LE CRIF CONSEIL REPRÉSENTATIF DES INSTITUTIONS JUIVES DE FRANCE – Un lobby au coeur de la République


 
Auteur : Kling Anne
Ouvrage : Le CRIF Conseil représentatif des institutions juives de France Un lobby au cœur de la république
Année : 2010

La France est une République indivisible, laïque,
démocratique et sociale» (article 1 de la Constitution).
( … ) »Son principe est: gouvernement du peuple, par le
peuple et pour le peuple» (Article 2 de la Constitution). ( … )
 » La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par
ses représentants et par la voie du référendum. Aucune section du
peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice » (Article
3 de la Constitution). ( … ) «Le principe de toute souveraineté
réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne
peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément,, (Article 3
de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26
août 1789). ( … ) «La loi est l’expression de la volonté générale»
(Article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du
citoyen du 26 août 1789).

Les principes qui régissent notre ordre constitutionnel
sont clairs. Bien sûr, la réalité s’en éloigne … un peu. Une
multitude de groupes de pression et d’intérêts interviennent
dans les processus politiques et législatifs. Beaucoup d’ officines
sont spécialisées : chasseurs et amis des bêtes, philatélistes
ou protecteurs de l’environnement, représentants de la
profession agricole ou porteurs des demandes des laboratoires
pharmaceutiques. D’autres pèsent plus largement sur la
vie économique et sociale : le MEDEF affirme parler au
nom des entreprises (en fait surtout multinationales) ; les

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1)Ancien dépuré français au Parlement européen, président de Polémia.

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grands syndicats prétendent représenter les travailleurs (en
réalité surtout ceux des services publics) ; reste – et c’est
heureux – que chacun est libre de juger l’action des uns et
des autres bienfaisante ou … nocive.

Le CRIF : un lobby qui occupe une place à part
Dans ce concert d’intérêts particuliers qui cherchent à se
faire entendre et de  » lobbies» qui s’affrontent, le CRIF –
Conseil représentatif des institutions juives de France –
occupe une place à part.
D’abord parce que c’est une institution généraliste et politique.
Ses <.:entres d’intérêt et d’intervention concernent au
premier chef la souveraineté : la mémoire collective mais
aussi le droit et la justice, la sécurité et la défense, les affaires
étrangères. Rien de ce qui est régalien ne lui échappe.
Michèle Alliot-Marie, ancien ministre de la Défense,
ancien ministre de l’intérieur, aujourd’hui ministre de la
Justice, a qualifié, en février 2010, le CRIF « d’interlocuteur
essentiel de l’État « ‘• formulation reprise par le président de la
République lui-même, en juin 2010, dans son message de
félicitations à Richard Prasquier, lors de sa réélection
comme président du CRIF.
Le dîner annuel du CRIF est d’ailleurs la seule occasion,
en dehors du conseil des ministres, où quasiment tous les
ministres se retrouvent côte-à-côte, comme l’a souligné
Samuel Ghiles-Meilhac, doctorant à l’EHESS12i. Le dîner du
CRIF est aussi la seule manifestation, en dehors de la
garden-party du 14 juillet<3l à l’Elysée où se retrouvent les
huit cents plus hauts dirigeants français :
– ministres et chefs de parti, présidents des assemblées
parlementaires, présidents de groupe politique et de
commissions parlementaires, etc. ;

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2) Au Centre de recherche français de Jérusalem en février 2009.
3) Sauf en 2010 où la garden-party a été annulée.

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– plus hauts magistrats : premier président de la Cour de
cassation, vice-président du Conseil d’État, premier président
de la Cour d’appel de Paris et procureur général, etc. ;
– chefs de la police : préfet de police, directeur général de
la police nationale. directeur général de la gendarmerie
nationale. etc. ;
– principaux hauts fonctionnaires et directeurs de cabinet
de ministre, etc. ;
– grands représentants syndicaux et patronaux, etc. ;
– grands dirigeants des médias. etc.
Le dîner du CRIF est manifestement the place to be … et
d’ailleurs ceux qui en sont exclus, comme le Parti communiste
et les Verts (sans parler du Front national), se plaignent
de ce qu’ils considèrent comme une injustice. Pour être
complet il faut aussi noter la présence des principaux
ambassadeurs étrangers accrédités à Paris.
Le rituel de ces dîners est bien rodé : d’abord une visite de
courtoisie du président de la République puis une longue
adresse du président du CRIF présentant les préoccupations
de son organisation, enfin une réponse amicale, sinon déférente,
du premier ministre.

Les dîners du CRIF : un lieu de pouvoir essentiel
Symboliquement, le dîner annuel du CRIF apparaît donc
comme un lieu de pouvoir essentiel.
Cette symbolique se retrouve d’ailleurs dans chaque capitale
régionale lors des dîners régionaux du CRIF : en tant
qu’« interlocuteur essentiel de l’État», le CRIF reçoit, lors de
ces dîners, le préfet de région, le recteur d’Académie, le
procureur général, les chefs de police mais aussi les parlementaires
et les grands élus : présidents du Conseil régional
et des Conseils généraux, maires de grande ville ; sans
oublier le cardinal-archevêque et les consuls généraux.
Les contacts avec les plus hautes autorités ne se bornent
pas aux dîners annuels : une délégation du CRIF est reçue,

une ou plusieurs fois par an, par les principaux ministres :
Défense, Affaires étrangères, Intérieur, Justice, Éducation,
Finances, Identité nationale et Immigration. A cet égard, la
présentation que fait Anne Kling de l’éphéméride 2009/2010
des principales rencontres et prises de position du CRIF est
éclairante: on y mesure l’ampleur des activités de cette institution
et sa capacité à peser notamment sur la justice et sur
l’élaboration de la loi; au point d’avoir obtenu du gouvernement
et des parlementaires une modification du Code pénal
après le jugement en première instance de l’affaire Fofana
(l’assassin d’un jeune juif, Ilan Halimi). Un cas rarissime de
loi pénale ad hominem et de facto rétroactive.

Le CRIF: un modèle pour les autres organisations
communautaires
La méthode d’exercice de l’influence par le CRIF est
reconnue pour son efficacité et désormais prise pour
modèle par d’autres organisations communautaires.
Ainsi le CRAN – Conseil représentatif des associations
noires – dirigé par Patrick Lozès a pris ouvertement modèle
sur le CRIF tant pour certaines de ses revendications (l’esclavage
y jouant le même rôle symbolique que la «Shoah»)
que pour ses méthodes: certes, le dîner du CRAN n’a pas
encore le prestige de celui du CRIF mais on y trouve tout
de même trois cents convives et quelques ministres. Les
deux organisations sont d’ailleurs proches, tout comme
SOS-Racisme est proche du CRIF : le vice-président de
SOS-Racisme étant membre du comité directeur du CRIF.
Du côté de la communauté musulmane, le CRIF sert
aussi de référence. Imaginé par Charles Pasqua, créé par
Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, le CFCM – Conseil
français du culte musulman – est un organe qui mêle
certaines attributions religieuses du Consistoire juif et
certaines méthodes politiques du CRIF : ainsi, sur le
modèle des dîners du CRIF, des autorités musulmanes invitent,
sinon convoquent, préfets et élus lors de dîners de

rupture du jeûne du ramadan. Les mêmes qui trouvent le
carême catholique ringard trouvent le ramadan « branché’»
sinon «fun»! C’est ainsi qu’en 2009 de nombreux ministres
ont rompu le jeûne du ramadan dans leur ville d’élection
tandis qu’à Nanterre c’est Jean Sarkozy, fils du président de
la République, qui officia. Une occasion, comme pour les
dîners du CRIF, d’entendre des revendications, sinon des
exigences, communautaires et d’y répondre.
On le voit ici : par son autorité et son rayonnement, le
CRIF exerce une influence en profondeur sur l’évolution de
la politique et de la situation françaises : la lecture du livre
d’Anne Kling est riche d’enseignements sur ces deux points.

Pourquoi existe-t-il si peu d’études sur le CRIF?
Dans ces conditions, on ne peut qu’être surpris par la
rareté des études sur le CRIF, alors qu’il existe une abondante
littérature sur d’autres groupes de pression ; organisations
patronales et syndicales ont fait l’objet de nombreuses
publications : laudatives, critiques ou de nature plus scientifique.
Rien de tel pour le CRIF.
Deux explications viennent à l’esprit : la faible curiosité
des milieux universitaires pour les études sur les réalités
concrètes de la vie politique ; la crainte aussi de s’exposer à
l’accusation terrifiante «d’antisémitisme» qui peut déboucher
sur la mort civile par diabolisation d’abord, condamnation
au silence ensuite.
L’accusation d’antisémitisme n’est pas recevable.
Disons-le tout net : cette crainte n’est pas justifiée et Anne
Kling apporte la preuve qu’un esprit indépendant peut
réaliser une étude rigoureuse et sans polémique sur une institution
telle que le CRIF. Ajoutons que l’accusation« d’anti·
sémitisme» est loin d’être recevable pour au moins les
raisons suivantes :

1. Il existe aux États-Unis un organe comparable au CRIF,
même s’il est davantage spécialisé sur la politique étrangère:

l’AIPAC (l’American Israel Public Affairs Committee). Cette
institution a pourtant pu faire l’objet d’une analyse très
fouillée, effectuée par deux universitaires qui ont trouvé un
grand éditeur pour.la publier141• Ainsi va la liberté d’expression
en Amérique. Il y a, là-bas, libre débat sur l’influence
de l’AIPAC comme lobby en faveur de la politique de l’État
d’Israël ; et discussion pour savoir s’il ne devrait pas y avoir
davantage de découplage entre la politique étrangère américaine
et la politique israélienne. Pourquoi ce qui serait possible
aux États-Unis ne le serait-il pas en France ? D’autant plus
que le CRIF ne se borne pas à des prises de position en politique
étrangère mais intervient aussi fortement sur la politique
intérieure.
2. Exercer son devoir critique sur telle ou telle organisation
(Haro sur les chasseurs ! Feu sur le patronat ! A bas les
syndicats !) et s’interdire toute critique du CRIF serait une
attitude discriminatoire. Au nom de quel principe s’imposer
un tel devoir de réserve ? Parce que le CRIF prétend s’exprimer
au nom des Juifs ? Mais au nom de l’égalité de
droits, principe constitutionnel s’il en est, il faudrait alors
s’interdire toute critique vis-à-vis du CRAN et vis-à-vis du
CFCM. Et bien sûr aussi se dispenser de toute critique visà-
vis de l’épiscopat et des associations catholiques. Voilà qui
donnerait bien du grain à moudre aux censeurs !
3. Il ne faut pas confondre le CRIF, organisation particulière,
et » les Juifs »· D’abord parce que le CRIF ne rassemble,
selon les estimations les plus optimistes et à travers les organisations
qu’il fédère, que 100 000 personnes sur les 600 000
que compte la communauté juive en France. Dans le même
esprit observons que critiquer les grands syndicats, ce n’est
pas nécessairement jeter l’anathème sur. .. les salariés.

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4) John J. Mearsheimer et Stephen M. Walr. le Lobby pro-isrelien et la politique étrangère
amiricaine, publié en France par L:i Découverte, 500 p .. 20 euros.

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D’autant que les prises de position du CRIF sont loin de
faire l’unanimité chez tous les Français juifs. Certains journalistes
de talent comme Elisabeth Lévy et Eric Zemmour
s’illustrent par des prises de position politiquement incorrectes
fort éloignées de celles du CRIF. Leur vif attachement
à la République et à la nation les place d’ailleurs aux antipodes
des préoccupations communautaristes du CRIF. Tout
comme le philosophe médiatique Alain Finkielkraut (jJ.
« Finky », selon le surnom que lui ont donné ses élèves de
l’Ecole polytechnique, n’y va d’ailleurs pas de main morte
dans ses jugements sur le CRIF, n’hésitant pas à déclarer:
« Le pavillon d’Ermenonville est une merveilleuse salle de Barmitsva.
Voir cet endroit transformé annuellement en une espèce de
tribunal dînatoire où les membres du gouvernement français
comparaissent devant un tribunal communautaire, cela me met
mal à l’aise.’61 ,,
A l’opposé du spectre politique, d’autres Juifs critiquent le
CRIF moins pour ses positions de politique intérieure que
pour son soutien à la politique militaire israélienne : ainsi en
va-t-il de l’essayiste Esther Benbassa ; cette juive sépharade,
fière de ses origines, se définit ainsi sur son blogue : « Mon
nom est ma vraie patrie». Cela ne l’empêche pas, elle aussi,
d’avoir la dent dure pour le CRIF: «{}]t’est-ce que le CRIF sinon
un groupuscule endogamique qui se donne des airs de petit État
indépendant, agissant à sa guise, faisant plier les uns et les autres,
tant par le biais de l’autocensure, sensible chez bien des journalistes
craignant à juste titre d’être soupçonnés d’antisémitisme dès qu’ils
osent critiquer la politique israe1ienne, que par !’instrumentalisation
de la culpabilité de la Shoah intériorisée par la classe politique? 7 »

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5) Alain finkielkraut fut membre de la Commission de la nationalité en 1987/1988. À ce titre,
et avec Dominique Schnapper, fille de Raymond Aron, il contribua à théoriser une conception
abstraite de la nationalité, indépendance des origines et se résumant à une adhésion plus ou
moins vague à des valeurs communes. Alain Finkielkraut a singulièrement évolué depuis.
6) Entretien à l’Arche. mars 2005, cicé par Anne Kling.
7) Tribune libre dans Libérarion du 17 février 2010: • Le CRIF, vrai lobby et faux pouvoir »·

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Enfin, à la base, ce qu’on appelle – y compris sur le site du
CRIF – «la rue juive» (par symétrie avec l’expression « la rue
arabe»), certains comprennent mal les prises de position du
CRIF favorables à· la poursuite de l’immigration noire et
arabe; pas plus qu’ils n’approuvent le soutien du CRIF à la
construction de grandes mosquées partout en France. Il est vrai
que «représenter c’est trahir,, et qu’il y a en France en général un
clivage entre les élites et le peuple, clivage dont il n’est pas
étonnant qu’il se retrouve au sein de la communauté juive.
4. Un autre point mérite d’être souligné : selon la définition
commune, « l’antisémitisme ,, prospère sur des rumeurs, des
fantasmes; il s’alimente aux théories du complot. Rien de tel
dans l’étude objective d’Anne Kling. Tout ce que l’auteur
affirme – faits ou déclarations – est« sourcé « •et à la meilleure
source possible: le site internet du CRIF. Ainsi quiconque
douterait du bien-fondé des analyses présentées peut les vérifier
jour après jour en s’abonnant (gratuitement) à la lettre
électronique, quasi quotidienne, du CRIE Tout ou plus,
peut-on observer qu’Anne Kling ponctue, de ci de là, ses
constats d’une touche d’insolence ou d’une pointe d’ironie.
Mais qui oserait lui reprocher ces qualités réputées si françaises?
5. Enfin c’est la définition même du CRIF qui autorise à
le critiquer. Pour son président, Richard Prasquier, le CRIF
est « l’organe politique de la communauté juive». A ce titre cette
organisation s’inscrit dans le débat politique. En démocratie
cela ne peut se faire que dans un cadre pluraliste :
toute prise de position est licite … mais sa critique ne l’est
pas moins. En clair, et pour un fonctionnement démocratique,
il est normal que le CRIF prenne librement des positions
politiques, à condition, bien sûr, qu’il soit possible de
les contester tout aussi librement. D’autant que les positions
du CRIF sont critiquables au regard des libertés, de la
souveraineté, de l’identité, de la mémoire, de la République
et de la démocratie.

Les libertés, un acquis aujourd’hui menacé

suite…

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