LES FORCES DE VIE



Auteurs : Bott Victor – Coroze Paul – Marti Ernst
Ouvrage : Les forces de vie 

1 Introduction à l’étude des forces éthériques

2 Les quatre éthers
Année : 1981

I
Introduction à l’étude
des forces éthériques

PRÉFACE
du docteur Victor Bott
L’Introduction à l’étude des forces éthériques a été rédigée par Paul Coroze en 1931. A l’époque, les
scientifiques pensant résoudre le problème de la vie en lui appliquant les connaissances acquises par l’étude du
monde mort, se sont acharnés dans cette direction. Si d’importantes découvertes ont été faites en biochimie et en
génétique, entre autres, les chercheurs sont néanmoins allés, en ce qui concerne la vie proprement dite, de
désillusion en désillusion, faisant penser à celui qui court après son ombre sans jamais la rattraper. Pourtant
Rudolf Steiner avait donné l’impulsion nécessaire à une étude de la vie à l’aide de moyens appropriés. Cette
impulsion n’a été suivie que par quelques-uns de ses élèves, le reste du monde scientifique restant désespérément
accroché au sacro-saint dogme de l’impossibilité de connaître ce qui n’est ni mesurable, ni pesable, ni
dénombrable. Or la vie — et les forces éthériques sont des forces de vie — appartient à un plan différent de celui
du sensible, bien que le jouxtant, ce qui permet aux processus vitaux de se manifester jusque sur le plan matériel.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il semblait aisé de découvrir le secret de la vie à l’aide de méthodes propres
au monde physique. Ce sont en réalité des méthodes différentes, qualitatives et non quantitatives, que requiert
l’étude de la vie.
Actuellement certains chercheurs sont prêts à faire le pas et les résistances dues à l’attachement aux
traditions matérialistes commencent à céder. Nous sommes cependant loin de l’optimisme manifesté par P.
Coroze dans son premier chapitre et les savants qu’il cite comme Driesch, Whitehead, et Javorsky ont été rejetés
dans l’oubli.
Lorsque Paul Coroze écrivit cet opuscule, une partie importante de l’oeuvre de R. Steiner était encore
inaccessible et il s’est principalement basé sur les ouvrages d’un de ses élèves, G. Wachs-muth. Or ceux-ci
comportent quelques erreurs que P. Coroze n’était pas en mesure de déceler. Une nouvelle édition de son
ouvrage nécessitait de ce fait quelques remaniements que Simonne Coroze m’a prié d’effectuer.
De plus, nous avons jugé utile de compléter les indications de Paul Coroze par une remarquable étude du Dr
Marti sur les quatre éthers.
V. B. 1981

1

L’ÉTUDE DES FORCES ÉTHÉRIQUES
ET LA PENSÉE SCIENTIFIQUE MODERNE
Les recherches exposées dans ces pages ont été entreprises d’après l’enseignement de Rudolf Steiner et sous
son impulsion. Les résultats obtenus n’acquièrent leur entière valeur que si on montre leur lien avec les principes
qui ont guidé les travaux qui vont être exposés et avec le but que les chercheurs s ‘étaient proposé. Ces résultats
sont en quelque sorte l’illustration et la démonstration sensible de quelques-unes des données de la science
spirituelle fondée par Rudolf Steiner.
La science spirituelle ne cherche pas à s’opposer aux sciences de la nature, aux sciences modernes, mais elle
s’efforce de les compléter, de permettre à la connaissance scientifique de pénétrer dans des domaines qui
paraissent à beaucoup d’esprits contemporains devoir échapper à toute connaissance de cet ordre.
Il y a donc lieu d’examiner tout d’abord quelle place peuvent prendre les recherches de la science spirituelle,
et particulièrement l’étude des forces éthériques, parmi les sciences contemporaines. Il nous faut examiner
l’attitude que prennent la science et la philosophie scientifique en présence des problèmes qu’étudie la science
spirituelle, afin d’établir leurs rapports et la contribution qu’une connaissance des forces éthériques peut apporter
à la pensée scientifique moderne.
Les conceptions scientifiques ont été profondément modifiées depuis le début du XXe siècle et il nous faut
tout d’abord exposer les vues nouvelles qui se sont fait jour dans ces dernières années.

*
* *

La science et la philosophie modernes déclarent qu’il y a une limite à la connaissance ; qu’il est un point où
l’esprit doit s’arrêter, un point à partir duquel il ne peut pas aller plus avant ; qu’il existe donc un inconnaissable.
La limite dont il est question ici n’est pas d’ordre matériel ; ce ne sont pas des difficultés d’ordre physique
qui constituent cet obstacle infranchissable. Sans doute, nous pouvons être empêchés d’observer un astre parce
que nos télescopes ne sont pas assez puissants ; mais ce n’est pas là une véritable limite. L’infiniment grand
comme l’infiniment petit échappent à nos sens, mais peuvent être atteints par des instruments toujours plus
perfectionnés. Si tel astre est trop loin ou tel organisme trop petit pour être aperçus aujourd’hui, ils pourront
demain, grâce à un matériel mieux approprié, entrer dans le champ de notre vision et d’inconnaissables devenir
connus. Il n’y a pas de limites au perfectionnement dans le domaine matériel et c’est pourquoi certains savants du
XIXe siècle déclaraient qu’il n’y a pas de limites à la science. Renan, dans L’Avenir de la Science, affirmait avec
enthousiasme qu’un jour, plus ou moins proche, nous pourrions, par la méthode expérimentale, par des procédés
de laboratoire, connaître « le mot des choses », l’énigme de l’univers.
Les philosophes répétaient sans doute, depuis Kant, qu’il est impossible d’atteindre à une connaissance
directe du monde. Mais toutes les sciences modernes reposaient, jusqu’au début du XXe siècle, sur l’affirmation
indiscutée qu’il existe entre les phénomènes des rapports constants, susceptibles d’être mesurés et rame nés à des
modifications dans le temps et l’espace.
On a admis par conséquent que les notions mathématiques, dont l’évidence et la précision s’imposent à
l’esprit, devaient dominer toute connaissance scientifique, qu’il n’y avait de science que du mesurable.
On remarquait en effet que certaines lois agissant dans le monde extérieur, et qu’on peut établir par
l’expérience, présentent une grande analogie avec des théorèmes mathématiques qui s’établissent par la seule
force du raisonnement.
On constatait en outre que plus un ordre de connaissance, une science, peut s’exprimer facilement par des
rapports mathématiques, plus il gagne en rigueur et acquiert, semble-t-il, de force d’évidence. Il ne paraissait
donc pas douteux que les mathématiques et la mécanique qui en est, en quelque sorte, la vérification
expérimentale, devaient servir à la fois de modèle et de base à toute connaissance scientifique. On établissait par
suite une hiérarchie, une classification des sciences et des connaissances fondées sur ce critérium : la
mathématisation.
De ces constatations est née une hypothèse qui a paru longtemps séduisante : la conception mécanique du
monde.

Cette hypothèse supposait que le phénomène le plus facilement accessible à l’intelligence, à savoir le
phénomène mécanique, devait être en même temps le phénomène essentiel ; tous les autres, même ceux qui
paraissaient les plus éloignés de la mécanique, les moins soumis à ses lois, pouvant, par analyse, y être ramenés.
Ils ne seraient, d’après cette hypothèse, que des complexes de lois mécaniques. Il semblait possible de débrouiller
ces complexes, en les ramenant du plus compliqué au plus simple, jusqu’au plus simple de tous : le phénomène
mécanique.
L’astronomie, la physique, ont été ainsi ramenées peu à peu à des phénomènes de mécanique pure :
attraction des corps, vibrations de l’air ou de l’éther, train d’ondes dans les champs magnétiques. Les phénomènes
de la vie paraissaient bien, sans doute, échapper pour partie tout au moins aux lois de la mécanique. Mais on
supposait que cette apparente anomalie était due simplement à la complexité du phénomène et non pas à une
différence de nature. Il semblait ne contenir rien d’autre qu’un complexe de phénomènes physico -chimiques qui
s’analysaient eux-mêmes en phénomènes mécanique s.
Quant à la conscience et à la pensée, on a tenté un instant de les considérer elles-mêmes comme le
développement des faits physiologiques. La psycho -physiologie, en vogue pendant les dernières années du XIXe
siècle, n’a vu dans la pensée que le développement ultime de phénomènes biologiques. On cherchait à expliquer
la pensée, à en trouver la cause dans des rapports mécaniques, chimiques ou magnétiques qui s’établiraient entre
les neurones ou les cellules nerveuses. Ici encore, on prétendait ne rien trouver d’autre qu’une complexité plus
grande, mais pas de différences de nature avec les phénomènes mécaniques.
Ainsi, parallèlement à la hiérarchie des sciences, on a établi une hiérarchie de faits fondée uniquement sur
leur supposée complexité. Le fait le plus simple, c’est-à-dire le plus facile à saisir pour l’intelligence, parce qu’il
semble correspondre aux lois mêmes de cette intelligence s’exprimant dans le raisonnement mathématique, a été
déclaré par hypothèse le fait le plus primitif, celui dont les autres découlent, aussi bien dans la réalité objective
que dans la pensée humaine.
Depuis les premières années du XXe siècle, ce magnifique échafaudage, qui paraissait une construction
grandiose de la pensée humaine, s’est écroulé.
Deux brèches principales y ont été faites : par les physiciens et les mathématiciens d’une part, par les
physiologues d’autre part.
L’édifice reposait en effet sur une notion essentielle : l’existence entre les phénomènes de rapports et de
mesures supposés constants, ayant une valeur absolue. Le temps et l’espace étaient considérés comme ayant une
existence objective, comme s’imposant au monde extérieur ainsi qu’à la pensée humaine.
Henri Poincaré, le premier, a démontré que les lois établies par des sciences considérées comme
rigoureusement exactes, la mécanique céleste par exemple, n’avaient pas le caractère de rigueur et de fixité qu’on
leur attribuait, qu’elles n’étaient que des « lois approchées ». De plus, il mettait en doute la réalité objective du
temps et de l’espace en montrant tout au moins que les notions scientifiques de temps et d’espace constituaient de
véritables abstractions qui n’étaient fondées ni sur les données psychologiques ni sur celles de l’observation. Les
expériences de Maxwell et de Lorenz ont confirmé les vues du mathématicien français ; Einstein enfin les a
systématisées en leur donnant une expression purement mathématique.
La théorie de la relativité ôte sa rigueur au phénomène mécanique, et toute connaissance fondée sur les lois
de cet ordre perd son exactitude. Il devient dès lors difficile de considérer le phénomène mécanique comme étant
le phénomène simple et primitif par excellence, celui dont tous les autres dérivent. On peut même se demander si
le temps et l’espace sont autre chose que de pures conceptions de la pensée humaine. La relativité du temps
arrive à jeter même le doute sur la valeur du principe de causalité tel qu’il est appliqué dans les sciences
expérimentales. Ainsi que l’a montré Poincaré, lorsque deux phénomènes paraissent liés par un rapport de cause
à effet, on appelle cause celui qui apparaît le premier dans le temps, et effet le second. La théorie de la relativité
du temps ne permet donc plus de déterminer avec rigueur où est la cause et où est l’effet.
Le désordre qu’elle a jeté dans les notions les plus certaines de la physique et de l’astronomie mathématiques
a conduit un grand nombre de savants à un véritable agnosticisme. La science ne peut même plus établir le
rapport entre les phénomènes, comme le croyaient les criticistes kantiens, mais seulement des rapports entre les
symboles des phénomènes ; et ces symboles sont choisis par l’intelligence humaine uniquement en raison de leur
commodité pour la pensée, comme le disait Henri Poincaré.
Pendant que les physiciens faisaient ces constatations décevantes du point de vue de la conception
mécanique du monde, les physiologues, de leur côté, arrivaient à la conviction de plus en plus forte qu’il est
impossible de ramener les phénomènes de la vie aux phénomènes physico -chimiques. C’est surtout l’étude de
l’embryologie qui a conduit à transformer dans ce domaine les conceptions anciennes. Il a paru rapidement

impossible de ramener au simple développement cellulaire la différenciation des tissus qui se produit au début de
la vie embryonnaire et qui aboutit à la formation des organes. Des savants de plus en plus nombreux ont été
amenés par leurs observations à admettre l’action, chez tous les êtres vivants organisés, d’une activité formatrice
qui ne peut pas être ramenée à la vie cellulaire, et qui semble agir selon un plan déterminé par la constitution de
l’être entier. Ce plan préexistant qui déterminerait la différenciation des cellules et l’apparition des organes au
cours de la vie embryonnaire, assurerait leur transformation et leur croissance, puis, à partir de l’âge adulte, leur
maintien et leur conservation au milieu du renouvellement incessant des cellules.
Le nom de Hans Driesch est lié tout particulièrement à cette conception nouvelle ; mais de nombreux
savants français, italiens et anglais parvenaient de leur côté, et à la suite de travaux d’un autre ordre, à des
conclusions assez voisines de celles du physiologue allemand. Pour ces divers savants, le phénomène de la vie
doit être considéré comme un phénomène différent par sa nature même des phénomènes physico -chimiques et
des actions mécaniques. Il serait constitué essentiellement par une activité formatrice indépendante.
Cette conception tend rapidement à dépasser les cadres de la science purement biologique. De nombreux
esprits sont portés à concevoir le monde, l’univers tout entier, comme un être vivant traversé sans cesse et vivifié
par cette activité formatrice qui est individualisée dans les êtres vivants. Le savant anglais Whitehead 1 a adopté
cette conception, tandis qu’en France Javorsky fondait sur elle tout un système 2. Cependant on ne la considère
en général que comme une hypothèse difficile, sinon impossible à vérifier.
Néanmoins, beaucoup de savants contemporains seraient prêts à renverser les facteurs de l’hypothèse su r
laquelle se fondait la science du XIXe siècle. Au lieu de voir dans la vie un complexe de forces mécaniques, ils
seraient portés à la considérer comme le phénomène originel dont tous les autres dériveraient.
La science spirituelle va plus loin encore dans cette voie. Elle considère la pensée, l’activité spirituelle
comme phénomène originel. D’elle procède l’activité formatrice, et cette seconde activité dirige et détermine
toutes les modifications qui se produisent au sein de la substance.
C’est cette activité, manifestée tout particulièrement dans les phénomènes de la vie organique, que la science
spirituelle dénomme l’éthérique.
Mais il s’agissait de parvenir à une véritable connaissance de cette activité formatrice, et ne pas se contenter
de simples affirmations ou de la vague conception d’une force vitale, sorte d’entité métaphysique imprécise. Il
fallait donc découvrir une méthode qui permette son étude scientifique. C’est l’oeuvre à laquelle se sont voués
Rudolf Steiner, ses collaborateurs et ses disciples. Les résultats qu’ils ont obtenus pour une connaissance plus
profonde du phénomène de la vie vont être indiqués dans leurs grandes lignes au cours des pages qui suivent.
La science spirituelle peut donc apporter une contribution importante à la pensée scientifique moderne.
Mais, pour qu’une collaboration soit possible, il est nécessaire que la science officielle admette la légitimité de la
méthode spirituelle. Ainsi que nous le verrons en effet (chap. III), le domaine que la science spirituelle cherche à
atteindre par ses investigations échappe nécessairement à la méthode expérimentale suivie exclusivement pour
les recherches scientifiques. La méthode expérimentale est adaptée à l’étude d’un certain ordre de phénomènes,
ceux qui peuvent être atteints par des mesures. Elle repose toujours sur le raisonnement suivant : nous constatons
que tel phénomène varie proportionnellement à tel autre, donc ces deux phénomènes sont unis par un lien de
cause à effet. Le domaine qui peut être connu par la méthode expérimentale est le domaine du quantitatif. Tout
ce qui ne peut être ramené au nombre, à la quantité, lui échappe. C’est sur des appréciations de qualités que
repose la science spirituelle.


1 Science and the modern World. Cambridge University Press. 1929.
2 H. JAVORSKY : Le Ghéon ou la Terre vivante. Flammarion, éd.


2

LA CONNAISSANCE DE L’ÉTHÉRIQUE
ET LES BESOINS SPIRITUELS DE NOTRE ÉPOQUE

L’étude des forces éthériques n’est pas seulement affaire de techniciens, de savants. Cette étude peut
contribuer à résoudre des problèmes intéressant et touchant tous les hommes. La connaissance de ces forces qui
sont d’ordre suprasensible est un premier pas vers la connaissance de ce domaine mystérieux que de tout temps
les hommes ont cru pressentir ou deviner derrière les phénomènes sensibles. C’est dans ce domaine que la
tradition et la foi placent la source des impulsions morales et des sentiments religieux. De nos jours, c’est par la
connaissance qu’il y faut pénétrer.
Le besoin impérieux de connaître est un sentiment profondément ancré dans le coeur de tout homme
moderne. Il lui semble intolérable que la pensée ne puisse parvenir, si elle déploie une force et une acuité
suffisantes, à répondre à toutes les questions que pose son âme. Cependant la science moderne se déclare
impuissante à résoudre les problèmes les plus angoissants et qui peuvent se ramener, en dernière analyse, aux
trois interrogations célèbres : Qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que la mort ? Qu’est-ce que la destinée ? Problèmes
essentiels, problèmes vitaux, car la réponse qu’on y peut donner n’a pas seulement pour but de satisfaire
l’intelligence, mais encore et surtout de diriger nos actes, de donner un point d’appui à notre vie morale, de
trouver un sens et un but à l’existence.
Au cours du XIXe siècle, beaucoup d’esprits ont pu croire un instant que les progrès de la science
permettraient de résoudre tôt ou tard toutes les énigmes de l’univers. On s’est vite aperçu que les magnifiques
conquêtes de la science étaient des progrès de l’ordre de la technique et non de l’ordre de la connaissance. Les
données des problèmes ont pu être déplacées, mais les énigmes, loin de se résoudre, n’ont fait que croître en
nombre et en complexité. Des champs nouveaux d’étude et de recherche se sont ouverts, si vastes que la pensée
perdue dans le dédale des détails ne les peut plus embrasser d’un coup d’oeil ; le spécialiste doit se résigner à n’en
explorer qu’un canton de plus en plus étroit. Mais les réponses aux questions essentielles demeurent toujours
aussi lointaines.
En face des problèmes que chaque homme ressent comme les plus vitaux, la science répond par la bouche
d’un de ses plus illustres représentants : « Ignorabimus », — nous ignorons et même nous ignorerons toujours,
car la science a des limites infranchissables. Quelques hommes, parmi ceux dont l’âme est la mieux trempée, ont
mis parfois une sorte de point d’honneur à accepter stoïquement cet « ignorabimus », à refouler comme s’il
s’agissait d’oiseuses questions enfantines ce qu’ils appelaient un peu dédaigneusement « l’inquiétude
métaphysique ». Mais derrière le sourire finement sceptique se masque bien souvent une secrète angoisse du
coeur. D’aucuns s’épuisent en recherches vaines, d’autres s’étourdissent…
En face de l’« ignorabimus » que proclame la science, la religion chante « adoremus ». Mais si la religion
peut parfois apaiser les coeurs, elle ne peut plus satisfaire la pensée.
Dans l’Antiquité, les dieux habitaient parmi les hommes ; le temple était leur maison. Ils étaient citoyens
d’une ville, possédaient des esclaves et acceptaient qu’on leur servît des banquets. Au Moyen Age, Dieu règne
dans les cieux, mais les cieux sont tout proches de la terre. Dieu et ses saints interviennent à chaque instant dans
la vie humaine ; il n’y avait pas si longtemps qu’ils vivaient parmi les hommes. De nos jours, les cieux sont si
loin, si loin, qu’ils en sont presque inaccessibles. Ils ont reculé à mesure qu’augmentait la puissance des
télescopes et que les astronomes ajoutaient des zéros à leurs chiffres.
Mais n’y a-t-il vraiment plus de chemin depuis la terre jusqu’aux cieux ?
C’est ce chemin que la science spirituelle cherche à tracer.
La pensée contemporaine est, en effet, caractérisée par une opposition entre le domaine de la connaissance,
qui comprend tout ce qui est objet de science, dont les conclusions et les vérités doivent s’imposer à tous les
esprits, et le domaine du sentiment personnel, où l’on rejette tous les problèmes religieux, moraux ou esthétiques.
On n’admet pas que ce second domaine puisse être objet de connaissance, car là, aucune règle, dit -on, ne saurait
s’imposer à la pensée. On y accéderait moins par une opération de l’esprit que par un élan du coeur ou par le don
gratuit d’une inspiration.
Dans une page célèbre, le grand savant Pasteur a puissamment décrit cette opposition :

« En chacun de nous il y a deux hommes : le savant, celui qui fait table rase ; qui, par l’observation,
l’expérimentation et le raisonnement, veut s’élever à la connaissance de la nature ; et puis, l’homme sensible,
l’homme de tradition, de foi ou de doute, l’homme de sentiment, l’homme qui pleure ses enfants qui ne sont plus ;
qui ne peut, hélas ! prouver qu’il les reverra, mais qui le croit et l’espère ; qui ne veut pas mourir comme un
vibrion ; qui se dit que la force qui est en lui se transformera.
« Les deux domaines sont distincts, et malheur à celui qui veut les faire empiéter l’un sur l’autre dans l’état
imparfait de nos connaissances. »
La science spirituelle prétend unir ces deux domaines… sans faire de malheur.
A force d’insister sur le divorce du corps et de l’âme, de la chair et de l’esprit, du matériel et du spirituel, de
la nature et de Dieu, nous avons tous acquis plus ou moins une représentation du monde qui rappelle certains
tableaux de peintres primitifs. En haut, très haut, il existe (peut-être, disent certains esprits, mais en tout cas très
loin) un paradis peint entièrement « d’or fin et d’outremer de la meilleure qualité » 3. Dieu y règne dans sa gloire,
entouré d’anges uniquement occupés à chanter ses louanges. En bas, sous un plafond de nuages denses, l’homme,
seul être de la terre possédant une âme sensible et des aspirations spirituel les, tâtonne et cherche, dans les
ténèbres, entouré de forces anonymes et impitoyables, qui lui sont étrangères, sinon hostiles, qu’il est fier de
dompter parfois mais qui finissent toujours par le broyer dans la mort. Peut-être peut-on, par la porte de la
tombe, pénétrer dans le séjour bienheureux. Mais ici-bas, comment connaître ce monde spirituel si lointain,
inaccessible ?
Les mystiques prétendent sans doute y pénétrer par l’extase. Mais la voie mystique est non seulement
pénible, mais ouverte à bien peu d’êtres. Elle exige des conditions exceptionnelles de vie jointes à des qualités
rares. Quant aux certitudes qu’elle donne à ceux qui parviennent au bout de la route, elles sont purement
intérieures, ne valent que pour ceux qui ont atteint l’expérience de l’union à Dieu. L’extase est ineffable,
indescriptible, incommunicable. Elle ne confère aucune connaissance qui puisse être transmise à ceux qui ne
l’ont point connue.
La science spirituelle cherche les degrés qui unissent ce monde spirituel si lointain au monde sensible, objet
de nos connaissances scientifiques. Pour parvenir par une voie accessible à chacun jusqu’à une véritable
connaissance de domaines par hypothèse suprasensibles, elle cherche dans chaque phénomène du monde
physique la manifestation du spirituel, dans chaque chose la signature de l’esprit. Son point de départ est donc
l’observation du monde sensible, et une observation conduite en pleine conscience, la conscience humaine
ordinaire et normale. Mais à cette observation, elle joint le développement systématique des facultés spirituelles
qui existent en chaque homme, facultés qui doivent aboutir à l’éclosion de sens spirituels nous permettant la
perception du suprasensible, comme nos sens physiques nous font percevoir le monde matériel 4.
La science spirituelle diffère de la mystique en ce qu’elle tend, par des voies d’ailleurs fort différentes, et
sans isoler l’homme de la nature et de la vie, à le conduire à une connaissance du spirituel partout répandu dans
l’univers, et non pas seulement à une expérience du divin.
Elle s’oppose aux pratiques de certaines écoles spirituelles d’Orient ou des spirites et métapsychistes
occidentaux, en ce qu’elle se refuse à toute discipline qui supposerait comme condition préalable une diminution
ou une déformation de notre conscience normale.
Elle se distingue enfin des sciences à la fois par la façon dont elle conduit l’observation sensible, et surtout
par le développement spirituel qui doit s’ajouter et se joindre à cette observation.


3 Dans un des plus anciens ouvrages de technique artistique, le De diversarum Artium Schedula, du moine THÉOPHILE, qui date du XIIe
siècle, l’auteur dit à son disciple : « Si tu veux peindre le paradis, prends de l’or fin et de l’outremer de meilleure qualité .»

4 Cf. R. STEINER : L’Initiation, ou comment acquérir la connaissance des mondes supérieurs. Ed. du Centre Triades


III
LA MÉTAMORPHOSE DES FORMES,
EXPÉRIENCE SENSIBLE DU SUPRASENSIBLE

suite…

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