L’Holocauste des âmes – Relation inopportune d’un crime contre l’humanité



Auteur : Dumitresco Grégoire
Ouvrage : L’Holocauste des âmes Relation inopportune d’un crime contre l’humanité
Année : 1997

La ville de Patesti, en Roumanie, a abrité, entre 1949 et 1953, un de ces laboratoires de cauchemar, ou des spécialistes expérimenterent un procédé de destruction intégrale de l’homme… Gregoire Dumitresco, né a Cépale (Valachie) en 1923, emprisonne par la Securitate de 1948 a 1951, mort a Munich en 1983, fut l’une des victimes choisie pour cette entreprise de robotisation. Son courage et sa foi lui permirent de surmonter l’épreuve.

A la mémoire de Dumitru Bacou qui le premier fit la lumière
sur l’horreur ici décrite.

Préface de l’éditeur
Il ne s’agit pas de fiction. Encore moins de science. De technique, assurément.
La ville de Pitesti, en Roumanie, a abrité, entre 1949 et 1953, un de ces laboratoires
de cauchemar, mais, hélas, trop réels, où des spécialistes expérimentèrent un procédé
de destruction intégrale de l’homme. Les résultats obtenus prouvent que la
transformation de l’homme en robot, plus décisive que la désormais banale
domination de l’homme par le robot, peut s’obtenir assez vite si l’on exploite toutes les
ressources de la souffrance simultanément infligée et subie.
Le témoignage dont nous présentons la traduction française n’a pas pour seul mérite la
tenue littéraire qui en souligne la véracité. A coup sûr, l’auteur construit et conduit son
récit de manière intensément dramatique, par son art d’intégrer le dialogue à la
narration, de mettre en perspective le vécu personnel avec l’histoire ou de traiter le
rapport entre spéculation et sensation. Mais l’opportunité de le faire connaître au
public français, après l’original roumain paru à compte d’auteur en Allemagne, et
après d’autres publications touchant le même sujet, vient de ce qu’il dénonce par
anticipation posthume, pourrait-on dire, une entreprise très actuelle d’étouffement de
la mémoire.
Il est, en effet, nécessaire, il est urgent, de combattre l’étrange séduction que le pire
des extrémismes exerce présentement sur nos compatriotes. Et, pour cela, de faire
entendre la voix de l’étranger, un étranger en l’espèce trop souvent négligé, sinon
méprisé. A en croire certain sondage, un Français sur trois – proportion jugée
révélatrice par un ci-devant Président de la République – voit d’un bon oeil la
réinstallation du Parti Communiste dans la vie politique, tandis que l’actuel Premier
Ministre renforce sa cote de popularité en se disant fier de compter des communistes
dans son gouvernement. Par ailleurs, le Secrétaire Général du même Parti
Communiste choisit le moment pour reconnaître qu’il aurait fallu prendre ses
distances avec Moscou « à partir de 1956 »; ce qui comporte l’idée que l’asservissement
à l’URSS du communisme français se justifiait avant cette date; ce qui inclut
l’approbation d’un extrémisme consistant à pousser à l’extrême limite le crime et le
mensonge.
Les entreprises criminelles n’ont pas manqué, sous divers étendards, tantôt associés,
tantôt en lutte, avant 1956, date de l’écrasement de la révolte hongroise, avant même
1945, année qui marque la fin du nazisme en Allemagne et l’extension du
communisme hors de l’URSS, en Roumanie notamment. On a tué des millions d’êtres
humains dans les camps ou chez eux. Mais seul le communisme a cherché, et
partiellement réussi, à détruire l’humanité de l’homme. A consumer totalement,

quoique souvent à petit feu, ce qui constitue l’être humain en tant que tel. A fabriquer,
moyennant terreur et désespoir, le robot humain, golem d’un genre inédit.

* * * * *

L’originalité du texte de Grégoire Dumitresco, en fin de compte son intérêt majeur, si
on le compare avec d’autres évocations du phénomène Pitesti, lequel ne fut pas une
horreur unique, plutôt une horreur spécifique sous l’angle de la mise au point et du
perfectionnement, réside dans l’explication qu’en donne l’auteur, peu enclin à se
satisfaire de la simple description ou à cultiver avec complaisance le détail sadique.
Le fonctionnement du laboratoire, c’est-à-dire de la fameuse « chambre-hopital No 4 »,
est mis en rapport avec ce qui, implacablement, le produit après l’avoir décidé et
programmé dans le cadre, bien défini, de la transformation de l’humanité, et par cet
exercice totalitaire du pouvoir qui reste inhérent à l’utopie révolutionnaire en général,
à sa variante communiste-léniniste en particulier. Car il est dans la nature de l’appareil
communiste de faire souffrir en vue de produire un nouvel homme. C’est là, à n’en pas
douter, un caractère sacrificiel, donc religieux, mais d’une religion radicalement
pervertie, et concernant un sacrifice total.
Ainsi le lecteur verra-t-il, avec une éclairante précision, se mettre en place les
dispositifs, s’engager les manoeuvres, intervenir à tel moment tel personnage. Au long
de ce texte, où il est si fréquemment question de masques arrachés, se découvre le
secret d’une mécanique funeste, qui ne fonctionne qu’à l’instigation de ceux qu’elle est
destinée à broyer, la finalité ultime consistant à faire en sorte que bourreau et victime
ne fassent qu’un. Le cercle, à l’évidence infernal, de la Révolution se parachève en
devenant son propre court-circuit.
Grégoire Dumitresco est de confession orthodoxe et, par surcroît, d’une exemplaire
piété. Néanmoins, nous ne jugerons pas outrecuidant, au nom d’une aspiration
commune au sauvetage des valeurs, plutôt que d’un oecuménisme convenu, de citer
des propos récents de Jean-Paul II: « Il ne faut pas oublier qu’il y a eu dans ce monde
plusieurs holocaustes ». Pour notre part, chrétiens que nous sommes et attachés au plus
éminent des droits de l’homme qui est le droit à la vérité de son destin, nous ne
l’oublions pas. Soixante ans après le jugement d’un autre Pape sur l’intrinsèque
perversité du communisme, nous croyons, nous aussi, au devoir de mémoire. Nous y
croyons avec plus de conviction, sans doute, que ceux pour lesquels il ne saurait y
avoir de mémoire que sélective et orientée. Non, nous n’oublions pas qu’à Pitesti a
fonctionné, avant 1956, un institut de déshumanisation par la souffrance, la terreur et
le désespoir, dont les techniciens parlaient d’arrachage de masques, sans peut-être se
souvenir qu’en latin masque se dit persona. Imaginerait-on un crime contre l’humanité
plus avéré que celui qui consiste à faire méthodiquement disparaître toute trace
d’humanité en l’homme? A vouloir détruire la personne jusqu’à l’âme?

* * * * *

La vie entière de Grégoire Dumitresco s’accomplit sous les signes conjugués de la
rectitude et du sacrifice. Aucun élément, pour infime qu’il paraisse, n’est, dès lors, à
négliger. Le fait qu’il s’oriente vers des études de Droit, par exemple, reste, avec la
sincérité de sa foi chrétienne, le moteur autant que la pierre de touche de son action.
C’est au cours de sa deuxième année universitaire que la Securitate l’arrête. Il n’a

strictement rien à se reprocher, même du simple point de vue de la légalité définie par
les communistes, qui venaient de prendre le pouvoir. A croire qu’il représente à leurs
yeux la proie idéale. Libéré sous conditions, après les effroyables épreuves dont ce
livre se fait l’écho, il montre le même souci d’obéir, quoi qu’il en coûte, aux exigences
d’une justice supérieure. Il lui en coûtera, malgré l’apaisement tout relatif d’un exil
laborieux, la santé et, en fin de compte, la vie. A cet égard, une remarque s’impose
tout de suite concernant une particularité du texte et sa résonance, rendue ainsi plus
douloureuse. Le lecteur ne manquera pas d’être frappé par les multiples allusions que
fait Grégoire Dumitresco à l’état de son coeur: palpitations, battements accélérés,
défaillance. Nous sommes aux antipodes du cliché. Ce coeur, déjà fragile, et soumis à
un traitement ravageur, le harcèlera constamment, jusqu’à se rompre, alors que réfugié
depuis vingt-cinq ans en Allemagne, le rescapé de Pitesti venait d’exorciser le
souvenir de son calvaire. Discret par nature, maintenant silencieux, il nous laisse peu
d’informations sur lui-même. Celles qui suivent nous viennent de sa veuve à qui nous
exprimons notre vive gratitude.
Fils d’officier, Grégoire Dumitresco est né le 24 mai 1923 à Cepale, dans le
département de Curtea de Arges. Mais Pitesti ne tarde pas à le happer, d’abord sous un
jour paisible, puisqu’il y suit les cours du lycée I. C. Bratiano. En 1946, il s’inscrit à
l’Université de Bucarest, comme étudiant en droit. Le 7 février 1948, moins de deux
mois après l’abolition de la monarchie, il est arrêté pour activité anticommuniste et
nationale-royaliste. On sait ce que représente ce genre d’imputation. Il connaît alors
l’horreur des geôles de Pitesti, de Jilava, de Pitesti à nouveau, pour y subir le
tristement célèbre arrachage des masques, enfin du mortifère Canal Danube-Mer
Noire. Libéré en août 1951, il va résider à Curtea de Arges, en relégation à domicile.
C’est là qu’un membre de l’organisation locale du P.C.R., cherchant à l’enferrer par
quelque compromission, le contacte en ces termes: « Cher camarade, comme tu es un
peu plus propre que d’autres, je te propose d’être nommé Président de l’A.R.L.U.S.
(Association roumaine pour le rapprochement avec l’Union Soviétique, antenne de
Curtea de Arges) ». La réponse mérite, elle aussi, de s’inscrire dans notre mémoire:  »
D’abord, ne m’appelez pas camarade, mais Monsieur Grégoire, ou, simplement
Grégoire. Je ne suis pas votre camarade. Ensuite, je ne peux pas être nommé président
de votre association: j’ai été prisonnier politique, et, à ce titre, on ne peut pas me faire
confiance. Enfin, je ne tiens pas du tout à votre sinécure ».
Mais le système concentrationnaire porte bien son nom: les degrés de liberté de plus
en plus restreinte dont jouit l’individu constituent autant de prisons concentriques,
depuis le pays lui-même, devenu un immense pénitencier, jusqu’à la plus petite cellule
de souffrance. Le couple Dumitresco veut en finir avec ce régime carcéral. Laissant
tout derrière eux, Grégoire et son épouse s’évadent dans des conditions aussi dures
que risquées. Grégoire travaillait dans une scierie. Le premier mars 1957, les deux
époux se glissent dans une niche pratiquée au milieu d’un tas de planches, sur un
wagon-tombereau à destination de la R.F.A. Le voyage durera neuf jours. Neuf jours
d’angoisse, de froid, de faim, et, surtout de soif. « Nous prenions l’air, raconte Madame
Dumitresco, par une petite ouverture, tentant d’attraper quelques flocons de neige.
Nous avions emporté des pommes et des oranges, mais la soif nous empêchait d’avaler
quoi que ce soit. A plusieurs reprises nous sommes restés sur une voie de garage en
Hongrie. Le moindre mouvement aurait pu alors signaler notre présence. Mais Dieu
nous a protégés. En Tchécoslovaquie, un soldat est monté sur le tas de planches. S’il

avait fait un pas de plus, il serait tombé dans notre refuge. Mais ce pas, il ne l’a pas
fait. Notre ange gardien nous a sauvés ».
De 1959 à 1968, Grégoire Dumitresco travaille à la Station de Radio Europe Libre, à
Munich, d’où Noël Bernard le chasse pour cause d’excès d’intégrité morale. S’en suit
un procès de deux ans. De 1970 à 1983, on le retrouve à la compagnie d’assurance
Deutsche Lloyd. Il meurt subitement le 20 juin 1983, à peine âgé de 60 ans. Le 10 mai
précédent, jour anniversaire de la Déclaration d’Indépendance et de l’avènement de la
Royauté, il récitait le célèbre poème de Radu Gyr, Lève-toi, Jean! Lève-toi, Georges!
devant une assistance prise par les larmes. Dans son oraison funèbre, Mgr. Bârlea
devait rappeler ce moment. Il dit, s’adressant au défunt: « Voici peu de temps, tu as
récité un poème que nous avons tous écouté avec ferveur. Personne au monde n’aurait
pu l’interpréter comme tu le fis alors. Aujourd’hui, sur le chemin de ta dernière
demeure, nous avons le devoir de te le rappeler à toi-même: Lève-toi, Grégoire, au
ciel, et prie pour ton pays auquel tu as sacrifié ta vie ».
Quant à nous, Français, nous ne croyons pas qu’il y ait rien à ajouter après cette
évocation, sinon de la crier à la face des repus qui par leur souci de défendre le
communisme et de ne défendre que lui, avec tant d’acharnement et de méticulosité,
nous rappellent la campagne haineuse lancée voici 50 ans – encore un anniversaire,
les communistes y tiennent beaucoup – contre Kravchenko. Ce sont les mêmes
méthodes, les mêmes calomnies, et presque les mêmes mots. Prétendre changer le
monde, tout en se montrant incapable de changer les vieilles formules, telle est sans
doute la fonction assignée au nouvel homme. Assurément, l’obligation constante de
tourmenter soi-même un être cher, parent, ami, compagnon de lutte ou d’infortune,
constitue-t-elle une nouveauté, voire un progrès dans l’évolution de l’espèce humaine.
Mais la rigueur des temps nous incline à croire que l’Occident n’aura plus besoin des
tortionnaires de Pitesti pour se muer en monde de robots.

AVANT-PROPOS DE L’AUTEUR
Les pages qui suivent dévoilent (1) la terreur déclenchée par le régime communiste en
Roumanie, dans les années 1949-1951, notamment à la prison de Pitesti, ainsi que
mes pensées et mes sentiments durant la période où j’y fus détenu.
A Pitesti il était question de se démasquer car, selon les dirigeants du parti, tous les
prisonniers politiques portaient un masque, qu’ils devaient, coûte que coûte, arracher.
Le lecteur jugera peut-être certains faits incroyables. Mais, si jamais lumière est faite
sur le crime contre l’humanité perpétré à Pitesti, on devra convenir que mes paroles
sont loin d’exprimer toute la torture physique et morale à laquelle furent soumis les
quelque mille détenus politiques de ce pénitencier.
Il a bien fallu que la terreur décrite au long de ces pages, et sa méthode diabolique,
eussent un commencement; les mystérieuses prisons communistes de la première
vague de terreur n’y sont évidemment pas étrangères. La rééducation pratiquée au
Pénitencier de Pitesti constitue sans nul doute une nouvelle édition, trente ans après,
de la première rééducation soviétique par le fer et par le feu, une nouvelle version
encore plus élaborée de crime contre l’humanité: un crime dont le mobile était
l’anéantissement de la personnalité humaine.
Ce qui s’est passé à Pitesti devait être étendu à l’ensemble du vaste système carcéral
roumain. Dieu nous a cependant épargnés. Alors que la terreur touchait à son apogée,
et que Pitesti était devenu un enfer, l’ordre arriva de tout faire cesser. Comment cela
s’explique-t-il? Quelles forces secrètes sont intervenues? La réponse est beaucoup plus
complexe qu’il n’y paraît.
J’ai tâché de rendre le plus fidèlement possible l’inhumanité criminelle manifestée
sous des formes bestiales à Pitesti. J’ai dû certes la revivre, tout revivre, mais je me
suis efforcé d’oublier les sentiments épouvantables que j’avais éprouvés, pour ne rien
exagérer, pas même le moindre détail. Peine inutile, dira-t-on. Quelle folie maladive,
en effet, pourrait imaginer une chose plus épouvantable encore?
Bien entendu, les noms des prisonniers encore vivants ou que je tenais pour tels, ont
été changés.
Munich, février 1978

Chapitre I

suite…

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