Les traites négrières


 
Auteur : Pétré-Grenouilleau Olivier
Ouvrage : Les traites négrières Essai d’histoire globale
Année : 2004

Essai d’histoire globale
Monstrueuse. la matière de ce livre l’est, pour deux raisons.
Le sujet, d’abord : le trafic d’hommes noirs. « infâme trafic »
jusque dans les justifications qu’on a voulu lui trouver,
philosophiques, religieuses, économiques. politiques.
Monstrueuse aussi, son étendue dans l’espace, de l’Afrique à
la Méditerranée orientale puis de l’Afrique aux Amériques, le
fameux « commerce triangulaire » n’étant que l’une de ses
composantes ; et dans le temps, puisque cette histoire est
longue de près de quatorze siècles.
Il fallait à Olivier Pétré-Grenouilleau. pour maîtriser dans sa
totalité l’étude de ce trafic et l’ériger en objet historique, une
approche globale, qui mettrait en relation l’histoire de
l’esclavage avec d’autres domaines de la recherche
historique – histoire des niées, îles comportements, de
l’industrialisation… dette méthode comparative, alliée à une
vision à la fois panoramique et plongeante, permettrait de
découvrir comment des logiques différentes, propres à
l’Afrique noire, au monde musulman et à l’Occident. ont pu se
connecter pour donner naissance aux traites négrières.
Comment une fois pris le pli, enclenché l’engrenage négrier,
les traites ont évolué jusqu’à leur terme, résultat d’une
dynamique abolitionniste. certes ambiguë, mais radicale.
De l’esclavage antique à la mise en place de nouveaux
systèmes d’exploitation de l’homme, ce livre restitue pour la

première fois dans son ensemble la complexité d’une histoire
débarrassée des clichés et des tabous, riche aussi de révoltes
et de combats. Un des phénomènes mondiaux à l’origine du
monde moderne.
Olivier Pétré-Grenouilleau est membre de l’institut universitaire de France.

Introduction
Ce n’est qu’à partir de la seconde moitié des années 1960
que des scientifiques, surtout anglo-saxons, ont contribué à
donner une impulsion décisive à l’étude de la traite des Noirs.
Depuis, les recherches se sont multipliées, en Europe, en
Amérique et en Afrique, au sein des trois continents impliqués
dans le trafic négrier. Plusieurs milliers de titres – ouvrages et
articles confondus – existent maintenant sur la question1.
Mais, alors que l’« honnête homme » et les non-spécialistes
estiment souvent tout connaître sur le sujet, des mythes et
des légendes persistent, pendant que d’épaisses brumes
continuent d’obscurcir des aspects essentiels. « Même
aujourd’hui, malgré un quart de siècle de recherches
internationales sophistiquées, écrit Herbert S. Klein, le fossé
entre l’entendement commun et la connaissance érudite
demeure aussi profond qu’au moment où la traite était remise
en question dans les cercles cultivés d’Europe, au XVIIe siècle.
» Avant d’ajouter : « Il n’y a pas eu ici seulement échec du
dialogue entre les universitaires et le public cultivé, il y a eu
également une surprenante ignorance au sein même du monde
académique, dans son ensemble, à propos de la nature de la
traite2. » L’histoire de l’esclavage et des traites négrières reste
encore à l’écart des grandes questions abordées dans les
cursus universitaires, y compris aux États-Unis. L’essentiel des
travaux sur le sujet est publié en anglais. Même dans cette
langue, cependant, les ouvrages d’ensemble sont rares. Le
plus souvent thématiques, ils s’intéressent à la traite par
l’Atlantique, à l’esclavage en Afrique, aux traites que l’on
qualifiera ici d’orientales, ou bien encore à l’histoire du
mouvement abolitionniste. À ma connaissance, aucun
ouvrage moderne n’aborde l’ensemble des questions relatives

aux différentes traites négrières, à leurs origines, leur
évolution, leur abolition et leurs rôles dans l’histoire mondiale.
Nombre d’historiens ont pourtant appelé à essayer d’en
restituer un tableau d’ensemble, ce que David Brion Davis a
nommé le « Big Picture3 ».
Les raisons de ce paradoxe – une histoire en plein essor
mais peu connue et mal reconnue – sont nombreuses. Elles
tiennent au discrédit qui pesa longtemps sur une histoire
coloniale à laquelle elle est parfois quelque peu artificiellement
rattachée4, à l’existence d’un tabou négrier qu’il ne faut
cependant pas exagérer (car certains détenteurs d’archives
privées n’hésitent pas, en Europe, à en faciliter l’accès aux
historiens), aux difficultés inhérentes à l’écriture d’une histoire
dépassant tous les clivages habituels, qu’ils soient temporels
(sa durée s’étale sur plus d’un millénaire), spatiaux (trois
continents sont concernés), thématiques (économie, politique,
culture… sont tour à tour imbriquées). Globale, monstrueuse
par ses dimensions comme par son objet, l’histoire de la traite
se trouve écartelée en de nombreux sous-ensembles dont il
est difficile de maîtriser la totalité. À ces raisons, dont la liste
n’est pas limitative, ajoutons le fait que l’histoire négrière n’a
pas été suffisamment connectée à d’autres grands axes de la
recherche historique auxquels elle est pourtant
indéniablement liée, comme l’histoire du commerce maritime,
du capitalisme, ou bien encore l’étude des sociétés, des
économies et des civilisations qu’elle contribua à mettre en
relation. Au sein même des études négrières, l’histoire
comparative reste trop rarement pratiquée. Marginalisée du
fait d’une substance peut-être trop riche et de divers tabous,
l’histoire des traites négrières l’est donc également parce
qu’elle n’a pas su sortir du ghetto dans lequel, parfois, elle

s’est elle-même en partie enfermée.
Ajoutons que, né avec le combat abolitionniste, le discours
sur la traite est devenu un enjeu avant même d’avoir été
pleinement érigé en objet historique. Initiées par le père
Dieudonné Rinchon et par Gaston Martin en France, ainsi que
par Elizabeth Donnan aux États-Unis5, les premières tentatives
modernes d’approche scientifique de la question datent de
l’entre-deux-guerres. Philip Curtin à l’échelle de la traite
transatlantique dans son ensemble, Jean Mettas et Serge
Daget à celle de la traite française jouèrent ensuite un rôle
considérable, montrant qu’une approche statistique fiable des
événements pouvait succéder à l’ère des dénombrements
impressionnistes et souvent fantaisistes. Le débat était lancé.
Et depuis il ne s’est guère interrompu. De nombreuses
circonstances ont favorisé son développement : l’émergence
de nouveaux Etats qui, nés de la décolonisation, se mirent à la
recherche de leur passé, l’utilisation rationnelle de sources et
méthodes originales, autour, notamment, de l’histoire orale
africaine, l’apparition de nouvelles curiosités et l’essor de
sciences humaines engagées dans un dialogue avec l’histoire
(anthropologie, ethnologie…). Mais certains facteurs ont aussi
contribué à obscurcir le débat, qu’ils soient hérités d’un
lointain passé ou bien de querelles idéologiques, comme la
question noire aux États-Unis, le douloureux processus de
décolonisation à la française, ou bien encore, parmi d’autres,
l’intégration des pays arabes anciennement négriers au sein
des pays du « Sud ». Des querelles elles-mêmes souvent plus
ou moins héritées de vieux affrontements relatifs au racisme,
au colonialisme et au tiers-mondisme.
Tout cela explique pourquoi l’opinion commune tarde à

évoluer, malgré les nombreux efforts déployés par les
historiens afin d’assurer la diffusion des acquis de la recherche
moderne. Il y a là de quoi décourager beaucoup de bonnes
volontés. Et sans doute faut-il y voir la source de certaines
réorientations de la part d’historiens préférant, au bout de
quelques années, s’intéresser à d’autres sujets de recherche. À
l’heure de l’histoire mémoire, une déportation organisée
d’êtres humains, la plus importante de tous les temps,
continue ainsi d’être largement oubliée. Non pas parce qu’elle
serait peu étudiée, mais parce qu’elle est déformée par les
ravages du « on dit » et du « je crois », par les rancoeurs et
les tabous idéologiques accumulés, sans cesse reproduits par
une sous-littérature n’ayant d’historique que les apparences6.
Dépouillée ainsi d’une bonne partie de sa substance, l’histoire
de la traite des Noirs a permis l’enracinement de mémoires,
souvent antagonistes. Simple commerce honteux pour les
uns, crime contre l’humanité ou génocide pour les autres, ou
encore tare qu’il convient de faire disparaître de son passé, la
traite et son histoire sont à l’origine de multiples pôles de
cristallisation du souvenir. Mais que sont des souvenirs ou des
mémoires sans une histoire préalablement et solidement
définie dans ses contours ? Rien d’autre qu’un amas d’idées
confuses susceptibles de donner lieu à tous les amalgames, à
toutes les compromissions, à toutes les erreurs ; un fatras de
données livrées à la tyrannie des croyances.
D’où la nécessité de dépasser le stade de la monographie,
de l’analyse statistique ou thématique (même si, en ces
domaines, il reste et restera toujours beaucoup à faire), de
délaisser un peu ce qui nous est maintenant le moins mal
connu (l’histoire de la traite, notamment atlantique, et de ses
modalités pratiques), pour nous intéresser à ses implications,

en amont et en aval, bref à la place et au rôle de la traite dans
l’histoire ; le tout en essayant de comprendre sans juger.
D’où, pour toutes ces raisons, l’obligation d’emprunter à cette
global ou world history depuis longtemps lancée mais
toujours si diversement – et, finalement, si insuffisamment –
définie dans ses objectifs, ses modalités et ses méthodes.
Comme toute bonne histoire, l’histoire globale est
forcément comparative. Cela semble aller de soi dans le cadre
du trafic négrier, étant donné la variété des régions et des
acteurs concernés. La chose, pourtant, est loin d’être
fréquente. Du fait même de l’étendue des questions abordées,
l’histoire des traites négrières figure en effet comme un bon
exemple des conséquences du processus d’industrialisation de
la recherche scientifique décrit par Arnold Toynbee7. Dans ces
conditions, l’auteur d’un travail très sérieux sur la traite dans
l’Empire ottoman pourra conclure qu’avec un taux de profit
d’environ 20 % les négriers ne pouvaient guère y faire
fortune, alors que, par ailleurs, les spécialistes de la traite par
l’Atlantique savent que la traite anglaise, apparemment la plus
profitable de toutes, n’a, en moyenne annuelle, jamais
rapporté guère plus de 10 %. Un taux de profit d’ailleurs jugé
par certains comme ayant été suffisamment important pour
faciliter la fameuse « accumulation primitive » du capital,
longtemps estimée comme un préalable nécessaire au
démarrage de la révolution industrielle. Tout cela pour dire
que les spécialistes de la traite orientale lisent généralement
peu ce qui est produit par les spécialistes de la traite
occidentale, ou bien par ceux s’intéressant aux traites internes
destinées à alimenter en esclaves les sociétés de l’Afrique
noire précoloniale – et inversement. Il en va de la traite
comme de l’esclavage et de l’abolitionnisme, sans même

mentionner tous les domaines qui, autonomes par rapport à
l’histoire de la traite, entretiennent néanmoins d’importants
rapports avec elle, comme l’histoire démographique, celles
des idées, de l’expansion européenne, de la navigation, des
formes de travail, ou bien encore des processus de
développement économique et d’industrialisation. Malgré
l’existence de travaux synthétiques parfois remarquables sur
l’esclavage en général, l’histoire comparative des traites
négrières est donc encore dans son enfance.
D’ailleurs, comparer nécessite ici un effort supplémentaire.
Celui consistant à essayer d’aller au-delà des clichés qui, plus
que dans beaucoup d’autres domaines de la recherche
historique, continuent à rendre plus délicats les passages d’un
secteur de spécialité à un autre. Des clichés dont l’histoire
serait à écrire, qui sont nés essentiellement à l’époque du
combat entre abolitionnistes et pro-esclavagistes, à partir du
XVIIe siècle, et qui, depuis, ont été sans cesse renforcés et
reformulés, sous l’action de forces aussi diverses que
nombreuses. Il en va ainsi des légendes dorées et noires
relatives à l’esclavage en pays d’Islam, ainsi que des débats
relatifs à l’esclavage « domestique » en Afrique noire. Le tout
renvoyant à des formes de servitude que l’on continue
souvent de définir par opposition à des images de l’esclavage
dans le Nouveau Monde largement héritées du XIXe siècle,
ajoutant ainsi l’anachronisme à l’européocentrisme.
Histoire comparative débarrassée des clichés qui l’entourent,
l’histoire globale des traites négrières est une histoire tentant
d’approcher des pratiques et des logiques. Des logiques à
partir des pratiques devrait-on plutôt dire. La multiplicité des
faits et la diversité des facteurs (économiques, politiques,

culturels, géopolitiques, etc.) qu’il est nécessaire
d’appréhender à plusieurs échelles, de l’individuel au collectif,
doivent en effet rendre ici l’historien plus que jamais sensible
à la réalité des choix qui s’offraient aux acteurs du jeu
historique. L’analyste qui reconstitue les événements a
posteriori a trop souvent tendance à considérer que le
déroulement qu’il a lui-même contribué à construire
correspond à quelque chose de logique et d’inéluctable. On
sait évidemment qu’il n’en est rien. Mais cela n’empêche pas
l’histoire reconstruite de faire souvent fi de l’histoire vécue ;
travers qu’il est, en matière d’histoire négrière, encore plus
important qu’ailleurs d’éviter. On l’aura compris, l’histoire
globale des traites négrières que je voudrais tenter de mettre
en oeuvre est surtout celle des configurations, déconfigurations
et reconfigurations successives de pratiques et
de logiques, à travers le temps et l’espace.
Au cours du premier chapitre, intitulé « L’engrenage négrier
», nous essaierons de voir comment des comportements, et
finalement des logiques différentes, propres à l’Afrique noire,
au monde musulman et à l’Occident, ont pu se connecter et
favoriser ainsi la naissance des traites négrières. Les deux
chapitres suivants (première partie du livre) seront consacrés
à leur essor et à leur évolution, depuis le haut Moyen Âge
jusqu’à nos jours. Il s’agira de comprendre comment et
pourquoi les logiques à l’oeuvre derrière l’« infâme trafic » ont
pu si longtemps continuer à s’emboîter, malgré leurs
différences, la diversité des pratiques et la multitude des
changements survenus au cours de l’histoire plus que
millénaire des traites négrières. Ensuite, il sera temps de
s’intéresser au processus abolitionniste (deuxième partie), qui,
seul, put mettre un terme à cette longue histoire. Les deux

derniers chapitres (troisième partie) auront pour objectif
d’étudier le rôle de la traite dans l’histoire de l’Occident, de
l’Afrique noire et du monde musulman.
Partout, chaque fois que cela sera possible, nous tenterons
de voir en quoi l’histoire des traites négrières peut s’inscrire
dans de plus amples perspectives, que la traite ait été à
l’origine d’évolutions plus générales ou bien qu’elle se soit
contentée de les accompagner, de les refléter ou de les
révéler. Une telle approche ne sera pas toujours aisée car le
sujet est controversé, la production considérable et dispersée.
Dépasser le stade du constat obligera donc parfois à procéder
par hypothèses, à mettre l’accent sur des domaines de la
recherche peu explorés, à tenter la synthèse la plus juste, la
plus logique ou tout simplement la plus crédible de travaux
plus ou moins contradictoires. Ainsi, en essayant de nous
détacher des a priori qui l’étouffent, nous espérons contribuer
à mieux faire connaître un phénomène historique qui est loin
d’être mineur. Car tendre à la clarté, à l’objectivité, et
travailler à replacer leur histoire dans un contexte plus large,
c’est, d’une certaine manière, un moyen de rendre hommage
aux millions de victimes des traites négrières.

1
L’engrenage négrier

suite…

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