LES ÉPIS MÛRS


 
Auteur : Rebatet Lucien Romain (François Vinteuil – François Vinneuil)
Ouvrage : Les épis mûrs
Année : 1953

I
L’appartement des Tarare était au second étage, rue de Richelieu, dans la même maison que
leur chapellerie. Mme Tarare, devant son buffet Henri II, comptait les assiettes du service de Limoges.
Quarante-cinq, quarante-six : il en manquait une. Augustine, la bonne, recommençait à
casser. C’était bien la peine de l’avoir mise le mois dernier et à trente-cinq francs au lieu de trente.
Une légère crispation passait sur le visage un peu fade, assez étiolé, d’ancienne blondinette : Mme
Tarare ressentait de nouveau cet élancement désagréable, au-dessus de l’aine gauche, la place de
cet ovaire qui se congestionnait depuis sa fausse couche de 1897, et la faisait perdre durant des
douze et quinze jours un mois sur deux. Dans le salon voisin, dont la double porte était entrouverte,
perché sur le tabouret du piano droit en faux ébène, le petit Pierre tapotait doucement le
clavier. Un pas d’homme lourd craqua dans le corridor. M. Tarare venait de rentrer.
– Tu es là, Emilienne ?
– Tu le vois bien.
M. Tarare tira une chaise et s’assit assez pesamment, un coude sur la table. Bien qu’il fût de
taille très moyenne, à cause de sa carrure et de sa grosse face presque piriforme, aux moustaches
roulées, sa femme paraissait encore plus petite et menue près de lui. Il semblait flasque et bourru.
Il roula une cigarette.
– Je suis allé chez le proviseur dit-il.
– Alors ?
– Alors ? Tu as encore besoin d’explications ? Tu ne te rappelles pas ce que je t’ai dit hier matin,
quand j’ai reçu ce mot ?
– Si, mais enfin.
– Il n’y a pas d’enfin. Ou plutôt, il y en a un bien clair.
– Ils le renvoient ?
– Ils ne renvoient pas, mais c’est tout comme.
– Qu’est-ce que le proviseur t’a dit, exactement ?
– Ce que disent tous les bulletins : de la bonne volonté mais aucun progrès. Cet enfant n’a pas
intérêt à poursuivre ses études secondaires. Il a encore perdu des places dans toutes les matières,
sauf l’anglais, depuis Noël. Dans ces conditions il ne peut pas entrer en seconde au mois d’octobre.
Il lui faudra redoubler sa troisième, à près de seize ans.
– Sa troisième ? Mais alors, pour le bachot…
– Pour le bachot ! Tu en es encore là, ma pauvre Émilienne !
M. Tarare ironisait à grand bruit devant l’épouse. Mais il ruminait son humiliation. Il avait eu
lui-même la naïveté de s’exclamer chez le proviseur : « Et la limite d’âge des grands concours ? »
Quel sourire du pédagogue ! « Les grands concours, cher Monsieur Tarare ? Mais Julien n’a pas
une chance sur mille de décrocher, tôt ou tard, seulement la première partie de son baccalauréat. »
– Le bachot ! Ah ! là là ! Julien est un cancre paisible, un point c’est tout. J’ai rencontré son
professeur de maths, le père Rouvre, celui que j’étais allé voir à la rentrée, et qui est venu acheter
un cronstadt à la Toussaint. Il est formel : c’est chez lui que Julien se montre le plus nul, bouché à

l’émeri… Le proviseur ne m’a pas caché non plus que les classes sont bourrées, que tout le temps
que les maîtres perdent pour les mauvais élèves est aussi perdu pour les bons. Bref, si je tiens
absolument à ce que Julien continue, le proviseur, bien entendu, s’inclinera, Julien n’est pas une
brebis galeuse. Mais voilà son avis : « Mettez le donc plutôt dans une bonne école commerciale.»
M. Tarare haussa violemment ses épaules de gros homme. Y avait-il besoin d’école pour apprendre
le commerce ! C’était justement pour que son aîné ne fut pas commerçant, boutiquier,
qu’il l’avait envoyé au lycée Condorcet, trois ans et demi auparavant : « Tu n’es pas en retard.
Tâche de mordre aux maths, c’est l’avenir. Il suffit de mordre dès le début, après tout s’enchaîne.
Si tu passes le pont aux ânes, tu peux, à dix-huit ans, te présenter à l’X, ou aux Mines ; ou encore
à Centrale, mais c’est beaucoup moins brillant pour la suite. » Heureuse époque, où le père de
Julien dédaignait Centrale.
– Et maintenant, dit sa femme, as-tu décidé quelque chose ?
– Je le prends au magasin lundi prochain. Je ne veux pas me ridiculiser plus longtemps. Il
commencera par faire les courses comme je les ai faites. Si ça lui déplaît, qu’il s’en prenne à luimême.
– Ne crois-tu pas qu’il est encore bien jeune, si enfant, pour qu’on sache déjà ce qu’il peut
donner ? Si tu le laissais encore un an au lycée…
– Non, c’est inutile. Un ratage. N’en parlons plus.
Le chapelier continuait à secouer la tête, la moustache désabusée. Il se revoyait trop bien, tellement
semblable à son fils, vers le même âge, sur les bancs de l’école primaire supérieure, la
cervelle aussi opaque devant ces fameux textes, vers ou prose, trésors, parait-il, de la littérature
française, que devant les formules algébriques, les cercles et les barres de la géométrie. Des kyrielles
de mots pompeux ou bizarres, de lettres, de signes, de figures, qui ne répondaient à aucune
réalité, à aucune nécessité, aucun deux et deux font quatre, aucun souvenir. Le garçon était
comme lui, d’ossature lourde, de mâchoire épaisse, promettant même d’être plus fort, le dépassant
à moins de seize ans de plusieurs centimètres. Et déjà des mollets noirs de poils, un paquet de
couille comme les poings, sûrement des envies et des besoins de plus en plus fréquents de ce
côté-là. Un enfant ? Ah ! ouiche ! voilà bien les idées de mères.
Mais si M. Tarare n’avait jamais relu une ligne de littérature, l’admiration de la science lui
était venue avec la maturité. La science illuminerait le nouveau siècle, bien plus encore que l’ancien,
pour la confusion des réactionnaires, boulangistes, cabotins, antidreyfusards. M. Tarare la
cultivait par le truchement de plusieurs revues illustrées auxquelles il était abonné. Il suivait dans
leurs conquêtes les applications de la chimie, de la mécanique et de l’électricité : « Et tout ça sort
des a + b ! » Aucun mot ne remplissait mieux sa bouche que celui de « mathématiques ». Quand
il le prononçait devant un pont métallique, une nouvelle locomotive, la photographie d’un submersible,
il se sentait soulevé très au-dessus du badaud vulgaire. Et non moins que le progrès, la
fortune était du côté de la science. Un polytechnicien sorti de la botte pouvait épouser à trente ans
une héritière du Creusot, de Fives-Lille, de la Marine-et-Homécourt. M. Tarare ne connaissait pas
de plus admirable histoire que celle d’Évariste Gallois et il l’avait cent fois racontée : « Ce garçon
avait vingt et un ans quand il fut tué en duel. La veille de ce duel, il avait rédigé son testament,
trois pages de formules. Eh bien, toutes les mathématiques modernes sortent de là. »
En dépit de plusieurs tentatives, à vrai dire peu opiniâtres, les magiques équations n’avaient
cependant révélé à cet amateur aucun de leurs secrets, même du premier degré. « A mon âge c’est
fini, j’ai mal pris le départ. » Mais cet abruti de Julien l’avait pris encore plus mal.

Pierrot tapotait toujours sur le clavier. De sa petite patte très nette, il s’efforçait de frapper ensemble
une touche, la troisième à droite de celle-ci, et la cinquième. Pour la cinquième, il fallait
assister un peu le petit doigt trop tendu, effleurant à peine l’ivoire, avec l’index de la main gauche.
Pierrot recommençait pour la quinzième fois, avec le même ravissement, à ébranler cette cloche
chaude, douce et puissante, dans la boîte luisante est fermée. Le petit doigt arrivait maintenant à
enfoncer la cinquième touche avec la même vigueur que ses deux frères plus avantagés. De la
main gauche, l’enfant frappait deux touches différentes, vers le bas. C’était encore bien plus beau
ainsi. Comment les parents pouvaient-ils offrir aux petits garçons des trompettes dont on ne tirait
jamais que le même « coin-coin-coin » quand il existait d’aussi magnifiques jeux ? Certes, il
connaissait le jeu du piano depuis très longtemps déjà. Mais il ne lui avait point encore été donné
de s’y livrer aussi longuement, attentivement et voluptueusement, avec un tel luxe de combinaisons
et de tentatives. Il reprenait le jeu des cinq droits frappants ensemble sur d’autres touches,
plus haut, plus bas, les deux mains plus écartées, plus rapprochées, plus vite. Cela faisait comme
une chanson, mais infiniment plus belle et riche que toutes les chansons entendues, celle de Papa,
invariable, comme la trompette, celles d’Augustine, la bonne, celles de Maman qui ne chantait
pas souvent. On prétendait que lui, Pierrot, chantait déjà des chansons quand il était tout à fait
petit, mais s’il ne se les rappelait plus.
Il y avait encore les touches noires, dont il n’avait guère tâté jusque-là qu’une part une. Essayons
de les associer blanches. Ah ! la chanson n’avait plus la même couleur rouge est dorée,
c’était comme lorsqu’on baisse les stores sur les fenêtres où brillait le soleil.
– Pierrot ! appela M. Tarare sèchement. Cesse de taper sur ce piano. Viens donc plutôt pas ici
pour ranger ta ménagerie, il y en a dans tous les coins.
Pierrot descendit de son tabouret sans hâte, s’approcha en lucide adepte de l’obéissance librement
consentie, et jeta un regard de maître blasé sur les petits animaux en carton-pâte de Nuremberg
qui tenaient la jungle entre les pieds de la table, dans les franges du tapis.
Émilienne Tarare rétablissait l’ordonnance de ses tiroirs à couverts. M. Tarare roulait une
nouvelle cigarette d’un air amer est fermé. Le proviseur l’avait vu si atteint qu’il avait jugé charitable
de lui dire : « Je regrette de vous décevoir dans une ambition légitime et émouvante, que
nous comprenons mieux que personne. Mais là où un enfant échoue un autre peut réussir. Julien
sera un très brave garçon, plein de santé, probablement actif dès qu’on l’emploiera dans ses aptitudes.
Et si je ne me trompe, il n’est pas fils unique. Son petit frère à cinq ans et demi ? Eh bien,
dès qu’il aura neuf ans, vous nous l’enverrez pour qu’il commence son latin. »
M. Tarare regardait le bambin agenouillé et qui rentrait dans leur boîte sa girafe, ses éléphants,
ses zèbres, avec aussi peu de conviction qu’il les en avait sortis. On ne pouvait pas dire
que celui-là ne fut pas éveillé. Il apprenait à lire très vite et très joyeusement, il se tirait bien de
ses pages d’écriture. Peau fine, cheveux légers, blond-châtain, les yeux d’un marron clair et vif, il
ne ressemblait ni à son père ni à son aîné, ne tenait pas beaucoup plus de sa mère (tant mieux).
Mais que peut-on entrevoir chez un gamin de cinq ans et quatre mois ? Julien lui-même à cet âge,
avec un naturel plus affectueux – ce qui n’était pas difficile – avait été un moutard assez leste.
Entre le sevrage et le régiment, combien de fois un gosse change-t-il de peau ?
Le petit Pierre repartait au grand trot, en traînant sa boîte.
– Hé ! Lapin ! Attends un peu. Tu veux toujours devenir conducteur de trams quand tu seras
grand ?
– Non, je veux vendre des chapeaux.
– Pas possible ?

– Si, mais pas des chapeaux de monsieur. Je vendrais des chapeaux de pâtissiers, et puis de
cochers, et puis de chefs de gares. Je vendrais aussi des casques de pompiers. Pourquoi que t’en
vends pas, toi ? Où c’est qu’ils s’achètent leurs casques, les pompiers, c’est leur général qui le leur
donne ?
M. Tarare prit sur la desserte la bouteille de bitter et s’en versa un demi verre à Bordeaux. Si
son cadet Raymond n’était pas mort à huit mois chez une nourrice stupide, parce qu’Émilienne
avait des crevasses aux seins, il aurait eu onze ans maintenant, un âge plus réconfortant que cinq
ans et demi. Il aurait pu entrer en cinquième.
– Quand vas-tu parler à Julien ? lui demanda sa femme.
– Tout à l’heure, avant le dîner, dès qu’il sera rentré du lycée.
– Ne soit pas brutal avec lui, ce n’est pas sa faute. Hier encore il a travaillé sur ses livres jusqu’à
onze heures du soir. Il va être triste de quitter ses camarades. Il les aimait bien.
– Je lui dirai ce que j’ai à lui dire.
Émilienne Tarare savait que son mari serait violent, qu’il ferait payer son dépit à l’innocent :
« Victor est un homme très bon, mais impulsif. Il ne supporte pas la contrariété. Dans ces moments-
là, il ne se connaît plus. »
Le petit Pierre s’était faufilé de nouveaux jusqu’au piano. Le salon restait désert ce soir, bonne
affaire. Les inquiétantes touches noires avaient des choses à lui apprendre. Il les palpait en même
temps que les blanches voisines, que la plus proche. On ne pouvait rien entendre de plus différent
de la belle cloche à cinq doigts. On pouvait en rire, comme lorsque Augustine s’était amusée à
faire glisser sa grosse patte sur la moitié du clavier. Mais y avait plutôt à en avoir un peu peur,
une peur charmante, puisqu’on la provoquait à volonté.
M. Tarare était toujours dans la salle à manger, où il avait son fauteuil préféré, en peluche
chaudron, plus confortable que le genre Louis XVI, si raide et étroit, du salon. Il parcourait son
Aurore – du 29 avril 1901 – qu’il n’avait pas encore eu le temps de déplier depuis le matin. Un
grand article était consacré à un nouvel automobile électrique (on devait dire dorénavant un automobile,
par ordre de l’Académie). Un constructeur venait d’achever un landaulet électrique qui
pourrait couvrir plus de cent kilomètres sans recharge d’accumulateurs. On supprimait le pétrole
malodorant, comme dans les lampes. Quelle gloire et quelle fortune pour celui qui possédait le
brevet ! Aucune équation n’était nécessaire pour brancher l’électricité sur le moteur. En somme, il
existait toute une science admirable, – voyez Edison – qui se passait fort bien de l’algèbre. Il suffisait
de regarder, de réfléchir, de penser à réunir deux ou trois éléments, à découvrir par ses mains
le joint mécanique. Hélas ! ce génie-là non plus n’avait jamais visité M. Tarare qui ne savait
même pas réparer un robinet. Quant à ce gros empoté de Julien…
Le petit Pierre venait de s’aviser que par d’ingénieuses manoeuvres du pouce et du grand
doigt, on pouvait circuler sur les touches blanches et noires sans interruption. Cela faisait une
chanson très longue qui pleurait, criait d’effroi, pendant qu’au-dessous d’elle la main gauche faisait
sonner ensemble, à intervalles réguliers, quatre notes profondes, puis quatre autres, encore
plus profondes, sombres et puissantes.
– Est-ce que ce gamin va s’arrêter de cogner sur ce piano comme un sauvage ? s’écria M. Tarare.
À la fin c’est infernal !
Les petits doigts tentaient encore une glissade timide. M. Tarare s’était levé, son Aurore à la
main, et entra dans le salon :
– Pierrot descend de ce tabouret tout de suite. Va te mettre au coin jusqu’au dîner. Tu n’auras
pas de dessert. Émilienne, est-ce toi qui a laissé ce piano ouvert ?
– Oui, je voulais essuyer le clavier.

– Tu vas me retrouver la clé qu’il y avait à cet outil je veux le fermer. Pour ce que de tu t’en
sers toi-même, une fois tous les trente-six du mois, on ferait aussi bien de le vendre. On achèterait
un phonographe avec une boîte de rouleaux. Au moins, je pourrais entendre Sambre et Meuse
et Sarah Bernard.
– Victor, tu sais bien que j’y tiens, c’était un cadeau de la pauvre Valentine.

* * *

Le piano, une sous-marque obscure, acheté vers 1855 par la tante Valentine, était en effet un
meuble assez superflu au foyer des Tarare. Mme Tarare avait presque passé pour musicienne
dans sa famille, un peu avant ses fiançailles. Son répertoire virginal, datant de la première présidence
de Jules Grévy, et que renfermait depuis une partie d’un petit casier à musique, orné de
maigres colonnettes, se composait d’un cahier de sonate de Diabelli, des Feuillets à Elise, attribués
à Beethoven (« du classique »), une fantaisie brillante sur les airs de Lalla Roukh, de la
Danse Macabre de Saint-Saëns, à laquelle les ressources mécaniques de l’interprète s’étaient toujours
achoppées, de différentes valses, rédowas, polkas de salon, et d’une brassée de romances,
sous couverture en camaïeu, Les Sapins d’Alsace qui
Parlent à voix basse
En français, toujours, tou-ou-jours.
Le Conte de bleu, également alsacien :
Tous les ans à la Toussaint
Quand sonnent les cloches sombres,
Dans le brouillard incertain,
Il passe de grandes ombres…
Ça, disent les paysans
Ce sont les soldats de France,
Qui reviennent tous les ans
Pour nous crier : ESPERAN-ANCE !
Mais Mme Tarare n’avait pour ainsi dire plus touché le clavier, dès sa première grossesse, reconnue
trois mois après sa défloraison. Il lui arrivait d’en exprimer devant les étrangers quelques
regrets, qui semblaient peu pesants. Toutefois, elle aurait très certainement apprécié l’opéracomique,
et l’eut même préféré à tout autre spectacle si son époux avait partagé ce goût.
En attendant son entrée au lycée, le petit Pierre apprenait les quatre règles et l’orthographe
dans un cours de la rue du Beaujolais, tenu par deux soeurs célibataires. Il y passait pour gracieux,
pas sot, un peu trop turbulent, médiocrement doué, semblait-t-il, pour la mémoire, ce qui
fronçait le sourcil de M. Tarare.
S’il méritait une récompense maternelle, et que le chapelier ne fut pas remonté du magasin,
Pierre demandait presque toujours à troquer le cornet de glace ou la promenade aux Tuileries
contre la permission de s’asseoir une heure au piano. Mme Tarare autorisait quelquefois, en haussant
les épaules, cette récréation biscornue : « surtout, fais bien attention de taper doucement. Je
vais travailler dans ma chambre. Je ne veux pas t’entendre. »

Un jour de la fin de l’hiver 1903, Mme Tarare en rangeant son salon, avait eut envie de rejouer
Les Hortensias, valse-caprice, un de ses morceaux favoris de naguère. Au clavier elle paraissait
l’adepte d’un style de pétrissage assez insolite chez cette personne fragile ; ses épaules se
soulevaient dans un grand effort et retombaient de tout leur poids sur le deuxième temps. Elle
éprouvait des difficultés de lecture dans les lignes supplémentaires, elle hésitait sur l’identité des
quatre bémols de l’armature, au moment de la modulation : « C’est idiot, je finirai par ne plus
même savoir mes notes. Mais aussi, voilà près de dix mois que je n’ai pas ouvert ce piano. »
À sa troisième reprise da capo, le résultat était un peu moins informe, Mme Tarare se laissait
gagner par le charme de la vitesse pianistique et de la mélodie.
Le petit Pierre, qui rentrait du cours, s’était approché silencieusement. Mme Tarare poursuivait
ses modestes prouesses. À un léger bruit de l’écolier, elle s’arrêta et se retourna.
– C’est drôle, maman, de t’entendre jouer du piano, fit le petit avec le sourire engageant qui lui
était familier.
– Tu aimes ce que j’étais en train de jouer ?
– Oui… mais ça n’est pas aussi joli que ça.
Il s’était approché du clavier, et en tâtonnant à peine, il joua le thème principal du troisième
scherzo de Chopin.
Mme Tarare regardait avec stupéfaction la petite main qui descendait agilement les traits, puis
la frimousse absorbée et ravie de son fils.
– Où as-tu appris ça ?
– C’est le monsieur du cinquième qui le joue, celui qui est et dans la maison depuis le jour de
l’an. Je l’ai entendu dans l’escalier, alors je lui ai dit que je l’avais entendu. Alors il m’a fait entrer
chez lui, et puis il a joué ça. Il m’a dit que c’était de Chopin qui était un grand musicien et un
grand pianiste autrefois.
– Mais c’est très mal élevé, d’entrer chez ce monsieur sans en avoir parlé à ses parents, surtout
chez un nouveau locataire dont nous ne savons même pas le nom.
– Il a un bon piano, beaucoup plus grand que le nôtre, objectait tranquillement le petit, c’est un
demi-queue, un Pleyel… Tu ne veux pas que je joue un petit bout de ton morceau ? Attends…
Voilà, c’est comme ça… et comme ça.
Il frappait avec assez d’assurance les accords de la fameuse modulation en la bémol puis la
reprise à la tierce.
Mme Tarare cachait de son mieux un trouble qui lui paraissait incompatible avec l’autorité
maternelle : « Tu dis que c’est de Chopin ce que tu m’as joué avant la valse ? – Oui, maman le
monsieur me l’a dit et j’ai vu le nom sur le grand cahier où il y a toutes les notes. » Chopin était
un classique. Du classicisme en général, Mme Tarare n’avait d’autres expériences que par deux ou
trois auditions musicales, un après-midi aux concerts Pasdeloup, et quelques matinées au premier
balcon du Français. Comme elle n’aurait jamais osé penser que l’on pouvait s’ennuyer dans de
telles circonstances, l’abasourdissement et la migraine éprouvés chaque fois représentaient, dans
son esprit, la confrontation avec la beauté. Le mot « classique » agissait sur elle d’une façon religieuse
comme ceux de Conseil d’État, de Légion d’Honneur et de Carême de Notre-Dame. Or,
Pierrot, le moutard gambadant, assez flemmard, qui crevait toujours ses poches à les charger de
billes, aurait accès à ce majestueux domaine ? Émilienne Tarare le soir même, après le dîner entretint
son mari :
– Écoute, Victor, je crois que le petit a des dispositions pour le piano. Il m’a rejoué presque
sans faute un morceaux qu’il n’avait entendus qu’une fois, et avec l’accompagnement. Et ça me
rappelle qu’il ne peut pas venir un orgue de barbarie dans la cour sans qu’il se mette à siffler ou à

chantonner l’air tout de suite. Je ne sais pas… il doit avoir une mémoire musicale très bonne. Ne
crois-tu pas qu’on devrait le mener chez quelqu’un qui saurait s’en rendre compte ?
– Chez qui ?
– Chez Mlle Bressant, peut-être. Elle lui donnerait quelques leçons. Puisqu’il n’entrera au lycée
qu’à la fin de l’année prochaine, ça ne nuirait pas pour le moment à ses études. Je ne voudrais
pas qu’il puisse nous reprocher plus tard, s’il a vraiment des dispositions, que nous n’ayons rien
vu…
M. Tarare n’était pas mécontent d’apprendre que son dernier-né pouvait être doué de mémoire,
cette faculté qui leur faisait si terriblement défaut, à lui et à Julien, devant les livres, les
théories illustres, les dates, les mots savants, tout ce qui ne s’inscrivait pas dans les chiffres et les
formes de la chapellerie. Il était sans doute judicieux de cultiver la mémoire par tous les moyens.
Et le gosse, après tout, jusqu’à son entrée en latin, appartenait à sa mère.
– Conduis-le chez Mlle Bressant si ça te dit, mais il faudra qu’elle lui donne ses leçons le jeudi.
Je ne veux pas qu’il rogne sur ses heures de classe pour des amusettes. Il a déjà une tendance
suffisante à se laisser vivre le nez en l’air, ce petit bougre.
Mademoiselle Bressant appartenait au cycle de la famille Courneuve, lignée qui, aux yeux
d’Emilienne, l’emportait de si loin, pour l’éducation et la distinction, sur celle quasi manuelle des
Tarare. Dès sa première enfance, Émilienne avait entendu célébrer la grande amie de pension de
sa mère, la belle Clotilde Bressant, jeune fille à la mode de 1857 – type espagnol, épaules et gorge
à l’Impératrice – son extraordinaire talent au piano, le brio avec lequel elle exécutait, à seize ans,
des ouvrages aussi difficiles que la grande fantaisie sur Les Huguenots. Une mystérieuse infortune
d’amour avait voué précocement cette séduisante créature au célibat et à la pédagogie. On
connaissait imparfaitement, chez les Courneuve, ses titres musicaux, acquis peut-être en Belgique,
mais on ne doutait point qu’ils ne fussent considérables, puisqu’elle avait été le premier professeur
de l’illustre Chaminade, qui lui gardait une affectueuse reconnaissance. Émilienne se souvenait
de la vanité fugace qu’elle éprouvait quand sa mère, l’entendant jouer Feuillets à Elise,
disait : « C’est dommage, si ton père avait été nommé à Paris, Mlle Bressant aurait peut-être accepté
de te faire travailler ton piano. » Dans les premiers temps de son mariage la jeune femme
avait assisté deux fois à des auditions ou des élèves de Mlle Bressant se produisaient dans la
Marche Turque, Les Papillons de Schubert, et, naturellement, du Chaminade. Elle me manquait
jamais de lui adresser ses voeux de nouvel an.
En lui présentant, respectueusement assise sur le bord d’un fauteuil, ce rejeton aux yeux trop
curieux, qui balançait sans arrêt ses petites jambes et ne savait même pas monter la gamme de do,
Émilienne Tarare s’était demandée si elle ne commettait pas une impertinence. Mais la vieille
demoiselle avait paru enchantée. Elle habitait sur cour, en haut de la rue d’Amsterdam : « Vous
n’aurez qu’à confier votre futur virtuose au conducteur du Clichy-Odéon, qui passe devant chez
vous. Il descendra à l’angle de la place. Il n’aura pas plus de cinquante mètres à faire tout seul. »
Une ample gravure en trois tons, d’après La Lyre, le peintre spécialisé dans les sirènes, étonnait
un peu Émilienne par le grand nombre des seins nus et des nombrils que l’on y voyait folâtrer à la
crête des vagues. Mais chez les artistes, ces choses étaient reçues. Et dans d’autres cadres, de cuir
frappé, Les Madones d’Hébert et de Dagnan-Bouveret, Le Christ de Bonnat attestaient la très
honorable piété de la maîtresse du logis.
Chaque jeudi, à deux heures, Pierrot pénétrait joyeusement dans le petit musée du pompon,
de la frange, du gland, de la peluche, des candélabres, de la crépine, de l’applique, des biscuits de
Sèvres et de la pâte de verre que Mlle Bressant appelait son salon. Pierrot considérait avec flegme

les seins touchés de sanguine pâle des sirènes. En revanche, il était volontiers attiré par une autre
gravure offrant avec des reliefs très véridiques le postérieur d’une nymphe charnue.
Mlle Bressant dont il avait entendu louer la beauté d’autrefois, apparaissait excessivement
laide à ses yeux de petit garçon. Le plus subtil connaisseur de femmes eut été de son avis, fort en
peine de déceler les vestiges de la gorge et des épaules à l’Impératrice dans cette taille écourtée et
épaisse, ce dos à bourrelets, ce corset outré. Le type espagnol avait dégénéré en un grand nez
busqué aux trous bleuâtres et de longues bajoues ou la poudre de riz trop blanche éteignait mal la
couperose. Les cheveux, que Mlle Bressant coiffait en frisettes sur le front, étaient encore très
noirs, d’un noir naturel, puisque quelques fils blancs s’y mêlaient, mais raréfiés sur le sommet du
crâne dont ils laissaient voir assez tristement la peau. La vieille personne était à l’ordinaire vêtue
d’une robe de dentelle noire avec des breloques dorées. Elle transpirait beaucoup, et sa forte
odeur offusquait un peu le gamin. Mais il y avait le piano, et les notes, avec leurs noms.
– Regarde, maman, comme c’est amusant. La dominante de la gamme de do, c’est la tonique
de la gamme qui vient après. C’est sol, une quinte au-dessus. Au bout de la gamme de do, le si, tu
l’entends, on dirait qu’ils glisse vers le do de l’octave, pas ce qu’il n’y a qu’un demi-ton entre lui
et se do. Alors, dans la gamme de sol, pour que la sensible, le fa, glisse aussi, tu vois, on l’élève
un demi-ton : on fait fa dièse… Et y a plus qu’à continuer, en repartant de la dominante de la
gamme d’avant. Et chaque fois, la sensible, elle est à un demi-ton au-dessus de la tonique. C’est
pas difficile. Tu vois ce morceau avec cinq dièses : le dernier dièse s’est le la. C’est le ton de si
majeur… Et les gammes avec les bémols je les ai déjà apprises, tout seul. C’est pas compliqué,
l’ordre des bémols, c’est juste le contraire de l’ordre des dièses.
– Oui, oui, je vois. Il faut bien que ce soit comme ça pour qu’on puisse faire de la musique.
Mme Tarare, en son temps, n’avait jamais très bien su distinguer pourquoi la gamme de ré ne
succédait pas tout bonnement à la gamme de do, la gamme de mi, à celle de ré. La démonstration
de son petit garçon ne l’étonnait pas trop. Si elle avait été bien commencée, comme lui, par un
professeur d’élite, elle aurait compris toutes ces choses, un peu moins vite, sans doute. Pour si peu
de leçons, la science du petit Pierre devait être assez remarquable. Elle ne s’était pas trompée sur
les dispositions du gosse.
– Et alors, tu comprends, maman, les gammes mineures, elles sont à une tierce mineure audessous
de la majeure relative… Et puis, il y a encore les gammes chromatiques, comme ça…
Ecoute si c’est joli !
– Mais oui, c’est très bien… Mais est-ce que tu sais ton histoire pour demain matin ? Passemoi
ton livre. Comment s’appelait la deuxième race des rois de France ? Tu ne sais pas ? C’étaient
les Carolingiens… En quelle année Charlemagne a-t-il commencé à régner ?… Qu’est-ce que
c’étaient que les Capitulaires ?… Tu ne sais rien du tout. Dépêche-toi d’aller apprendre ce chapitre.
Ton père est très mécontent de tes dernières notes au cours… Non, non, non ! pas de piano
maintenant. D’abord les Carolingiens. Tu viendras me les réciter avant le dîner.
Pierre exécutait Le Petit Postillon, le premier « vrai morceau » que Mademoiselle Bressant lui
eût donné à jouer.
– Recommencez, Pierrot, vos mains ne sont pas ensemble. Vous avez très bien déchiffré du
premier coup. Pourquoi votre main gauche est-elle en retard, maintenant ?
– Je ne sais pas, m’selle. Je trouve que c’est plus amusant.
– Mais il ne s’agit pas de s’amuser, il faut jouer les notes telles qu’elles sont écrites, les unes
après les autres. Tenez, ôtez-vous du tabouret, écoutez-moi bien et regardez mes doigts.

Mademoiselle Bressant, pour officier, gonflait encore son jabot, redressait complètement la
tête, à la façon d’une poule, la main haute (tout a fait une patte). Les doigts secs picoraient le piano
à coups brefs, détachant chaque note avec une netteté inexorable. C’était, disait-elle, le mécanisme
de l’école de Liszt. Dans cette interprétation, Le Petit Postillon devenait très évocateur. On
entendait le trot des sabots précis, frappant le pavé, le coup de fouet des trois croches piquées
claquait à merveille.
Pierre, réinstallé sur le tabouret, reproduisait aussitôt, avec une exactitude de petit singe, le
rengorgement, le picorement.
– Bravo, Pierrot, c’est cela. Détachez, détachez bien.
– M’selle, maintenant on peut pas jouer le morceau autrement ? Comme ça, en si bémol… Et
puis là, on ferait comme ça, parce que le cheval est fatigué…
– Non, non, il ne faut pas ralentir ni casser la mesure, surtout pas… Mais il transpose, ce petit
garçon ! Il transpose tout seul. Ça par exemple ! Il faut qu’il demande à sa maman de venir deux
heures au lieu d’une à partir de la semaine prochaine. Nous commencerons tout de suite à solfier.
Le solfège était enivrant. Il n’y avait plus besoin d’interroger le piano. (D’ailleurs le piano de
la rue Richelieu… « Maman, comme il est mou, et puis il est faux. Dis, maman, tu devrais le faire
accorder. ») Les petits ronds blancs ou noirs prenaient leur place, docilement sur l’échelle merveilleuse.
On pouvait croire que c’était la même petite bête qui montait, descendait, remontait à
l’échelle.
– Oh ! Et il y a des autres clés, des clés d’ut. Quand est-ce qu’on va les apprendre ?
– Bientôt, bientôt. (Mademoiselle Bressant n’avait plus guère l’usage des clés d’ut, elle allait
être obligée de s’y remettre.) Mais avant il faut que le petit Pierrot ait ses exercices dans les
doigts. Détachés, détachés. Aujourd’hui il allait beaucoup plus vite.
A Pornic, ou Mme Tarare et Pierre allaient passer six semaines, pas un piano. Mais Pierre
avait emporté sa méthode de solfège. Il savait déjà presque par coeur tous les petits airs du cahier.
Un garçon de treize ou quatorze ans, d’une villa voisine, raclait du violon : « Attends, Georges ne
joue pas trop vite. Je vais écrire ce que tu joues. Do, mi, mi, sol, fa dièse. Ré. Aïe, ré naturel, tu
fais ré dièse. La, sol… Tu vois, j’ai même écrit ton ré dièse. Joue-moi autre chose. Et tout à
l’heure, tu me montreras, pour monter la gamme. » Mais le violoniste, sous la tutelle d’une mère
forte, rechignait à prêter son instrument. Et comme il l’avait attrapé un début de bronchite en pêchant
les crevettes sous la pluie, sa saison d’Océan fut écourtée. Pierre furetait en quête
d’imprimé musical :
– Dis, maman, si tu vas à Nantes, achète-moi un autre cahier de solfège, un grand. Dis, maman,
s’il te plaît.
– Mais je ne vais pas à Nantes. Toi, va donc t’amuser avec le cerf-volant.
Sous un parasol de la plage, un baigneur avait oublié un livre à belle couverture : un type tout
en noir avec un très grand chapeau et un foulard rouge : Chansons d’Aristide Bruant. Des chansons.
Pierre avait entrouvert subrepticement, vu les notes. Il n’eut le temps que de retenir la première
page :
À la plac’Maub, l’avez-vous vue,
Ou bien dans la cour du Dépôt ?
C’était la plus chouette du troupeau,
Mais maintenant elle est perdue,

A s’a fait choper dans la ru-u-e…
L’air était très facile, il disait quelque chose d’un peu triste, comme ceux des orgues de Barbarie,
tandis que dans le cahier de solfège, les airs étaient amusants mais ne disaient rien. Ces paroles
étaient incompréhensiblement charmantes, comme un « Pic et pic et colégram ». Le dimanche
suivant, M. Tarare débarquait pour six jours : « Papa, papa, tu sais, je peux chanter tout mon cahier
de solfège. » Le lendemain en sortant de son lit, c’était Bruant que Pierrot chantait à plein
gosier :
A s’a fait choper dans la ru-u-e…
M. Tarare entrait puissamment, porteur d’un broc d’eau chaude.
– Par exemple, Pierrot ! Qui est-ce qui t’a appris à chanter ça ?
– C’est moi, papa, je l’ai appris dans un livre… Ne me claque pas, papa, j’ai laissé le livre où je
l’ai trouvé.
– Il ne manquerait plus que tu voles !… Si je te reprends à chanter cette cochonnerie, je te
flanque une fessée dont tu te souviendras.
Un moment plus tard :
– Émilienne, tu sais ce qu’apprend ton fils ? Les chansons de Bruant !
– Je n’ai pas entendu. Il ne comprend pas les paroles. Tu m’as bien mené toi-même une fois au
cabaret de Bruant.
– Est-ce que c’est une raison ? Est-ce qu’un gamin de sept ans et demi va chanter le répertoire
de cabaret ? Tu ne l’as pas suffisamment surveillé. La gigolette, voilà ses devoirs de vacances. Et
voilà le résultat du piano, de la musique, toutes ses fantaisies pour fils à papa.
– Melle Bressant m’a encore écrit, en me remerciant de mon mandat, que le petit avait es dons
extraordinaires, que ç’aurait été péché…
– C’est possible. Mais moi, je préférerais qu’il soit extraordinaire en arithmétique. Je saurais
au moins à quoi ça le mènerait.
* * *
– M’selle, Chaminade, c’est un aussi grand compositeur que Beethoven ?
– Ce n’est pas la même chose. Chaminade est un très grand artiste moderne, un poète. Beethoven
un très grand classique.
– M’selle, j’ai envie de jouer Beethoven.
– On ne joue pas du Beethoven à huit ans. Il faut avoir fait au moins les deux premières années
des exercices de Le Couppey.
Le petit poussait un discret soupir. La demi-heure quotidienne des exercices de Le Couppey
était l’envers morose de la délicieuse musique, et le résultat hebdomadaire de cette corvée satisfaisait
peu Melle Bressant.
– Alors, M’selle si je peux pas jouer Beethoven, qu’est-ce que je vais apprendre pour la semaine
prochaine ?
– Vous rejouerez L’Ariette Mignonne.
– Mais je la sais déjà par coeur. Tenez, M’selle…
Le crayon de Melle Bressant s’abattait bientôt sèchement sur le rebord du clavier :
– Pierre, que vous ai-je déjà dit? Il faut mettre le quatrième sur le sol pas le pouce.
– Mais M’selle, avec le pouce, c’est bien plus commode. Regardez, je fais tout le trait…

– On ne vous a pas marqué le doigté pour des prunes. Est-ce que vous êtes déjà plus savant
que les compositeurs et les éditeurs de musique ? Et puis qu’est-ce que c’est que toutes ces simagrées,
ces rallentendos, ces pianissimos ? Le piano, ce n’est pas du violon ou de l’accordéon.
Melle Bressant, en fait de nuances ne connaissait guère qu’un piano et un forte, l’un et l’autre
de bonne compagnie, et qui alternaient poliment, au long de ses exécutions. Pierrot, petit caniche
dressé, reprenait l’Ariette Mignonne, selon cette esthétique tempérée.
– Voilà, c’est correct. Quand vous le voulez, c’est toujours correct… Puisque vous avez été
sage et que vous en avez tant envie, je vais vous jouer la Pathétique de Beethoven.
Melle Bressant appliquait à Beethoven la fameuse et imperturbable technique du « détaché ».
Pierre écoutait de toutes ses oreilles, regardait de tous ses yeux. Malgré sa vénération pour le gros
cahier tout noir de doubles croches, lourd d’accords serrés, il ne pouvait s’empêcher de penser
que le jeu de Melle Bressant ressemblait à un modèle de page d’écriture, avec les pleins et les
déliés, les lettres bien alignées qui ne formeront jamais des histoires qu’on aime à lire. Quelle idée
idiote ! Comparer de la musique à une page d’écriture !
Au cours, si les notes d’orthographe étaient bonnes, celles de leçons ne s’amélioraient pas, tant
s’en fallait. Il y avait aussi les problèmes de système métrique, auxquels Pierrot donnait trop souvent
des solutions péremptoires, mais féeriques : le champ du père Mathieu se réduisait aux dimensions
du jeu de dames ; la cuve aurait contenu toutes les vendanges de la Bourgogne ; le Chat
Botté conduisait la locomotive qui reliait Paris à Marseille dans le temps que le Madeleine-
Bastille roulait de la République à la rue Drouot.
Le piano de la tante Valentine devenait de plus en plus cotonneux.
– Maman, s’il te plaît, puisque je sais bien les départements aujourd’hui, laisse-moi monter un
peu chez M. Rosinfeld, pour qu’il me joue quelque chose sur son beau piano.
Le jeune homme seul du cinquième n’était plus inconnu. On avait su son nom, M. Rosenfeld
(Rosinfeld), que c’était le fils d’un riche commerçant autrichien, et qu’il travaillait un peu chez un
grand coulissier. Il avait acheté un Panama et une cape au magasin, bavardé politique avec M.
Tarare, qui appréciait vivement ses opinions : « Anticalotin et socialiste, malgré la fortune qui
l’attend. Il faut que ce soient les étrangers qui viennent chez nous pour répandre les idées d’avenir.
» M. Rosenfeld avait fait une visite de politesse à Mme Tarare, protestait qu’il n’était pour sa
part qu’un très modeste amateur de musique, mais que le petit le charmait par ses dons et sa
curiosité.
Pierrot, autorisé, grimpait quatre à quatre les escaliers.
– Pierrot vous avez complètement saboté cet exercice. Vous n’avez pas ouvert votre méthode
depuis la dernière leçon. Vous êtes un petit paresseux.
– C’est pas vrai M’selle.
– On ne doit jamais dire c’est pas vrai. Votre maman ne vous en a jamais fait l’observation ?
– Si, M’selle… Je suis pas un paresseux, M’selle. J’ai joué toute La Pathétique.
– Tout seul ?
– C’est M. Rosinfeld qui m’a appris à la jouer. Mais il la joue pas comme vous. Il la joue
comme ça… comme ça…
– Dans ces conditions ! Si vous avez un autre professeur, mon petit Pierre, je me demande s’il
est bien nécessaire que vous veniez me voir.
– Oh ! si, M’selle. Je veux prendre mes leçons avec vous. M. Rosinfeld n’est pas un professeur.
Je veux bien jouer comme vous voudrez, et faire tous les exercices. Seulement je veux plus

jouer L’Ariette Mignonne, ni Le Petit Montagnard. C’est trop facile, ça m’ennuie. Je veux jouer
de la vraie musique.
Pierrot aimait bien Mlle Bressant, avec une teinte d’indulgence. Mais il y avait dans son livre
d’histoire naturelle l’image d’une poule noire, et dessous : poule bressane.
– Maman, Mlle Bressant, elle joue du piano comme une poule. C’est la Bressane.
– Veux-tu te taire, petit impertinent ! Ne va surtout jamais lui répéter ça !
– Oh ! non, maman, je ne voudrais pas lui faire de la peine. Mais pourquoi elle aime Chaminade
? M. Rosinfeld dit que Chaminade, ça n’est pas un musicien. Les musiciens c’est Beethoven,
Schumann, Chopin et Wagner.
– Je ne sais pas ce que dit M. Rosinfeld, mais je sais que je finirai par dire comme ton père :
que c’est très joli toute cette musique, mais qu’en attendant, tu passes ton temps à t’amuser avec
ça, et que nous ne sommes pas des banquiers pour te donner des rentes plus tard. Tu as encore de
belles places cette semaine ! 18e sur 25 en récitation, avant-dernier en calcul. Si papa l’apprenait,
je te garantis qu’il fermerait le piano.
Pierrot tout seul dans le salon maternel, jouait depuis près de deux heures. Cependant, la méthode
de Le Couppey restait ouverte à la même page. Le sage exercice en tierces était devenu
d’abord une série d’arpèges, dont les tonalités viraient tout à coup très dangereusement, cap pour
cap, ensuite une sorte de cake-walk éméché. Pierre faisait rouler maintenant, à grands coups de
pédale forte, une chaîne assourdissante d’épais accords, truculents ou sinistres. Il préparait une
catastrophe.
…La catastrophe avait eu lieu. Mlle Bressant armée de son chapeau à plumes, de son boa et
de toute sa dignité, pénétrait dans le salon de la rue de Richelieu :
– Ma chère amie, je suis navrée de ce que j’ai à vous dire. J’étais ravie que vous ayez bien
voulu m’amener le petit Pierre. Mais je ne peux plus lui donner de leçons. Ce n’est pas seulement
pour son impertinence. Vous avouerez pourtant ! Hier il m’a traité de vieille poule… Je veux bien
admettre qu’il ne sait pas ce que cela signifie. Mais surtout, je n’en tirerai rien. Je le croyais très
doué. Il est bien possible qu’il le soit, mais je ne sais plus pour quoi. En tout cas, ce ne sera jamais
un pianiste. Il ne tient compte d’aucune observation, il veut tout faire à sa manière, tout jouer à la
fois. Ça, pour déchiffrer, il est étonnant. Mais le déchiffrage, ce n’est pas le piano. D’ailleurs, il
n’a pas une main de pianiste. Et au lieu de travailler ce que je lui donne à apprendre, il tape des
espèces de cacophonies sans nom, des sons à vous faire dresser les cheveux sur la tête, il change
de mesure, si l’on peut dire ! toutes les dix notes. Il m’a assassiné le tympan trois fois de suite
avec ses horreurs. La troisième fois, hier, je ne savais plus comment le faire taire. Moi qui lui
trouvais l’oreille si juste ! Vous savez ce qu’il me répondait : « Mais vous pouvez partir Mademoiselle,
je n’ai pas besoin de vous, je travaillerai tout seul. » Il appelle ça travailler ! Il a fallu
que je lui ferme le clavier presque sur les doigts. Avec mon métier, toutes ces leçons, et toujours
des débutants, j’ai de la patience, vous pensez. Mais ce petit me rendrait folle si je le gardais
comme élève. J’ai beaucoup réfléchi, je me suis demandé si je n’avais pas tort, si je ne devrais pas
persévérer. Un gamin de cet âge, qui transpose d’instinct, c’est tellement exceptionnel !… Mais
non cela ne servirait à rien, j’ai fait tout ce que je pouvais. Quelqu’un de plus compétent arriverait
peut-être à le dompter. Moi, je vous l’avoue, je me sens dépassée. Je suis professeur de piano. Et
je sais que jamais je ne lui apprendrai le piano. Oh ! cette séance d’hier ! Ce sont plus que des
gamineries. Il y a chez lui, comment dire ?… une perversité, oui, une perversité musicale. Ma
pauvre Emilienne, j’ai peur que vous n’ayez bien des difficultés avec cet enfant.

L’été à Perros-Guirec fut des plus maussades, non moins vide de musique que celui de Pornic.
Le 2 octobre, Pierre entrait à Condorcet. M. Tarare l’y avait conduit en personne, très conscient
de la solennité du jour, présenté au proviseur. Bien entendu, il n’était question d’aucun art d’agrément
depuis l’échec chez Mlle Bressant, qui avait fait lever les épaules, sans plus, à M. Tarare
(une idée d’Emilienne, qui s’était révélée mauvaise, comme d’habitude).
Le chapelier s’épanouissait : « Pierre Tarare, premier en version latine, second, premier…
Pierre Tarare, second en composition française. » Le moutard en savait déjà plus long que cette
grande bourrique de Julien, fort comme un déménageur, mais aussi mou dans le commerce que
dans les études, et qui ne se réveillait que le dimanche, pour s’habiller d’un maillot rouge, d’une
culotte noire, et aller flanquer des coups de pied dans un ballon, du côté de la Croix de Berny.
M. Rosenfeld sonnait. Il venait chercher Pierrot. Puisque le gosse avait de bonnes places et
que ça l’amusait tant, M. Tarare laissait faire. Le jeune homme, sur son Pleyel, exécutait avec des
accrocs, mais de la fougue et de la poésie, une ou deux sonates de Beethoven, quelques réductions
des ouvertures de Wagner, des préludes et des études de Chopin. Le petit lycéen, buvant la
musique, tournait les pages : « A toi Pierrot, maintenant. » Le gamin déchiffrait, se démenant,
tous les moyens lui étaient bons : « Pierrot, tu finiras par jouer avec les coudes, avec le menton,
avec le bout du nez. » Mais aussitôt, le scherzo le plus périlleux était en place. La plus grande
félicité était de jouer à quatre mains, surtout les symphonies de Beethoven, bien que ce fût un peu
long.
M. Rosenfeld avait demandé l’autorisation d’emmener le petit un dimanche après-midi, aux
Concerts Colonne. La foule, les lumières, l’entrée des quatre-vingt-dix exécutants : Pierre ne
soupçonnait pas que la musique pût être l’objet d’une cérémonie aussi solennelle. Quand les instrumentistes
se mirent à s’accorder tous à la fois, la surprise, le bonheur l’étouffèrent presque.
– Ils vont jouer d’abord la symphonie de César Franck, un grand compositeur belge, qui habitait
boulevard Saint-Michel, et qui est mort il y a une quinzaine d’années.
La symphonie commençait, avec une lenteur austère. À force d’attention, Pierre ne respirait
plus. Il ne s’attendait pas à d’aussi formidables et troublantes nouveautés, le son de tous ces instruments
qui jouaient ensemble, la circulation de la musique à travers cette masse épaisse, et le
personnage élégant, qu’on voyait de dos, en jaquette, à son pupitre, et qui dessinait cette musique
avec les mains, du bout de son petit bâton. Si Pierre avait su traduire ce qu’il ressentait, il aurait
pu dire qu’on percevait la musique sous des dimensions tout à fait inédites et contradictoires. Et
cependant, ces contradictions formaient une harmonie puissante, sans cesse mouvante. Au milieu
de son émotion, Pierre s’appliquait instinctivement à reconnaître les tonalités : ré mineur, fa mineur,
fa majeur, ré bémol. Mais la musique remuait trop, on ne savait plus où elle allait, pourquoi
elle revenait, s’allongeait, s’accélérait. Pierre ne retrouvait pas la béatitude dans laquelle il baignait
avec Chopin et Schumann, leurs ballades, leurs novelettes, leurs fantaisies, dont on avait
tout entières dans la tête les ravissantes évolutions après les avoir déchiffrées une seule fois. Il se
sentait submergé, il se disait obscurément, mais avec une humiliation violente, qu’il devait être
trop petit pour entendre cette musique. Mais vers la fin, ce fut superbe : on montait, avec la symphonie,
vers une grande clarté.
– Alors tu es content, Pierrot ?
Le petit, très rouge, les yeux brillants, ne savait que bouger le menton pour dire : oui. Il aurait
voulu poser cent questions, mais si difficiles à énoncer ! Il s’en tenait aux plus modestes :
– Le monsieur qui bat la mesure a toujours un aussi grand cahier devant lui ?
– C’est sa partition d’orchestre, toutes les parties, écrites dans les clés de chaque instrument. Il
faut savoir tout lire à la fois.

– Si le monsieur s’en allait, est-ce que les musiciens ne pourraient plus jouer ?
– Tiens, tu n’es pas bête, toi ! Souvent les musiciens joueraient aussi bien sans chef d’orchestre.
Mais s’ils jouaient sans celui-là, on sentirait tout de suite la différence. Parce que c’est un
grand monsieur. Il s’appelle André Messager. Il dirige cet orchestre exceptionnellement. Voilà un
autre grand monsieur, celui qui vient d’entrer, avec les cheveux longs. C’est Paderewski.
– Celui qui a fait le menuet de Paderewski ? Je l’ai joué avec la Bressane.
– Tu n’as pas besoin de t’en vanter. Paderewski est un tout petit compositeur, mais c’est le
plus célèbre pianiste du monde, en ce moment.
– Des bordées de coups de sifflet perçaient la vague des applaudissements qui saluaient le
maître. Celui-ci, sans paraître y prendre garde, s’assit devant son piano. L’orchestre attaqua le
troisième concerto de Brahms. Tout se passa d’abord convenablement, mais au milieu de la cadence,
une salve de sifflets stridents éclata de la plus haute galerie. Paderewski continuait. Les
sifflets redoublèrent. À l’orchestre, des têtes indignées se retournaient… « Silence ! assez ! »
Mais les galeries répondaient avec fureur : « Oui, assez ! Assez de concertos ! » Le voisin de
droite de Pierrot, un jeune homme assez sale, avec une formidable tignasse, un complet de velours
et une barbichette de chèvre, s’était dressé, vociférant : « Les concertos à la poubelle ! Les
virtuoses à la lanterne ! » Pierrot tournait de tous côtés ses yeux stupéfaits, et fort excités du
reste :
– Qu’est-ce qu’ils font ? Pourquoi sifflent-ils ? Paderewski ne joue pas bien ?
– Il joue divinement. Mais il y a des Parisiens qui ne veulent plus entendre de concertos.
– Pourquoi qu’ils viennent quand on en joue ?
– Évidemment… Mais ils viennent pour qu’on on n’en joue plus. Ils trouvent que ce n’est pas
de la musique. En attendant, ils sifflent Brahms !
Le chahut était devenu général. Des bandes d’étudiants s’époumonaient dans des sifflets à roulettes.
Deux ou trois gardes municipaux s’efforçaient d’expulser les plus déchaînés au milieu
d’une huée et d’une bousculade énormes. La salle entière était debout. Une forte dame avait asséné
un coup de parapluie au jeune homme barbichu, qui hurlait de plus belle : « A mort les pianistes
! Vive la musique… » Pierrot ne tenait plus en place, il se penchait témérairement par-dessus
la balustrade. La musique était une chose de plus en plus étonnante. Il avait une furieuse envie de
siffler lui aussi, deux doigts sur la langue, une science toute neuve, qui lui venait de Condorcet,
en même temps que les déclinaisons latines. Mais il craignait de déplaire à M. Rosenfeld, qui ne
bronchait pas, et dominait le spectacle de son sourire narquois. Enfin Messager, tourné vers la
salle, parvint à imposer silence :
– Puisque les manifestants nous empêchent d’exécuter le concerto de Brahms, M. Paderewski
va interpréter la grande Polonaise de Chopin.
Un immense « Ah ! » de joie accueillit ces paroles. Paderewski joua la Polonaise. Les plus
acharnés siffleurs acclamèrent son dernier accord. Cependant le jeune homme en velours s’égosillait
parmi les bravos : « A la guillotine, les pianistes ! » Il y avait aussi, un peu plus loin, un vieux
petit monsieur en noir, tout sec, avec de fières moustaches pointantes, dont Pierre avait déjà remarqué
les gestes d’amère dénégation après chaque mouvement de la symphonie. Les deux
poings aux hanches, il exprimait maintenant, par toute sa personne, le plus sombre dégoût.
L’acclamation devint un triomphe, quand Messager remonta au pupitre. Il allait diriger Les
Steppes de Borodine, et deux Nocturnes de Debussy. Pierrot, embrasé par le tumulte, entrait dans
la volupté pure. Les merveilleux instruments dont M. Rosenfeld lui soufflait les noms à l’oreille,
dégagés de l’épais orchestre, sonnaient maintenant chacun pour soi, disant à tour de rôle leur
charme personnel, leur douceur, leur saveur, leur puissance. La musique était aussi simple qu’une

chanson accompagnée d’un petit battement de la main gauche. Comme on comprenait bien que
les deux mélodies venaient de très loin à la rencontre l’une de l’autre, qu’elles se rapprochaient
peu à peu ! Quand elle se croisèrent, Pierrot, la bouche ouverte ne put retenir un peu petit
« Ah ! » d’extase.
Les Nocturnes à présent. Dans cette musique aussi proche et vivante qu’un livre d’images,
Pierre reconnaissait très bien les grands nuages défilant dans un ciel de lune et le soir de 14 Juillet
dont M. Rosenfeld venait de lui parler. C’était de la musique comme celle que Pierre cherchait à
faire, qui ne viendrait pas toujours buter sur des accords obligatoires, aussi prévus que les stations
du tramway de Montrouge, quand on allait voir la tante Mugnier, la soeur de Papa. Les clairons
des soldats retentissaient. Pourtant ce n’était pas réellement leurs clairons. Pierrot n’eût pas aimé
cela. Le Petit Postillon et le Joyeux Tisserand l’avaient dégoûté pour toujours de la musique imitative.
Ainsi jouait-t-il lui-même non pas les airs des limonaires et des orgues de barbarie, mais
d’autres, que les chevaux de bois et les vieux aveugles ne moudraient jamais, et qui étaient cependant
comme le souvenir et le rêve de tous les limonaires, tous les orgues à manivelle. Seulement,
le piano ne ressemblait jamais aux orgues des vieux mendiants, il se refusait à produire le
cher son un peu fêlé qu’on avait dans la tête. Tandis qu’avec ces flûtes, ces hautbois enchanteurs,
ces bassons, ces trombones… Debussy, Borodine, des noms que Pierre ignorait une heure avant,
et désormais sacrés.
À la dernière note des Nocturnes, plusieurs sifflets retentirent, mais venant cette fois du parterre,
et immédiatement écrasés par l’avalanche d’enthousiasme qui croulait des hauteurs. « Ce
sont les debussystes qui font tout ce bruit, tentait d’expliquer M. Rosenfeld au milieu du charivari.
Les partisans de Debussy, parce que c’est un musicien très nouveau, dont beaucoup de gens se
moquent encore. » Pierrot, en applaudissant de toutes ses forces, se disait fièrement qu’il était, lui
aussi, un debussyste. Il criait : « Vive Debussy ! » Sa voix aiguë de gamin perçait le vacarme et
faisait se retourner des mélomanes, souriant avec une attention complice, prêts à jurer que ce
gosse avait un jugement bien plus sûr que Monsieur Camille Saint-Saëns et M. Vincent d’Indy,
contempteurs de Pelléas. Cependant, il ne lui échappait pas que le vieux monsieur en noir, toujours
courroucé, se croisait très ostensiblement les bras, puis lançait dans l’accalmie qui venait
enfin : « Belle éducation ! Faire entendre à un moutard de pareilles saletés ! De quoi lui fausser
l’oreille pour le restant de ses jours. De la musique amorphe ! Oui, Monsieur : Amorphe !!! »
La baguette du chef se levait sur le dernier morceau : l’Introduction au IIIe acte de Lohengrin.
Ah ! la joyeuse, l’étincelante musique. Pierrot était redressé comme par une bourrade impérieuse
dans les reins, son petit derrière se soulevait du banc, il avait dans les bras, dans tout le corps, un
irrésistible besoin de battre, lui aussi, cette magnifique mesure, de faire surgir les cuivres triomphants,
se balancer les clarinettes et les hautbois. Il en oubliait une brutale et sévère envie de faire
pipi. Le bravo final explosa, inouï, et pourtant, cette assemblée, depuis deux heures, avait fourni
les preuves de sa vigueur. Pierrot, grimpé sur son banc, avait les mains douloureuses à force
d’applaudir. Il aurait voulu tenir les grandes cymbales brillantes, et les faire retentir, par-dessus
tout ce hourvari, frénétiquement.
Mais le vieux monsieur en noir secouait avec fureur la tête et les épaules, crispait les poings
comme pour tordre le cou à un Satan musical, et on put l’entendre qui glapissait : « Trop vite, le
mouvement ! Ridiculement trop vite ! Quel massacre, quelle pitié ! »
Pierrot dormit très mal cette nuit-là. La musique le poursuivait, tous les thèmes et tous les
timbres confondus, le chef d’orchestre battait une énorme mesure à trois temps, d’un bras de plus
en plus gigantesque.

Il se leva courageusement pour le lycée, avec des frissons et des genoux en coton, de mauvais
augure. Il ne nourrissait aucun doute sur les funestes conséquences qu’aurait une maladie, juste le
lendemain d’une telle journée, était résolu à dissimuler coûte que coûte. Mais le flair médical des
mères est terrible : « Pierrot, tu as une drôle de mine ce matin. Approche-toi. Tu as le front brûlant.
» D’ailleurs, un instant plus tard, il vomissait piteusement son café au lait dans le vestibule.
Il faisait 38°9. « Ce n’est rien, dit le médecin, un peu de fatigue, de courbature fébrile. Ce petit
est très nerveux. » Deux jours plus tard en effet Pierrot trottait vers le lycée. Mais les concerts
du dimanche n’en étaient pas moins condamnés sans retour.
D’ailleurs, le prestige de l’aimable Rosenfeld s’effritait beaucoup : « Il m’a dit l’autre jour qu’il
était juif », avait révélé Mme Tarare, personne sans bigoterie, mais attachée à ses croyances. M.
Tarare avait été un dreyfusard sincère et même ardent, il conservait le numéro de l’Aurore ou
avait paru le « J’accuse » de Zola : « Je ne plaisanterai jamais avec la liberté de conscience et la
justice », disait-il. Mais depuis quelques mois une chapellerie cinq fois plus grande que la sienne
s’était ouverte sur le boulevard, à deux cents mètres de chez lui. Elle appartenait à une famille
juive. Les canotiers y coûtaient quarante-cinq centimes de moins que partout ailleurs. « Ça n’est
pas possible, il faut qu’ils les aient volés. » Il incriminait l’incurie de l’État qui ne légiférait par
contre de tels abus. D’autre part, avec l’approche de la cinquantaine, son pacifisme et son mépris
des traîneurs de sabres perdaient de leur vigueur. L’affaire des fiches avait ébranlé sa conviction.
Puisqu’André, le général vénéré des antimilitaristes, le modèle des consciences républicaines
descendait à des besognes de mouchard, les officiers à monocle et les réactionnaires qui le haïssaient
n’avaient peut-être pas tort. Surtout, la « kamelote » allemande devenait très envahissante.
Les façons du Késaire Guillaume II ne pouvaient que répugner à un démocrate. M. Tarare avait
lu un article fortement pensé et appuyé de chiffres innombrables sur la « Weltpolitik » de cet
empereur au bras trop court et aux uniformes arrogants, c’est-à-dire son intention d’avaler le
monde entier. Les Prussiens restaient les Prussiens. De quelque côté qu’on le tournât, Prusco ou
juif, M. Rosenfeld déplaisait donc.
Son départ pour Londres, où les Rosenfeld de Vienne venaient de créer une filiale, mit bientôt
un terme aux malices et aux craques que devait multiplier son petit ami. Le beau piano descendit
les cinq étages sur le dos des déménageurs. Pierrot conservait en cadeau les sonates de Beethoven,
un cahier de Chopin, et une histoire de la musique en deux cents pages.
En rentrant du lycée (où il allait redoubler sa sixième, mais à cause d’une scarlatine, et parce
que le proviseur ne voulait pas qu’on arrivât à moins de quinze ans en rhétorique) il tournait mélancoliquement
autour des colonnes de Morris : Concerts du Conservatoire : Septième Symphonie
de Beethoven, Symphonie Jupiter de Mozart, Faust Symphonie de Liszt. Concerts Pasdeloup :
festival Wagner. Concerts Lamoureux : Prélude à l’après-midi d’un faune de Claude Debussy.
Les affiches des palissades répétaient en lettres gigantesques des noms encore plus attirants d’être
mystérieux : Weingartner, Arthur Nikisch, Gewandhaus de Leipzig, Maurice Ravel, Chaliapine,
Trio Cortot-Thibaud-Casals.
Ces merveilles inaccessibles étaient pour maints petits garçons trop bien peignés, qui chaque
dimanche se grattaient le nez, raclaient des pieds, rêvaient à des parties de barres et des revues de
soldats de plomb, dans ces salles plus ennuyeuses qu’une classe qu’on appelait les concerts, où
l’on s’asseyait en rangs d’oignons pour écouter sans mot dire une bande de types qui n’en finissaient
pas de tirer sur leurs violons, et quand on croyait qu’ils avaient fini, les mères froufroutantes
disaient que non : « Reste assis, Charles, remets tes gants… Ma chère vous ne trouvez pas que
Wagner se démode ? Je crois que je deviens « pelléastre ! » « Ah ! quelle idée ! J’ai horreur de
ça ! Allez donc plutôt entendre le Zarathoustra de Richard Strauss c’est ra-vi-ssant. »

Dans le petit livre de M. Roseenfeld, Pierrot apprenait religieusement par coeur les noms et
les titres de ces musiciens, de ces musiques qu’il n’avait pas le droit d’entendre : Nicolo Preposito,
Gilles Binchois (1400-1460) Clémens Non-Papa (1500-1558), De Bois-Mortier (1691-1765),
Catel (1773-1830), Baldassare Galuppi dit Buranello (1706-1785), « l’un des compositeurs les
plus originaux de son temps dans le domaine de l’opéra-comique », Albert Grisar « qui s’illustra
dans la veine italienne avec Les Amours Du Diable et Le Carillonneur de Bruges », Louis Brouillon
dit Lacombe (1818-1884) « auteur des Harmonies de la nature, dont les oeuvres trop rares
valent par la finesse et la grâce ». Mais il apprenait aussi que Mozart était mort à 35 ans, après
avoir composé douze opéras, quarante-trois concertos, quarante et une symphonies, et qu’à neuf
ans Franz Liszt était déjà un grand virtuose, qu’au même âge, Mendelssohn avait écrit plusieurs
sonates. « Et moi, j’aurai onze ans cet hiver, je ne serai donc jamais un grand musicien. »

II

suite …

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