LA GUERRE CRUELLE


 
Auteur : Bonnecarrère Paul
Ouvrage : La guerre cruelle La légion étrangère en Algérie
Année : 1972

Paul Bonnecarrère est né en 1925. À la libération de Paris, il s’engage
dans le 1er Régiment de chasseurs parachutistes où il reste jusqu’à la fin
des hostilités. Il devient alors correspondant de guerre et on le trouve
partout où la France se bat encore : Indochine, Tunisie, Maroc, Algérie,
Suez. Au cours de ces campagnes, il vit avec les troupes de choc et lie de
solides amitiés qui le font rêver d’un ouvrage sur les dernières guerres
coloniales de l’armée française. Un jour, il se trouve en perdition au
Sahara où son avion vient de s’abattre et il est recueilli par une patrouille
de légionnaires. « C’est alors, dit-il, que je décidai que mon livre porterait
sur la Légion étrangère. »
Ce sera Par le sang versé (1968), consacré aux campagnes de la Légion
étrangère en Indochine (Prix Ève Delacroix 1969). Suivront Qui Ose
vaincra (sur les parachutistes de la France libre) et La Guerre cruelle (sur
les campagnes en Algérie).
Paul Bonnecarrère est également l’auteur d’un roman d’espionnage,
écrit en collaboration avec Joan Hemingway, petite-fille d’Ernest
Hemingway, Rosebud.
Ils sont cinq inséparables rodés par la guerre en Europe et en Indochine,
liés par quatre ans de captivité dans un camp du Viet-Minh. Afin de ne
pas quitter ses amis, le lieutenant Patrice Andrieux demande son
affectation au 3e Étranger et part avec eux sur l’Athos II qui conduit huit
cents hommes du Corps expéditionnaire en Algérie au mois de novembre
1954.

À ces baroudeurs, que demande-t-on ? Officiellement, de réduire
quelques bandes armées qui se livrent à des exactions dans les djebels. En
fait, il s’agit de pacifier une rébellion d’hommes bien organisés dont
l’autorité s’impose par la terreur et la violence. Dès le début, l’alternative
est s’en aller ou « obtenir des résultats », ce qui se résume à employer les
mêmes moyens que l’adversaire, à utiliser la torture au besoin pour
arracher des renseignements qui permettront de monter des opérations de
nettoyage efficaces. Tel est le choix imposé à tous ceux qui sont engagés
dans ce combat, dont Andrieux et ses camarades Bernis, Arp, Retz et
Tahar Kahil sont les représentants typiques. Qu’Andrieux y répugne
n’implique pas que Bernis, d’emblée décidé à agir, soit un bourreau – il
obéit aux impératifs de la guerre cruelle que Paul Bonnecarrère analyse ici
avec une lucide maestria.

J’ai choisi le métier de servir le feu et le fer. J’ai cru à la gloire, aux
richesses, aux honneurs. J’ai cru en tout cela sans en voir les horreurs.
Lieutenant-colonel Antoine Mattei Commandant le 3e régiment étranger
d’infanterie Blida, juillet 1962.

Comme ce livre relate les cruels combats d’Algérie tels qu’ils se sont
déroulés, j’ai été obligé de changer le nom des personnages civils et
militaires, ainsi que des lieux où se déroule l’action.
L’authenticité des faits n’en demeure pas moins absolue, même si j’ai
pris la liberté de les regrouper au sein de seulement deux compagnies de
Légion étrangère.
P. B.

PREMIÈRE PARTIE

ÉCOSSE, SEPTEMBRE 1942.
Dans un grincement aigre, le convoi freine en rase campagne.
Patrice Andrieux ouvre les yeux, repousse avec ménagement son voisin
qui s’est affalé sur lui dans son sommeil, écarte le rideau qui masque la
fenêtre du compartiment. Le jour cherche en vain à percer le brouillard.
Patrice détache la tirette du rideau qu’un ressort criard rappelle autour de
son axe ; ça réveille le gars de la Creuse, il marmonne abruti :
« Où qu’on est ? » Patrice consulte sa montre : « J’en sais rien, il y a du
brouillard. » Un sergent anglais ouvre d’un coup sec la porte du
compartiment. Il allume puis, par deux fois, frappe la vitre du plat de son
énorme main, et gueule :
« Stand up fellows ! Glasgow in a few minutes.
– Qu’est-ce qu’il baragouine ? interroge le gars de la Creuse en fixant
Andrieux.
– On arrive à Glasgow. Réveille les autres. » Dans l’avachissement et
l’apathie, les corps émergent d’un sommeil douloureux. Une écoeurante
odeur de sueur rance flotte dans le compartiment. Sans un mot pour ses
compagnons de route, Andrieux sort de son sac une trousse de toilette et
gagne le couloir. Il se rend au lavabo, se rase et se lave autant que le permet
un mince filet d’eau froide.
Le convoi s’ébranle dans une secousse brutale, reprend sa course lente à

travers la brume dense.
« Quelques minutes », avait annoncé le sergent. Il faut plus de deux
heures au train pour gagner Glasgow. Il est 9 heures 20 lorsque la motrice
à vapeur tracte, épuisée, son lourd chapelet de wagons le long du quai de la
gare écossaise.
Ils sont vingt-trois Français à se grouper confusément à la descente du
train dans lequel ils viennent de passer quarante-huit heures. Le sergent
anglais leur donne l’ordre de gagner le centre d’accueil. Andrieux traduit.
Du groupe il est le seul présentable. Les autres, malgré leurs uniformes
neufs, ont une allure de clochards dépenaillés. Ils sont sales, hirsutes, les
joues maculées de poils tendres ou de duvet.
Tous sont censés être âgés de dix-huit ans révolus. Il n’est pas sûr
qu’un seul d’entre eux les ait atteints. Andrieux ne les aura qu’en mars de
l’année suivante. Il est le dernier à passer la porte du centre d’accueil.
Sur une longue planche posée sur tréteaux, des assiettes de marmelade
et des biscuits sont disposés. D’un récipient émane une odeur subtile de
thé au lait brûlant.
« Et on vous a sélectionnés ! Vous êtes censés représenter la crème !
Cinq pour cent ! Et bien il doit être brillant, le gros du troupeau ! »
Agressif, hargneux, un petit capitaine français lâche son mépris sur un
ton qui trahit une promotion suspecte. La médaille militaire en tête des
décorations, le comportement braillard et gouailleur laissent percer une
personnalité de sous-officier de carrière. Mal à l’aise dans son battle-dress
trop cintré, le capitaine poursuit :
« Vous avez des lavabos derrière ! Vous boufferez quand vous serez

présentables. »
Cueilli à froid par le coup de gueule, le troupeau obtempère mollement.
« Toi, reste là ! »
D’un doigt le capitaine a frappé l’épaule d’Andrieux.
« Ton nom ?
– Andrieux Patrice, mon capitaine. » L’officier dévisage longuement le
jeune homme. Patrice n’arrive pas à définir le sourire ambigu qui éclaire sa
trogne. Aux premiers mots du capitaine il est fixé.
« Alors c’est bien toi ? En lisant ton nom sur la liste, j’m’étais
demandé… Maintenant je te reconnais, la photo dans Paris-Soir était
bonne. Tu es une recrue intéressante, le type idéal du jeune Français
national-socialiste. Et te voilà qui débarque chez nous ! Tu es sûr de ne
pas t’être gouré de direction ? »
Andrieux se retient : répliquer ne le mènerait à rien. Il ne peut que
maudire le destin qui a mis sur sa route ce supérieur au courant de cette
aventure banale, mais tellement facile à retourner contre lui : en juin
dernier, Patrice avait été parmi les plus jeunes des lycéens français à
obtenir leur seconde partie du baccalauréat dans la section mathématiques
élémentaires. Comme en outre, la même année, il avait remporté le
championnat de France universitaire du 400 mètres plat, Paris-Soir,
politisant l’événement, lui avait consacré une large partie de sa première
page titrant : Un jeune Français comme il nous en faudrait tant. Une
cérémonie avait été organisée dans la cour du lycée Louis-le-Grand, un
officier de propagande nazi était venu féliciter le jeune homme. C’était la
photo de cette poignée de main à laquelle le capitaine faisait allusion.

« À ton âge, j’avais, en tout et pour tout, mon certificat d’études et on
ne peut pas dire que je courais très vite. Mais si un officier allemand
m’avait tendu la main, je lui aurais craché à la gueule.
– Mon capitaine, je suis heureux pour vous que cette occasion ne se soit
pas présentée. Ça me permet de constater que vous avez trouvé un moyen
plus efficace de servir votre pays.
– Arrête tes insolences ou tu vas passer ton stage au trou. Puisque tes
amis boches t’ont au moins appris la propreté, va bouffer ! »

***

Les jeunes Français se sont entassés dans deux camions Bedford. Le
brouillard est maintenant moins épais. Les véhicules râlent en seconde
dans une côte sinueuse qui déchire les Highlands d’Écosse. Sans ralentir,
les deux camions traversent Fort Williams, s’engagent sur une route
secondaire. Pendant quinze kilomètres, c’est alors-la traversée en ligne
droite d’une lande plate et désertique. Puis, à nouveau, la route plonge en
lacets à travers une forêt ; enfin, au loin, apparaît emphatique et
monumental, le château d’Achnacarry.
Les véhicules freinent sur le gravier, les vingt-trois Français sautent à
terre. Tous ont le regard dirigé vers un géant blond qui s’avance à grandes
enjambées.
C’est un major britannique visiblement infatué de son personnage. Il
semble s’être préparé pour une visite royale à Buckingham. Son épaisse
moustache tire sur le roux, surplombe une dentition de carnassier
proéminente. Les yeux sont bleus, délavés, impitoyables.
Le géant s’arrête, bloque sous son aisselle gauche la badine de jonc qu’il

tenait d’une main gantée de peau beige. Sans un mot, il passe la revue des
recrues, s’arrêtant face à chacun des jeunes Français qui sont contraints de
lever la tête pour soutenir un regard froid et indifférent. Seul Andrieux, qui
mesure un mètre quatre-vingt-sept, n’est pas écrasé.
Le major va ensuite se placer ostensiblement au côté du petit capitaine
français qui lui arrive à la poitrine. Le bonhomme trapu s’écarte dans un
réflexe d’autant plus ridicule qu’il n’échappe à aucun des jeunes garçons.
« Some of you speak english ? »
La voix sépulcrale, l’intonation oxfordienne étudiée complètent
admirablement le personnage de tragédie militaire. Patrice hésite : il est
bilingue, il a passé deux ans dans un collège de Brighton. Comme aucun de
ses compagnons ne réagit, il se décide :
« I do, sir. »
En quelques phrases le major s’assure de la qualité de son interprète,
puis, de sa badine de jonc, lui désigne négligemment les pelouses du
château.
Deux rangées de tombes, une soixantaine en tout, sont disposées de part
et d’autre de l’allée. Sur chacune d’elles, au lieu d’une croix, est plantée
une cible sur laquelle sont inscrites quelques phrases.
Traduit par Andrieux, flegmatique, froid, insensible, le major explique :
« Comme vous pouvez le constater, certains de vos prédécesseurs à ce
stage ont trouvé la mort lors de leur entraînement. Notre but n’étant pas
de vous anéantir, mais de vous instruire, une explication de l’erreur fatale
commise par ces maladroits figure sur chacune des cibles qui surplombent
leur tombe. Vous avez une heure pour prendre connaissance. »

Les jeunes garçons sont abasourdis. Ils avaient tous entendu parler de
l’implacable rigueur de ce stage au Spécial Commando. Aucun d’eux
néanmoins n’imaginait risquer sa vie à l’entraînement.
Après six jours ils sont brisés, anéantis par une loi sauvage. Leurs corps
envahis d’une immense douleur n’obéissent plus qu’à des réflexes que
leurs cerveaux ne parviennent pas à suivre. On leur inculque cent manières
de tuer, toujours plus vite, toujours plus silencieusement.
Dès la première matinée, le major britannique les avait prévenus dans un
sourire glacé :
« Je m’appelle Williams Edward Faithfull. Avant l’invasion de la Chine
par le Japon, j’étais chef du commissariat spécial de Changhaï. Croyezmoi,
vingt ans de police en Extrême-Orient m’ont appris jusqu’où pouvait
aller la souffrance humaine… »
Le premier dimanche apporte un répit. Le ciel est d’un bleu violacé, le
soleil presque chaud. Les jeunes Français s’assoient dans l’herbe en demicercle
autour du major, qui laisse peser sa gigantesque carcasse contre un
poteau de trois mètres de haut planté en terre. Le poteau est du diamètre
d’un banal support télégraphique.
Un manuel de quelques pages a été remis à chacun des hommes, il est
destiné à appuyer les explications de l’instructeur. Calmement, le major
commence. Andrieux traduit :
« Dans la forme de combat que vous avez choisie, et qui doit
logiquement vous amener au sein même de l’armée ennemie, il ne saurait
être question de faire preuve d’une pitié désuète. Ouvrez votre manuel à la
page 26. Various methods of s L’eu ring a prisoner (Méthodes diverses

d’immobilisation d’un prisonnier). Veuillez examiner soigneusement les
figures 98,99,100,101 et 102. »
En découvrant les dessins, les élèves cherchent à dissimuler leur malaise
derrière des rires nerveux. Toujours aussi impassible, le major poursuit :
« Le titre qui désigne les méthodes apparaissant sur vos croquis découle
d’une pudeur que je désapprouve. Comme le reflètent parfaitement les
images que vous avez sous les yeux, vous pouvez constater que les
victimes sont défigurées par la douleur. La perfection du dessin est telle
qu’il est aisé d’imaginer les hurlements que poussent les intéressés. Ces
procédés sont destinés à obtenir des renseignements instantanés en
infligeant aux prisonniers une souffrance insoutenable. » Andrieux traduit :
« Il va nous expliquer comment torturer un gars pour le faire parler. »
L’hostilité du ton et la liberté de la traduction n’échappent pas à
Faithfull.
« Monsieur Andrieux, si -vous avez besoin d’un directeur de
conscience, je vous ferai conduire après l’instruction à l’office de Fort
Williams. Je suis instructeur d’un stage de commando, pas le pasteur de
candidats au sacerdoce. Je vous dispense de traduire cela. »
Andrieux ne répond pas, Faithfull poursuit : « La première méthode a
été baptisée par ses créateurs, les officiers de renseignements britanniques
pendant la révolte des Boers, du nom de « crapaudine ». Leroux, veuillezvous
allonger à mes pieds sur le ventre et joindre vos poignets derrière
votre dos. »
À la traduction de Patrice, Leroux s’exécute dans un mélange de
curiosité et d’inquiétude.

À l’aide d’une robuste cordelette, le major lie solidement les poignets du
jeune homme, ponctuant chacun de ses gestes par des explications. Il
passe la cordelette autour du cou de Leroux, relève les poignets liés
jusqu’à ce que les coudes forment un angle droit. Il noue à nouveau la
cordelette autour des poignets, puis la descend vers les chevilles afin de
retenir les jambes, elles aussi repliées à angle droit.
Satisfait, le major se relève et conclut, de son éternel ton précieux et
badin, tandis qu’à terre Leroux geint dans une plainte lancinante qui émane
de son estomac :
« Voilà, mes amis. Constatez que le moindre mouvement tenté par votre
compagnon provoque un auto-étranglement. Des rapports affirment qu’un
terroriste birman est parvenu à tenir vingt-cinq minutes avant son trépas,
et qu’il est mort sans parler. Je doute des deux faits : d’après mon
expérience personnelle je pense que le décès par auto-strangulation doit
intervenir tout au plus treize ou quatorze minutes après l’immobilisation.
Quant à notre héroïque birman, je suis persuadé que s’il n’a pas parlé c’est
qu’il n’avait rien à dire. »
D’un coup de dague, le major tranche le lien. Blanc comme un suaire,
Leroux cherche longuement son rythme cardiaque dans des appels d’air
précipités.
Sans un regard vers son cobaye, le major continue son exposé :
« Ce procédé est à l’heure actuelle dépassé. Au cours des guerres
coloniales d’Orient,. certains de nos spécialistes ont été appelés à
découvrir des méthodes plus subtiles et plus efficaces. »
Le major a soigneusement replié le morceau le plus long de la

cordelette ; c’est maintenant Lucien Schmitt, un Alsacien au teint pâle,
qu’il désigne comme victime. Faithfull confectionne un garrot à hauteur de
la saignée. Il serre cruellement, provoquant une grimace de l’Alsacien. Il
fait une dizaine de tours autour du bras avant de bloquer, d’un noeud, le
garrot. Il saisit alors la main engourdie de sa victime, et, à l’aide d’une lame
de rasoir, fait une petite entaille à l’extrémité de chaque doigt. Le sang
s’échappe par gouttelettes régulières. Le major tranche enfin le lien et
explique :
« Cette méthode provoque une phlébotomie instantanée, c’est-à-dire
qu’en cinq minutes l’avant-bras de votre compagnon aurait été privé de
sang. La douleur ainsi obtenue est atroce. Si l’intéressé persiste dans son
refus de parler, on peut doubler le procédé d’une action psychologique en
lui expliquant qu’en moins d’une demi-heure la gangrène s’installe dans
son membre mort.
» Maintenant, mes garçons, et pour conclure, j’ai besoin d’un
volontaire. Je précise que l’expérience que je vous propose ne devient
dangereuse qu’après dix minutes de traitement. Si l’un d’entre vous pense
pouvoir résister deux minutes seulement à une douleur dont il ne
conservera aucune séquelle, je lui remettrai sur notre caisse spéciale une
somme de cinquante livres. Au cours des précédents stages, un Polonais a
remporté la somme. Il a été le seul sur soixante-dix expériences
identiques. »
« Jojo » Battendier, un petit Parisien du XXe, jovial et cravacheur,
relève le défi.
« Ça me botte, ce soir j’offre à boire à tout le monde ! Allez, on y va !

– Parfait, voici les règles du jeu. Andrieux, veuillez écrire une phrase
quelconque sur une feuille de votre calepin. »
Patrice s’exécute après un instant de réflexion étonnée.
« Bien, poursuit l’officier. Faites-la lire à votre compagnon et à lui seul.
Parfait. Pliez la feuille et conservez-la visible dans votre main. C’est cela,
vous m’avez compris.
» Quant à vous, Battendier, approchez-vous de ce poteau et prenez la
position d’un grimpeur à la corde ou au mât de Cocagne. »
Le jeune Parisien s’exécute, surpris. Il croise ses jambes autour du
poteau.
« Bien, mon vieux. Maintenant, au lieu de grimper, laissez descendre
votre corps en conservant vos jambes et vos pieds dans la même
position. »
Battendier laisse glisser le poteau le long de ses cuisses. Ses jambes se
replient. Alors, posant ses deux battoirs sur les épaules du Français,
Faithfull pousse, tasse le corps jusqu’à ce que les fesses touchent le sol.
C’est inimaginable : les pieds verrouillent les jambes, l’homme est bloqué.
Malgré la liberté totale de ses bras et de ses mains, l’absence absolue de
quelque moyen d’attache que ce soit, le Parisien est immobilisé
inextricablement.
Battendier pousse un hurlement déchirant. Il serre le poteau de ses bras,
crispe ses mains ; ses ongles déchirent le bois. Il laboure le mât de sa joue,
montant et descendant son visage. Une écume blanchâtre se répand sur
son menton ; de ses yeux jaillissent des larmes qui inondent son visage.
Scandalisé, Andrieux se précipite, saisit son compagnon sous les aisselles,

tente de le libérer. Stupéfait, malgré sa force amplifiée par la rage, il n’y
parvient pas.
Toujours calme et pondéré, le major poursuit :
« J’attendais ce geste de l’un de vous. Il se renouvelle à chaque
démonstration, il me permet de vous enseigner que deux hommes
vigoureux sont nécessaires pour débloquer la victime.
– Venez m’aider, ignoble sadique ! hurle Andrieux.
– Je parle, je parle, je dis tout… implore le Parisien dans des râles, des
plaintes et des hoquets. La phrase, j’me souviens pas, mais je dis tout…
Délivrez-moi ! »
Faithfull et Andrieux, chacun d’un côté relèvent Battendier qui, délivré,
se laisse tomber sur le dos en geignant.
« Il a tenu dix-huit secondes, constate le major en consultant sa montre.
Si nous l’avions laissé dans cette position, d’après d’incontestables
statistiques, son col du fémur se serait brisé dans un temps variant entre
vingt et trente-cinq minutes, puis, dans l’ordre, ce sont ses fémurs, tibias
et péronés qui auraient cédé. »
Le major fait un pas et ramasse la feuille pliée qu’Andrieux a laissé
tomber à terre lors de son intervention.
Il lit, puis fixe Andrieux en souriant. Patrice, le visage crispé, soutient,
rageur, son regard. Faithfull vient de lire : « La torture est née de la partie
infâme de l’homme assoiffé de volupté. »
« Vous pensez trop, Andrieux, constate amèrement Faithfull.
– C’est une citation, monsieur, de Charles Baudelaire.

– Je ne pense pas que la culture soit compatible avec l’arme que vous
avez choisie. »

***

La jeep roule au maximum de sa puissance. Faithfull martyrise le
véhicule, il ne lève pas le pied quelles que soient les aspérités du terrain,
totalement insensible au vent qui frappe son visage et aux bonds violents
qu’il fait subir à la jeep. Il parle et écoute avec son flegme habituel,
exactement comme s’il se trouvait dans le rocking-chair d’un club
londonien. Patrice vient de constater :
« Je souhaitais cette conversation, monsieur, mais je crains que cette
fugue n’attise l’hostilité du capitaine Bouvier envers moi.
– Ne vous inquiétez pas, Bouvier nous quitte demain. Il l’ignore encore,
mais j’ai fait un rapport d’inaptitude le concernant.
– Motif ?
– Inintelligence. Vous n’avez pas été sans remarquer qu’il n’est qu’un
con borné.
– Ne venez-vous pas de m’expliquer, en d’autres termes, que vous
considériez cela comme une qualité ?
– Chez un soldat, oui. Chez un chef quelconque, à la rigueur.
Certainement pas chez un chef de commando spécialisé.
– Si je vous suis, l’idéal serait un commando d’abrutis sous les ordres
d’un chef intelligent. Admettons. C’est votre définition de l’intelligence
que je mets en cause. D’après vous, votre responsable devrait être une
sorte de sadique subtil dont la vertu principale résiderait dans son habileté
à trouver de nobles justifications à un comportement dont il tire une

exaltation malsaine.
– Vous y êtes presque, mon vieux. Le type que vous décrivez, c’est
probablement moi. Seulement c’est mon problème, mon angoisse depuis
des années. En Chine, j’ai toujours vécu dans la violence, l’extrême
violence. D’après un code établi par l’élite pensante de ma nation, on
cherche à m’affirmer que cette violence peut-être soit légitime, soit
odieuse. Je ne suis jamais parvenu à distinguer cette frontière. Je ne pense
pas qu’un soldat mourant tire une quelconque satisfaction en constatant
que ses tripes se répandent selon des règles édictées par la convention de
Genève.
– Vous sortez du problème, major Faithfull ! Oui ou merde, est-ce que
vous bandez devant le sang ? Est-ce que vous bandez devant la souffrance
infligée sous quelque forme que ce soit, devant la violence, le martyre ?…
– En un mot, la guerre.
– Si vous voulez. Et si vous bandez, vous considérez-vous comme un
être normal ?
– Ayez le courage d’affronter le problème de face comme j’ai dû le faire
à votre âge. Si vous ne trichez pas, la réponse est nette : les hommes
aiment la guerre. L’humanité tout entière, sciemment ou inconsciemment,
bande, comme vous le dites, à son contact. Et cela depuis la création du
monde. Vous n’allez pas croire que, depuis des siècles, une poignée de
fous sadiques ou de politiciens incompétents plongent l’humanité dans
des affrontements sanglants qu’elle hait, redoute et méprise ! Allons,
Andrieux, soyez sérieux, nos semblables ne sont pas si abrutis que ça !
Admettez la triste vérité : nous sommes tous nés pour manger, boire,

baiser et nous battre.
– En somme, d’après vous : allons-y gaiement, tous les coups sont
permis.
– Ou tous ou aucun. Si vous trouvez un jour un système pour
transformer les loups en brebis, ce jour-là faites-moi signe, je vous suivrai.
En attendant, pas de quartier, pas de concessions. À la guerre ce sont les
plus cruels qui gagnent et je n’ai pas envie de perdre.
– Vous voulez dire, major Faithfull, que les Alliés, pour vaincre,
devront se montrer plus cruels que les nazis ?
– C’est évident, car notre alibi moral est plus solide que le leur. Nous
sommes en légitime défense et nous sommes censés combattre pour la
liberté ; sur des bases aussi inexpugnables, nous pouvons nous permettre
de les découper en rondelles avec des couteaux ébréchés.
– C’est curieux, je n’arrive pas à vous trouver répugnant.
– C’est le commencement de la sagesse, Andrieux. »

***

Dans la nuit de Noël 1943, Andrieux participe au premier commando en
terre occupée par l’ennemi. Avec son unité légère, il débarque sur l’île de
Jersey. Il est ensuite du coup de main raté sur les falaises d’Étretat, de la
tentative de Middelkerke-Bains en Belgique. Enfin c’est le jour J, la prise
d’Ouistreham par le commando Kieffer, la longue marche vers Paris. Puis
c’est l’hallali, l’ultime débarquement sur les côtes de Hollande.
À l’Armistice, Patrice Andrieux obtient sa promotion au grade de souslieutenant.
Dans la cour des Invalides le général de Gaulle le décore de la
Légion d’honneur.

C’est par hasard qu’il apprend, à cette époque, que, vers la fin de
l’année 1943, le major Williams Edward Faithfull s’est suicidé en se tirant
une balle dans la tempe.

II
LYON, DÉCEMBRE 1945.

suite…

La-guerre-cruelle  – PDF