GOLDEN HOLOCAUST La conspiration des industriels du tabac


 
Auteur : Proctor Robert
Ouvrage : Golden holocaust La conspiration des industriels du tabac
Année : 2012

Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Johan-Frédérik Hel Guedj

Préface
« On crie pour taire ce qui crie{1}. » La variante macabre du petit
aphorisme de Michaux, la petite phrase produite par l’industrie du tabac
sous de multiples formes au cours du dernier siècle, pourrait paraître bien
inoffensive au premier abord : « La recherche doit se poursuivre encore
et toujours. » C’est cependant une phrase qui cache, qui leurre, qui
divertit, et à la fin une phrase qui tue. Bienvenue dans Golden
Holocaust, où sous les vérités indiscutables – la cigarette est le fruit d’une
recherche de pointe, de prouesses industrielles, technologiques,
physiques et chimiques – se profilent d’autres vérités moins triviales et
plus sinistres : à côté de la recherche qui accroît notre savoir, existe une
autre recherche qui s’attelle à saper les savoirs existants et n’est menée
que pour créer le doute, une science construite uniquement pour rassurer
et retarder l’action des instances réglementaires.
Lorsque les premières assignations commencèrent à pleuvoir sur
l’industrie du tabac américaine, dans les années 1980, la réplique ne tarda
pas : à grand renfort de camions entiers d’archives, elle tenta de noyer les
juges sous un déluge de dossiers et de documents qui représentent
aujourd’hui 80 millions de pages. L’idée était sans doute qu’un tel flot
retarderait indéfiniment toute conclusion judiciaire. Qu’il serait longtemps
impossible de proposer tout récit intelligible d’un siècle de cigarette. Que
l’industrie pourrait masquer aux yeux des juges la connaissance qu’elle
avait eue très tôt des propriétés cancérogènes de la cigarette et du
pouvoir addictif de la nicotine, malgré son discours officiel. C’était
compter sans la ténacité des archivistes travaillant pour la justice, qui
repérèrent très tôt des documents accablants et précipitèrent la
condamnation des cigarettiers, et sans le talent d’historiens tels que

Robert Proctor, professeur d’histoire des sciences à Stanford, qui
propose ici un passionnant document, un récit total sur la cigarette, cette
réalité multiforme, létale et encore secrète par tant d’aspects. Il la rend
tangible, déplie toutes ses dimensions et excelle à trouver les aiguilles
dans les « meules de foin » des archives du tabac. Un des exploits du
livre est ainsi de parvenir à donner une idée de cette richesse, de
l’entrecroisement de ces dimensions, tout en ménageant une entrée claire
dans chacun de ces domaines et sans jamais perdre de vue leur
articulation.

L’enquête et ses obstacles
En effet, s’il ne s’agit pas de la première histoire de la cigarette, ni
même de la seule qui mette en regard la connaissance qu’en interne
l’industrie du tabac avait de la dangerosité de ses produits avec sa
communication officielle à ce sujet{2}, Golden Holocaust est le premier
livre sans doute qui noue aussi nettement trois domaines qui, par leur
ampleur, auraient pu opposer des obstacles quasi insurmontables à
l’enquête menée par Robert Proctor : le caractère démesuré de
l’épidémie de la cigarette ; la réalité proprement tentaculaire de
la cigarette elle-même, à la fois comme fruit d’une technologie de pointe,
comme facteur dans le développement du marketing, de la contrebande,
du sponsoring, du financement de la recherche universitaire ; le caractère
océanique, enfin, des archives internes du tabac.
Sur le premier point, comme on s’en convaincra sans peine à lire
Proctor, on aurait tort de croire que la cigarette est une chose du passé,
une affaire entendue depuis longtemps. La mesure du phénomène est
encore gigantesque, dans toutes les directions. Il se fume, aujourd’hui
encore, 6 000 milliards de cigarettes chaque année. On peut prédire, de
manière tout à fait fiable, un décès par million de cigarettes fumées, vingt
ou vingt-cinq ans plus tard. Un consommateur régulier de ce produit sur

deux en mourra prématurément, comme 100 millions de personnes au
XXe siècle et un milliard peut-être au XXIe, si rien ne change, ce qui en fait
assurément la plus grosse épidémie existante, et la plus mortelle.
Ce qui est vrai des quantités l’est également du nombre de domaines
de l’activité humaine sur lesquels le tabac projette son ombre. La
cigarette est ce que les sociologues pourraient appeler un « fait social
total », qui met jeu la totalité de la société et de ses institutions.
S’intéresser à elle, ce n’est pas seulement étudier un objet facilement
isolable car c’est un produit mondialisé et, comme Proctor le rappelle
dans un témoignage qu’il a apporté lors d’un procès contre la compagnie
Liggett, en 2007{3}, il lui a fallu s’intéresser de front : aux images du tabac,
au discours de l’industrie à son sujet, au ciblage ethnique et racial, aux
journaux, y compris internes, de cette industrie ; aux prouesses
techniques par lesquelles on a rendu la fumée inhalable en jouant sur son
pH, au processus chimique de freebasing par lequel on augmente la
quantité de nicotine libre directement assimilable par le fumeur, à la chimie
du tabac, à la conception des filtres destinés à rassurer le public, tout en
permettant au fumeur d’inhaler en fin de compte la même quantité de
goudrons et de nicotine, à la question des cigarettes « moins
dangereuses », aux questions politiques entourant la contrebande, à la
mécanisation de l’industrie du tabac, aux conséquences de cette
mécanisation sur la production et la fixation des prix, à la question de
l’élasticité de la demande par rapport au prix, à l’infiltration de l’université
par l’argent du tabac, à la fois au sens où l’industrie finance de la
recherche au sein des universités, mais aussi où elle rémunère des
universitaires pour témoigner en sa faveur lors de procès.
Une des marques caractéristiques de cette enquête est que Proctor la
mène en exploitant les archives internes de l’industrie du tabac, ce qui ne
représente pas un mince pari : rassemblées aujourd’hui sur le site internet
de l’Université de Californie à San Diego, ces archives, correspondant
aux documents saisis lors de différentes procédures judiciaires des trente

dernières années, comprennent aussi bien des documents techniques que
des mémos, des plans média, de la correspondance avec des artistes et
des sportifs célèbres, des stratégies commerciales, des coupures de
presse, des livres entiers, et même une veille sur certains chercheurs
susceptibles d’être ralliés à la cause (la France elle-même est bien
présente dans ces archives). Ces archives ne sont pas réservées aux seuls
spécialistes, elles sont, à la suite d’une décision de justice également, en
libre accès{4}.
Golden Holocaust a de ce fait quelque chose du roman policier, à
ceci près que pour répondre à la question habituelle – « qui a fait quoi ? »
– il faut répondre à une autre question : « qui savait quoi et quand ? ».
Qui était au courant de la dangerosité de la cigarette ? Qui, le sachant, ne
l’a pas dit ? Que pouvait-on savoir, ou pas, en lisant la presse, en
consultant toutes les sources publiques d’information ? Questions
essentielles, car elles décident de la responsabilité des uns et des autres,
le consommateur, parce que « tout le monde savait », ou l’industrie, qui se
défend pourtant en disant que « personne n’avait de preuves ». Proctor
nous propose de multiples explorations de cette mine des Tobacco
documents pour trancher la question. On trouvera en fin de volume les
notes et les renvois aux documents originaux. On a donc, ce qui n’est
somme toute pas si fréquent pour un travail historique, à la fois les
résultats de l’enquête et la possibilité d’en poursuivre les conclusions par
une exploration plus personnelle, selon ses intérêts.
Comme dans les vrais romans policiers, il arrive aussi que l’on cherche
très concrètement à décourager le détective d’enquêter. Proctor relève,
ce qui est évidemment une litote, que « témoigner contre une industrie
multimilliardaire qui a une longue histoire de harcèlement, ce n’est pas
pour les âmes sensibles{5} ». Prétextant que le travail de recherche réalisé
pour le livre à venir était ce qui justifiait sa présence comme témoin dans
des procès, l’industrie a tenté, sans succès, de faire saisir, il y a quelques
années, le manuscrit du présent ouvrage{6}. Le contenu est en donc si

dérangeant qu’il a pu inspirer de telles tentatives d’intimidation,
aujourd’hui encore.

Pourquoi ne sait-on pas ?
Cet intérêt pour ce qui est tu, pour ce qui est négligé par les
recherches existantes, mais aussi pour les savoirs que certains acteurs
mettent un soin tout particulier à enfouir et à rendre inaccessibles, est sans
doute le fil conducteur du travail de Proctor comme de sa formation.
Arrivant à Harvard dans les années 1970, du Texas et puis du Middle
West, il avoue avoir eu une très mauvaise surprise : « Il existait une
géographie profonde de la connaissance, relève-t-il, et cela tenait pour
une grande part à la question de savoir ce que l’on considérait comme
important, et qui l’on considérait comme important. » C’est cette
frustration au fond qui le conduit à se rapprocher du collectif radical
Science for the People, organisation progressiste et pacifiste, très
sensibilisée aux usages politiques des pseudosciences et plus
généralement aux mésusages de la science, bref « très attachée à rendre
public ce qui était caché, à donner une parole à ce qui était silencieux, à
inclure ce qui était exclu ». Cette perspective le rend plus sensible à
l’exclusion des femmes du monde scientifique, à la science militaire
secrète, elle guide enfin son travail d’instructor à Harvard, aux côtés de
Stephen Jay Gould, Richard Lewontin et Ruth Hubbard, dans le cours
« Social issues of Biology », qui le conduit à explorer de nombreux
points négligés d’histoire des sciences. Dans ces domaines également,
selon lui, « les scientifiques creusaient des canyons et laissaient de vastes
plaines inexplorées ». Arpenter ces grands espaces négligés, relever les
emplacements de ces failles, telle est sans doute la signature intellectuelle
de Proctor.
L’originalité de ce travail – cet intérêt pour la fabrique du savoir, sa
fragilisation, sa distribution inégale et ses disparitions parfois – était déjà

sensible dans ses travaux précédents{7}. Le public français le connaît pour
sa Guerre des nazis contre le cancer, ouvrage dans lequel il éclairait un
aspect méconnu de la science allemande de l’entre-deux-guerres, en
montrant qu’à côté des horreurs commises au nom de la science par une
partie de la communauté médicale, cette même science avait réalisé des
avancées importantes dans la prévention du cancer, fait qui a été
durablement oublié et que Proctor retraçait, tout en faisant la part des
données proprement scientifiques et des fantasmes nationalistes sur
l’intégrité du corps allemand qui présidaient souvent à ce type de
recherches. Il est également l’historien des luttes contre le cancer,
montrant comment la priorité qui a pu être donnée à certaines époques à
la génétique fonctionnelle, par exemple, peut créer elle-même de
l’ignorance si elle conduit à enquêter de manière moins précise sur les
facteurs environnementaux et comportementaux. Proctor pousse plus loin
que d’autres cette enquête sur la manière dont des connaissances peuvent
être occultées en posant avec ténacité cette question : « Pourquoi ne
savons-nous pas ce que nous ne savons pas ? Que devrions-nous savoir
et que ne devrions-nous pas savoir ? Comment pourrions-nous savoir
différemment{8} ? »

Fabriquer l’ignorance
C’est là l’inspiration d’un courant de travaux auquel Proctor a donné un
nom étrange, l’« agnotologie », en référence au terme « ignorance », qui
en grec a deux formes : agnoia, désignant l’absence de perception ou de
connaissance, et, plus rarement et plus tardivement, agnosia, un état
d’ignorance ou de non-savoir, les deux désignant la privation de gnosis,
signifiant « savoir ». Si le nom est étrange, l’idée est simple : l’agnotologie
est l’étude de la production de l’ignorance et également le processus
même par lequel elle est produite, de la même manière que la biologie est
à la fois l’étude du vivant et le phénomène du vivant lui-même. Elle est

donc une discipline, ou plus modestement une thématique, qui se propose
d’éclairer la « production culturelle de l’ignorance », que celle-ci soit
comprise comme une frontière de la connaissance, qu’elle soit produite
involontairement, lorsque par exemple une priorité dans un programme
de recherche conduit de manière inopinée à négliger un autre domaine, ou
enfin qu’elle soit visée, produite, dans une perspective résolument
stratégique, comme c’est souvent le cas pour la cigarette.
Golden Holocaust ne porte en effet pas seulement sur une industrie et
des faits, sur la cigarette comme produit, sur l’ingénierie qu’elle recouvre
– comment faire avaler de la fumée sans faire tousser, comment accélérer
l’absorption de nicotine ? –, il porte aussi sur des discours. Selon Proctor,
l’industrie du tabac fonctionne en régime agnotologique lorsque, à partir
des années 1950, de 1953 plus précisément, elle a tenté de bâtir une
controverse de toutes pièces, de brouiller une connaissance constituée
jusque dans ses propres laboratoires sur les propriétés cancérogènes de
la fumée afin de rassurer le consommateur. Elle aurait « produit » de
l’ignorance (sur la dangerosité du tabac) en instillant le doute. On verra,
dans le chapitre « L’agnotologie en action », l’étendue de la « boîte à
outils » de l’industrie du tabac. Elle a alors construit, et parfois imposé, un
discours sur les moyens de preuve, sur la différence entre corrélation et
causalité, sur la possibilité qu’il y ait plusieurs causes pour un même effet
(que le fait de fumer et celui d’être malade dépendent par exemple d’une
prédisposition génétique), mais aussi plusieurs effets pour une même
cause (que le fait d’être malade provienne du tabac, mais aussi de virus,
du mode de vie), sur la légitimité du transfert des résultats de
l’expérimentation animale à l’homme. Elle produit une forme
d’épistémologie dont le caractère artificiel n’apparaît pas forcément en
première approche, car elle déplace souvent des modes de raisonnement
éprouvés ailleurs, d’où l’intérêt du décryptage que Proctor propose ici.
Cette période est tout à fait décisive pour les historiens car elle
concerne le moment où l’industrie américaine connaissait les dangers du

produit mais où la puissance publique, par l’intermédiaire du ministre de la
Santé, n’avait pas encore pris position, comme ce sera le cas à partir de
1964, d’où l’importance des travaux qui retracent ce que l’on savait, et ce
que l’on ne savait pas alors. Si cette guerre rhétorique a retardé
l’infléchissement de la consommation de cigarettes, ne serait-ce que de
dix ans, elle se chiffre, selon la proportion évoquée plus haut, en
centaines de milliers, voire en millions de morts.
Cette perspective portée par Proctor a permis des lectures nouvelles,
en particulier pour ce qui est de l’ignorance sciemment produite et
entretenue. D’autres auteurs ont ainsi éclairé des stratégies de
désinformation, de censure, de décrédibilisation de la science, qu’il
s’agisse d’États, de collectifs, d’associations, dans des domaines aussi
divers que l’amiante, le réchauffement climatique{9}, l’utilisation de certains
plastiques{10}, la silicose, la migration des savoirs des colonies vers les
métropoles.
Dans tous ces cas, ces enquêtes intéressent au premier chef le citoyen,
avec lui la collectivité, ainsi que l’historien, mais aussi quiconque réfléchit
à la place de la connaissance dans une démocratie. Étudier la
connaissance, c’est également étudier tout ce qui barre la voie à cette
connaissance, qui peut la faire échouer. Pour reprendre un mot de Peter
Galison, il y a une anti-épistémologie tout aussi essentielle que
l’épistémologie : « L’épistémologie demande comment on peut mettre au
jour et s’assurer la connaissance, l’anti-épistémologie demande comme la
connaissance peut être recouverte et obscurcie{11}. » Aucune théorie de
la connaissance publique n’est possible sans une prise en compte de ces
deux dimensions.
« Le contraire de la prohibition, c’est la liberté, alors que le
contraire de l’abolition, c’est l’esclavage »
Le titre de cet ouvrage pourrait dérouter : « Golden » renvoie à la

feuille d’or, autre nom du tabac, l’holocauste dont il est question désigne
la centaine de millions de morts du tabac du siècle dernier et tous ceux
qui viendront. L’alliance entre les deux, entre ce qui suggère une certaine
forme de luxe, voire de futilité, et l’horreur brute de la mort de masse,
traduit en fait bien le contraste entre la cigarette, devenue symbole
d’aventure, de cow-boy chevauchant dans la plaine, et les effets réels de
la consommation de ce produit.
Il ne s’agit pas ici de défendre une nouvelle « prohibition », mais bien
une « abolition ». Si l’ouvrage, comme le verra, conduit à estimer qu’il
faudrait en finir avec la cigarette, il prend soin de ne pas se camper dans
la posture prohibitionniste qui fédère contre elle les défenseurs d’une
hypothétique liberté de fumer. L’abolition renvoie bien plutôt à la lutte
contre l’esclavage et il est pour Proctor hors de question de laisser le
vocabulaire de la liberté aux lobbies du tabac : « le contraire de la
prohibition, c’est la liberté, alors que le contraire de l’abolition, c’est
l’esclavage ».
Il est question ici d’une « conspiration des industriels du tabac »,
évoquée dans le sous-titre. Au moment où le « complotisme » est en
passe de devenir une catégorie politique, il semble important de souligner
que ce texte est aux antipodes de ce type de lecture et en est peut-être le
meilleur antidote : le complotiste voit partout les traces d’un complot
destiné à dissimuler à la plupart de ses contemporains, sauf à lui-même au
fond, les rouages secrets de ce monde ; il en fait une grille d’interprétation
totale. Ce serait cher payer que de devoir renoncer, du fait de ces excès
et de cette folie, à la description empirique des moments de l’histoire où
un petit groupe d’acteurs cache la vérité au plus grand nombre pour en
retirer un profit particulier, bref, quand il y a « conspiration ». Il est de la
plus haute importance de pouvoir en faire un récit contextualisé, limité
dans l’espace et dans le temps, avec des acteurs et des actions
identifiables, ce qui est fait ici avec le plus grand soin et dans le plus grand
détail.

On pourrait, enfin, sous-estimer l’urgence de ce livre, et imaginer peutêtre
que la cause est entendue, que la recherche scientifique est
maintenant unanimement en train de témoigner au tribunal contre les
divers industriels du tabac et que seule une poignée de mercenaires mène
un combat purement procédurier et perdu d’avance. L’infiltration de
l’université, à suivre Proctor, a pris des formes si diverses que le présent
ouvrage est peut-être le premier à en dresser le sombre périmètre, et une
des réussites du livre consiste à montrer que si certains acteurs étaient
parfaitement cyniques, d’autres ont pu être simplement naïfs sur les biais
de financement, qui permettent d’encourager des recherches favorables,
en leur accordant des crédits, et d’en compliquer d’autres, en leur
refusant ces mêmes crédits, sans forcément avoir à intervenir sur chaque
étape, sur chaque expérimentation, sur chaque conclusion. L’emprise du
tabac sur le financement de la recherche scientifique, qu’il s’agisse de la
cancérologie, de l’épidémiologie, de la neuropharmacologie, des
statistiques, de la cardiologie, ne s’effacera pas en quelques traits de
plume, de même que l’immense armée de réserve des témoins-experts
que l’industrie a confectionnée et entretenue. Pour ne prendre qu’un
exemple emprunté, lui, aux sciences humaines et à l’histoire, qui joue
maintenant un rôle de plus en plus important dans les procédures en
cours, puisque c’est finalement elle qui permet de répondre à la question
« qui savait quoi ? »{12}, la doxa actuelle n’est sans doute pas là où on le
croit : trois historiens en tout et pour tout ont témoigné contre l’industrie
du tabac, Robert Proctor, Alan Brandt et Louis Kyriakoudes. On
trouvera une très édifiante liste de dizaines d’historiens témoins-experts
pour le tabac qui donne sans doute une bonne idée de la distribution des
forces.
Comment penser alors cette articulation entre la recherche historique
et le rôle du témoin ? On pourrait en conclure à tort que le témoin,
l’expert, compromet par son engagement ce que le chercheur découvre
de l’autre, que les deux postures sont incompatibles. Ce n’est en rien

l’avis de Robert Proctor : « Au fond, je pense que nous devons être
humains d’abord, et chercheurs ensuite. Notre humanité est ce qui
compte avant tout, et trop peu de mes collègues, j’en ai peur, saisissent
véritablement cette idée. La recherche devrait ennoblir la condition
humaine. Je n’ai jamais voulu être un mécanicien, un poseur de diagnostic
ou le valet de qui que ce soit. Tout l’argument de mon livre Value-Free
Science consistait à montrer que l’engagement ne compromettait pas
forcément l’objectivité. De fait, il y a de nombreuses manières dont il peut
la renforcer. La plupart des gens ne le comprennent pas. Cela provient
d’un manque de courage et de lucidité morale. » Assumer ce courage,
face à des procédures et des harcèlements bien réels, défendre cette
« lucidité morale », tel est assurément ce qui préside à ce livre et en fait
bien plus qu’une description des faits et qu’une nouvelle histoire de la
cigarette : des clés pour comprendre et pour agir.
Mathias GIREL, février 2014.

Prologue
C’était en 1970, j’avais seize ans et j’étais en première au lycée
Southwest de Kansas City. Tous les élèves avaient été conviés dans
l’auditorium pour écouter un représentant de l’industrie du tabac, venu
nous expliquer que fumer nous ferait du mal. Je n’ai pas de souvenir
précis de cet homme, excepté qu’il était jeune et habillé cool, chemise
rayée et chaussures blanches. Mais son message était clair : fumer, ce
n’est pas pour les jeunes. « Un choix d’adulte », telle était sa formule, que
je garde encore en tête. Fumer, c’était comme conduire, boire ou faire
l’amour – autant d’activités qui n’étaient même pas censées nous traverser
l’esprit. Notre tour viendrait, plus tard.
Chaque fois que j’entends quelqu’un s’alarmer du « tabagisme chez les
jeunes », je repense à ce personnage et je m’émerveille du savoir-faire de
Big Tobacco, de ces géants du tabac qui parviennent toujours à
conserver un temps d’avance sur tout le monde. Le message de
M. Chaussures Blanches était une forme de publicité assez subtile,
associant le nec plus ultra de la psychologie inversée – où l’on cherche à
obtenir le contraire de l’attitude que l’on recommande – au bon vieux
stratagème du fruit défendu. Les spécialistes du marketing savent que
personne ne fume pour se donner un air juvénile et que les jeunes désirent
toujours ce qui leur est inaccessible, surtout si c’est « réservé aux
adultes ». C’est pourquoi les programmes scolaires qui recommandent
vivement aux enfants et aux adolescents de ne pas fumer se soldent le
plus souvent par un échec. Les adolescents n’aiment pas qu’on les
infantilise ni qu’on les prenne de haut, ce que les cigarettiers ont bien
mieux compris que leurs détracteurs, et depuis longtemps.
On le sait, les fabricants de tabac excellent dans l’art de tromper ; ils

savent distiller l’ignorance et réécrire l’histoire. Ils connaissent le pouvoir
des images, s’y entendent pour les tordre, pour violer tout à la fois le bon
sens et l’intégrité de nos poumons. Ils savent aussi créer le désir de toutes
pièces et ils aimeraient évidemment nous faire accroire qu’ils n’ont qu’un
souhait : que les jeunes ne fument pas. À cet égard, les défenseurs de la
santé publique ont adopté une méthode empirique assez efficace :
demander leur avis aux cigarettiers (par exemple, pour réduire le
tabagisme des jeunes) et, quelle que soit leur réponse, faire exactement le
contraire.
Étonnamment, le temps a joué en faveur des géants de Big Tobacco.
La cigarette demeure la principale cause de mortalité évitable, éclipsant
toutes les autres, et la majeure partie de cette mortalité est à venir. Au
XXe siècle, le tabac n’a tué qu’une centaine de millions d’individus, alors
qu’il en tuera un milliard au XXIe siècle si rien ne change. Il fauche
désormais quelque six millions de personnes par an, davantage que le
sida, la malaria et les accidents de la route réunis. Les maladies cardiovasculaires,
responsables du plus grand nombre de ces décès, devancent
de peu l’emphysème et le cancer du poumon, suivis des naissances avant
terme, de la gangrène et des cancers de la vessie, du pancréas et du col
de l’utérus. Les incendies provoqués par des cigarettes en causent
quelques dizaines de milliers – une peccadille, comparée aux victimes des
maladies cardio-pulmonaires, mais un chiffre encore très élevé par
rapport aux crashes aériens ou aux attentats terroristes. Rien qu’aux
États-Unis, les décès dus à la cigarette équivalent aux crashes de deux
Boeing 747 par jour. Pour la planète entière, ces chiffres
représenteraient la disparition de la totalité des passagers d’une grande
compagnie aérienne. La moitié des individus qui ont fumé toute leur vie
mourront de cette habitude et chaque cigarette abrège l’existence d’un
fumeur de sept minutes.
Que signifient ces chiffres en réalité ? Quelle différence cela fait-il au
fond que le tabac tue tous les ans six millions d’êtres humains et non pas

six mille ? « La mort d’un homme est une tragédie, celle d’un million
d’hommes une statistique. » On attribue cette formule à Staline, mais on
pourrait aussi bien la devoir aux vendeurs de nicotiana{13}. Les
statistiques ont assurément leurs détracteurs, mais aucun d’entre eux ne
dispose de plus amples moyens financiers que les cigarettiers. Les
archives de l’industrie du tabac, rendues publiques à la suite des procès
qui se sont déroulés aux États-Unis, sont émaillées de bons mots sur
l’acte de fumer, qui serait la « principale source de statistiques{14} », ou
sur la nécessité d’« éviter de dormir, la plupart des crises cardiaques
survenant durant le sommeil ». Les accusations contre les nico-nazis et les
fascistes du tabac qui voudraient nous enfermer dans un monde où plus
personne n’aurait droit à ses petits plaisirs sont plus inquiétantes. La
prévention du tabac y apparaît comme l’obsession moralisatrice d’esprits
chagrins, chantres de l’État providence, comme un sous-produit des
mouvements puritains qui se mêlent de tout et vous privent de tout plaisir.
Dans les années 1980, quand il n’y eut plus de doute sur les dangers du
tabagisme passif, on présenta véritablement le fait de fumer comme une
forme de liberté d’expression et l’on prétendit que les fumeurs étaient
menacés de devenir des citoyens de seconde classe ou des minorités
stigmatisées. Brown & Williamson se plaignit même de ce qu’on « avait
soumis [la cigarette] au lynchage ».
Le succès de cette industrie tient en partie à sa maîtrise du verbe, des
images et des ondes. « Soyons les médias », tel fut son plan de bataille
quand, en 1990, Philip Morris envisagea, à seule fin de mieux diffuser son
message, d’acquérir une agence de presse telle que Knight-Ridder ou
United Press International. Simultanément, cette industrie poursuivit un
autre objectif, celui de l’invisibilité : faire de la controverse autour du
tabac de l’« histoire ancienne », reléguée à la rubrique des chiens
écrasés{15}. Ainsi, le problème du tabac fut présenté comme réglé,
comme un anachronisme en voie de disparition, une rémanence d’un
lointain passé. De gros efforts ont été déployés pour remplir les journaux

et les magazines de ces sornettes, tandis que le processus de fabrication
industrielle demeurait, lui, à peu près invisible. Incognito ergo sum. Les
machines herculéennes qui font tourner les gigantesques usines de
cigarettes d’aujourd’hui sont tenues loin des regards indiscrets, ce qui
rend les entrailles (et les cerveaux) de cette vaste entreprise plus difficiles
d’accès encore que le Pentagone ou la CIA.
Il en découle une forme d’aveuglement de masse. Tout le monde ou
presque a entendu parler des agissements peu recommandables du
secteur, mais qui sait que la fumée de cigarette contient de l’arsenic, du
cyanure et des isotopes radioactifs ? Qui sait que les neuf dixièmes de la
réglisse de la planète finissent dans le tabac ou qu’on ajoute de
l’ammoniac aux cigarettes, ce qui les transforme en véritable crack de
nicotine ? Qui sait que seuls deux tiers environ des composants de la
cigarette sont effectivement du tabac, tout le reste n’étant qu’une espèce
de brouet de sorcière, mélange de sucres ajoutés, d’accélérateurs de
combustion, d’agents d’épuration, de dilatateurs de bronches et
d’humectants tels que la glycérine ou le diéthylène glycol, antigel aux
effets mortels qui a contaminé tant de tubes de dentifrice chinois ? Qui
sait que l’on retrouve parfois des déchets dans les cigarettes, de la terre
et des moisissures, bien sûr, mais aussi des vers, du fil de fer et des
excréments d’insectes ?
Dans le monde du tabac, il existe un vieux dicton : il n’y a pas plus de
rapport entre le tabac et une cigarette qu’entre un sapin et un numéro du
New York Times. Il est vrai que les célèbres mélanges de tabac
américains sont plus relevés, plus sucrés et plus infestés de nitrosamine
nauséabonde que ce que fume le reste de la planète. Mais le reste de la
planète se rattrape. Partout ou presque, à de rares exceptions, le tabac
est peu ou prou déréglementé. Chez les Français, les cigarettes doivent
contenir au moins 85 % de tabac et les Allemands n’autorisent pas
d’ajout d’ammoniac pour augmenter la part de la nicotine libre, mais
presque partout ailleurs, c’est le Far West. Même les aliments pour chiens

font l’objet d’une réglementation plus stricte et les parcs à bestiaux de La
Jungle, le roman d’Upton Sinclair sur les abattoirs de Chicago, étaient
plus propres. Essayez donc de vous représenter l’intérieur d’une usine de
cigarettes, et, si vous n’y arrivez pas, posez-vous la question : pourquoi ?
L’influence politique qu’exerce le lobby du tabac est presque tout aussi
invisible. Le lecteur sera peut-être surpris d’apprendre que le président
Lyndon Johnson refusa de s’attaquer aux géants du secteur, de peur que
son parti ne perde la Maison Blanche, ou que le tabac occupa une place
non négligeable dans le plan Marshall et la reconstruction de l’Europe. Je
ne crois pas non plus qu’on sache que des fermiers américains sont
toujours payés pour ne pas cultiver de tabac, ou que des auteurs
discrètement stipendiés par ce secteur ont contribué à la rédaction de
l’édition 1964 du rapport Tabac et Santé du ministre de la Santé des
États-Unis. Autre fait, moins surprenant peut-être, mais non moins
significatif : ces tactiques propres à l’industrie du tabac ont permis aux
négationnistes du changement climatique de se faire les dents en
retournant la science contre elle-même, en créant le doute et en favorisant
l’ignorance. Les industriels du tabac observent pour ainsi dire notre
monde à travers un miroir sans tain : nous n’apercevons que le produit fini
et le boniment des commerciaux, mais l’industrie proprement dite, avec
ses usines monumentales et ses formules chimiques jalousement
protégées, avance masquée dans l’opacité de la clandestinité.
Et il y a la cigarette elle-même, une réalité gargantuesque défiant
l’imagination. Tous les ans, il s’en fume 6 billions – soit 6 000 milliards.
Cela équivaudrait à une seule cigarette de plus de 480 millions de
kilomètres de long. Oui, il s’en produit et il s’en fume 480 millions de
kilomètres par an, soit à peu près 55 000 kilomètres par heure, vingt-quatre
heures sur vingt-quatre – des chiffres vertigineux. Représentons-nous
un convoi infini de cylindres blancs se consumant à près de
cinquante fois la vitesse du son, une vitesse supérieure encore à celle des
satellites artificiels qui gravitent autour de la Terre.

La cigarette dans sa conception même ne retient que peu l’attention.
Pourtant, nous parlons ici d’un artéfact planétaire fabriqué avec tout le
soin (et toute l’habileté) possible, et qui est plus meurtrier que les armes à
feu. Les milliards de dollars ont plu sur la science de la cigarette, cette
espèce de magie noire : plusieurs dizaines de milliards de dollars, rien
qu’aux États-Unis, selon une estimation du secteur. Des légions de
chimistes ont ainsi élaboré une machine de mort qui tue au ralenti et qui
administre son coup de grâce par l’intermédiaire du fumeur – ou, de plus
en plus, de la fumeuse.
Car l’un des traits caractéristiques de la torture moderne, c’est que la
victime se l’inflige à elle-même – songeons au prisonnier électrocuté de la
prison d’Abou Ghraib, comme crucifié et tenant les fils électriques –, et
c’est aussi la condition sine qua non de l’addiction moderne. Il a fallu
beaucoup de talent pour faire de la cigarette un instrument de
dépendance chimique : en soignant son aspect physique et sa
composition chimique, les scientifiques de l’industrie ont créé un support
capable d’administrer une drogue au pouvoir d’accoutumance optimal,
qui se vend quasiment toute seule. « Elle coûte un cent à fabriquer. Et se
vend un dollar. Il y a de quoi être accro », a dit à son propos Warren
Buffett, le gourou de la finance (et ancien membre du conseil
d’administration de Reynolds). Grâce à l’interdiction de publicité, les
marques les plus puissantes préservent plus facilement leurs marges et
retirent un avantage similaire des réglementations gouvernementales trop
timorées – c’est l’une des raisons pour lesquelles Philip Morris tient tant
au blanc-seing de la Food and Drug Administration (FDA) [Agence
fédérale américaine des produits alimentaires et médicamenteux]. Le
géant Philip Morris a milité pour l’adoption du Family Smoking
Prevention and Tobacco Control Act [loi sur la prévention du tabagisme
familial et la lutte antitabac], promulgué par le président Barack Obama
en juin 2009{16}. Après un siècle de résistance, les responsables de
Marlboro se sont ainsi figurés qu’ils parviendraient à consolider leur

position dominante en acceptant de se soumettre à une supervision
fédérale (certes limitée).
Aux États-Unis la cigarette sera donc désormais réglementée,
mais avec quelle diligence, avec quel courage, cela reste à voir. Big
Tobacco est depuis longtemps passé maître dans l’art de transformer les
obstacles en opportunités, et cette réglementation risque de devenir une
nouvelle victoire des cigarettiers, selon que certaines démarches cruciales
seront entreprises ou non. Les nouveaux pouvoirs de la FDA sont certes
limités : elle n’a pas celui d’interdire la cigarette ou de faire réduire à zéro
son taux de nicotine. Pourtant, même dans ce cadre étroit, quantité de
décisions peuvent se prendre. Avant tout, cette FDA aux pouvoirs
renforcés devrait réduire la quantité maximale de nicotine autorisée
et exiger qu’aucune cigarette ne produise une fumée d’un pH
inférieur à 8. Abaisser le taux de nicotine (et non sa libération !) des
cigarettes supprimerait leur capacité à créer l’accoutumance. Augmenter
le pH de la fumée pour la rendre impossible à inhaler éliminerait la plupart
des cancers du poumon causés par le tabac. À elles seules, ces deux
décisions auraient davantage d’effet sur l’amélioration de la santé des
individus que toute autre mesure politique prise dans l’histoire de la
civilisation. Or, ce qui est pour le moins étonnant, c’est que de telles
initiatives n’aient jamais été prises au sérieux.
Ce livre a pour sujet l’histoire de la conception de la cigarette, du
discours qui la porte et de la science qui la rend possible. Mon but est de
réintégrer cette histoire à celle de la technologie, et de la lire aussi comme
une construction profondément politique (et frauduleuse). Nous allons
ainsi passer en revue des archives secrètes, des opérations clandestines
ainsi que des manipulations commerciales et chimiques soigneusement
vérifiées par des légions de juristes. C’est également une histoire du tabac
et d’une pratique devenue non seulement « sexy » et « adulte » (aux yeux
des enfants), mais aussi routinière et banale. Cette banalisation constitue

du reste l’une des évolutions les plus étranges de l’histoire contemporaine.
Comment sommes-nous entrés dans ce monde où des millions d’individus
meurent d’avoir fumé pendant que la majorité des hommes et des femmes
qui sont au pouvoir ferment les yeux sur ce fait ? Comment l’industrie du
tabac a-t-elle réussi à s’attirer les bonnes grâces des gouvernements et à
faire de la défense de la liberté le socle de sa rhétorique, en abandonnant
à ses détracteurs la défense des vertus plus prosaïques de la longévité ?
Et que pouvons-nous tenter pour renforcer encore la vague montante des
mouvements qui combattent le tabac et son cortège de morts ?
Revenons une fois encore sur l’ampleur de ces chiffres : tous les ans,
rien qu’aux États-Unis, 400 000 bébés naissent de mères qui fument
pendant leur grossesse ; le tabac provoque, estime-t-on, plus de
20 000 avortements spontanés, et peut-être jusqu’à sept fois plus ;
150 millions des Chinois vivant aujourd’hui mourront à cause du tabac ;
chaque année, des dizaines de milliers d’hectares de forêts tropicales sont
détruits pour permettre la culture des feuilles requises par la persistance
de l’accoutumance à la nicotine.
S’il est vrai que les grands nombres insensibilisent, c’est uniquement
parce que nous nous sommes laissés aller à penser comme Staline. Dans
le même ordre d’idées, si nous croyons que fumer est en réalité une forme
de « liberté », c’est en partie parce que les cigarettiers ont dépensé des
milliards de dollars pour nous inciter à le penser. La mécanique de cette
propagande est si puissante, elle opère à tant de niveaux (scientifique,
juridique, gouvernemental, dans les milieux du sport et du spectacle) qu’il
est difficile d’avoir une pensée qui s’en affranchisse. Les gouvernements
sont hypnotisés, appâtés par la manne fiscale provenant de la vente des
cigarettes. (Aucun bien de consommation ne leur rapporte autant de
recettes.) Les grands médias n’y prêtent souvent aucune attention, en
partie parce qu’on présente le problème comme de l’« histoire ancienne ».
Nous subissons donc un lavage de cerveau, nous sommes nicotinisés,
incités à confondre tabac et liberté.

Les individus en bonne santé ont tendance à oublier à quel point la
santé conditionne toutes les formes de liberté. L’industrie du tabac veut
nous persuader que fumer est un droit inaliénable. Mais en quoi l’amputé
atteint de la maladie de Buerger, ce trouble de la circulation provoqué par
la cigarette et qui entraîne une gangrène des pieds, est-il libre ? En quoi
ma grand-mère que j’aimais tant, une véritable garçonne des années
1920, une Texane du Sud autrefois si pleine d’entrain, était-elle libre, sur
son lit de mort, la respiration sifflante, réduite à l’immobilité par
l’emphysème qui lui ravageait les poumons ? Être ainsi dépossédé de sa
santé ne peut être qu’une forme de violation, un lent travail de sape de
l’esprit dont les individus forts et sains ne seront jamais les témoins
directs. C’est cette lente asphyxie que vend l’industrie cigarettière – et
que tant d’inconscients lui achètent.
Le monde du tabac veut nous faire accroire que fumer relève d’un
« libre choix », et il est vrai qu’en l’occurrence personne ne nous braque
un pistolet sur la tempe. À qui vendre s’il n’y a pas d’acheteurs ? Mais la
cigarette rend dépendant, et la plupart des fumeurs ont du mal à arrêter –
un mal qui confine souvent au supplice. La nicotine modifie les
connexions cérébrales, crée une accoutumance pharmacologique aussi
forte que celle de l’héroïne ou de l’opium. Pour la majorité des
consommateurs, il en résulte une profonde incapacité à arrêter – certaines
victimes de la cigarette finissent même par fumer par le trou qu’on leur a
percé dans le larynx. Des enquêtes le montrent : la plupart des fumeurs
voudraient arrêter et regrettent d’avoir commencé. Le tabac n’est pas une
drogue récréative, à l’inverse de l’alcool ou de la marijuana. En effet, très
peu de consommateurs d’alcool sont dépendants : à peu près 3 %
seulement{17}, comparativement aux 80 ou 90 % de fumeurs. Rares sont
les gens qui boivent un verre de bière ou de vin en détestant ces
moments-là ; ils apprécient de boire. La cigarette, c’est une autre affaire.
En règle générale, les fumeurs ont une aversion pour leur manie et
aimeraient s’en affranchir. Les gens qui aiment véritablement fumer sont si

rares que l’industrie les appelle les « mordus ». C’est aussi pour cela que
la comparaison avec la Prohibition des années 1920 aux États-Unis
tourne vite court. Si la Prohibition a échoué, c’est parce que tous les
amateurs d’alcool ou presque apprécient leur habitude et consomment de
manière responsable, alors que le tabac pousse presque toujours à l’abus.
En l’espèce, il n’y a pas de tabac « sans danger », et peu de fumeurs
échappent à l’addiction.
L’argument de la liberté nous amène à aborder deux problèmes
supplémentaires. Le premier vient du fait que les individus commencent
généralement à fumer dès l’âge de 13 ou 14 ans et rarement après
l’adolescence : très jeunes donc, à un âge où ils sont incapables de choisir
« en adultes ». Et, quel que soit leur choix, l’engrenage de l’addiction le
videra de son sens. Cette posture défensive sur le front de la liberté
souffre d’une autre faiblesse : les non-fumeurs sont souvent exposés à un
tabagisme passif ou ultrapassif (la fumée passive ou ultrapassive [sic],
pour reprendre cette merveilleuse expression française). On estime à
50 000 le nombre des Américains qui tous les ans meurent de tabagisme
passif, soit un chiffre supérieur à celui des morts par accident de la route
aux États-Unis. Le total mondial n’est pas connu, mais il doit être
supérieur à 500 000 victimes.
Le facteur prometteur, c’est que nous avons peut-être déjà dépassé le
« pic du tabac{18} ». Au tournant du millénaire, la consommation mondiale
semble avoir culminé à environ 6 000 milliards de cigarettes par an, et
chuté depuis. Elle pourrait chuter encore, une fois que les gouvernements
auront compris que ce désastre ne touche pas seulement la vie humaine,
mais aussi la prospérité économique et notre bien-être environnemental.
Car le fait de fumer a une incidence importante sur la pauvreté mondiale
et non négligeable sur le changement climatique (essentiellement du fait
des incendies, de la déforestation nécessaire à la plantation et au séchage
du tabac, et de l’emploi massif de produits pétrochimiques dans sa culture
et sa transformation). Dès qu’on en prendra conscience et qu’on agira en

conséquence, la tendance à renoncer à fumer s’accélérera. Les vestiges
de cette habitude prendront un caractère rituel ou clandestin, à l’opposé
du tabagisme de masse actuel et de son insouciance.
Cette lueur d’espoir d’un retournement de situation tient à différentes
causes, notamment la multiplication des législations antitabac dans le
monde entier. L’interdiction de fumer à l’intérieur des lieux publics et
même à l’extérieur transformera probablement la tabacomanie en
comportement de plus en plus marginal, pour ne pas dire antisocial. Les
appels à des restrictions supplémentaires figurent aussi en bonne place
dans la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac, le premier
traité mondial relatif au tabagisme, adopté en mai 2003 par l’Assemblée
mondiale de la santé, instance dirigeante de l’OMS{19}. 168 nations ont
ratifié ce texte qui engage les États membres à réduire la consommation
grâce à des mesures financières et fiscales, à des avertissements très
explicites, à l’interdiction de la publicité et à l’instauration de politiques
créant des espaces publics non-fumeurs. L’article 5.3 exige aussi que les
fabricants soient exclus des décisions touchant à cette lutte antitabac.
Enfin, des progrès ont été réalisés pour limiter la contrebande
transfrontalière.
Cette Convention-cadre ne dispose pas encore de moyens efficaces
de mise en oeuvre, ce qui explique en partie pourquoi nous n’avons pas
déjà vu les fumeurs se détourner du tabac en masse. À long terme, à
mesure que les citoyens prendront conscience de leur droit à respirer de
l’air pur, ce sont les actions de résistance à l’échelon local qui pourraient
se révéler les plus efficaces. Plus on veille à la qualité de l’air ambiant,
plus on voit de villes, d’États et de nations entières devenir non-fumeurs.
Au moins 160 km de plages californiennes sont maintenant non-fumeurs,
et des métropoles comme New York envisagent d’appliquer ce régime
aux jardins publics. Dans certaines villes, il est interdit de fumer dans les
appartements, afin que les émanations ne circulent pas d’un logement à
l’autre. Ces lois étant souvent « à effet cliquet », puisque rarement

réversibles, nous pourrions assister bientôt à des effets en cascade qui,
marginalisant peu à peu la consommation de masse, finiraient par
l’éradiquer rapidement. En matière de santé publique, peu de
phénomènes portent autant à conséquence. Avons-nous tous un droit à
l’air pur, ou les fumeurs disposent-ils d’un droit plus fondamental encore
de polluer ?
Dans bien des régions du monde où l’on préfère parler de santé, de
pureté ou d’autres vertus morales ou civiques, invoquer de tels « droits »
peut paraître incongru. Les gouvernements continuent de remplir leurs
caisses grâce aux taxes sur le tabac, et ces prélèvements constituent le
plus gros obstacle politique au changement. Mais là aussi on constate une
évolution, tandis que ces taxes représentent une part décroissante du total
des recettes : les gouvernements commencent à comprendre que le tabac
ponctionne les finances publiques en raison des coûts de santé induits.
L’autre espoir de changement réside peut-être dans la valeur nouvelle que
nous accordons à la vie de nos aînés. Le fait que bien des personnes qui
meurent à cause du tabac soient âgées favorise la banalisation des effets
létaux de la cigarette : mourir, c’est le propre des vieux. Les jeunes n’ont
pas nécessairement conscience de la valeur d’une existence bien portante
jusqu’à quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans, comparée à celle d’un
malade qui vit jusqu’à soixante ou soixante-dix ans. Il nous faut prendre le
temps d’y penser : le tabac ne frappe pas que des personnes âgées en
bonne santé, qui seraient fauchées d’un coup. En dehors même du cancer
ou de la crise cardiaque, les fumeurs vieillissent prématurément : leur peau
se ride, ils souffrent de dysfonctionnements sexuels, par exemple.
Tout cela me conduit à une prédiction : un jour viendra, j’en suis
convaincu, où les humains ne fumeront plus, ou du moins plus de cette
façon routinière et compulsive. Fumer en public finira par être tout aussi
mal perçu que cracher ou uriner. Lorsque fumer sortira de la normalité,
ou sera même frappé d’anathème, la consommation mondiale tombera à
quelques centaines de milliards de cigarettes par an, puis, par paliers

successifs, à quelques dizaines de milliards, contre les milliers de milliards
actuels. Le lecteur aura peut-être un jour du mal à croire que l’acte de
fumer a pu être si répandu et enraciné dans la culture populaire.
L’omniprésence de la cigarette au cinéma, qui a été organisée par
l’industrie du tabac pendant des décennies, sera perçue comme une
curiosité. Il est déjà étrange de se souvenir qu’il n’y a pas si longtemps
fumer était autorisé dans les bus, les avions et les trains, ainsi que dans les
ascenseurs et les cabinets médicaux ; qu’à l’école les enfants
confectionnaient des cendriers ; que les chercheurs acceptaient volontiers
de collaborer avec le secteur. Toutefois, le changement n’interviendra que
le jour où nous rendrons hommage à tous nos morts et où nous
comprendrons que rien ne nous oblige à vivre dans ce monde tel qu’il est.
Je me suis donc fixé pour objectif d’explorer la cigarette en tant
qu’objet culturel, habilement conçu, mal aimé de la plupart des fumeurs,
plus meurtrier que nécessaire. Comme dans plusieurs autres de mes
livres, j’entends historiciser la cigarette, rendre le familier étrange, et
l’étrange familier. Ma démonstration comporte quatre parties.
La première retrace les origines de la cigarette moderne, notamment
l’invention funeste du séchage à l’air chaud, et le rôle déterminant des
allumettes, de la mécanisation, de la guerre et du marketing de masse.
Ainsi, le séchage à chaud a rendu inhalable la fumée de cigarette, les
allumettes ont rendu le feu mobile, la mécanisation a rendu les cigarettes
bon marché et le marketing de masse les a transformées en objets de
désir. J’examine aussi le rôle décisif des guerres dans la promotion de la
consommation de tabac (et parfois, à l’inverse, dans sa réduction). Nous
verrons que les gouvernements se sont retrouvés accros à la cigarette via
l’appât fiscal. Je retrace aussi la gamme étonnante des procédés
employés par Big Tobacco pour vendre ses produits – publicité aérienne
et bandes dessinées, filtres à l’appellation high-tech et opérations de
sponsoring richement dotées dans le monde du sport, de la musique et

des arts. Sans oublier les insertions publicitaires dans les films, les
soutiens du monde médical et le cas étonnant des cigarettes en chocolat
destinées à apprendre aux jeunes les gestes du fumeur et définies par un
ponte du secteur comme n’étant « pas une trop mauvaise publicité ». Je
m’attarde aussi sur les nouveaux artifices médiatiques (« Tabac 2.0 ») et
les curiosités culturelles telles que le « porno fumeur ».
La deuxième partie traite de la découverte des risques de cancer lié au
tabac, sans ignorer le rôle souvent négligé des chercheurs européens. On
y met l’accent sur les études menées durant la période nazie, qui montrent
notamment que les Allemands ont été les premiers à découvrir et à cerner
le lien entre cigarette et cancer du poumon. Là encore, pourtant, le
pouvoir des industriels du IIIe Reich leur a permis de résister aux
exigences des autorités en matière de santé publique. Nous y exhumons
aussi des études inconnues à ce jour, conduites en secret par les
cigarettiers aux États-Unis et qui rendent plus mensongères encore leurs
toutes premières protestations d’innocence. Nous examinons ensuite ce
que signifie le « consensus » sur l’idée que la cigarette tue en masse, en
particulier quand des forces politiques puissantes s’emploient à créer et à
entretenir l’ignorance.
La troisième partie explore les rouages d’une conspiration mondiale
ourdie par les magnats du tabac américains, destinée à dissimuler les
dangers du tabagisme. Cette conspiration débute par une série de
réunions à l’hôtel Plaza de Manhattan, en décembre 1953, et prend de
l’ampleur avec la naissance d’organismes comme le Tobacco Industry
Research Committee (TIRC) [Comité de recherche de l’industrie du
tabac], qui fournit au secteur toute une « écurie » d’experts et une façade
leur permettant sans cesse d’invoquer la nécessité d’approfondir les
recherches. Nous nous intéressons ensuite à certaines méthodes du
secteur pour entretenir l’ignorance, notamment des techniques
délibérément conçues pour cacher la vérité à ses propres employés.
Nous disséquons les entrailles de la cigarette elle-même, afin d’explorer

les nombreuses techniques censées la rendre plus inoffensive, de la
« torréfaction{20} » du tabac ou de l’adoption des modules « king size » à
l’introduction du menthol, des filtres et des variantes à faible teneur en
goudron{21} et « légères » : autant d’absurdités ou d’escroqueries.
L’important, ici, c’est que la duplicité a fini par faire partie intégrante de
l’objet : les filtres ne filtrent pas vraiment. Et les perforations pratiquées
dans presque toutes les versions modernes de ces filtres (leur
« ventilation ») fournissent des mesures trompeuses en goudron ou en
nicotine, calculées sur des robots fumeurs standardisés. Nous verrons
aussi que les cigarettes « légères » ou « à faible teneur en goudron » ne
sont pas moins meurtrières que leurs ancêtres ordinaires vendues un
demi-siècle plus tôt. Sur la base d’une comparaison au gramme près,
elles se révèlent nettement plus létales. En dépit de tous leurs discours sur
ces « améliorations », les fabricants sont parvenus à loger davantage de
mort et de maladie par gramme de tabac – et à en tirer encore plus
d’argent. Ils gagnent à peu près un cent par cigarette vendue. Comme on
dénombre un décès dû au tabac par million de cigarettes fumées, il faut
croire qu’aux yeux d’un cigarettier ordinaire une vie humaine vaut environ
10 000 dollars. Ces compagnies parlent volontiers de « choix ». Il est
clair que le leur consiste à engranger 10 000 dollars de profits plutôt que
de sauver la vie d’un de leurs clients.
La quatrième partie propose certaines voies de rédemption. Je m’y
penche sur l’histoire des impuretés présentes dans la cigarette. La
présence de polonium 210, un élément radioactif, est un sujet de
préoccupation, ainsi que celle d’arsenic et de cyanure. J’y soutiens que la
cigarette moderne est un produit manifestement défectueux, qui ne devrait
être ni fabriqué ni commercialisé. Chacun devrait être libre de faire
pousser et de fumer tout ce qu’il lui plaît, tant que cela se borne à un
usage personnel et ne contamine pas les autres. Le tabac n’est ni un vice
ni le symptôme d’un manque de force morale ; il est simplement trop
dangereux pour être mis dans le commerce. Je soutiens qu’à défaut d’une

interdiction les agences de réglementation pourraient prendre certaines
mesures simples visant à réduire les dangers de cette addiction, les
cancers et les maladies cardio-vasculaires.
Une remarque méthodologique : il existe une vaste historiographie du
tabac qui, pour l’essentiel, se borne à chanter les louanges de la feuille
d’or{22}. Heureusement, il existe aussi un corpus de plus en plus nourri
d’études critiques, notamment celles de Richard Kluger, Ashes to Ashes
[Tu es poussière…], consacrée à Philip Morris, et d’Allan Brandt,
Cigarette Century [Le Siècle de la cigarette]. Le présent ouvrage est
différent, en ce qu’il adopte un point de vue plus planétaire (même si les
États-Unis demeurent l’épicentre), mais aussi en ce qu’il se fonde presque
entièrement sur les archives de l’industrie du tabac, longtemps tenues
secrètes, mais depuis peu accessibles en ligne et en plein texte. Ce livre
représente donc une historiographie d’un genre inédit : l’histoire fondée
sur la reconnaissance optique de caractères, permettant de passer
rapidement « au peigne fin » des archives et d’y trouver des pépites (et
des puces). Elle agit comme un puissant aimant, en permettant à
quiconque dispose d’une connexion Internet d’extraire un vaste
assortiment d’aiguilles discursives de colossales bottes de foin de
documents (il suffit pour cela de se rendre à l’adresse
http://legacy.library.ucsf.edu). La publication de documents sous cette
forme nous offre des possibilités de recherche encore inexplorées.
L’avantage est évidemment celui de la vitesse, mais on peut désormais
approfondir quantité de sujets inédits – l’histoire de certains mots ou de
certaines tournures de phrases, par exemple. Il est difficile de prédire en
quoi cela transformera la littérature historiographique, mais on verra sans
doute s’ouvrir des voies insoupçonnées.
Hormis de nouvelles méthodes d’accès aux sources, ce livre diffère de
travaux précédents par son engagement. Dans son Cigarette Century
(2007), Allan Brandt, historien des sciences à l’université Harvard, écrit
que l’industrie du tabac « est là pour durer ». Pourtant, rien ne nous

condamne à un tel fatalisme. Les cigarettes n’ont rien d’intemporel ; elles
ont eu un commencement et elles auront une fin, comme la peinture au
plomb ou l’isolation à l’amiante. Je crois qu’un jour il sera mis un terme à
leur fabrication et à leur commercialisation, et pas seulement pour des
raisons sanitaires ou environnementales. On finira par écraser
définitivement la cigarette, tout simplement parce que les fumeurs euxmêmes
n’aiment pas le fait de fumer. La plupart d’entre eux finissent par
prendre leur addiction en horreur et seront heureux qu’on les aide à s’y
soustraire.
Voici donc ici quelques points essentiels, ou « thèses », dont je
souhaite que le lecteur mesure la portée, tout au long de ce livre :
1. Les cigarettes sont les produits manufacturés les plus meurtriers de
l’histoire de la civilisation humaine. La plupart des morts sont encore
à venir.
2. Les cigarettes sont un produit défectueux, au sens juridique du
terme : elles sont conçues de telle façon qu’elles finissent par tuer
bien plus de gens qu’elles ne le devraient.
3. Les cigarettes tueraient bien moins de personnes si seulement les
fabricants augmentaient le pH (l’alcalinité) de leur fumée en le
portant à un taux de 8 ou plus, ce qui empêcherait d’inhaler celle-ci.
4. Les cigarettes tueraient aussi moins de personnes si elles n’étaient
pas conçues pour créer et entretenir l’addiction. Si la loi limitait le
contenu en nicotine d’une cigarette, autrement dit sa teneur réelle, à
0,1 % de son poids, on parviendrait plus ou moins à éradiquer
l’accoutumance.
5. Les cigarettes sont incompatibles avec un développement
durable. Elles sont une cause importante de diminution des
ressources, d’incendies, de pauvreté et contribuent au dérèglement
climatique, autant de facteurs qui finiront par peser dans leur
interdiction totale.
6. Les cigarettes ne sont pas une drogue récréative. La plupart des

fumeurs n’aiment pas fumer et regrettent d’avoir commencé.
Autrement dit, nombre d’entre eux (si ce n’est la majorité) se
réjouiront de leur disparition.
7. La fabrication de cigarettes à des fins commerciales devrait être
interdite, mais chacun devrait être libre de faire pousser, sécher et
fumer toutes les substances qu’il veut, pour un usage personnel et
non commercial.
8. À l’échelle mondiale, le « pic du tabac » est déjà dépassé, même si
cela ne date que de ces dernières années. Cette pente descendante
va continuer, jusqu’à ce que la cigarette ne soit plus qu’un objet de
curiosité, le lointain souvenir d’une ère de bêtise.

À propos du titre
J’emploie le terme d’« holocauste » avec prudence et surtout pour
attirer l’attention sur l’ampleur de la catastrophe du tabagisme. À
l’évidence, il existe de profondes différences entre l’assassinat de six
millions de juifs par les nazis et les souffrances des fumeurs. Dans les
deux cas, cependant, nous faisons face à une calamité hors du commun
sur laquelle trop de gens préfèrent fermer les yeux sans rien tenter, car ils
sont prêts à laisser l’horreur s’étendre. L’apathie règne.
Je soulignerai aussi que l’emploi de ce terme pour parler des cigarettes
a une longue histoire. En 1985, dans son Cigarette Underworld, Alan
Blum comparait le lourd tribut du tabac à un holocauste. Il s’inspirait d’un
rapport de 1971 du Collège royal de médecine de Grande-Bretagne
dénonçant « l’holocauste en cours – un terme qui se justifie si l’on veut
décrire le bilan annuel des victimes » de la cigarette. En 1986, un éditorial
du Journal of the American Medical Association [Revue de
l’Association médicale américaine, JAMA] déplorait l’« holocauste du
tabacisme{23} » et, en 2006, dans son livre, Ending the Tobacco

Holocaust [Mettre fin à l’holocauste du tabac], Michael Rabinoff a mis
en lumière le carnage sans précédent du tabac, en regrettant la
complaisance qui l’entoure : « et pourtant nous ne faisons rien ». On
trouvera des expressions similaires avant même la Seconde Guerre
mondiale. Ainsi, Max MacLevy, dans son ouvrage Tobacco Habit
Easily Conquered [Le tabac : une habitude facile à vaincre], paru en
1916, citait des articles de presse relatifs à ces « nouveaux holocaustes
sur l’autel du démon de la nicotine », allusion à toutes les vies perdues à
cause d’incendies déclenchés par la cigarette (comme le sinistre de l’usine
Triangle Shirtwaist, à New York, pour ne citer qu’un exemple{24}).
« Holocauste » signifie littéralement « être entièrement consumé », mais il
est porteur de toute une série d’autres résonances, liées à la catastrophe,
à la malfaisance et aux crimes contre l’humanité. La mort d’un innocent,
c’est, dit-on parfois, la mort de l’humanité entière, et cette formule recèle
une grande part de vérité, mais l’Holocauste nous enseigne aussi que
l’éthique est souvent affaire d’échelle. Du fait de leur seule ampleur, on ne
saurait trop s’exagérer les supplices causés par l’énergie des marchands
de mort du tabac. Dans la bonne société, on a tendance à user
d’euphémismes. Or, quand la vérité est scandaleuse en soi, des mots trop
policés risquent de masquer la réalité de souffrances scandaleuses et
inutiles.

Introduction
Qui savait quoi et quand ?

suite…

http://www.histoireebook.com/index.php?post/Proctor-Robert-Golden-holocaust