AMIROUCHE – UNE VIE DEUX MORTS UN TESTAMENT


  
Auteur : Sadi Saïd
Ouvrage : Amirouche Une vie deux morts un testament Une histoire algérienne
Année : 2010

AVERTISSEMENT
Ce livre était en gestation depuis plus de quarante ans. Il est le résultat
de plusieurs dizaines de témoignages recueillis auprès d’acteurs ou
d’observateurs qui ont combattu avec Amirouche, vécu à ses côtés ou suivi
son parcours. L’apport de chacun a été important pour moi dans la
découverte d’un homme qui a dédié sa vie à la lutte sans trop se soucier de
ce qui pouvait être dit ou écrit sur lui. Qu’ils trouvent tous ici l’expression
de ma profonde gratitude.
Je n’ai cependant mentionné qu’une vingtaine d’intervenants. D’une
part, le volume de l’ouvrage ne permettait pas de retenir toutes les
narrations ; d’autre part, je n’ai voulu garder que les témoignages de
personnes vivantes ; s’agissant de propos ayant une incidence politique ou
historique importante venant de combattants disparus, j’ai conservé
uniquement ceux qui ont été tenus devant une assistance suffisamment
nombreuse pour en établir aisément la véracité. Le reste des informations a
été puisé dans des documents, dont certains sont inédits. Leur reproduction
est intégrale, c’est-à-dire qu’elle garde leurs éventuelles imperfections.
Les lieux figurant dans ce récit portent le nom qu’ils avaient à l’époque
des faits.
Enfin, les citations en amazigh sont transcrites dans le système
international.

MAIN BASSE SUR L’HISTOIRE

« Il [Amirouche] se défendit longtemps au bas d’une falaise
et fut tué à la grenade.
Pour lui, il reste à tuer la légende
dont il était entouré.»
Dépêche AFP, 30 mars 1959

Il faut connaître la vie et la mort du colonel Amirouche ainsi que le sort
réservé à ses restes pour mieux comprendre la réussite de l’insurrection du
1er novembre 1954 et l’échec de l’Algérie d’aujourd’hui. Légende vivante
pendant le conflit, il fut tué avec son collègue, le colonel Haoues, le 28 mars
1959, par une armada déployée par le général Massu, informé de son
déplacement vers la Tunisie. Il s’y rendait pour exiger la dissolution de
l’armée des frontières de Boumediene et des services secrets de Boussouf
qui préparaient déjà l’après-guerre. Le pays venait de basculer dans un
abîme où il macère toujours. Soucieuse de ne pas laisser trace d’une
sépulture qui ne manquerait pas de devenir un lieu de pèlerinage, les
troupes françaises enterrèrent secrètement les deux colonels. Boumediene fit
déterrer clandestinement leurs ossements deux ans après l’indépendance
pour les faire disparaître. A jamais, pensait-il. Cette abomination est à la fois
le symptôme et la maladie qui minent un pays où la confiscation et la
falsification de la guerre de libération font office de bilan et de projet
politique. A ce jour, les interpellations adressées au pouvoir d’Alger sur ce
sujet, dans les médias ou à l’Assemblée nationale, n’ont reçu aucune
réponse. La relation maffieuse qui fonde le système qui sévit depuis 1962

transcende les clivages claniques qui déchirent épisodiquement les parrains.
Et pourtant…
La séquestration des restes des colonels Amirouche et Haoues sera
probablement l’un des traumatismes subis par le pays qui mettra le plus de
temps à cicatriser, quand l’Algérie pourra enfin parler à sa conscience. Le
silence des élites qui accompagna la découverte de ce qu’il faut bien appeler
une forfaiture annonçait la dérive morale et le naufrage intellectuel dans
lesquels se débat la nation, un demi-siècle après son indépendance.
Faut-il dire l’indicible ? Oui. Quels qu’en puissent être les désagréments
conjoncturels qui s’ensuivent.
La censure, la désinformation ou même la peur sincère de la vérité,
motivée par le souci de ne pas réveiller une histoire tourmentée et
complexe, ont conduit l’Algérien à la méconnaissance, au reniement puis à
la haine de soi. Cette schizophrénie a ouvert la voie aux bonimenteurs de la
mémoire, eux-mêmes précurseurs des escrocs politiques qui ont façonné un
passé à la convenance des appétits et des humeurs de despotes parasitant
l’honneur et le destin de la nation.
Une épreuve dont on a identifié les causes est à moitié dépassée ; le
refoulement génère toujours des rebondissements qui surgissent au
moment où l’on s’y attend le moins et qui se manifestent de la pire des
manières. C’est parce que l’Algérie, sans bornes ni boussole, a trop triché
avec son passé que son histoire la hante. Quand un pouvoir use de la
falsification du patrimoine symbolique pour se légitimer, c’est qu’il a
délibérément et définitivement fait le choix du pire. Les assassinats
politiques, les fraudes électorales ou les détournements de la ressource
nationale sont des traductions, au sens génétique du terme, d’une tare
originelle que seule une mutation à la mesure de l’aberration pourrait
corriger.
On a avancé que la violence d’une colonisation de peuplement, ayant
pulvérisé repères et normes communautaires, a substitué l’affrontement au
débat. Soit. Mais il se trouve que ceux qui greffent leur impudeur sur cette
séquelle dans un pays indépendant se posent comme les adversaires les
plus distingués du colonialisme, eux qui, en vérité, en sont la reproduction
la plus pitoyable.
On a aussi affirmé qu’il est fréquent de voir, dans tout le Tiers-Monde,
des responsables protéger leur pouvoir par l’assassinat. Il ne s’agit pas de
justifier ces crimes mais du moins est-il possible, en certaines occasions,

d’en deviner la cohérence. Or, dans le cas du hold-up des ossements
d’Amirouche et de Haoues, il n’y avait pas de menace sur le « trône ». Nous
sommes bien face à la monstruosité absolue.
Il y a eu dans cette sombre affaire une synergie du Mal.
Affichant une singulière symétrie dans leurs attaques, les armées
française et algérienne ont fait preuve d’une remarquable complémentarité,
au point de conforter, dès 1962, l’information qui veut que l’ennemi n’a
atteint les deux colonels que par l’imprudence, voire la complicité de ceux
qui étaient chargés de les guider à partir de Tunis.
En effet, pendant toute la guerre et jusqu’à la mort du colonel de la
wilaya III, les forces coloniales, banalisant exécutions sommaires et tortures
et déversant leur napalm sur les villages et les forêts, n’ont eu de cesse de
marteler que, le jour où elles neutraliseraient « le sanguinaire Amirouche »,
le conflit qui embrasait l’Algérie prendrait fin ou, du moins, verrait son
dénouement se rapprocher considérablement.
Prenant le relais après l’indépendance, l’armée algérienne, c’est-à-dire
l’armée des frontières ou, pour être encore plus précis, la Sécurité militaire –
et donc Boumediene et son makhzen – qui a également construit son pouvoir
sur les assassinats, la censure, les fraudes électorales et la corruption
s’attellera à l’une des entreprises de désinformation post-indépendance les
plus cyniques en s’acharnant à construire la contre-légende Amirouche :
islamiste avant l’heure, paranoïaque sanguinaire, anti-intellectuel, arrogant,
rien ne fut épargné au colonel de la wilaya III.
Le déferlement de rumeurs, d’allusions et de polémiques plus ou moins
orchestrées ne parvenant toujours pas à occulter la vénération que vouaient
à Amirouche ses hommes et plus généralement la population, Boumediene,
digne héritier de Boussouf, recourut à la solution radicale : la mort
symbolique. Il fit déterrer clandestinement ses restes pour les séquestrer
dans la cave de l’Etat major de la gendarmerie nationale où ils restèrent
jusqu’à sa propre disparition. Privé de vie par l’armée coloniale, Amirouche
était interdit de mort par Boumediene.
Quand des apparatchiks daignent aborder ce scandale d’Etat, ils
invoquent le complexe d’un Boumediene qui, n’ayant jamais fait le maquis,
ne pouvait supporter la célébration d’un officier adulé de son vivant et dont
la réputation avait été forgée dans l’épreuve qui avait frappé son peuple.
Au regard de notre avenir collectif, le problème n’est plus de juger
l’homme qui a fauté mais de trouver le courage moral de répondre à la

question de savoir pourquoi, hormis des amis de la famille du martyr, pas
un politique, pas un homme de religion, pas un artiste, pas un universitaire
n’a osé, à ce jour, se prononcer sur ce qui relève du crime contre l’Homme.
Il ne s’agit donc pas, pour l’intellectuel, de compatir avec ceux que l’horreur
a frappés dans leur sang, mais de contribuer en tant que témoin privilégié à
racheter notre dignité collective.
Les élites algériennes devront se résoudre à assumer, si toutefois elles
veulent donner une chance à leur pays de le dépasser un jour, le
déshonneur qui nous habite tous peu ou prou et qui fut à l’origine de la
deuxième mort du plus emblématique des colonels de l’ALN.
En février 2010, je lis, de la plume d’un certain B. Amar un article
apologétique intitulé « Un bâtisseur nommé Boumediene »1 . Il déplore le
fait que, depuis sa mort, le nom de Boumediene ne soit pas assez cité. Plus
loin, l’auteur ajoute que l’homme du 19 juin a redonné du panache aux
Algériens, précisant que « la fierté du peuple algérien, c’est de voir ses élites
intellectuelles respectées, ses héros réhabilités, son histoire écrite avec
intégrité, sa presse libre et responsable, ses partis désintéressés portant des
programmes créatifs. » Toutes choses que Boumediene a
consciencieusement et férocement combattues.
La confusion et la violence ont perverti la performance intellectuelle
algérienne. En l’occurrence, la démission est moins préoccupante que
l’empressement à se vassaliser.
Pourquoi cette aphasie ou, plus grave, un tel consentement à la
soumission ?
Quand Taos Amrouche2 vint avec ses chants berbères de Kabylie à Alger
en 1969, à l’occasion du Festival panafricain, elle se heurta à la censure
oblique mais obstinée de Boumediene. J’avais essayé de soulager sa
déception en lui organisant un gala à la cité universitaire de Ben Aknoun où
nous animions le « Cercle de culture berbère ». Tous ceux qui se pâmaient
devant ses chants à Paris se défilèrent au moment où, à Alger, elle les
appelait pour l’aider à comprendre et si possible à dépasser le sectarisme
qui l’excluait d’une manifestation prétendant réhabiliter la culture africaine.
Je me rappellerai toujours les propos désabusés qu’elle lâcha dans
l’appartement de sa cousine, rue Horace Vernet : « Tu sais, mon frère, du

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1 Le Soir d’Algérie, 17 février 2010.
2 Cantatrice kabyle de confession chrétienne, soeur du célèbre poète et essayiste Jean Amrouche

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courage il y en a eu une telle consommation pendant la guerre qu’il ne doit
plus en rester beaucoup chez nous. »
Et pourtant, près de nous, les choses évoluent, y compris dans des pays
ayant connu des systèmes similaires au nôtre. Lors de l’ouverture du
congrès de son parti, j’ai entendu en 2006 Mahdjoubi Aherdane, président
du Mouvement populaire, faire état, devant toute la classe politique
marocaine, de la responsabilité directe de Mehdi Ben Barka – icône
nationaliste s’il en est et qui fut à son tour victime de la violence politique –
dans l’assassinat de Abbas Messadi, dirigeant de l’Armée de libération, qui
gênait son ascension au lendemain de l’indépendance.
J’ai pu acheter à Rabat tous les livres de la famille Oufkir et ceux des
détenus de Tazmamart relatant l’enfer que leur avait fait subir Hassan II.
La déstalinisation a eu lieu, le castrisme est en voie de décongélation, le
procès des Khmers rouges est en cours, un peu partout dans le monde des
vérités historiques émergent, s’affinent et se confortent ; syndrome de
Stockholm algérien, le boumédiénisme continue de sévir.
À ce jour, il est exceptionnel de trouver un article critique sur la stratégie
de confiscation du destin algérien décidée et menée par le clan Boussouf.
À chaque fois que j’ai eu à introduire un débat sur la responsabilité du
tandem Boussouf-Boumediene dans l’impasse qui paralyse et ensanglante le
pays, j’ai rencontré des yeux qui se baissaient ou entendu d’aimables
recommandations m’invitant à ne pas réveiller les morts. Quand on essaie
de faire valoir l’idée que les drames de notre histoire doivent être discutés,
non pas pour assouvir une quelconque vengeance, mais parce que le débat
public, servant de catharsis, peut contribuer à prémunir le pays contre de
nouveaux malheurs, les thuriféraires prêts à s’enflammer sur d’autres excès
expliquent sentencieusement qu’en ce qui concerne les agissements de
Boumediene, « c’est de la politique. »
Cette séquestration n’a pas d’équivalent. Comme toutes les guerres
révolutionnaires, l’insurrection algérienne a eu sa part de tragédies et de
méprises. De l’assassinat d’Abane aux exécutions des colonels des Aurès en
passant par la bleuïte et l’embuscade de Sakamoudi, il y eut des fautes, des
erreurs et de nombreux conflits politiques auraient pu connaître une issue
plus sereine, si la brutalité qui continue de caractériser la vie publique avait
pu être canalisée dans des espaces de médiation réguliers.

Mais comment demeurer silencieux devant un tel viol moral, qui, de
surcroît, est commis par le premier responsable d’un pays et s’étonner ou se
plaindre qu’une génération plus tard, des hommes éventrent des femmes
enceintes au motif qu’elles n’appartiennent pas à leur secte ?
Quand Nordine Aït Hamouda, le fils du colonel Amirouche, m’informa
en 1983 des conditions dans lesquelles avaient été camouflés pendant vingt
ans les restes de son père et ceux de son camarade Haoues, j’avoue avoir eu
le réflexe de l’avertir sur une possible manipulation politique. Chadli en
effet, qui avait succédé à Boumediene, s’adonnait alors à un jeu de quilles
dans le sérail et les barons ayant servi son prédécesseur tombaient les uns
après les autres. La nouvelle était à ce point invraisemblable que l’idée
d’une manoeuvre destinée à éliminer un homme et son clan en les chargeant
d’une tare indélébile pour justifier la disqualification de leur règne s’imposa
à moi, comme à nombre de camarades dans l’opposition.
Ceci, en dépit de notre connaissance du pedigree du régime.
L’enlèvement de Boudiaf au lendemain de l’indépendance et, plus tard,
l’assassinat d’hommes tels que Mohamed Khider ou Krim Belkacem nous
avaient instruits sur les moeurs qui inspirent et régissent l’exercice du
pouvoir dans le système FLN. Nous-mêmes avions eu à découvrir à nos
dépens le sort que pouvait réserver le pouvoir algérien à tout citoyen
désirant se faire entendre dans son pays, fût-ce de façon pacifique. Nous
avions connu les tortures, les emprisonnements, les retraits de passeports
ou les licenciements arbitraires qui n’épargnaient pas même nos proches.
Pour horribles qu’ils fussent, ces abus n’avaient pas suffi à nous aviser du
fait que l’on puisse s’autoriser à néantiser des morts. Et quels morts !
« C’est un peu comme si la France avait séquestré Jean Moulin », me
confiera François Léotard en 2007. On imagine pourtant bien qu’il avait eu,
en tant que ministre de la Défense française, l’occasion d’accéder à des
dossiers plus ou moins sulfureux.
Quand il a fallu se rendre à l’évidence et admettre que le sacrilège avait
été bel et bien commis, je me rappelle ce que j’ai dit à Nordine Aït
Hamouda : « Un peuple dont les élites applaudissent un homme qui
s’abîme dans de telles ignominies passera par de terribles épreuves avant
d’avoir le droit de réintégrer l’humanité. Désormais, nous voilà avertis, plus
rien ne devra nous surprendre. »
L’invitation – jusqu’à présent vaine – à une lecture lucide et adulte des
coups de force qui ont structuré le système algérien connaît des évitements
sur d’autres registres, tout aussi handicapants pour la rénovation politique

du pays. La question kabyle qui sous-tend le destin d’Amirouche et de
beaucoup d’autres dirigeants algériens fait partie de ces tabous.
Je rappelle dans le récit qui va suivre comment Ben Bella a alerté, après
le Congrès de la Soummam, Fathi Dib, responsable des services spéciaux
égyptiens, sur le risque que ferait peser sur la Révolution algérienne la
rencontre du 20 août 1956 dès lors qu’elle était décidée par « deux acteurs
kabyles » (Abane et Krim). Je signale aussi qu’Ali Kafi a décrété, après leur
mort et dans l’indifférence générale, que les trois dangers de l’Algérie
avaient pour noms Abane, Krim et Amirouche3. Les convictions et les
parcours différents, voire les antagonismes qui ont marqué à certaines
périodes les relations de ces dirigeants n’ont pas suffi à atténuer la hantise
suscitée par leur origine commune.
Les deux hommes, dont l’un a joué le rôle d’indicateur d’un service de
renseignements étranger en pleine guerre et l’autre celui de hussard de la
géhenne nationale, ont tous les deux désigné des compatriotes de premier
plan à l’élimination physique ou l’infamie.
Malgré de telles fautes, certaines de nos élites estimeront que le
problème n’est pas dans ce que deux responsables qui se sont laissé aller à
des conduites aussi coupables aient fini par exercer des fonctions de chef
d’État ; non, pour nos intellectuels organiques, le préjudice causé au pays
serait dans ce que l’auteur de ces lignes, homme politique originaire de
Kabylie, ose évoquer des travers impliquant des dirigeants extérieurs à sa
région.
Ne pas traiter d’une information sensible dérangeant l’un ou l’autre des
clans, occulter la vérité historique ou la livrer aux mises en scène de cour
serait sans impact pour la conscience nationale et sans incidence sur la
cohésion du pays.
Au lieu de prendre la mesure des conséquences de nos errements, nous
avons privilégié l’habitude de nous précipiter dans des fuites en avant, à
chaque fois que l’Histoire nous met face à nos turpitudes. Incapables
d’assumer nos actes, nous invoquons les immixtions de l’Étranger, dont
nous exigeons pardon et réparation. Il en est ainsi du dernier slogan exhibé
par le régime algérien, sommant l’ancienne puissance coloniale de faire acte

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3 Abane, architecte de la Révolution algérienne, Krim, signataire des accords d’Evian et Amirouche,
principal chef des maquis, sont tous kabyles et ont été directement ou indirectement victimes de
leurs pairs.

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de repentance en préalable à l’établissement de relations saines et apaisées
entre l’Algérie et la France.
La manoeuvre, abordant par ailleurs un problème historique essentiel,
revêt ici l’allure du gadget politicien. La repentance de Paris est une affaire
franco-française. Si ce pays, qui peut tout de même trouver quelques
événements de son histoire à « positiver », veut spéculer sur les bienfaits de
la colonisation, cela engage la communauté à laquelle est proposé cet
artifice. En ce qui me concerne, en tant qu’Algérien, mon droit et mon
devoir, c’est de chercher à comprendre et de contribuer à faire émerger la
vérité sur des crimes politiques ou symboliques qui ont faussé les repères
de notre mémoire, bridé notre élan vital et, de ce fait, hypothéqué le devenir
de notre peuple.
Cette façon de nous dédouaner en imputant aux autres les mutilations
que nous avons infligées à notre histoire a amplifié et compliqué les
fourvoiements qui réduisent l’Algérie à un État virtuel, une société atomisée
et une nation en sursis, devenant, du même coup, une menace
géostratégique pour la Méditerranée occidentale et l’espace péri-saharien.
Le traitement réservé au combat et à la mémoire du colonel Amirouche
illustre jusqu’à la caricature cette propension quelque peu morbide à nier la
réalité, la déformer pour la mettre en conformité avec les fantasmes des
maîtres du moment.
Cela fait plus de quarante ans que j’écoute tous les témoins et engrange
le moindre document pouvant me permettre d’éclairer ce que fut la vie de
cet autodidacte, dirigeant hors pair, que j’ai entendu chanté par nos mères
de son vivant. Plus j’avançais dans mes investigations, plus je découvrais
une figure en tout point opposée à celle que se plaisait à façonner la
propagande algérienne. En un sens, la ferveur populaire dont Amirouche
fut et demeure l’objet et l’avilissement du personnage que s’acharnait à
imposer Boumediene symbolisaient le divorce du pouvoir et de la société.
Je me suis entretenu avec la plupart des hommes qui ont servi et
accompagné Amirouche avant et pendant la Révolution. Aucun ne m’en a
donné le profil distillé par le pouvoir. Le colonel Amirouche a été vécu par
tous comme un homme de coeur et un homme d’État. Témoignant de son
humanisme, la quasi-totalité de ces maquisards a pleuré lors des interviews
que j’ai faites avec eux : de douleur ou de colère trop longtemps contenue.
J’en ai même rencontré qui vivent, comme c’est le cas pour Dda Mohand,

que l’on découvrira dans ce livre, dans la culpabilité d’avoir survécu à leur
chef.
Les missions qu’a effectuées Amirouche dans les Aurès et à Tunis,
l’efficacité militaire et la qualité de l’organisation politique qu’il avait
obtenues en Kabylie, les orientations et l’aide qu’il prodiguait aux wilayate
de l’intérieur ainsi que le melting-pot de maquisards qu’il y engagea, les
recommandations qu’il adressait à l’extérieur, les réserves qu’il émit contre
l’armée des frontières, sa modernité qui se révélait dans une stratégie de
communication que lui envieraient bien des hommes politiques
d’aujourd’hui, ses anticipations sur l’après-guerre, notamment à travers la
formation des cadres, font de lui le dirigeant qui aura le plus et le mieux
appliqué les résolutions du Congrès de la Soummam dont, au demeurant, il
demandait dès janvier 1959 une déclinaison plus précise pour mieux
appréhender l’avenir.
Amirouche avait le don qui permet de créer à partir de rien ou de si peu.
Mais cela ne suffit pas à fabriquer une légende. Il a atteint une telle
efficience et une telle considération parce qu’il savait évacuer le
ressentiment personnel de la responsabilité politique. Que de fois n’a-t-il
affronté des hommes sur des questions de principes, de programme ou
d’attributions ? Une fois les choses dites, il était en mesure de renouer un
contact aussitôt, dès lors que la patrie l’exigeait.
J’ai entendu les moins impulsifs des notables officiels concéder
qu’Amirouche était le Zapata national. Une manière de réduire l’envergure
d’un homme en l’enfermant dans le personnage enivré par la poudre du
moindre pétard, prêt à s’emballer comme un cheval sauvage.
Je dois pourtant à la vérité de dire que récemment, insondable système
algérien, un des dirigeants les plus informés du pays, ayant appris que
j’allais publier un ouvrage sur le colonel Amirouche, m’avoua : « C’est un
être fascinant, il y a quelque chose de Guevara chez cet homme. »
En retraçant la vie d’Amirouche, je pense avoir pu approcher la limite
qui distingue le héros du militant ordinaire. Le héros, mû par une
impulsion intime, met sa ferveur et son talent au service d’une cause qu’il
confond avec son destin. Entretenant une relation quasi mystique avec la
marche de l’Histoire, il ne doute jamais de l’essentiel et, de ce fait, s’interdit
tout calcul. En la matière, l’Histoire a souvent renié le dicton qui veut que
les héros ne meurent jamais. Comme tant d’autres révolutions, la guerre
d’Algérie a vérifié que la plupart des héros meurent pour leur idéal. Ils ont

pour nom Abane, Ben M’hidi, Boudiaf, Zighout, Ben Boulaïd, Didouche ou
Amirouche ; tous ceux qui ne postulaient pas le combat comme un
instrument de prise de pouvoir n’ont pas survécu aux attaques de l’ennemi
ou aux intrigues de leurs pairs.
J’ai eu l’occasion de dire par ailleurs que l’Algérie indépendante, qui a
eu tant d’hommes de pouvoir a, si l’on excepte l’épisode Boudiaf, été privée
d’hommes d’État. Les premiers sont obnubilés par le contrôle et l’entretien
des appareils : armée, police, parti unique, clientèles ; tout ce qui peut
menacer la puissance absolue et, éventuellement, faire un putsch. Les
seconds s’emploient à mettre en oeuvre les chantiers qui libèrent les
sociétés : éducation, justice, santé, statut de la femme, place du culte dans la
cité, etc.
En replongeant dans le destin d’Amirouche, on trouvera sans peine à
quelle catégorie il appartient.
Au terme de la rédaction de ce récit, j’étais partagé entre le dépit et
l’espoir. Le peuple algérien, dont les cadres ont tu, admis et quelquefois
relayé un acte de trahison mémorielle, a également produit à partir de ses
plus intimes racines un homme que tout poussait à la marge du monde et
qui devint un symbole à 33 ans. Autre leçon de vérité, le cataclysme
déclenché par Boumediene et ses affidés n’a pas pu avoir raison de
l’adhésion populaire qui a porté, protégé et perpétué le combat et la
mémoire d’Amirouche.
Aucune valeur, aucune norme, aucun repère n’a survécu à la boulimie
du pouvoir. Saad Dahlab, évoquant la manipulation des actes fondateurs de
la nation, se désole que l’on soit allé jusqu’à tricher sur la date de
l’indépendance qui fut proclamée « le 3 juillet 1962 – le 3 juillet et non le 5
comme l’a décidé Ben Bella pour effacer paraît-il la date du 5 juillet 1830.
Preuve de l’ambition démesurée de ce dernier. Comme si l’on pouvait
gommer l’histoire d’un trait de plume […]. Nous, ajoute-t-il, nous disons au
contraire aux jeunes Algériens de ne pas oublier la date du 5 Juillet 1830
pour veiller jalousement à ce qu’elle ne se reproduise jamais. »4
Nous avons falsifié la date de l’indépendance, nous avons organisé
l’inflation du nombre de martyrs et d’anciens moudjahidine ; nous avons

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4 Pour l’indépendance de l’Algérie. Mission accomplie, Editions Dahlab, Alger, 1990.

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même séquestré les ossements de deux héros dans l’indifférence ou, pour
certains, un silence complice.
Que peut-on construire sur tant de reniements ?
Comment parler d’injustice sans semer la haine, comment combattre
l’arbitraire sans appeler à la violence, comment dire la vérité sans susciter la
vengeance ?
En commençant tous par assumer notre part de la responsabilité, qu’elle
soit active ou passive, dans le désastre national et en méditant cette parole
du président Kennedy, dont on verra ici que l’engagement au côté du
peuple algérien fut induit par Amirouche : « Mon pays a fauté mais c’est
mon pays. »

NÉ POUR UNE CAUSE

suite…

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