Le livres des damnés


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Auteur : Charles Hoy Fort
Ouvrage : Le livres des damnés
Année : 1919

LE CHANDAIL D’EINSTEIN
Quand deux assemblées de savants décident, l’une à Oxford, l’autre à Oak Ridge, que rien n’a été fait pour
l’étude systématique des phénomènes classiques d’ébullition et de congélation, quand les observateurs du
Mont Palomar trouvent soudain négligeable la courbure de l’espace et révèlent la toute· possibilité d’un
univers plat et infini, quand M. Jean Rostand dans le film Aux frontières de l’homme, pastiche Prométhée (<< Là
où la Nature, n’avait prévu qu’une seule cellule, j’en fais deux, j’en fais trois! »), quand Albert Ducrocq,
confondant mémoire et imagination, s’essaie avec l’automate Calliope, à la poésie presse· bouton, quand le
grand mathématicien Eddington trouve clairement exposée dans le labrebocq de Lewis Carroll « l’équivoque
essentielle des entités fondamentales de la physique », il est grand temps de lire Charles Fort.
En septembre 1930, le grand chimiste anglais Henry Armstrong accusait déjà la Science de créer une
pornographie de la connaissance. Au même moment, dans son appartement du Broux, entre ses collections
de papillons et de météorites, un gros homme aux moustaches en brosse se frottait les mains, parce qu’on le
prenait pour l’anti·Science. En dressant le catalogue rivant et poétique des prodiges inexpliqués, Charles Fort
créait une chaussetrappe à dogmatismes qui n’a jamais depuis cessé de fonctionner. « Je ne connais rien de la
religion, de la science ou de la philosophie qui soit plus qu’un vêtement d’occasion prêt à porter»: voilà
l’homme. Il passa vingt· six ans dans les couloirs du British Museum, se nourrissant de roquefort, de pain de
seigle et de raisins au whisky, pour réunir quelque 25000 fiches qu’il détruisit ensuite par crainte d’un
incendie. Enfin il se lança dans l’examen de tous les phénomènes, combinaisons, attractions et perturbations
inédites, classant 40000 notes sous 1300 titres, tels que Métabolisme, Equilibre, Harmonie, Offre et
Demande ou Saturation, « 1300 chiens infernaux, hululant de leurs 1300 voix devant ma quête futile d’une
finalité ». Ce fut Le livre des Damnés. Fort y enregistre avec fluidité des chutes de clous, de sel, de bitume, de
quartz, d’albâtre, de mâchefer, d’amidon, de mercure, de gélatine, de fourmis, d’algues, de poissons, de
résine, de haches, de coke, d’amiante et de pervenches. Plus tard, il signale l’apparition de crocodiles en
divers points de la côte anglaise, mais refuse de croire à un chien qui disparaissait dans un nuage vert, en
s’écriant: « Merci ! »
Pour peu qu’on s’y engage sans méfiance, on trouvera de tout dans Charles Fort. Des facéties, comme
celle qu’il adresse à ses critiques: «Je me demande si l’énergie qui part dans la manière ne ferait pas mieux de
s’exercer sur la matière. » Un démontage compétent des différents concepts astronomiques. Ou de subtils
raccourcis poétiques : «Spécimens minéraux gisant dans les musées – calcites qui sont des piles de pétales, ou
qui furent autrefois les notes grossières d’une rose.» Il analyse avant la lettre la panique des soucoupes
volantes, et le cancer des pare· brise, s’exprime clairement sur le principe d’incertitude dans la théorie des
quanta, mais nie la parallaxe annuelle des étoiles, la vitesse de la lumière, la rotation de la terre, le déplacement
régulier des lignes du spectre stellaire. Mieux encore, il nous convainc de leur inanité. Curieux mélange
de rigueur analytique et d’intuition irrationnelle, qu’il explique en ces termes: «Je me suis fermé à la sagesse
des siècles, et cet isolement m’a voué aux hospitalités bizarres: je ferme la porte d’entrée au Christ et à
Einstein, et par la porte de service, je tends la main aux petites grenouilles et aux pervenches. »

Ce qui ne l’empêche pas de suggérer, avec un rare sens de l’humour et une imagination de visionnaire, son
explication de l’univers, ni d’esquisser le croquis très personnel d’un cosmos capricieux. La terre pourrait être
entourée d’une coquille opaque et tremblotante, percée de petits trous, ce qui expliquerait l’illusion des
étoiles. Les nébuleuses sont les superstalactites de cette caverne immense, dont certaines parties,
gélatineuses, laissent passer les pluies de météores, et s’égouttent parfois sans crier gare. Plus haut, flotte une
Supermer des Sargasses, confluent des épaves du temps et de l’espace, autour d’une île, Génésistrine, aux
lacs protoplasmiques d’où tombent tous les objets et êtres vivants qui pleuvent sur la terre. «Notre système
solaire tout entier n’est peut.être qu’un organisme vivant, sujet de temps à autre à des hémor· ragies internes.
» Et Fort ajoute: «Contre ces chutes de protoplasme, j’avertis tous les aviateurs : ils se retrouveront un
jour collés comme des raisins sur un pudding. » Il est difficile, à ce stade, d’évaluer la valeur mystificatrice de
pareille démarche. Vingt· deux ans après la mort de ce Brisset des sciences exactes, de ce Lichtenberg de
longue haleine, de ce Chazal systématique, la science s’interroge encore: farce gargantuesque, complot lucide,
élucubration de maniaque?
Pour Tiffany Thayer, l’un des amis de Charles Fort, il n’y a aucun doute: « Il avançait, dit.il, facétieusement
ses étonnantes hypothèses, comme Jéhovah dut fabriquer l’ornithorynque, et peut·être l’homme.» Mais sa
connaissance profonde des données scientifiques lui permettait de ne rien avancer qui soit insoutenable. Sa
fantaisie, libre de toute entrave, s’élançait alors aux confins du paradoxal: et lorsqu’il signalait la disparition
d’Ambrose Bierce, coïncidant avec celle d’ull’ Ambrose Small, c’est sans sourire qu’il demandait: «Quelqu’un
collectionne-t-il les Ambrose ? »

Charles Boy Fort est mort à New York le 3 mai 1932, à l’âge de 58 ans.

Quelques amis dévoués, dont Théodore Dreiser et Bavelock Ellis, veillèrent à la parution de son oeuvre,
qui comporte quatre volumes : Le Livre des Damnés. Terres nouvelles, Lo ! et Talents insolites. Mais nul ne
jouera plus sur l’immense damier de son « Superéchec», dont les armées de pions, désarmais immohiles sur
leurs centaines de cases, témoigneront toujours de son ample vision, aux limites d’un monde définitivement
incongru.

Robert Benayoun.
Janvier 1955.

CHARLES FORT
OU LA CONNAISSANCE PAR L’ABSURDE

Inventer de nouvelles erreurs
LICHTENBERG

Il n’y a pas longtemps qu’il est devenu facile pour un non spécialiste de s’accommoder de la science. Les
«progrès de l’astronomie, de la physique ou de l’électronique, loin de resserrer sur nous les murailles d’un
laboratoire à tout faire où nous serions réduits à l’état d’éprouvettes, semblent faire sans cesse éclater la
coquille des dogmes. Depuis cinquante années, les systèmes ne s’échafaudent plus que pour mieux s’effondrer,
la technique aboutit au vertige. On dirait que les connaissances ‘humaines jouent perpétuellement à
saute-mouton avec elles-mêmes. A peine est-on passé des galaxies aux super-galaxies, en s’étonnant de voir à
Palomar la nébuleuse Andromède telle qu’elle existait il y a deux millions d’années, que l’expansion de
l’univers selon Hubble s’efface brusquement devant la notion d’une courbure spatiale négligeable et d’un
univers plat. L’astronomie a spéculé depuis des siècles sur des distances interstellaires que Fritz Zwicky tient à
présent pour illusoires. Et l’affolement momentané créé par le développement des machines électroniques ne
fait que révéler de nouvelles dimensions au cerveau humain.
Ce qu’il y avait de gênant dans la science, c’était ce sens de l’immobilité des connaissances acquises, cette
prétention à la progre8sion géométrique du recensement de l’univers, qui, après l’ère encyclopédique, trouvait
son sommet dans le Dix-Neuvième positiviste. Mais, depuis le début de ce siècle est né un nouvel esprit
scientifique où l’élément émotionnel, l’élan imaginatif, le gout des réévaluations totales sont la menue
monnaie des recherches dites avancées. On croirait assister à une nouvelle Renaissance où les savants (disons
les grands savants), tenus de penser cent fois plus vite et ne se donnant plus les alibis de l’expérience,
redeviennent philosophes, poètes, voyants, utopistes ou agents secrets.
Citons quelques exemples d’utilisation fantaisiste de la science.
Les experts scientifiques de la marine américaine étudient les possibilités d’une utilisation de la perception
extra-sensorielle dans les contacts entre sous-marins. Les Cosmologues d’Oxford et de Cambridge
conviennent que l’univers, d’essence nonsensique, doit être examiné sous l’angle des lois innaturel1es, et que
le seul moyen de l’apprécier revient à bâtir une série d’univers théoriques quitte à les comparer, par élimination,
avec le nôtre. Cependant, les géologues de l’université de Columbia perfectionnent l’horloge atomique
du Dr Libby qui servira à évaluer le passé. A Washington, Mr Laurence Walstrom, inventeur de la machine
qui ne sert à rien (ce chef-d’oeuvre de l’inutile, «incapable d’accélérer ou de troubler la vie») met au point une
machine à calculer qui se détraque dès qu’on la met en marche. Le professeur Gamow, auteur de la théorie du

déclin radioactif, dédie à Lewis Carroll son dernier linre, consacré à la loi du désordre et au concept de
l’uniners en sens dessus-dessous (1). Le mathématicien Eric Temple Bell, le philosophe Olaf Stapledon, le
chimiste Isaac Asimol1, s’adonnent à des spéculations identifiées vulgairement à la «Science fiction », mais qui
suinent, en fait, jusqu’à leur terme actuel, les voies de Cyrano, de Bacon, de Ludwig Holberg et Campanella.
Quant aux technologues de Cambridge (Massachussets) ils inventent une planète imaginaire, ARCTURUS IV,
à seule fin de la doter d’une cohérence totale, tant biologique que chimique ou psychologique.
A ce stade, si j’ajoutais qu’on se dispose à réaliser, ftit-ce pour voir, le diamant à eau fulgurante de Roussel,
la Maisonascenseur d’Allais, le compteur pour baisers de Cros, la montre-sifflet de Stoopnagle, on me croirait
facilement. Mais sans doute (synchronisons nos montres) est-ce pour tout à l’heure…
« Une réflexion sur la réflexion », voilà ce qu’est devenue la science contemporaine, estime le professeur
Gaston Bachelard, qui ajoute: «Pour moi, l’ère du nouvel esprit scientifique date de 1905, au moment où la
relativité einsteiniennevient déformer des concepts primordiaux que l’on croyait à jamais immobiles » (2).
Sans vouloir me permettre de contredire le professeur, je serais plutôt porté à croire qu’elle date de Charles
Fort.
« Je définirai l’existence par ses grenouilles. »
Tel était le programme de Charles Hoy Fort, né à Albany le 9 août 1874, mort à New York, le 3 mai 1932,
en laissant derrière lui quatre volumes qui assument le retour définitif de la Science à son principe originel de
l’acceptation temporaire.
C’est en 1908 que ce gros homme, aux moustaches de morse (il ressemblait à s’y méprendre au vieil
accordeur des publicités Steinway) cessa de s’adonner à la taxidermie et au journalisme pour se livrer au plaisir
maniaque de la compilation. Esprit contradictoire, il se plaisait à accumuler note sur note d’événements
invraisemblables mais établis, édifiant ce qu’il appelait «le sanatorium des coincidences exagérées).
Dans un petit appartement du Bronx, il rangeait dans des boîtes en carton des rapports encyclopédiques sur
les chutes d’un peu n’importe quoi: amidon, mâchefer ou bigorneaux, sur les caprices de comètes, sur les
cataclysmes inexplicables et les disparition. Il réunit ainsi 25000 notes, s’inquiétant périodiquement du danger
d’incendie et songeant à écrire sur des feuilles ignifugées. Puis en un autodafé intime qui fut sans doute le
tournant de son existence, il détruisit ce matériel qu’il estimait douteux.
Car il venait de percevoir la nécessité de faire oeuvre systématique. Le monde avait besoin d’une
encyclopédie de l’incongru, la science avait besoin de poètes, et Charles Fort brûlait de sonner le glas de
l’exclusionnisme. En huit années exténuantes, il se mit en devoir d’apprendre tous les arts et toutes les science
et d’en inventer (dit-il) une demi-douzaine pour son propre compte. «Je m’émerveillais de ce que quiconque
puisse se satisfaire d’être romancier, tailleur, industriel ou balayeur des rues. » C’est alors qu’il reprit systématiquement
ses recherches soumises, cette fois, à un plan ambitieux couvrant l’astronomie, la sociologie, la psychologie,
la morphologie, la chimie et le magnétisme. Principes et phénomènes, lois et formules, furent
digérés entre le British Museum de Londres et la Bibliothèque Municipale de New York en 40000 notes (et
1300 sections) qu’il portait au crayon sur des rectangles de papier, sous une forme hiéroglyphique qui
témoignait de son mépris pour la postérité.
(1) Un, deux, trois ••. l’infini, par Georges Gamow (Dunod).
(2) Aux Frontières de l’Art et de la Science. – Interview de Gaston Bachelard, par André Parinaud. Art.s, le 22 février 1952.
L’une quelconque de ces fiches ressemblait en moyenne à ceci: « 1 B71/Avril 22, etc., gélat. Larves, Bath.
Angl. » Puis, momentanément aveugle, il se retira sur une diète de fromage et de pain bis, pour élaborer une
vision personnelle et hypothétique de l’univers, employant son sens épique de l’humour à fuir tout
dogmatisme: «Parfois, je me surprends moi-même à ne pas penser ce que je préférerais croire.» Joseph Henry
Jackson lui trouvait «ce don de considérer chaque sujet du point de vue d’une intelligence supérieure qui vient
seulement d’en apprendre l’existence ».
Enfin, Fort se sentit assez libéré de sa documentation cyclopéenne pour ramasser en 310 pages une partie
de ses étonnantes théories, véritables vacances de l’intellect et qu’il considérait comme des «expériences en
matière de structure ». Ce fut Le Livre des Damnés. Un scandale. Son langage apocalyptique, la bizarrerie
permanente de ses données déchantèrent en leur temps (c’était en 1919) un concert d’insultes et de louanges.
«Une des monstruosités de la littérature », disait Edmond Pearson. «Un Rameau d’or pour les cinglés »,
s’indignait John T. Winterich. Ben Hecht décrivait Fort comme «1 »Ap6tre de l’Exception et le Prétre
Mystificateur de l’Improbable » et Théodore Dreiser, toujours dépourvu de la plus petite once d’humour,
voyait en lui «la plus grande figure littéraire depuis Edgar Poe ». «Lire Charles Fort, concluait Maynard

Shipley, c’est chevaucher une comète. » Plus modeste, tout au long de ce qui ressemble aussi peu que possible
à une carrière, Fort se décrivait lui-même comme un taon harcelant le cuir de la Science orthodoxe afin de la
tenir en éveil. Et si les manuels le rangent invariablement parmi les pseudo-scientistes, Martin Gardner, le spécialiste
des fausses sciences, reconnait son aptitude à jongler avec le principe d’incertitude de la théorie des
quanta: «Ses sarcasmes, avoue-t-il comme à contrecoeur, sont en harmonie avec les critiques les plus valables
d’Einstein et de Bertrand Russell. »
En 1923, Fort publiait son second volume, Terres nouvelles, dans lequel il poussait presque à leur extrême
ses spéculations astronomiques du Livre des Damnés. Il y niait notamment la parallaxe annuelle des étoiles, la
vitesse de la lumière, le déplacement régulier des lignes du spectre stellaire et la loi de la gravitation, pour
aboutir à une néo-astronomie qui préfigure la théorie toute récente des ponts de l’espace. Puis « inrent
successivement Lo ! en 1931 et Talents Insolites parus posthumement en 1932 grâce aux soins de Théodore
Dreiser et de Havelock Ellis. Bien que leur matière soit assez dispersée, ces deux volumes sont peut-être les
plus brillants qu’ait conçu l’ermite du Bronx. On y passe sans transition de Cagliostro à Einstein, de Marie la
Typhoide à Kaspar Hauser, il est question d’animaux qui parlent, d’ hallucinations collectives, de télékinèse et
d’apparitions de crocodiles sur les côtes de l’Oxfordshire.
« Pour mesurer un cercle, on peut commencer par n’importe où. » La méthode de Charles Fort est unique
en son genre. Il procède en deux temps: s’appuyant tout d’abord sur des confrontations de témoignages, sur
des revues spécialisées et sur les comptes rendus des organismes scientifiques officiels, il procède au
groupement sériel de ses données fantastiques, mais irréfutables, en insistant longuement sur les analyses
chimique et microscopique. Mais il prend bien soin, ce faisant, d’expédier au diable le style des Sociétés
Savantes et le sérieux imperturbable des experts. Il bondit, virevolte et dialogue tout seul sur le ton d’un
prophète .aux confins de l’illusionnisme, puis s’élance à dessein dans les propositions les plus stupéfiantes,
aptes à bien révolter l’esprit scientifique traditionnel, à le faire sortir de ses gonds rouillés. Nulle image n’est
alors assez folle: « Je crois qu’on nous pêche… quelqu’un collectionne-t-il les Ambrose ? » Nulle expression
assez frappante: «Le regard d’un oeuf est celui de la complaisance. » Parfois, le ton s’élève et s’ossianise:
« Consumez-moi le tronc d’un séquoia, feuilletez-moi des pages de falaises crayeuses, multipliez-moi par mille
et remplacez mon immodestie futile par une mégalomanie de titan, alors seulement pourrai-je écrire avec
l’ampleur que me réclame mon sujet. » Le plus souvent, il fait fi des procédés courants de la logique et
procède par pure juxtaposition: « Parmi les tribus dites sauvages, on entoure de soins respectueux tous les
simples d’esprit car on les considère obscurément comme les élus de Dieu. On reconnaît généralement la
définition d’une chose en termes d’elle-même comme un signe de faiblesse d’esprit. Tous les savants
commencent leurs travaux par ce genre de définition. Et parmi nos tribus, on entoure de soins respectueux
tous les savants. » Sa pensée évolue plus facilement par l’abolition de toute parenthèse, par rapprochements
spontanés, tout raisonnement prend un aspect essentiellement ludique: « Une nouvelle étoile apparaît: jusqu’à
quel point diffère-t-elle de certaines gouttes d’eau d’origine inconnue qu’on vient de relever sur tel cotonnier
de l’Oklahoma? »
Dans une lettre à Miriam Allen de Ford, il laisse visiblement vagabonder sa plume en territoire ami, et révèle
le sens dirai-je vectoriel de sa pensée: « J’ai, en ce moment, un spécimen de papillon particulièrement bruyant:
un sphinx à tête de mort. Il couique comme une souris, et le son me parait vocal. On dit du papillon Kalima,
lequel ressemble à une feuille morte, qu’il imite la feuille morte. Mais le Sphinx à tête de mort imite-t-il les
ossements? »
Son attitude intellectuelle est, à ce titre, quelque peu hégélienne: il milite sans cesse en faveur de l’Unité
sous-jacente de toutes choses. « Je crois », affirme-t-il, «que nous sommes tous des insectes et des souris, et
seulement différentes expressions d’un grand fromage universel.» Il utilise à tout moment des adjectifs à
double face du genre de «réel-irréel », « matériel-immatériel », ou « soluble-insoluble ». Et n’avançant jamais
que des hypothèses, son horreur physique de l’affirmation positive le pousse à consteller son oeuvre de
restrictions subjectives perpétuelles: « Je crois, je tiens, je pense … pour ma part, en ce qui me concerne… »
Considérant que la science n’était qu’un «ventre, un estomac sans cerveau ni membres, un boyau amibien
qui se maintient en vie en s’incorporant l’assimilable et en rejetant l’indigeste », il s’attacha à éliminer aussi
souvent que possible l’idée de coïncidence. « Je collectionne des notes sur tous sujets dotés de quelque
diversité, comme les déviations de la concentricité dans le cratère lunaire Copernic, l’apparition soudaine de
Britanniques pourpres, les météores stationnaires, ou la poussée soudaine de cheveux sur la tête chauve d’une
momie. Toutefois, mon plus grand intérêt ne se porte pas sur les faits, mais sur les rapports de faits. J’ai
longtemps médité sur les soi-disant rapports que l’on nomme coïncidences. Et s’il n’y avait pas de coïncidences
? »

Un passage; de Talents Insolites, qu’il convient ici de citer, définit assez bien son espièglerie expérimentale.
« Aux jours d’antan, lorsque j’étais un garnement spécialement pervers, on me condamnait à travailler le
samedi dans la boutique paternelle, où. je devais gratter les étiquettes des boues de conserves concurrentes,
pour y coller celles de mes parents. Un jour que je disposais d’une véritable pyramide de conserves de fruits et
légumes, il ne me restait plus que des étiquettes de pêches. Je les collais sur les boues de pêches, lorsque j’en
vins aux abricots. Et je pensai: les abricots ne sont-ils pas des pêches? Et certaines prunes ne sont-elles pas
des abricots? Là-dessus, je me mis facélieusement ou scientifiquement à coller mes étiquettes de pêches sur
les boîtes de prunes, de cerises, de haricots et de petits pois. Quel était mon motif, je l’ignore à ce jour, n’ayant
pas encore décidé si j’étais un savant ou un humoriste. » Mais il ajoute, quelques pages plus loin: « Le prix des
pyjamas à Jersey City est affecté par le mauvais caractère d’une belle-mère groënlandaise ou par la demande en
Chine des cornes de rhinocéros pour la guérison des rhumatismes; car toutes choses sont continues, reliées
entre elles, d’une homogénéité sousjacente. D’où la logique sous-jacente du gamin, coupable de bien des
choses, sauf d’avoir entendu prononcer un syllogisme et qui collait une étiquette de pêches sur une boite de
petits pois. Tel est le rapport des choses entre elles, que la différence entre un fruit et ce qu’il est convenu
d’appeler un légume reste indéfinissable. Qu’est-ce qu’une tomate: un fruit ou un légume? »
Dans l’intimité toute bohémienne de sa grotte à météorites et à papillons, Fort menait une vie recluse, en
compagnie de sa femme, Anna Filan, qu’il avait choisie pour son total manque d’intérêt dans ses travaux, et
qui l’aima tendrement jusqu’à sa mort. Fort recevait rarement ses amis, préférant leur écrire longuement. Pour
s’assouplir l’entendement, il se livrait souvent à lui-même de longues parties de superéchecs, un jeu de son
invention qui comportait un échiquier de 1 600 cases et dont il affirmait: « Ce sera un grand succès, car tout le
monde le trouve absurde.» Il ne s’intéressa jamais à l’au-delà: « Les· spéculations métaphysiques », écrivait-il,
« sont des .tentatives de penser l’impensable, et il est bien assez difficile de penser le pensable. » Par pur
enjouement, il se plut une fois à définir Dieu, s’il existait, comme « un super-idiot qui brave des comètes et
bafouille des tremblements de terre ». « La croyance en Dieu, en Rien ou en Einstein est affaire de mode »,
insistait-il. « Et je ne connais rien de la religion, de la science ou de la philosophie qui soit plus qu’un vêtement
d’occasion prêt à porter. »
Eût-il vécu, l’ermite du Bronx eût assisté a la confirmation d’un grand nombre de ses suppositions les plus
débridées. La panique des soucoupes volantes, l’épidémie du cancer des parebrise, le mystère des cheveux
d’ange, n’eussent été pour lui que des notes additives a ses chapitres les plus fameux ; il eût pris grand plaisir a
suivre l’odyssée loufoque de Mrs Hodges, la première femme a être frappée par un météorite. Il se fût sans
doute enthousiasmé pour les romans de Lovecraft, dont il fut de toute évidence l’inspirateur. « Peut-être,
méditait-il, suis-je le pionnier d’une littérature à venir dont les traîtres et les héros seront des raz-de-marée et
des étoiles, des scarabées et des tremblements de terre.» Mais il se serait bien accommodé d’un monde où le
présent est toujours plus proche de l’avenir que du passé, où l’on parle des trente années ultérieures avec le
même naturel que deux amoureux se fixant leur rendez-vous de la soirée, où l’homme moins jaloux de sa
chair tolère le parasitisme des organes artificiels, où le réel ne s’oppose pas plus à l’imaginaire que l’imprévu au
concevable.
Lichtenberg voulait faire de Till Eulenspiegel l’inventeur d’une grande chose. Charles Fort exauce ce
souhait.

Robert Benayoun.
Nov. 1955.

LES BRICOLEURS DU SUBCONSCIENT

suite…

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