Symphonie en rouge majeur


 

                                                                     Christian Georgijewitsch Rakowsky

Auteur : Landowsky Josef
Ouvrage : Symphonie en rouge majeur

Une radiographie de la révolution sur l’audition de l’ambassadeur soviétique Christian Georgijewitsch Rakowsky par les agents de la GPU, le 26 janvier 1938 par Kuzmin Gabriel G.
Année : 1968

Le Docteur Josef Landowsky, l’auteur du manuscrit, était un Polonais russifié qui vécut en Russie. Son père, colonel de l’Armée impériale, fut fusillé par les bolcheviques au cours de la révolution de 1917. L’histoire de la vie du Dr Josef Landowsky est étonnante. Il fit ses études de médecine en Russie avant la révolution, puis alla étudier deux ans à la Sorbonne à Paris, il parlait couramment le français. Il s’était spécialement intéressé aux effets des drogues sur l’organisme humain en anesthésiologie opératoire. Étant un brillant praticien, il mena des expériences dans ce domaine et avait fait d’importantes découvertes. Pourtant, après la révolution, toutes les avenues lui furent fermées. Il vécut avec sa famille dans le besoin, gagnant sa vie de petits travaux occasionnels. N’arrivant pas à publier ses travaux scientifiques sous son nom, il permit à des collègues plus en vue de les publier pour lui. Le NKVD, la police secrète du régime soviétique, ubiquiste et toujours à l’affût, remarqua ces travaux et s’y intéressa.

Préface
du traducteur de l’édition anglaise

Le texte de cet opuscule est la traduction du chapitre xi d’un livre qui fut publié à l’origine en espagnol aux Editions nos par Don Mauricio Carlavilla, à Madrid, en 1950, sous le titre de Sinfonia in rojo major (Symphonie en rouge majeur), et qui depuis a connu onze éditions.
L’éditeur avait alors très aimablement accepté le projet d’une traduction en anglais, qui est sortie chez The Plain Publishing Company, 43 Bath road, Londres W4. Le chapitre extrait et présenté ici, en tiré à part, est de la plus haute importance et constitue à lui seul un document d’Histoire. Il a été traduit à partir du texte espagnol et du texte russe.
Dans un livre qu’il avait écrit et publié sous le titre de The Struggle for World Power (La lutte pour le pouvoir mondial), le traducteur anglais avait, lui aussi, traité de la question du gouvernement mondial et de la mise en esclavage du monde par ceux qui s’avèrent être à la fois les usuriers du Capitalisme et du Communisme terroriste, qui sont l’un et l’autre des instruments des mêmes forces et servent aux mêmes objectifs. Son livre parut également en espagnol, publié par la maison d’édition de Mr Carlavilla sous le titre : La Lucha per il poder mundial. Dans le texte présenté dans Symphonie Rouge, toute cette question est brillamment exposée et attestée par celui qui fut l’un des acteurs majeurs de la conquête subversive du monde, de son nom Christian G. Rakowsky, l’un des fondateurs du

bolchevisme soviétique qui tomba victime d’un procès à grand spectacle juste
avant la Deuxième Guerre mondiale sous le règne de Staline. C’est donc un
document de grande importance historique, et quiconque s’intéresse à cette
période ou au sujet évoqué ne saurait manquer d’en prendre connaissance :
rester dans l’ignorance de la thèse exposée, c’est vouloir ne rien savoir ni rien
comprendre des principaux événements de notre époque et de ce que l’on
en doit attendre.
Dans l’édition espagnole, l’éditeur M. Carlavilla expose ainsi l’origine
de ce document :
Il s’agit de la difficile traduction de plusieurs cahiers retrouvés sur le
corps du Dr Landowsky, qui fut découvert mort dans une cabane sur le
front de Petrograd (Léningrad) par un volontaire espagnol (un membre
de la Légion Azul qui combattait le Bolchevisme aux côtés des Armées
Allemandes au cours de la dernière guerre). Celui-ci nous les apporta. Mais
dans l’état où se trouvaient ces manuscrits, leur restauration exigea un long
et patient travail, qui demanda plusieurs années. Nous fûmes longtemps
hésitants à décider de leur publication. Ses révélations finales étaient si
extraordinaires et si incroyables que nous n’aurions jamais osé publier ces
mémoires, si les personnages et les événements mentionnés n’avaient pas
correspondu strictement aux faits réels.
Avant que ces souvenirs n’aient paru, nous nous étions préparés à
avancer nos preuves et à répondre aux polémiques. Nous répondons totalement
et personnellement de la véracité des faits essentiels relatés. Voyons si
quelqu’un pourra les récuser, preuves à l’appui.
Le Dr Landowsky, l’auteur du manuscrit, était un Polonais russifié qui
vécut en Russie. Son père, colonel de l’Armée impériale, fut fusillé par les
bolcheviques au cours de la révolution de 1917. Une histoire de la vie du Dr
Landowsky est étonnante. Il fit ses études de médecine en Russie avant la
révolution, puis alla étudier deux ans en Sorbonne à Paris, et il parlait couramment
le français. Il s’était spécialement intéressé aux effets des drogues
sur l’organisme humain en anesthésiologie opératoire. Etant un brillant

praticien, il mena des expériences dans ce domaine et avait fait d’importantes
découvertes. Pourtant, après la révolution, toutes les avenues lui furent fermées.
Il vécut avec sa famille dans le besoin, gagnant sa vie de petits travaux
occasionnels. N’arrivant pas à publier ses travaux scientifiques sous son
nom, il permit à des collègues plus en vue de les publier pour lui. Le n k v d,
la police secrète du régime soviétique, ubiquiste et toujours à l’affût, remarqua
ces travaux et s’y intéressa, et elle découvrit facilement celui qui en était
le véritable auteur. Sa spécialité s’avérait de grande valeur pour ces organes.
Un jour de 1936, on frappa à la porte du docteur. Quelqu’un l’invita à
le suivre, et dès lors il ne devait plus jamais revoir sa famille. On l’installa au
siège des laboratoires de chimie du nkvd près de Moscou, et il vécut là, forcé
d’y mener divers travaux qui lui furent confiés par ses maîtres, d’assister
comme témoin à des interrogatoires, des séances de tortures, des situations
des plus terribles et à des crimes. Par deux fois, on l’emmena à l’étranger,
mais toujours étroitement surveillé comme un prisonnier. Il connut beaucoup
de choses et souffrit beaucoup, d’autant plus qu’il était un homme
pudique et religieux. Mais il eut le courage de noter tout ce qu’il avait vu et
entendu, et de conserver ces notes, ainsi que — dans la mesure du possible
— copie des documents et lettres qui passaient entre ses mains, cachant tout
dans les pieds creux de sa table, au laboratoire de chimie. C’est ainsi qu’il
vécut pendant la Deuxième Guerre mondiale. Comment arriva-t-il finalement
à Petrograd et comment il y fut tué demeure un mystère.
Le document présenté est l’extrait d’un interrogatoire, de celui qui avait
été l’ambassadeur des Soviétiques en France, C. G. Rakowsky, enregistré
lors des procès des trotskystes en u r s s, en 1938, lorsqu’il fut inculpé avec
Boukharine, Rykof, Yagoda, Karakhan, le Dr Lévine et d’autres. L’accusé
ayant fait clairement comprendre qu’il pouvait faire des révélations sur des
sujets du plus haut intérêt, comptant que cela pourrait lui valoir la vie sauve,
Staline avait alors commandé à l’un de ses agents étrangers de mener l’interrogatoire.
On sait que Rakowsky fut condamné comme ses coaccusés à être
fusillé, mais que sa peine fut finalement commuée en vingt ans de prison.

Très intéressante est aussi la description de l’agent en question.
C’était un certain René Duval (connu également sous le nom de Gavriil
Gavriilovitch Kus’min — Gabriel en français), le fils d’un millionnaire, un
homme intelligent et de très bonne présentation. Il avait fait ses études en
France. Sa mère, une veuve, l’adorait. Mais jeune homme il avait été dévoyé
par la propagande communiste, et il était alors tombé aux mains de leur
agence. Les responsables de celle-ci lui suggérèrent d’aller étudier à Moscou,
proposition qu’il avait acceptée complaisamment. Il passa par la dure école
du n k v d et devint agent étranger, et lorsqu’il voulut se raviser, il était trop
tard : ils ne laissent jamais partir quelqu’un tombé entre leurs mains. Par
l’exercice de la volonté, il atteignit « aux faîtes de la puissance du mal »,
comme il l’appela, et il jouît de la pleine confiance de Staline en personne.
L’interrogatoire fut conduit en français. Le docteur était présent aux
fins de droguer Rakowsky en mettant dans son verre à son insu des pilules
stimulantes et à effet euphorisant. Derrière la cloison, un magnétophone
enregistrait la conversation, mais le technicien chargé de l’appareil ne comprenait
pas le français. Le Dr Landowsky eut ensuite à traduire l’interrogatoire
en russe et à en tirer deux exemplaires, respectivement pour Staline et
l’agent Gabriel. Secrètement, le docteur eut l’audace d’en faire une troisième
copie carbone et de la cacher.
G. Knupfer

une radiographie de la révolution

Je suis revenu au laboratoire. Mon état nerveux m’inquiétait et je me suis astreint à un repos complet. Me voici au lit presque toute la journée. Ici je suis pratiquement seul depuis quatre jours. Gabriel a fait demander de mes nouvelles chaque jour. On l’a fait comptable de mon état. A la seule pensée qu’ils pouvaient m’envoyer de nouveau à la Loubianka de Moscou (la direction centrale de la police secrète) pour assister à une nouvelle scène de terreur, je suis pris d’angoisse et je tremble. J’ai honte d’appartenir à l’espèce humaine. Que l’homme est tombé bas, et comme je suis tombé bas moi-même !

Ces quelques lignes sont tout ce que j’ai pu écrire en cinq jours après mon retour de la Loubianka, essayant de coucher sur le papier l’horreur, et interrompant donc l’ordre chronologique de mes notes, mais je n’ai pu écrire. Ce ne fut qu’après plusieurs mois, au début de l’été, que je pus enfin calmement et simplement rédiger tout ce que j’avais vu de révulsant, de vicieux, d’abominable …
Au cours des derniers mois, je me suis posé mille fois la même question : « Qui étaient ces gens, qui assistaient anonymement aux séances de tortures ? » J’ai tendu à l’extrême toutes mes capacités inductives et déductives.
Etait-ce Ezhov ? C’est possible, mais je ne vois pas la raison pour laquelle il se serait caché. Il est officiellement le responsable, et la crainte qui l’a fait se cacher n’a donc aucune raison logique. Bien plus, si j’ai quelque raison de me décrire comme un psychologue, alors ce fou, le chef du n k v d, qui manifeste des symptômes d’un anormal, aurait certainement plaisir à assister à une scène criminelle. Des traits comme son arrogance devant un

ennemi humilié, qui psychologiquement et physiquement avait été réduit à
l’état d’épave, lui auraient certainement donné un plaisir malsain.
Je poussais encore un peu plus mon analyse. L’absence de toute préparation
avait été évidente : manifestement la décision de tenir cette séance satanique
avait été prise à la hâte. Le fait que ma présence avait été requise avait
résulté d’un accord subit. Si Ezhof avait été à même de choisir librement le
moment, les préparatifs auraient alors été effectués en temps voulu, et dans
ces conditions je n’aurais pas été invité ; il y avait aussi le fait que le général
du n k v d qui eut du mal à arriver à temps pour assister aux tortures aurait
dans ce cas été informé de la séance à l’avance. Si donc ce n’était pas Ezhof,
qui donc avait décidé de l’heure ? Quel autre chef avait le pouvoir de décider
de tout ? Quelque médiocres que pouvaient être mes connaissances de la
hiérarchie soviétique, au dessus d’Ezhof dans les questions concernant le
n k v d, il n’y en avait qu’un : c’était Staline. Alors c’était donc lui qui était là ? …
En me posant ces questions qui montaient de mes déductions, il me
revint cependant encore d’autres faits qui venaient à l’appui de cette idée.
Je me souvenais que lorsque je regardai de la fenêtre sur la place, quelques
minutes avant que nous eûmes à descendre pour le « spectacle », je vis se
ranger là quatre grosses voitures, toutes quatre identiques : or nous tous
soviétiques, nous savons que Staline voyage au milieu d’une caravane de
voitures identiques de façon que personne ne sache jamais dans laquelle il
se trouve, afin de rendre les attentats plus difficiles. Etait-il donc là alors ? …
Mais un nouveau mystère me frappa l’esprit : d’après les détails que
Gabriel m’avait fournis, les observateurs cachés devaient être assis dans
notre dos. Mais là, je n’avais vu qu’une grande glace à travers laquelle on ne
pouvait rien voir. Peut-être était-elle sans tain ? Cela m’intriguait.
Sept jours passèrent, lorsqu’un matin Gabriel parut chez moi. Je lui
trouvai une allure dynamique et enthousiaste ; il était ce jour-là d’humeur
optimiste. Mais les éclairs de bonheur qui avaient illuminé son visage à son
arrivée ne reparurent plus ensuite. Il me sembla que, par la suractivité et en
s’occupant l’esprit, il voulait chasser les nuages qui passaient sur son visage.

Après le déjeuner, il me dit :
– Nous avons un invité ici.
– Qui est-ce ? demandais-je.
– Rakowsky, l’ancien ambassadeur à Paris
– Je ne le connais pas …
– C’est l’un de ceux que je vous ai désignés l’autre soir ; c’est l’ancien ambassadeur
à Londres et à Paris … naturellement il était un grand ami de votre
connaissance Navachine … Oui, cet homme est entre mes mains. Il est ici avec
nous ; il est bien traité et l’on s’occupe bien de lui. Vous le verrez bientôt.
– Moi, et pourquoi ? Vous savez bien que je n’ai aucune curiosité sur ce genre de
sujets … Je vous demande de m’épargner sa vue ; je ne me sens encore pas bien
après ce que vous m’avez forcé de voir. Je ne peux garantir mon état nerveux
et cardiaque.
– Oh, ne vous inquiétez pas. On ne nous demande pas d’actes de force. Cet individu
a déjà été brisé. Non, pas de sang, ni de force. Il s’agit seulement de lui
donner des doses modérées de drogues. Voici, je vous ai apporté quelques
instructions détaillées, elles sont du Dr Lévine qui nous sert encore par son
savoir. Apparemment, il y a quelque part au laboratoire une certaine drogue
qui peut faire des merveilles.
– Vous croyez dans tout cela ?
– Je parle symboliquement. Rakowsky tend à avouer tout ce qu’il sait sur l’affaire
en question. Nous avons déjà eu un entretien préliminaire avec lui, et les résultats
n’ont pas été mauvais.
– Dans ce cas, quel besoin d’une drogue miracle ?
– Vous verrez, docteur, vous verrez. C’est une petite mesure de sécurité dictée
par l’expérience professionnelle de Lévine. Cela aidera à obtenir que celui que
nous interrogerons se sente plein d’optimisme et ne perde pas espoir et foi.
Qu’il puisse déjà entrevoir un espoir lointain et une chance de sauver sa vie.
C’est le premier effet à atteindre. Ensuite nous aurons à nous assurer qu’il demeure
en permanence dans cet état, où il se sente comme vivant un moment
heureux et décisif, mais sans qu’il perde ses capacités mentales : plus

exactement, il faudra même les stimuler et les aiguiser. Comment dire encore ? Plus
précisément, il s’agit d’obtenir un état de stimulation éclairée.
– Une sorte d’état d’hypnose ?
– Oui, mais sans assoupissement.
– Et je dois inventer une drogue pour tout cela ? Je crois que vous vous exagérez
mes talents scientifiques. J’en suis incapable.
– Mais il n’y a rien à inventer, docteur Lévine assure que le problème a déjà été
résolu.
– Il m’a toujours laissé l’impression d’être une espèce de charlatan.
– C’est probable, mais je crois que la drogue qu’il a mentionnée, même si elle
n’est plus aussi efficace qu’il prétend, nous aidera quand même à obtenir ce
qu’il nous faut. Après tout, nous n’attendons pas un miracle. L’alcool, malgré
nous, nous fait dire des bêtises : pourquoi une autre substance ne parviendrait-
elle pas à nous encourager à dire raisonnablement la vérité ? En outre,
Lévine m’a parlé de cas précédents, qui semblent vrais.
– Pourquoi alors ne le forcez vous donc pas à s’occuper de cette affaire une fois
de plus ? Est-ce qu’il refuserait d’obéir ?
– Oh non ! Bien au contraire : il suffit de vouloir sauver sa vie ou la prolonger en
rendant ce service ou un autre pour ne pas vouloir refuser, mais c’est moi, c’est
moi-même qui ne veut pas user de ses services. Il ne doit rien entendre de ce
que Rakowsky me dira. Ni lui, ni personne …
– Par conséquent ni moi non plus …
– Vous, docteur, c’est différent. Vous êtes quelqu’un de profondément droit.
– Je vous remercie, mais je pense que mon honnêteté …
– Oui docteur je sais, je sais ; vous dites que nous prenons avantage de votre honnêteté
pour nous livrer à toutes les dépravations. Oui docteur, c’est ainsi mais
ce n’est ainsi que de votre point de vue absurde. Et qui est attiré aujourd’hui
par les absurdités ? Par exemple, par une absurdité comme votre honnêteté ?
Vous vous arrangez toujours pour détourner le fil de la conversation vers les
sujets les plus intéressants. Mais qu’est ce qui arrivera en fait ? Vous devrez

seulement m’aider à donner les doses correctes de la drogue de Lévine. Il semble
que dans la posologie, il y ait une ligne invisible qui sépare le sommeil de l’état
d’activité intellectuelle, la condition de clarté d’esprit, de la phase de brouillard,
le bon sens, de l’état de divagation … Il s’agit de créer une sorte d’enthousiasme
excessif artificiel.
– Est-ce tout ?
– Encore une chose. Maintenant parlons sérieusement. Étudiez les instructions
de Lévine, réfléchissez-y, et adaptez-les raisonnablement à l’état et aux forces
du prisonnier. Je vous laisse pour cela jusqu’à la tombée de la nuit. Vous pouvez
examiner Rakowsky autant que vous le voulez. Et c’est tout pour le moment.
Vous ne pouvez pas savoir quel terrible besoin j’ai de dormir. Maintenant je
vais aller dormir quelques heures. Sauf événement extraordinaire d’ici ce soir,
j’ai donné des instructions pour qu’on ne me réveille pas. Je vous conseille
aussi de faire une bonne sieste après dîner, parce que après, on ne pourra plus
dormir pendant un long moment.
Nous passâmes au vestibule. M’ayant laissé, il monta rapidement les
escaliers, mais parvenu au milieu, il s’arrêta.
– Ah ! docteur, s’exclama-t-il, j’avais oublié. Le camarade Ezhof vous envoie ses
remerciements. Attendez-vous à un cadeau, peut-être une décoration. Il me
dit au revoir, et rapidement il disparut dans l’escalier aboutissant au dernier
étage.
Les notes de Lévine étaient brèves, mais claires et précises. Je n’eus aucune
difficulté à trouver le médicament. Il se présentait en doses d’un milligramme
sous forme de petits comprimés. Je fis un essai selon la méthode
qu’il recommandait : ils se dissolvaient très facilement dans l’eau et mieux
encore dans l’alcool. La formule du produit n’était pas indiquée, et je décidai
d’en faire l’analyse plus tard, quand j’aurai le temps. C’était sans aucun
doute une substance en provenance du spécialiste Lümenstadt, ce savant
dont Lévine m’avait parlé lors de notre première rencontre. Je ne m’attendais
pas à y découvrir à l’analyse quoi que ce soit d’inattendu ou de nouveau. Il
s‘agissait probablement d’une base quelconque mélangée avec une quantité

importante d’opiacé d’une espèce plus active que la thébaïne. J’en connaissais
bien les dix-neuf principales variétés et quelques autres en sus. Dans les
conditions dans lesquelles mes expériences avaient lieu, je me satisfaisais
des faits que mes investigations avaient pu recueillir. Bien que mes travaux
aient eu une direction tout à fait différente, je me trouvais cependant en
pays de connaissance dans le domaine des substances hallucinatoires. Je me
souvenais que Lévine m’avait parlé de la distillation de certains types rares
de chanvre indien. Il fallait donc que je m’occupe d’opium ou de haschisch
pour pénétrer les secrets de cette drogue si appréciée. J’aurais été heureux
d’avoir la chance de découvrir une ou plusieurs bases nouvelles qui eussent
développé leurs « miraculeuses » propriétés. J’étais prêt à penser que cela
devait en principe être possible. Après tout, le travail de recherche dans des
conditions illimitées de temps et de moyens, qui était précisément possible
en travaillant pour le n k v d, devait offrir des possibilités scientifiques également
illimitées, et je me flattais de l’illusion de pouvoir découvrir à l’issue
de ces recherches une nouvelle arme dans mon combat scientifique contre
la douleur.
Je ne pus consacrer bien longtemps à la diversion que donnaient ces
rêves agréables. Je dus me concentrer afin de réfléchir à la manière et aux
proportions dans lesquelles donner cette drogue à Rakowsky. D’après les
instructions de Lévine, un comprimé devait suffire à obtenir le résultat
désiré. Mais il indiquait que si le patient présentait une certaine faiblesse
cardiaque, un assoupissement pouvait s’en suivre et même une complète
léthargie, avec pour conséquence un obscurcissement mental. Compte tenu
de tout cela, il me fallait d’abord examiner Rakowsky.
Je ne m’attendais pas à trouver son coeur en parfaite condition. Même
s’il ne présentait pas d’anomalie pathologique, il présenterait certainement
une baisse de tension compte tenu de ses épreuves nerveuses, car son système
cardio-vasculaire n’avait pu demeurer insensible à la longue et terrifiante
séance de tortures qu’il avait subie. Je repoussai l’examen du patient
à l’après-déjeuner. Il me fallait d’abord tout considérer, soit que Gabriel

veuille donner la drogue à Rakowsky à son insu, soit au contraire avec sa
pleine connaissance. Quoi qu’il en soit, ce serait à moi de m’en occuper en ce
sens qu’il me reviendrait de lui donner moi-même la drogue dont on m’avait
parlé. Il n’y avait aucun besoin de la participation d’un infirmier, puisque la
drogue était administrée par voie orale.
Après le déjeuner, je rendis visite à Rakowsky. Il était enfermé dans une
cellule au rez-de-chaussée sous la surveillance d’un gardien qui ne le quittait
pas des yeux. La pièce était seulement meublée d’une petite table, d’une
couchette étroite sans tête ni pied de lit, et d’une autre petite table grossière.
Lorsque j’entrai, Rakowsky était assis. Il se leva aussitôt. Il me regarda attentivement,
et je lus sur sa figure de l’étonnement et aussi, me sembla-t-il, de la
frayeur. Je pense qu’il dut me reconnaître, m’ayant vu lorsqu’il s’assit lors de
cette nuit mémorable auprès des généraux.
Je dis au garde de m’apporter une chaise et de nous laisser. Je m’assis et
demandai au prisonnier de s’asseoir. Il avait environ cinquante ans. C’était
un homme de taille moyenne, avec un front dégarni, un nez large et charnu.
Dans sa jeunesse, son visage avait dû être agréable. Son aspect physique
n’était pas typiquement sémitique, mais ses origines étaient cependant clairement
visibles. Dans le temps, il avait dû être gros, mais il ne l’était plus
maintenant et sa peau pendait de partout, cependant que sa face et son cou
ressemblaient à un ballon éclaté dont tout l’air serait parti. Le menu habituel
de la Loubianka était apparemment un régime trop strict pour l’ancien
ambassadeur à Paris. Je ne fis pas alors d’autre observation.
– Vous fumez ? lui demandais-je, en ouvrant un paquet de cigarettes dans le but
d’établir avec lui des rapports un peu plus chaleureux.
– J’ai cessé de fumer afin de ménager ma santé, répliqua-t-il sur un ton plaisant,
mais j’accepte, et je vous remercie. Je pense avoir désormais surmonté mes
maux d’estomac. Il fuma calmement, avec réserve et non sans une certaine
élégance.
– Je suis médecin, lui dis-je pour me présenter.
– Oui, je le sais, je vous ai vu agir, là bas, dit-il d’une voix qui tremblait.

– Je suis venu vérifier l’état de votre santé. Comment vous portez-vous ? Souffrez-
vous d’une maladie ?
– Non, je n’ai rien.
– En êtes-vous sûr ? Qu’en est-il de votre coeur ?
– Grâce aux bienfaits de la diète forcée, je n’ai observé aucun symptôme anormal
me concernant.
– Mais il y en a qui ne peuvent être observés par le patient lui-même, mais seulement
par un médecin.
– Je suis médecin moi-même, interrompit-il.
– Vous êtes médecin ? répétais-je surpris.
– Oui, vous ne le saviez pas ?
– Personne ne me l’avait dit. Toutes mes félicitations. Je serai très heureux d’être
utile à un collègue, éventuellement même à un condisciple. Où avez vous fait
vos études : à Moscou, ou à Petrograd ?
– Non, à cette époque je n’étais pas citoyen soviétique. J’ai étudié à Nancy et à
Montpellier ; c’est à cette dernière faculté que j’ai passé mon doctorat.
– Ainsi, nous avons dû être étudiants à la même époque. J’ai suivi des cours moi-même
à Paris … Etiez-vous Français ?
– J’avais l’intention de devenir Français. J’étais né Bulgare, mais sans qu’on ait
demandé ma permission, je suis devenu Roumain. J’étais de la province de
Dobrudga. Au traité de paix, elle fut attribuée à la Roumanie.
– Permettez-moi d’écouter votre thorax, et je mis les écouteurs du stéthoscope
sur mes oreilles. Il enleva sa veste déchirée et se mit debout. L’auscultation ne
révéla rien d’anormal. Comme je l’avais pensé, il était faible, mais sans anomalie.
– Je suppose qu’il faut donner un peu de nourriture au coeur …
– Au coeur seulement, camarade ? demanda-t-il ironiquement.
– Je pense, répliquais-je, faisant semblant de ne pas remarquer son ironie.
– Vous permettez que je m’ausculte moi-même ?
– Avec plaisir, et je lui passais le stéthoscope. Il s’écouta brièvement.

– Je m’attendais à ce que mon état fût bien pire. Merci beaucoup. Puis-je remettre
mon veston ?
– Bien sûr. Mettons-nous d’accord pour prendre quelques gouttes de digitaline,
n’est ce pas ?
– Vous considérez cela comme tout à fait essentiel. Je pense que mon vieux coeur
survivra très bien encore les quelques jours ou mois qui me restent.
– Je suis d’un avis différent. Je pense que vous vivrez encore bien plus longtemps.
– Ne me contrariez pas collègue … Vivre davantage ! Vivre plus longtemps encore
… Il doit y avoir déjà des instructions au sujet de ma fin ; le procès ne peut
durer plus longtemps et puis alors, repos.
Lorsqu’il prononça ces mots, ayant à l’esprit le repos final, il me sembla que sa
figure prenait presque une expression de bonheur … Je haussais les épaules.
Ce souhait de mourir, de mourir vite, que je lus dans ses yeux me fit presque
défaillir. Par un sentiment de compassion, je ressentis le besoin de le réconforter
:
– Vous ne m’avez pas compris, camarade. Je voulais dire que dans votre cas, il est
décidé que vous continueriez de vivre. Et pourquoi avez-vous été amené ici ?
N’êtes-vous pas bien traité maintenant ?
– Concernant le dernier point, oui bien sûr, mais quant au reste, j’ai entendu des
bruits… Mais je lui tendis une autre cigarette et j’ajoutai :
– Gardez l’espoir. Pour ma part, et dans la mesure permise par mon chef, je ferai
tout ce qui dépend de moi pour m’assurer qu’il ne vous arrive rien de mal. Je
vais commencer tout de suite par vous alimenter, mais sans excès compte tenu
de votre estomac. Nous commencerons par un régime lacté, avec quelques
suppléments substantiels. Je vais donner des instructions tout de suite. Vous
pouvez fumer … prenez-en quelques unes …
Et je lui laissai tout le reste du paquet.
J’appelai le garde et lui donnai l’ordre d’allumer les cigarettes du prisonnier
chaque fois que celui-ci le désirerait. Puis je partis, et avant de prendre
un couple d’heures de repos je donnai instruction de faire servir à Rakowsky
un demi-litre de lait avec du sucre.

Nous nous préparâmes pour l’entrevue avec Rakowsky, prévue pour
minuit. Le caractère « amical » de cette réunion devait être marqué dans les
moindres détails.
La pièce était bien chauffée, un feu était allumé dans l’âtre, l’éclairage
était tamisé. Un petit menu bien choisi avait été prévu avec de bons vins,
tout avait été scientifiquement improvisé. « Comme pour une rencontre
d’amoureux », avait observé Gabriel.
Ma présence était requise. Je devais donner au prisonnier la drogue de
telle façon qu’il ne le remarque pas. Dans ce but, les boissons avaient été
placées comme par hasard près de moi, et je devrai verser le vin. Je devrai
aussi observer l’affaiblissement de l’effet de la drogue afin de lui en redonner
une nouvelle dose au moment opportun. C’est ma tâche la plus importante.
Gabriel veut, si l’expérience réussit, obtenir dès ce premier entretien, une
avancée réelle au coeur de la question. Il a bon espoir de succès. Il s’est bien
reposé, et il est en bonne forme. Il m’intéresse de savoir comment il va se
battre avec Rakowsky, qui à ce qui me semble est un adversaire à sa mesure.
Trois grands fauteuils ont été placés devant le feu : celui qui est le plus
près de la porte est pour moi. Rakowsky s’assiéra au milieu, et le troisième
sera pour Gabriel, qui a manifesté son humeur optimiste jusque dans ses
vêtements, en arborant une chemise russe blanche.
Minuit avaient déjà sonné lorsqu’on nous amena le prisonnier. On lui
avait donné des vêtements décents, et on l’avait bien rasé. Je lui jetai un regard
professionnel et le trouvai plus gai. Il demanda d’être excusé de ne pouvoir
boire plus qu’un verre à cause de la faiblesse de son estomac. Je n’avais
pas mis la drogue dans ce verre et je le regrettai. La conversation commença
par des banalités … Gabriel sait que Rakowsky parle bien mieux le français
que le russe et commence dans cette langue. Ils évoquent le passé. Il est clair
que Rakowsky est un brillant causeur. Il s’exprime avec précision, élégance
et même de façon ornée. Il est apparemment très érudit. Il fait des citations

avec facilité, et toujours exactement. Parfois, il touchait un mot de ses nombreuses
évasions, de son exil, sur Lénine, Plekhanov, Luxembourg, et il nous
narra même que lorsqu’il était enfant, il avait un jour serré la main du vieil
Engels.
Nous bûmes du whisky. Après que Gabriel m’eut donné l’occasion
de parler environ une demi-heure, je demandai comme fortuitement :
« Voulez-vous un peu plus d’eau gazeuse ? »
– Oui, mettez ce qu’il faut, répondit-il distraitement.
Je pris sa boisson et j’y laissai tomber le comprimé que j’avais en main
depuis le tout début de la conversation. Je servis d’abord du whisky à Gabriel,
en lui faisant voir par un petit signe que la tâche avait été accomplie.
Puis je tendis son verre à Rakowsky, et je commençai à boire le mien. Il
avala une gorgée avec plaisir. Je suis un petit commissionnaire me dis-je en
moi-même. Mais ce ne fut qu’une pensée évanescente, qui disparut devant
l’agréable feu dans la cheminée.
Avant que Gabriel n’entre dans le vif du sujet, la conversation s’était
prolongée et avait été intéressante. J’eus la chance d’obtenir un document
qui bien mieux qu’une sténographie — le produit de tout ce qui fut alors
discuté entre Gabriel et Rakowsky. Le voici.

NOTE D’INFORMATION
compte-rendu d’interrogatoire
de l’accusé Christian Georgijewitsch Rakowsky
par Gavriil Gavriilovitch Kusmain, le 26 janvier 1938

suite…

ici

Une réflexion sur “Symphonie en rouge majeur

  1. Pingback: La Symphonie Rouge | systèmophobe

Les commentaires sont fermés.