Le terrorisme alimentaire – COMMENT LES MULTINATIONALES AFFAMENT LE TIERS MONDE


 

Auteur : Vandana Shiva

ouvrage : Le terrorisme alimentaire – COMMENT LES MULTINATIONALES AFFAMENT LE TIERS MONDE

Année : 2001

Traduit de l’anglais par Marcel Blanc

Ce livre est une véritable dénonciation de la stratégie que mènent les grandes firmes internationales de l’agroalimentaire – Monsanto ou Novartis – dans le cadre de cette fameuse  » mondialisation  » promue par l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Elles prétendent remplir une mission humanitaire – nourrir les masses affamées du tiers-monde -, alors qu’en réalité, elles visent à imposer à tous les pays l’achat obligatoire de leurs produits (semences obtenues par sélection traditionnelle ou par génie génétique – voire stériles selon la logique du projet Terminator -, herbicides, pesticides…).

Les moyens de cette politique : pousser les pays du Sud à développer une agriculture intensive de produits de luxe (coton, tabac, fleurs ou fruits) pour les pays du Nord afin de permettre à ces derniers d’écouler leur surproduction céréalière ou laitière.

En prenant des exemples en Inde, mais aussi au Mexique, aux Philippines, au Kenya…, l’auteur montre les ravages que provoque ce système sur le plan économique, social ou écologique : dépendance alimentaire des pays du tiers-monde, effondrement des modes de production agricole durables, ruine de milliers de petits paysans, grave diminution de la variété des plantes cultivées, pollution de la terre et des eaux…

Introduction
Au cours des deux dernières décennies, tous les
débats dans lesquels je me suis trouvée engagée en tant
que militante écologiste et philosophe de la nature ont
révélé que la « croissance », telle qu’elle est voulue par
l’économie industrielle, est en réalité une forme de vol
commis au détriment de la nature et des gens.
Certes, abattre des forêts ou convertir des forêts
naturelles en monocultures de pins ou d’eucalyptus qui
serviront de matières premières pour l’industrie
engendre des revenus et suscite la croissance
économique. Mais celle-ci est alors fondée sur une
violence faite à la forêt : cette dernière se trouve
dépouillée de sa biodiversité et de sa capacité à préserver
les sols et l’eau. Autrement dit, dans les conditions
imposées par ce style de croissance, nous ne pouvons
plus compter sur les communautés biotiques
constitutives des forêts pour nous fournir des aliments,
du fourrage, des combustibles, des fibres, des substances
thérapeutiques, et pour nous protéger contre les
inondations et les sécheresses.
La plupart des spécialistes de l’écologie
scientifique reconnaissent que convertir une forêt
naturelle en une monoculture représente un
appauvrissement, mais beaucoup d’entre eux ne vont pas
jusqu’à penser la même chose de l’agriculture moderne,
fondée sur l’emploi massif du machinisme et de la
chimie. Selon un mythe inventé par l’économie
industrielle, puis entretenu par la plupart des spécialistes

officiels de l’écologie scientifique et des organisations qui
se vouent au développement, ce type d’agriculture est
nécessaire pour accroître les ressources alimentaires et
diminuer la faim dans le monde. Nombreux sont ceux
qui pensent également que cette agriculture industrielle
productiviste permet de ménager les ressources et, par
conséquent, de préserver les espèces. Mais il en va dans
le domaine de l’agriculture comme dans celui de
l’exploitation des forêts : l’illusion de la croissance cache
un vol commis au détriment de la nature et qui affecte
plus particulièrement les pauvres. Sous le masque de la
croissance se dissimule, en fait, la création de la pénurie.
Ce genre de vol ne fait que s’amplifier depuis
l’avènement de la mondialisation économique. A l’issue
des accords internationaux conclus en 1994 lors du cycle
de négociations de l’Uruguay (cycle organisé par le
GATT) et à la suite de la fondation en 1995 de
l’Organisation mondiale du commerce (OMC), on peut
dire qu’a été institutionnalisée et légalisée la croissance
voulue par les firmes industrielles, une croissance fondée
sur le vol des richesses fournies par la nature et
traditionnellement récoltées par les gens. L’Accord sur
les droits de propriété intellectuelle, institué par l’OMC,
interdit la constitution de réserves de semences par les
agriculteurs, de même que l’échange de ces dernières
entre paysans. L’Accord sur l’agriculture reconnaît
comme légal le déversement, sur les marchés de tous les
pays, d’aliments issus d’organismes génétiquement
modifiés et interdit les mesures visant à protéger la
diversité culturelle et biologique qui est à la base des
multiples systèmes alimentaires existant de par le
monde.

En réponse à la stratégie de l’OMC, un
mouvement antimondialisation s’est considérablement
développé, et je suis fière d’en faire partie. Mes amis du
Réseau tiers monde, parmi lesquels notamment
Chakravarty Raghavan, et les excellents animateurs du
Forum international sur la mondialisation luttent
courageusement ensemble et de façon créative, et ont osé
mettre en question la mondialisation à une époque où
certains parlaient de « fin de l’histoire ». Globalement,
nous avons vu, ces dernières années, les mouvements de
citoyens contre les manipulations génétiques et contre la
mainmise des firmes industrielles sur l’agriculture faire
passer les débats sur les risques du génie génétique au
centre des discussions sur le commerce et l’économie,
alors qu’ils avaient été tenus jusque-là dans l’ombre. Que
ce soit à l’occasion du congrès de Saint Louis sur la
destruction de la biodiversité, lors des référendums
suisse ou autrichien sur le génie génétique ou encore lors
du lancement de la campagne pour un moratoire de cinq
ans sur le commerce des produits issus du génie
génétique au Royaume-Uni, j’ai travaillé avec certaines
des personnes les plus courageuses et les plus créatives
de notre époque, qui se sont attaquées aux entreprises
industrielles géantes et les ont obligées à réviser leurs
perspectives commerciales. Ces firmes, qui manipulaient
jusqu’ici les gouvernements comme de simples pantins et
avaient créé leurs instruments et leurs institutions, telle
l’OMC, pour assurer leur propre protection, sont
maintenant tenues de s’expliquer devant les citoyens
ordinaires.

BRÈVE HISTOIRE DE LA LUTTE CONTRE
LE VOL DES RICHESSES NATURELLES
En 1987, la Fondation Dag Hammarskjold organisa
un colloque sur les biotechnologies intitulé « Les lois de
la vie ». Lors de cette réunion cruciale furent mis en
lumière des problèmes nouveaux qui allaient prendre de
l’importance au cours des années suivantes : le génie
génétique et les brevets. Il apparut clairement aux yeux
des participants que les firmes chimiques géantes étaient
en train de se reconvertir dans les « sciences de la vie », et
que leur but était de dominer l’agriculture par le biais des
brevets sur les semences et les plantes, du génie
génétique et des concentrations de capitaux. C’est lors de
ce colloque que j’ai décidé de consacrer la prochaine
décennie de ma carrière à essayer d’empêcher la création
de monopoles sur la vie et les ressources vivantes, à la
fois par des actions de résistance et par l’invention de
solutions alternatives.
La première des actions que j’ai menées fut de
lancer le mouvement intitulé Navdanya, dont l’objectif
est de sauvegarder les semences, de protéger la
biodiversité et de soustraire l’agriculture et les semences
à la domination des monopoles. Sous l’impulsion de ce
mouvement, seize banques de semences au service de
communautés agricoles ont été instaurées dans six États
de l’Inde. Navdanya compte aujourd’hui des milliers de
membres qui préservent la biodiversité, pratiquent une
agriculture ne recourant pas à la chimie, et se sont
engagés à continuer de sauvegarder et de partager les
semences et tous les éléments de la biodiversité que la

nature et leurs ancêtres leur ont donnés en héritage. La
constitution de banques de semences par Navdanya est
une pratique qui s’oppose directement aux lois
définissant les brevets, pour lesquelles la sauvegarde des
semences est un délit.
Les lois sur les brevets applicables aux semences,
qui ont été imposées aux pays par les règles de l’OMC, ne
sont pas le seul biais par lequel les ressources du tiers
monde sont pillées pour permettre aux multinationales
de faire des profits. En 1994, les communautés
villageoises des bords de mer m’ont invitée à soutenir
leur lutte contre l’élevage industriel des crevettes, activité
qui était en train de se développer comme un cancer le
long des 7 000 kilomètres de côtes indiennes. Les
Jaganathan, un couple admirable, dans le style de
Gandhi, menaient contre les élevages de crevettes une
« satyagraha », c’est-à-dire une action directe non
violente, afin de stopper la destruction des écosystèmes
côtiers et celle des communautés villageoises des côtes.
Nous nous sommes regroupés avec d’autres – Bankey
Behari Das de l’État d’Orissa, Tom Kochery de l’État du
Kerala, Jesurithinam de l’Etat du Tamil Nadu, Claude
Alvares de l’Etat de Goa et Jacob Dharmaraj de l’Etat
d’Andhra Pradesh – pour attaquer en 1996 l’élevage
industriel des crevettes devant la Cour suprême de
l’Inde. Celle-ci nous donna gain de cause, mais les firmes
commerciales continuent d’essayer d’annuler ce
jugement.
En août 1998, j’ai assisté à la mise en faillite de la
production indienne d’huile de table par l’introduction
massive d’huile de soja, selon un scénario que l’on voit se
répéter dans tous les secteurs de l’agriculture et de la

production alimentaire. Des mouvements de femmes et
de paysans se sont opposés aux importations d’huile de
soja subventionnées; ils réclamaient le maintien de leurs
revenus et de leurs modes alimentaires traditionnels. Ce
faisant, ils ont montré qu’une alimentation ne
comportant aucun produit issu du génie génétique n’est
pas un luxe pour consommateurs riches. Elle est à la base
du droit à une alimentation sans risques, accessible à tous
et adaptée aux cultures locales.
En 1998, le 9 août, jour où l’on commémore
officiellement dans notre pays le message « Quittez
l’Inde » de Gandhi adressé aux Britanniques, nous avons
entamé la campagne « Monsanto, quitte l’Inde », qui
dénonce le vol par les grandes firmes de nos semences et
de notre nourriture. Le mouvement contre les plantes et
les aliments issus des manipulations génétiques
représente aujourd’hui une mobilisation citoyenne à
l’échelle mondiale, regroupant des paysans et des
consommateurs, des militants et des scientifiques. Le
présent livre retrace à la fois l’entreprise de destruction
par les multinationales des systèmes d’alimentation et
d’agriculture traditionnels, et l’histoire des mouvements
populaires de résistance à cette entreprise.
Nous vivons une époque passionnante. Comme le
montrent les exemples rapportés dans ce livre, il n’est pas
inévitable que les grandes firmes régentent demain notre
vie et dominent le monde. Les possibilités que nous
avons de façonner l’avenir sont réelles. Nous avons le
devoir écologique et social de nous assurer que nos
aliments ne sont pas issus du vol des richesses fournies
par la nature.

En luttant pour cette cause, nous nous battons à la
fois pour la liberté humaine et pour l’abolition de
l’exploitation de toutes les espèces. Quelque chose
d’aussi simple et fondamental que l’alimentation est
maintenant au centre de ces mouvements de libération
divers et multiformes auxquels chacun d’entre nous a la
possibilité de participer, qui que nous soyons, où que
nous nous trouvions.

1
Les ressources alimentaires
mondiales confisquées

suite…

http://www.pdfarchive.info/Sh/