Révolte contre le monde moderne


 
Auteur : Evola Julius (Giulio Cesare Evola)
Ouvrage : Révolte contre le monde moderne
Année : 1969

Introduction
Parler du «déclin de l’Occident «, du «danger du matérialisme «, de la «crise de la civilisation «, est devenu, depuis quelque temps, un lieu commun. C’est à la même tendance que correspondent certaines idées que l’on formule en vue de telle ou telle «défense «et certaines prophéties qu’on lance au sujet de l’avenir de l’Europe ou du monde.
En général, il n’y a guère plus, dans tout cela, que dilettantisme d’«intellectuels «ou de journalistes politiques. Il ne serait que trop facile de montrer combien souvent, dans ce domaine, tout commence et finit par du pur verbalisme; de montrer le manque de principes qui le caractérise et combien de choses qu’il conviendrait de nier se trouvent, en fait, affirmées par la plupart de ceux qui voudraient réagir: de montrer, enfin, combien peu l’on sait ce que l’on veut vraiment, combien plus on obéit à des facteurs irrationnels et à des suggestions obscurément accueillies.
Si l’on ne peut donc raisonnablement attribuer le moindre contenu positif à des manifestations de ce genre, celles-ci n’en gardent pas moins, incontestablement, la valeur d’un symptôme. Elles montrent qu’on sent remuer des terres que l’on croyait solides et que les perspectives idylliques de l’«évolutionnisme «ont désormais fait leur temps. Mais, semblable à la force qui interdit aux somnambules de voir le vide le long duquel ils marchent, un instinct de défense inconscient empêche de dépasser un point déterminé. Il n’est pas encore possible de «douter «au-delà d’une certaine limite – et les réactions intellectualistes du genre de celles que nous venons de mentionner semblent avoir été, en quelque sorte, accordées à l’homme moderne à

seule fin de le détourner, de l’arrêter sur le chemin conduisant à cette totale et redoutable vision, où le monde actuel n’apparaîtrait que comme un corps privé de vie, roulant le long d’une pente, où bientôt rien ne pourra plus le retenir.
Il y a des maladies qui couvent longtemps, mais dont on ne prend conscience que lorsque leur oeuvre souterraine est presque arrivée à terme. Il en est de même pour la chute de l’homme le long des voies d’une civilisation qu’il glorifia comme la civilisation par excellence. Si ce n’est qu’aujourd’hui que les modernes sont parvenus à éprouver le pressentiment qu’un sombre destin menace l’Occident (1), depuis des siècles déjà certaines causes ont agi qui ont provoqué un tel état spirituel et matériel de dégénérescence que la plupart des hommes se trouvent privés, non seulement de toute possibilité de révolte et de retour à la «normalité «et au salut, mais également, et surtout, de toute possibilité de comprendre ce que «normalité «et salut signifient.
Aussi, pour sincères que puissent être les intentions de certains, parmi ceux qui, de nos jours, jettent l’alarme et tentent çà et là des «réactions », ces tentatives ne peuvent être prises au sérieux et l’on ne doit pas se faire d’illusions quant à leurs résultats. Il n’est pas facile de se rendre compte à quelle profondeur il faut creuser avant d’atteindre la racine première et unique, dont les prolongements naturels et nécessaires sont non seulement ceux dont l’aspect négatif est désormais patent, mais bien d’autres aussi que même les esprits les plus audacieux ne cessent de présupposer et d’admettre dans leur propre mode de penser, de sentir et de vivre. On «réagit ». Continent pourrait il en être autrement devant certains aspects désespérés de la société, de la morale, de la politique et de la culture contemporaines? Mais, précisément, il ne s’agit que de «réactions », non d’actions, de mouvements positifs partant de l’intérieur et attestant la possession d’une base, d’un principe, d’un centre. – Or, en Occident, on a joué bien trop longtemps avec les accommodements et les «réactions ». L’expérience a montré que cette voie ne mène pas- au -seul but qui importe vraiment. Il ne s’agit pas, en effet, de se tourner et de se retourner sur un lit d’agonie, mais de s’éveiller et de se mettre debout.
Les choses en sont arrivées à un point tel que l’on se demande aujourd’hui qui serait capable d’assumer le monde moderne, non dans quelqu’un de ses aspects particuliers, mais en bloc, jusqu’à en percevoir le sens final. Or ce serait là l’unique point de départ.
Mais il faut, pour cela, sortir du cercle fascinateur. Il faut savoir concevoir ce qui est autre – se créer des yeux neufs et des oreilles neuves pour des choses devenues, du fait de l’éloignement, invisibles et silencieuses. Ce n’est qu’en remontant aux

significations et aux visions antérieures à l’apparition des causes dont découle la civilisation actuelle, qu’il est possible de disposer d’une référence absolue, d’une clef pour la compréhension effective de toutes les déviations modernes – et de pourvoir en même temps d’un rempart solide, d’une ligne de résistance inébranlable, ceux auxquels, malgré tout, il sera donné de rester debout. Et aujourd’hui, précisément, seul compte le travail de celui qui sait se tenir sur les lignes de crête: ferme dans ses principes, inaccessible à toute concession, indifférent aux fièvres, aux convulsions, aux superstitions et aux prostitutions au rythme desquelles dansent les dernières générations. Seule compte. la résistance silencieuse d’un petit nombre, dont la présence impassible de «convives de pierre »sert à créer de nouveaux rapports, de nouvelles distances, de nouvelles valeurs, et permet de constituer un pôle qui, s’il n’empêche certes pas ce monde d’égarés d’être ce qu’il est, transmettra pourtant à quelques-uns la sensation de la vérité – sensation qui sera peut-être aussi le début de quelque crise libératrice.
Dans la limite des possibilités de son auteur, ce livre entend contribuer à cette oeuvre. Sa thèse fondamentale est l’idée de la nature décadente du monde moderne. Son but est de prouver cette idée, en se référant à l’esprit de la civilisation universelle, sur les ruines de laquelle a surgi tout ce qui ,est moderne: ceci comme base de toute autre possibilité.

* * *

A titre d’entrée en matière, nous dirons que rien n’apparaît plus absurde que cette idée de progrès qui, avec son corollaire de la supériorité de la civilisation moderne, s’était déjà créé des alibis «positifs »en falsifiant l’histoire, en insinuant dans les esprits des mythes délétères, en proclamant sa souveraineté dans ces carrefours de l’idéologie plébéienne dont, en dernière analyse, elle est issue. Il faut être descendu bien bas pour en être arrivé à célébrer l’apothéose de la sagesse cadavérique, seul terme applicable à une sagesse qui, dans l’homme moderne, qui est le dernier homme, ne voit pas le vieil homme, le décrépit, le vaincu, l’homme crépusculaire, mais glorifie, au contraire, en lui le dominateur, le justificateur, le vraiment vivant. Il faut, en tout cas, que les modernes aient atteint un bien étrange état d’aveuglement pour avoir sérieusement pensé pouvoir tout jauger à leur aune et considérer leur civilisation comme une civilisation privilégiée, en fonction de laquelle était quasiment préordonnée, l’histoire du monde et en dehors de laquelle on ne pourrait trouver qu’obscurité, barbarie et superstition.
Il faut reconnaître qu’en présence des premières secousses par lesquelles s’est manifestée, même sur le plan matériel, la destruction intérieure de l’Occident, l’idée

de la pluralité des civilisations, et donc de la relativité de la civilisation moderne, n’apparaît plus, aux yeux d’un certain nombre de gens, comme une extravagance hérétique et impensable, contrairement à ce qui était naguère le cas. Mais cela ne suffit pas: il faut savoir reconnaître, non seulement que la civilisation moderne pourra disparaître, comme tant d’autres, sans laisser de traces, mais aussi qu’elle appartient au type de celles dont la disparition, tout comme leur vie éphémère par rapport à l’ordre des «choses-qui-sont »et à toute civilisation conforme aux «choses-qui-sont », n’a qu’une valeur de pure contingence. Au-delà d’un «relativisme de civilisation », il s’agit donc de reconnaître un «dualisme de civilisation ». Nos développements tourneront constamment autour d’une opposition entre le monde moderne et le monde traditionnel, entre l’homme moderne et l’homme traditionnel, opposition qui, bien plus qu’historique, est idéale: à la fois morphologique et métaphysique.
Sur le plan historique, il est nécessaire d’avertir d’ores et déjà le lecteur que nous emploierons presque toujours les expressions «monde moderne «et «civilisation moderne «dans un sens beaucoup plus large et général que leur sens habituel. Les premières formes de la décadence, sous son aspect moderne, c’est-à-dire anti-traditionnel, commencèrent en effet à se manifester d’une façon tangible entre le VIIIe et le VIe siècle av. J.C., ainsi qu’en témoignent, d’une façon sporadique, les premières altérations caractéristiques survenues au cours de cette période dans les formes de la vie sociale et spirituelle de nombreux peuples. Il convient donc, dans bien des cas, de faire coïncider le début des temps modernes avec ce que l’on appelle les temps historiques. On estime assez généralement, en effet, que ce qui se situe avant l’époque en question cesse de constituer la matière de l’«histoire », que la légende et le mythe s’y substituent et que les recherches «positives «deviennent incertaines. Cela n’empêche pas que, selon les enseignements traditionnels, cette époque n’aurait recueilli à son tour que les effets des causes beaucoup plus lointaines: elle n’a fait que préluder à la phase-critique d’un cycle encore plus vaste, appelé en Orient l’«âge sombre »; dans le monde classique «l’âge de fer «et dans le monde nordique «l’âge du loup «(2). De toutes façons, à l’intérieur des temps historiques et dans l’espace occidental, la chute de l’Empire Romain et l’avènement du christianisme marquent une seconde étape, plus apparente, de la formation du monde moderne. Une troisième phase, enfin, commence avec le déclin du monde féodo-impérial du Moyen-Age européen, et atteint son moment décisif avec l’Humanisme et la Réforme. De cette période jusqu’à nos jours, des forces gui agissaient encore d’une façon isolée et souterraine sont apparues en pleine lumière, ont pris la direction de tous les courants européens dans les domaines de la vie matérielle et spirituelle, individuelle et collective, et ont déterminé, phase par phase, ce que, dans un sens restreint, on a précisément l’habitude d’appeler «le

monde moderne ». Dès lors, le processus est devenu toujours plus rapide, décisif, universel, telle une redoutable marée par laquelle toute trace de civilisation différente est manifestement destinée à être emportée, de façon à clore un cycle, compléter un masque et sceller un destin.
Voici pour l’aspect historique. Mais cet aspect est tout à fait relatif. Si, comme nous l’avons déjà indiqué, tout ce qui est «historique «entre déjà dans le «moderne », cette remontée intégrale au-delà du monde moderne, qui seule peut en révéler le sens, est essentiellement une remontée au-delà des limites mêmes fixées par la plupart à l’ «histoire ». Or, il est important de comprendre qu’en suivant une semblable direction, on ne rencontre plus rien qui soit susceptible de devenir à nouveau de l’«histoire ». Le fait qu’au-delà d’une certaine période la recherche positive n’ait pu faire de l’histoire, est loin d’être accidentel, c’est-à-dire imputable seulement à l’incertitude des sources et des dates et au manque de vestiges. Pour comprendre l’ambiance spirituelle propre à toute civilisation non moderne, il faut bien se pénétrer de cette idée que l’opposition entre les temps historiques et les temps dits «préhistoriques «ou «mythologiques », n’est pas l’opposition relative, propre à deux parties homogènes d’un même temps, mais qu’elle est qualitative, substantielle; c’est l’opposition entre des temps (des expériences du temps), qui ne sont effectivement pas de la même nature (3). L’homme traditionnel avait une expérience du temps différente de celle de l’homme moderne: il avait une sensation supratemporelle de la temporalité et c’est dans cette sensation qu’il vivait chaque forme de son monde. Aussi est-il fatal que les recherches modernes, au sens «historique «du terme, se trouvent, à un moment donné, en présence d’une série interrompue, rencontrent un hiatus incompréhensible au-delà duquel on ne peut rien construire d’historiquement «certain «et de significatif, au-delà duquel on ne peut compter que sur des éléments extérieurs fragmentaires et souvent contradictoires – à moins que la méthode et la mentalité ne subissent une transformation fondamentale.
En vertu de cette prémisse, quand nous opposons au monde moderne le monde antique, ou traditionnel – cette opposition est en même temps idéale. Le caractère de temporalité et d’«historicité «ne correspond en effet, essentiellement, qu’à un seul de ces deux termes, tandis que l’autre, celui qui se rapporte à l’ensemble des civilisations de type traditionnel, se caractérise par la sensation de ce qui est au-delà du temps, c’est-à-dire par un contact avec la réalité métaphysique qui confère à l’expérience du temps une forme très différente, «mythologique », faite de rythme et d’espace, plus que de temps chronologique. A titre de résidus dégénérescents, des traces de cette forme qualitativement diverse de l’expérience du temps subsistent encore chez certaines populations dites «primitives «(4). Avoir perdu ce contact,

s’être dissous dans le mirage d’un pur et simple flux, d’une pure et simple «fuite en avant », d’une tendance qui repousse toujours plus loin son but, d’un processus qui ne peut et ne veut plus s’apaiser en aucune possession, et qui se consume en tout et pour tout, en termes d’«histoire «et de «devenir «-c’est là une des caractéristiques fondamentales du monde moderne, la limite qui sépare deux époques, et donc, non seulement, du point de vue historique, mais aussi, et surtout, en un sens idéal, morphologique et métaphysique.
Mais alors, le fait que des civilisations de type traditionnel se situent dans le passé, par rapport à l’époque actuelle, devient accidentel: le monde moderne et le monde traditionnel peuvent être considérés comme deux types universels, comme deux catégories a priori de la civilisation. Cette circonstance accidentelle permet toutefois d’affirmer à bon droit que partout où s’est manifestée ou se manifestera une civilisation ayant pour centre et pour substance l’élément temporel, on se, trouvera devant une résurgence, sous une forme plus ou moins différente, des mêmes attitudes, des mêmes valeurs et des mêmes forces qui déterminent l’époque moderne, dans l’acception historique du terme; et partout où s’est manifestée et se manifestera, au contraire, une civilisation ayant pour centre et pour substance l’élément supra-temporel, on se trouvera devant une résurgence, sous une forme plus ou moins différente, des mêmes significations, des mêmes valeurs et des mêmes forces qui déterminèrent les types préantiques de civilisation. Ainsi se trouve clarifié le sens de ce que nous appelions «dualisme de civilisation «en relation avec les termes employés (moderne et traditionnelle) et cela devrait suffire à prévenir toute équivoque au sujet de notre «traditionalisme ». Ce ne «fut «pas une fois, mais «c’est «toujours
– ταύτα δέ έμενετο μέν ούδέ ποτε, έστι δέ άεί (5).
Nos références à des formes, des institutions et à des connaissances non modernes se justifient par le fait que ces formes, institutions et connaissances se trouvent être, de par leur nature même, des symboles plus transparents, des approximations plus étroites des ébauches plus heureuses de ce qui est antérieur au temps et à l’histoire, de ce qui appartient donc à hier aussi bien qu’à demain, et peut seul produire une rénovation réelle, une «vie nouvelle «et intarissable chez celui qui est encore capable de la recevoir. Seul celui qui y est parvenu peut bannir toute crainte, et reconnaître que le destin du monde moderne n’est nullement différent ni plus tragi-que que l’événement sans importance d’un nuage qui s’élève, prend forme et disparaît sans que le libre ciel puisse s’en trouver altéré.
Après avoir indiqué l’objet fondamental de cet ouvrage, il nous reste à parler brièvement de la «méthode «que nous avons suivie en ces pages.

Les aperçus qui précèdent suffisent, sans qu’il soit nécessaire de se reporter à ce que nous exposerons, le moment venu, à propos de l’origine, de la portée et du sens du «savoir «moderne, pour comprendre la piètre estime que nous accordons à tout ce qui a reçu, ces derniers temps, l’estampille officielle de «science historique «en matière de religions, d’institutions, et de traditions antiques. Nous tenons à déclarer que nous entendons rester à l’écart de cet ordre de choses, comme de tout ce qui a sa source dans la mentalité moderne, et que le point de vue dit «scientifique «ou «positif », avec ses diverses et vaines prétentions à la compétence et au monopole, nous le considérons simplement, dans le meilleur des cas, comme celui de l’ignorance. Nous disons «dans le meilleur des cas »: nous ne nierons certes pas que grâce aux travaux érudits et fort laborieux des «spécialistes »puisse venir à la lumière une matière brute utile, souvent nécessaire à celui qui ne possède pas d’autres sources d’informations ou n’a pas le temps ni le désir de rassembler et de contrôler lui-même les données qui lui sont nécessaires dans certains domaines secondaires. Nous n’en demeurons pas moins convaincus que partout où les méthodes «historiques »et «scientifiques »des modernes s’appliquent aux civilisations traditionnelles autrement que sous l’aspect le plus rudimentaire d’une recherche des traces et des témoignages, tout se réduit, dans la plupart des cas, à des actes de violence qui détruisent l’esprit, limitent et déforment, poussent dans les voies sans issue d’alibis créés par les préjugés de la mentalité moderne, préoccupée de se défendre et de se réaffirmer partout. Et cette oeuvre de destruction et d’altération est rarement fortuite; elle procède, presque toujours, ne serait-ce qu’indirectement, d’influences obscures et de suggestions dont les esprits «scientifiques «étant donné leur mentalité, sont justement les premiers à ne pas s’apercevoir.
En général, les questions dont nous nous occuperons le plus sont celles où tous les matériaux qui valent «historiquement «et «scientifiquement «comptent le moins; où tout ce qui, en tant que mythe, légende, saga, est dépourvu de vérité historique et de force démonstrative, acquiert au contraire, pour cette raison même, une validité supérieure et devient la source d’une connaissance plus réelle et plus certaine. Là se trouve- précisément la frontière qui sépare la doctrine traditionnelle de la culture profane. Cela ne s’applique pas seulement aux temps anciens, aux formes d’une vie «mythologique », c’est-à-dire supra-historique, comme le fut toujours au fond, la vie traditionnelle: alors que du point de vue de la «science», on accorde de la valeur au mythe pour ce qu’il peut offrir d’histoire, selon notre point de vue, au contraire, il faut accorder de la valeur à l’histoire en fonction de son contenu mythique, qu’il s’agisse de mythes proprement dits ou de mythes qui s’insinuent dans sa trame, en tant qu’intégrations d’un «sens «de l’histoire elle-même. C’est ainsi que la Rome de

la légende nous parlera un langage plus clair que la Rome temporelle, et que les légendes de Charlemagne nous feront comprendre mieux que les chroniques et les documents positifs de l’époque ce que signifiait le roi des Francs.
On connaît, à cet égard, les anathèmes «scientifiques »: arbitraire! subjectif! fantaisiste! De notre point de vue il n’y a pas plus d’«arbitraire », de «subjectif «et de «fantaisiste », qu’il n’y a d’«objectif «et de «scientifique «au sens où l’entendent les modernes. Tout ceci n’existe pas. Tout ceci se trouve en dehors de la Tradition. La Tradition commence là où, un point de vue supra-individuel et non humain ayant été atteint, tout ceci peut être dépassé. En particulier il n’existe, en fait de mythe, que celui que les modernes ont construit sur le mythe, en le concevant comme une création de la nature primitive de l’homme, et non comme la forme propre à un contenu supra-rationnel et supra-historique. On se souciera donc peu de discuter et de «démontrer ». Les vérités qui peuvent faire comprendre le monde traditionnel ne sont pas de celles qui s’«apprennent «et se «discutent ». Elles sont ou ne sont pas (6). On peut seulement se les rappeler, et ceci se produit quand on s’est libéré des obstacles que représentent les diverses constructions humaines – en premier lieu, les résultats et les méthodes des «chercheurs »autorisés; quand donc on a suscité la capacité de voir de ce point de vue non-humain, qui est le point de vue traditionnel lui-même.
Même si l’on ne considère que la matière brute des témoignages traditionnels, toutes les méthodes laborieuses, utilisées pour la vérification des sources, la chronologie, l’authenticité, les superpositions et les interpolations de textes, pour déterminer la genèse «effective »d’institutions, de croyances et d’événements, etc, ne sont pas, à notre sens, plus adéquats que les critères utilisés pour l’étude du monde minéral, quand on les applique à la connaissance d’un organisme vivant. Chacun est certainement libre de considérer l’aspect minéral qui existe aussi dans un organisme supérieur. Pareillement, on est libre d’appliquer à la matière traditionnelle parvenue jusqu’à nous, la mentalité profane moderne à laquelle il est donné de ne voir que ce qui est conditionné par le temps, par l’histoire et par l’homme. Mais, de même que l’élément minéral dans un organisme, cet élément empirique, dans l’ensemble des réalités traditionnelles, est subordonné à une loi supérieure. Tout ce qui, en général, vaut comme «résultat scientifique », ne vaut ici que comme indication incertaine et obscure des voies – pratiquement, des causes occasionnelles – à travers lesquelles, dans des conditions déterminées, peuvent s’être manifestées et affirmées, malgré tout, les vérités traditionnelles.
Répétons-le: dans les temps antiques, ces vérités ont toujours été comprises comme étant essentiellement des vérités non humaines. C’est la considération d’un point de

vue non humain, objectif au sens transcendant, qui est traditionnelle, et que l’on doit faire correspondre au monde de la Tradition. Ce qui est propre à ce monde, c’est l’universalité, et ce qui le caractérise, c’est l’axiome quod ubique, quod ab omnibus et quod semper. Dans la notion même de civilisation traditionnelle est incluse celle d’une équivalence – ou homologie – de ses diverses formes réalisées dans l’espace et dans le temps. Les correspondances pourront n’être pas extérieurement visibles; on pourra être frappé par la diversité des nombreuses expressions possibles, mais cependant équivalentes; dans certains cas, les correspondances seront respectées dans l’esprit, dans d’autres, seulement dans la forme et dans le nom; dans certains cas, on trouvera des incarnations plus complètes, dans d’autres, plus fragmentaires; parfois des expressions légendaires, parfois des expressions historiques – mais il existe toujours quelque chose de constant et de central pour caractériser un monde unique et un homme unique et pour déterminer une opposition identique à l’égard de tout ce qui est moderne.
Celui qui, partant d’une civilisation traditionnelle particulière, sait l’intégrer en la libérant de l’aspect humain et historique, de façon à en reporter les principes générateurs au plan métaphysique où ils sont, pour ainsi dire, à l’état pur – celui-là ne peut pas ne pas reconnaître ces mêmes principes derrière les expressions diverses d’autres civilisations également traditionnelles. Et c’est ainsi que prend intérieurement naissance un sentiment de certitude et d’objectivité transcendante et universelle, que rien ne saurait plus détruire, et qui ne saurait être atteint par aucune autre voie.
Dans les développements qui vont suivre, on se référera donc tantôt à certaines traditions, tantôt à d’autres, d’Orient et d’Occident, en choisissant, tour à tour, celles qui offrent l’expression la plus nette et la plus complète d’un même principe ou phénomène spirituel. Cette méthode a aussi peu de rapport avec l’éclectisme et la méthode comparative de certains «chercheurs «modernes, que la méthode des parallaxes utilisée pour déterminer la position exacte d’un astre au moyen des points de repère de stations diversement réparties; ou bien – pour employer l’image de René Guénon (7) – que le choix, parmi les différentes langues que l’on connaît, de celle qui exprime le mieux une pensée déterminée. Ainsi, ce que nous appelons «méthode traditionnelle «est, en général, caractérisée par un double principe; ontologiquement et objectivement, par le principe de la correspondance, qui assure une corrélation fonctionnelle essentielle entre des éléments analogues, les présentant comme de simples formes homologues d’un sens central unitaire; épistémologiquement et subjectivement, par l’emploi généralisé du principe d’induction, qui doit être compris ici comme l’approximation discursive d’une intuition spirituelle, dans laquelle se réalise l’intégration et l’unification, en un sens

unique et en un principe unique, des divers éléments confrontés.
C’est de cette façon que nous chercherons à faire sentir le monde de la Tradition comme une unité, donc comme un type universel, capable de créer des points de référence et des critères de valeur, différents de ceux auxquels, en Occident, la plupart des gens se sont depuis longtemps accoutumés passivement et semi-consciemment; capable aussi, par cela même, de poser les bases d’une révolte éventuelle de l’esprit – non polémique, mais réelle, positive – contre le monde moderne.
A cet égard, nous ne nous adressons qu’à ceux qui, devant l’accusation prévisible d’être des utopistes anachroniques, ignorant la «réalité de l’histoire », savent demeurer impassibles en comprenant que, désormais, il n’y a plus à dire aux apologistes du «concret »: «arrêtez-vous », ou «retournez-vous », ou «levez la tête »- mais plutôt: «avancez toujours plus vite sur une pente toujours plus inclinée, brûlez les étapes, rompez toutes les digues. La chaîne ne vous est pas mesurée. Cueillez les lauriers de toutes vos conquêtes. Courez avec des ailes toujours plus rapides, avec un orgueil toujours plus gonflé par vos victoires, par vos « dépassements »; par vos empires, par vos démocraties. La fosse doit être comblée et l’on a besoin d’engrais pour le nouvel arbre qui, de façon foudroyante, jaillira de votre fin «(8).
Dans cet ouvrage, nous devrons nous borner à donner surtout des principes directeurs, dont les applications et le développement adéquat exigeraient peut-être autant de volumes qu’il comporte de chapitres: nous n’indiquerons donc que les éléments essentiels. Celui qui le désire peut les adopter comme base pour ordonner et approfondir ultérieurement, du point de vue traditionnel, la matière de chaque domaine étudié, en leur donnant une extension et un développement incompatibles avec l’économie de cet ouvrage.
Dans une première partie, nous exposerons une sorte de doctrine des catégories de l’esprit traditionnel: nous y indiquerons les principes fondamentaux selon lesquels se manifestait la vie de l’homme traditionnel. Le terme «catégorie «est employé ici dans le sens de principe normatif a priori. Les formes et les significations dont il sera question ne doivent pas être considérées comme étant, ou ayant été, effectivement, une «réalité », mais comme des idées qui doivent déterminer et donner forme à la réalité, à la vie, et dont la valeur est indépendante de leur degré de «réalisation », laquelle, d’ailleurs, ne saurait jamais être parfaite. Ceci élimine le malentendu et l’objection consistant à prétendre que la réalité historique ne justifie guère les formes et les significations dont nous aurons à parler. On peut

éventuellement l’admettre, sans en conclure pour autant qu’à cet égard tout se réduit à des fictions, à des utopies, à des «idéalisations «ou à des illusions. Les formes principales de la vie traditionnelle, en tant que «catégories », ont la même dignité que les principes éthiques: valables en eux-mêmes, ils exigent seulement d’être reconnus et voulus; ils exigent que l’homme leur soit intérieurement fidèle et s’en serve comme mesure, pour lui-même et pour la vie – comme le fit, partout et toujours, l’homme traditionnel. C’est pourquoi, ici, la portée de l’aspect «histoire «et «réalité »est simplement celle d’une explication fondée sur des exemples et d’une évocation de valeurs qui, de ce point de vue également, peuvent être, aujourd’hui ou demain, aussi actuelles qu’elles ont pu l’être hier.
L’élément historique n’entrera vraiment en ligne de compte que dans la seconde partie de cet ouvrage où seront examinés la genèse du monde moderne, les processus qui, durant les temps historiques, ont conduit jusqu’à lui. Mais du fait que le point de référence sera toujours le monde traditionnel dans sa qualité de réalité symbolique, supra-historique et normative, et que la méthode consistera, de même, à rechercher ce qui eut et a une action au-delà des deux dimensions de surface des phénomènes historiques, on se trouvera, à proprement parler, en présence d’une métaphysique de l’histoire.
Avec ces deux plans de recherche, nous pensons mettre suffisamment d’éléments à la disposition de celui qui, aujourd’hui ou demain, est ou sera encore capable d’éveil.


(1) Nous disons: «chez les modernes «- car, comme on le verra, l’idée d’un déclin, d’un éloignement progressif d’une vie plus haute et la sensation de la venue de temps encore plus durs pour les futures races humaines, étaient des thèmes bien connus de l’Antiquité traditionnelle.
(2) R. GUENON, La crise du monde moderne, Paris, 1927, pp. 21, sg.
(3) Cf. F. W. SCHELLING, Einleitung in die Philos. der Mythologie. S.W., éd., 1846, sect. 11, vol. 1, pp. 233-235.
(4) Cf. HUBERT-MAUSS, Mélanges d’Histoire des Religions, Paris, 1929, pp. 189 sq. – Pour le sens sacré et qualitatif du temps, cf. ci-après, I, par. 19.
(5) SALLUSTE, De diis et mundo, IV.
(6) Plus loin, deviendra peut-être plus claire la vérité de ces paroles de LAO-TZE. (Tao-te’-king, LXXXI) : «L’homme qui a la Vertu ne discute pas l’homme qui discute n’a pas la Vertu », et de même, les expressions traditionnelles aryennes à propos des textes qui «ne peuvent avoir été faits par les mortels et qui ne sont pas susceptibles d’être mesurés par la raison humaine «(Mânavadharmaçâstra, XII, 94). Dans le même ouvrage (XII, 96) on ajoute: «Tous les livres qui n’ont pas la Tradition pour base sont sortis de la main de l’homme et périront: cette origine démontre qu’ils sont inutiles et mensongers. »
(7) R. GUENON, Le symbolisme de la Croix, Paris, 1931, p. 10.
(8) G. Di GIORGIO («Zero ») dans Crollano le torri «La Torre », no 1, 1930).


Première partie
Le monde
de la tradition

suite…

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