Les mensonges conventionnels de notre civilisation


 
Auteur : Nordau Max Simon
Ouvrage : Les mensonges conventionnels de notre civilisation
Année :1897

AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
POUR LA PREMIÈRE ÉDITION
Le livre dont nous présentons la traduction au public
français a paru à Leipzig en novembre 1883 et en est
actuellement à sa douzième édition, chiffre qui équivaut
à trente ou quarante éditions en France. Accueilli avec
une sorte d’enthousiasme par les uns, plus ou moins
anathématisé par les autres, il a provoqué d’ardentes
apologies aussi bien que de violentes réfutations, et sa
publication a atteint, on peut le dire, les proportions
d’un événement. Les journaux d’outre-Rhin se sont
accordés à peu près unanimement à le regarder comme
un des symptômes les plus caractéristiques du mouvement
d’idées qui, sur le terrain politique, religieux, social
et moral, s’effectue actuellement en Allemagne. Son
retentissement a franchi la frontière et il en a déjà paru
— d’après une note bibliographique que nous avons sous
les yeux —des traductions en anglais,italien, portugais
hollandais, danois et suédois (1). Nous avons pensé qu’il


(1) Depuis que ceci a été écrit,il en a paru une nouvelle traduction
en espagnol.


méritait, ne fût-ce qu’à titre de curiosité, de passer dans
notre langue à son tour. Rien de ce qui touche à l’Allemagne,
on ne saurait le répéter trop souvent ni trop
haut, ne doit désormais nous rester étranger, et il y a
pour nous un intérêt de premier ordre — un intérêt
national —à lire et à traduire les livres des Allemands,
comme ceux-ci lisent et traduisent les nôtres. Le vrai
patriotisme, celui des gens éclairés et qui comptent,
consiste non à dédaigner et à ignorer son adversaire,
mais à l’étudier et à l’observer de près, afin de connaître
son fort et son faible, et, le cas échéant, de tirer le meilleur
profit possible des constatations faites à son sujet.
Quant au jugement à porter sur l’ouvrage en question,
nous en abandonnons le soin au lecteur. Tout ce qu’on
est en droit de demander à un traducteur, en une matière
faite pour soulever des appréciations fort opposées, c’est
de s’acquitter consciencieusement de la partie matérielle
de sa lâche, sans empiéter sur les attributions spéciales
de la critique. Son seul rôle, en un tel cas, est de présenter
au lecteur une glace transparente et incolore, à travers
laquelle chacun découvrira ce que sa nature d’esprit,
son tempérament, ses habitudes d’action et de
pensée le portent à apercevoir. Les Allemands, grands
glossateurs, comme tout le monde sait, reprennent
volontiers pour leur propre compte le principe posé par
Spinoza dans sa Réforme de l’Entendement, à savoir que
nulle chose, considérée en elle-même, ne peut être dite
parfaite ou imparfaite, et qu’il faut se borner autant que
possible à la comprendre, sans la blâmer ni la louer : ce
qui revient à dire que c’est une méthode philosophique
vicieuse de faire de nos sympathies et de nos antipathies
le critérium de la justesse de tel ou tel point de vue. Ce

principe, qui serait immoral et fréquemment désastreux
sur le terrain des faits, est incontestablement fort sage
dans le champ des idées. En tout cas, nous croyons
devoir l’invoquer dans la circonstance présente. En traduisant
les Mensonges conventionnels de notre Civilisation,
nous avons voulu uniquement — pourquoi ne nous rendrions-
nous pas ce modeste témoignage? —faire oeuvre
de littérateur patriote, qui écoule volontiers le vent souffler
à la frontière et aime à savoir dans quelle direction, et
à aucun degré oeuvre d’homme de parti.

A. D.

PRÉFACE
Ce livre prétend reproduire fidèlement la manière de
voir de la majorité des hommes instruits de notre époque.
Il existe certainement, au sein des nations civilisées des
millions d’hommes que leurs propres réflexions ont
amenés à critiquer dans notre organisation politique et
sociale exactement ce qui est critiqué dans les pages
qu’on va lire, à penser que cette organisation n’est pas
conformée la saine raison, non plus qu’aux données
fournies par les sciences expérimentales, physiques et
naturelles, et que par conséquent elle n’est pas maintenable.
Malgré cela, il est très probable que beaucoup de lecteurs
feront la grimace et lèveront les bras au ciel, ceux-là
peut-être surtout qui trouveront exprimées dans ce
livre leurs propres opinions les plus secrètes.
Voilà précisément pourquoi l’auteur a cru qu’il y avait
nécessité absolue, inéluctable, d’écrire ce livre. La maladie
grave de notre époque, c’est la lâcheté. On n’a pas
le courage de déployer son drapeau, d’assumer la responsabilité
de ce que l’on croit être la vérité, de mettre
d’accord ses actes avec ses convictions. On estime qu’il

est prudent et habile de se conformer aux usages,
d’observer les dehors,lors même que, dans son for intérieur,
on a complètement rompu avec tout cela. On ne veut
froisser personne, ne blesser aucun préjugé. On appelle
cela« respecter les convictions d’autrui ». Et ces autres
sont ceux-là même qui ne respectent nullement nos
convictions à nous; ils les dénigrent, ils les poursuivent
de leur haine, et ne demanderaient pas mieux que d’exterminer
avec les opinions ceux qui les professent.
C’est ce manque de courage viril et de sincérité qui
prolonge l’existence du mensonge et recule à perte de
vue le triomphe de la vérité.
L’auteur a voulu du moins remplir son devoir vis-à-vis
de lui-même, vis-à-vis de la vérité et de ceux qui sont
de son bord. Il a dit bien haut et sans réticence aucune
tout ce qu’il pense.
Qu’ils en fassent autant, les gens avisés, les habiles, les
diplomates, les opportunistes, — peu importe le mot
sous lequel il leur plait de cacher leur hypocrisie et leur
mensonge; —qu’ils en fassent autant, et ils constateront,
peut-être à leur grand étonnement, que dans bien
des endroits déjà ils forment la majorité. Ils n’auront
alors qu’à se compter pour être les plus forts, et bientôt
peut-être ils trouveront leur avantage à être sincères et
conséquents plutôt que de persister dans la duplicité et
la dissimulation.

MANÉ, THÉGEL, PHARÈS

suite…

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