Fragments d’un enseignement inconnu


 

Auteur : Ouspensky Pyotr Demianovitch

Ouvrage : Fragments d’un enseignement inconnu

Au cours de ses voyages en Europe, en Égypte et en Orient, à la
recherche d’un enseignement qui résoudrait pour lui le problème des
relations de l’Homme à l’Univers, P. D. Ouspensky avait été amené à
connaître Georges Gurdjieff dont il était devenu l’élève.
C’est de Gurdjieff qu’il est question tout au long de ce livre sous
l’initiale “G”.
FRAGMENTS D’UN ENSEIGNEMENT INCONNU est le récit de huit
années de travail passées par Ouspensky auprès de Gurdjieff.
P. D. OUSPENSKY est mort à Londres en Octobre 1947. G. I.
GURDJIEFF est mort en Octobre 1949 à Paris, après avoir donné son
plein accord à la publication simultanée de ce livre à New-York,
Londres, Paris et Vienne.

CHAPITRE PREMIER
Je regagnai la Russie au commencement de la première guerre
mondiale, en novembre 1914, après un voyage relativement long par
l’Égypte, Ceylan et l’Inde. La guerre m’avait trouvé à Colombo, d’où
je m’embarquai pour revenir par l’Angleterre.
J’avais dit à mon départ de Saint-Pétersbourg que je partais en
quête du miraculeux. Le “miraculeux” est très difficile à définir. Mais
pour moi ce mot avait un sens tout à fait défini. Il y avait déjà
longtemps que j’étais arrivé à cette conclusion que, pour échapper au
labyrinthe de contradictions dans lequel nous vivons, il fallait trouver
une voie entièrement nouvelle, différente de tout ce que nous avions
connu ou suivi jusqu’à présent. Mais où commençait cette voie
nouvelle ou perdue, j’étais incapable de le dire. J’avais alors déjà
reconnu comme un fait indéniable que, par-delà la fine pellicule de
fausse réalité, il existait une autre réalité dont quelque chose nous
séparait, pour une raison à préciser. Le “miraculeux” était la
pénétration dans cette réalité inconnue. Et il me semblait que la voie
vers cet inconnu pouvait être trouvée en Orient. Pourquoi en Orient ?
Il était difficile de le dire. Peut-être y avait-il dans cette idée une
pointe de romantisme ; dans tous les cas il y avait aussi la conviction
que rien ne saurait être trouvé ici, en Europe.
Pendant le voyage de retour et les quelques semaines que je
passai à Londres, toutes les conclusions que j’avais tirées de ma
recherche se trouvèrent bouleversées par l’absurdité sauvage de la
guerre et par toutes les émotions
qui étaient dans l’air, envahissaient les conversations, les journaux, et
qui, contre ma volonté, m’affectèrent souvent.
Mais lorsque, de retour en Russie, je retrouvai les pensées avec
lesquelles j’étais parti, je sentis que ma recherche, et les moindres
choses la concernant, étaient plus importantes que tout ce qui arrivait
ou pouvait arriver dans un monde d’ “évidentes absurdités”1. Je me


1 Ceci se réfère à un petit livre que je possédais dans mon enfance. Il s’appelait
“Évidentes Absurdités” et appartenait à la « Petite Collection Stoupin ». C’était un

livre d’images de ce genre : un homme portant une maison sur son dos, une voiture
avec des roues carrées, etc. Ce livre m’avait beaucoup impressionné à l’époque,
parce qu’il s’y trouvait de nombreuses images dont je ne pouvais pas déceler le
caractère absurde. Elles ressemblaient exactement aux choses ordinaires de la vie.
Et, par la suite, j’en vins à penser que ce livre donnait effectivement des images de
la vie réelle, m’étant convaincu, de plus en plus, en grandissant, que toute la vie
n’est faite que d’ “évidentes absurdités”. Mes expériences ultérieures ne firent que
me confirmer dans cette conviction.


dis alors que la guerre devait être considérée comme une de ces
conditions d’existence généralement catastrophiques au milieu
desquelles nous devons vivre, travailler et chercher des réponses à
nos questions et à nos doutes. La guerre, la grande guerre
européenne, à la possibilité de laquelle je n’éprouvais pas le besoin
de croire et dont pendant longtemps je n’avais pas voulu reconnaître
la réalité, était devenue un fait.
Nous y étions, et je vis qu’elle devait être prise comme un grand
“memento mori”, montrant qu’il était urgent de se hâter et qu’il était
impossible de croire en une “vie” qui ne menait nulle part.
La guerre ne pouvait pas me toucher personnellement, du moins
pas avant la catastrophe finale qui me paraissait d’ailleurs inévitable
pour la Russie, et peut-être pour toute l’Europe, mais non encore
imminente. À cette époque, naturellement, la catastrophe en marche
paraissait seulement temporaire, et personne n’avait encore pu
concevoir toute l’ampleur de la ruine, de la désintégration et de la
destruction, à la fois intérieure et extérieure, dans laquelle nous
aurions à vivre à l’avenir.
Résumant l’ensemble de mes impressions d’Orient, et
particulièrement celles de l’Inde, je devais admettre qu’au
retour mon problème semblait encore plus difficile et plus compliqué
qu’au départ. Non seulement l’Inde et l’Orient n’avaient rien perdu
de leur miraculeux attrait, au contraire cet attrait s’était enrichi de
nouvelles nuances que je ne pouvais pas soupçonner auparavant.
J’avais vu clairement que quelque chose pouvait être trouvé en
Orient, qui depuis longtemps avait cessé d’exister en Europe, et je

considérais que ma direction prise était la bonne. Mais j’avais acquis
en même temps la certitude que le secret était caché bien plus
profondément, et bien mieux, que je ne pouvais l’avoir prévu.
A mon départ, je savais déjà que j’allais à la recherche d’une ou
de plusieurs écoles. J’étais arrivé à ce résultat depuis longtemps,
m’étant rendu compte que des efforts personnels indépendants ne
pouvaient pas suffire, et qu’il était indispensable d’entrer en contact
avec la pensée réelle et vivante qui doit bien exister quelque part,
mais avec laquelle nous avons perdu tout lien.
Cela, je le comprenais, mais l’idée même que je me faisais des
écoles devait se modifier beaucoup durant mes voyages ; en un sens,
elle devint plus simple et plus concrète ; en un autre, plus froide et
plus distante. Je veux dire que les écoles perdirent leur caractère de
contes de fées.
J’admettais encore, au moment de mon départ, bien des choses
fantastiques concernant les écoles. Admettre est peut-être un mot trop
fort. Pour mieux dire, je rêvais de la possibilité d’un contact non
physique avec les écoles, d’un contact en quelque sorte “sur un autre
plan”. Je ne pouvais pas l’expliquer clairement, mais il me semblait
que le premier contact avec une école devait avoir déjà un caractère
miraculeux. J’imaginais par exemple la possibilité d’entrer en contact
avec des écoles ayant existé dans un passé lointain, comme l’école de
Pythagore ou les écoles d’Égypte, ou l’école de ces moines qui
construisirent Notre-Dame, et ainsi de suite. Il me semblait que les
barrières de l’espace et du temps disparaîtraient à l’occasion d’un tel
contact. L’idée des écoles était en elle-même fantastique, et rien de ce
qui les concernait ne me paraissait trop fantastique. Ainsi je ne voyais
aucune contradiction entre mes idées et mes efforts pour
trouver aux Indes des écoles réelles. Car il me semblait que c’était
précisément aux Indes qu’il me serait possible d’établir une sorte de
contact, qui pourrait par la suite devenir permanent, et indépendant de
toutes interférences extérieures.
Durant mon voyage de retour, plein de rencontres et
d’impressions de toutes sortes, l’idée des écoles devint pour moi

beaucoup plus réelle, presque tangible ; elle perdit son caractère
fantastique. Et cela sans doute parce que, comme je m’en rendis
compte alors, une “école” ne requiert pas seulement une recherche,
mais une “sélection” ou un choix — je veux dire : de notre part.
Qu’il y eût des écoles, je n’en pouvais douter. Mais il me restait
encore à me convaincre que les écoles dont j’avais entendu parler et
avec lesquelles j’aurais pu entrer en contact n’étaient pas pour moi.
Elles étaient de nature franchement religieuse, ou semi-religieuse, et
de ton nettement dévotionnel. Elles ne m’attiraient pas, pour cette
raison surtout que, si j’avais cherché une voie religieuse, j’aurais pu
la trouver en Russie. D’autres écoles, plus moralisantes, étaient d’un
type philosophique légèrement sentimental, avec une nuance
d’ascétisme, comme les écoles des disciples ou des fidèles de
Ramakrishna ; parmi ces derniers il y avait des gens agréables, mais
j’eus l’impression qu’il leur manquait une connaissance réelle.
D’autres écoles, ordinairement décrites comme des “écoles de yoga”
et qui sont basées sur la création d’états de transe, participaient un
peu trop, à mes yeux, du genre spirite. Je ne pouvais pas leur faire
confiance ; elles menaient inévitablement à se mentir à soi-même ou
bien à ce que les mystiques orthodoxes, dans la littérature monastique
russe, appellent “séduction”.
Il y avait un autre type d’écoles, avec lesquelles je ne pouvais
prendre contact et dont j’entendis seulement parler. Ces écoles
promettaient beaucoup, mais elles demandaient également beaucoup.
Elles demandaient tout d’emblée. Il eût donc fallu rester aux Indes et
abandonner à jamais toute pensée de retour en Europe ; j’aurais dû
renoncer à toutes mes idées, à tous mes projets, à tous mes plans, et
m’engager sur une voie dont je ne pouvais rien savoir à l’avance.

Ces écoles m’intéressaient beaucoup et les personnes qui avaient
été en relation avec elles et qui m’en avaient parlé tranchaient
nettement sur la moyenne. Cependant il me semblait qu’il dût y en
avoir d’un type plus rationnel et qu’un homme avait le droit, jusqu’à
un certain point, de savoir où il allait.
Parallèlement, j’arrivais à cette conclusion qu’une école — peu
importe son nom : école d’occultisme, d’ésotérisme ou de yoga —

doit exister sur le plan terrestre ordinaire comme n’importe quelle
autre espèce d’école : école de peinture, de danse ou de médecine. Je
me rendais compte que l’idée d’écoles “sur un autre plan” était
simplement un signe de faiblesse : cela signifiait que les rêves avaient
pris la place de la recherche réelle. Je comprenais ainsi que les rêves
sont un des plus grands obstacles sur notre chemin éventuel vers le
miraculeux.
En route vers l’Inde, je faisais des plans pour de prochains
voyages. Cette fois, je désirais commencer par l’Orient musulman.
J’étais attiré surtout par l’Asie Centrale russe et la Perse. Mais rien de
tout cela n’était destiné à se réaliser.
De Londres, par la Norvège, la Suède et la Finlande, j’arrivai à
Saint-Pétersbourg, qui avait déjà été rebaptisée “Pétrograd”, et où le
patriotisme et la spéculation battaient son plein. Peu après, je partis
pour Moscou reprendre mon travail au journal dont j’avais été le
correspondant aux Indes. J’étais là depuis six semaines environ,
lorsque se produisit un petit fait qui devait être le point de départ de
nombreux événements.
Un jour que je me trouvais à la rédaction du journal, en train de
préparer le numéro suivant, je découvris, dans La Voix de Moscou je
crois, une note de presse relative au scénario d’un ballet intitulé “La
Lutte des Mages”, qui était, disait-on, l’oeuvre d’un “Hindou”.
L’action du ballet devait se situer aux Indes et donner une peinture
complète de la magie de l’Orient avec miracles de fakirs, danses
sacrées, etc. Je n’aimai pas le ton hâbleur de cette note, mais comme
les auteurs de ballets hindous étaient plutôt rares à Moscou, je
découpai l’entrefilet et l’insérai dans mon article, y ajoutant cette
petite restriction qu’il y aurait assurément dans ce ballet tout ce que
l’on ne peut pas trouver
dans l’Inde réelle, mais que les touristes vont y chercher. Peu
après, pour diverses raisons, je quittai le journal et me rendis à Saint-
Pétersbourg.
J’y donnai, en février et mars 1915, des conférences publiques
sur mes voyages aux Indes. Les titres étaient “En quête du

Miraculeux” et “Le problème de la Mort”. Dans ces conférences, qui
devaient servir d’introduction à un livre que je projetais d’écrire sur
mes voyages, je disais qu’aux Indes le “miraculeux” n’était pas
cherché là où il devrait l’être ; que toutes les voies habituelles étaient
vaines et que l’Inde gardait ses secrets bien mieux qu’on ne croyait ;
mais que le “miraculeux” y existait en fait et se signalait par bien des
choses à côté desquelles on passait sans en saisir la portée véritable et
la signification cachée, ou sans savoir comment les approcher. C’était
encore aux “écoles” que je pensais.
Malgré la guerre, mes conférences éveillèrent un intérêt
considérable. Chacune d’elles attira plus de mille personnes dans le
Hall Alexandrowski de la Douma municipale de Saint-Pétersbourg.
Je reçus de nombreuses lettres, des gens vinrent me voir ; et je sentis
que sur la base d’une “recherche du miraculeux” il serait possible de
réunir un très grand nombre de personnes qui ne pouvaient plus
avaler les formes habituelles du mensonge et de la vie dans le
mensonge.
Je repartis après Pâques pour donner les mêmes conférences à
Moscou. Parmi les personnes rencontrées à l’occasion de ces
conférences, il y en eut deux, un musicien et un sculpteur, qui en
vinrent très vite à me parler d’un groupe de Moscou, engagé dans
diverses recherches et expériences “occultes” sous la direction d’un
certain G., un Grec du Caucase ; c’était justement, comme je le
compris, cet “Hindou”, auteur du scénario du ballet mentionné dans
le journal sur lequel j’étais tombé trois ou quatre mois auparavant. Je
dois confesser que tout ce que ces deux hommes me dirent sur ce
groupe et sur ce qui s’y passait : toutes sortes de prodiges
d’autosuggestion — m’intéressa fort peu. J’avais trop souvent
entendu des histoires de ce genre, et je m’étais formé une opinion
bien nette à leur égard.
…Des dames qui voient soudain flotter dans leurs
chambres des yeux qui les fascinent et qu’elles suivent de rue en rue
jusqu’à la maison d’un certain Oriental auquel appartiennent ces
yeux. Ou bien des personnes qui, en présence de ce même Oriental,

ont brusquement l’impression qu’il est en train de les transpercer du
regard, qu’il voit tous leurs sentiments, pensées et désirs ; et elles ont
dans les jambes une étrange sensation, elles ne peuvent plus bouger,
et tombent en son pouvoir au point qu’il peut faire d’elles tout ce
qu’il désire, même à distance…
De telles histoires m’étaient toujours apparues comme du
mauvais roman. Les gens inventent des miracles pour eux-mêmes et
ils inventent exactement ce qu’on attend d’eux. C’est un mélange de
superstition, d’autosuggestion et de débilité intellectuelle ; mais ces
histoires, selon ce que j’ai pu observer, ne voient jamais le jour sans
une certaine collaboration des hommes auxquels elles se rapportent.
Ainsi prévenu par mes expériences précédentes, ce n’est que
devant les efforts persistants de l’une de mes nouvelles
connaissances, M., que j’acceptai de rencontrer G. et d’avoir une
conversation avec lui.
Ma première entrevue modifia entièrement l’idée que j’avais de
lui et de ce qu’il pouvait m’apporter.
Je m’en souviens fort bien. Nous étions arrivés dans un petit café,
situé hors du centre, dans une rue bruyante. Je vis un homme qui
n’était plus jeune, de type oriental, avec une moustache noire et des
yeux perçants ; il m’étonna d’abord parce qu’il ne semblait nullement
à sa place dans un tel endroit, et dans une telle atmosphère ; j’étais
encore plein de mes impressions d’Orient, et cet homme au visage de
Rajah hindou ou de Scheik arabe, que j’aurais vu sous un burnous
blanc ou un turban doré, produisait, dans ce petit café de boutiquiers
et de commissionnaires, avec son pardessus noir à col de velours et
son melon noir, l’impression inattendue, étrange et presque
alarmante, d’un homme mal déguisé. C’était là un spectacle gênant,
comme lorsqu’on se trouve devant un homme qui n’est pas ce qu’il
prétend être et avec lequel on doit cependant parler et se conduire
comme si on ne s’en apercevait pas. G. parlait un russe incorrect avec
un fort accent caucasien, et cet accent, auquel nous avons coutume
d’associer n’importe quoi sauf des idées philosophiques,
renforçait encore l’étrangeté et le caractère surprenant de cette

impression.
Je ne me rappelle pas le début de notre conversation ; je crois que
nous avons parlé de l’Inde, de l’ésotérisme et des écoles de yoga. Je
retins que G. avait beaucoup voyagé, qu’il était allé en certains
endroits dont j’avais tout juste entendu parler et que j’avais vivement
souhaité de visiter. Non seulement mes questions ne l’embarrassaient
pas, mais il me parut qu’il mettait en chacune de ses réponses bien
plus que je n’avais demandé. J’aimais sa façon de parler, qui était à la
fois prudente et précise. M. nous quitta. G. m’entretint de ce qu’il
faisait à Moscou. Je ne le comprenais pas bien. Il ressortait de ce
qu’il disait que, dans son travail, qui était surtout de caractère
psychologique, la chimie jouait un grand rôle. Comme je l’écoutais
pour la première fois, je pris naturellement ses paroles à la lettre.
— Ce que vous dites me rappelle un fait qui m’a été rapporté sur
une école du Sud de l’Inde. C’était à Travancore. Un Brahmane,
homme exceptionnel à de nombreux égards, parlait à un jeune
Anglais d’une école qui étudiait la chimie du corps humain et qui
avait prouvé, disait-il, qu’en introduisant ou en éliminant diverses
substances, on pouvait changer la nature morale et psychologique de
l’homme. Cela ressemble beaucoup à ce dont vous me parlez.
— Oui, dit G., c’est possible, mais ce n’est peut-être pas la même
chose du tout. Certaines écoles emploient apparemment les mêmes
méthodes, mais elles les comprennent tout autrement. Une similitude
de méthodes, ou même d’idées, ne prouve rien.
— Une autre question m’intéresse beaucoup. Les yogis se servent
de diverses substances pour provoquer certains états. Ne s’agirait-il
pas de narcotiques, parfois ? J’ai fait moi-même de nombreuses
expériences de cet ordre et tout ce que j’ai lu sur la magie me prouve
clairement que les écoles de tous les temps et de tous les pays ont fait
un très large usage des narcotiques pour la création de ces états qui
rendent la “magie” possible.
— Oui, répondit G. Dans bien des cas, ces substances sont celles
que vous appelez “narcotiques”. Mais elles peuvent être employées,
je le répète, à de tout autres fins.
Certaines écoles se servent des narcotiques de la bonne façon. Leurs

élèves les prennent alors pour s’étudier eux-mêmes, pour mieux se
connaître, pour explorer leurs possibilités et discerner à l’avance ce
qu’ils pourront atteindre effectivement au terme d’un travail
prolongé. Lorsqu’un homme a pu ainsi toucher la réalité de ce qu’il a
appris théoriquement, il travaille dès lors consciemment, il sait où il
va. Pour se persuader de la réelle existence des possibilités que
l’homme soupçonne souvent en lui-même, c’est parfois la voie la
plus facile. Une chimie spéciale existe à ces fins. Il y a des substances
particulières pour chaque fonction. Chaque fonction peut être
renforcée ou affaiblie, éveillée ou mise en sommeil. Mais une
connaissance approfondie de la machine humaine et de cette chimie
spéciale est indispensable. Dans toutes les écoles qui suivent cette
méthode, les expériences ne sont effectuées que lorsqu’elles sont
réellement nécessaires, et seulement sous le contrôle expérimenté et
compétent d’hommes qui peuvent prévoir tous les résultats et prendre
toutes mesures nécessaires contre les risques de conséquences
indésirables. Les substances dont on fait usage dans ces écoles ne
sont donc pas seulement des “narcotiques”, comme vous les appelez,
bien qu’un grand nombre d’entre elles soient préparées à partir de
drogues telles que l’opium, le haschich, etc.
« D’autres écoles emploient des substances identiques ou
analogues, non à des fins d’expérience ou d’étude, mais pour
atteindre, ne serait-ce que pour peu de temps, les résultats voulus. Un
usage habile de telles drogues peut rendre un homme
momentanément très intelligent ou très fort. Après quoi, bien
entendu, il meurt ou devient fou, mais cela n’est pas pris en
considération. De telles écoles existent. Vous voyez donc que nous
devons parler avec prudence des écoles. Elles peuvent faire
pratiquement les mêmes choses, mais les résultats seront tout
différents. »
Tout ce que G. venait de dire m’avait profondément intéressé. Il
y avait là, je le sentais, des points de vue nouveaux, qui ne
ressemblaient à rien de ce que j’avais rencontré jusqu’à ce jour.
Il m’invita à l’accompagner dans une maison où quelques-uns de
ses élèves devaient se réunir.

Nous prîmes une voiture pour aller à Sokolniki. En chemin, G.
me dit combien la guerre était venue se mettre en travers de ses
plans : un grand nombre de ses élèves étaient partis dès la première
mobilisation, des appareils et des instruments très coûteux,
commandés à l’étranger, avaient été perdus. Puis il me parla des
lourdes dépenses que réclamait son oeuvre, des appartements très
chers qu’il avait loués, et vers lesquels je crus comprendre que nous
allions.
Il m’apprit ensuite que son oeuvre intéressait de nombreuses
personnalités de Moscou, des “professeurs” et des “artistes”, me ditil.
Mais lorsque je lui demandai qui, précisément, il ne me donna
aucun nom.
— Je vous pose cette question parce que je suis né à Moscou ;
d’autre part, j’ai travaillé ici pendant dix ans comme journaliste, si
bien que je connais plus ou moins tout le monde.
G. ne répondit rien.
Nous arrivâmes dans un grand appartement vide au-dessus d’une
école municipale ; il appartenait évidemment aux maîtres de cette
école. Je pense que c’était sur la place de l’ancienne Mare Rouge.
Plusieurs élèves de G. étaient réunis ; trois ou quatre jeunes gens
et deux dames, qui semblaient être des maîtresses d’école. J’avais
déjà été dans de tels locaux. L’absence même de mobilier me
confirmait dans mon idée, parce qu’il n’est pas donné de mobilier aux
maîtresses d’école municipale. À cette pensée, j’éprouvai un
sentiment étrange à l’égard de G. Pourquoi m’avait-il raconté cette
histoire d’appartements très coûteux ? D’abord celui-ci n’était pas le
sien ; ensuite il était exempt de loyer, et enfin il n’aurait pu être loué
plus de 10 roubles par mois. Il y avait là un “bluff” par trop évident.
Je me dis que cela devait signifier quelque chose.
Il m’est difficile de reconstituer le début de la conversation avec
les élèves de G. J’entendis plusieurs mots qui me surprirent ; je
m’efforçai de découvrir en quoi consistait leur travail, mais ils ne me
donnèrent pas de réponse directe, employant avec insistance, en
certains cas, une terminologie bizarre et pour moi inintelligible.

Ils suggérèrent de lire le commencement d’un récit qui avait été
écrit, me dirent-ils, par un des élèves de G., absent de Moscou en ce
moment.
Naturellement j’acceptai, et l’un d’eux entreprit à haute voix la
lecture d’un manuscrit. L’auteur racontait comment il avait fait la
connaissance de G. Mon attention fut attirée par ce fait qu’au début
de l’histoire l’auteur lisait la même note que j’avais lue dans La Voix
de Moscou, l’hiver précédent, sur le ballet “La Lutte des Mages”.
Ensuite — et ceci me plut infiniment parce que je l’attendais —
l’auteur racontait comment, à sa première rencontre, il avait senti que
G. le mettait, en quelque sorte, sur la paume de sa main, le soupesait
et le laissait retomber. L’histoire était intitulée “Éclairs de Vérité” et
avait été écrite par un homme évidemment dépourvu de toute
expérience littéraire. Mais elle faisait impression malgré tout, parce
qu’elle laissait entrevoir un système du monde où je sentais quelque
chose de très intéressant, que j’aurais été d’ailleurs bien incapable de
me formuler à moi-même. Certaines idées étranges et tout à fait
inattendues sur l’Art, trouvèrent aussi en moi une très forte
résonance.
J’appris plus tard que l’auteur était une personne imaginaire, et
que le récit avait été écrit par deux des élèves de G. présents à la
lecture, dans l’intention de donner un exposé de ses idées sous une
forme littéraire. Plus tard encore, j’appris que l’idée même de ce récit
venait de G.
La lecture s’arrêta à la fin du premier chapitre. G. avait écouté
tout le temps avec attention. Il était assis sur un sofa, une jambe
repliée sous lui ; il buvait du café noir dans un grand verre, fumait et
parfois me lançait un regard.
J’aimais ses mouvements, empreints d’une sorte d’assurance et
de grâce féline ; son silence même avait quelque chose qui le
distinguait des autres. Je sentis que j’aurais préféré le rencontrer, non
pas à Moscou, non pas dans cet appartement, mais dans l’un de ces
endroits que je venais de quitter, sur le parvis de l’une des mosquées
du Caire, parmi les ruines d’une cité de Ceylan, ou dans l’un des
temples du Sud de l’Inde — Tanjore, Trichinopoly ou Madura.
— Eh bien, comment trouvez-vous cette histoire ?

demanda G. après un bref silence, lorsque la lecture eut pris fin.
Je lui dis que je l’avais écoutée avec intérêt, mais qu’elle avait
selon moi le défaut de ne pas être claire. On ne comprenait pas
exactement ce dont il était question. L’auteur disait la très forte
impression produite sur lui par un enseignement nouveau, mais ne
donnait aucune idée satisfaisante de cet enseignement même. Les
élèves de G. me représentèrent que je n’avais pas compris la partie la
plus importante du récit. G. lui-même ne disait mot.
Lorsque je leur demandai ce qu’était le système qu’ils étudiaient
et ses traits distinctifs, leur réponse fut des plus vagues. Puis ils
parlèrent du “travail sur soi”, mais ils furent incapables de
m’expliquer en quoi consistait ce travail. D’une manière générale, ma
conversation avec les élèves de G. était plutôt difficile, et je sentais
chez eux quelque chose de calculé et d’artificiel, comme s’ils
jouaient un rôle préalablement appris. Par ailleurs, les élèves
n’étaient pas à la taille du maître. Ils appartenaient tous à cette
couche particulière de l’ “intelligenzia” plutôt pauvre de Moscou que
je connaissais très bien et dont je ne pouvais rien attendre
d’intéressant. Je songeai même qu’il était étrange, vraiment, de les
rencontrer sur les chemins du miraculeux. En même temps, je les
trouvais tous gentils et convenables. Les histoires que m’avaient
racontées M. ne venaient évidemment pas de cette source et n’avaient
rien à voir avec eux.
— Je voudrais vous demander quelque chose, dit G. après un
silence. Cet article peut-il être publié par un journal ? Nous pensions
intéresser ainsi le public à nos idées.
— C’est tout à fait impossible, répondis-je. D’abord, ce n’est pas
un article, je veux dire que ce n’est pas quelque chose ayant un
commencement et une fin ; ce n’est que le commencement d’une
histoire, et c’est trop long pour un quotidien. Voyez-vous, nous
comptons par lignes. La lecture prend à peu près deux heures — cela
fait 3’000 lignes environ. Vous savez ce que nous appelons un
feuilleton dans un quotidien — un feuilleton ordinaire compte 300
lignes à peu près. Cette partie de l’histoire prendrait ainsi dix
feuilletons. Dans les journaux de Moscou, un feuilleton qui comporte
une suite n’est jamais publié plus d’une fois par semaine, ce qui ferait
dix semaines.

Or il s’agit d’une conversation d’une seule nuit. Cela ne pourrait être
pris que par une revue mensuelle, mais je n’en vois aucune dont le
genre corresponde. Dans tous les cas, on vous demanderait l’histoire
entière avant de vous donner la réponse.
G. ne répondit rien, et la conversation prit fin. Mais j’avais tout
de suite éprouvé au contact de cet homme un sentiment
extraordinaire, et à mesure que la soirée se prolongeait, cette
impression n’avait fait que se renforcer. Au moment de prendre
congé, cette pensée traversa mon esprit comme un éclair : je devais
aussitôt, sans délai, m’arranger pour le revoir et, si je ne le faisais
pas, je risquais de perdre tout contact avec lui. Je lui demandai donc
si je ne pourrais pas le rencontrer une fois de plus avant mon départ
pour Saint-Pétersbourg. Il me dit qu’il se trouverait au même café, le
jour suivant à la même heure.
Je sortis avec l’un des jeunes gens. Je me sentais dans un drôle
d’état — une longue lecture que j’avais peu comprise, des gens qui
ne répondaient pas à mes questions, G. lui-même, avec ses façons
d’être peu communes et son influence sur ses élèves, que j’avais
constamment ressentie — tout cela provoquait en moi un désir
insolite de rire, de crier, de chanter, comme si je venais d’échapper à
une classe ou à quelque étrange détention.
J’éprouvais le besoin de communiquer mes impressions à ce
jeune homme et de me livrer à quelque plaisanterie sur le compte de
G. et de cette histoire passablement prétentieuse et assommante. Je
me voyais racontant cette soirée à quelques-uns de mes amis.
Heureusement, je m’arrêtai à temps, pensant : « Mais il se précipitera
au téléphone, pour tout leur raconter ! Ils sont tous amis. »
J’essayais donc de me contenir et, sans dire mot, je
l’accompagnai au tramway qui devait nous ramener au centre de
Moscou. Après un parcours relativement long, nous arrivâmes à la
place Okhotny Nad, près de laquelle j’habitais, et là, toujours en
silence, nous nous serrâmes la main et nous séparâmes.
Je me retrouvai le lendemain en ce même café où j’avais

rencontré G. pour la première fois et cela se renouvela le
surlendemain et tous les jours suivants. Durant la
semaine que je passai à Moscou, je vis G. chaque jour. Il m’était vite
apparu qu’il dominait beaucoup de questions que je voulais
approfondir. Par exemple, il m’expliqua certains phénomènes que
j’avais eu l’occasion d’observer aux Indes et sur lesquels personne
n’avait pu me donner d’éclaircissements, ni sur place, ni plus tard. Et,
dans ses explications, je sentais l’assurance du spécialiste, une très
fine analyse des faits, et un système que je ne pouvais pas
comprendre, mais dont je sentais la présence, parce que ses paroles
me faisaient penser non seulement aux faits dont on discutait, mais à
beaucoup d’autres choses que j’avais déjà observées ou dont je
pressentais l’existence.
Je ne revis plus le groupe de G. Sur lui-même, G. parlait peu.
Une ou deux fois, il mentionna ses voyages en Orient. Cela m’aurait
intéressé de savoir où il était allé exactement, mais je fus incapable
de le tirer au clair.
En ce qui concernait son travail de Moscou, G. disait avoir deux
groupes sans relation l’un avec l’autre et occupés à des travaux
différents, « selon leurs forces et le degré de leur préparation », pour
reprendre ses propres paroles. Chaque membre de ces groupes payait
1’000 roubles par an, et pouvait travailler avec lui, tout en
poursuivant dans la vie le cours de ses activités ordinaires.
Je lui dis qu’à mes yeux 1’000 roubles par an me semblaient un
prix trop élevé pour ceux qui n’avaient pas de fortune.
G. me répondit qu’il n’y avait pas d’autre arrangement, parce
qu’il ne pouvait pas avoir de nombreux élèves, en raison de la nature
même du travail. D’ailleurs, il ne désirait pas et il ne devait pas — il
accentua ces mots — dépenser son propre argent pour l’organisation
du travail. Son oeuvre n’était pas, ne pouvait pas être, du genre
charitable, et ses élèves devaient trouver eux-mêmes les fonds
indispensables pour la location des appartements où ils pourraient se
réunir, pour les expériences et tout le reste. En outre, disait-il,
l’observation a montré que les gens faibles dans la vie se révèlent
également faibles dans le travail.

— Cette idée présente plusieurs aspects, dit G. Le travail de
chacun peut nécessiter des dépenses, des voyages, que sais-je ? Si la
vie d’un homme est à ce point mal organisée qu’une dépense de
1’000 roubles
puisse l’arrêter, il sera préférable pour lui de ne rien entreprendre
avec nous. Supposez qu’un jour son travail exige qu’il aille au Caire
ou ailleurs, il doit avoir les moyens de le faire. Par notre demande,
nous voyons s’il est capable de travailler avec nous ou non.
« À côté de cela, continua-t-il, j’ai vraiment trop peu de temps
pour le sacrifier aux autres, sans même être sûr que cela leur fera du
bien. J’apprécie beaucoup mon temps, parce que j’en ai besoin pour
mon propre travail, parce que je ne peux pas, et, comme je l’ai déjà
dit, parce que je ne veux pas le dépenser en vain. Et il y a une
dernière raison : il faut qu’une chose coûte pour qu’elle soit
estimée ».
J’écoutais ces paroles avec un étrange sentiment. D’une part, tout
ce que disait G. me plaisait. J’étais attiré par cette absence de tout
élément sentimental, de tout verbiage conventionnel sur
l’ “altruisme” et le “bien de l’humanité”, etc. Mais, d’autre part,
j’étais surpris par le désir visible qu’il avait de me convaincre dans
cette question d’argent, alors que je n’avais nul besoin d’être
convaincu.
S’il y avait un point sur lequel je ne fusse pas d’accord, c’était
sur cette façon de réunir de l’argent, parce qu’aucun des élèves que
j’avais vus ne pouvait payer 1’000 roubles par an. Si G. avait
réellement découvert en Orient des traces visibles et tangibles d’une
science cachée et s’il continuait ses recherches dans cette direction,
alors il était clair que son oeuvre nécessitait des fonds, ainsi que tout
autre travail scientifique, comme une expédition dans quelque partie
inconnue du monde, des fouilles à entreprendre dans les ruines d’une
cité disparue ou toutes autres investigations, d’ordre physique ou
chimique, demandant des expériences nombreuses et minutieusement
préparées. Il n’était pas du tout nécessaire de chercher à me
convaincre de tout cela. Au contraire, je pensais que, si G. me donnait
la possibilité de mieux connaître ce qu’il faisait, je serais

probablement en mesure de lui trouver tous les fonds dont il pourrait
avoir besoin pour mettre solidement son oeuvre sur pied, et je pensais
aussi  à  lui  amener  des  gens mieux préparés . Mais  naturellement  je
n’avais encore qu’une très vague idée de ce en quoi pouvait consister
son travail.

suite page 31…

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