Gangs de rue INC


 
Auteur : Mourani Maria
Ouvrage : Gangs de rue INC. Leurs réseaux au Canada et dans les Amériques. Bloods, Crips, Indian posse, Mara salvatrucha, Manitoba warriors, Pandilla 18, Native syndicate
Année : 2009

Avertissement
Les noms des membres de gangs de rue qui figurent dans ce livre
sont fictifs- cela afin de protéger l’identité des sources d’information.
Les noms de certains agents d’information ont été supprimés
pour des questions de sécurité, sauf pour ceux qui ne voyaient aucun
inconvénient à être nommés. Cependant, les lieux, les faits, les noms
des membres notoires et ceux des gangs de rue sont tout à fait réels.
Ce livre est basé sur différentes sources d’information: entrevues
menées auprès de plusieurs personnes du milieu criminel (membres
et ex-membres de gangs de rue) et de la prostitution et auprès d’agents
de contrôle social (policiers, agents de renseignements, agents du
Service correctionnel du Canada, travailleurs de rue, intervenants
communautaires). Par ailleurs, le chapitre 3, qui porte sur les gangs de
rue centro-américains, est notamment basé sur une série d’entrevues
que j’ai menées en 2008 au Salvador auprès de membres de la Mara
Salvatrucha (MS13) et de la Pandilla 18, ainsi qu’auprès d’agents de
contrôle social salvadoriens (spécialistes des gangs de rue, travailleurs
de rue et intervenants sociaux, et membres d’ONG).

HOMMAGE À TOUTES LES VICTIMES DE GANGS DE RUE
Mon nom est Eileen Mohan et je suis la mère de Chris Mohan. Mon
fils innocent a été assassiné le 19 octobre 2007, alors qu’il quittait notre
domicile pour se rendre à son match hebdomadaire de basket-bail. C’était
sa septième saison. Des membres d’une bande étaient venus pour assassiner
des membres d’une bande rivale et, en chemin, ils ont rencontré mon
fils dans l’immeuble et l’ont tué parce qu’ils voyaient en lui un témoin.
J’avais parlé à mon fils environ une heure avant son assassinat.
Chris était mon seul fils, le plus jeune de mes deux enfants, le bébé de la famille.
Il demeure la lumière et l’amour de ma vie … Il m’a fallu une semaine et
demie pour me préparer à ses funérailles parce que je ne savais pas quoi faire.
Comment une mère se prépare-t-elle à enterrer son propre fils?
Comme tout parent, je présumais qu’un jour, lorsque je serais âgée et que
j’aurais des cheveux gris, ce serait mon fils qui veillerait à assurer ma
sépulture. Selon nos traditions indiennes, lorsque nous arrivons à l’âge
de la vieillesse, ce sont nos enfants qui s’occupent de nous. J’avais hâte de
passer des soirées en compagnie de mon fils et de ses enfants. Les membres
de ma famille et moi sommes maintenant privés de cette joie, de ce plaisir
d’être témoins de la vie de Chris.

Témoignage de la mère de Chris Mohan,
assassiné ie 19 octobre 2007lors d’un règlement
de compte entre gangs de rue de Vancouver
(Comité permanent de la Ju$tice et des droits de la personne.
11 mars 2009, Parlement du Canada)

Préface
Si j’ai accepté avec empressement d’écrire cette préface, c’est en
raison de l’ importance déterminante du sujet traité pour notre
collectivité et pour plusieurs autres. C’est aussi en raison de mon
estime pour Maria Mourani qui, sans surprise, traite de cette question
cruciale avec autant de rigueur que d’humanisme.
La lecture de cet ouvrage dément de façon radicale la pensée
simpliste qui voit dans les gangs de rue un type de criminalité spectaculaire
sans portée plus profonde que celle d’une série de faits
divers déplaisants. Certains se permettent souvent de juger ces
groupes sous un angle racial, sinon raciste.
Ce livre analyse en profondeur un phénomène de société qui
n’épargne pratiquement aucun pays dans le monde contemporain.
En particulier, il réduit à rien le préjugé qui lie le problème à la seule
immigration. C’est une tragédie qui frappe la jeunesse partout sur la
planète. Maria Mourani aborde la question sous un angle beaucoup
plus vaste que celui de l’action policière et du maintien de l’ordre.
Elle met en lumière le fait que notre époque a créé, pour une partie
de la jeunesse, des situations plus difficiles à gérer qu’à peut-être
aucune autre période de l’histoire humaine. II y a toujours eu de la
délinquance partout, mais qu’elle frappe de cette manière, en milieu
urbain, un groupe d’âge particulier et qu’elle présente des caractères
aussi spécifiques n’a été courant à aucune période de l’histoire.
En moins d’un siècle, la modernité a produit une série de changements
profonds et pour la plupart positifs. La différence de mode
de vie de la majorité des êtres humains d’aujourd’hui par rapport à

leurs ancêtres récents est proprement révolutionnaire. Toutes les
révolutions font des dommages collatéraux et ceux que décrit ce
livre font partie des séquelles négatives de changements nécessaires,
mais qui auraient pu être mieux gérés dans l’intérêt de notre
jeunesse.
Dire que l’histoire de l’humanité est une longue marche vers la
liberté constitue une approche positive du destin humain et cette
approche est globalement vraie. Les jeunes comme les adultes dans
l’immense majorité des sociétés sont donc plus libres qu’ils l’ont
jamais été. Mais certains d’entre eux n’échappent pas à une dérive
classique de la liberté: l’abus de cette liberté, qui peut prendre la
forme d’une certaine anarchie.
n’ est admis que la répression est une fatalité et qu’elle doit être
menée d’une façon légale et efficace afin que les libertés de tous ne
soient pas compromises par les déviances d’une minorité. Cependant,
par définition, la répression ne s’attaque pas aux causes: elle
survient fatalement après les méfaits. Lorsque nous ne pensons qu’à
réprimer, nous n’allons nulle part, sinon vers l’aggravation de la
situation.
Il faut aller au fond des choses et faire en sorte que la jeunesse
désorientée trouve sa place dans une société qui l’intègre activement
et fraternellement. N’oublions jamais la vieille et incontournable
association de la liberté et de la fraternité. Dans les sociétés
d’immigration, cela demande évidemment des mesures spécifiques
et adaptées à des gens qui ont dû affronter, en plus, ce défi majeur
qui consiste à changer de pays.
Maria Mourani a procédé à une étude en profondeur du phénomène,
sans égard aux frontières ou aux diversités ethniques. Son
oeuvre est unique et probablement sans équivalent dans cette sphère
de recherche. Elle sera lue et mise à profit dans de nombreux pays et
apportera des solutions plus humaines à ce nouveau défi du monde
contemporain. Voilà donc une belle oeuvre québécoise qui servira
l’amélioration du destin humain bien au-delà de nos frontières. Un
très grand nombre de jeunes dans divers pays devrait récolter les
fruits des efforts intellectuels et de la pensée éclairée de l’ auteure.

Car cette oeuvre met une fois de plus en lumière la fécondité de
l’ admirable parcours de Maria Mourani. Si son livre approfondit
une question contemporaine cruciale, l’histoire de sa vie en éclaire
une autre: on peut changer de pays véritablement et totalement
sans renier aucunement ses racines, et enrichir en même temps, et à
tous égards, sa nouvelle patrie.
Maria Mourani n’est pas née sur les bords du Saint-Laurent,
mais c’est une mère québécoise et sa descendance est d’ici. Ses
racines levantines ne font qu’enrichir le tronc commun de notre destin
collectif qui consiste à consolider notre identité de base dans la
modernité et l’ouverture.
Il est évident que Maria Mourani partage cet idéal fondamental
de liberté et d’indépendance si normal pour notre nation et pour
toutes les autres. Elle poursuit activement cet idéal dans son engagement
civique en tant que députée du Bloc québécois, ce qui ne
l’empêche pas, comme le prouve ce livre, d’être également au service
d’une cause qui dépasse de loin nos frontières.
Quand on aime sa patrie, on veut la rendre meilleure, et ce faisant,
on améliore le genre humain. C’ est ce que fait Maria Mourani.
Elle est donc un modèle d’intégration pour les hommes et les femmes
qui ont décidé de faire de notre patrie la leur, ou qui, ailleurs dans le
monde, ont décidé de changer de pays. Si tous nos frères et soeurs
issus de l’immigration aimaient le Québec autant que Maria, ce
serait le pays le mieux aimé du monde!
Il faut agir avec ardeur et .fraternité pour que cela advienne.

BERNARD LANDRY
Ancien premier ministre du Québec

Avant-propos
Au début du millénaire, le Programme des Nations Unies pour le
développement (PNUD) a estimé le produit criminel brut à
1200 milliards de dollars par an, soit 15% du commerce mondial, ce
qui fait des organisations criminelles des puissances économiques,
sociales et politiques fort importantes et actives. Aussi jouent-elles
un rôle non négligeable dans les affaires mondiales et nationales.
Elles ont été les responsables de la crise financière et économique
japonaise du début des années quatre-vingt-dix («bulle immobilière»
constituée à 30% de prêts irrécupérables consentis au
crime organisé, les yakusa). Le Japon ne s’en est pas encore totalement
remis.
En supprimant les contrôles, les gouvernements ont accéléré la
financiarisation de l’économie, ce qui a ouvert les vannes d’un développement
sans précédent de l’argent «sale » à l’échelle planétaire.
L’économie en marge de la légalité prospère: paradis fiscaux, blanchiment
de l’argent des activités interlopes, malversations, fraudes
massives, corruption, etc. Les plus récentes informations situent le
blanchiment à 10% du produit mondial brut.
L’explosion du nombre et de la gamme des organisations et des
filières criminelles dans le monde entier est spectaculaire. Avec la
mondialisation néolibérale, les activités criminelles ont connu un tel
essor au cours de ces dernières décennies que la communauté internationale
a senti la nécessité de se doter d’un instrument juridique
international pour combattre leur emprise – considérée comme une
menace à la sécurité nationale – sur une partie importante des activités

économiques et financières. Elle a adopté la Convention des
Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée, qui est
entrée en vigueur le 29 septembre 2003.

DES FRONTIÈRES FLOUES ENTRE CRIME ÉCONOMIQUE
ET CRIME ORGANISÉ

Pour plusieurs spécialistes, l’essor de la criminalité économique
s’inscrit dans la logique même de la financiarisation du monde.
Cette mondialisation a eu tendance à faire disparaître les frontières
entre le crime économique et le crime organisé. Le commerce accru
et la libéralisation des marchés facilitent autant les transactions
légales que les transactions illégales. Les organisations criminelles
utilisent les entreprises légales non seulement pour blanchir leur
argent, mais pour couvrir leurs affaires criminelles. Elles investissent
l’argent illicite dans l’économie légale et brouillent ainsi, par
une «concurrence déloyale», les marchés légaux. Cependant, il serait
faux de croire qu’il existe un domaine criminel qui croît aux dépens
d’un domaine légal qui se restreint. On a plutôt assisté ces dernières
années à une imbrication entre l’expansion du crime dans l’économie
et l’infléchissement de l’économie dans la criminalité. Ce qu’ont mis
en lumière les nombreuses et récentes affaires, de Enron à Oearstream
en passant par Bernard Madoff et Conrad Black. Les élïtes économiques
et financières sécrètent elles-mêmes une délinquance préoccupante.
Certes, à toutes les époques, il y a eu des escroqueries
retentissantes. Ce qui est nouveau, c’est que les escroqueries et les
fraudes sont devenues systémiques, c’est-à-dire liées au fonctionnement
même du système. Les manipulations comptables destinées à
faire croire à la rentabilité plus importante d’entreprises afin que leurs
actions ne perdent pas de valeur à la bourse, les délits d’initié, les
spéculations, les sociétés–écrans, la multiplication des intermédiaires,
les détournements de fonds, l’évasion fiscale, etc., sont désormais
choses courantes. Dans cet univers déréglementé, des sommes d’argent
invraisemblables circulent quotidiennement – en 2004, les

transactions quotidiennes du marché monétaire mondial atteignaient
1,88 trillion de dollars. Pour beaucoup de banquiers rémunérés
à commission et qui rivalisent les uns avec les autres pour
l’obtention de ces vastes flux de capitaux, il est plus important
d’attirer ces richesses dans leurs coffres que d’en connaître la provenance.
Des places financières comme Manhattan, à New York, ou la
City, à Londres, sont autant sur la sellette que d’obscurs nouveaux
venus, comme les îles Cook, par exemple, dont la spécialité est
d’offrir des services financiers «qui-ne-posent-pas-de-questions».

L’EXCLUSION SOCIALE, TERREAU DU CRIME ORGANISÉ

Si la mondialisation néolibérale se caractérise par une criminalisation
accrue des activités économiques et financières, les mêmes facteurs
qui ont permis cette criminalisation jouent au niveau national.
Ce n’est donc pas par hasard que les gangs de rue sont apparus
dans les années quatre-vingt au Québec. Ils ont connu un développement
rapide, profitant du délitement social induit par la mise en
place des politiques néolibérales au pays. Ces politiques ont engendré,
entre autres, un accroissement des inégalités sociales et une
paupérisation de certains secteurs de la population, renforçant par
le fait même les phénomènes d’exclusion, de ségrégation sociale et
ethnique, terreau fertile pour le développement de la criminalité.
Comme le souligne si justement Maria Mourani, toutes les bandes
de jeunes ne sont pas criminelles, mais l’attrait du crime est puissant
dans les sociétés d’hyperconsommation où les perspectives d’avenir
semblent bloquées pour de nombreux jeunes des quartiers populaires
et des réserves. D’autant plus que les élites économiques et
financières offrent un modèle qui banalise les affaires qui se situent
en marge de la légalité.
Toutefois, la violence n’est pas une production exclusive des jeunes
des quartiers populaires et des réserves. Ils en sont aussi les victimes,
puisqu’ils en souffrent, subissent des brutalités multiples, à
l’occasion létales, et sont diabolisés. Tout projet pour combattre les

gangs criminalisés est vain s’il ne s’adresse pas aux problèmes qui
affectent le tissu social et aux discriminations qu’ils induisent, et s’il
ne propose pas une démarche d’inclusion de ceux qui évoluent dans
la contre-société des gangs, laquelle procure une socialisation alternative
à leurs membres. Le profilage racial amplifie, selon toute
vraisemblance, le problème. L’éventail de mesures que propose
Maria Mourani, à partir de différentes expériences à travers le
monde, plus particulièrement dans les Amériques, s’inscrit dans
une démarche humaniste qui pose les bases d’une intervention en
aval comme en amont plus à même de connaître le succès là où la
seule répression n’a rien résolu.
La criminalité organisée valorise l’exclusion sociale dont elle fait
son marché et son moyen de recrutement. La désinsertion sociale
devient dès lors pour elle une source inépuisable de profits. Le marché
de l’humain obéit à ces règles. Qu’il s’agisse de la prostitution,
de la traite des femmes et des fillettes à des fins d’exploitation
sexuelle, du trafic des migrants – main-d’ oeuvre à bon marché dans
les réseaux de travail clandestin, qu’ils soient domestiques, agricoles
ou en usine- ou même du trafic d’organes, les organisations
qui les régissent profitent des déstructurations sociales qu’elles participent
à créer pour engranger des profits colossaux. Elles exploitent
chaque année des millions de nouvelles personnes, les
transbahutant d’un marché à l’autre, les usant et les maltraitant.
Elles exploitent plus particulièrement les femmes et les fillettes des
minorités ethniques et nationales. Aux États-Unis, 40% des prostituées
de rue sont des femmes de couleur, même si les Noirs ne
constituent que 12,5% de la population. Au Canada, les femmes
prostituées de l’ouest du pays sont en majorité d’origine autochtone
ou métisse, même si elles ne représentent qu’un pourcentage infime
de la population. En Thaïlande, les prostituées sont avant tout les
fillettes et les jeunes femmes des minorités ethniques du nord du
pays. En Roumanie, les femmes et les fillettes des minorités hongroise
et tsigane, etc. sont prostituées et exportées vers les marchés
du sexe de l’étranger.

L’INDUSTRIE DE LA PROSTITUTION

suite…

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