L’enracinement – Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain


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Auteur : Weil Simone Adolphine
Ouvrage : L’enracinement Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain
Année : 1949

Présentation de l’oeuvre par l’éditeur

« Il me paraît impossible d’imaginer pour l’Europe une reconnaissance qui ne
tienne pas compte des exigences que Simone Weil a définies » a écrit Albert Camus.
« L’enracinement », ce « prélude à une déclaration des devoirs envers l’être
humain » a été écrit par Simone Weil en 1943, à Londres, peut de temps avant sa
mort. Il a été considéré, à juste titre, comme son testament spirituel.
Simone Weil examine les rapports entre l’individu et sa collectivité. Elle montre
les failles du monde moderne, la décomposition de la société contemporaine et
esquisse les conditions d’une intégration harmonieuse de l’homme – et avant tout de
l’ouvrier – dans un ensemble équilibré.

Les besoins de l’âme

La notion d’obligation prime celle de droit, qui lui est subordonnée et relative. Un
droit n’est pas efficace par lui-même, mais seulement par l’obligation à laquelle il
correspond ; l’accomplissement effectif d’un droit provient non pas de celui qui le
possède, mais des autres hommes qui se reconnaissent obligés à quelque chose envers
lui. L’obligation est efficace dès qu’elle est reconnue. Une obligation ne serait-elle
reconnue par personne, elle ne perd rien de la plénitude de son être. Un droit qui n’est
reconnu par personne n’est pas grand-chose.
Cela n’a pas de sens de dire que les hommes ont, d’une part des droits, d’autre part
des devoirs. Ces mots n’expriment que des différences de point de vue. Leur relation
est celle de l’objet et du sujet. Un homme, considéré en lui-même, a seulement des
devoirs, parmi lesquels se trouvent certains devoirs envers lui-même. Les autres,
considérés de son point de vue, ont seulement des droits. Il a des droits à son tour
quand il est considéré du point de vue des autres, qui se reconnaissent des obligations
envers lui. Un homme qui serait seul dans l’univers n’aurait aucun droit, mais il aurait
des obligations.

La notion de droit, étant d’ordre objectif, n’est pas séparable de celles d’existence
et de réalité. Elle apparaît quand l’obligation descend dans le domaine des faits ; par
suite elle enferme toujours dans une certaine mesure la considération des états de fait
et des situations particulières. Les droits apparaissent toujours comme liés à certaines
conditions. L’obligation seule peut être inconditionnée. Elle se place dans un domaine
qui est au-dessus de toutes conditions, parce qu’il est au-dessus de ce monde.
Les hommes de 1789 ne reconnaissaient pas la réalité d’un tel domaine. Ils ne
reconnaissaient que celle des choses humaines. C’est pourquoi ils ont commencé par
la notion de droit. Mais en même temps ils ont voulu poser des principes absolus.
Cette contradiction les a fait tomber dans une confusion de langage et d’idées qui est
pour beaucoup dans la confusion politique et sociale actuelle. Le domaine de ce qui
est éternel, universel, inconditionné, est autre que celui des conditions de fait, et il y
habite des notions différentes qui sont liées à la partie la plus secrète de l’âme
humaine.
L’obligation ne lie que les êtres humains. Il n’y a pas d’obligations pour les
collectivités comme telles. Mais il y en a pour tous les êtres humains qui composent,
servent, commandent ou représentent une collectivité, dans la partie de leur vie liée à
la collectivité comme dans celle qui en est indépendante.
Des obligations identiques lient tous les êtres humains, bien qu’elles
correspondent à des actes différents selon les situations. Aucun être humain, quel qu’il
soit, en aucune circonstance, ne peut s’y soustraire sans crime ; excepté dans les cas
où, deux obligations réelles étant en fait incompatibles, un homme est contraint
d’abandonner l’une d’elles.
L’imperfection d’un ordre social se mesure à la quantité de situations de ce genre
qu’il enferme.
Mais même en ce cas il y a crime si l’obligation abandonnée n’est pas seulement
abandonnée en fait, mais est de plus niée.
L’objet de l’obligation, dans le domaine des choses humaines, est toujours l’être
humain comme tel. Il y obligation envers tout être humain, du seul fait qu’il est un
être humain, sans qu’aucune autre condition ait à intervenir, et quand même lui n’en
reconnaîtrait aucune.
Cette obligation ne repose sur aucune situation de fait, ni sur les jurisprudences, ni
sur les coutumes, ni sur la structure sociale, ni sur les rapports de force, ni sur
l’héritage du passé, ni sur l’orientation supposée de l’histoire. Car aucune situation de
fait ne peut susciter une obligation.

Cette obligation ne repose sur aucune convention. Car toutes les conventions sont
modifiables selon la volonté des contractants, au lieu qu’en elle aucun changement
dans la volonté des hommes ne peut modifier quoi que ce soit.
Cette obligation est éternelle. Elle répond à la destinée éternelle de l’être humain.
Seul l’être humain a une destinée éternelle. Les collectivités humaines n’en ont pas.
Aussi n’y a-t-il pas à leur égard d’obligations directes qui soient éternelles. Seul est
éternel le devoir envers l’être humain comme tel.
Cette obligation est inconditionnée. Si elle est fondée sur quelque chose, ce
quelque chose n’appartient pas à notre monde. Dans notre monde, elle n’est fondée sur
rien. C’est l’unique obligation relative aux choses humaines qui ne soit soumise à
aucune condition.
Cette obligation a non pas un fondement, mais une vérification dans l’accord de la
conscience universelle. Elle est exprimée par certains des plus anciens textes écrits
qui nous aient été conservés. Elle est reconnue par tous dans tous les cas particuliers
où elle n’est pas combattue par les intérêts ou les passions. C’est relativement à elle
qu’on mesure le progrès.
La reconnaissance de cette obligation est exprimée d’une manière confuse et
imparfaite, mais plus ou moins imparfaite selon les cas, par ce qu’on nomme les droits
positifs. Dans la mesure où les droits positifs sont en contradiction avec elle, dans
cette mesure exacte ils sont frappés d’illégitimité.
Quoique cette obligation éternelle réponde à la destinée éternelle de l’être humain,
elle n’a pas cette destinée pour objet direct. La destinée éternelle d’un être humain ne
peut être l’objet d’aucune obligation, parce qu’elle n’est pas subordonnée à des actions
extérieures.
Le fait qu’un être humain possède une destinée éternelle n’impose qu’une seule
obligation ; c’est le respect. L’obligation n’est accomplie que si le respect est
effectivement exprimé, d’une manière réelle et non fictive ; il ne peut l’être que par
l’intermédiaire des besoins terrestres de l’homme.
La conscience humaine n’a jamais varié sur ce point. Il y a des milliers d’années,
les Égyptiens pensaient qu’une âme ne peut pas être justifiée après la mort si elle ne
peut pas dire : « Je n’ai laissé personne souffrir de la faim. » Tous les chrétiens se
savent exposés à entendre un jour le Christ lui-même leur dire : « J’ai eu faim et tu ne
m’as pas donné à manger. » Tout le monde se représente le progrès comme étant
d’abord le passage à un état de la société humaine où les gens ne souffriront pas de la
faim. Si on pose la question en termes généraux à n’importe qui, personne ne pense
qu’un homme soit innocent si, ayant de la nourriture en abondance et trouvant sur le
pas de sa porte quelqu’un aux trois quarts mort de faim, il passe sans rien lui donner.

C’est donc une obligation éternelle envers l’être humain que de ne pas le laisser
souffrir de la faim quand on a l’occasion de le secourir. Cette obligation étant la plus
évidente, elle doit servir de modèle pour dresser la liste des devoirs éternels envers
tout être humain. Pour être établie en toute rigueur, cette liste doit procéder de ce
premier exemple par voie d’analogie.
Par conséquent, la liste des obligations envers l’être humain doit correspondre à la
liste de ceux des besoins humains qui sont vitaux, analogues à la faim.
Parmi ces besoins, certains sont physiques, comme la faim elle-même. Ils sont
assez faciles à énumérer. Ils concernent la protection contre la violence, le logement,
les vêtements, la chaleur, l’hygiène, les soins en cas de maladie.
D’autres, parmi ces besoins, n’ont pas rapport avec la vie physique, mais avec la
vie morale. Comme les premiers cependant ils sont terrestres, et n’ont pas de relation
directe qui soit accessible à notre intelligence avec la destinée éternelle de l’homme.
Ce sont, comme les besoins physiques, des nécessités de la vie d’ici-bas. C’est-à-dire
que s’ils ne sont pas satisfaits, l’homme tombe peu à peu dans un état plus ou moins
analogue à la mort, plus ou moins proche d’une vie purement végétative,
Ils sont beaucoup plus difficiles à reconnaître et à énumérer que les besoins du
corps. Mais tout le monde reconnaît qu’ils existent. Toutes les cruautés qu’un
conquérant peut exercer sur des populations soumises, massacres, mutilations, famine
organisée, mise en esclavage ou déportations massives, sont généralement
considérées comme des mesures de même espèce, quoique la liberté ou le pays natal
ne soient pas des nécessités physiques. Tout le monde a conscience qu’il y a des
cruautés qui portent atteinte à la vie de l’homme sans porter atteinte à son corps. Ce
sont celles qui privent l’homme d’une certaine nourriture nécessaire à la vie de l’âme.
Les obligations, inconditionnées ou relatives, éternelles ou changeantes, directes
ou indirectes à l’égard des choses humaines dérivent toutes, sans exception, des
besoins vitaux de l’être humain. Celles qui ne concernent pas directement tel, tel et tel
être humain déterminé ont toutes pour objet des choses qui ont par rapport aux
hommes un rôle analogue à la nourriture.
On doit le respect à un champ de blé, non pas pour lui-même, mais parce que c’est
de la nourriture pour les hommes.
D’une manière analogue, on doit du respect à une collectivité, quelle qu’elle soit –
patrie, famille, ou toute autre –, non pas pour elle-même, mais comme nourriture d’un
certain nombre d’âmes humaines.
Cette obligation impose en fait des attitudes, des actes différents selon les
différentes situations. Mais considérée en elle-même, elle est absolument identique
pour tous.

Notamment, elle est absolument identique pour ceux qui sont à l’extérieur.
Le degré de respect qui est dû aux collectivités humaines est très élevé, par
plusieurs considérations.
D’abord, chacune est unique, et, si elle est détruite, n’est pas remplacée. Un sac de
blé peut toujours être substitué à un autre sac de blé. La nourriture qu’une collectivité
fournit à l’âme de ceux qui en sont membres n’a pas d’équivalent dans l’univers entier.
Puis, de par sa durée, la collectivité pénètre déjà dans l’avenir. Elle contient de la
nourriture, non seulement pour les âmes des vivants, mais aussi pour celles d’êtres
non encore nés qui viendront au monde au cours des siècles prochains.
Enfin, de par la même durée, la collectivité a ses racines dans le passé. Elle
constitue l’unique organe de conservation pour les trésors spirituels amassés par les
morts, l’unique organe de transmission par l’intermédiaire duquel les morts puissent
parler aux vivants. Et l’unique chose terrestre qui ait un lien direct avec la destinée
éternelle de l’homme, c’est le rayonnement de ceux qui ont su prendre une conscience
complète de cette destinée, transmis de génération en génération.
À cause de tout cela, il peut arriver que l’obligation à l’égard d’une collectivité en
péril aille jusqu’au sacrifice total. Mais, il ne s’ensuit pas que la collectivité soit audessus
de l’être humain. Il arrive aussi que l’obligation de secourir un être humain en
détresse doive aller jusqu’au sacrifice total, sans que cela implique aucune supériorité
du côté de celui qui est secouru.
Un paysan, dans certaines circonstances, peut devoir s’exposer, pour cultiver son
champ, à l’épuisement, à la maladie ou même à la mort. Mais il a toujours présent à
l’esprit qu’il s’agit uniquement de pain.
D’une manière analogue, même au moment du sacrifice total, il n’est jamais dû à
aucune collectivité autre chose qu’un respect analogue à celui qui est dû à la
nourriture.
Il arrive très souvent que le rôle soit renversé. Certaines collectivités, au lieu de
servir de nourriture, tout au contraire mangent les âmes. Il y a en ce cas maladie
sociale, et la première obligation est de tenter un traitement ; dans certaines
circonstances il peut être nécessaire de s’inspirer des méthodes chirurgicales.
Sur ce point aussi, l’obligation est identique pour ceux qui sont à l’intérieur de la
collectivité et pour ceux qui sont au-dehors.
Il arrive aussi qu’une collectivité fournisse aux âmes de ceux qui en sont membres
une nourriture insuffisante. En ce cas il faut l’améliorer.

Enfin il y a des collectivités mortes qui, sans dévorer les âmes, ne les nourrissent
pas non plus. S’il est tout à fait certain qu’elles sont bien mortes, qu’il ne s’agit pas
d’une léthargie passagère, et seulement en ce cas, il faut les anéantir.
La première étude à faire est celle des besoins qui sont à la vie de l’âme ce que
sont pour la vie du corps les besoins de nourriture, de sommeil et de chaleur. Il faut
tenter de les énumérer et de les définir.
Il ne faut jamais les confondre avec les désirs, les caprices, les fantaisies, les
vices. Il faut aussi discerner l’essentiel et l’accidentel. L’homme a besoin, non de riz
ou de pommes de terre, mais de nourriture ; non de bois ou de charbon, mais de
chauffage. De même pour les besoins de l’âme, il faut reconnaître les satisfactions
différentes, mais équivalentes, répondant aux mêmes besoins. Il faut aussi distinguer
des nourritures de l’âme les poisons qui, quelque temps, peuvent donner l’illusion d’en
tenir lieu.
L’absence d’une telle étude force les gouvernements, quand ils ont de bonnes
intentions, à s’agiter au hasard.
Voici quelques indications.

Simone Weil, L’enracinement (1949)
Première partie : Les besoins de l’âme

L’ordre

suite…

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