Mondes en collision


Couverture : mondes en  collision 

Auteur : Dr Immanuel Velilcovsky

Ouvrage : Mondes en collision

Année : 1950

Avertissement des Éditeurs
Toutes les grandes théories scientifiques ont eu leurs pionniers avant que de connaître leurs colonisateurs, leurs patients législateurs, puis leurs révolutionnaires : Spallanzani est venu avant Pasteur, Fermat avant Descartes et Mendel a devancé Morgan.
L’ouvrage du Dr Immanuel Velilcovsky que nous vous présentons aujourd’hui vous apportera à la fois le témoignage d’une aventure spirituelle encore enivrée de ses propres découvertes et le récit de prodigieux événements tout traversés de cataclysme terrestres et cosmiques.
Mondes en collision n’est pas seulement un livre étonnant par les faits qu’il relate, mais c’est aussi l’oeuvre d’un théoricien sincère qui étaye chacune de ses assertions par une documentation considérable puisée aux sources les plus authentiques.
Nous ne nous dissimulons cependant pas l’accueil très réservé que cette thèse rencontrera, tant auprès des milieux scientifiques que des esprits aveuglés par trop d’orthodoxie. C’est pourquoi il nous a paru indispensable de préciser les motifs auxquels nous avons obéi en publiant cette traduction.
Les hypothèses avancées par le Dr Velikovsky n’engagent naturellement personne, ni nous-mêmes, mais nous estimons que l’essentiel de sa thèse ne saurait être rejeté en alléguant justement, le caractère conjectural de certaines théories secondaires que l’on y rencontrera. Mondes en collision ouvre magistralement la voie à tout un ensemble d’analyses et de travaux dont la diversité et la complexité ne sauraient plus être assumées par un seul homme, si érudit soit-il.
Cette théorie qui semblera fantastique à beaucoup est l’oeuvre d’un pionnier et, à ce titre, elle nous paraît digne de la plus sérieuse attention. C’est fort de cette conviction que nous avons renoncé à demander au Dr Velikovsky d’opérer certaines coupures dans son ouvrage pour l’y amener à ses articulations principales. Cette mesure eût sans doute évité quelques sursauts explosifs au monde savant mais nous risquions aussi de porter gravement atteinte au souci d’universalité qui se manifeste au long de cette oeuvre où toutes les disciplines, de l’astronomie à l’archéologie, de la géologie à l’histoire, sont appelées tour à tour à fournir leurs preuves. Une si vaste entreprise est à la mesure de ses audaces.
Pour la commodité de la lecture nous avons rejeté en fin d’ouvrage l’ensemble de l’appareil critique et des références.

Préface
Ce livre a pour sujet les guerres qui bouleversèrent la sphère céleste dans les temps historiques, et auxquelles notre planète participa. Il ne décrit que deux actes d’un grand drame : le premier se déroula il y a trente-quatre à trente-cinq siècles, au milieu du deuxième millénaire avant notre ère ; le second au cours du VIIIe et au début du VIIe siècle avant J. C., il y a quelque vingt-six siècles. Cet ouvrage comporte donc deux parties, précédées d’un prologue.
Le principe de l’harmonie et de la stabilité des sphères céleste et terrestre est le fondement même de notre conception présente de l’Univers, qui trouve ses expressions essentielles dans la Mécanique céleste de Newton et dans la théorie darwinienne de l’évolution. Si ces deux savants sont sacro-saints, ce livre est une hérésie. Et pourtant la physique moderne, avec sa théorie de l’atome et des quanta, constate des bouleversements dramatiques dans le microcosme – l’atome – prototype de notre système solaire ; une théorie qui envisage la possibilité de phénomènes semblables dans le macrocosme – le système solaire – ne fait qu’appliquer à la sphère céleste les concepts de la physique moderne.
Ce livre s’adresse au savant comme au profane; j’entends que nulle formule, nul hiéroglyphe ne barrera la route à qui en entreprendra la lecture. S’il arrive que des témoignages historiques ne cadrent pas avec certaines lois déjà formulées, il importera de se rappeler que la loi n’est que la consécration de l’expérience et de l’expérimentation, et qu’en conséquence les lois doivent se plier aux faits historiques, non les faits aux lois.
Je n’exige pas du lecteur qu’il accepte une théorie les yeux fermés :je l’invite au contraire à se demander en toute sincérité s’il s’agit là d’un livre de fiction pure ou bien d’une oeuvre solide, fermement étayée par des faits historiques; je le prie de me faire crédit sur un seul point, au reste secondaire pour la théorie des cataclysmes cosmiques : j ai utilisé un tableau synchronique de l’histoire d’Égypte et d’Israël qui n’est pas orthodoxe.
Au printemps 1940 il m’est brusquement venu à l’idée que quelque gigantesque cataclysme avait eu lieu au temps de l’Exode : de- nombreux textes des Écritures en apportaient l’éclatant témoignage. Dès lors, cet événement pouvait servir à déterminer la date de l’Exode d’Israël dans l’histoire de l’Égypte, ou à établir le tableau synchronique de l’histoire des deux peuples. C’est ainsi que j’entrepris « Ages in chaos », qui est la reconstruction de l’histoire du monde antique depuis le milieu du second millénaire avant notre ère jusqu’à Alexandre le Grand. Dès l’automne 1940, j’eus l’impression d’avoir saisi la vraie nature de cette gigantesque catastrophe; pendant neuf ans je menai de front deux tâches, en écrivant de conserve l’histoire politique et l’histoire naturelle de cette époque. « Ages in chaos » fut achevé le premier; il ne sera cependant publié qu’après « Mondes en collision ». Dans ce dernier livre j’étudie les deux ultimes actes d’un grand drame cosmique; certains actes antérieurs, tel le Déluge, feront l’objet d’un autre volume.
Le récit à la fois cosmologique et historique que contient le présent ouvrage s’appuie sur les témoignages des textes de l’histoire du monde entier, sur la littérature classique, les épopées nordiques, les livres sacrés des peuples d’Orient et d’Occident, les traditions et le folklore des tribus primitives, sur de vieilles inscriptions et d’antiques cartes astronomiques, sur les découvertes archéologiques, géologiques et paléontologiques.
Mais si des bouleversements cosmiques se sont produits dans le passé historique, pourquoi la race humaine n’en a-t-elle pas conservé le souvenir? Pourquoi n’en retrouve -t-on la trace

qu’au prix de recherches obstinées ? Le chapitre « l’amnésie collective » éclairera ce problème. Mon travail ressemblait assez à celui du psychanalyste qui, à partir de souvenirs et de rêves discontinus, reconstruit une expérience traumatique oubliée, qui imprima une trace profonde sur l’enfance d’un individu. En appliquant la même méthode à l’histoire de l’humanité, on se rend compte que les inscriptions ou les thèmes des légendes jouent un rôle comparable à celui des souvenirs et des rêves dans l’analyse d’une personnalité.
Est-il possible, à partir de ces données polymorphes, d’établir des faits certains? Nous comparerons, nous opposerons sans trêve un peuple à l’autre, les récits épiques aux cartes astronomiques, et la géologie aux légendes, jusqu’à obtenir enfin des faits authentiques. Dans quelques cas il est impossible d’affirmer avec certitude qu’un document ou une tradition se rapporte à telle ou telle de ces catastrophes qui se produisirent au cours des âges; il est même probable que certaines traditions ne sont qu’une synthèse d’éléments appartenant à des âges différents. Dans l’analyse finale il n’est cependant pas capital de discriminer les éléments de chaque catastrophe individuelle. Il paraît autrement plus important, nous semble-t-il, d’établir : 1° que certains bouleversements physiques ont véritablement existé, qui affectèrent le globe entier aux époques historiques; 2° qu’ils furent provoqués par des agents extraterrestres; 3° que l’identification de ces agents est possible.
Ces conclusions entraînent de multiples conséquences. Qu’il me soit permis d’en réserver l’examen pour l’épilogue de ce livre.
Quelques personnes ont lu le manuscrit de mon livre et m’ont présenté des suggestions et des remarques pleines d’intérêt. Ce sont, dans l’ordre chronologique de leur lecture : Dr Horace M. Kallen, ancien doyen de la Graduate Faculty of the New School for Social Research, New-York ; John J. O’Neill, rédacteur scientifique du New York Herald Tribune ; James Putnam, co-éditeur de la Macmillan Company ; Clifton Fadiman, critique et commentateur littéraire ; Gordon A. Atwater, directeur du Hayden Planetarium à l’American Museum of Natural History, New-York. Ces deux dernières personnalités ont spontanément demandé à lire cet ouvrage, après que Mr. O’Neill en eut fait la critique dans le Herald Tribune du 11 août 1946. Je leur exprime ici ma reconnaissance, mais la responsabilité des idées et du texte incombe à moi seul.
Miss Marion Kuhn a bien voulu revoir le manuscrit et m’a aidé dans la correction des épreuves.
Il est courant qu’un auteur dédie un de ses ouvrages à sa femme, ou mentionne son nom dans la préface. J’ai toujours considéré que cet usage comportait une certaine part d’ostentation; mais il m’apparaît, à l’heure où ce livre va voir le jour, qu’il serait d’une rare ingratitude de ne point signaler que ma femme Elishevay a consacré presque autant de temps que moi-même. Je lui dédie ce livre.
Au cours des années où je composais mes deux livres, une catastrophe mondiale, celle-ci provoquée par l’homme faisait rage : les hommes s’entre-tuaient sur la terre, sur les mers et dans l’air.
C’est pendant cette guerre que l’homme a découvert le moyen de dissocier quelques-uns des éléments constitutifs de l’univers – les atomes de l’uranium. Si un jour il parvenait à résoudre le problème de la fission et de la fusion des atomes dont la croûte terrestre, son eau et son atmosphère se composent, il se pourrait qu’il déclenchât fortuitement des réactions en chaîne telles, que notre planète perdrait toute chance de survie et se verrait définitivement éliminée des membres de la sphère céleste.
Immanuel Velikovsky.

Chapitre 1
Dans un immense univers

suite…

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CRITIQUE


Mondes en collision (Immanuel Velikovsky)

Lorsqu’ils lisent un ouvrage qui leur est accessible, qui paraît sensé, et qui se présente comme exact d’un point de vue technique, les profanes se laissent facilement abuser par la pseudo-science. (Henry H. Bauer)

Moins on en connaît sur la science, plus le scénario de Velikovsky semble plausible… (Leroy Ellenberger)

En 1950, Macmillan Company publie Mondes en collision, d’Immanuel Velikovsky, livre qui affirme, entre autres, que la planète Vénus n’existe que depuis peu. Il y a quelque 3 500 ans, quand elle n’était encore qu’une gigantesque comète, elle a frôlé la Terre une fois ou deux, après avoir été éjectée de Jupiter dans un passé plus ou moins lointain, pour finalement s’établir sur son orbite actuelle. Velikovsky (1895-1979), psychiatre de formation, ne fondait pas sa théorie sur des découvertes astronomiques ni sur des hypothèses ou arguments scientifiques. Il se basait plutôt sur d’anciens mythes cosmologiques provenant de régions du monde aussi disparates que l’Inde et la Chine, la Grèce et Rome, l’Assyrie et Sumer. Par exemple, en Grèce antique, on disait la déesse Athéna sortie de la tête de Zeus. Identifiant Zeus, à la planète Jupiter (comme le faisaient les Grecs), et Athéna, à la planète Vénus (contrairement aux Grecs de l’Antiquité, cette fois, qui rapprochaient plutôt la Vénus des Romains de leur Aphrodite, déesse de l’amour), Velikovsky se sert de ce mythe, et de bien d’autres venant d’Égypte, d’Israël, du Mexique, etc., comme preuve de sa théorie voulant que « Vénus a été expulsée de Jupiter sous forme d’une comète, pour ensuite se transformer en planète après avoir heurté plusieurs membres de notre système solaire » (Velikovsky 1972, 182).

En outre, Velikovsky reprend sa théorie sur Vénus pour expliquer plusieurs épisodes de l’Ancien Testament, et établir des liens entre un certain nombre de mythes anciens sur les mouches. Par exemple,

Cédant au poids de nombreux arguments, j’en suis arrivé à la conclusion – dont je ne doute plus maintenant – que c’est la planète Vénus, quand elle n’était encore qu’une comète, qui causa les catastrophes rapportées dans l’Exode (181).Lorsque la comète Vénus surgit de Jupiter et passa tout près de la Terre, elle fut momentanément accrochée par la gravité de notre planète. La chaleur interne de notre globe et les gaz brûlants de la comète provoquèrent une infestation de vermine qui se répandit à une vitesse foudroyante sur Terre. Quelques-unes des plaies d’Égypte [mentionnées dans le livre de l’Exode], comme celle des crapauds ou des sauterelles, doivent être attribuées à ces causes (192).

On peut se demander si la comète Vénus a contaminé ou non la Terre de sa vermine, qu’elle a pu charrier derrière elle sous forme de larves, parmi les roches et les gaz formant sa queue. Il est important de constater que partout dans le monde, des cultures ont associé la planète Vénus aux mouches (193).

La capacité de nombreux petits insectes, à l’état adulte ou larvaire, de survivre aux grands froids comme à la chaleur intense, ou en l’absence d’oxygène, ne rend pas entièrement improbable l’hypothèse que Vénus (de même que Jupiter, dont Vénus provient) soit peuplée de vermine (195).

Personne ne peut nier que les cafards ont la vie dure, mais les bestioles dont parle Velikovsky sont exceptionnellement coriaces! Songeons à l’énergie nécessaire pour expulser une « comète » de la taille de Vénus, ainsi qu’à la température que doit avoir eue la planète pour ne s’être refroidie qu’à 750°K en 3 500 ans. Quelles preuves y a-t-il que des larves de sauterelles puissent survivre à de telles températures? Poser de telles questions reviendrait à entamer un débat scientifique, mais c’est justement un genre littéraire qui brille par son absence dans Mondes en collision. On y retrouve plutôt un exercice de mythologie, de philologie et de théologie comparées, qui constitue toute la planétologie de Velikovsky. Ce qui ne revient pas à dire que son ouvrage n’impressionne pas par son ingéniosité et son érudition, bien au contraire. Néanmoins, il ne s’agit pas d’un écrit scientifique. En fait, il ne s’agit même pas un ouvrage historique.

Ce que fait Velikovsky n’a rien de scientifique parce qu’il ne part pas de ce qui est connu pour ensuite l’illustrer et l’expliquer à l’aide de mythes anciens. Au contraire, il demeure indifférent aux connaissances établies par les astronomes et physiciens contemporains, et semble plutôt croire qu’un jour, on découvrira les preuves de ce qu’il avance. Il paraît tenir pour acquit que les mythes de l’Antiquité peuvent aussi bien soutenir que remettre en question l’astronomie ou la cosmologie modernes. Autrement dit, à l’instar des créationnistes qui militent contre l’évolution, il part de l’idée que la Bible peut servir de guide dans l’établissement de vérités scientifiques. Si les opinions des astrophysiciens ou astronomes modernes contredisent certains passages de l’Ancien Testament, on doit les considérer comme erronées. Velikovsky, cependant, va bien plus loin que les créationnistes dans son raisonnement, car il croit à la validité des mythes, légendes et contes anciens pris dans leur ensemble. À cause de son acceptation non critique et sélective de ces sources, on ne peut dire non plus qu’il a fait oeuvre d’historien. Velikovsky ne manque pas de citer le mythe qui se prête à une interprétation favorable de son hypothèse, mais il passe vite sur les contradictions des anciennes légendes à propos des origines du cosmos ou de l’humanité. Le mythe qui cadre avec ses idées est accepté et interprété à sa convenance, sinon, il se fait occulter. En fin de compte, Velikovsky ne semble pas établir de distinction entre le mythe, la légende et l’histoire. Bien que les mythes doivent être interprétés, lui les traite comme des récits historiques, et si l’un d’eux va à l’encontre des lois de la nature, ce sont ces lois qu’il faut revoir.

Si, à l’occasion, les preuve historiques ne coïncident pas avec les lois telles qu’elles sont formulées, nous devons nous rappeler qu’une loi n’est qu’une déduction faite à partir de l’expérience et l’expérimentation. Ce sont donc les lois qui doivent se conformer aux faits historiques, et non le contraire.

Pour être raisonnable, toute explication doit, entre autres caractéristiques, être vraisemblable. Il ne suffit pas qu’elle rende compte d’un phénomène; elle doit aussi tenir debout. Pour ce faire, elle doit le plus souvent se conformer aux connaissances et idées de l’heure, aux lois et principes régissant le domaine auquel elle renvoie. L’explication de l’interaction de deux produits chimiques, par exemple, ne serait pas raisonnable si elle s’opposait aux principes fondamentaux de la chimie. Ces principes, bien qu’ils ne soient pas infaillibles, n’ont pas été développés à la légère; ils sont le fruit de longues années d’expériences, d’observations, de débats, etc. Celui qui s’élève contre les principes établis dans une discipline scientifique doit fournir des preuves absolument convaincantes de ce qu’il avance. La chose vaut pour tous les domaines : celui qui propose une théorie, une explication ou une hypothèse nouvelle à l’encontre des principes établis et des théories acceptées se voit chargé du fardeau de la preuve. Il doit fournir d’excellentes raisons pour qu’on rejette les idées courantes. Ce n’est pas parce que ces idées sont considérées comme inattaquables, mais bien parce qu’il s’agit de la seule façon rationnelle de procéder. Même si, éventuellement, l’idée reconnue de longue date finit par s’avérer fausse et doit céder sa place à l’hypothèse révolutionnaire, il aurait tout de même été déraisonnable de se défaire de l’ancienne et d’accepter la nouvelle sans raison valable.

La réaction de la communauté scientifique

La très forte majorité des scientifiques se sont farouchement opposés aux idées de Velikovsky, mais on n’en a que peu tenu compte en raison de sa popularité auprès de « la gent littéraire new-yorkaise » de l’époque (Sagan 1979, 83). On peut même penser que bien peu de scientifiques ont lu Velikovsky, ou Mondes en collision, en tout ou en partie. N’importe quel astronome ou physicien digne de ce nom y aurait tout de suite vu la marque de divagations pseudo-scientifique. Malheureusement, le milieu littéraire new-yorkais considérait Velikovsky comme un véritable génie, de la trempe des « Einstein, Newton, Darwin et Freud » (Sagan ibid). Pour sa part, le monde scientifique l’aurait plutôt mis sur le même pied que Ron L. Hubbard. Un certain nombre de scientifiques menacèrent même de boycotter la division des manuels de Macmillan pour protester contre la publication de telles inepties à grands renforts de publicité, comme si leur auteur était un véritable savant. Comme le raconte Leroy Ellenberger, « quand des professeurs se mirent à retourner les manuels de Macmillan sans même les avoir ouverts en guise de protestation et qu’ils refusèrent de réviser les nouveaux textes qu’on voulait leur soumettre, l’éditeur confia le livre à Doubleday, qui n’avait pas de section éducative.  »

Soyons francs et reconnaissons que Velikovsky a fait preuve d’un certain génie. Les parallèles qu’il établit entre les mythes anciens constituent une lecture intéressante, franchement divertissante et, en apparence, plausible. Sa thèse d’une amnésie universelle à propos de la collision des mondes est tout aussi réjouissante qu’improbable. Revenons 3 500 ans en arrière, au moment où un objet de la taille de la Terre fonce vers nous à tombeau ouvert. Le chauffard spatial nous percute une fois ou deux, freine momentanément la rotation de la Terre, puis la fait repartir dans l’autre sens, cause une hausse de température sans précédent, déclenche des catastrophes à l’intérieur même de notre bonne vieille boule, et tout ce que cette série de calamités laisse comme trace dans notre histoire, ce sont des mentions du genre « Et le soleil s’arrêta [Josué, 10 : 13] », ou des récits sur une grande noirceur, des tempêtes, des bouleversements, des inondations, des serpents et des taureaux volant dans le ciel… Aucun chroniqueur ancien ne se donne la peine de consigner le fait qu’un immense objet céleste est venu percuter la Terre. On croirait que quelqu’un, quelque part, aurait flairé la bonne histoire à transmettre à ses enfants et petits-enfants, que l’événement aurait marqué les esprits. Mais personne au monde ne semble en avoir conservé de souvenirs précis.

Velikovsky explique le phénomène dans un chapitre de son livre intitulé Une amnésie collective, en se rabattant sur les bonnes vieilles notions freudiennes de souvenirs réprimés et de névrose. Ces cataclysmes ayant dépassé en horreur tout ce que pouvait supporter les êtres humains, ceux-ci ont préféré en enfouir le souvenir dans leur subconscient. Nos mythes anciens seraient par conséquent l’expression névrotique des souvenirs et rêves fondés sur des expériences réelles.

La tâche qu’il me fallait accomplir n’était pas sans rappeler celle du psychanalyste qui, à partir de souvenirs et de rêves dissociés, reconstruit une expérience traumatique oubliée remontant à la tendre enfance du sujet. Dans les tentatives d’analyse de l’humanité, les inscriptions historiques et les motifs de légendes jouent souvent le même rôle que les souvenirs (infantiles) et les rêves dans l’analyse d’une personnalité (12).

Les théories irrationnelles et les explications fantaisistes typiques de la psychanalyse paraissent encore moins crédibles lorsqu’on les applique à des populations entières, mais pour l’intelligentsia new-yorkaise d’alors, entichée de tout ce qui était freudien, de telles spéculations portaient le sceau du génie.

Lorsqu’on feuillette des ouvrages récents de cosmologie, on n’est guère surpris de ne pas y retrouver le nom de Velikovsky. Ses disciples, par contre, voient dans cette omission la preuve d’un complot, au sein de la communauté scientifique, visant à supprimer toute idée contraire aux leurs. Même de nos jours, plus de cinquante ans après que ses principales théories ont été réfutées ou rejetées, il se trouve encore des gens pour penser qu’on refuse d’admettre qu’il a vu juste, ne serait-ce qu’en partie. Il ne semble toutefois pas que Velikovsky ait vu juste sur quoi que ce soit d’important. Par exemple, rien ne montre, comme il l’a prétendu, qu’une catastrophe ait frappé la Terre vers 1500 avant notre ère. Leroy Ellenberger, ancien partisan de Velikovsky, fait remarquer que

l’événement qui a marqué la fin du Crétacé il y a 65 millions d’années, quel qu’il fût, a laissé un peu partout sur la planète des traces tout à fait caractéristiques d’iridium et de suie. Quand on remonte de 3500 ans, rien de semblable n’évoque les catastrophes sur lesquelles Velikovsky a spéculé, que ce soit dans la calotte glaciaire du Groenland, les anneaux de croissance des pins aristés, l’argile des varves de Suède ou les sédiments océaniques. Toutes ces sources nous donnent des séquences d’informations que l’on peut dater de façon précise pour la période en question, et aucune ne recèle le moindre indice de cataclysme vélikovskien*.

Les partisans actuels de Velikovsky soulignent qu’il a imaginé avant tout le monde les catastrophes du genre de celle qui a mis fin au règne des dinosaures, il y a quelque 65 millions d’années. Ce n’est pas l’avis de David Morrison, opposé aux thèses du psychiatre.

Velikovsky se penche avant tout sur les collisions entre la Terre et d’autres planètes, soit Mars et Vénus. Or, même s’il mentionne que Vénus était accompagnée de débris, il attribue surtout ses catastrophes à des phénomènes électrochimiques ou à des effets de marée provoqués par la rencontre des corps célestes, et non à des impacts météoritiques. Fait à souligner, Velikovsky a même rejeté (et, par voie de conséquence, n’a sûrement pas imaginé avant tout le monde) le fait que les cratères lunaires puissent résulter d’impacts; il en a plutôt attribué la formation à des « bulles » de lave et à des décharges électriques. Je ne vois rien dans sa vision qui soit en rapport avec ce que nous connaissons, à l’heure actuelle, sur les débris interplanétaires et le rôle des impacts dans la géologie et l’évolution. J’en conclus que Velikovsky a commis des erreurs fondamentales dans sa thèse des collisions (ou frôlements) planétaires, et par sa méconnaissance du rôle des impacts et collisions plus modestes dans l’histoire du système solaire.

En fait, affirme Morrison, « Velikovsky et ses idées farfelues ont nui au catastrophisme, et ont empêché les jeunes scientifiques de s’intéresser à tout ce qui pouvait leur être associé, de près ou de loin  » (Morrison 2001, 70). Lors d’un sondage mené par Morrison auprès de 25 chercheurs éminents, qui ont joué un rôle important dans le « renaissance du catastrophisme », pas un seul des répondants ne pensait que Velikovsky a eu une influence positive sur « l’acceptation des thèses catastrophistes au sein des sciences de la Terre et de la planétologie au cours des cinquante dernières années. » Neuf des répondants étaient même d’avis qu’il avait eu une influence négative (Morrison, ibid).

Morrison donne aussi de nombreux autres exemples où Velikovsky, contrairement à ce que soutiennent ses partisans, s’est en fait trompé. Par exemple, Vénus possède effectivement une température élevée, ce que Velikovsky attribuait à son expulsion relativement récente de Jupiter et à son passage près du Soleil. Nous savons maintenant que Vénus est très chaude en raison de l’effet de serre créé par son atmosphère, ce que Velikovsky ne mentionne nullement. Il pensait également que l’atmosphère de la planète était riche en hydrogène, et qu’il y flottait des nuages d’hydrocarbures. En 1963, la NASA a d’ailleurs publié un rapport, infirmé depuis, disant que la sonde Mariner 2 avait découvert des preuves de l’existence de tels nuages. En 1973, on s’est rendu compte qu’ils contenaient plutôt des particules d’acide sulfurique. Il est aussi vrai, comme le disait Velikovsky, que Jupiter émet des ondes radio, mais il les attribuait aux charges électriques créées par les turbulences atmosphériques, après l’expulsion de Vénus. Elles viennent en fait « du puissant champ magnétique de Jupiter et des ions qui s’y trouvent emprisonnés » (Morrison 65).

Carl Sagan a été l’un des rares experts à critiquer le travail de Velikovsky sur des bases scientifiques (Sagan 1979, 97), mais même ceux qui s’opposent au psychiatre l’ont rabroué pour ses raisonnements faussés, ses erreurs, et ses arguments intentionnellement trompeurs. Henry Bauer ne mentionne même pas Sagan dans la longue entrée sur Velikovsky de son Encyclopedia of the Paranormal (Prometheus 1996), à moins qu’il ne fasse allusion à lui quand il parle « de discussions techniques sans rigueur ni validité de la part de critiques prétendant démolir les idées de Velikovsky ». Que les critiques à l’égard de Velikovsky aient été justes ou non, on ne peut nier son incompétence scientifique, voire son indifférence à l’égard de la science. Il était apparemment convaincu que son étude de la mythologie mettait en lumière des événements que la science devrait ensuite expliquer, qu’ils entrent ou non en conflit avec les vues de la majeure partie de la communauté scientifique. À cet égard, il n’est pas sans rappeler L. Ron Hubbard, qui lançait la théorie des engrammes, impliquant l’existence d’une mémoire cellulaire, sans avoir l’air de comprendre qu’une telle hypothèse devait être expliquée à la lumière des connaissances scientifiques de son temps sur la mémoire et le cerveau. Tous deux font penser aux fameux « scientifiques créationnistes », prêts à refaire la science de fond en comble pour justifier leurs croyances.

Essentiellement, le caractère déraisonnable de la pensée velikovskienne vient de ce que son créateur n’offre aucune preuve scientifique de ce qu’il avance. Ses prétentions reposent sur la conviction que la cosmologie doit se conformer à la mythologie. Règle générale, il ne présente rien qui puisse contribuer à rendre ses idées plausibles, à part d’ingénieuses interprétations des mythes. Bien sûr, les scénarios qu’il décrit sont logiquement possibles, en ce sens qu’ils ne se contredisent pas. Ce qui manque, par contre, c’est une raison incontournable d’y croire, autre qu’ils permettent d’expliquer quelques-uns des récits de la Bible, ou qu’ils réconcilient les légendes mayas et égyptiennes.

Voir également Apophénie, Erich von Däniken et Zecharia Sitchin.

Bauer, H.H., Beyond Velikovsky, (University of Illinois Press, 1984).

Bauer, H.H., « Immanuel Velikovsky » dans The Encyclopedia of the Paranormal (Prometheus Books, 1996).

Friedlander, M., The Conduct of Science (Prentice-Hall, 1972).

Friedlander, M. W., At the Fringes of Science, (Westview Press,1995).

Gardner, M., Fads and Fallacies in the Name of Science, (Dover Publications, Inc., 1957), chap. 3.

Goldsmith, D., Scientists Confront Velikovsky (Avant-propos par Isaac Asimov) (Cornell University Press, 1977).

Morrison, D., « Velikovsky at Fifty – Cultures in Collision on the Fringes of Science », Skeptic, vol. 9, no. 1, 2001.

Sagan, C., Broca’s Brain (Random House, 1979), chap. 7, « Venus and Dr. Velikovsky ».

Velikovsky, I., Worlds in Collision (Dell,1972).