Grandeur et décadence de la Maison Rothschild


 
Auteur : Ravage Marcus Eli
Ouvrage : Grandeur et décadence de la Maison Rothschild
Année : 1931

CHAPITRE PREMIER

Meyer le Juif, marchand d’antiquités

1

Par un beau jour de printemps de l’année 1764, on
pouvait voir un jeune homme arpenter les pavés de
l’étroite rue aux juifs. à Francfort-sur-Mein. Les boutiquiers
et les marchandes du marché s’arrêtèrent de bavarder
pour jeter un coup d’oeil vers lui, mais sans le
reconnaître. Grand et mince, avec des traits sémitiques
accentués, une barbiche noire en pointe et les épaules
voûtées, il était manifestement un enfant du Ghetto. Une
certaine bonhomie dans le regard et dans les plis des
lèvres lui donnait une apparence familière et, à voir l’ allure assurée avec laquelle il poursuivait son chemin. il
semblait être tout à fait à son aise dans la rue grouillant
de monde. Il débouchait de l’ extrémité sud, la plus
rapprochée du centre de la ville, et s’en allait sans hésitation
vers le nord, dans la direction de la Bornheimer
Tor, le quartier pauvre de la rue aux juifs. A peu de
distance de la porte, il tourna à droite, s’arrêta devant
une maison dont l’enseigne portait une casserole

grossièrement peinte, et disparut dans la cour. Alors seulement
les curieux qui l’avaient observé du pas de leurs
portes se souvinrent : Bien sûr ! c’était Meyer. le petit
« Bauer ». le fils d’Amschel et de Schonche, ces malheureux
époux qui étaient morts- à quelques mois l’un de
l’autre – il y avait plus de huit ans. laissant cinq enfants
encore jeunes sans abri, et avec à peine de quoi
subsister.
Le retour imprévu du jeune homme rappela ce triste
événement à la mémoire des voisins Meyer devait avoir
maintenant une vingtaine d’années. Quand son père était
mort au moment de la Grande Fête de 1755. le jeune
garçon était alors âgé d’un peu plus de onze ans et
allait à l’école au Ye·hivah de Fürth, près de Nuremberg.
Amschel avait eu .des vues ambitieuses sur son
intelligent fils ainé et l’ avait envoyé au collège talmudique
pour en faire un homme instruit, peut-être même
un rabbin. L’enfant faisait de sérieux progrès quand la
mort soudaine de l’un, puis de l’autre de ses parents,
l’obligea, malgré son jeune âge, à quitter l’école et se
lancer dans la vie pour gagner son pain. Ses deux soeurs
plus âgées ainsi que ses deux frères plus jeunes furent
dispersés parmi leurs parents et leurs amis. à Francfort
ou ailleurs. Meyer lui-même fut recueilli par des parents
de Hanovre qui lui trouvèrent un emploi dans leur ville,
dans la grande maison juive de commerce et de banque
Oppenheim. Il était resté huit années entières à Hanovre,
tandis que les deux plus jeunes fils, Moses et
Kalmann, après un rudiment d’instruction à l’école communale
israélite de Francfort et un apprentissage dans
une boutique de la rue aux Juifs, étaient retournés à la
demeure des ancêtres. la maison derrière l’enseigne de
la < Casserole » pour s’établir à leur compte. Et maintenant
leur frère aîné revenait sans doute s’associer avec
eux. Leurs bienveillants voisins leur souhaitèrent bonne
chance. Il ne vint alors à l’idée de personne que ce tranquille
retour d’un jeune Juif inconnu à sa rue natale, était
le prélude du plus extraordinaire chapitre de l’ histoire
financière de l’Europe.

II

suite…