LE VERSANT OBSCUR DE L’UNIVERS


 
Auteur : Petit Jean-Pierre
Ouvrage : Le Versant obscur de l’univers Les avancées et les perspectives de l’astrophysique et de la cosmologie contemporaines
Année : 1999

Prologue.
Notre connaissance de l’univers est en train de changer. De nouveaux moyens
observationnels sont mis en oeuvre. Le télescope spatial Hubble, dès qu’il a pu enfin être
guéri de ses troubles de vision, nous a révélé des choses que nous ne suspections pas.
Nous avons découvert, dans d’immenses nuages de molécules, des nurseries d’étoiles
encore reliées à leur matrice par un « cordon ombilical ». Le télescope infra-rouge va
nous faire découvrir l’univers sous un angle totalement inédit. Nous allons voir des
choses que nous n’avons jamais vues. Nous voguons vers un nouveau monde.
Notre conception du cosmos est étroitement liée aux observations. Sans elles, nous
tournerions en rond en jouant avec des équations de manière stérile. Ce sont elles qui
ont provoqué la révolution cosmologique du début de ce siècle et ce sont encore elles
qui provoqueront la révolution du vingt et unième, qui est maintenant si proche.
Pour rendre compte de ces observations nouvelles, nous devrons perfectionner, ou
peut-être même modifier profondément notre conception de l’univers. Nous croyions
que l’univers n’était fait que de grumeaux, agencés selon une hiérarchie. Galaxies :
grumeaux d’étoiles, amas de galaxies : grumeaux de galaxies. Nous nous attendions à
trouver des grumeaux plus importants, qu’on avait déjà nommés « superamas », et voilà
que nous découvrons un univers étrangement lacunaire, structuré, à très grande échelle,
tel un gruyère (ou plutôt, pour ne pas trahir nos amis suisses qui en sont les inventeurs,
comme de l’emmenthal, puisque le vrai gruyère, lui, n’a pas de trous ).
Il manque de la masse, dans nos galaxies, à commencer par la nôtre, notre voie
lactée, pour équilibrer la force centrifuge. Si nous nous basons sur celle qui nous a été
jusqu’ici accessible optiquement, celles des étoiles suffisamment brillantes pour
impressionner les plaques de nos télescopes, ces « univers-îles » auraient du depuis belle
lurette se disperser aux quatre vents du cosmos. Il y a donc quelque chose qui nous
échappe encore et qu’il va falloir découvrir. Peut-être sont-ce des étoiles de très faible
masse et luminosité, ou des objets inconnus, voire des particules nouvelles. A moins
qu’il ne s’agisse de l’effet de ce que les théoriciens des supercordes nomment un
« shadow univers », un univers-ombre, comme suggéré par John Schwarz, du Caltech1,
ou Michael Green, du Queen Mary college de Londres, ou encore Abdus Salam, prix
Nobel2. Un « univers-ombre », disent-ils, qui ne serait pas observable optiquement, mais
ne révélerait sa présence que par des effets gravitationnels.

——————————-

1 Californian Institute of Technology, USA.
2 Pour sa contribution sur l’unification de l’électromagnétisme et de la « force faible ».

——————————-

Dark matter, matière sombre, le mot est maintenant sur toutes les lèvres, dans toutes
les revues. Les hommes traquent, à travers diverses approches, un être invisible, un
fantôme d’univers qui est la clef des observations de ces dernières décennies. Serait-ce
cette entité obscure quoiqu’omniprésente, quel que soit le nom qu’on lui donne, qui
expliquerait pourquoi nos galaxies n’éclatent pas, pourquoi l’on observe des effets de
lentille gravitationnelle si importants, trop importants, eux aussi, vis-à-vis de la masse
recensée, dans les galaxies et les amas de galaxies, via les observations optiques ?
Quoi de plus fascinant qu’un mystère ? Si tout était connu, le science perdrait son
charme. Nous nous approchons de nouveaux mystères. Les questions sont bien plus
passionnantes que les réponses. Année après année, elles déboulent du ciel, avec
régularité.
On met Hubble en orbite, et le voilà qui semble réduire l’âge de notre univers, après
quelques mois de fonctionnement. Sacré Hubble ! Il va falloir se remettre à penser,
tenter de comprendre, de nouveau.
L’astronomie spatiale se dote d’un nouvel outil : le télescope à rayons gamma. Crac,
voilà cet animal qui détecte des flashes, issus de tous les coins du cosmos. Un par jour,
en moyenne. Quel objet, quel phénomène est responsable de ces étranges signaux ?
Un nouveau casse-tête pour les théoriciens.
Comment les quasars, maintenant recensés par milliers, fonctionnent-ils ? Quelle
fantastique source d’énergie se tapit au centre des galaxies de Seyfert, ces galaxies
actives, qui jouent les fêtes foraines ?
On scrute aussi le passé lointain de l’univers, avec des moyens toujours plus
sophistiqués. On théorise aussi. A quoi ressemblait l’univers dans ses premiers instants
? Qu’y avait-il avant ? Ces questions ont-elles un sens, où sont-elles mal formulées ?
Plus intrigant encore : où est passée cette moitié de l’univers, cette antimatière
primordiale qui joue les Arlésiennes depuis un demi-siècle ? Est-elle dans un autre
univers, comme suggéré en 1967 par Andréi Sakharov ? Est-ce cela, le « shadow
universe » ?
Les musiciens accordent leurs instruments pour la révolution du millénaire à venir. Il y
avait peut-être dans la partition des portées qui nous avaient échappées, ou des
instruments que nous n’entendions pas. A moins qu’il faille réécrire quelque peu la
symphonie ? Qui sait ?
Borgès disait que la science était la forme la plus élaborée de littérature fantastique.

Dans les ateliers des cinq parties du monde, les forges résonnent. Les hommes des
supercordes rêvent d’une « theory of everything », une « théorie de tout ». Elle se
condenserait en une équation unique que tout le monde pourrait arborer sur son T-shirt,
comme l’annonce avec optimisme Leon Lederlab, directeur du Fermilab de Chicago.
Hawking prédit « la fin de la physique ». On rêve d’unifier les quatre forces
fondamentales, de fabriquer enfin la machinerie théorique qui donnera réponse à toutes
les questions.
Bref, dans le monde scientifique, franchement, on ne s’ennuie pas.

Première partie
L’univers non-relativiste

suite…

https://mega.co.nz/#!rQsxVAzI!n_OlD5or7Dg4t0O3d_Q_zOd9ITx7Lvk0qraFupOGe3Y