Légendes des personnages qui ont eu des relations avec le diable


 
Auteur : Collin de Plancy Jacques
Ouvrage : Légendes des personnages qui ont eu des relations avec le diable Un les uns illustres, – les autres peu célèbres
Année : 1854

DOCTEUR FAUST

Tout le monde sait que
Jean Faust fut un habile docteur allemand
qui naquit à Weymar, au commencement du
seizième siècle. Mais plusieurs vous diront
qu’il est le même que Jean Faust ou Fust,
dont le nom figure avec éclat parmi les
trois inventeurs de l’imprimerie. Par conséquent,
ils le feront naître un siècle plus tôt ; car Jean Fust
en 1450, lorsqu’il s’associa avec Guttemberg et

Scheffer, était un riche orfèvre de Mayence ; et
si c’était le même personnage, il eût vécu cent
cinquante ans. La vérité probable c’est que le
docteur Faust, ou Faust l’enchanteur, était sans
doute le fils de Jean. Aussi Goethe l’appelle-t-il
Henry.
Quoi qu’il en soit, un génie plein d’audace,
une curiosité indomptable, un immense orgueil,
telles étaient les dispositions dont la nature
avait doué le jeune Faust. Il apprit la médecine,
la jurisprudence, la théologie, et se fit recevoir
docteur. Il approfondit la science des astrologues.
Quand il eut épuisé les connaissances naturelles,
fier de l’éclat de ses leçons, tourmenté
d’idées ambitieuses, dominé par un vif penchant
à la débauche, il se jeta dans la magie.
Curieux de se lier avec les êtres d’un monde
supérieur, il découvrit, après de longues recherches,
la terrible formule qui évoque les
démons du fond des enfers. Il s’abstint d’abord
d’en faire usage. Mais, dans son coeur combattu,
le désir de voir le diable commençait à l’emporter
sur un reste de craintes religieuses, lorsqu’un
jour, se promenant dans la campagne avec son

disciple Wagner, devenu son ami, il aperçut
un barbet noir, qui formait des cercles rapides
en courant autour de lui; une légère trace ardente
brillait à la suite du chien. Faust, étonné,
s’arrête ; les cercles que formait le chien devenaient
graduellement plus resserrés; il s’approche
bientôt de Faust et le flatte. Le savant, plus
surpris, s’en retourne pensif; et le barbet le suit
jusque dans sa chambre.
Les découvertes et les travaux de Faust n’avaient
pas été encouragés. La misère l’entourait.
Il ne se retrouva seul que pour se livrer
à de sombres idées. Le chien, son nouveau compagnon,
les interrompait par ses hurlements
bizarres. Faust le regarde, s’aperçoit qu’il grandit,
voit ses yeux flamboyer, et reconnaît bientôt
qu’il a reçu un démon. Il saisit son livre
magique, se place dans un cercle, prononce la
formule de conjuration, et ordonne à l’esprit de
se faire connaître.
Le chien s’agite aussitôt; une épaisse fumée
l’environne; et, à sa place, Faust voit paraître un
esprit, sous les traits d’un jeune seigneur, vêtu
avec la dernière élégance. C’était le démon Méphistophélès,

le second des archanges déchus,
et, après Satan, le plus redoutable chef des légions
infernales.
Les diverses chroniques rapportent avec des
variantes cette grande époque de la vie de Faust.
Widman dit qu’étant décidé à évoquer un démon,
Faust alla vers le soir dans l’épaisse forêt
de Mangeall, près de Wittenberg; là, il fit à
terre un cercle magique; il se plaça au milieu,
et prononça la formule de conjuration, avec tant
de rapidité et de force, qu’il se fit tout à coup
autour de lui un bruit effroyable. Toute la nature
parut s’ébranler. Les arbres pliaient jusqu’à
terre; de grands coups de tonnerre interrompaient
les sons lointains d’une musique rauque
et solennelle, à laquelle se mêlaient des cris,
des gémissements, des cliquetis d’épées. De
violents éclairs déchiraient à tout moment le voile
noir qui cachait le ciel. Enfin, une masse enflammée
parut, se dessina peu à peu, et forma
un spectre ardent qui, s’approchant du cercle
en silence, se promena à l’entour, d’une marche
inégale et sans prononcer un mot, pendant un
quart d’heure. Enfin l’esprit revêtit la figure et

le costume d’un moine gris, et entra en propos
avec Faust.
Le docteur se troubla un instant. Bientôt il
reprit courage, fit ses conventions, et signa de
son sang, sur un parchemin vierge, avec une
plume de fer que lui présenta le démon, un
pacte par lequel Méphistophélès s’obligeait à le
servir vingt-quatre ans ; après quoi Faust
appartiendrait à l’enfer.
Widman, dans son histoire de Faust, rapporte
les conditions de ce pacte, dont on assure
qu’on trouva le double dans les papiers
du docteur après sa mort. 11 était écrit sur
parchemin, en caractères d’un rouge foncé, et
portait :
1° Que l’esprit viendrait toujours au commandement
de Faust, lui apparaîtrait sous une
figure sensible, et prendrait celle que le docteur
lui ordonnerait de revêtir ;
2° Que l’esprit ferait tout ce que Faust lui
demanderait, et lui apporterait à l’instant tout ce qu’il voudrait avoir de lui ;
3° Que l’esprit serait exact et soumis comme un serviteur.

4° Qu’il arriverait à quelque heure qu’on
l’appelât, du jour ou de la nuit;
5° Qu’à la maison il ne serait vu que du docteur
et demeurerait invisible à toute autre personne.
De son côté Faust s’abandonnait au diable,
sans réserve d’aucun droit à la Rédemption, ni
de recours futur à la miséricorde divine. Le démon
lui donna, pour arrhes de ce traité, un coffre
plein d’or; et dès lors Faust devint en quelque
sorte maître du monde, qu’il parcourut
avec éclat.
Lorsqu’il ne voyageait pas à travers les airs,
il allait dans de riches équipages, accompagné
de son démon. Il vit un jour, au village de Rosenthal,
une jeune fille ingénue, que Widman
représente comme surpassant en grâces toutes
les beautés de la terre ; il en devint épris; mais
elle était aussi vertueuse que belle. Elle s’appelait
Marguerite. Méphistophélès, pour détourner
Faust de cette passion qu’il redoutait, le
mena à la cour. Charles-Quint, sachant ses
talents magiques, le pria de lui faire voir
Alexandre-le-Grand. Faust obligea aussitôt le

roi de Macédoine à paraître. Il vint sous la figure
d’un petit homme trapu, haut en couleur, avec
une épaisse barbe rousse, le regard perçant et la
contenance fière. Il fit à l’empereur une profonde
révérence, et lui adressa même quelques mots,
dans une langue que Charles-Quint n’entendait
point. D’ailleurs il était défendu à l’empereur de
parler. Tout ce qu’il put faire fut de le bien
considérer, ainsi que Jules-César et quelques
autres, que Faust fit revivre un instant pour lui.
L’enchanteur opéra mille merveilles semblables.
On raconte qu’étant un jour poursuivi par
la police, il reçut avec honnêteté les agents qui
devaient le prendre. Mais, au moment où ils se
disposaient à le conduire en prison, le salon
brillant de Faust se trouva rempli de cinq à six
cents hommes qui avaient tous sa figure. A en
croire ses historiens, il usait même quelquefois
sans discrétion de son pouvoir surnaturel. Un
jour qu’il se rencontrait à table dans un cabaret,
avec douze ou quinze buveurs qui avaient entendu
parler de ses prestiges et de ses tours de
passe-passe, ils le prièrent de leur en faire voir
quelque chose. Faust, pour les contenter, perça

la table avec un foret et en fit sortir les vins les
plus délicats. Mais un des convives n’ayant pas
mis son verre assez vivement sous le jet, la liqueur
prit feu en tombant à terre.
Ce prodige effraya quelques-uns des assistants.
Le docteur sut dissiper leur trouble; et
ces gens, qui avaient la tête échauffée, lui demandant
alors qu’il leur fît voir une vigne chargée
de raisins murs et bons à cueillir, quoiqu’on fut
en décembre, Faust leur annonça qu’à l’instant,
sans sortir de table, ils allaient voir une vigne
telle qu’ils la souhaitaient; mais à la condition
formelle que tous ils resteraient à leur place et
attendraient pour couper les grappes de raisin
qu’il le leur commandât, les assurant que quiconque
désobéirait courrait risque de la vie.
Tous ayant promis soumission, il leur fascina
si bien les yeux, que tous crurent voir une très
belle vigne, chargée d’autant de longues grappes de
raisin qu’ils étaient de convives. Cette vue
les ravit tellement, qu’ils prirent leurs couteaux:
et se mirent en devoir de couper les grappes au
premier signal de Faust. Il se fit un plaisir de
les tenir quelque temps dans cette posture; puis,

tout à coup, il fit disparaître l’illusion de la vigne
et des raisins; et chacun de ces buveurs,
pensant avoir sa grappe qu’il allait couper, se
trouva tenant d’une main le nez de son voisin et
de l’autre le couteau levé, de sorte que s’ils eussent
tranché les grappes sans attendre l’ordre de
Faust, ils se seraient enlevé le nez les uns aux
autres.
Vers ce temps -là, on dit aussi que Faust débitait
en Allemagne des almanachs qui, dictés
par Méphistophélès, prédisaient toujours juste
et avaient par conséquent plus de succès encore
que Mathieu Laensberg, qui se trompe quelquefois.
Mais on ne retrouve aucun de ces almanachs.
A propos des grandes dépenses de Faust, on
a dit sans raison qu’il avait, comme Agrippa,
l’adresse de payer ses créanciers en monnaie de
corne ou de bois, qui paraissait fort bonne au
moment où elle sortait de sa bourse, et reprenait
au bout de quelques jours sa véritable
forme. Mais le diable lui donnait assez d’argent,
pour qu’il n’eût pas besoin d’user de fraudes.
Dans le désir de rassembler tous les traits

saillants qui peuvent vous faire connaître le personnage
dont nous nous occupons, nous avons
aussi consulté Wecker. Parmi beaucoup de détails
peu intéressants, nous n’avons remarqué
que ce seul fait qu’il atteste, c’est que le docteur
Faust n’aimait pas le bruit, et que souvent il
faisait taire par la force de sa magie les gens
qui le fatiguaient, << Témoin ce certain jour qu’il
lia la bouche à une douzaine de paysans ivres,
les empêcha de babiller, de hurler et de chanter,
et les obligea, à leur grande consternation, à ne
s’exprimer qu’en pantomime. »
Cependant Faust n’avait pas renoncé à son
projet chéri d’épouser Marguerite. Le démon
l’en détournait d’autant plus, comme dit Widman,,
qu’appartenant à l’enfer par son pacte,
Faust n’avait plus le droit de disposer de lui, ni
de former un nouveau lien. Méphistophélès l’éloignait
donc sans cesse, il le menait au sabbat
où il s’abandonnait tous les jours à de nouvelles
orgies et poursuivait le cours de sa destinée infernale.
Il voulut goûter de toutes les joies de ce
monde. On raconte même qu’il eut la fantaisie
d’être roi; que, secondé de Méphistophélès, il

étouffa un puissant monarque, prit sa figure et
s’assit sur son trône.
On dit cent autres prodiges; mais, lorsque
les vingt-quatre ans du pacte furent accomplis,
il rentra en lui-même; il frissonna
d’horreur et d’effroi à la pensée du sort qui lui
était maintenant réservé. Il vit les enfers s’ouvrir
pour jamais devant lui; il voulut s’enfuir
dans une église, pour implorer la miséricorde
divine. Méphistophélès le retint; il l’entraîna
pâle et tremblant sur la plus haute montagne de
la Saxe. Faust en vain voulut se recommander
à Dieu ; il n’était plus temps ; l’heure fatale avait
sonné: « Desespère, lui dit le démon, tu es
maintenant à nous. >
A ces mots, l’esprit de ténèbres apparut aux:
yeux de Faust, sous ses traits véritables. Il
avait la forme d’un géant monstrueux, haut
comme le firmament; ses yeux enflammés lançaient
la foudre; sa bouche vomissait des torrents
de feu; ses pieds ébranlaient la terre. De
ses vastes mains aiguës il saisit sa victime, avec
un éclat de rire qui retentit comme la voix du
tamtam ; il déchira le corps de Faust en lambeaux,

et précipita son âme dans les enfers.
Apprenez par là, frères, que tout n’est pas
gain en mauvaise compagnie.
La vie de Faust, ou Fust, ou Faustus, que
Goethe appelle Henri Faust, et de Christophe
Wagner, son disciple, son ami, ou son valet,
sorcier comme lui, a été écrite par Widman
et publiée à Francfort in-8°, en 1587. On Ta
traduite en plusieurs langues. Adelung lui a consacré
un grand article dans son Histoire des folies
humaines. Tous les démonographe? ont
parlé de lui : Goethe a mis ses aventures en
un drame bizarre ou chronique dialoguée.
MM. Desaur et de Saint-Geniès ont publié,
en 1825, les Aventures de Faust et sa descente
aux en fers, roman en trois volumes in- 12, où
Ton ne trouve pas tout le merveilleux des légendes
allemandes. M. Marinier a donné aussi
une curieuse légende de Faust.

LÉGENDE DU MARÉCHAL DE TAMINE

suite…

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