition de juif dont il
ne veut tirer « ni orgueil ni honte », il dit :… la France, dont
certains conspireraient volontiers à m’expulser aujourd’hui et
peut-être (qui sait ?) y réussiront, demeurera, quoi qu’il arrive,
la patrie dont je ne saurais déraciner mon coeur. J’y suis né, j’ai
bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire
bien que sous son ciel et je me suis efforcé à mon tour de la
défendre de mon mieux.
Ils n’ont point réussi à l’expulser du sol, ni de l’esprit ni du
combat ; ils ont pu l’« expulser » de la vie… Par avance, il offrait
son sang. Et pourtant…
Longtemps, nous n’avons pas voulu croire que les brutes
avaient éteint cette lumière.
C’était déjà trop de savoir qu’on l’avait battu, torturé, que
ce corps d’homme mince, d’une si naturelle distinction, que cet
intellectuel si fin, si mesuré, si fier avait été plongé dans l’eau
de glace d’une baignoire, tremblant et suffocant, giflé, cravaché,
outragé.
Nous ne pouvions pas, non, nous ne pouvions supporter
cette image : Marc Bloch, livré aux bêtes nazies, ce type si parfait
de dignité française, d’humanisme exquis et profond, cet

esprit devenu une proie de chair aux mains des plus vils… Nous
étions là quelques-uns à Lyon, ses amis, ses camarades de lutte
clandestine, quand nous apprîmes l’arrestation, quand on nous
dit tout de suite : « Ils l’ont torturé. » Un détenu l’avait vu dans
les locaux de la Gestapo, saignant de la bouche (ce sillage sanglant
à la place du dernier sourire de malice qu’il m’avait légué
au coin d’une rue avant d’être happé par l’horreur !). Je me
souviens ; à ces paroles : « Il saignait », les larmes de rage jaillirent
de nos yeux à tous. Et les plus endurcis baissèrent la tête
avec accablement, comme on fait quand, tout de même, c’est
trop injuste.
Nous avons, des mois, attendu, espéré. Déporté ? Toujours
à Montluc, la prison de Lyon ? Transféré dans une autre ville ?
On ne savait rien jusqu’au jour où l’on nous dit : « Plus
d’espoir. Il a été fusillé à Trévoux le 16 juin 1944. On a reconnu
ses vêtements, ses papiers. » Ils l’ont tué aux côtés de quelques
autres qu’il animait de son courage.
Car on sait comme il est mort ; un gosse de seize ans
tremblait près de lui : « Ça va faire mal. » Marc Bloch lui prit
affectueusement le bras et dit seulement : « Mais non, petit,
cela ne fait pas mal », et tomba en criant, le premier : « Vive la
France ! »
Dans le tour à la fois sublime et familier de ces derniers
mots, dans cette simplicité antique, je vois la preuve admirable
de l’unité sereine d’une vie où la découverte puissante et neuve
du passé ne fit qu’appuyer la foi dans les valeurs éternelles de
l’homme – une foi active pour laquelle il a su mourir.
Je revois encore cette minute charmante où Maurice, l’un
de nos jeunes amis de la lutte clandestine, son visage de vingt
ans rouge de joie, me présenta sa « nouvelle recrue », un monsieur
de cinquante ans, décoré, le visage fin sous les cheveux

gris argent, le regard aigu derrière ses lunettes, sa serviette
d’une main, une canne de l’autre ; un peu cérémonieux d’abord,
mon visiteur bientôt sourit en me tendant la main et dit avec
gentillesse :
– Oui, c’est moi le « poulain » de Maurice…
C’est ainsi, en souriant, que le professeur Marc Bloch entra
dans la Résistance, c’est sur ce même sourire que je le quittai
pour la dernière fois.
Tout de suite, dans notre vie haletante, traquée, forcément
bohème, j’admirai le souci de méthode et d’ordre qu’apportait
notre « cher maître ». (Ce terme académique nous faisait rire,
lui et nous, comme un vestige d’un passé réel mais si lointain
déjà, si inactuel dans nos soucis, comme un chapeau haut de
forme interposé parmi les mitraillettes.) Le cher maître, pour
l’heure, apprenait avec zèle les rudiments de l’action illégale et
de l’insurrection. Et l’on vit bientôt le professeur en Sorbonne
partager avec un flegme étonnant cette épuisante vie de
« chiens de rues » que fut la Résistance clandestine dans nos
villes.
Je sais que ce n’est pas aller contre son coeur que de dire
qu’il aimait le danger et qu’il avait, comme parle Bossuet,
« une âme guerrière maîtresse du corps qu’elle anime ». Il
avait refusé l’armistice et Pétain, il continua la guerre au poste
où le destin l’avait mis. Mais dans notre hourvari clandestin,
dans nos rendez-vous, nos réunions, nos courses, nos imprudences,
nos périls, il apportait un goût de précision,
d’exactitude, de logique qui donnait à son calme courage une
sorte de charme saugrenu qui, pour ma part, m’enchantait.
– Voyons, voyons, ne nous emballons pas, il faut limiter le
problème…

Le problème, c’était de faire tenir des consignes aux chefs
régionaux des Mouvements Unis de Résistance (les M. U. R.),
d’organiser un transport d’armes, de tirer un tract clandestin,
de mettre en place, pour le jour J, les autorités clandestines…
Quand, au coin d’une rue, dans nos rendez-vous secrets, je
voyais Marc Bloch avec son pardessus au col frileusement relevé,
sa canne à la main, échanger de mystérieux et compromettants
bouts de papier avec nos jeunes gars en « canadienne
» ou en chandail, du même air placide dont il aurait
rendu des copies à des étudiants d’agrégation, je me disais, et
je me dis toujours que nul ne peut imaginer, sauf ceux qui l’ont
vécue, les aspects exaltants de la Résistance civile et clandestine
en France.
Gestapo, Milice, police de Pétain font rage. Chaque jour
voit, comme nous disions, « tomber un ami ». Il était là, il y a
quelques minutes avec nous, puis disparaît comme happé par
l’abîme. Et d’autres sans cesse le remplacent. Comme le temps
est long ! Comme l’espoir parfois s’affaisse ! Comme la victoire
semble lointaine, et la fin du cauchemar ! Les maquis luttent,
les presses clandestines roulent, la grande voix basse, acharnée
de la Résistance s’entend quand même partout. Perquisitions,
arrestations, coups de feu dans les rues, tortures, fusillades…
Comme nous nous sentons seuls, parfois, au milieu des indifférences,
des résignations – et des affreuses complicités.
Bientôt toute la Résistance connut Marc Bloch. Trop. Car
il voyait, il voulait voir trop de monde. Il avait gardé de la vie
légale et universitaire cette idée que dans le travail on n’est
jamais mieux servi que par soi-même. Et il voulait faire le plus
par lui-même. Passionné d’organisation, il était légitimement
hanté par le souci de mettre au point tous les rouages complexes
de cette vaste administration souterraine par laquelle
les Mouvements Unis de Résistance commandaient aux maquis,
aux groupes francs, à la propagande, à la presse, aux sabotages,

aux attentats contre l’occupant, à la lutte contre la
déportation. Âme guerrière mais non point militaire au sens
professionnel du terme, il plaisantait souvent : « Dans la guerre
de 14, je n’ai jamais pu monter en grade. Savez-vous que je suis
le plus vieux capitaine de l’armée française ? »
Il avait dû, comme nous tous, abandonner sa véritable
identité pour un double, triple ou quadruple nom : un sur la
fausse carte, un pour les camarades, un autre pour la correspondance.
Pourquoi avait-il d’abord voulu choisir le pseudonyme
insolite d’Arpajon ? Cela l’amusait d’évoquer cette petite
cité de la banlieue sud de Paris, et le train à vapeur pittoresque
qui soufflait jadis dans la nuit des halles à travers le Quartier
latin, son quartier des écoles. Quand le nom d’Arpajon fut
« brûlé », comme nous disions, il décida de « rester sur la
ligne » et se nomma Chevreuse. Chevreuse « brûlé » à son tour,
nous jugeâmes alors plus raisonnable de lui faire « quitter »
l’Île-de-France, et il s’appela Narbonne…
C’est Narbonne qui devint bientôt le délégué de Franc-
Tireur au directoire régional des M. U. R. à Lyon, c’est Narbonne
qui, avec les délégués de Combat et Libération, devait
diriger la Résistance lyonnaise, jusqu’au tragique coup de filet
qui le mena au supplice…
Narbonne, pour la Résistance, il était, pour ses logeurs,
M. Blanchard ; c’est sous ce nom qu’il voyageait clandestinement,
pour se rendre par exemple à Paris aux réunions du C.
G. E. (Comité Général et d’Études de la Résistance). Il avait
accepté cette vie de risque et d’illégalité avec un entrain quasi
sportif, gardant d’ailleurs une jeunesse, une santé physique
que j’admirais en le voyant prendre à la course ce tramway qui
le ramenait dans son logis lyonnais, derrière la Croix-Rousse,
logis de fortune dont le meuble principal était constitué par
une « cuisinière » qui lui servait périodiquement à brûler de
trop nombreux papiers.

Je venais souvent le chercher dans cette calme et champêtre
rue de l’Orangerie, à Cuire ; il était convenu que je ne
montais pas et que, pour le faire descendre, je devais siffler de
l’extérieur quelques notes d’une musique de Beethoven ou de
Wagner ; en général, c’étaient les premières notes de La Chevauchée
des Walkyries. Il descendait avec un sourire amusé et
chaque fois ne manquait pas de me dire :
– Pas mal, Chabot, mais toujours un peu faux, vous savez.
Ainsi imaginez cet homme fait pour le silence créateur,
pour la douceur studieuse d’un cabinet plein de livres, courant
de rue en rue, déchiffrant avec nous dans une mansarde lyonnaise
le courrier clandestin de la Résistance…
Et puis la catastrophe arriva. Après un an d’efforts, la
Gestapo réussit à mettre la main sur une partie du directoire
des M. U. R. Marc Bloch est arrêté, torturé, emprisonné. Et
cette fin admirable que nous avons dite…
Le 16 juin 1944, vingt-sept cadavres sont découverts à
Saint-Didier-sur-Formans, près de Lyon. Quelques amis arrivent
à se procurer les photos de la police judiciaire ; on se
penche anxieusement. Une figure de vieillard recouverte d’une
barbe de dix jours, un fragment de vêtement, des initiales
M. B., des faux papiers au nom de Maurice Blanchard. C’était
Marc Bloch.
– Si j’en réchappe, je reprendrai mes cours, nous disait-il
souvent.
Il aimait avec passion son métier. Il rêvait d’une vaste réforme
de l’enseignement dont il avait publié les grandes lignes
dans la revue clandestine du C. G. E., Les Cahiers politiques. Il

adorait sa famille, sa femme, si vaillante et si douce, qui mourut
subitement pendant qu’il était à Montluc, ses six enfants,
Alice, Etienne, Louis, Daniel, Jean-Paul, Suzanne…
J’ai rarement connu d’hommes dont l’esprit, le coeur et le
comportement fussent d’une si naturelle distinction. Il était
spontanément porté à ramener tout à la mesure humaine et
aux valeurs de l’esprit. Entre les alertes, les poursuites, les départs
précipités, les coups de filet de la vie souterraine, il avait
besoin, non point, comme on dit, de s’évader, mais de revenir
aux vrais domaines de sa vie – à la pensée, à l’art.
Je me souviens d’un clair de lune sur la Croix-Rousse ; je
raccompagnais Marc Bloch vers sa lointaine retraite. La nuit
semblait si légère, et si loin du drame pesant où nous étions,
qu’il plut à Marc Bloch de parler musique et poèmes non pas
pour oublier les risques et l’horreur, mais pour évoquer un peu
les belles disciplines d’esprit, les douces beautés profanées,
bannies, un temps éclipsées, qui justifient l’homme d’exister et
pour lesquelles Marc Bloch luttait.
Il avait toujours un livre à la main dans ses courses clandestines,
pour y lire, et pour marquer aussi ses rendez-vous
secrets dans une mystérieuse cryptographie, un système à lui
dont il tirait gloire. Mais il choisissait ses auteurs, pour ne
point perdre son temps.
Les derniers que je lui vis en main étaient un Ronsard… et
un recueil de fabliaux français du Moyen Âge.
Georges Altman (Chabot.)

Présentation du témoin

suite…

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