Psychologie des foules


 
Auteur : Le Bon Gustave
Ouvrage : Psychologie des foules
Année : 1895

Édition Félix Alcan, 9e édition, 1905, 192 pp.

Préface

Notre précédent ouvrage a été consacré à décrire l’âme des races. Nous allons
étudier maintenant l’âme des foules.
L’ensemble de caractères communs que l’hérédité impose à tous les individus
d’une race constitue l’âme de cette race. Mais lorsqu’un certain nombre de ces individus
se trouvent réunis en foule pour agir, l’observation démontre que, du fait même
de leur rapprochement, résultent certains caractères psychologiques nouveaux qui se
superposent aux caractères de race, et qui parfois en diffèrent profondément.
Les foules organisées ont toujours joué un rôle considérable dans la vie des
peuples ; mais ce rôle n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui. L’action inconsciente
des foules se substituant à l’activité consciente des individus est une des
principales caractéristiques de l’âge actuel.
J’ai essayé d’aborder le difficile problème des foules avec des procédés exclusivement
scientifiques, c’est-à-dire en tâchant d’avoir une méthode et en laissant de côté
les opinions, les théories et les doctrines. C’est là, je crois, le seul moyen d’arriver à
découvrir quelques parcelles de vérité, surtout quand il s’agit, comme ici, d’une
question passionnant vivement les esprits. Le savant, qui cherche à constater un phénomène,
n’a pas à s’occuper des intérêts que ses constatations peuvent heurter. Dans

une publication récente, un éminent penseur, M. Goblet d’Alviela, faisait observer
que, n’appartenant à aucune des écoles contemporaines, je me trouvais par. fois en
opposition avec certaines conclusions de toutes ces écoles. Ce nouveau travail
méritera, je l’espère, la même observation. Appartenir à une école, c’est en épouser
nécessairement les préjugés et les partis pris.
Je dois cependant expliquer au lecteur pourquoi il me verra tirer de mes études
des conclusions différentes de celles qu’au premier abord on pourrait croire qu’elles
comportent ; constater par exemple l’extrême infériorité mentale des foules, y compris
les assemblées d’élite, et déclarer pourtant que, malgré cette infériorité, il serait
dangereux de toucher à leur organisation.
C’est que l’observation la plus attentive des faits de l’histoire m’a toujours montré
que les organismes sociaux étant aussi compliqués que ceux de tous les êtres, il n’est
pas du tout en notre pouvoir de leur faire subir brusquement des transformations
profondes. La nature est radicale parfois, mais jamais comme nous l’entendons, et
c’est pourquoi la manie des grandes réformes est ce qu’il y a de plus funeste pour un
peuple, quelque excellentes que ces réformes puissent théoriquement paraître. Elles
ne seraient utiles que s’il était possible de changer instantanément l’âme des nations.
Or le temps seul possède un tel pouvoir. Ce qui gouverne les hommes, ce sont les
idées, les sentiments et les moeurs, choses qui sont en nous-mêmes. Les institutions et
les lois sont la manifestation de notre âme, l’expression de ses besoins. Procédant de
cette âme, institutions et lois ne sauraient la changer.
L’étude des phénomènes sociaux ne peut être séparée de celle des peuples chez
lesquels ils se sont produits. Philosophiquement, ces phénomènes peuvent avoir une
valeur absolue ; pratiquement ils n’ont qu’une valeur relative.
Il faut donc, en étudiant un phénomène social, le considérer successivement sous
deux aspects très différents. On voit alors que les enseignements de la raison pure
sont bien souvent contraires à ceux de la raison pratique. Il n’est guère de données,
même physiques, auxquelles cette distinction ne soit applicable. Au point de vue de la
vérité absolue, un cube, un cercle, sont des figures géométriques invariables, rigoureusement
définies par certaines formules. Au point de vue de notre oeil, ces figures
géométriques peuvent revêtir des formes très variées. La perspective peut transformer
en effet le cube en pyramide ou en carré, le cercle en ellipse ou en ligne droite ; et ces
formes fictives sont beaucoup plus importantes à considérer que les formes réelles,
puisque ce sont les seules que nous voyons et que la photographie ou la peinture
puissent reproduire. L’irréel est dans certains cas plus vrai que le réel. Figurer les
objets avec leurs formes géométriques exactes serait déformer la nature et la rendre
méconnaissable. Si nous supposons un monde dont les habitants ne puissent que
copier ou photographier les objets sans avoir la possibilité de les toucher, ils n’arriveraient
que très difficilement à se faire une idée exacte de leur forme. La connaissance
de cette forme, accessible seulement à un petit nombre de savants, ne présenterait
d’ailleurs qu’un intérêt très faible.

Le philosophe qui étudie les phénomènes sociaux doit avoir présent à l’esprit, qu’à
côté de leur valeur théorique ils ont une valeur pratique, et que, au point de vue de
l’évolution des civilisations, cette dernière est la seule possédant quelque importance.
Une telle constatation doit le rendre fort circonspect dans les conclusions que la loi
que semble d’abord lui imposer.
D’autres motifs encore contribuent à lui dicter cette réserve. La complexité des
faits sociaux est telle qu’il est impossible de les embrasser dans leur ensemble, et de
prévoir les effets de leur influence réciproque. Il semble aussi que derrière les faits
visibles se cachent parfois des milliers de causes invisibles. Les phénomènes sociaux
visibles paraissent être la résultante d’un immense travail inconscient, inaccessible le
plus souvent à notre analyse. On peut comparer les phénomènes perceptibles aux
vagues qui viennent traduire à la surface de l’océan les bouleversements souterrains
dont il est le siège, et que nous ne connaissons pas. Observées dans la plupart de leurs
actes, les foules font preuve le plus souvent d’une mentalité singulièrement inférieure
; mais il est d’autres actes aussi où elles paraissent guidées par ces forces
mystérieuses que les anciens appelaient destin, nature, providence, que nous appelons
voix des morts, et dont nous ne saurions méconnaître la puissance, bien que nous
ignorions leur essence. Il semblerait parfois que dans le sein des nations se trouvent
des forces latentes qui les guident, Qu’y a-t-il, par exemple, de plus compliqué, de
plus logique, de plus merveilleux qu’une langue ? Et d’où sort cependant cette chose
si bien organisée et si subtile, sinon de l’âme inconsciente des foules ? Les académies
les plus savantes, les grammairiens les plus estimés ne font qu’enregistrer péniblement
les lois qui régissent ces langues, et seraient totalement incapables de les créer.
Même pour les idées de génie des grands hommes, sommes-nous bien certains
qu’elles soient exclusivement leur oeuvre ? Sans doute elles sont toujours créées par
des esprits solitaires ; mais les milliers de grains de poussière qui forment l’alluvion
où ces idées ont germé, n’est-ce pas l’âme des foules qui les a formés ?
Les foules, sans doute, sont toujours inconscientes mais cette inconscience même
est peut-être un des secrets de leur force. Dans la nature, les êtres soumis exclusivement
à l’instinct exécutent des actes dont la complexité merveilleuse nous étonne.
La raison est chose trop neuve dans l’humanité, et trop imparfaite encore pour pouvoir
nous révéler les lois de l’inconscient et surtout le remplacer. Dans tous nos actes la
part de l’inconscient est immense et celle de la raison très petite. L’inconscient agit
comme une force encore inconnue.
Si donc nous voulons rester dans les limites étroites mais sûres des choses que la
science peut connaître, et ne pas errer dans le domaine des conjectures vagues et des
vaines hypothèses, il nous faut constater simplement les phénomènes qui nous sont
accessibles, et nous borner à cette constatation. Toute conclusion tirée de nos observations
est le plus souvent prématurée, car, derrière les phénomènes que nous voyons
bien, il en est d’autres que nous voyons mal, et peut-être même, derrière ces derniers,
d’autres encore que nous ne voyons pas.

Introduction :
L’ère des foules

Évolution de l’âge actuel. – Les grands chargements de civilisation sont la conséquence de changements
dans la pensée des peuples. – La croyance moderne à la puissance des foules. – Elle transforme la
politique traditionnelle des États. – Comment se produit l’avènement des classes populaires et comment
s’exerce leur puissance. – Conséquences nécessaires de la puissance des foules. – Elles ne peuvent
exercer qu’un rôle destructeur.- C’est par elles que s’achève la dissolution des civilisations devenues
trop vieilles. – Ignorance générale de la psychologie des foules. – Importance de l’étude des foules pour
les législateurs et les hommes d’État.
Les grands bouleversements qui précèdent les changements de civilisations, tels
que la chute de l’Empire romain et la fondation de l’Empire arabe par exemple semblent,
au premier abord, déterminés surtout par des transformations politiques considérables
: invasions de peuples ou renversements de dynasties. Mais une étude plus
attentive de ces événements montre que, derrière leurs causes apparentes, se trouve le
plus souvent, comme cause réelle, une modification profonde dans les idées des
peuples. Les véritables bouleversements historiques ne sont pas ceux qui nous
étonnent par leur grandeur et leur violence. Les seuls changements importants, ceux

d’où le renouvellement des civilisations découle, s’opèrent dans les idées, les conceptions
et les croyances. Les événements mémorables de l’histoire sont les effets visibles
des invisibles changements de la pensée des hommes. Si ces grands événements
se manifestent si rarement c’est qu’il n’est rien d’aussi stable dans une race que le fond
héréditaire de ses pensées.
L’époque actuelle constitue un de ces moments critiques où la pensée des hommes
est en voie de se transformer.
Deux facteurs fondamentaux sont à la base de cette transformation. Le premier est
la destruction des croyances religieuses, politiques et sociales d’où dérivent tous les
éléments de notre civilisation. Le second est la création de conditions d’existence et
de pensée entièrement nouvelles, par suite des découvertes modernes des sciences et
de l’industrie.
Les idées du passé, bien qu’à demi détruites, étant très puissantes encore, et les
idées qui doivent les remplacer n’étant qu’en voie de formation, l’âge moderne représente
une période de transition et d’anarchie.
De cette période, forcément un peu chaotique, il n’est pas aisé de dire maintenant
ce qui pourra sortir un jour. Quelles seront les idées fondamentales sur lesquelles
s’édifieront les sociétés qui succéderont à la nôtre ? Nous ne le savons pas encore.
Mais ce que, dès maintenant, nous voyons bien, c’est que, pour leur organisation, elles
auront à compter avec une puissance, nouvelle, dernière souveraine de l’âge moderne
: la puissance des foules. Sur les ruines de tant d’idées, tenues pour vraies jadis et
qui sont mortes aujourd’hui, de tant de pouvoirs que les révolutions ont successivement
brisés, cette puissance est la seule qui se soit élevée, et elle paraît devoir
absorber bientôt les autres. Alors que toutes nos antiques croyances chancellent et
disparaissent, que les vieilles colonnes des sociétés s’effondrent tour à tour, la
puissance des foules est la seule force que rien ne menace et dont le prestige ne fasse
que grandir. L’âge où nous entrons sera véritablement l’ÈRE DES FOULES.
Il y a un siècle à peine, la politique traditionnelle des États et les rivalités des
princes étaient les principaux facteurs des événements. L’opinion des foules ne comptait
guère, et même, le plus souvent, ne comptait pas. Aujourd’hui ce sont les traditions
politiques, les tendances individuelles des souverains, leurs rivalités qui ne
comptent plus, et, au contraire, la voix des foules qui est devenue prépondérante. Elle
dicte aux rois leur conduite, et c’est elle qu’ils tâchent d’entendre. Ce n’est plus dans
les conseils des princes, mais dans l’âme des foules que se préparent les destinées des
nations.
L’avènement des classes populaires à la vie politique, c’est-à-dire, en réalité, leur
transformation progressive en classes dirigeantes, est une des caractéristiques les plus
saillantes de notre époque de transition. Ce n’est pas, en réalité, par le suffrage universel,
si peu influent pendant longtemps et d’une direction d’abord si facile, que cet

avènement a été marqué. La naissance progressive de la puissance des foules s’est
faite d’abord par la propagation de certaines idées qui se sont lentement implantées
dans les esprits, puis par l’association graduelle des individus pour amener la
réalisation des conceptions théoriques. C’est par l’association que les foules ont fini
par se former des idées, sinon très justes, au moins très arrêtées de leurs intérêts et par
avoir conscience de leur force. Elles fondent des syndicats devant lesquels tous les
pouvoirs capitulent tour à tour, des bourses du travail qui, en dépit de toutes les lois
économiques tendent à régir les conditions du labeur et du salaire. Elles envoient dans
les assemblées gouvernementales des représentants dépouillés de toute initiative, de
toute indépendance, et réduits le plus souvent à n’être que les porte-parole des comités
qui les ont choisis.
Aujourd’hui les revendications des foules deviennent de plus en plus nettes, et ne
vont pas à moins qu’à détruire de fond en comble la société actuelle, pour la ramener
à ce communisme primitif qui fut l’état normal de tous les groupes humains avant
l’aurore de la civilisation. Limitation des heures de travail, expropriation des mines,
des chemins de fer, des usines et du sol ; partage égal de tous les produits, élimination
de toutes les classes supérieures au profit des classes populaires, etc. Telles sont
ces revendications.
Peu aptes au raisonnement, les foules sont au contraire très aptes à l’action. Par
leur organisation actuelle, leur force est devenue immense. Les dogmes que nous
voyons naître auront bientôt la puissance des vieux dogmes c’est-à-dire, la force
tyrannique et souveraine qui met à l’abri de la discussion. Le droit divin des foules va
remplacer le droit divin des rois.
Les écrivains en faveur auprès de notre bourgeoisie actuelle, ceux qui représentent
le mieux ses idées un peu étroites, ses vues un peu courtes, son scepticisme un peu
sommaire, son égoïsme parfois un peu excessif, s’affolent tout à fait devant le
pouvoir nouveau qu’ils voient grandir, et, pour combattre le désordre des esprits, ils
adressent des appels désespérés aux forces morales de l’Église, tant dédaignées par
eux jadis. Ils nous parlent de la banqueroute de la science, et revenus tout pénitents de
Rome, nous rappellent aux enseignements des vérités révélées. Mais ces nouveaux
convertis, oublient qu’il est trop tard. Si vraiment la grâce les a touchés, elle ne saurait
avoir le même pouvoir sur des âmes peu soucieuses des préoccupations qui assiègent
ces récents dévots. Les foules ne veulent plus aujourd’hui des dieux dont eux-mêmes
ne voulaient pas hier et qu’ils ont contribué à briser. Il n’est pas de puissance divine ou
humaine qui puisse obliger les fleuves à remonter vers leur source.
La science n’a fait aucune banqueroute et n’est pour rien dans l’anarchie actuelle
des esprits ni dans la puissance nouvelle qui grandit au milieu de cette anarchie. Elle
nous a promis la vérité, ou au moins la connaissance des relations que notre intelligence
peut saisir ; elle ne nous a jamais promis ni la paix ni le bonheur. Souverainement
indifférente à nos sentiments, elle n’entend pas nos lamentations. C’est à nous de

tâcher de vivre avec elle puisque rien ne pourrait ramener les illusions quelle a fait
fuir.
D’universels symptômes, visibles chez toutes les nations, nous montrent l’accroissement
rapide de la puissance des foules, et ne nous permettent pas de supposer que
cette puissance doive cesser bientôt de grandir. Quoi qu’elle nous apporte, nous devrons
le subir.
Toute dissertation contre elle ne représente que vaines paroles. Certes il est
possible que l’avènement des foules marque une des dernières étapes des civilisations
de l’Occident, un retour complet vers ces périodes d’anarchie confuse qui semblent
devoir toujours précéder l’éclosion de chaque société nouvelle. Mais comment l’empêcherions-
nous ?
Jusqu’ici ces grandes destructions de civilisations trop vieilles ont constitué le rôle
le plus clair des foules. Ce n’est pas, en effet, d’aujourd’hui seulement que ce rôle
apparaît dans le monde. L’histoire nous dit qu’au moment où les forces morales sur
lesquelles reposait une civilisation ont perdu leur empire, la dissolution finale est
effectuée par ces foules inconscientes et brutales assez justement qualifiées de
barbares. Les civilisations n’ont été créées et guidées jusqu’ici que par une petite
aristocratie intellectuelle, jamais par les foules. Les foules n’ont de puissance que pour
détruire. Leur domination représente toujours une phase de barbarie. Une civilisation
implique des règles fixes, une discipline, le passage de l’instinctif au rationnel, la
prévoyance de l’avenir, un degré élevé de culture, conditions que les foules, abandonnées
à elles-mêmes, se sont toujours montrées absolument incapables de réaliser. Par
leur puissance uniquement destructive, elles agissent comme ces microbes qui activent
la dissolution des corps débilités ou des cadavres. Quand l’édifice d’une civilisation
est vermoulu, ce sont toujours les foules qui en amènent l’écroulement. C’est
alors qu’apparaît leur principal rôle, et que, pour un instant, la philosophie du nombre
semble la seule philosophie de l’histoire.
En sera-t-il de même pour notre civilisation ? C’est ce que pouvons craindre, mais
c’est ce que nous ne pouvons encore savoir.
Quoi qu’il en soit, il faut bien nous résigner à subir le règne des foules, puisque
des mains imprévoyantes ont successivement renversé toutes les barrières qui pouvaient
les contenir.
Ces foules, dont on commence à tant parler, nous les connaissons bien peu. Les
psychologues professionnels, ayant vécu loin d’elles, les ont toujours ignorées, et
quand ils s’en sont occupés, ce n’a été qu’au point de vue des crimes qu’elles peuvent
commettre. Sans doute, il existe des foules criminelles, mais il existe aussi des foules
vertueuses, des foules héroïques, et encore bien d’autres. Les crimes des foules ne
constituent qu’un cas particulier de leur psychologie, et on ne connaît pas plus la

constitution mentale des foules en étudiant seulement leurs crimes, qu’on ne connaîtrait
celle d’un individu en décrivant seulement ses vices.
A dire vrai pourtant, tous les maîtres du monde, tous les fondateurs de religions
ou d’empires, les apôtres de toutes les croyances, les hommes d’État éminents, et, dans
une sphère plus modeste, les simples chefs de petites collectivités humaines, ont
toujours été des psychologues inconscients, ayant de l’âme des foules une connaissance.
instinctive, souvent très sûre ; et c’est parce qu’ils la connaissaient bien qu’ils
sont si facilement devenus les maîtres. Napoléon pénétrait merveilleusement la
psychologie des foules du pays où il a régné, mais il méconnut complètement parfois
celle des foules appartenant à des races différentes 1 ; et c’est parce qu’il la méconnut
qu’il entreprit, en Espagne et en Russie notamment, des guerres où sa puissance reçut
des chocs qui devaient bientôt l’abattre.
La connaissance de la psychologie des foules est aujourd’hui la dernière ressource
de l’homme d’État qui veut, non pas les gouverner – la chose est devenue bien difficile,
– mais tout au moins ne pas être trop gouverné par elles.
Ce n’est qu’en approfondissant un peu la psychologie des foules qu’on comprend à
quel point les lois et les institutions ont peu d’action sur elles ; combien elles sont
incapables d’avoir des opinions quelconques en dehors de celles qui leur sont
imposées ; que ce n’est pas avec des règles basées sur l’équité théorique pure qu’on les
conduit, mais en recherchant ce qui peut les impressionner et les séduire. Si un
législateur veut, par exemple, établir un nouvel impôt, devra-t-il choisir celui qui sera
théoriquement le plus juste ? En aucune façon. Le plus injuste pourra être pratiquement
le meilleur pour les foules. S’il est en même temps le moins visible, et le moins
lourd en apparence, il sera le plus facilement admis. C’est ainsi qu’un impôt indirect,
si exorbitant qu’il soit, sera toujours accepté par la foule, parce que, étant journellement
payé sur des objets de consommation par fractions de centime, il ne gêne pas ses
habitudes et ne l’impressionne pas. Remplacez-le par un impôt proportionnel sur les
salaires ou autres revenus, à payer en une seule fois, fût-il, théoriquement dix fois
moins lourd que l’autre, il soulèvera d’unanimes protestations. Aux centimes invisibles
de chaque jour se substitue, en effet, une somme relativement élevée, qui paraîtra
immense, et par conséquent très impressionnante, le jour où il faudra la payer. Elle ne
paraîtrait faible que si elle avait été mise de côté sou à sou ; mais ce procédé
économique représente une dose de prévoyance dont les foules sont incapables.
L’exemple qui précède est des plus simples ; la justesse en est aisément perçue.
Elle n’avait pas échappé à un psychologue comme Napoléon ; mais les législateurs,
qui ignorent l’âme des foules, ne sauraient l’apercevoir. L’expérience ne leur a pas


1 Ses plus subtils conseillers ne la comprirent pas d’ailleurs davantage. Talleyrand lui écrivait que “
l’Espagne accueillerait en libérateurs ses soldats.. Elle les accueillit comme des bêtes fauves. Un
psychologue, au courant des instincts héréditaires de la race, aurait pu aisément prévoir cet
accueil.


encore suffisamment enseigné que les hommes ne se conduisent jamais avec les prescriptions
de la raison pure.
Bien d’autres applications pourraient être faites de la psychologie des foules. Sa
connaissance jette la plus vive lueur sur un grand nombre de phénomènes historiques
et économiques totalement inintelligibles sans elle. J’aurai occasion de montrer que si
le plus remarquable des historiens modernes, M. Taine, a si imparfaitement compris
parfois les événements de notre grande Révolution, c’est qu’il n’avait jamais songé à
étudier l’âme des foules. Il a pris pour guide, dans l’étude de cette période compliquée,
la méthode descriptive des naturalistes ; mais, parmi les phénomènes que les naturalistes
ont à étudier, les forces morales ne figurent guère. Or ce sont précisément ces
forces-là qui constituent les vrais ressorts de l’histoire.
À n’envisager que son côté pratique, l’étude de la psychologie des foules méritait
donc d’être tentée. N’eût-elle qu’un intérêt de curiosité pure, elle le mériterait encore.
Il est aussi intéressant de déchiffrer les mobiles des actions des hommes que de
déchiffrer un minéral ou une plante.
Notre étude de l’âme des foules ne pourra être qu’une brève synthèse, un simple
résumé de nos recherches. Il ne faut lui demander que quelques vues suggestives.
D’autres creuseront davantage le sillon. Nous ne faisons aujourd’hui que le tracer sur
un terrain bien vierge encore 1.


1 Les rares auteurs qui se sont occupés de l’étude psychologique des foules ne les ont examinées,
comme je le disais plus haut, qu’au point de vue criminel. N’ayant consacré à ce dernier sujet
qu’un court chapitre de cet ouvrage, je renverrai le lecteur pour ce point spécial aux études de M.
Tarde et à l’opuscule de M. Sighele : Les foules criminelles. Ce dernier travail ne contient pas une
seule idée personnelle à son auteur, mais il renferme une compilation de faits que les psychologues
pourront utiliser. Mes conclusions sur la criminalité et la moralité des foules sont d’ailleurs tout à
fait contraires à celles des deux écrivains que je viens de citer.
On trouvera dans mon ouvrage, La Psychologie du Socialisme quelques conséquences des lois
qui régissent la psychologie des foules. Ces lois trouvent d’ailleurs des applications dans les sujets
les plus divers. M. A. Gevaert, directeur du Conservatoire royal de Bruxelles, a donné récemment
une remarquable application des lois que nous avons exposées dans un travail sur la musique,
qualifiées très justement par lui d’“ art des foules ”. “ Ce sont vos deux ouvrages, m’écrit cet
éminent professeur, en m’envoyant son mémoire, qui m’ont donné la solution d’un problème
considéré auparavant par moi comme insoluble : l’aptitude étonnante de toute foule à sentir une
oeuvre musicale récente ou ancienne, indigène ou étrangère, simple ou compliquée, pourvu qu’elle
soit produite dans une belle exécution et par des exécutants dirigés par un chef enthousiaste. ”
M. Gevaert montre admirablement pourquoi “ une oeuvre restée incomprise à des musiciens
émérites lisant la partition dans la solitude de leur cabinet. sera parfois saisie d’emblée par un
auditoire étranger à toute culture technique ”. Il montre aussi fort bien pourquoi ces impressions
esthétiques ne laissent aucune trace.


Livre premier
L’âme des foules

suite…

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