SOLEIL NOIR


 
Auteur : Goodrick-Clarke Nicholas
Ouvrage : Soleil noir – Cultes aryens, nazisme ésothérique et politique de l’identité
Année : 2007

Traduit de l’anglais par Sébastien Raizer

Préface de l’éditeur

L’ histoire, l’ occulte, la fiction,
et les mythes qui les brassent

Nicholas Goodrick-Clarke est l’auteur de plusieurs livres sur
l’histoire moderne et la politique, dont Les Racines occultistes du
nazisme et Savitri Devi, la prêtresse d’Hitler, tous traduits dans
plusieurs langues. Avec Soleil Noir, il s’attaque aux « cultes
aryens, au nazisme ésotérique, à la politique identitaire )), C’est-à-
dire à des sujets majoritairement délaissés par les historiens
français, qui les abordent quasi systématiquement sous l’angle
factuel. Des chiffres, des nombres, des quantités, des dates, des
morts, des faits, gouvernés par des stratégies militaires,
génocidaires, des politiques totalitaires, dictatoriales, fascistes.
Or, Il se trouve que les dirigeants nazis ne furent pas seulement
animés par un esprit guerrier, doctrinal et idéologique, mais
qu’ils furent avant tout des croyants habités par une foi religieuse
– protéiforme comme le montre ce livre – , à laquelle s’appliquait
la phrase de Lao Tseu : « Une foi qui n’est pas totale n’est pas la
foi. l> L’argument classique et rebattu de la démence collective
(on croise souvent la théorie des archétypes de Carl Gustav Jung
dans ces pages) rassure }#esprit rationnel classique, mais
n’explique rien. Le coeur et l’esprit du IIIe Reich se nourrissaient
de religion, dont le principal théoricien était Heinrich Himmler.
Au début du XX » siècle, les prémisses de ce qui a constitué un
autre paradigme civilisationnel furent répandues par Karl
Haushofer, Jôrg Lanz von Liebenfels, Guido von List, Rudolf
Freiherr von Scbottcndorf, fondateurs respectifs de la Confrérie
du Vril, de la théozoologie et de l’ariosophie, de l’armanisme, de
la Société Thulé, ainsi que par Dietrich Eckart, fondateur du
Parti ouvrier allemand (futur NSDAP) passionné de

Schopenhauer et de croyances mayas, et par Alfred Rosenberg,
cheville ouvrière de la mythologie antisémite. Himmler
rassembla ces croyances en fondant l’ hitlérisme ésotérique et en
créant l’Ahnenerbe, bureau occulte nazi qui s’enticha du Graal et
de l’Atlantide, mena des expéditions au Tibet à la recherche de
cités souterraines mythiques, poursuivit des recherches pour
retracer la lignée aryenne ancestrale.

En 1960 parut en France un livre hors normes,
indéfinissable, fascinant. Ses auteurs, Louis Pauwels et Jacques
Bergier, inauguraient avec celui-ci ce qu’ils nommèrent le
réalisme fantastique. Dans la première partie de ce fameux
Matin des magiciens, ils s’efforcent de libérer la pensée des
normes scientistes, positivistes et constructivistes du XIXe· siècle
et du début du XXe siècle. La troisième et dernière partie est
résumée par son titre : « L’homme, cet infini ».Mais c’est sans
conteste la part centrale de cet ouvrage qui est la plus
(d)étonnante : « Quelques années dans l’ailleurs absolu » . Ils
abordent le III » Reich comme une civilisation radicalement
différente de celle que nous connaissons : ses croyances et sa
cul ture englobent les mythes des quatre lunes, des géants, un
système solaire revu et corrigé de fond en comble, la Terre
creuse, la théorie du monde de glace, les deux Atlantides, le
messie Hitler, les Supérieurs inconnus, le Vril, les moines
guerriers à tête de mort, les satellites artificiels, les rituels
d’extermination, l’humanité éveillée par des esprits
extraterrestres …
Pauwels et Bergier ont ouvert une voie pour une
compréhension spirituelle et mystique des motivations occultes
du IIIe Reich, mais quasiment personne ne leur a emboîté le pas,
sinon des auteurs de fictions sensationnelles, dont le seul intérêt
est l’ absence de limite dans le délire.
Le monde anglo-saxon, en revanche, est bien mieux fourni
en analyses et en études sur le sujet. Citons Heather Pringle
pour son Masterplan ou pour son Opération Ahnenerbe
récemment traduit en français aux Presses de la Cité, Joscely~
Préface de l’ éditeur
Godwin pour son Arktos, Paul Roland pour The Nazis and the
Occult, Peter Levenda pour Unholy Alliance (préfacé par
Norman Mailer), entre de nombreux autres ouvrages, auxquels
il faut ajouter la pléthore d’études, d’articles, de thèses et de
sommes universitaires.
Soleil Noir, donc. Symbole formé de 12 runes et gravé dans
le marbre du château de Wewelsburg, que Himmler voulait
transformer en « Vatican du IIIe Reich ».
Goodrick-Clarke commence par deux chapitres consacrés aux
néonazis américains et britanniques. On devine l’intention de ce
choix : rappeler le danger du degré zéro. I’ aspect religieux des
groupuscules américains, emmenés par Lincoln Rockwell puis
par Matt Koehl, reste caricatural. Cependant, ils introduisent la
fiction dans leur propagande et ont recours à des méthodes
terroristes modernes proches de la micro-guerilla. Un racisme et
un antisémitisme profonds tiennent lieu de spiritualité. Les
activistes britanniques piétinent dans la même impasse. Pourtant,
ce n’est pas vers la fiction qu’ils se tournent, mais vers le conflit en
Irlande du Nord, créant des liens avec des groupuscules de
l’Ulster, avec l’lran, l’Irak et la Libye de Khadafi. Les germes des
mouvements néonazis et néofascistes de la fin des années 1960 à
nos jours sont contenus dans ces deux premiers chapitres, et
l’évolution de ces mouvements épouse la géopolitique actuelle :
dessiner l’univers clandestin des enjeux identitaires mondiaux
d’aujourd’hui, voilà le principal apport de ces chapitres consacrés
aux néonazis. Pourtant, ce n’est pas là que réside l’intérêt majeur
de Soleil Noir, mais dans les chapitres consacrés à l’émergence des
courants de pensée qui ont nourri le Ill’ Reich, et aux
développements qui se sont poursuivis après 1945.
La première figure abordée est Julius Evola et son
cheminement intellectuel saisissant. La trajectoire parabolique
d’Evola est des plus singulières, passant de la création
révolutionnaire à la réaction terroriste, du dadaïsme aux années
de plomb italiennes. Penseur antimoderne, c’est une révélation
bouddhiste qui l’amène à théoriser un fascisme aristocratique et
à lire l’histoire de la civilisation comme une décadence judéo-chrétienne,

conception dérivée de ses lectures de Nietzsche. Son
credo, mêlant guerre et magie, tente de s’ancrer dans un
domaine métaphysique et dispense des techniques d’éveil
inspirées de l’ascèse bouddhiste.
Autre figure tournée vers. l’Inde et aspirant à réécrire
l’histoire de l’humanité selon d’autres bases que celles qui ont
fait notre histoire : Savitri Devi, pour laquelle les Aryens d’Inde
étaient les ancêtres des Germains. À travers son expérience,
Goodrick-Clarke donne un aperçu unique de la réception en
Inde de l’idéologie aryenne de l’Allemagne nazie.
Cas à part, et pivot entre les théoriciens usant de philosophie
et les théoriciens usant de science-fiction, James Madole,
personnage à l’excentricité romanesque et acteur majeur de
l’internationalisation des non-alignés : fascistes américains et
nationalistes arabes anti-impérialistes créent des liens d’entraide.
Goodrick-Clarke s’aventure ensuite dans les sentiers les
moins battus avec une série de chapitres consacrés à Wilhelm
Landig, Miguel Serrano, aux « Mystères nazis » et aux OVNis
nazis, chapitres qui constituent sans doute le noyau des
recherches menées dans ce livre.
Genre littéraire apparu dans les années 1960, les « Mystères
nazis » reprennent les éléments mythiques du III• Reich, et par
le biais de la fiction, y ajoutent une dimension religieuse plus
classique (combat dualiste au paradis, satanisme, gnosticisme)
ainsi qu’ une dimension mythologique puissante (OVNis nazis,
armes miraculeuses, contacts extraterrestres avec Aldébaran).
Ces ouvrages sensationnalistes popularisèrent largement l’idée
de « Rerch occulte », et aboutirent, dans les années 1980, à la
formation de. cultes complets dotés d’un mysticisme, d’une
doctrine, de rituels et de cérémonies. Très vite, dans les années
1990, cette vision du nazisme présenté comme une religion du
mal absolu trouva un nouvel écho chez une génération
recherchant une sous-culture qui soit à la fois un rejet radical
des valeurs dominantes de la société et de la culture de masse, et
une célébration négative des tabous du monde libéral
démocratique
Ainsi, ce corpus hétéroclite pénétra la frange la
Préface de l’éditeur
plus radicale de la culture musicale, au travers du black metal
principalement, et initia un mouvement white noise issu des
formations skinheads.
Même rapidement résumée dans cette préface, l’évolution de
l’occultisme nazi au sens Large, au cours du XXe siècle, se dessine
de façon singulière. D’abord, au tout début des années 1900, des
recherches mystiques du côté du paganisme, du bouddhisme, de
l’aryanisme ont peu à peu constitué une dynamique organisée
politiquement et idéologiquement, laquelle, d’un côté, s’arrogea
les conditions concrètes de sa réalisation utopique, et de l’autre,
poussa encore plus loin ses recherches religieuses vers des
mythes préhistoriques à une extrême, extraterrestres à l’ autre. Et
la défaite du Reich en 1945 ne fut pas un coup d’arrêt à cette
ensemble mythologique, mais une obligation d’évolution : alors
que les pays vainqueurs découvraient, stupéfaits, l’exotérisme de
l’Allemagne nazie et sa cohorte d’atrocités, son ésotérisme
trouvait refuge dans la science-fiction, notamment avec
Wilhelm Langig, dont les spéculations finirent par influencer le
domaine concret des politiques identitaires. Cette vision
panoramique du XXe siècle et l’étude approfondie de ses
mouvements obscurs est indispensable, du fait qu’elle puise dans
la mythologie pour produire l’histoire.
Terminons par une citation d’Eugène Lerminier, extraite de
la Revue des Deux Mondes, tome XXVI, datant de 1841:
« L’étude des hérésies est un des spectacles les
instructifs que puisse présenter à l’esprit l’histoire
morale de l’humanité. On y voit les efforts de la
pensée humaine, ses résistances, ses révoltes ; on la
suit dans ses détours les plus ingénieux, dans ses
écarts les plus singuliers. Si l’on n’a pas exploré les
opinions des hérésiarques dont les doctrines et le
nom sont venus jusqu’à nous, on ne connait pas
toutes les ressources de la sophistique et de
l’imagination humaine.
« Une religion ne saurait prévaloir qu’en
établissant son triomphe sur la ruine de quelques

grandes opinions qui régnaient sur les hommes
avant sa venue. Elle les opprime, elle les absorbe,
et pendant un moment ces opinions sont non
seulement vaincues, mais semblent anéanties.
Illusion : elles survivent d’une façon latente, mais
indestructible. Rien de ce qui a des racines
profondes dans la nature humaine de péril, ne
disparaît sans retour, et la moitié de l’histoire
religieuse et philosophique est remplie par les
résurrections de ce qu’on avait pu croire un instant
enseveli dans un irrévocable néant. »

Sébastien Raizer
Directeur de la collection Camion Noir
raizer@camionnoir.com

A propos de l’auteur
Nicholas Goodrick-Clarke est l’auteur de plusieurs livres sur
l’1déolog1e et la tradition ésotérique occidentale, dont La Prêtresse
de Hitler et Les Racines occultistes du nazisme, que le supplément
httéraire du Times a qualifié d’« étude fascinante des fantasmes
apocalyptiques)>. Depuis sa publication en 1985, il a été traduit
dans huit pays.
Le professeur Goodrick-Clarke a travaillé à l’université
d’Oxford depuis 1975, et est désormais auteur et historien à
plein temps. Il vit dans une ferme du sud de l’Angleterre.

Introduction

suite…

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