La Fabrication de l’information : les journalistes et l’idéologie de la communication


   

Auteur : Florence Aubenas et Miguel Benasayag

Ouvrage : La Fabrication de l’information : les journalistes et l’idéologie de la communication

Année : 1999

La critique des médias est à la mode : tribunes libres, pamphlets, émissions parodiques dénoncent – à juste titre – les journalistes aux ordres, les manipulations de l’information, l’emprise de la « pensée unique »… Et pourtant, rien ne change : nombre de lecteurs et de téléspectateurs partagent ces indignations, sans modifier pour autant leurs habitudes de « consommation » des médias. Et ces derniers, loin d’être ébranlés par ces critiques, semblent même en être confortés.

C’est ce paradoxe surprenant qu’explore cet essai original, fruit de la collaboration entre une journaliste et un philosophe. À partir de nombreux exemples puisés dans l’actualité récente, Florence Aubenas et Miguel Benasayag livrent une analyse décapante des mécanismes de fabrication de l’information et de leurs effets. En montrant la façon dont l’idéologie de la communication façonne le travail quotidien des journalistes, ils mettent à jour les illusions qu’elle véhicule : l’obsession de la recherche des « faits vrais », l’idéal de transparence, loin de mieux rendre compte du réel, contribuent à le rendre inintelligible. Et la « révélation » des scandales, loin d’entraîner des révoltes citoyennes, contribue à fabriquer une société de l’impuissance.
Pour sortir de ces impasses, pour sortir aussi du confort illusoire du radicalisme « anti-médias », les auteurs explorent les voies de ce que pourrait être un autre journalisme, un autre rapport des citoyens à l’information.
Les auteurs relèvent un étonnant paradoxe : on a le droit de tout dire, mais à condition de parler de la même chose. Du monde et de ses habitants, nous n’avons qu’une image, celle que les journalistes veulent bien voir, parce qu’elle serait symbolique, révélatrice de la réalité, celle qui passe au travers du filtre de la transparence sacrée. C’est ce que les auteurs appelle le règne de l’idéologie de la communication.

Une centaine de pages qui, nous invitant à réfléchir, se lisent d’un trait, et en disent plus que bien des gros traités.

Introduction
Après avoir longtemps cru qu’une chose est vraie
«parce qu’elle est écrite dans le journal», la conviction
populaire s’est inversée. De paroles sacrées, les nouvelles
données par la presse se sont faites, aux yeux de
ceux qui les lisent, forcément fausses, ou toujours suspectes.
En se branchant sur le journal télévisé, la première
curiosité est devenue : « Qu’est ce qu’ils veulent
encore nous faire croire ? » Il n’y a aujourd’hui plus une
analyse de taux de lecture ou d’Audimat qui n’ait intégré
cette méfiance dans ses évaluations. Quelle radio préférez-
vous ? Et laquelle trouvez-vous la plus fiable ?
Ce renversement n’est sans doute qu’un des symptômes
d’une modification plus vaste des médias et de
leur rôle. Dans toute la période de l’après-guerre, le fait
de «révéler» fut pour la presse une gloire et un devoir
sacré. Dévoiler les rouages secrets d’une affaire judiciaire
ou les manipulations cachées d’un régime, c’était défendre
la liberté d’opinion, combattre pour la démocratie.
Divulguer l’existence des déportations dans le Cambodge
de Pol Pot ou l’affaire du Watergate constituait, pour un
journaliste, une forme de combat politique et professionnel.
Cet engagement reposait et repose toujours sur la
croyance qu’une dénonciation publique va forcément
changer les choses.
Aujourd’hui, il n’est plus que quelques dictateurs perdus
ou une poignée de corrompus pour être convaincus
qu’un gros titre dans la presse pourra ébranler leur
empire et qu’il leur faut couvrir d’ombre leurs actions.
Paradoxalement, sous ses habits de modernité, Internet
ressemble à sa façon à un nouveau sursaut de cette même
vieille certitude : voilà enfin le réseau qui va permettre à
chacun d’entre nous d’accéder aux fameuses informations
que les puissants tentent de nous dissimuler…
Cela fait pourtant longtemps qu’un certain nombre de
régimes autoritaires ont compris que la Une d’un journal
ne change pas vraiment le cours des choses. Prenons
Kaboul ou Pékin. L’un et l’autre ont été accusés non pas
une fois, non pas deux fois, mais à des dizaines de
reprises de violer ce qu’il est convenu d’appeler les
droits de l’homme. Se sont-ils adoucis pour autant ? En
Chine, les arrestations ne se font même plus de façon
clandestine. Les caméras, même dissidentes, filment ou
évoquent les rafles. En Afghanistan, l’application de la
justice des talibans, qui coupent les mains ou distribuent
le fouet, a lieu devant des stades bondés et les agences
de presse internationales qui y assistent en donnent de
temps en temps le compte rendu. L’étalage médiatique
de la force fait désormais partie de l’arsenal de répression
ou de dissuasion. Il faut bien constater que laisser
voir une situation provoque rarement autre chose que
quelques vagues protestations d’instances internationales
ou une poignée de pétitions.
Au contraire, un pouvoir qui agit ouvertement, même
dans l’injustice, sera crédité d’au moins une valeur : la
transparence. Ce n’est pas rien, c’est même l’essentiel.
Un homme ou un État «transparent» ne peut être tout à
fait mauvais, pense-t-on. Le terme vit d’ailleurs une existence
brillante. Plus de réformes ni de combats qui ne
soient menés sous son étendard. Les organisations internationales
recommandent à certains pays de se plier à
des « élections transparentes », la loi sur le financement
électoral sera baptisée celle de la transparence.
En dehors des trésoriers des partis politiques, rares
sont ceux qui aujourd’hui pourraient décrire les mécanismes
ou la philosophie d’un tel texte, savoir s’il
répond ou non à l’idéal républicain d’un scrutin impartial
et représentatif. En revanche, chacun sait que récolter
de l’argent en secret est désormais la faute la plus
grave. Sera jugé malin un homme politique qui s’enrichit
par une bonne grosse opération boursière, même si les
conséquences de celle-ci se révèlent dramatiques pour
un pays ou une entreprise. En revanche, s’il accepte, en
cachette, un voyage à Tahiti offert par une entreprise, il
deviendra l’incarnation du mal absolu.
La transparence s’est aujourd’hui imposée comme la
norme centrale de notre société. La figure du bien passe
par le fait de pouvoir être montré. Plus généralement,
pour qu’une situation puisse être exposée, il faut qu’elle
soit avant tout représentable, qu’elle puisse apparaître.
La presse s’est fait le gendarme de cette norme. Par là,
elle contribue à construire et reconstruire chaque jour
le monde.
Le travail d’un journaliste ne consiste souvent plus à
rendre compte de la réalité, mais à faire entrer celle-ci
dans le monde de la représentation. Ce phénomène
nous a conduits à vouloir envisager la presse non plus
comme une des pièces de notre système, mais comme
un univers en soi, autonome, avec ses codes, ses images,
son langage, ses vérités. En prenant ce chemin, le but
n’est pas de désigner en coupable idéal et universel, une
presse omnipotente : le monde de la communication est
devenu trop complexe pour n’impliquer qu’une seule
catégorie socioprofessionnelle. Nous participons tous
aujourd’hui au monde de la communication.
Les journaux se retrouvent en effet dans une étrange
posture. Ils n’ont jamais été autant sollicités qu’au
moment même où les critiques les plus dures s’accumulent
sur leurs têtes. Quelle que soit son opinion des journalistes,
la plus microscopique association se donne
généralement pour premier objectif de décrocher une
« couverture médiatique ». Bref, tout le monde sait aujourd’hui
que les journaux reflètent moins la réalité que la
représentation qu’ils en ont créée, mais chacun veut
pourtant y être présent. « Passer à la télé » est devenu une
étape acceptée pour qui veut aujourd’hui «exister».
Donner naissance à une autre presse est aujourd’hui
l’affaire de tout le monde, ceux qui la font, ceux qui y
apparaissent, ceux qui la lisent.
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Du monde et de ses habitants
La révolution ratée
suite…