La philosophie médiévale


 
Auteur : Libéra Alain
Ouvrage : La philosophie médiévale
Année : 1989

AVANT-PROPOS
Prise dans le réseau complexe et figé de traditions
historiographiques multiséculaires, prisonnière de
conflits, d’enjeux et de dissociations imposés aux faits
par des passions contradictoires, la philosophie médiévale
ne s’est jamais totalement libérée des images et
des préjugés cultivés par ses partisans comme par ses
adversaires.
Ici exaltés comme évoquant l’âge idéal du magistère
intellectuel de l’Eglise, là rabaissés comme signant
l’époque malheureuse d’un long et laborieux sacrifice
de la pensée, parés pour les uns des fastes équivoques
d’une clarté à jamais perdue, poursuivis et dénoncés
par les autres comme la manifestation la plus évidente
des ténèbres de l’« obscurantisme », mille ans de
pensée, de réflexion, d’innovations et de travail dorment
dans le silencieux interrègne qui sépare l’Antiquité
de l’improbable configuration formée par la
Renaissance, la Réforme et l’époque dite « classique » .
Dix siècles de Moyen Age, autrement dit une transition
de dix siècles, une interminable parenthèse entre
Platon, Aristote, Pétrarque, Luther et Descartes, un
âge « moyen », « intermédiaire » où l’« autorité » des
« Pères » et des « Docteurs » règne sans partage, où la
foi l’emporte sur la raison, le langage sur l’expérience,
l’abstrait sur le concret, les mots sur les choses.
Quelle place reste-t-il dès lors au Moyen Age dans
l’histoire de la philosophie ? Celle qui lui a trop

longtemps été faite, mais qu’il a déjà commencé de
quitter, cette place où de solennels faiseurs de Sommes
s’épuisent à maintenir l’ancien tout en anticipant le
nouveau, où les « précurseurs de Galilée » donnent la
main aux « aristotéliciens radicaux » pour danser la
ronde qui va de « déjà » à « encore ».
Le petit livre qu’on va lire n’a qu’une ambition :
plaider, dans le domaine des idées, pour un « autre
Moyen Age ». On n’y prétend pas à l’objectivité, non
plus qu’à tout dire. On veut simplement dresser le
bilan des recherches récentes, redresser quelques idées
hâtives, faire la part de l’inconnu, bref, considérer les
choses et les gens dans leur plein droit. Le Moyen Age
que nous présentons ne connaît pas encore les distinctions
modernes entre « scolastique », « mystique » et
« philosophie »; le mouvement des idées n’y est pas
séparé de l’organisation de la vie intellectuelle ; le
rythme de la pensée suit le pas des traductions et y met
sa propre cadence ; les penseurs y sont des êtres
vivants qui lisent, écrivent et enseignent dans des
mondes définis. Ce choix implique une méthode. Il est
temps de la décrire.
On renonce ici à juxtaposer les « auteurs » sur le
fond indistinct des « siècles » ou des « périodes » : la
perspective est thématique et disciplinaire.
Ce n’est pas que la chronologie soit sans importance,
mais il la faudrait totale. Certaines dates parlent
d’elles-mêmes, et les rapprochements ne laissent
jamais de surprendre. Les plus frappants marquent les
confins de la période tardo-antique et du haut Moyen
Age : Augustin rédige ses Confessions ( 396) deux ans
après la suppression des jeux Olympiques (394) ;
Proclus ( t 485) meurt plus de trente ans après la
défaite d’Attila aux champs Catalauniques (451),
après le sac de Rome par les Vandales (455) et la

déposition du dernier empereur romain d’Occident
(476) ; le Corpus des écrits attribués au « Denys de
l’Aréopage » (vers 500) se constitue quelques années
après le baptême de Clovis (496) ; Justinien, empereur
· romain d’Orient, ferme la dernière école philosophique
d’Athènes (529) cinq ans après la mort de Boèce
( t 524), ministre du Go th Théodoric, et un an avant
la fondation du monastère du Mont-Cassin (530).
Mais d’autres surprises, tout aussi fortes, guettent le
médiéviste lecteur des philosophes arabes : le grand
interprète d’Aristote, al-Farabï (t 950), meurt trente
ans avant que ne commence le règne d’Hugues Capet
(987 -996) ; Avicenne, ( t 1037), vingt ans avant le
Grand Schisme des Eglises chrétiennes d’Orient et
d’Occident ( 1054) ; al-Ghazalï ( t 1111) est le contemporain
exact de saint Anselme de Cantorbéry
( t 11 09) ; Averroès ( t 1198), celui de Joachim de
Fiore ( t 1202) et des Carmina Burana.
On ne peut, cependant, comprendre en rapprochant
des dates. On essaiera donc de donner le sentiment de
la durée en suivant les thèmes, les problèmes et les
questions davantage que les hommes et leurs fortunes
éphémères, en rapportant le jeu des idées, des
continuités et des discontinuités conceptuelles au
mouvement long de la transmission des sources, de la
maturation des formes discursives et des changements
dans l’institution du savoir. C’est là notre fil directeur:
l’étude des textes fondateurs, celle de l’environnement
social, puis l’analyse philosophique, discipline par
discipline – logique, physique, métaphysique, psychologie,
éthique. Ce plan peut être discuté. On espère
qu’il se justifiera dans son déploiement même. On
peut, toutefois, indiquer ce que l’on attend de lui.
Avant tout, et pour être court, l’abandon de deux
thèses erronées : l’une, que nous lisons chez Bertrand

Russell, soutient qu’il n ‘ y a pas de philosophie médiévale,
et qu’au Moyen Age tout est théologie; l’autre,
que nous trouvons chez Martin Heidegger, voit dans
cette pensée le résultat de la rencontre entre l’« aristotélisme»
et « le mode de représentation issu du judéochristianisme».
On peut donner à la thèse de Russell toutes sortes
d’expressions plus ou moins atténuées, dire, par
exemple, que la philosophie des médiévaux n’existe
pas à l’état isolé, qu’elle est strictement et rigoureusement
subordonnée à la théologie ou encore qu’il n’y a
pas au Moyen Age de philosophes au sens intellectuel
et social où l’on parle des « philosophes grecs » . On
peut aussi dire que la philosophie n’est qu’un fait de
culture, une figure du passé que le chrétien utilise pour
mieux comprendre sa propre singularité ou, au mieux,
pour instrumenter sa théologie. Selon nous, aucune de
ces caractérisations n’est suffisante, et l’une, au moins,
est fausse. La longueur de la période de référence, la
diversité des milieux intellectuels, la pluralité même
des perspectives théologiques nous interdisent de
parler d’un problème ou d’un visage médiéval de la
philosophie. La thèse de Heidegger pèche pour le
même motif et l’on peut réfuter l’une en même temps
que l’autre. De fait, la connaissance véritable d’Aristote
est un phénomène tardif qui commence cinq
siècles environ après le début du « Moyen Age », et
l’Aristoteles latinus n’est pas chimiquement pur : c’est,
si l’on ose dire, un Aristote péripatétisé, celui des
comn1entateurs arabes, qui l’encadrent, le prolongent
ou le condensent.
Plutôt que de reprendre l’opposition traditionnelle
de la philosophie et de la théologie, de la raison et de
la foi, on suit donc ici la thèse d’une histoire multiple
-grecque, syriaque, juive, arabe, latine- et d’une

interaction constante, où les progrès d’une discipline
sont les progrès de l’autre, où les questions s’ échangent,
se recoupent et souvent aussi se perturbent. On
veut ainsi montrer la singularité du savoir médiéval,
en alléguant ce qui, derrière les étiquettes, les
conventions ou les rubriques, fait le style et la mentalité
scientifique réels d’une époque : cette unité cachée
des présupposés et des décisions latentes qui reste
sous la multiplicité des inte1prétations, des documents
et des doctrines 1 .


1. On trouvera une analyse chronologique des diverses traditions de la
philosophie du VI . au XV siècle dans A. de LIBERA, La philosophie médiévale,
(« Premier Cycle»), Paris, PUF, 1993, qui complète l’approche thématique ici
proposée. Pour préciser certains points, on utilisera les notices des Encyclopédies
philosophiques universelles des PUF, t. 2 (Notions) et 3 (OEuvres) et celles
de la nouvelle édition du Dictionnaire des philosophes, Paris, PUF, 1993,
publiée sous la direction de D. Huisman. L’Historisches Würterbuch der Philosophie
et le Lexikon des. Mittelalters sont également à consulter. Enfin, on lira
les revues spécialement consacrées à la philosophie médiévale : les Archives
d’ Histoire doctrinale et littéraire du Moyen Age ( AHDLMA), Vivarium,
Mediaeval Studies, Medioevo, les Cahiers de l’ Institut du Moyen Age grec et
latin ( CIMAGL) de l’Université de Copenhague.


CHAPITRE PREMIER
LA LITTÉRATURE PHILOSOPHIQUE
DU MOYEN AGE

1. – Textes et traductions

suite…

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